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mercredi 5 août 2026

Politique japonaise

Le système parlementaire japonais est mortellement ennuyeux comme l'opposition ne gagne que très rarement (deux fois, en 1993-1996 et 2009-212) et que l'enjeu des victoires au niveau national est donc seulement de savoir quelle faction de la Droite oligarchique va l'emporter temporairement sur les autres clans. Mais il faut peut-être s'habituer à ce que ce soit ainsi dans la plupart des pays avec l'effondrement de la sociale-démocratie. (Dans les noms qui suivent, je garde l'ordre occidental des noms et prénoms) 

Je reprends la chronologie où j'en étais restée en 2015 :  

* 1948-1993 16 Premiers Ministres du Parti libéral ou Parti libéral-démocrate (Jiyū-Minshutō, abrégé en Jimintō, qui n'est, comme dans la blague, ni libéral ni démocrate, mais protectionniste et oligarchique)

* 1993-1996 Crise parlementaire qui amène au pouvoir enfin une coalition d'opposition, avec d'abord l'éphémère "Nouveau Parti" (en gros, des ex-Libéraux démocrates en alliance avec la gauche, 2 Premiers Ministres) et ensuite la gauche avec un Premier ministre socialiste, Tomiichi Murayama. Le Parti socialiste devenu ensuite Parti social-démocrate a fini par disparaître et se faire absorber dans les autres partis de centre-gauche au XXIe siècle. 

* 1996-2009 Retour des Libéraux-démocrates (Jimintō) avec 7 Premiers ministresen 15 ans, dont notamment les 5 ans du charismatique Junichiro Koizumi (2001-2006) et déjà une première année de Shinzō Abe (2006-2007). C'est aussi le début de l'alliance avec le petit parti Komeito lié à la secte bouddhiste Soka-Gakkai (1999-2009). 

* 2009-2012 Intermède après la grande crise économique de 2008. Le Parti démocrate (Minshutō) plus "centriste" bat les Libéraux-démocrates. 3 Premiers ministres : Yukio Hatoyama (bien que centriste, peut-être l'homme le plus à gauche qui ait marqué la politique japonaise durablement par ses réformes), Naoto Kan et Yoshihiko Noda. La catastrophe de Fukushima a lieu pendant leur gouvernement, en mars 2011 et contribua à discréditer le gouvernement de Kan et Noda.

* 2012-2024 : Le Parti Libéral-Démocrate (Jimintō) a une forte majorité mais reprend son alliance avec le Komeito jusqu'aux élections de 2024 (défaite des modérés) et 2026 (à nouveau victoire de l'aile droite). 

Shinzō Abe (1954-2022) a le plus long mandat de l'histoire parlementaire japonaise de 2012 à 2020 (il démissionne et se fait assassiner par un extrémiste en 2022 à cause de ses liens avec la secte sud-coréenne Moon). Nationaliste, héritier d'une dynastie politique, il représente une aile très à droite du Jiyū-Minshutō. (ses deux grands-oncles Nobusuke Kishi et Eisaku Sato avaient gouverné respectivement de 1957 à 1960 et de 1964 à 1972...). Mais sa politique économique "Abenomics", qui eut quelques succès en tout cas à court terme après les échecs de stagnation déflationniste, est difficile à classer dans sa synthèse de stimulus fiscal libéral, d'assouplissement quantitatif (qui fut classé comme "néo-keynésien" mais permettait aussi au gouvernement de stimuler la spéculation financière). Yoshihide Suga lui succède brièvement pendant un an (2020-2021). 

On a alors 4 ans de l'aile modérée avec Fumio Kishida et Shigaru Ishiba.  

Fumio Kishida (né en 1957), qui gouverne de 2021 à 2024  incarne une faction favorable à une politique légèrement plus "sociale" de hausse des salaires après des années d'austérité. Mais il devient très impopulaire en raison des scandales qui touchent son Parti. Shigeru Ishiba (né en 1957) qui lui succède en 2024-2025 est aussi classé comme "modéré" (et notamment un peu plus "progresiste" sur les questions sociétales) mais dès son arrivée, les élections d'octobre 2024 sont un échec pour le PLD : 191 sièges sur 465 (41% des sièges, pire résultat depuis la défaite de 2009). Le Parti Constitutionnel Démocrate (Rikken-minshutō, héritier des anciens sociaux-démocrates, en alliance avec la gauche japonaise) obtient 29% des voix et 31% des sièges, son sommet historique. Son gouvernement avec le Komeito était minoritaire et ne dure qu'un an. 

Sanae Takaichi (née en 1961) bat son rival Shigeru Ishiba pour la tête du Parti en octobre 2025. Première femme première ministre du Japon, elle incarne le retour de la faction ultra-conservatrice du défunt Shinzō Abe (qui était son mentor) après l'intermède de l'aile modérée de 2021-2025. Elle perd l'alliance du Komeito (qui s'allie avec le Parti Constitutionnel Démocrate) et s'allie avec le Parti de l'Innovation, Ishin, populiste de droite (38 sièges en 2024 et 36 en 2026). Elle organise de nouvelles élections en février 2026 et c'est une victoire écrasante de sa politique conservatrice avec 49% des voix et 68% (!) des sièges, sans même compter le petit Parti Ishin (stable). 

Le nouveau parti Réforme Centriste (Chūdō Kaikaku Rengō, fusion du Komeito et du Parti Constitutionnel Démocrate) s'effondre à 22% des voix et 11% (!!) des sièges. Et encore, sans la petite dose de proportionnelle, le système uninominal à un tour pur aurait fait un score encore plus monolithique (les Libéraux-Démocrates auraient eu 86% des sièges, Ishin 7% et les Centristes n'auraient eu que... 2% des sièges). Le principal Parti d'opposition si on ne comptait que les circonscriptions serait un autre parti de centre-droit, le Parti Démocrate pour tout le Peuple (ou "National-Démocrate") qui a eu un siège de plus dans ces circonscriptions mais seulement 8-9% des voix au total. 

dimanche 14 septembre 2025

Politique népalaise

Le Népal a 30 millions d'habitants (à peu près la population actuelle de l'Ukraine depuis qu'ils ont perdu 10 millions de réfugiés) dans un territoire grand comme le Bangladesh. 81% de la population est hindoue (surtout "shivaïste"), 9% bouddhiste, 4% musulmane. 

La Chute de la Monarchie en 2006-2008

Malgré l'indépendance de l'Inde, le Népal était resté une monarchie absolue jusqu'en 1990 où le Roi dut accepter le multipartisme. La situation politique resta très violente avec une guerre civile permanente et des soulèvements de Maoïstes népalais. 

En juin 2001, le Prince héritier, ivre, aurait assassiné ses parents et se serait finalement suicidé, même s'il reste des zones d'ombres sur cet étrange massacre de la famille royale. 

Son oncle Gyanendra (né en 1947) hérita de la couronne. Il fut le dernier Roi du Népal mais dut abdiquer après seulement cinq ans de règne, après la Révolution pacifique de 2006-2008 qui instaura la République du Népal. 

Bien qu'une grande partie de la fortune de l'ancien Roi Gyanendra a été nationalisée par la République, Gyanendra reste un des hommes les plus riches du pays et possède à la fois des biens immobiliers, des hotels et des actions dans de nombreuses entreprises. 

La Crise ethno-nationaliste de 2015-2017 

Au sud du Népal, à la frontière avec l'Inde, ceux qu'on appelle les "Madheshi" ("ceux du milieu") formeraient environ un tiers de la population, dans les régions frontalières avec l'Inde (Province du Bihar). Ils accusent le Parlement de la nouvelle République de les marginaliser dans le découpage des provinces par rapport à la majorité des Népalais des régions montagneuses. Ils appellent à un boycott des élections. 

Après le tremblement de terre d'avril 2015, la crise se développe. Un mouvement madheshi organise alors un blocus des camions apportant le carburant au pays et l'Inde de Modi semble apporter son soutien à ce mouvement de blocage des transports et de toutes les usines. Le gouvernement népalais accuse les Madheshi d'être des agents indiens et tente de faire venir le carburant par la Chine. Les difficultés d'approvisionnement accroissent une crise humanitaire du pays et les tensions entre le Népal et l'Inde.  

Les élections 

Les élections népalaises sont un mélange de scrutin uninominal à un tour comme en Angleterre et d'une dose de proportionnelle. Les trois principaux Partis du Népal sont le Parti du Congrès (centriste, social-démocrate) et deux Partis maoïstes : le Parti Communiste du Népal (Centre Maoïste) et le Parti Communiste (Unifié Marxiste-Léniniste). Le Centre Maoïste était premier pendant la Constituante de 2008, le Parti du Congrès avait été premier de peu aux élections de 2013 mais aux élections suivantes en 2017, le Parti Communiste (Unifié Marxiste-Léniniste) gagne plus largement avec plus d'un tiers (le Parti représentant les Madheshi a moins que 5%). 

KP Sharma Oli, Secrétaire du Parti Communiste (Unifié Marxiste-Léniniste) redevient Premier Ministre dans plusieurs gouvernements de coalition de 2018 à 2025 (y compris avec le Parti monarchiste). La Présidente de la République Bidya Devi Vhandari vient du PC (UML) et elle est remplacée en 2023 par le Président Ram Chandra Poudel (Parti du Congrès). 

La Révolution des Génération Z

Le Népal est un pays jeune : l'âge médian est 25 ans. On assiste alors à ce qui doit être une des premières révolutions "mondialisées" de ce qu'on appelle la Génération Z. 

Le début de l'année 2025 est marqué par des émeutes à Kathmandu qui viennent d'abord de la droite hindouiste et monarchiste qui réclame une restauration du Roi Gyanendra, renversé en 2008. 

Mais progressivement, le mécontentement monte au-delà de la droite contre la corruption des élites au pouvoir et la hausse des inégalités (même si le coefficient de Gini du Népal reste relativement bas). Les réseaux sociaux népalais attaquent notamment la richesse des enfants des cadres du nouveau régime.  

Le 4 septembre, le gouvernement de KP Sharma Oli veut fermer l'accès aux réseaux sociaux. Plusieurs partis, y compris dans la coalition au pouvoir, condamnent cette censure d'Internet. 

Les jeunes Népalais se concentrent alors sur des forums de Discord (un réseau social surtout connu pour ses forums de jeu vidéo). Le symbole de ces protestataires est le chapeau de paille de pirate dans le manga One-Piece. Les manifestations et la répression deviennent plus violentes. 

Le 9 septembre, les émeutes deviennent une révolution. Les ministres des différents partis sont attaqués et violentés (l'ancien Premier ministre Deuba, du Parti du Congrès, est blessé avec son épouse). Leurs demeures et le Parlement sont incendiés. Mais le nombre de victimes dans les deux camps ne dépasserait pas quelques douzaines pour l'instant. 

L'Armée joue un rôle ambigu. Après avoir réprimé les premiers mouvements, elle semble de plus en plus faire pression sur le gouvernement et celui-ci renonce finalement et donne sa démission au Président. Les Monarchistes agitent alors l'idée d'un retour du Roi Gyanendra. 

Des centaines de milliers de jeune Népalais vont sur Discord pour se choisir un nouveau Leader par un scrutin Internet.  La Juge Sushila Karki est choisie comme nouvelle Première Ministre par Discord. Le Président Ram Chandra Poudel et l'Armée acceptent ce choix. Le Parlement est dissous et elle devient Première Ministre par interim. Elle a annoncé ne rester en place que jusqu'aux élections prévues dans 6 mois en mars 2026. 

Sushila Karki (née en 1952) est une Magistrate connue pour sa lutte d'abord contre la monarchie absolue dans les années 1990 et contre la corruption depuis l'instauration de la République. En 2015, les différents Partis (à la fois le Congrès, dont elle vient, et les Maoïstes) avaient tenter de la destituer de son poste à la Cour Suprême pour l'empêcher de mener des enquêtes sur certains de leurs membres mais elle était ensuite devenue Présidente de cette Cour Suprême avant de devoir démissionner de son poste en 2017 pour avoir atteint l'âge limite de 65 ans. Elle était donc devenue depuis un symbole de la crise du nouveau régime. 

Edit : 

Ajout sur la religion népalaise 

D'après ce site, l'Hindouisme shivaïste des "Khas" (les peuples indo-iraniens du Nord qui forment la majorité relative des Népalais par opposition aux Terai & Madheshi) ont une culture hindoue appelée Masto et une des spécificités est l'adoration de 12 divinités fils de Shiva, les 12 "frères" Masto qui sont liés à divers sites sacrés et à des cultes animistes des ancêtres : Adi Masto, Khappar Masto, Babiro Masto, Rumal Masto, Kala Masto, Dhadare Masto, Tharpa Masto, Bani Masto, Kaba Masto, Mandali Masto, Dudhe Masto  & Darhe Masto. Le "jhankri" est un shaman qui invoque et incarne un des Masto. Il y a aussi (au moins) 9 Déesses comme aspects de la Grande Déesse Durga : Malika/Kalika, Tripurasundari/Bhawani, Khesmalini / Sunnada, Pungelni/Kanaka/Sundari, Kanaka, Sundari/Malika, Jalapa/Jalpa, Thingyalni/Alanakannada, Himalini/Tripurasundari & Bindhyabasini/Ugratara. 

L'Hindouisme des populations Newar de la vallée de Katmandou est aussi shivaïste mais de tendance mystique de la Main Gauche avec des influences bouddhistes (et à l'inverse leur bouddhisme a moins rejeté le système des castes et a gardé une caste sacerdotale).  

jeudi 3 juillet 2025

Politique thaïlandaise

La modernité est née de l'idéal régulateur que le pouvoir devait être limité par la souveraineté du peuple et ne plus dépendre seulement des conflits entre des factions ou des familles. Mais de fait, les démocraties parlementaires restent dominées par des oligarchies financières et il y a encore des oligarchies héréditaires ou des autocraties absolutistes. La Thaïlande offre depuis un siècle une politique assez originale en Asie puisque la Monarchie (les Rois Rama IX pendant toute l'après-guerre et aujourd'hui Rama X) y est restée une des plus puissantes en dehors du monde pétro-despotique et que cette institution presque théologico-politique (on n'a pas le droit de dire que le Roi est mortel) doit négocier avec des factions aristocratiques, différents clans dans l'Armée et quelques immenses fortunes civiles comme la famille de Thaksin Shinawatra qui a fondé depuis le XXIe siècle son pouvoir sur un prétendu "populisme" (quoi que ce terme obscur signifie dans ce contexte), en dehors de ce culte de la Monarchie. 

Il doit être déprimant d'être "de gauche" en Thaïlande ou même simplement "démocrate". Soit vous vous faisiez tuer par les militaires du temps de la menace communiste aux alentours, soit vous ne jouez aucun rôle parlementaire important puisque tout se décide entre diverses tendances de droite plus ou moins monarchiste, plus ou moins violemment réactionnaire ou plus ou moins kleptocratique. La structure anthropologique thaïlandaise ou bien une propagande idéologique semblent avoir institué une acceptation fanatique des inégalités sociales. 

La Thaïlande a un record de douzaines de coups d'Etat et l'Armée y a souvent fait exécuter des manifestants ou des opposants, discrimine ou réprime ses minorités ethniques, sans que sa bonne image touristique semble en avoir été affectée. 

Pour un Européen, on peut imaginer la politique thaïlandaise un peu comme un choix entre (1) des officiers qui feraient penser à Franco ou Georgios Papadopoulos (voir la politique grecque), des militaires fascisants alliés à la Monarchie traditionnelle et (2) des Berlusconi (milliardaire entré en politique avec un programme "populiste") ou peut-être plutôt le Général Juan Perón (pour son côté conservateur "social").  

La Révolution de 1932 et la Monarchie constitutionnelle

Alors que la Dépression des années 1930 frappait le pays qui s'appelait encore "le Siam", le roi Rama VII (roi de 1925 à 1935) essaya de lancer quelques réformes fiscales mais l'aristocratie et notamment sa propre famille des Princes royaux s'opposait à lui sur ces impôts. Quand le Roi commença à annoncer en plus des réformes politiques (une Constitution), le "Conseil suprême" de ses cousins menaçait de se soulever contre lui. En juin 1932, le Parti du Peuple, des étudiants mais aussi des militaires, attaqua le Palais et imposa une Révolution sans violence et une Constitution au Roi. Un an après, en avril 1933, la noblesse royaliste tenta un nouveau Coup d'Etat mais les officiers de l'armée proches du Parti du Peuple réussirent à battre cette Contre-Révolution. Il y eut une deuxième tentative royaliste en octobre 1933. Le Parti du Peuple qui avait fait la Révolution de 1932 était lui-même maintenant divisé en deux, une Junte militaire au pouvoir (le Maréchal Phibunsongkhram) et une aile civile, plus socialiste (Pridi Banomyong). 

La Régence et le régime du Maréchal Phibun (1938-1944) : sous Rama VIII

Sous la pression du Parti du Peuple, le Roi Rama VII dut abdiquer en 1935. Son jeune neveu âgé de dix ans qui arriva sur le trône du Siam sous le nom de Rama VIII mais celui-ci reste en exile et le vrai pouvoir appartenait désormais aux régents et au gouvernement contrôlé par le Parti du Peuple

Le Maréchal Phibunsongkhram ("Phibun", 1897-1964), Régent et Premier Ministre en 1938, crée un régime autoritaire inspiré des fascistes et s'aligne avec le Japon, considérant que l'ennemi du Siam est la Chine, même si la monarchie avait mené une politique plutôt pro-américaine. Il développe une propagande ultra-nationaliste de l'ethnie Thai, persécute les minorités sinophones et change le nom du pays en Thaïlande en 1939 parce que le nom "Siam" était un terme étranger. Il profite de la Seconde Guerre mondiale pour annexer une partie du territoire français d'Indochine avec l'aide des Japonais et soutenir l'armée japonaise contre les Britanniques en Malaisie et Birmanie. Un Mouvement des Thai Libres se soulève contre lui. Après la défaite japonaise, Phibun est écarté du pouvoir en 1944. Cela va permettre aux Alliés de traiter la Thaïlande comme un Etat occupé par les Japonais et non pas un membre de l'Axe. 

L'Après-guerre et le retour du Maréchal Phibun (1948-1957) : le début de Rama IX

Un des leaders du Parti du Peuple, Khuang Aphaiwong devient le nouveau chef du gouvernement et fonde ce qui va devenir le principal parti de droite royaliste "libéral", le Parti Démocrate

Le Roi Rama VIII, maintenant âgé de 20 ans, revient en Thaïlande à la fin de l'année 1945 et quelques mois plus tard, il est retrouvé tué par balles sans qu'on ait jamais su qui était l'assassin. Plusieurs de ses assistants furent jugés très rapidement et exécutés pour régicide. 

Son petit-frère Bhumibol, âgé de 18 ans et qui avait grandi en exil, devient le nouveau Roi Rama IX. Une des nombreuses rumeurs ou théories pour expliquer pourquoi l'enquête fut si bâclée était que Bhumibol aurait tué son frère aîné accidentellement en jouant avec un revolver ! Ce Neuvième Rama devait avoir le plus long règne d'un monarque d'Asie, de 70 ans, de 1946 à 2016. Le pays s'enrichit énormément et le Roi Rama IX, qui savait se servir au passage, mourut comme un des monarques les plus riches du monde. La population du pays a à peu près triplé, elle passe pendant cette période d'environ 20 millions d'habitants à près de 70 millions. 

Deux ans après ce mystérieux meurtre de Rama VIII, le Général Phibun revint au pouvoir en 1948 avec le soutien de l'Armée et devait le garder pendant 10 ans. Son nouveau Régime n'était plus aussi ostensiblement fasciste que pendant la Guerre mais plutôt un régime autoritaire pro-occidental, en redonnant à la figure du Monarque bien plus de pouvoir que dans la Constitution de 1932, mais avec une pratique tolérant des "doses" de liberté d'expression symbolique avec des élections manipulées. Ses rapports avec le Roi Rama IX se détériorent quand le Monarque veut prendre plus de contrôle et Phibun est renversé par un coup d'Etat en 1957. Il meut en exil au Japon, décidément fidèle à son allié de la Guerre. 

Les juntes des Maréchaux et les coups d'Etat (1957-1973)

Après le Maréchal Phibun, c'est toujours l'Armée qui a le pouvoir avec d'abord avec deux Maréchaux Sarit Thanarat (1908-1963) de 1957 à 1963 et son allié Thanom Kittikachorn (1911-2004) de 1963 à 1973. Les Partis sont dissous et ensuite très encadrés. La politique est toujours pro-américaine, anti-communiste et même anti-républicaine. Thanom et sa famille utilisent parfois des coups d'Etat militaire pour consolider son pouvoir et mieux réprimer les révoltes. Le Parti de Thanom s'appelle "Parti Socialiste National" mais c'est un parti de droite militariste habituel pour représenter sa faction dans l'armée. 

Les Trois ans de tentative de démocratisation (1973-1976) 

En 1973, des émeutes anti-Thanom réussirent à faire partir son clan au pouvoir. Le Roi Rama IX voulut tempérer les choses en nommant le Juge de la Cour Suprême Sanya Dharmasakti, un juriste libéral "modéré" pour qu'il écrive une nouvelle Constitution. 

Mais l'épisode démocratique fut bref. Après les élections de 1975 et l'arrivée au pouvoir de modérés du Parti démocrate, la nouvelle Constitution vite suspendue. Après la défaite américaine au Vietnam et les victoires communistes en Asie du Sud-Est, l'Armée craignait que le Juge Sanya ne soit pas assez ferme contre les étudiants et communistes. 

Plusieurs Juntes militaires en conflit (1976-1988/1988-1991/1991-2001) 

L'Armée reprit le pouvoir dès 1976 et écrasa le court interlude constitutionnel. L'Amiral Sangad Chaloryu (1916-1980) occupa le pouvoir avec une Junte en 1976-1980 et fut remplacé à sa mort par le Maréchal Prem Tinsulanonda (1920-2019) qui eut le pouvoir de 1980 à 1988 en formant des coalitions entre les Partis. 

Après les élections de 1988, le Maréchal Prem doit laisser la place à un autre militaire, le Maréchal Chatichai Choonahavan (1920-1998), qui dirige le Parti de la Nation Thai, un autre parti encore plus anti-communiste qui représente d'autres clans à l'intérieur de l'armée. Chatichai était le fils d'un autre Maréchal allié de Phibun, renversé en 1957. Malgré ce qui est en effet une première "alternance" parlementaire au lieu d'une sélection directe par la Junte, c'est un jeu de rapports de forces entre les grandes familles de la noblesse et des officiers supérieurs. Pourtant, le Maréchal Chatichai (connu pour sa corruption) commence aussi une politique de détente avec les pays communistes de la région. Le Parti de la Nation Thai représente aussi une faction dans les hommes d'affaires thaïlandais. 

Chatichai est vite renversé par un coup d'Etat en 1991. Une Junte possède le vrai pouvoir mais des politiciens plus "présentables" pour l'extérieur reçoivent le pouvoir légal comme Anand Panyarachun (né en 1932), un ancien diplomate et banquier, qui écrit la Constitution de 1997, ou Chuan Leekpai (né en 1938), qui représente le Parti démocrate, la droite royaliste classique. Mais après la grande Crise économique asiatique de 1997, le régime doit nécessairement se réformer et les élections de 2001 vont conduire à un choc, la victoire d'un nouveau parti issu de la "société civile". 

L'arrivée du Clan Shinawatra (2001-2006) 

Thaksin Shinawatra (né en 1949) est un homme d'affaires thaïlandais d'origine chinoise (un "Hakka", une des minorités sinophones, 14% de la population thaïlandaise aurait des origines dans une ethnie chinoise). Il a fait fortune dans les Télécoms, au point de devenir l'Homme le Plus Riche de Thaïlande. En 2001, son parti nationaliste populiste,Thai Rak Thai ("les Thaïs aiment les Thaïs") gagne les élections et il est même réélu en 2005. C'est la première fois qu'un Premier ministre thaïlandais élu démocratiquement échappe ainsi à un coup d'Etat pendant tout son mandat. 

En 2006, la droite monarchiste réagit contre le populisme du milliardaire avec le Mouvement des Chemises Jaunes qui déclenche une révolte contre ce qui est perçu comme une atteinte au respect au Monarque. L'Armée (peut-être toujours sous l'action du vieux Maréchal Prem Tinsulanonda qui était au pouvoir pendant les années 1980) prend le prétexte de ces désordres pour lancer un coup d'Etat qui renverse Thaksin Shinawatra et l'envoie en exil. La junte du Général Sonthi (chef de l'armée et milliardaire aussi, né en 1946) prend le pouvoir avec l'aide de la droite thaïlandaise. 

La Crise de 2008

Thaksin Shinawatra est en exil mais deux ans après, son parti TRT devient le PPP (Parti du Pouvoir du Peuple). Ses partisans ont lancé contre la Dictature militaire un nouveau mouvement nommé les Chemises Rouges. Le PPP va revenir au pouvoir en 2008, sous la direction de Samak Sundaravej (1935-2009). Ce Samak est un ancien leader de la droite militaire et star de la télévision thaïlandaise (il dirigeait une émission de cuisine). Samak ne va être chef de gouvernement que pour peu de temps. La Cour Constitutionnelle va notamment l'accuser d'avoir cumulé ses fonctions du gouvernement et son émission de cuisine à la télévision... Les émeutes contre Samak se multiplient et l'Armée menace d'un nouveau Coup. Il est destitué et s'enfuit. 

Le PPP passe à Somchai Wongsawat (né en 1947), le mari d'une soeur de Thaksin Shinawatra, qui ne sera Premier ministre que pendant trois mois avant d'être attaqué par des émeutes des Chemises Jaunes. Le Beau-Frère est à son tour destitué pour corruption comme il possède aussi des actions dans plusieurs entreprises qu'il soutient. Le PPP change à nouveau de nom et devient le PTP (le Parti Pour les Thais). 

C'est le retour de la droite "traditionnelle" du Parti démocrate avec Abhisit Vejjajiva (né en 1964) pendant deux ans et demi. C'est le seul Premier ministre du XXIe siècle qui n'ait été ni un militaire ni un membre de la famille Shinawatra. 


Le Clan Shinawatra : Thaksin, Paetongtarn, Yingluck

 

En 2011, une autre soeur de Thaksin Shinawatra, Yingluck Shinawatra (née en 1967 - oui, elle a 28 ans de moins que son frère...), qui dirige pendant son exil le Parti pour les Thais mais aussi une partie de son empire industriel (et des intérêts chinois), est nommée Première Ministre. C'est la première fois qu'une femme dirige le pays. Son gouvernement durera lui aussi deux ans et demi.   


Yingluck montrant sa déférence devant la Princesse Sirindhorn en 2011

 

La Dictature du Général Prayut (2014-2023) : Rama X 

Elle est renversée en 2014 par un coup d'Etat du Général Prayut Chan-o-cha et elle s'enfuit en exil à son tour comme son grand-frère. 


 

Le Général Prayut devient un dictateur autoritaire traditionnel pendant 5 ans (2014-2019) et finit par organiser des élections qu'il perd en 2023. 

C'est sous le mandat autoritaire du Général Prayut que le vieux Roi Rama IX, au pouvoir depuis 1946 meurt enfin. Son fils Vajiralongkorn Boromchakrayadisorn Santatiwong Thewetthamrongsuboribal Abhikkunupakornmahitaladulyadej Bhumibolnaretwarangkun Kittisirisombunsawangwat Boromkhattiyarajakumarn devient Roi sous le nom légèrement plus bref de Rama X (même si des sources préfèrent juste "Vajralongkorn"). 


Chapeau-Rama : Vajralongkorn & Bhumibol

 

La situation actuelle depuis les élections de 2023 

Dans la carte ci-dessus l'orange est (pour simplifier) la gauche, le rouge est le PTP et les nuances de bleu sont la droite militaire ou la droite civile. 

Le premier Parti aux élections de 2023 est "Aller de l'avant" (Phak Kao Klai), un parti réformiste qui allie la gauche socialiste au centre-droit libéral (151 sièges sur 500). Ce Parti qui demandait le changement était leader dans le nord urbanisé (notamment à Bangkok) et réussit à attirer le désir de changement qui se portait auparavant sur le PTP. La base des Shinawatra est plus les pauvres en zone rurale. 

Le PTP des Shinawatra, arrivé deuxième mais avec peu de différence (141 sièges sur 500), tenta une alliance avec "Aller de l'Avant" mais préféra finalement s'allier avec des partis liés à certaines factions dans l'Armée (le Parti du Général Prawit Wongsuwon qui était au pouvoir pendant la dictature, 40 sièges mais aussi le Parti du Général Prayut, 36 sièges). 

Le mouvement "Aller de l'Avant" est donc resté dans l'Opposition et a été ensuite dissous par la Cour Constitutionnelle pour avoir demandé la fin des Lois liberticides de Lèse-Majesté, ce qui a été considéré comme... de la Lèse-Majesté (toute critique contre le Monarque étant interdite). Le Mouvement "Aller de l'Avant" a été re-fondé sous le nouveau nom Parti du Peuple (Phak Prachachon).  

Comme Thaksin Shinawatra et Yingluck Shinawatra sont en exil, c'est un autre milliardaire d'origine Hakka, Srettha Thavisin (né en 1962, promoteur immobilier) qui dirige le PTP et dirige le Gouvernement. Il permet enfin à Thaksin de revenir de son exil (mais sa soeur Yingluck est toujours poursuivie pour corruption). 

Quand Srettha Thavisin est poursuivi à son tour et invalidé par la Cour Constitutionnelle, c'est la fille de Thaksin et nouvelle Leader du PTP, Paetongtarn Shinawatra (née en 1986), qui devient en 2023 la nouvelle Première ministre à 37 ans. On la surnomme "Ung Ing". 

La Cour Constitutionnelle (qui semble avoir développer une certaine habitude à le faire depuis 20 ans) vient de "suspendre" Paetongtarn Shinawatra en juillet 2025. Il y a depuis des gouvernements transitoires. Le prétexte utilisé fut l'enregistrement d'un appel téléphonique où la Première ministre Paetongtarn Shinawatra discutait avec l'ancien Premier Ministre cambodgien Hŭn Sên en tenant des propos jugés trop familiers ou déplacés sur des officiers et politiciens thaïlandais et en impliquant que certaines territoires disputés depuis un siècle (la région autour du Temple khmer de Preah Vihear) pouvaient être négociés (le conflit dure depuis un siècle mais a été réactivé en 2008). 

Lord Hŭn Sên (né en 1952, il a été anobli par le Roi du Cambodge) est un vieux politicien khmer qui s'est battu successivement pour les Khmers rouges, puis du côté des Vietnamiens en étant au gouvernement cambodgien presque en continu depuis 40 ans. C'est Hŭn Sên qui a décidé de diffuser l'enregistrement de l'appel sur les réseaux sociaux, même si son intérêt n'est pas si clair en dehors du fait qu'il prouve sa puissance de nuire. Des nationalistes thaïlandais accusent donc Paetongtarn de quasi-trahison envers l'Armée - mais la Cour de Justice internationale a tranché en faveur du Cambodge. 

A l'heure actuelle, même si "Ung Ing" est "suspendue", c'est toujours sa coalition qui est au pouvoir, alliée à la plupart des Partis de droite.  

vendredi 13 juin 2025

στάσις καί Ἔρις

Tout ce détail de vie parlementaire dont je parlais hier sur Israël a bien sûr quelque chose de dérisoire dans un contexte de normalisation des crimes de guerre. Une fois que les partis du centre et de la gauche sont durablement à moins d'un tiers ou d'un quart, la forme parlementaire devient une coquille vide. La contestation interne devient lettre morte. 

De même, dans le Congrès US, l'ignoble larbin du despotisme Président de la Chambre Mike Johnson (R-Louisiane) a dit qu'il fallait "censurer" le Sénateur de Californie pour sa faute de s'être fait jeter à terre pour avoir voulu poser une question à la Secrétaire à la Sécurité Patriotique Kristi Noem (R-Massacre de Chiots). Dans le contexte où on ne mentionne que ce début de violence, on devrait surtout parler du discours de cette Secrétaire qui disait qu'il fallait "libérer" la Californie et remplacer par la force les "socialistes". La violence physique (modérée) a occulté la violence verbale (extrême). Le néo-colonialisme extérieur (Regime Change), habituel contre l'arrière-cour de la Doctrine Monroe - se retourne en autoritarisme appliqué en interne. 


L'esclavagiste Preston Brooks (SC) violente le senateur abolitionniste Charles Sumner (Ms) en plein Sénat en 1856

Une fois qu'une démocratie parlementaire a une majorité politique à l'extrême droite que ce soit en Israël, aux USA ou bientôt en France (comme c'est devenu absolument inévitable), compter encore de manière formaliste sur les sièges, les magistrats ou tous ces recours parlementaires a quelque chose de vain. 

Les Démocrates américains n'arrivent même pas à lutter contre les violations de l'Etat de droit perpétrées par les Républicains parce qu'ils sont dans une contradiction révolutionnaire : une fois que la majorité devient tyrannique, comment faire revenir à la normale sans transgresser soi-même aussi les normes parlementaires ? 

Le discours constant de guerre civile de l'extrême droite est une prophétie auto-réalisatrice. Ils se croient tout autorisés en disant que la guerre est déjà là et ils déclenchent donc la guerre. 

Les Grecs anciens craignaient (un peu) plus le risque de la Tyrannie que celui de la Dissension (στάσις) alors que Machiavel insiste plus (du moins dans le Prince) sur le risque de la Dissension que sur celui du Despotisme mais les deux sont bien sûr reliés : les guerres civiles renforcent les tyrans et les tyrans attisent des guerres civiles ou tirent prétexte du risque de l'Eris. 

jeudi 12 juin 2025

Le vote des dévots

L'opposition israélienne (notamment les Travaillistes, le Yesh-Atid centriste, Yisrael Beitenu conservateur, et les partis arabes Hadash-Ta'al & Ra'am) avait déposé un projet de censure du gouvernement Netanyahu et la motion a été rejetée hier par 61 voix contre 53 (sur 120 députés - je ne trouve pas la liste des 6 abstentions). L'opposition n'aura pas le droit d'en redéposer avant 6 mois. 

Un des enjeux avait été le chantage des partis des "Haredim" (littéralement "ceux qui tremblent [devant Dieu]", les ultra-orthodoxes) et notamment du petit parti ashkénaze Yahadut HaTorah ("Judaïsme Unifié de la Torah", 7 élus). Ils demandaient en échange de leur abstention que Netanyahu accorde le maintien de l'exception de la conscription militaire pour les hommes qui étudient en séminaires religieux. C'est devenu un sujet de crispation dans la société israélienne où le service militaire devient le centre de l'identité civique. Les Haredim ne forment que 8% de la population totale. Une large majorité (même dans une partie de la droite) souhaite qu'ils n'aient plus cette exception et  la Cour suprême a statué il y a un an (25 juin 2024) que l'exception n'était pas valable. Une majorité relative (environ 40-45%) des Israéliens est appelées les "Hiloni", les non-pratiquants (ou faiblement pratiquants). L'accroissement du pouvoir politique des Haredim n'est pas du tout représentatif de la sécularisation de la société qui continue. 

Le Likud promet une nouvelle Loi à venir sur la conscription mais on ignore les conditions et sanctions pour ceux qui refuseraient le service militaire.  

Ces rabbins haredim de Judaïsme Unifié de la Torah n'ont pas nécessairement tous des positions maximalistes en faveur de la continuation de la guerre, des crimes de guerre, des expulsions ou des colonies (voire pour certains sur le projet sioniste tout court !) mais ils n'ont en tout cas pas envie de voir leurs fils se faire tuer dans les Territoires, c'est bon pour leurs compatriotes qui ne tremblent pas devant Dieu. 

Mais le chantage des Haredim est curieux. Comment pouvaient-ils faire croire qu'ils allaient faire tomber le gouvernement comme l'Opposition serait encore plus encline que le Likud a leur appliquer la conscription ? N'ont-ils pas fait que gagner un peu de temps dans leurs négociations avec le Likud ? Quel compromis peut-on leur offrir s'ils préfèrent la prison à la conscription ? Un nouveau statut de réservistes en prière ? Quelle marge de manoeuvre reste-t-il après la décision de la Cour Suprême ? 

Il faut 61 sièges pour avoir la majorité absolue à la Knesset mais le fait qu'il y ait des sièges de Partis arabes auxquels l'opposition ne voudra pas s'allier signifie qu'en pratique il va être plus facile de renverser un gouvernement que d'avoir une coalition fonctionnelle. Dans la 25e Knesset élue en novembre 2022 (dont j'avais parlé dans le survol des 30 dernières années d'élections), la coalition au pouvoir doit avoir en ce moment (cela a beaucoup fluctué dans les accords entre partis) un soutien potentiel d'au moins 70 députés sur 120 : 32 Likud (26%), 11 Shas (9%, ultra-religieux sépharades), 6 Force juive (extrême droite raciste de Ben Gvir), 7 Judaïsme Unifié de la Torah, 6 Mafdal (Sionistes religieux), 4 Nouvel Espoir-Droite Unie (nationalistes libéraux). 

Un député de l'Opposition a été expulsé de la Knesset pour avoir soutenu des critiques contre le régime mais je crois qu'il n'a pas été remplacé (?). Un député homophobe (Avi Maoz) qui soutenait Netanyahu et avait même une place au gouvernement vient de se déclarer neutre en mars dernier et ne soutenant ni le gouvernement ni l'opposition. Il y a 5 députés islamo-conservateurs (Ra'am) et 5 députés arabes laïcs (Hadash & Ta'al). 

Même sans les 7 Députés de Judaïsme Unifié de la Torah, la coalition de Netanyahu aurait donc encore eu 63 sièges. En revanche, si les 11 Députés du Shas ("Gardiens Sépharades de la Torah"), qui avaient aussi agité la menace sur le même sujet, avaient tous voté en faveur des élections anticipées, le gouvernement serait forcément tombé. Mais le Shas a une place de participation bien plus importante dans le gouvernement (9 ministres et secrétaires d'Etat contre 2 secrétaires d'Etat pour Judaïsme Unifié de la Torah). 

Vu le rapport de forces actuel (si on croit les sondages), et malgré la corruption manifeste et le discrédit de Netanyahu, on peut supposer que de nouvelles élections pour la 26e Knesset en 2026 ne changeraient pas profondément la situation. Netanyahu peut tomber mais y a-t-il à nouveau une contre-coalition sans l'extrême droite et les partis religieux ? 

A l'heure actuelle, le Likud tomberait de 32 sièges à 21-24 mais resterait peut-être le plus grand parti. Le principal parti d'opposition actuel deviendrait les Conservateurs russes de Lieberman (qui triplerait à 14-19 sièges au lieu de 6 - ils sont de droite mais anti-Netanyahu et soutiennent la conscription pour tous). Autour de lui le parti de Benny Gantz doublerait autour de 14-16 (au lieu de 8) et le parti centriste Yesh Atid de Yair Lapid baisserait à 13-15 (au lieu de 24). 

On aurait donc probablement une nouvelle coalition plus élargie où Netanyahu n'aurait plus le rôle central mais où le Likud ou d'autres partis extrémistes resteraient peut-être quand même dans le gouvernement. 

Le nouveau parti de gauche des Démocrates (fusion des Travaillistes + Meretz) a certes remonté la pente mais resterait à un niveau entre 12 et 16 sièges (au lieu de 4), donc peut-être derrière les Conservateurs russes et Unité nationale de Benny Gantz. A eux trois, ils n'ont qu'environ 40-45 sièges. 

mercredi 7 mai 2025

L'esprit d'un Parti


[O]n a plus de peine dans les partis à vivre avec ceux qui en sont qu’à agir contre ceux qui y sont opposés.
Cardinal de Retz, Mémoires, II, 4

On ne connaît pas ce que c’est que parti, quand on s’imagine que le chef en est le maître ; son véritable service y est presque toujours combattu par l’intérêt même assez souvent imaginaire des subalternes ; et ce qui est encore plus fâcheux est que quelquefois son honnêteté, et presque toujours sa prudence, prend parti avec eux contre lui-même. 

Cardinal de Retz, Mémoires, IV, 2, cité via la vidéo dickienne sur la Fronde

mercredi 16 avril 2025

Suspicious attention

Smith sur les Oligarques du commerce et de l'industrie face au Public : 

Merchants and master manufacturers are, in this order, the two classes of people who commonly employ the largest capitals, and who by their wealth draw to themselves the greatest share of the public consideration. As during their whole lives they are engaged in plans and projects, they have frequently more acuteness of understanding than the greater part of country gentlemen. As their thoughts, however, are commonly exercised rather about the interest of their own particular branch of business, than about that of the society, their judgment, even when given with the greatest candor (which it has not been upon every occasion), is much more to be depended upon with regard to the former of those two objects, than with regard to the latter. Their superiority over the country gentleman is, not so much in their knowledge of the public interest, as in their having a better knowledge of their own interest than he has of his. It is by this superior knowledge of their own interest that they have frequently imposed upon his generosity, and persuaded him to give up both his own interest and that of the public, from a very simple but honest conviction, that their interest, and not his, was the interest of the public.

The interest of the dealers, however, in any particular branch of trade or manufactures, is always in some respects different from, and even opposite to, that of the public. 

To widen the market and to narrow the competition is always the interest of the dealers. To widen the market may frequently be agreeable enough to the interest of the public; but to narrow the competition must always be against it, and can serve only to enable the dealers, by raising their profits above what they naturally would be, to levy, for their own benefit, an absurd tax upon the rest of their fellow citizens. 

The proposal of any new law or regulation of commerce which comes from this order, ought always to be listened to with great precaution, and ought never to be adopted till after having been long and carefully examined, not only with the most scrupulous, but with the most suspicious attention. It comes from an order of men whose interest is never exactly the same with that of the public, who have generally an interest to deceive and even to oppress the public, and who accordingly have, upon many occasions, both deceived and oppressed it.

Adam Smith, An Inquiry into the Nature and Causes of the Wealth of Nations, Book I, Chapter 11: Of the Rent of Land (1776)

dimanche 2 février 2025

Fragmentation politique

Selon l'historien du capitalisme récent Quinn Slobodian, une des obsessions des grands idéologues libertaréactionnaires actuels est l'idée de fragmentation

L'ordre étatique ou des accords inter-étatiques du droit international sont vus comme des obstacles pour les capitalistes. Il ne faut pas seulement noyer les Etats mais multiplier une concurrence de nouveaux quasi-Etats ou pseudo-Etats pour contenter le prétendu "anarcho-capitalisme" (qui est aussi dans le cas de certains un "narco-capitalisme"). Les zones spéciales ou enclaves permettraient alors un Etat d'exception permanent, en exceptions contre les Etats. 

Le droit international est l'extension du droit maritime, de la question de la souveraineté et des eaux territoriales. Peter Thiel veut financer des "utopies" randiennes off-shore. avec des "pieds-à-mer" et zones extra-territoriales. Tout ne serait plus qu'archipels, en oubliant toute terre. Le thermo-capitalisme contribue par ailleurs à acidifier et désertifier cette Mer artificialisée. Cette Mer Gaste devient le lieu rêvé de ces piratrolls anti-taxe. La techno-féodalité rêve de stations spatiales, de châteaux-îles et de colonies sans sol. Ces prétendues "arcologies" pseudo-autarciques sont des zones de séparation pour supprimer toute autonomie politique effectives.

Les cryptos servent le même but, non pas seulement la désintermédiation des banques mais aussi une idéologie de destruction d'un ordre étatique par la fin des devises fiduciaires (la devise virtuelle a ainsi remplacé l'ancien fétichisme de la droite pour un retour à une source naturelle métallique). La confiance en des structures communes sera ainsi remplacée par une méfiance généralisée, un état de nature hobbesien ; un monde de personnes morales en contrats privés sans aucun contrat social.

La destruction de l'ordre international à laquelle nous assistons fait donc partie d'un moment de ce processus. Il y a certes eu un conflit parmi tous ces réactionnaires entre les nationalistes (et xénophobes qui veulent étendre leur Etat-Nation) et l'aile minarchiste (démophobes, qui veulent détruire les Etats-Nations au profit d'un Marché dé-nationalisé et dés-étatisé), mais  Slobodan Quinn rétorque que les deux bords se réclamaient en fait de différentes parties de Hayek. Bannon ou Douthat (qui prétendent jouer en ce moment la carte pseudo-tribunitienne de la plèbe contre l'oligarchie) n'auront pas plus de succès que les SA dans leur compétition interne contre les techno-féodaux comme Musk et Thiel.

La coalition de Trump réunit (comme le fait remarquer Heather Cox Richardson) à la fois une aile théocratique (paléo-conservatrice dans certaines priorités du projet 2025), une référence ethno-nationaliste qui est le seul élément "populiste" et le soutien des techno-féodaux devenus leaders ploutocrates de tous les libertarés.

Il est difficile de faire la part chez Trump de ce qui relève de simples bluffs de trolls et d'intentions légèrement réalisables. La Realpolitik doit aussi laisser une place à une indétermination psychiatrique. J'avais d'abord cru que les propos d'annexion sur le Groenland n'étaient que des plaisanteries répétitives visant plus la base nationale (la rhétorique de Trump est un rituel de mantra qui n'a plus d'autre but qu'elle-même, comme lorsqu'il faisait l'éloge du cannibalisme à chaque rassemblement pendant la campagne : ses partisans trouvaient cela drôle comme des rimes sans raison). Il y avait aussi le but de détruire l'Atlantisme et les alliances, pour plaire aux clients dictateurs. Mais une fonction de ces formules violentes est aussi plus profondément d'installer un nouvel état de crainte où les puissants peuvent tout se permettre en l'affichant au grand jour. Au lieu de feindre le consensus, on récompense la brutalité unilatérale. L'idéalisme formaliste du droit international est piétiné comme une fiction qui n'a plus d'utilité face à la cupidité rapace des milliardaires.

La révolution reaganienne paraît rétroactivement un entraînement presque timide. Reagan disait que l'Etat était un "problème". Musk a dit que les fonctionnaires sont l'ennemi. Pour une fois, l'alternance n'est pas faite pour prendre possession du gouvernement pour infléchir dans telle direction sa politique. Pour le techno-bro, c'est une OPA hostile et le but est de démanteler, dépecer la concurrence qui prétendait les réguler, pas de l'optimiser.

mercredi 5 juin 2024

Survol historique du Mexique

1821 Le Général Iturbide obtient l'indépendance du Mexique et se proclame Empereur

1824 Le Général Victoria renverse l'Empereur et fonde la Première République (fédérale)

1829 Le Général Guerrero, nouvellement élu, abolit l'esclavage (35 ans avant les USA... ce qui va déclencher la révolte du Texas). Il est renversé par le Conservateur Bustamente (1780-1853) et sera plus tard exécuté par ce dernier. 

1833 Bustamente est remplacé par le Général Santa Anna

1836 Santa Anna proclame une nouvelle République (centraliste et plus fédérale). Le Texas fait sécession et pendant la Guerre, Santa Anna est forcé d'accepter l'indépendance du Texas. Il est renversé et remplacé par Bustamente. 

1841 Après plusieurs révoltes fédéralistes et un conflit avec la France, Bustamente est renversé. Le Général Santa Anna tente de garder le pouvoir par la force et c'est la guerre civile. 

1845 Annexion du Texas par les USA. 

1846 Proclamation de la Seconde République Fédéraliste. Guerre avec les USA jusqu'à la défaite en 1848, importantes pertes territoriales. 

1852 Coup d'Etat conservateur par Santa Anna. 

1853 Révolution par les Libéraux. Réforme laïque et guerre civile entre Conservateurs et Libéraux, notamment sur la question religieuse. 

1858 Le Président libéral Benito Juarez (1808-1872), seul Président métis d'origine amérindienne, bat les Conservateurs dans la Guerre civile de la Réforme. Certains Conservateurs appellent à l'aide la France de Napoléon III en espérant qu'une monarchie soutenue par l'Europe les protégerait des réformes libérales. 

1863 Maximilien de Habsburg est proclamé nouvel Empereur du Mexique avec le soutien des Conservateurs et des troupes françaises sur une partie centrale du territoire mexicain. 

1867 Chute de l'Empereur Maximilien qui sera exécuté. Victoire du Président Juarez. Restauration de la Seconde République. 

1876 Le Général Porfirio Diaz (1830-1915), ancien officier libéral de Juarez, devient dictateur. Il va atténuer l'anti-cléricalisme de la Réforme libérale.

1876-1910 Paz Porfiriana et stabilisation du pouvoir par Diaz pendant 35 ans. 

1910-1920 Révolution mexicaine contre Porfirio Diaz. Diaz est renversé mais le nouveau régime est remis en cause par le rebelle paysan Emiliano Zapata (1879-1919) et le Général Pancho Villa. 

Le Président Carranza sort victorieux et proclame une nouvelle République, à nouveau fondé sur des principes laïcs, voire anti-religieux en 1917. Il fait tuer Zapata en 1919 mais est assassiné à son tour en 1920. Le Général Obregon (1880-1928) arrive au pouvoir, ce qu'on considère comme la fin de la Révolution mexicaine. Il va être le premier chef de ce qui va devenir le Parti Révolutionnaire Institutionalisé (P.R.I.). 

1920-1928 Obregon et son dauphin Plutarco Elias Calles (1877-1945) ont le pouvoir. Obregon est assassiné juste après sa réelection en pleine Guerre civile sur la question religieuse de la place du Clergé mexicain. 

1928-1934 Plutarco Elias Calles est au pouvoir et il continue la politique de laïcisation. 

1934-1940 Le Général Lazaro Cardenas (1895-1970) exile son puissant mentor Elias Calles et il exerce un mandat de 6 ans. Cardenas met en place des réformes plus radicales et est peut-être le dernier représentant de la gauche populiste ou socialiste à l'intérieur du PRI. Mais il rend ensuite le pouvoir au bout de six ans au Général Camacho et au Parti Révolutionnaire Institutionnel. 

Le PRI au nom d'oxymore devient de plus en plus modéré et va finir par mettre fin à sa politique anti-religieuse. La tradition commence d'un mandat unique de 6 ans pour tous les Présidents suivants du PRI (Camacho, Valdes, Cortines, Mateos, Ordaz, Echeverria, Portillo, della Madrid, Salinas, Zedillo). De facto, chaque Président choisit son successeur dans son entourage comme l'élection n'est ensuite qu'une formalité (même si certains des favoris non-choisis ont une tendance à créer des conflits intérieurs au PRI). 

1994 Bref mouvement "zapatiste" au Chiapas. 

2000 Le milliardaire Vicente Fox du parti conservateur PAN devient le premier Président qui ne soit pas issu du PRI depuis 70 ans. Il a 43%, le PRI a 37% et la gauche (dirigée par Cuauhtémoc Cardenas, le fils de l'ancien Président Lazaro Cardenas des années 30) a 17%. 

2006 Felipe Calderon du PAN lui succède mais avec seulement une très courte majorité (36%) devant la gauche (35%) et le PRI (22%). 

2012 Le PRI revient au pouvoir après 12 ans d'opposition avec Enrique Nieto avec 38% pour le PRI, 31% pour la gauche et 25% pour le PAN. 

2018 Andres Manuel Lopez Obrador (dit "AMLO", battu en 2006 et en 2012) devient Président pour le Parti de gauche MORENA et a un triomphe avec 53%. Le PAN est à 22% (il n'y a que dans le Guanajuato, au nord-ouest de Mexico qu'ils battent AMLO) et le PRI tombé à 16%

2024 Claudia Sheinbaum Pardo, élue de MORENA et membre du GIEC, est élue à son tour, Première femme présidente du Mexique et elle fait encore mieux qu'AMLO avec 59%. La grande coalition PAN-PRI-"centre gauche" n'est qu'à 28% !  

Sheinbaum, on croit presque à une sorte d'allégorie trop facile. Le Trumpistan voisin s'apprête à peut-être réélire un kakistocrate séditieux et violeur qui veut accélérer la destruction de la planète et le Mexique, après une longue tradition de 70 ans d'immobilisme corrompu, choisit une femme de gauche et qui a été une spécialiste du dérèglement climatique. 

Add. On peut comparer le nom du Président  Plutarco Elias Calles à ceux de quelques politiciens de l'histoire haïtienne. J'aime bien aussi le nom d'une des leaders historiques de la gauche mexicaine, Ifigenia Martinez

mardi 23 avril 2024

Les 7 Rois des Hellènes (1832-1974)

1820-1830 1e République

Les Grecs du sud (depuis le Péloponnèse) acquièrent leur indépendance. Ils n'ont pas encore toutes les îles, la Crète ou le Nord. ils dépendent de leurs alliés Anglais, Russes et Français. Le consensus va finalement aller vers une monarchie parlementaire et les Britanniques (qui avaient déjà choisi le Roi de Belgique Léopold I de Saxe-Coburg en 1830) choisissent Othon de Wittelsbach, du Royaume de Bavière. 

Othon Premier Roi des Hellènes 1832-1862 Othon reste catholique romain et ne réussit pas à convaincre les Grecs qu'il peut vraiment faire l'unité et récupérer les autres territoires hellénophones. Il est renversé après 30 ans de règne et part en exil. On réunit une assemblée qui décide de seulement changer de dynastie. La Reine Victoria refuse la demande grecque que ce soit Alfred, un de ses fils, et les Britanniques choisissent un prince danois, Guillaume de Scheswig-Holstein-Glücksburg qui sera Roi des Hellènes sous le nom de Georges

Georges Ier Deuxième Roi 1863-1913 Il a un très long règne et après bien des échecs dans la guerre contre les Ottomans, réussit une expansion. Il est luthérien mais accepte que ses enfants devienne orthodoxes. Il est assassiné par un socialiste. 

Constantin Ier Troisième Roi 1913-1917 / 1920-1922 Constantin choisit en 1914 que la Grèce restera neutre et les Britanniques décident donc avec le Premier Ministre Vénizelos de le renverser et de mettre sur le trône non pas son fils aîné Georges (jugé lui aussi trop pro-allemand) mais le deuxième fils Alexandre. 

Alexandre Quatrième Roi 1917-1920 Il est soumis au Parlement pro-britannique et il avait fait scandale en faisant un mariage d'amour avec une roturière grecque (la seule Grecque de toute la famille royale). Mais il meurt à 27 ans, tué par une morsure de singe (!) et n'a pas d'héritier. 

Son père Constantin Ier revient donc d'exil pour reprendre le trône (1920-1922). 

Georges II Cinquième Roi, 1922-1923, premier fils de Constantin. Georges participe à une tentative de coup d'Etat qui échoue et qui le discrédite. Georges II et la famille royale sont donc exilés une seconde fois après un référendum de 1923 où la République l'emporte à 70%. [Le frère de Constantin Ier, parti en exil à ce moment-là, est le père du Prince Philippe (1921-2021) et donc le grand père de l'actuel Roi du Royaume-Uni Charles III.]

IIe République Hellénique (1923-1935) 

La Deuxième République ne dure que 12 ans et sera instable. Un 2e référendum a lieu sans scrutin secret (un bulletin bleu pour le Roi, rouge pour la République) et dans un climat d'intimidation. Le "vote" bleu donne "en théorie" 98% en faveur de la restauration de la Monarchie, ce qui prouve que les Royalistes ne savaient pas tricher très intelligemment... 

Georges II Cinquième Roi, 1935-1947 revient donc. Il est Roi quand le Général Metaxas, chef de l'extrême droite (né à Ithaque) arrive au pouvoir l'année suivante et va créer un régime traditionaliste corporatiste inspiré de Franco ou Salazar (le metaxisme) en 1936-1940. Mais Metaxas refuse de s'allier à l'Axe et de se soumettre à Mussolini (ce que les Grecs célèbrent comme "le Jour du Non") et Georges II part en exil pendant la Seconde Guerre mondiale quand les Allemands occupent le pays. Georges II revient après la Libération, pendant la sanglante guerre civile entre communistes, socialistes anti-communistes et monarchistes. Il meurt sans héritier. 

Paul Sixième Roi 1947-1964, troisième fils de Constantin, frère de Georges II et d'Alexandre. Les tensions subsistent entre la droite dirigée par Constantin Karamanlis et le centre-gauche républicain dirigé par Georgios Papandréou. 

Constantin II Septième et dernier Roi, 1964-1973, fils de Paul. Trois ans après son arrivée au pouvoir, la junte de trois Colonels renverse la démocratie en 1967, en partie contre Papandréou (on ignore à quel point le Roi était au début d'accord avec cette Junte - l'opinion majoritaire était que le Roi Constantin devait au début l'entériner, ce qui va le discréditer). Quelques mois après en tout cas, Constantin II tente un contre-coup d'Etat avec une partie de l'Armée contre les Colonels mais il échoue et il doit repartir en exil. La Junte organise un référendum cinq ans plus tard abolissant la Monarchie (80% pour la République) mais la dictature des Colonels tombe l'année suivante en 1974 quand la Turquie envahit la Chypre du Nord. Le référendum est donc refait sous des conditions plus démocratiques, mais toujours avec 70% pour la République (il n'y a guère que dans le Péloponnèse que les monarchistes étaient majoritaires). 

IIIe République (1974- )

Cela fait à présent 50 ans que la République a été restaurée. La famille royale exilée au Royaume-Uni et en Espagne a obtenu le droit de revenir vivre en Grèce mais l'ex-Roi Constantin II est mort en 2023. 

Les Premiers Ministres de la IIIe République

1974-1981 Nouvelle Démocratie (Constantin Karamanlis, 1907-1998)

1981-1989 PASOK d'Andreas Papandreou (1919-1996, fils de Georgios Papandreou, dirigeant historique du centre-gauche anti-monarchiste et plusieurs fois Premier ministre avant le coup d'Etat). 

1990-1993 Nouvelle Démocratie (Constantin Mitsotakis)

1993-2004 PASOK d'Andreas Papandreou puis Constantin Simitis

2004-2009 Nouvelle Démocratie (Constantin Karamanlis, neveu et homonyme du précédent)

2009-2011 PASOK de Giorgios Papandreou (fils d'Andreas et petit-fils de Georgios)

2011-2015 Gouvernements de Coalition Nationale (ND-PASOK)

2015-2019 SYRIZA d'Alexis Tsipras

2019-  Nouvelle Démocratie de Kyriakos Mitsotakis, fils de Constantin Mitsotakis. 

Depuis 50 ans, la Nea Demokratia a gouverné seule 20 ans et le PASOK seul 21 ans (sauf pendant la période 2011-2015 d'Union et la période 2015-2019 de Syriza). 

Aux élections de mai 2023, la ND a eu 41% des voix, Syriza 20%, le PASOK 11,5%, le KKE (Communistes) 7% et l'extrême droite 4,5%. 

On peut comparer avec les alternances au Portugal depuis la Révolution des Oeillets

lundi 23 octobre 2023

30 ans d'élections à la Knesset

Il est difficile d'imaginer la politique israélienne comme nous n'entendons le plus souvent parler que des enjeux internationaux de sécurité et nettement moins de tous les aspects sociaux internes (et notamment des questions religieuses internes concernant le poids des Partis religieux Shas, sépharade, et Parti de la Torah, ashkénaze). Je voulais revoir la chronologie des 30 ans depuis l'échec du "processus de paix de Clinton" pour comprendre le déclin de la gauche et la droitisation de la politique israélienne (malgré la stabilité globale du score du seul Likud à 25%). On est passé d'un Parti travailliste dominant au début de l'histoire d'Israël à la situation où ce sont les coalitions entre les différentes parties de la droite qui sont devenues décisives et où les Travaillistes et le Meretz deviennent des partis symboliques qui ne servent plus tout au plus que d'appoint. Pendant cette période du long échec d'Oslo, Netanyahu est devenu le Premier ministre le plus durable de toute l'histoire d'Israël même si les coalitions sont devenues de plus en plus instables depuis la crise parlementaire de 2019 (avec 4 élections législatives en 3 ans). 

On va observer cette baisse de la gauche israélienne au fil des élections surtout depuis 2015-2019. Le Meretz était le Parti israélien représentant un espoir d'une paix juste avec reconnaissance d'un Etat palestinien mais cet espoir est enterré depuis l'échec du processus d'Oslo et la Seconde Intifada : Israël est assez puissante militairement pour rester dans ce cycle de radicalisation constante de la population des Territoires palestiniens et d'insécurité totale pour la population israélienne. 

13e Knesset (1992)

Yitzhak Rabin (HaAvoda, parti travailliste) gagne les élections avec 35% des voix (le Meretz plus à gauche était encore à près de 10% à cette époque). Le Likud n'a que 25%, les trois partis juifs religieux Shas-Mafdal-Torah sont à 13% au total. Rabin signe les accords avec l'OLP en 1995 et est assassiné. Qui aurait pu penser à l'époque à quel point cet assassinat serait un tournant et une réussite pour la faction qui soutenait ce revirement. Pour aller plus vite, je n'indique pas les scores des "partis arabes" ou d'extrême gauche qui sont très marginaux dans la Knesset comme ils n'entraient pas dans de grandes coalition avant 2015. 

14e Knesset (1996)

Benjamin Netanyahu (Likud) devient Premier ministre pour la première fois, il bat de justesse les Travaillistes dans sa coalition (27% pour les Travaillistes, 25% pour le Likud, 7% pour le Meretz, 20% pour les trois partis religieux, 5% pour un parti des Juifs russes qui finira par rejoindre le Likud). 

15e Knesset (1999)

Ehud Barak (coalition de Travaillistes et d'ex-Likudniks acceptant le processus de paix) gagne. Les partis deviennent plus dispersés : Barak n'a que 20%, le Likud de Netanyahu s'effondre à 14%, les trois partis religieux restent stables à 21%, la gauche Meretz 7%, le centre-droit libéral laïc du Shinui 5%, un autre parti "centriste" 5%, l'extrême droite de Yisrael Beteinu est à 2,6%. La Seconde Intifada commence en 2002. La situation va conduire à un déclin général de la gauche israélienne. 

16e Knesset (2003)

Ariel Sharon (Likud) revient au pouvoir et écrase la gauche. Le Likud est à 29%, HaAvoda tombe à 14%, le centre-droit libéral laïc du Shinui grimpe à 12% (notamment parce que la Knesset paraissait avantager les juifs orthodoxes en maintenant leur droit de ne pas faire leur service) les 3 partis religieux à 17%, l'extrême droite "russe" de Lieberman à 5%, le Meretz à 5% aussi. Le Likud va finir par se diviser entre une aile pro-Sharon qui accepte certaines négociations et le parti de Netanyahu. Mais Sharon est discrédité par plusieurs affaires et sera dans le coma de 2006 à a mort en 2014. 

17e Knesset (2006)

Ehud Olmert dirige le nouveau parti Kadima, coalition de la droite pro-Sharon et de diverses factions contre le Likud de Netanyahu qui défend encore moins de concession aux Palestiniens. Kadima a 22%, HaAvoda d'Amir Peretz 15%, le Likud de Netanyahu à 9%, Yisrael Beteinu à 9%, les partis juifs religieux à 13%, le Parti des retraités à 6%, le Meretz à 4%. Après Olmert, Tzipi Livni échoue à maintenir une alliance entre son parti Kadima, les Travaillistes et les autres partis. 

18e Knesset (2009)

Netanyahu (Likud) revient au pouvoir et bat le Kadima de Livni même si les deux partis sont à égalité à 22%. L'extrême droite Yisrael Beteinu de Lieberman est montée à 12%, HaAvoda d'Ehud Barak tombe à 10%, les partis juifs religieux à 13%, le Meretz à moins de 3%, tombant derrière des partis arabes. Netanyahu fait sa coalition aussi avec les Travaillistes mais il va faire beaucoup de cadeaux aux partis religieux et à l'extrême droite. 

19e Knesset (2013)

Netanyahu (Likud) gagne une seconde fois en coalition avec Yisrael Beteinu (23%). Yesh Atid (qui semble en gros l'héritier de l'ancien Shinui de droite libérale mais laïque) est à 14%, HaAvoda stable à 11%, le Foyer Juif (extrême droite) monte à 9%,  les partis religieux à 14%, Tzipi Livni revient avec un mouvement de droite modérée héritière de Kadima 5% (alors que Kadima disparaît à 2%), le Meretz remonte un peu la pente à 4,5%

20e Knesset (2015)

Netanyahu gagne une troisième fois mais c'est plus fragile. Son Likud est à 23%, associé aux deux partis juifs religieux Shas et Torah Uni 10%, le centre-droite 7%, le Foyer Juif 7% (Yisrael Beteinu de Lieberman retombe à 5%). Le Parti travailliste avait tenté une grande coalition avec le mouvement de Tzipi Livni et n'a que 19% et son déclin va s'accélérer après cet échec. Les Partis arabes et l'extrême gauche forment une grande liste qui atteint 10%. Yesh Atid (centre-droit laïc) est à 9%, le Meretz stagne à 4%. Netanyahu est poursuivi pour corruption et sa coalition va se désintégrer (en partie sur la question du service national des juifs orthodoxes). 

21e Knesset (AVRIL 2019)

Likud 26%, Coalition centre-droite anti-Netanyahu ("Bleu & Blanc") 26%, Juifs religieux 11%, HaAvoda 5% (ouch), Partis arabes + extrême gauche 5%, Yisrael Beteinu 4%, Meretz 3,5%. Netanyahu échoue à garder un gouvernement stable et pour empêcher la coalition contre lui, appelle déjà de nouvelles élections législatives 4 mois après. 

22e Knesset (SEPTEMBRE 2019)

Coalition centre-droite 26%, Likud 25%, Partis religieux 13%, la Liste des partis arabes 10%, Yisrael Beteinu 7%, Autre extrême droite 6%, HaAvoda 5%, Meretz (allié à d'autres partis de gauche) 4%. La situation reste instable entre le Likud de Netanyahu et ses rivaux du centre-droite. 

23e Knesset (MARS 2020)

Le blocage de 2019 conduit finalement à une coalition des partis de droite autour du Likud de Netanyahu mais avec un Premier ministre par rotation. Le Likud remonte à 29% mais le centre-droit est à 27%, les Partis religieux sont à 14%, la liste commune arabe monte à 13%, la coalition HaAvoda-Meretz tombe à 6% ensemble (ouch - quand on pense qu'ils étaient à 45% à eux deux 30 ans avant...). les deux groupes d'extrême droite sont à 5% chacun. Le système électoral est modifié pour avantager des alliances entre partis. 

24e Knesset (MARS 2021)

La loi était censée favoriser de grandes coalitions mais la situation reste très bloquée, conduisant à une coalition du centre-droit et d'une partie de la droite nationaliste en tentant de laisser temporairement Netanyahu. Likud 24%, Centre-droit libéral laïc du Yesh Atid 14% (+ Nouvel Espoir de droite 5%), Partis religieux 18%, Extrême droite 11% (dont 6% pour la Nouvelle droite qui va finalement être au centre des négociations), Coalition Bleu & Blanc 7%, HaAvoda 6%, Partis arabes 8%, Meretz 5%

25e Knesset (NOVEMBRE 2022)

La droite continue sa croissance et c'est le Parlement le plus à droite de toute l'histoire d'Israël. Netanyahu peut donc consolider son pouvoir malgré toutes ses difficultés judiciaires et son image trouble. Le Likud est stable à 23%, Yesh Yatid (centre-droit laïc) à 18%, les trois partis religieux sont à 24%, l'ancienne coalition centre-droit Bleu & Blanc (rebaptisée Unité Nationale) est à 9%, l'extrême droite de Lieberman est à 4,5%, le Parti travailliste à 3,6%, le Meretz est éliminé, étant juste en dessous du seuil minimal de 3,2%, les partis arabes à 8%. Les massacres perpétrés par le Hamas lors de l'assaut du 7 octobre 2023 ne peuvent que renforcer ce pouvoir du Likud et même pousser à une unité nationale. 

On pourrait faire une analogie avec la situation française où on est passé d'un bipolarisme gauche-droite à un débat centré sur différentes droites LREM / LR / RN. Mais la situation est assez différente comme la France a encore une gauche à 25% mais dominé largement par un parti "tribunitien" sans espoir d'arriver au pouvoir. L'échec de la coalition de gauche de mars 2020 est plus inquiétant que les scores de la Nupes. 

L'Autorité palestinienne avait organisé des élections en 2006 mais la victoire du Hamas avec 44% contre 41% pour le Fatah a conduit à la guerre civile entre les deux entités palestiniennes. Depuis que le Hamas a pris le contrôle de Gaza, il n'y a plus eu d'élections, ni à Gaza ni en Cisjordanie. 

Add. Contrairement à ce que j'écrivais plus haut, la guerre ne profiterait pas du tout à Netanyahu. D'après ce sondage, l'ancienne coalition centre-droit anti-Netanyahu (l'Unité nationale de Benny Gantz) y gagnerait. 2/3 des Israéliens veulent que "Bibi" parte et n'en peuvent plus de sa corruption de Trumpien. Plus surprenant encore, le Meretz (qui avait été éliminé aux dernières élections) reviendrait à la place du Parti travailliste (qui serait éliminé !). Le Meretz jouirait notamment d'un effet d'image grâce à l'héroïsme de Yair Golan, ex-député Meretz, ancien secrétaire d'Etat à l'économie et officier de gauche. 

dimanche 18 juin 2023

Des (s) entre parenthèses ?

Serge Audier défend dans Néolibéralisme(s) (2012) qu'on ne peut pas vraiment parler d'une unité réelle dans un mouvement "néolibéral" où les conflits sont trop forts, même à l'intérieur de chaque chapelle. Son interprétation relève donc plus d'un "nominalisme" historique où le concept n'est tout au plus qu'un "air de famille" vague ou un instrument variable à travers le temps. La tendance originelle de ce (néo)libéralisme était une révision du libéralisme pour permettre un certain interventionnisme social (Walter Lippmann) alors que le terme est utilisé plutôt pour le pôle libertarien où le seul absolu est le droit sacré de propriété privée (Mises ou Hayek), sans parler des conservateurs organicistes (l'ordolibéralisme) comme Wilhelm Röpke. Lippman pourrait être plus proche de certains technocrates démocrates ou aujourd'hui Joe Biden alors que Hayek ou Rothbard seraient bien plus proches de Trump, Bolsonaro ou de Ron Paul. Le but d'Audier est en partie de distinguer un certain libéralisme "de gauche" (qu'il défendait à une certaine époque) et le libéralisme de la dérégulation financière ou l'oligarchie ploutocratique. 

Les deux néo-foucaldiens Pierre Dardot et Christian Laval s'opposent à lui, par exemple dans leur dernier livre, Le choix de la guerre civile, en disant qu'Audier négligerait ce qu'ils appellent une "unité stratégique", unité de but avec des moyens différents. 

Tout le monde est d'accord que Lippmann n'est pas Hayek mais ils auraient des désaccords internes dans le calendrier ou la réalisabilité. Oui, Lippmann et Hayek veulent tous lutter contre l'Union soviétique, mais Lippmann semble presque prêt face à la Crise à dire que le New Deal serait un compromis nécessaire pour sauver le libéralisme, Hayek dit que c'est une concession liberticide qui risque de conduire au collectivisme. 

Mais ce mot de "stratégie" est ambigu et fait dire bien des choses sur l'intentionnalité d'un projet, où ces différences de valeurs seraient gommées au nom d'une fonction commune. A chaque fois qu'on constate de vives oppositions dans le néolibéralisme, Dardot et Laval n'y voient qu'une tension dialectique interne et une transformation du même moment. 

Ce terme d'unité d'un mouvement est une question vague en histoire. Tout dépend certes d'une échelle. A une certaine échelle, le fascisme de Trump et la démocratie plus interventionniste de Biden peuvent être vus comme très proches dans la défense maintenue de certains intérêts (je crois que c'est Chomsky qui parlait de l'aile technocratique et de l'aile forcenée d'un parti unique mais il a quand même appelé à faire barrage à Trump). Cela peut aussi paraître un peu grossier de prendre une telle échelle. A une certaine distance, certes, on retombe dans une opacité de l'indistinction où, comme dirait l'autre, alle Kühe schwarz sind

Dardot et Laval n'ont pas répondu à ma connaissance aux attaques assez polémiques d'Audier sur l'interprétation foucaldienne en général (qu'il a continuées dans Penser le néolibéralisme, 2015). Audier semble réduire le foucaldisme de Wendy Brown et d'autres à une "mode". Il explique que les célèbres leçons de Foucault sur Gary Becker (l'homme comme capital humain et comme entrepreneur de soi) n'ont pas tellement de portée historique sur Lippmann et que la vraie cible de Foucault dans sa redéfinition du néo-libéralisme était plutôt dans le champ français contre des auteurs d'extrême gauche comme des situationnistes). Le Foucauld de 1979 veut réagir à VGE et ce qu'il écrit n'a pas tant de précision pour comparer l'histoire mouvementée de l'ordolibéralisme allemand ou le projet européen de Delors. 

Audier est très ironique aussi sur le côté caricatural de l'interprétation de Pente Glissante de Michéa qui refuse de distinguer non seulement entre des néo-libéraux mais même entre des libéraux et des néo-libéraux. La suspicion générale de Michéa est que tout libéral même bien intentionné ne pourra qu'aller jusqu'au bout et finir en libertarien vendu aux oligarchies et à l'exploitation maximale au nom de l'individu. Pour Michéa, il y a certes un libéralisme de gauche mais ce n'est qu'une condamnation de la gauche comme dissoute depuis le siècle des Lumières dans cette Pente glissante (ce qui s'oppose à la gauche socialiste libertaire de Chomsky pour qui il faut défendre une part de l'héritage libéral de Smith contre les oligarchies ploutocratiques qui ne cessent de le trahir). 

Il y a eu des gens pour croire vraiment que Michéa défendait une forme de "socialisme" quand il attaquait ce qu'il appelle la "gauche" (par exemple dans ces naïfs, un moi antérieur, dans cette note très médiocre que j'avais écrite il y a 16 ans, un peu corrigée ou plus tard). Nous n'avions pas tous compris que son "populisme" (tout comme celui de Christopher Lasch, passé de la gauche au néo-conservatisme au nom de l'unité familiale menacée par le "capitalisme") n'était pas compatible avec les réactionnaires que par accident ou récupération. Si on croit Michéa, dès qu'on accepte la défense de libertés de l'individu face à la Communauté organique, on doit glisser vers la privatisation de tout. 

La pensée de Dardot et Laval se veut à la fois fondamentalement anti-néo-libérale mais aussi anti-souverainiste, et ils critiquent la tentation populiste assez clairement. Il se peut que le populisme "de gauche" souverainiste soit une "stratégie" gagnante mais il est plus douteux que cela reste compatible avec le combat pour l'égalité des droits. Dardot et Laval espèrent que c'est ce terme d'égalité qui permettra quand même de surmonter les clivages entres droits sociaux et droits d'identité de groupes discriminés, entre une vieille gauche socialiste des classes et la nouvelle gauche plus "identitaire" des communautés multiples. 

lundi 12 juin 2023

Peut-on sortir d'un cercle vicieux ?

Il peut paraître facile de sortir d'un cercle vicieux quand on en prend conscience mais les forces de ce cercle vicieux peuvent être plus puissantes que n'importe quel choix volontariste. Je ne connais rien en économie mais je crois comprendre que le déclin de l'économie japonaise depuis au moins 30 ans vient du fait qu'ils n'ont jamais réussi à trouver un moyen de sortir de leur "piège à liquidité". L'économie est devenue un exemple de fatalité "tragique" où les individus sont témoins d'un enchaînement sans savoir comment l'action humaine peut faire quoi que ce soit (tout comme le dérèglement climatique comme effet fatal de notre capitalocène où nous ne faisons rien et savons que nous ne ferons rien). Le conspirationnisme est une manière de gérer cette frustration face à ce tragique incompréhensible d'un "système" qui semble devenir si bloqué et irrationnel dans ses effets à moyen terme malgré toute sa prétention à la rationalité. 


Bridget Riley, Blaze 4 (1964)


De même, tous les Etats-Providence sont enfoncés depuis le grand retournement des années 1970 dans une sorte de cercle vicieux. Quand la stagflation des années 70 a mis à mal toute une partie du Keynésianisme, ce qu'il est convenu d'appeler la révolution néo-libérale a commencé à installer à la fois l'idée qu'il fallait des politiques d'austérité baissant les dépenses et que devant les effets négatifs pour les services publics il fallait passer à leur privatisation. Et ensuite plus les services publics déclinent, plus on se dit que mieux vaut passer aux services privés. Et plus on passe aux services privés, plus on se dit qu'on ne voit pas pourquoi on payerait pour les pauvres qui doivent se contenter désormais d'un service minimal universel à la place des services publics efficaces pour tous. 

Les élites peuvent périodiquement être soutenues par une majorité plus ou moins démocratique, soit par simple calcul rationnel d'individus qu'ils auraient plus à gagner à cette privatisation qu'à la redistribution, soit par un ressentiment que la redistribution profiterait plus aux autres qu'à soi. Le pouvoir dit souvent que ce sont les opposants qui manipulent les passions tristes de l'envie mais c'est tout aussi fréquent d'utiliser un ressentiment envers certains des exclus ou des exploités pour les pouvoirs populistes majoritaires. Et quand ils risquent de perdre la majorité, ils peuvent encore détenir d'autres pouvoirs pour limiter leur perte temporaire de pouvoir. 

Autre cercle vicieux : plus ce pouvoir devient "démophobe" au nom de cette rationalité économique, plus les oppositions risquent de remettre en cause les processus légaux et plus cela va renforcer ensuite la méfiance envers ces réactions d'opposition et conforter une répression plus autoritaire. Et plus cela consolide aussi le risque de démagogies qui affirment qu'elles détiennent un monopole de légitimité qui ne reposerait plus sur des respects de procédures formelles. Les deux camps opposés ne se reconnaissent plus dans le système parlementaire : les élites disent qu'elles doivent le manipuler parce qu'il resterait trop dépendant des masses capricieuses et les populistes disent que ce parlement ne peut plus qu'être une forme vaine sans espoir de reconstruction et qu'il faut justifier des recours au modèle de la violence, voire de la "guerre". Chacun accuse l'autre d'avoir commencé ou d'avoir aggravé ce processus d'anomie et de guerre sociale. 

Mais pour revenir à l'éducation, pour prendre l'exemple de la France, la chance que nous avions pendant longtemps dans notre système public d'enseignement était la bonne réputation de certains établissements publics de centre-ville. Les élites (sauf pour des traditions religieuses passéistes) ne voulaient pas aller dans le privé mais dans ces établissements publics d'excellente réputation. Les écoles privées avaient globalement encore à la fin du siècle dernier une mauvaise réputation de boites à bac pour les fils à papa trop médiocres qui partaient du système public parce qu'ils y étaient trop mauvais. Bien sûr, il y avait quelques exceptions (notamment les écoles confessionnelles qui restaient très puissantes dans l'ouest). Cette catégorie simple du fils à papa joue un rôle de résumé assez commode pour cette évolution (même si le terme paraît un peu désuet dans son sexisme). Leurs choix sont décisifs pour l'économie : là où vont les fils à papa, là va la société. 

Mais nous allons vers un système encore plus inégalitaire que les Américains (en dehors du supérieur où le processus commence seulement). Les élites de nos oligarchies ont commencé à fuir vers le privé et commencent même à fuir la France tout court. Dès lors, elles se désintéressent du système public. Les ministres de l'éducation nationale ou de nombreux enseignants mettent leurs enfants dans le privé - et il ne s'agit pas de leur jeter la pierre, c'est assez "systémique". On entre dans une spirale négative de prophétie auto-réalisatrice : plus l'opinion va se persuader que l'école publique est mauvaise, plus les élites retirent leurs enfants, plus les inégalités s'accroissent et plus l'école publique s'effondre. 

Notre chance historique est que les élites d'Europe continentale acceptaient de la redistribution et un bas coefficient de Gini mais qu'elles n'en voient plus l'intérêt depuis qu'elles ont pris un pouvoir plus direct pour baisser la redistribution et faire exploser les inégalités. Pourquoi feraient-elles encore semblant d'accepter ces sacrifices si elles voient que leurs partenaires des autres milliardaires n'ont plus à le faire. Pourquoi payer encore pour l'école des pauvres si elles n'ont plus de raison de la fréquenter ? 

En France, cela s'est fait en deux phases : les Grandes écoles d'abord contre les Universités depuis un siècle et les écoles internationales contre les Grandes écoles ensuite depuis quelques années. La mondialisation d'un marché éducatif va détruire les systèmes d'enseignement pour ne garder que des filtres de validation sociale. 

Nous sommes dans une sécession des élites où elles vont même fuir les universités publiques qui vont être de plus en plus ruinées par leur prétendue "autonomie". Un article du Monde récent disait que les fils à papa préfèrent maintenant des écoles internationales qui ne sélectionnent plus que sur des critères financiers et sociaux car le réseau ploutocratique (le carnet d'adresses) est plus important que les anciennes justifications méritocratiques ou technocratiques. Ils allaient jusqu'à dire que les clubs informel du BDE (le "Bureau des Elèves", mais parfois déguisé en greenwashing ou en "développement responsable") devenaient plus profitables que le diplôme. Bien sûr que les fils à papa les mieux entraînés continueront à préférer justifier leurs positions d'héritiers par l'X (comme nos anciens PDG) mais pour la plupart qui n'arriveront plus à ces critères de sélection par la rapidité en mathématiques un MBA de l'entre-soi peut être assez efficace. 

Emmanuel Macron a vite compris après sa sortie de l'ENA que sa mission dans la commission Attali lui offrait un splendide carnet d'adresses qui allait faire de lui l'agent exemplaire de cette ploutocratie alliée à l'ancienne technocratie pantouflante. Les énarques ne pouvaient plus garder le "sens de l'Etat" depuis 40 ans. Ils ne peuvent plus se prendre pour une élite politique dans un monde où tout ne se valorisait plus que dans l'appartenance à l'oligarchie financiarisée. Il s'agissait de vendre ses services au nom de la rationalité économique où l'individu est un entrepreneur de soi qui doit maximiser ses gains spéculatifs dans un monde où l'économie financiarisée est devenue la science générale formelle de maximisation dé-substantivée. Il est cohérent de tenter de devenir le meilleur des mercenaires dans un tel marché d'optimisation de soi. On ne peut même pas appeler cela du cynisme quand l'économie au sens formel leur enseigne que ces stratégies s'identifie avec la rationalité. 

Récemment, la philosophe Monique Canto-Sperber (qui fut spécialiste de Platon et de philosophie "morale" et qui avait obtenu plusieurs postes prestigieux dans l'université française en dirigeant l'ENS-Ulm puis une fédération (Grand établissement Paris-Sciences-Lettres) a annoncé qu'elle lançait un "liberal arts college" privé à Paris nommé AtoutsPlus. Cela semble être un très dispendieux machin pour des fils à papa assez riches pour payer 12 700 euros mais pas assez doués en anglais pour aller étudier à l'étranger (oui, 40% des élèves sont dispensés des frais d'inscription sur dossier grâce aux 60% autres). 

Le parcours de légitimation de Canto-Sperber dans l'université publique n'était plus q'un tremplin pour s'enrichir dans une école bidon profitant de la pénurie et des frustrations face à l'effondrement de cette université - tout comme les ministres pantouflent ensuite sans craindre des conflits d'intérêt. La spécialiste de Platon se disait "et puis zut, autant rejoindre les Sophistes" et on sait que la philosophie dite morale est souvent le meilleur moyen de chercher des rationalisations pour justifier ses propres turpitudes. Mais en l'occurrence, cela devient plus inquiétant que la simple corruption ou la cupidité. Nos élites sont devenues nihilistes. La vie est en danger et il faut donc s'enrichir plus vite dans une grande explosion finale avant que tout ne brûle. Il n'y a même plus à avoir honte et à se cacher. Il y a "des gens qui ne sont rien" (comme disait E. Macron) et il faut être plus en possédant plus, accroître sa puissance d'agir avant que les causes extérieures ne finissent par vous submerger. 

dimanche 30 janvier 2022

Victoire du PS

 

Mais au Portugal... 

Le Premier Ministre Antonio Costa (PS) aurait même augmenté sa majorité à 42% contre 36% en 2019, 32% en 2015). C'est un échec pour le Bloc de Gauche de Catarina Martins qui venait de retirer son soutien et qui avait fait déclencher cette élection législative anticipée du 30 janvier. Mais avec qui Costa va-t-il devoir faire sa nouvelle coalition si son aile gauche ne le soutenait plus ? CORR. Le PS obtient la majorité absolue même sans ses alliés. 

On peut rappeler les dates de la IIIe République portugaise. 

1974 Révolution des Oeillets par l'armée contre la dictature

1975 Election de l'Assemblée constituante (IIIe République) et victoire de la gauche. 

1976 Le Général Ramalho Eanes (centriste) gagne les élections présidentielles (pour 5 ans). Il est réélu en 1981. Le PS gagne les législatives et Mario Soares (1924-2017) devient Premier Ministre en coalition avec le centre. 

1978 Fin de la coalition, chute du gouvernement Soares. Majorité centre-droit (1978-1983). 

1983-1985 Le PS revient au pouvoir. Nouveau gouvernement Soares

1985-1995 Elections législatives anticipées et retour de la droite avec Anibal Cavaco Silva (né en 1939). Il sera réélu aux Législatives de 1987 et 1991

1986-1996 Mario Soares devient Président de la République et il sera réélu en 1991.  

1995-2002 Antonio Guterres (PS) devient Premier Ministre. 

1996-2006 Jorge Sampaio (PS) devient Président de la République. 1995-2002 est une brève période sans cohabitation (même si Soares, Guterres et Sampaio sont de vieux ennemis politiques). 

2002-2005 Retour de la droite (avec Barroso, Premier Ministre qui sera ensuite plus connu comme Président de la Commission européenne). 

2005-2011 José Socratés (né en 1957, PS) Premier Ministre. 

2006-2016 Anibal Cavaco Silva (droite) Président de la République. 

2011-2015 Pedro Passos Coelho (né en 1964, droite) Premier Ministre. 

2015- Antonio Costa (né en 1961, PS) Premier Ministre

2016- Marcelo Rebelo de Sousa (né en 1948, droite) Président de la République. 

Si on ne compte que les Législatives depuis 1976, sur 46 ans, la gauche a donc pour l'instant gouverné environ 24 ans au Portugal, en 76-78, 83-85, 1995-2002, 2005-2011, 2015-2022. 

Si on compte sur la même période en France, on obtiendrait 20 ans, 1981-1986, 1988-1993, 1997-2002, 2012-2017 (oui, à condition de compter encore le gouvernement Valls comme "de gauche" symboliquement pour simplifier). 

Add. 

Oh, Mme Hidalgo, on dit PS, pas "PSD", nom de la droite...