mercredi 4 janvier 2017

We have no gift to set a statesman right


Certaines de mes prédictions la dernière fois que j'ai écrit ont été réfutées. Nous n'aurons plus à subir notre ancien Président de la République (du moins à court terme en tout cas). Mais le prochain ne vaudra pas mieux et à tout prendre il aurait été moins risqué pour le monde que notre pays ait un retour de notre intempérant Badinguet mais que (ce qui était) la première puissance mondiale soit préservée d'un troll nihiliste comme Donald J. Trvmp.

Mon long silence tenait en partie de l'effarement et d'un désarroi profond.

Comment commenter quand le monde semble basculer à ce point dans l'irrationnel ?

Le monde entier est aussi effrayé par cette surprise qu'il avait été (peut-être en partie excessivement) admiratif en 2008. Les espoirs suscités en 2008 avaient fait surévaluer les institutions et l'évolution de la société américaine. La politique intérieure est arrivée à un pouvoir absolu des soi-disant "Républicains" au moment où ils continuaient d'évoluer vers plus d'abus théocratiques et ploutocratiques. La politique étrangère de BHO a été un échec et je ne suis pas compétent pour dire s'il s'agit d'une malchance qui ne pouvait que lui échapper après les désastres de 2002-2008 ou s'il a vraiment été trop naïf vis-à-vis des Républicains et trop pusillanime vis-à-vis de la Realpolitik des dictateurs. Mais après 8 ans de diplomatie d'une nation affaiblie, nous allons avoir une catastrophe qui va entraîner bien plus que la République américaine.

Le cas de Trvmp peut être exagéré car toute sa monstruosité médiatique arrive en même temps à faire monter une sorte d'hystérie irrationnelle et pourtant à nous désensibiliser au caractère aberrant de ce désastre. Comme il sait animer un cirque nouveau chaque jour, nous nous énervons quotidiennement en oubliant à chaque fois le scandale de la veille.

Mais le "normal" se dissipe comme une brume. Sa victoire ne devrait même pas être une question de gauche ou de droite ou seulement de la démocratie vs oligarchie mais d'échec total du rôle de la Raison le plus élémentaire dans la vie politique. Trvmp est certes un ploutocrate comme d'autres "Républicains" mais il est aussi un symptôme d'un n'importe quoi vertigineux. Ce n'est pas un escroc classique, c'est un hâbleur qui proclame publiquement qu'il dit n'importe quoi. Cela a de quoi faire perdre toute confiance dans la cohérence même de la réalité, comme si nous vivions dans un cauchemar où nos semblables ivres de ressentiment hurlaient tous qu'ils veulent se jeter dans un précipice et que des siècles de "civilisation", cela suffit.

Ce n'est même plus le "spectacle" qui absorbe la société, c'est la dissolution des reflets du spectacle dans le nonsense. Même le Père Ubu a trop de gravitas pour lui être comparé. Nos divers Caligula comme le Turkmenbashi jouaient encore un peu le jeu sérieux du souverain. Le Show irréel ne cherche même plus une apparence de plausibilité, il est dans la galéjade farcesque digne de Munchausen, dans ce que les Russes appellent le "враньё" (où on savoure le plaisir du bluff ou de l'esbroufe) et qu'on vient de traduire en "post-vérité" (en passant, le livre récent du philosophe Harry Frankfurt sur "le Bobard ou les Conneries" (bullshit) des sophistes risque d'être relativisé par un autre ouvrage plus moralisant qu'il a écrit contre les discours sur la valeur de "l'égalité").

La Droite ne cesse de dénoncer le relativisme post-moderne mais les Trvmpiens du Trumpistan sont passés dans un univers parallèle où on ne voit même plus comment communiquer avec eux, plus radicalement dans leur bulle que tout extra-terrestre de fiction. Dans leur monde boschien, Hillary fait des sacrifices d'enfants au Baphomet, toute critique du Leader est un blasphème hérétique et la CIA est sous le contrôle d'une cabale de la dynastie Clinton.

Ce qui illustre bien ce basculement est le rôle de la Russie. Quelle étrange manière de perdre soudain la Guerre froide 25 ans après. C'est la victoire ultime du complotisme que tout devienne soudain un soupçon de complot possible. La gauche modérée américaine tient maintenant des discours qui à une autre époque aurait paru être du McCarthysme ou de la paranoia digne de Philip K. Dick.

Si quelqu'un vous avait dit il y a deux ans que le candidat du GOP serait soutenu non pas seulement par les frères Koch, par un lobby militaro-industriel ou une frange du FBI mais par le FSB de Vladimir Vladimirovitch Poutine, les pirates "anarchistes" Wikileaks d'Assange et Snowden, le Monde Diplomatique (au nom d'une espérance envers l'isolationnisme et par réflexe contre les néo-cons autour de l'appareil clintonien), Emmanuel Todd (au nom de sa défense du protectionnisme et contre l'idéologie de globalisation des échanges), et  Žižek (au nom de l'absurdité totale du personnage), comment auriez-vous pu le croire ? D'ailleurs, on peut comprendre que vous soyez encore incrédule. L'élection comme guerre entre le FBI-FSB et la CIA, cela semble être les délires d'un insensé et on n'attend plus que les Illuminés de Bavière et Cthulhu.

On en vient à exagérer peut-être l'omnipotence de Poutine quand il semble défendu à la fois par Trump, Mélenchon (pour qui je compte probablement voter, hélas), Fillon et les Le Pen (la conversion brutale de toute l'extrême droite à cette nouvelle slavophilie au nom du machisme martial s'est faite à une vitesse surprenante). Il est bizarre de voir des gens "raisonnables" parmi les démocrates reprendre des sources qui viennent de LaRouchistes (secte d'extrême droite qui a une vision conspirationniste où les Britanniques sont un mot de code qui rappelle le Protocole traditionnel antisémite), ce qu'ils n'auraient jamais fait avant.

Mais on ne comprend pas que Glenn Greenwald, par exemple se serve d'une confusion faite par certains commentateurs (les Russes ont probablement vraiment hacké les emails de Clinton ou du DNC mais sans doute pas les machines à voter, leur piratage n'a donc pas affecté "directement" les élections) pour jeter un doute sur toute mise en cause du rôle russe.

Depuis la fondation de cette République, le discours nativiste d'une partie des Conservateurs (par exemple Huntington) craignait que les Sud-Américains hispanophones ne finissent par affaiblir les normes démocratiques ("anglo-saxonnes") à cause d'une culture historique de pronunciamentos et coup d'Etats de Généraux et caudillos. Et c'est au nom de la discrimination contre les Latinos que la démocratie américaine fait arriver au pouvoir suprême ce qui ressemble le plus à un Catilina qui ne cache même pas son admiration pour les "Hommes Forts" autoritaires et son mépris pour les valeurs démocratiques. L'histoire n'a peut-être pas de "dialectique" mais elle recèle de l'ironie.

20 commentaires:

  1. ben y en aurait des trucs à commenter! :)
    - la politique étrangère d'Obama, un échec? Il a quand même mis fin au gaspillage du blocus de Cuba (qui soutenait le régime plus qu'autre chose) et a fait la paix avec l'Iran. Deux fronts en moins.
    On devrait plutôt parler de succès de la politique étrangère de Poutine, et de son "club de dictateurs" auquel se joint la Turquie (mais qui aurait pu prévoir..?)
    - Si Trump reconnaît Jérusalem comme capitale d'Israël, est-ce que on va voir un retour du terrorisme palestinien (international)?

    - le succès de Trump, c'est qu'il a pu évoquer des thèmes "décomplexés" de sous le boisseau, et du coup plein de gens qui ne votaient pas sont aller voter pour le candidat anti-Mexicains, islamophobe, sinophobe... C'est un peu le retour aux années 1950 + les gens déçus par le système, les mêmes qui votent FN par protestation + ceux qui se font avoir par les fake news Facebook. Peut-être parce que c'est un nouveau média, ils le croient plus. Sans doute que la méfiance envers FB va aller augmentant...

    Je prédis que la "bulle Trump" va éclater avant la fin de son premier mandat, et que les Républicains (qui se sont ralliés à lui à la dernière heure) vont être les premiers à lui retirer le tapis sous les pieds.

    Je prédis aussi que Marine Le Pen fera 33% au second tour.

    - Mélenchon approuvant l'alliance Poutine-El Hassad, c'est comme Marchais trouvant le bilan du communisme soviétique "globalement positif". Il n'aura jamais ma voix!

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    1. quand Obama est élu, la politique étrangère US est déjà un champ de ruines à cause de l'invasion de l'Irak, donc il est difficile de juger les responsabilités. Mais il y a des arguments pour dire qu'Obama n'a pas réussi à empêcher la déstabilisation après le printemps arabe. Mais on peut toujours répondre qu'une Administration McCain aurait été pire. Je ne reproche pas à Obama d'avoir abandonné la Syrie car il ne pouvait peut-être pas faire grand-chose. Mais quand il a dit que toute utilisation d'armes chimiques impliquerait une intervention, il s'est engagé et a ensuite reconnu que ce n'étaient que des paroles en l'air, ce qui a renforcé el-Assad.

      Mélenchon vient de défendre le fait que les banques russes payent le FN en disant qu'il est dommage que le FN ne puisse en recevoir des banques françaises. Dès qu'il s'agit de défendre Hu Jintao, Castro ou Poutine, il a des réflexes dangereux et totalitaires. Sa politique étrangère est globalement désastreuse. Mais mon critère de vote est la politique intérieure et la santé publique. Je voterais probablement pour lui parce que je n'ai pas confiance en Montebourg ou Macron (ou même Hamon, qui risque de vite se droitiser ensuite) pour défendre l'Hopital Public.

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    2. Oui , enfin le sens des réalités en politique intérieure aussi ça peut être pas mal.

      Comment accorder le moindre crédit à un type qui a continué à donner le Vénézuela en modèle alors même que le désastre économique actuel était annoncé (il est vrai que c'était par les méchants économistes mainstream vendu au capital et qui faisaient sûrement partie du complot de l'opposition).

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    3. Cela entre dans ses réflexes pavloviens anti-américains. Je ne sais pas du tout s'il y a des économistes de qualité autour de lui (parmi les attérés peut-être ?) mais je crains que le PS continue comme avec Touraine à laisser mourir l'Hôpital à petit feu.

      Et sur l'éducation, Mélenchon propose aussi de supprimer la réforme du collège (mais il doit être entouré d'autant de pédagogues que le PS peut-être).

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    4. C'est un effet de son antiaméricanisme, mais c'est aussi un effet pervers de la rhétorique de la politique "vraiment de gauche".
      Pour ceux qui baignent dans cette rhétorique, mettre en doute le caractère réalisable d'une politique qui donne des gages d'authentique gauchitude, c'est être suspect d'être un suppôt du néolibéralisme.
      Cet effet s'observe également dans la relecture que les tenants de la vraie gauche font du tournant de 1983 ... à les entendre on a presque l'impression que Mitterrand et le PS ont purement et simplement choisi de trahir la vraie gauche, ils font l'impasse sur les problèmes réels que rencontrait la politique menée depuis 1981.

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    5. Je ne sais pas, cela peut toujours se discuter.

      D'un côté, l'inflation et la dépréciation monétaire (dévaluations en série en 81-82) forçaient la France vers ce tournant de la Rigueur (dont on parle déjà sous Mauroy) mais on pourra toujours dire que le débat était possible si la France choisissait de ne pas rester dans le SME (cela aurait alors entraîné un risque inflationniste au moment où les autres pays commençaient une désinflation compétitive).

      Le choix était légitime si on voulait aller vers une convergence européenne mais une voie britannique d'indépendance de la monnaie était (peut-être) possible sans aller vers un isolement "albanais" ou vers un protectionnisme intenable. Cela aurait nui à la construction européenne mais ce n'était peut-être pas un effondrement économique.

      J'imagine que les arguments pour Mitterrand étaient plus politiques qu'économiques : il fallait que la France puisse encore être écoutée par les partenaires européens, ce qui impliquait de demeurer dans le SME. Une anecdote est que Mitterrand aurait été personnellement affecté ou humilié de voir qu'on ne le prenait plus au sérieux dans les sommets du genre G7. La question était notamment le rapport à l'Allemagne dans ce G7 comme "acquis" de la diplomatie giscardienne qui devait conserver une position pour les puissances "moyennes" occidentales face aux USA et au Japon.

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  2. Je ne sais pas si ça peut te consoler mais le Donald n'a pas gagné les élections. HRC les a perdu et elle était pour de beaucoup de raisons (surtout mauvaises) la seule candidate à pouvoir le faire face à lui. la démocratie garde un sens même si la leçon devient de plus en plus amère. Goodtime.

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    1. ça me va. Mais pour moi Trump a "gagné" dans le sens où il n'aurait jamais dû avoir autant de voix en étant un tel... incompétent (on pourrait aussi argumenter que "Obama a perdu sa 2e réélection" tellement les électeurs démocrates se sont abstenus)

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    2. Je ne suis toujours pas certain que Sanders aurait pu gagner (même si cela ne justifie pas les tricheries du Parti démocrate contre lui). Son programme impliquait une forte hausse des impôts et le public américain est bien endoctriné dans une large majorité à croire que ce serait une catastrophe. Obama n'a même pas vraiment essayé une couverture de santé avec une vraie Option Publique et Sanders allait jusqu'à la quasi-gratuité de l'Université. Je ne crois pas que ce soit audible (encore) malgré tous les Millenials qui le soutenaient.

      Mais après tout, je pensais aussi qu'il était évident que Trump n'avait aucune chance alors j'ai perdu toute possibilité de parler de prédictions politiques. Comme a dit quelqu'un : Trump n'est pas seulement Le Pen ou Bernard Tapie, c'est plutôt comme si Cyril Hanouna avait gagné les élections.

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  3. Petit commentaire sur G. Greenwald, un personnage trouble s'il en est.

    Son idéologie politique est celle des libertaires de droite américaine (voir le travail conséquent qu'il a tantôt fourni au Cato Institute), obsédé par le "free speech" à tout prix. Il a lui même défendu un certain nombre de néo-nazis américains dans sa carrière d'avocat et de pseudo-journaliste.

    C'est un individu qui n'a aucun intérêt pour le "greater good". C'est en fait un bateleur opportuniste de la pire espèce qui agit par amour du gain et du pouvoir. D’où son adoubement à Pierre Omidyar avec lequel il a simplement privatisé les informations d’intérêt public révélées par Snowden (un autre personnage douteux).

    Omidyar est, of course, le milliardaire libertaire qui finance The Intercept et travaille main dans la main avec le gouvernement U.S. sur divers fronts, comme celui de l'Ukraine, ou pour son propre compte en signant divers accords avec l'Inde de Modi (que son organisation, Omidyar Network, a aidé lors des dernières élections indiennes, par exemple), ou avec certains gouvernements africains comme celui, pendant un temps, du Liberia pour la privatisation du système éducatif de ce pays (avec Gates et Zuckerberg).

    Donc, comme le disait Mathieu:

    "Gardez-vous des faux prophètes. Ils viennent à vous en vêtements de brebis, mais au dedans ce sont des loups ravisseurs."

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    1. Oui, il ne s'agit pas d'idéaliser Greenwald, il est clair que c'est un Libertarien. Il avait pris une position courageuse sous le mandat de Bush contre le PATRIOT Act mais sans dissimuler son idéologie libertarienne.

      Mais ce qui m'étonne à présent est sa mauvaise foi si mal dissimulée. Certains opposants confondent piratage du DNC (qui a eu lieu) et piratage de machines à voter (qui n'a probablement pas eu lieu), donc le piratage du DNC n'a pas eu lieu... Ou alors : les McCarthystes aussi voyaient des complots russes partout, donc il n'y a pas eu d'intervention russe, même si les Russes eux-mêmes ne se soucient pas de la cacher.

      Le paradoxe de l'intervention de Poutine est qu'il a soutenu Trump pour qu'il gagne mais que cela ne le dérange même pas que cela se sache comme il y gagne un Président décrédibilisé et pas seulement un Candidat Mandchou.

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  4. La Russie a tout intérêt à avoir une administration américaine et européenne bien disposée bien disposée envers elle. Poutine va enfin pouvoir déclarer la guerre au Japon et à la Chine, ce qu'il rêve depuis des années.
    La troisième guerre mondiale c'est pour bientôt.

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    1. Comme le risque c'est plutôt une guerre de la Chine contre la Japon, Poutine s'allierait plutôt avec un de deux contre l'autre ! ;)

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    2. Je crains plus une action dans les pays baltes, non ?

      Et bien sûr, il y a aussi un risque entre la Chine et Taiwan.

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    3. Poutine veut un grand empire eurasien. Il va profiter des revendication territoriales sur les Kourilles et Sakhaline pour le Japon et sur la Mandchourie du Nord pour la Chine pour commencer à construire cet empire.
      A terme c'est de l'Atlantique au Pacifique et du Cercle polaire à la Péninsule Malaise sur le modèle de l'empire romaine.

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  5. "Le Monde Diplomatique SOUTIENT Trump", seriously? Allons, allons, ce n'est pas parce que les mots semblent perdre leur sens dans la bouche des candidats ici ou là que ce blog doit céder à cette mode. ;-)

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    1. L'article d'Ignacio Ramonet disait qu'à tout prendre Trump était mieux que Clinton car il remettait en cause le néo-libéralisme par son protectionnisme. Il disait même que les médias européens avaient une vision trop réductrice et simpliste du phénomène Trump qui était plus intéressant.

      Certes, il reconnaissait aussi sa xénophobie. Et c'est vrai aussi que HR Clinton s'entourait plus de néo-conservateurs (alors que Trump s'entoure plus de néo-Nazis).

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    2. Ce qui est drôle dans le cas de Todd est qu'il attaquait les soutiens de Charlie Hebdo comme des "(crypto)islamophobes" (inconscients) mais que cela ne le dérange pas de défendre Trump qui veut interdire toute entrée de Musulmans dans le pays...

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    3. L'article de Ramonet n'a pas été publié dans le Diplo.

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    4. Oui, mais il y a quand même encore un rapport avec son ancien rédacteur en chef pendant 17 ans.

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