lundi 24 octobre 2011

Un Superman pour chaque saison



Notre époque ne sait plus gérer le mythe de Superman. Le Boy Scout nous ennuie dès l'enfance passée. On a déjà évoqué que tous les comic books allaient dans la direction de la "Batmanification" (ou la Dirty Harrysation, qui est à peu près le même mythe). C'est une projection plus adolescente de "l'Individu rebelle" contre l'ordre civil corrompu.

On peut reprocher bien des choses à Grant Morrison (par exemple le fait qu'il ne sache pas toujours écrire des histoires originales et bien construites) mais certainement pas de ne pas avoir médité sur ce qui constitue le mythe de Superman et sur l'élément stable qui perdure à travers les différentes versions passagères. Il y a même consacré un livre entier narcissique, Supergods: Our World in the Age of the Superhero, où il prend au pied de la lettre l'idée vague d'un ersatz de religion dans notre époque post-religieuse. Pour lui, ce n'est pas une métaphore ou une expression : Morrison croit vraiment, littéralement - du moins en un sens de "croire" - que Superman et John Lennon sont (plus ou moins déjà ou bientôt) des "Divinités" au même titre qu'Apollon, Kṛṣṇa, Jésus ou Allah.

Le problème du personnage est qu'il semble voué, en raison de sa quasi-omnipotence, à un état tellement surhumain qu'il en deviendrait inhumain ou inintéressant. Ce serait le processus de "DoctorManhattanisation", vers un état de bodhisattva de détachement, comme Grant Morrison l'avait proposé dans son projet Superman de l'An 2000. Cela finirait de détruire le personnage et c'est la fonction de son entourage de mortels que de l'ancrer dans une communauté humaine de Sympathie pour éviter cette déshumanisation (la famille Kent, Smallville, Lois Lane, etc.). L'extraterrestre tombé du ciel ne pourrait plus aimer l'Humanité s'il n'aimait quelques proches particuliers.

Pour ce x-ième redémarrage de 2011, Grant Morrison a choisi une nouvelle stratégie, de surfer sur la vague de la Crise économique actuelle et sur tout notre mécontentement indigné à la OWS en insistant sur un trait oublié du Superman de 1938 : un agitateur populiste anti-oligarchie (dans les années 30, en plein New Deal, il faisait de la propagande démocrate de gauche contre les ploutocrates). C'est ce qu'on appelle être "topical" (et Marvel Comics le faisait bien mieux que DC Comics dans les années 60 en traitant les mouvements étudiants contre le Vietnam ou en formant le héros Black Panther).

Le problème est alors d'éviter de glisser de l'agitateur vers le cliché du Rebelle que l'industrie des médias de masse a transformé en simple marchandise depuis quarante ans. Cela tomberait dans le mouvement général de tous les comic-books, la "Batmanification" (voire pire, la Punisherisation ou la Dexterisation). Les personnages principaux des années 2000 (comme les anti-héros des années 1900 avec Arsène Lupin) sont généralement ceux qui auraient été des criminels d'il y a une trentaine d'années. Ce n'est pas un hasard si les fans actuels salivent plus devant le psychopathe sadique Rorschach, le démoniaque Spawn ou plus récemment le Joker, Batman ayant été dépassé dans le processus du Héros Sombre. Notre culture ou nos médias n'aiment plus les Héros (sauf à la rigueur dans leur hubris), et plus même les Victimes Innocentes, les Martyrs ou les Bouc-émissaires, mais les Bourreaux (pour le miroir "complexe", atrocement "sublime" de nos propres pulsions les plus perverses et détestées : nous aurions plus d'empathie pour l'immoraliste dans son vertige de culpabilité et de fantasme de puissance).

Le critique Timothy O'Neil, qui a eu plusieurs séries intéressantes récemment sur Cerebus, revient justement sur ce point dans son blog :

Morrison's new Action Comics gives us yet another variation on the same long-standing and frankly exhausting "Superman vs. the Government" storyline that appears to have been the defining aspect of the Superman mythos for at least fifteen years. The idea of placing Superman in a position of antagonism with the government has never been interesting because it has always been predicated on a severe misunderstanding of the character's strengths. Superman works because Superman is good: he is the ultimate incorruptible and uncorrupted samaritan. Frank Miller's horrendous misreading of the character places him in the position of a government stooge unable to perceive the differences between law and justice, and placing Superman into overt conflict with the government is a similar kind of error. Superman isn't apolitical, he isn't an apologist for the government, and he's no-one's patsy: what he is is someone who never bows to any authority he doesn't respect, and who stands for moral justice even against the greatest possible opposition. Placing him in opposition to the government doesn't work because there's nowhere that storyline can go except around and around a circle: we know Superman is right because he's Superman, but we also know that for that very reason Superman can't very well decapitate the US government and exile the Secretary of Defense to the Phantom Zone. Playing up this antagonism as a source of perpetual conflict turns Superman into just another iteration of the Hulk, smashing up billions of dollars of military hardware every other issue because he's "misunderstood." (...)

Trying to change the character in order to make him more marketable to different demographics misses the point entirely. He's good: everything else that gets heaped around that - and this includes every periodic attempt to make him a thuggish "badass" - is just bullshit.

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    Une vieille parodie du Punisher par Grant Morrison dans Doom Patrol #45.

  • 5 commentaires:

    1. Le problème est alors d'éviter de glisser de l'agitateur vers le cliché du Rebelle que l'industrie des médias de masse a transformé en simple marchandise depuis quarante ans.
      Hear, hear.

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    2. Je crois que la batmanification a commencé avec serval-wolverine des nouveaux xmen + la psychologisation des mêmes xmen + Mooremillermignolia + l'émergence de l'édition indie (image, valiant etc) qui cherchait très justement à déboulonner dc/marvel. Le problème c'est que cette nouvelle tendance a plus de 30 ans désormais...

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    3. Le roman populaire du XIXe siècle avait certes déjà tous ces criminels et anti-héros depuis le Romantisme (Vautrin, Rocambole, Chéri-Bibi, Arsène Lupin, Fantomas, etc.).

      Mais je ne sais pas exactement depuis quand exactement on a remarqué que la société fondée sur l'argent peut tout récupérer, y compris le prétendu "Rebelle" qui n'en est plus qu'une représentation ou un fantasme de substitution.

      Du côté freudo-marxiste, Herbert Marcuse appelait cela la sublimation (transformer du "défoulement" imaginaire en "répression" de tout changement réel), et le sociologue marxiste Michel Clouscard en tire sa théorie de la séduction.

      De même, à droite, le sociologue de la culture Daniel Bell partageait cette analyse de la récupération. Voir aussi la Marchandisation de tout Désaccord.

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    4. > Anonyme
      Oui, l'essor de Wolverine en archétype cool, commence vers 1980, surtout avec John Byrne.

      Cela dit, Dirty Harry, c'est dès 1971, il y a 40 ans donc. Le Taxi Driver de 1976 en était déjà une parodie en Don Quichotte ridicule et c'est pourquoi Rorschach renvoie plus à ce Travis Bickle insensé qu'à Harry Calahan.

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    5. Je retire ce que j'ai dit sur Harry Calahan, c'était trop simplificateur. Dès le film de 1973, Magnum Force, le policier vengeur remettait en cause le "vigilantisme" en luttant contre des policiers devenus encore plus violents que lui. Le mythe du Vigilante avait déjà eu le temps d'atteindre sa contradiction interne ("qui gardera les gardiens ?" et tout ça).

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