vendredi 26 février 2010

Comics d'hiver 2010



J'ai cessé les recensions de comics parce qu'elles devenaient encore plus répétitives que leur contenu.

Ce que je préfère dans le Genre des comic-books de superhéros est leur extraordinaire "Principe de continuité", cette impression de trames narratives qui dépassent la simple expérience d'une histoire créée par un individu (et je suis très curieux de voir ce que cela donnera dans quelques décennies quand les copyrights finiront par tomber et que les personnages sortiront enfin de leur statut de licenses commerciales pour passer à leur destin de purs mythes).

Mais le plus pénible à l'inverse est cette impression d'éternel retour, de faux changement perpétuel cyclique où tout est révolutionné pour mieux être restauré ensuite, où plus personne ne peut plus ressentir quoi que ce soit devant un événement puisqu'on sait d'avance qu'il sera annulé, où il n'y a que du drame mais plus de possibilité de perte tragique (et tout cela à cause du personnage du Phénix dans les X-Men, qui symbolise mieux que les autres dans son nom même ce culte de la palingénésie).

En ce sens, le comic plutôt raté Paradise-X de Ross et Krueger avait réussi la plus adéquate des métaphores auto-référentielles avec cette histoire où la Mort avait été abolie et où les personnages regrettaient sa disparition. Ce que nous avons perdu, sans doute définitivement (sauf pour les plus jeunes lecteurs), est ce sentiment de perte potentielle.

Umberto Eco avait dit dans un article que les comics DC des années 60 étaient dans le temps mythique de l'éternel présent où rien ne change. C'était discutable car les deuils y étaient plus réels qu'à présent et les changements s'accumulaient par additions. Certes, Superman ne pourrait jamais vraiment mourir (sauf dans ce qu'on appelait les "Histoires Imaginaires" qui suivaient un autre monde possible) mais on savait que les parents de Kal-El ne reviendraient jamais à la vie et qu'il ne pouvait qie contempler mélancoliquement ce passé irréversible en voyageant dans le temps. Le deuil était certes un élément immuable dans l'essence du personnage mais cela permettait une relative historicité.

A présent, la méthode Marvel du changement et de la pseudo-historicité a mis fin à cet Âge d'innocence mais le changement y est encore moins réel. Bucky a ressuscité, Gwen Stacy a ressuscité, les parents Kents vivent et j'imagine qu'il doit y avoir assez de différentes versions de Krypton pour que Kal-El soit à jamais ridicule s'il voulait pleurer sa planète détruite. Les comics s'auto-parodient dans toutes ces histories récentes où tout le monde meurt et où tout le monde revient en zombies. Mais l'histoire parle du Genre des superhéros lui-même qui semble zombifié depuis les grandes déconstructions des années 80 (Watchmen, et la tentative vaine de reconstruction nostalgique dans les années 90 avec Supreme). Le Zombie ne peut pas être vraiment tragique, il ne peut plus être au mieux que pathétique ou grotesque. C'est donc la gradation : Innocence un peu brute de l'Âge d'Or, Innocence plus construite de l'Âge d'Argent, Développement du réalisme mélodramatique de l'Âge de Bronze, Ultra-Violence Sombre de l'Âge de Fer et enfin Zombification de notre Âge actuel.

Une des raisons pour lesquelles DC avait détruit son Multivers des Terres Infinies en 1985 était le principe modal esthétique discutable : "Si tout peut arriver, plus rien n'a d'importance". Les comics de superhéros devenaient des récits portant sur le fait qu'ils ne sont que des récits éternellement malléables (il ne semble pas que Marvel et les séries What If?, Excalibur ou Exiles en aient tiré cette crainte car ils restaient plus périphériques dans leur cosmologie). Mais les résurrections ont rendu ce problème bien plus grave que l'auto-référentialité du Multivers. Désormais, le principe de Continuité est donc assez secondaire par rapport à un principe du Chaos : tout arrive, mais tout s'accumule dans des directions contradictoires, on doit apprécier chaque fragment de ce Chaos, des histoires en des mondes incompatibles et non plus la cohérence ou la succession.

Le vrai problème actuel (comme le résume bien cet article sur les origines de Batman) n'est pas vraiment de sauver cette cohérence mais de reconstruire d'autres évolutions nouvelles du Genre. C'est pourquoi la série télévisée Heroes fut si décevante : en seulement deux saisons, elle avait récapitulé en son "hommage" aux X-Men toutes les erreurs du Genre et s'était irrémédiablement figée dans un cycle de morts, de futurs alternatifs et de résurrections.

  • Multivers DC
    • Adventure Comics #508
      Cet épisode par Geoff Johns est directement transparent dans sa volonté de faire une métaphore sur les comics. Le Superboy de Terre-Prime, l'un des seuls survivants du Multivers d'avant la Crise de 1985, était devenu le principal ennemi pendant Infinite Crisis et Final Crisis. A présent, il vit sur une Terre "normale", indiscernable de la nôtre et passe son temps à lire des comics en trollant les autres fans sur des forums Internet, mise en abyme repoussante du Geek.
      Le criminel psychopathe, ancien héros déchu, dévaste les studios de DC Comics (et menace même physiquement son auteur Geoff Johns, en hommage à la relation qui existait entre Animal Man et son créateur Grant Morrison), en leur demandant pourquoi il n'a pas droit lui aussi à un happy ending ou à une rédemption.
      La fin est particulièrement cruelle et perverse, en jouant sur nos attentes narratives. Le Superboy raté n'aura jamais droit à son happy ending et les auteurs reconnaissent qu'il n'y a aucune justification ou "théodicée" possible de cette "essence" qu'ils ont choisie pour le criminel.

    • Doom Patrol (vol. 4) #7
      Cet épisode confirme que la nouvelle série hésite vraiment sur son statut et voudrait rendre compatibles les identités complètement contradictoires des incarnations passées de l'équipe : aussi bien l'équipe bizarre de l'Âge d'argent, la folie surréaliste des années 90 quand Grant Morrison s'y psychanalysait et la vague tentative de restauration dans un sens plus "traditionnel" de ces dernières années (quand John Byrne avait tenté d'effacer toute la version de Morrison). Cela donne un patchwork un peu indigeste où l'absurdité de Morrison va être revisitée en un sens un peu plus X-Men et on peut comprendre pourquoi Byrne considérait que la période morrisonienne était une anomalie trop différente. On a donc le retour de l'Homme-Minéral-Végétal-Animal de l'Âge d'argent, le vilain au nom le plus raté de toute l'histoire des comics, mais aussi de Crazy Jane, l'héroïne psychotique aux 64 personnalités.

    • Green Lantern #51
      Le numéro est assez typique de la méthode de Geoff Johns : chercher une histoire qui a déjà bien marché et en refaire une sorte de remake hyperbolique pour en accentuer l'effet de choc. Hal Jordan redevient donc "Parallax", l'entité de Peur, le temps d'affronter la version zombifiée du Spectre. Le Spectre est l'Ange du Châtiment (et le Dieu de l'Univers DC est vraiment très maladroit de le laisser ainsi se faire contrôler par à peu près n'importe qui). Hal Jordan fut l'ancien avatar du Spectre quand il mourut et avant que Johns ne crée l'idée de l'entité Parallax pour le disculper. La construction de Blackest Night et la zombification des personnages morts permet ainsi à Johns de relier toutes les dernières identités du personnage. L'originalité dans l'ambivalence est le fait que les personnages négatifs comme les Lanternes Rouges ou Jaunes rejoignent les Lanternes Vertes contre Nekron.

    • Blackest Night #7/8
      La surenchère de puissance me fait un peu penser à ces combats interminables de certains Mangas. Les différents membres de l'Univers DC ont reçu un anneau : Flash a un anneau bleu (Espoir), Wonder Woman porte un anneau violet (Amour), Atom a un anneau indigo (Compassion), Mera un anneau rouge (Rage), l'Epouvantail un anneau jaune (Peur) et Lex Luthor dispute l'anneau orange (Convoitise). Le retournement est la découverte d'une nouvelle entité de plus (après Ion, l'entité verte et Parallax, l'entité jaune), une pure entité de Vie que Nekron veut tuer.

      Les Gardiens de l'Univers révèlent alors qu'ils avaient menti et que c'est la Terre et non Oa (ou plus exactement d'ailleurs Maltus) qui est la planète originelle. Cela me semble une idée absolument déplorable, qui détruit une des idées centrales du mythe des Green Lanterns, l'expérience fondamentale du décentrement (typique de la science-fiction) où les Terriens découvraient qu'ils surévaluaient leur importance dans le Cosmos. Cela contredit bien sûr presque toutes les histoires précédentes et anéantit tout un pan de la mythologie DC (même si pendant la série Millenium de 1988, où les Gardiens annonçaient la création d'une nouvelle génération de Gardiens, une prophétie avait dit que la Terre serait en quelque sorte la future Oa).

      Geoff Johns abuse souvent de révisions "conservatrices" en ce sens et il est même plausible qu'il soit plus ou moins guidé par des préjugés religieux dans ce nouveau "géocentrisme". La péripétie amusante est que cela change la perspective sur la mort d'Abin Sur : il serait mort en partie parce que les Gardiens voulaient cacher le secret de la Terre, et Sinestro aurait alors trahi le Corps des Green Lanterns à cause de cet abandon de son ami Abin Sur.

    • The Great Ten #4/10
      L'équipe des superhéros du Gouvernement chinois continue à affronter les êtres qui croient être les Dieux traditionnels du panthéon. Dans cet épisode, le boddhisatva Esprit-de-foudre a identifié les Dieux comme des humains modifiés par une technologie extraterrestre. L'Immortel-dans-l'Obscur (un pilote greffé à un avion, une sorte de Dragon techno-organique qui le vampirise) réussit même à abattre à Shanghai le dieu Feng Po et on apprend que c'est cette même technologie qui fait fonctionner cet avion invisible.
      Tout cela serait vraiment bien, si ce n'était pas dessiné par Scott McDaniel.

    • Justice League of America (vol. 2) #42
      Le nouvel auteur britannique James Robinson (qui collabore toujours aussi sur Superman) écrit une histoire très compétente, qui se déroule semble-t-il après la fin de The Blackest Night. L'ancienne Ligue avait été éprouvée quand certains membres autour de Green Lantern avaient refusé l'autorité de Black Canary et étaient partis dans une vendetta contre les assassins du Martian Manhunter. L'équipe est refondée avec certains des membres anciens (Atom, Green Lantern, Green Arrow et Black Canary), plus certains anciens membres des Titans (le nouveau Batman, alias Dick Grayson, ex-Nightwing, Donna Troy, Cyborg, Starfire) plus Mon-El (pour remplacer Superman, qui est toujours absent) et quelques choix curieux (Dr Light II, qui avait déjà été membre de la Justice League International, Congorilla et The Guardian). On sait bien que l'ancien Batman et le vrai Superman finiront par revenir mais cela donne une certaine illusion de progression avec cette accession des Titans au poste de Ligueurs (comme lorsque certains New Warriors étaient devenus Vengeurs). L'histoire a l'air centrée sur la vengeance de Green Arrow, qui chercherait à venger la destruction de Star City (exactement comme Green Lantern était devenu Parallax après la destruction de Coast City). J'espère que ce n'est qu'une fausse piste car l'écho serait vraiment lourdement répétitif. Dans la méthode nostalgique actuelle, Robinson me semble avoir pour l'instant beaucoup utilisé l'histoire riche de la Continuité mais compenser cela par l'invention de nouveaux éléments comme de nouveaux "Dieux de Néo-Genesis" (dommage qu'on ait atteint la saturation sur le Quatrième Monde avec la Crise Finale).

    • Justice Society of America #36
      Les comics, c'est un peu l'art d'accomoder les restes, faire du neuf avec du vieux.
      Ici, je crains que Bill Willingham ne commette encore la même erreur que Geoff Johns en enfermant l'équipe dans ses origines de la Seconde Guerre mondiale. Au lieu de lutter contre des Nazis du passé, ils vont donc se retrouver contre toute une équipe de Nazis du futur.

      Je veux bien croire à de nombreuses formes de résurgences de formes de fanatisme mais je vois mal dans le Nazisme un péril à venir. Le sens en est toujours la nostalgie pour l'Amérique d'un manichéisme simple où elle serait ipso facto le Bien Absolu en luttant contre le Mal Absolu.

      La JSA est la plus ancienne équipe de superhéros dans tout le Genre mais court toujours le risque d'être "en boucle" sur ses hauts faits d'il y a 70 ans. Elle a besoin de montrer qu'elle peut entrer dans une histoire qui soit un peu plus contemporaine, tout en gardant sa différence avec ses successeurs de la Justice League.

    • R.E.B.E.L.S. #13
      Rebels est l'équivalent pour l'univers DC de ce qu'est Guardians of the Galaxy pour l'univers Marvel, le titre qui sert de prétexte pour regrouper les personnages de space opera (l'humour anglais de Abnett & Lanning en moins).

      L'histoire par Tom Bedard est de la sf habile et a l'avantage d'avoir des personnages vraiment ambigus avec un leader machiavellique, Vril Dox, alias Brainiac II, qui est à une frontière très mince d'être lui-même un "vilain". Bedard a même presque réussi à rendre Starro un peu inquiétant alors qu'il est un des personnages les plus ridicules depuis au moins 50 ans (on nous révèle que toutes les rencontres précédentes n'étaient qu'avec des sondes envoyées par Starro et non Starro lui-même).

    • Wonder Woman #41
      Pendant qu'Achille, après son mariage désastreux avec l'usurpatrice des Amazones, retrouve une réincarnation de son Patrocle, Diana affronte déjà les enfants semeurs de Discorde qu'Arès a engendrés avec les Amazones.

      C'est surtout un prétexte pour voir Wonder Woman et Power Girl (sous contrôle) se taper dessus.

      Je crois que j'ai le droit de désespérer de jamais lire un comic mythologique intéressant sur Wonder Woman (Van Lente sur Hercules se débrouille nettement mieux chez Marvel). Franchement, à part le bref épisode de Greg Rucka où Athena avait détrôné Zeus il y a 6 ans, je n'ai jamais eu l'impression que ce titre réussissait à faire quelque chose avec ses mythes.

      L'équipe au dessin n'est pas l'artiste habituel Aaron Lopresti, comme c'est dit par erreur sur la couverture, mais Chris Batista, Fernando Dagnino, Doug Hazlewood et Raul Fernandez, ce qui donne des différences importantes selon la première et la seconde partie.
  • Univers Marvel
    • Black Panther #12
      Le plan du Docteur Doom pour prendre le contrôle du vibranium du Wakanda arrive presque à son achèvement lorsque la population locale manipulée par une sorte de Rush Limbaugh africain se soulève contre la dynastie royale. La nouvelle Panthère, Shuri, s'allie à Namor et aux Quatre Fantastiques mais T'challa commence à révéler le plan qu'il nous cache depuis le #1 de la nouvelle série (il rependra sans doute le rôle titre d'ici à quelques numéros et on retournera donc au statu quo).

    • Guardians of the Galaxy #23
      J'avais été un peu déçu par la résolution de l'histoire de Warlock dans Guardians of the Galaxy #17 et le titre a un peu eu du mal à reprendre pendant ces six derniers mois. Mais on nous révèle que la résolution ne s'était pas déroulée comme on le croyait.

      Une des bonnes idées de cette histoire est d'inverser les valeurs. L'Univers Marvel fait face à un autre Univers où la mort a été abolie. Cela y est un désastre et tout cet Univers n'est qu'une immonde infection purulente inspirée de cauchemars lovecraftiens (ce qu'ils ont appelé le "Cancervers"). Abnett & Lanning utilisent donc pour la Vie et la Mort le gag traditionnel de la complémentarité Ordre/Chaos où aucun des deux membres ne pourrait valoir de manière absolue. Cela fait de Phyla, Héraut de l'Entropie, une nouvelle héroïne contre cet excès de Vie. Là encore, comme pour les Zombies, j'y vois une métaphore sur l'état des comics.

    • Imperial Guard #4/5
      Abnett & Lanning étaient les scénaristes de la Légion des superhéros au début des années 2000 et la Garde Impériale est un hommage direct à la Légion. Je m'attendais donc à plus de clins d'oeil au titre de la concurrence. Alors que Gladiator (=Superboy dans la LSH) s'habitue à son nouveau poste d'Empereur des Shi'ar sous vassalité des Kree, la Garde visite le nouveau "Cancervers" derrière la Faille ouverte et s'y font attaquer par la version "cancéreuse" des X-Men. Starbolt (=Sun Boy) meurt et cela semble pour l'instant la seule modification durable de cette mini-série (en dehors du développement de Mentor, = Brainiac 5, et du retour du Conseil Galactique qui regroupe les grands Empires interstellaires).

    • Inhumans #4/5
      J'ai cru encore à un Eternel Retour avec une nouvelle tentative de Maximus de prendre le pouvoir mais même un des personnages fait remarquer qu'on a déjà trop souvent vu cette intrigue. L'originalité semble donc être que Maximus travaille ici pour Medusa. Quant à l'évolution où Crystal tombe amoureuse de Ronan l'Accusateur, ici décrit comme un homme un peu brutal mais sincèrement dévoué à la cause de son peuple, je trouve cela assez peu cohérent avec les descriptions précédentes où Ronan était avant tout un arrogant et ambitieux Kree raciste.

  • 2 commentaires:

    1. Non, c'est vrai, cela a été d'abord un clone puis la fille-clone qu'elle avai eue avec le Bouffon vert...
      Mais elle vit toujours dans la continuité Ultimate, j'imagine, non ?

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