Proust dit que les musiques médiocres vous marquent finalement plus en restant mieux dans la tête que beaucoup de musiques de meilleure qualité. Peu importent ses exemples, qui sont plutôt Saint-Saëns. Mais je pense souvent à cela quand je me souviens non pas de musiques mais de certains films qui traînent dans la tête.
En effet, il y a une vingtaine d'années, j'avais vu à la télévision une comédie très nulle, un "nanar" (dont je n'ai d'ailleurs pas vu la fin, ceci n'est pas une recommandation) mais sans deviner qu'elle allait ensuite revenir en flash backs rageurs pendant des années bien plus que nombreux chefs d'oeuvre.
C'était en gros une fable fantastique américaine où un personnage reçoit de quelqu'un (qui est clairement censé être une figure du Diable tentateur venant acheter son âme en un pacte faustien) une "télécommande" magique qui permet de faire pour sa vie ce qu'on ferait sur une vidéo dans un magnétoscope : il peut par exemple mettre en pause une situation, il peut couper le son autour de lui (je vous laisse deviner l'usage sexiste qu'il en fait quand son épouse lui fait des reproches) mais surtout... surtout... il découvre une fonction Fast Forward.
Elle permet à sa conscience de "sauter" une partie du temps en laissant son corps et sa personne dans une sorte de "pilotage automatique". Quand le personnage (qui n'est pas très sympathique) devient trop impatient (parce qu'il n'est pas satisfait de devoir attendre les étapes), il fait accélérer sa vie pour éviter les parties qui l'ennuient et se retrouve ensuite dans une phase très gênante. En effet, il a trop "accéléré" et ne s'est pas comporté de manière très "humaine" ou empathique pendant tout le temps où son corps n'était plus qu'un zombie "en pilotage automatique". Il ne se reconnaît plus lui-même et a honte du connard qu'il comprend s'être révélé à lui-même.
Dans It's a Wonderful Life, le personnage voit les effets considérables qu'il a eus (et donc le sens de sa vie) en voyant un autre monde où il n'a pas existé. Ici, le protagoniste assiste au monde en train de se faire alors qu'il est "physiquement là" mais qu'il n'est plus vraiment lui-même. C'est assez saisissant (même si le fait que le personnage soit un abruti réduit l'attendrissement dans le parcours initiatique).
Comme ces comédies américaines sont elles-mêmes très prévisibles (même celles qui font ainsi une mise en abyme du cinéma privatisé dans la cassette sur la vie), on devine qu'il doit découvrir une fonction retour en arrière et renoncer à ce divertissement et à la déréliction où sa conscience fuyait sa vraie vie. Mais comme le capitalisme tardif américain pare toujours la famille de toutes les vertus, l'opposition entre moralité et aliénation recoupe celle entre le vrai appel personnel de la famille et la prétendue vocation professionnelle dans la société puritaine. La privatisation du bonheur ne donne plus comme seul horizon que le contentement d'avoir fait ce qu'on pouvait auprès de ses proches. [Un jour, il faudra qu'on m'explique dans quelle école d'écriture de scénario jungienne il a été décidé que toute histoire américaine devait être une réconciliation entre le Fils et son Père.]
Mais le nanar avait une vision très effrayante de cette accélération où le sujet se vit lui-même comme un objet dans le monde, comme ce cinéma dont il est plus spectateur qu'acteur. De même que l'essence figée n'est que ce film rétroactif qui défile à votre mort, comme dans Les choses de la vie (ou le τὸ τί ἦν εἶναι selon Aristote).
Tout sujet adulte est conscient de cette phénoménologie du temps. Nos premières années passent lentement parce que nous apprenons plus et parce que tout est plus nouveau. Notre surévaluation nostalgique de nos premières expériences vient de l'intensité du passage de la première ignorance au début de la connaissance alors que la suite de l'apprentissage donne des rendements décroissants. C'est pourquoi nous voyons le paradis de l'enfance non pas comme une éternité sans commencement ni fin mais comme un pur commencement.
Et ensuite, nous risquons souvent de vivre sur un mode "inauthentique" comme ce personnage qui suivrait aveuglément la loi de son caractère empirique et qui se laisserait aller à devenir mécanique. Nous avons tous tendance à croire que ce sont les autres qui sont plus automates que nous car nous percevons bien plus qu'eux ces réflexes et non leurs doutes et réserves. Et c'est pourquoi nous sommes moins indulgents envers les autres et les trouvons sots ou prévisibles sans pouvoir saisir notre propre idiotie. C'est particulièrement le cas en politique où l'autre camp est forcément borné et plein de stéréotypes alors que nous nous voyons toujours être dans la libre enquête qui certes utilise certaines formules figées d'autrui mais comme de simples outils provisoires.
Cette idée que nous ne serions nous-mêmes que momentanément et par discontinuités pourrait être une description nouvelle de pensées de Bergson ou Sartre selon lesquelles nous sommes fondamentalement libres dans la durée continue. Au lieu de dire que nous sommes une liberté se voilant dans la mauvaise foi, nous serions ces moments qui se concentrent parfois avant de retomber dans le relâchement de nos caractères sclérosés. Nous nous laissons devenir automates dans les trois quarts de nos actions et surestimons nos capacités à remettre en cause nos habitudes et réflexes.
Mais je ne sais pas si nous pouvons être longtemps assez "tendu" et actif pour éviter cette illusion de l'accélération du temps et de notre propre dégénérescence. Nous trouvons que tout s'accélère parce que nous mourons au monde en freinant peu à peu nos efforts pour y être actif.
Très belle phénoménologie du vieillissement en tant que distance à l'origine mais dont j'aurais tendance à relativiser le caractère tragique en ouvrant le temps à sa dimension relationnelle et collective. Le ressort de l'aliénation contemporaine c'est de vouloir pour soi l'accélération technologique permanente pour retrouver le sentiment d'inchoativité de l'existence commençante, alors que peu à peu les capacités de régénérescence solitaire et de révolution interne s'éloignent, mais c'est en partageant nos actions et. nos pensées avec d'autres, en leur transmettant aussi le temps profond des rythmes que nous avons intégrés depuis longtemps et su entretenir, plutôt qu'en se noyant dans la frénésie et l'agitation, que nous parvenons non seulement à maintenir mais aussi à propager la liberté (un peu comme tu le fais en écrivant sur ce blog). En fait, c'est Bachelard qui a raison : tu redécouvres ton enfance à chaque éclair de poésie que tu ressens le besoin de partager et la durée continue de Bergson n'est qu'une illusion (qui plus est ce dernier défendrait que la durée s'accumule et qu'on est de plus en plus libre en devenant un vieux con...). Après, il ne faut pas nier les effets du vieillissement biologique, mais les rythmes de l'esprit résistent mieux quand même.
RépondreSupprimerGoodtime
Oui, le sujet est inauthentique en cherchant à se replier dans une illusoire "aséité" (et la faute du narcissisme libertarien repose sur une sorte de solipsisme).
RépondreSupprimerNous nous re-saisissons mieux en acceptant que nous étions toujours tissés de relations et que le sujet vit aussi à travers ces modifications réciproques.
Sur Bergson, oui, ce n'est pas très clair comme il y a du mysticisme dans le processus. On est censé gagner à la fois de la densité, de l'épaisseur et devenir en même temps plus "ouvert". L'idée de rythme permet en effet de surmonter ces intuitions vagues et oppositions sur continuité et discontinuité.
J'avais oublié ce texte de Yeats où il fait l'éloge des masques : all joyous or creative life is a rebirth as something not oneself, something which has no memory and is created in a moment and perpetually renewed. We put on a grotesque or solemn pained face to hide us from the terrors of judgement, invent an imaginative Saturnalia where one forgets reality, a game like that of a child, where one loses the infinite pain of self-realisation.
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