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jeudi 1 mai 2025

L'histoire de la philosophie dans les Xenien de Goethe et Schiller

 

Les Xenien sont des distiques (de pentamètres), dans un style sarcastique. Ici, les distiques suivent Descartes, Spinoza, une vision subjectiviste de Berkeley, Leibniz, Kant, Fichte (qui venait pourtant à peine de publier !) puis le kantien Karl Reinhold (?) et enfin Hume (le seul à être nommé), ce qui me paraît une progression originale de l'Histoire de la philosophie...

375. Ich. 

Denk' ich, so bin ich! Wohl! Doch wer wird immer auch denken?
    Oft schon war ich, und hab' wirklich an gar nichts gedacht!

376. Ein Zweiter.

Weil es Dinge doch gibt, so gibt es ein Ding aller Dinge,
    In dem Ding aller Ding' schwimmen wir, wie wir so sind.

377. Ein Dritter.

Just das Gegenteil sprech ich. Es gibt kein Ding als mich selber!
    Alles andre, in mir steigt es als Blase nur auf.

378. Ein Vierter.

Zweierlei Dinge lass' ich passieren, die Welt und die Seele,
    Keins weiß vom andern, und doch deuten sie beide auf eins.

379. Ein Fünfter.

Von dem Ding weiß ich nichts, und weiß auch nichts von der Seele,
    Beide erscheinen mir nur, aber sie sind doch kein Schein.

380. Ein Sechster.

Ich bin ich, und setze mich selbst, und setz' ich mich selber
    Als nicht gesetzt, nur gut! setz' ich ein Nicht-Ich dazu.

381. Ein Siebenter.

Vorstellung wenigstens ist; ein Vorgestelltes ist also,
    Ein Vorstellendes auch, macht, mit der Vorstellung, drei!
(...)

385. David Hume.

Rede nicht mit dem Volk, der Kant hat sie alle verwirret,
    Mich frag, ich bin mir selbst auch in der Hölle noch gleich.

lundi 5 juin 2023

Caractère empirique

I think that all happiness depends on the energy to assume the mask of some other self; that all joyous or creative life is a rebirth as something not oneself, something which has no memory and is created in a moment and perpetually renewed. We put on a grotesque or solemn pained face to hide us from the terrors of judgement, invent an imaginative Saturnalia where one forgets reality, a game like that of a child, where one loses the infinite pain of self-realisation. 

(...)

If we cannot imagine ourselves as different from what we are, and try to assume that second self, we cannot impose a[Pg 36] discipline upon ourselves though we may accept one from others. Active virtue, as distinguished from the passive acceptance of a code, is therefore theatrical, consciously dramatic, the wearing of a mask. 

William Butler Yeats (1865-1939), Memoirs p. 191 (fragment de son journal cité dans Per Amica Silentia Lunae VI p. 35)

lundi 6 mars 2023

Η ΠΌΛΙΣ – ΚΩΝΣΤΑΝΤΊΝΟΣ ΚΑΒΆΦΗΣ



Είπες· «Θα πάγω σ’ άλλη γη, θα πάγω σ’ άλλη θάλασσα.
Tu as dit ceci : « J'irai vers une autre terre, vers une autre mer.
 « Μια πόλις άλλη θα βρεθεί καλλίτερη από αυτή.
Où, une ville différente, une ville meilleure, je trouverai.
Κάθε προσπάθεια μου μια καταδίκη είναι γραφτή·
 Une peine et une douleur, chaque effort que je fais ;
κ’ είν’ η καρδιά μου — σαν νεκρός — θαμένη.
mon cœur est mort – mort et enterré.
Ο νους μου ως πότε μες στον μαρασμόν αυτόν θα μένει.
Mon esprit quand je suis ici se retrouve au cœur de ce lieu désolé.
Όπου το μάτι μου γυρίσω, όπου κι αν δω
Partout où mon œil se pose, partout je vois
ερείπια μαύρα της ζωής μου βλέπω εδώ,
les tristes et sombres ruines de ma vie, où ma foi
που τόσα χρόνια πέρασα και ρήμαξα και χάλασα.»
j’ai passé tant d’années, où je l’ai ruinée, où je l’ai brisée. »

*

Καινούριους τόπους δεν θα βρεις, δεν θάβρεις άλλες θάλασσες.
D’autres lieux, d’autres mers, tu ne trouveras.
Η πόλις θα σε ακολουθεί. Στους δρόμους θα γυρνάς
La ville te poursuivra. Au travers des rues, tu erreras
τους ίδιους. Και στες γειτονιές τες ίδιες θα γερνάς·
Et dans tes quartiers tu vieilliras ;
και μες στα ίδια σπίτια αυτά θ’ ασπρίζεις.
et dans ces mêmes maisons, grisonnant, tu deviendras.
Πάντα στην πόλι αυτή θα φθάνεις. Για τα αλλού — μη ελπίζεις—
Toujours, dans cette ville, tu reviendras. Pour les autres villes, n’espère pas –
 δεν έχει πλοίο για σε, δεν έχει οδό.
car de bateau pour toi, de traversée, pour toi, il n’y aura.
Έτσι που τη ζωή σου ρήμαξες εδώ
Alors ta vie, celle que tu as brisée en ce lieu,
στην κώχη τούτη την μικρή, σ’ όλην την γη την χάλασες.
dans cette petite maison, tu l’as brisée en tout lieu.

Constantin Cavafy (1863-1933), La ville. La traduction ci-dessus est par J. Lavauzelle

Autre traduction par Marguerite Yourcenar

Tu as dit : « J’irai vers un autre pays, j’irai vers un autre rivage,
pour trouver une autre ville bien meilleure que celle-ci.
Quoique je fasse, tout est condamné à tourner mal
et mon cœur – comme celui d’un mort - gît enterré.
Jusqu’à quand pourrais-je laisser mon esprit se déliter en ce lieu ?
D’où que je me tourne, d’où que je regarde
je ne vois que les sombres ruines de ma vie, ici,
là où j’ai passé tant d’années, gâchant ma vie, détruisant ma vie.
 
Tu ne trouveras point d’autre pays, tu ne trouveras point d’autre rivage.
Cette ville te poursuivra toujours.
Tu traîneras dans les mêmes rues, tu vieilliras dans les mêmes les quartiers, et grisonneras dans mêmes maisons.
Toujours tu termineras ta course dans cette ville. N’espère point autre chose ;
il n’y a aucun bateau pour toi, il n’y a aucune route.
Maintenant que tu as dévasté ta vie ici, dans ce petit coin perdu,
tu l’as détruite partout dans le monde.



Animum debes mutare, non caelum

mercredi 12 janvier 2022

Ingratius haeret et odit

De même que les hédonistes déçus deviennent plus mornes que certains ascètes, le puritain enfiévré de Port-Royal est moins désabusé du divertissement face à la mort que l'épicurien en son Jardin.



Exit saepe foras magnis ex aedibus ille,
esse domi quem pertaesumst, subitoque [revertit>,
quippe foris nihilo melius qui sentiat esse.
currit agens mannos ad villam praecipitanter
auxilium tectis quasi ferre ardentibus instans;
oscitat extemplo, tetigit cum limina villae,
aut abit in somnum gravis atque oblivia quaerit,
aut etiam properans Urbem petit atque revisit.
hoc se quisque modo fugit, at quem scilicet, ut fit,
effugere haut potis est: ingratius haeret et odit
propterea, morbi quia causam non tenet aeger. 

L’un sort de son palais qui lui semble un tombeau,
Puis y rentre soudain, et toujours y rapporte
Cet ennui qu’il fuyait et qui veille à sa porte.
L’autre part au galop, jouant de l’éperon,
Comme si sa villa fumait à l’horizon.
À peine au seuil, il baille, et dans sa lourde sieste
Cherche l’oubli menteur d’un souvenir funeste ;
Ou pour Rome aussitôt ventre à terre il repart.
Ainsi chacun se fuit partout, et nulle part
Ne se peut éviter, prisonnier de soi-même,
Malade à qui son mal reste un obscur problème.

(Lucrèce, De la nature, III, vers 1061-1071, tr. en vers de 1876 par l'anthropologue André Lefèvre (1834-1904), qui écrivit aussi une mythologie comparée vers 1876 

The man who sickens of his home goes out,
Forth from his splendid halls, and straight- returns,
Feeling i'faith no better off abroad.
He races, driving his Gallic ponies along,
Down to his villa, madly,- as in haste
To hurry help to a house afire.- At once
He yawns, as soon as foot has touched the threshold,
Or drowsily goes off in sleep and seeks
Forgetfulness, or maybe bustles about
And makes for town again. In such a way
Each human flees himself- a self in sooth,
As happens, he by no means can escape;
And willy-nilly he cleaves to it and loathes,
Sick, sick, and guessing not the cause of ail.
(version de 1916 par le poète américain William Ellery Leonard (1876-1944)  


Ingratius haeret et odit (vers 1060)
c'est ainsi que chacun se fuit, de celui dont on ne peut s'enfuir,
chacun est malgré soi à soi attaché et pour cela se hait
parce que le malade ne retient pas la cause de son mal

dimanche 28 février 2021

L'Âne et Kant (2)

 


COUP D’ŒIL GÉNÉRAL.


L’orateur, fût-il âne, essoufflé se repose ;
Patience reprit, ayant fait une pause :

Rhéteurs, quel mot divin faites-vous épeler ?
Dites, qu’enseignez-vous ? que venez-vous parler
D’idéal, de réel, et nous rompre la tête ?
Votre réel à vous, c’est la chimère bête,
Ou c’est la loi féroce et dure ; ici Baal,
Là Dracon ; et l’erreur partout. Votre idéal
C’est quelque faux chef-d’œuvre ou quelque vertu fausse,
C’est un roi qu’en rampant la flatterie exhausse,
Ou c’est un livre pâle ayant pour qualité
De s’ouvrir sans blesser les yeux de sa clarté ;
Honneur au grand Louis ! Gloire au tendre Racine !
Ah ! l’idéal m’endort, le réel m’assassine,
Grâce ! au diable ! assez bu ! Je prends congé. Bonsoir.

Quelle solution donne votre savoir
Sur ce qui nous étonne ou ce qui nous effraie ?
Avez-vous seulement un peu de lueur vraie ?
Non. Rien. Sur l’inconnu, l’absolu, le divin,
Sur l’incompréhensible et l’insondable, en vain
L’illuminé contemple et le myope scrute,
Qu’est-ce que vous savez de plus que moi la brute ?

Hélas ! je sens moi-même, étant votre écolier,
Hommes, ma tête au poids des questions plier ;
J’ai sur mon cristallin naïf la taie humaine.

Le prêtre en sait-il plus que le catéchumène ?

Le cardinal voit-il mieux que l’enfant de chœur ?
L’ombre a la face grave et le profil moqueur ;
Et l’ombre, tu le sais, ô Kant, c’est la science.
Sur le premier venu fais-en l’expérience.
Vois, cet homme a blêmi sur sa bible ; voici
Qu’il est vieux ; l’homme est chauve et le livre est moisi ;
Les cheveux ont passé de l’homme sur le livre ;
L’homme a voulu tout voir, tout savoir, tout poursuivre,
Tout avoir ; secouer le linceul pli par pli ;
Il s’est rassasié, repu, gavé, rempli ;
Il sait toute la langue et toute la pensée,
Et la géométrie et la théodicée,
La légende crédule et le chiffre sournois ;
Il sait l’assyrien, le persan, le chinois,
L’arabe, le gallois, le copte, le gépide,
Le tartare, le basque ; eh bien, il est stupide.
Au fond de cette tête où s’accouple et se fond
Tout l’idéal avec tout le réel, au fond
De ce polytechnique et de ce polyglotte,
L’immensité du vide et du tombeau sanglote.

Oh ! ces sophistes lourds, ces casuistes froids,
De la tourbe ahurie exploitant les effrois,
Tous ces fakirs, latins, grecs, sanscrits, hébraïques,
Tous ces gérontes noirs, tonsurés ou laïques,
Tous ces pharisiens de l’explication,
Ceux-ci venant de Rome et ceux-là de Sion ;
Tous ayant leur koran, leur joug, leur évangile,
Leur bible de papier ou leur autel d’argile,
Jurant par Aristote ou par Thomas d’Aquin,
Pour trouver l’éternel furetant un bouquin ;
Bègues, sourds; demandant à leur dictionnaire
Le mot, que l’aigle entend murmurer au tonnerre ;
Pas un ne comprenant ce splendide credo
Qui s’étoile le soir aux plis du noir rideau,
Pas un ne se laissant aller, l’âme penchante,
À l’attendrissement du point du jour qui chante,

Comme je les ai vus disputer, s’acharner,
Affirmer, contester, et bruire, et vanner,
Les grecs chassant les juifs, les juifs damnant les guèbres,
De la semence d’ombre en un van de ténèbres !

Comme je les ai vus, dressés sur leur séant,
Hagards, les uns, docteurs de leur propre néant,
Ayant l’aveuglement funèbre pour disciple,
Rêvant dans l’empyrée un monstre double ou triple,
Regardant fuir, tandis qu’effarés nous songions,
L’ouragan des erreurs et des religions,
Épier s’ils verraient passer dans la rafale
Ou le Janus bi-front ou l’Hermès tricéphale !
D’autres, logiciens, métaphysiciens,
Pédagogues, groupés sous les porches anciens,
Discuter l’évidence, et fouiller, rêveurs blêmes,
L’énigme à la lueur livide des systèmes,
Et, combinant les faits, les doutes, les raisons,
Rapprocher, pour souffler dessus, ces noirs tisons !
D’autres, théologaux, notaires de consultes,
Évêques secouant leur foudre au seuil des cultes,
Clercs, chanoines, bedeaux, prédicateurs, abbés,
Dans l’ornière d’un texte ou d’un rite embourbés,
De quelque oiseau mystique adorant l’envergure.
Étouffant par moment le rire de l’augure,
Agiter leurs longs bras et leur surplis jauni
Dans des chaires faisant ventre sur l’infini ;
Et, clignant leurs yeux morts sous leurs crânes fossiles,
Assembler le nuage informe des conciles,
Dans Éphèse, dans Reims, dans Arles, dans Embrun,
Sur Dieu, l’être éclatant, l’être effrayant, l’être un !
Et courber leur front chauve, et se pencher encore,
Et chercher à tâtons l’éblouissante aurore,
Et crier : — Voyez-vous quelque chose ? Est-ce là ?
Qu’en pense Onufrius ? qu’en dit Zabarella ?
Où donc est l’être ? Où donc est la cause première ?
Cherchons bien ! — Et pendant que l’énorme lumière,

Formidable emplissait le firmament vermeil,
Leur chandelle tâchait d’éclairer le soleil !

Homme, à d’autres instant, enivré de toi-même,
L’aveuglement croissant dans ta prunelle blême,
Tu dis : — C’est moi qui suis. Dieu n’est pas ; l’homme est seul.
Est-ce au Gange, à la Mecque, à Thèbe, à Saint-Acheul,
Dans les cornes d’Ammon ou dans la Vénus d’Arle,
Qu’il faut aller chercher ce Dieu dont on nous parle ?
Est-ce lui que l’enfant a dans son petit doigt ?
Personne ne l’a vu, personne ne le voit,
Cet être où la ferveur des idiots s’attache.
Il est donc bien difforme et bien noir qu’il se cache ?
L’homme est visible, lui ! c’est lui le conquérant ;
C’est lui le créateur ! l’homme est beau, l’homme est grand ;
L’argile vit sitôt que sa main l’a pétrie ;
L’homme est puissant ; qui donc créa l’imprimerie,
Et l’aiguille aimantée, et la poudre à canon,
Et la locomotive ? Est-ce Jéhovah ? non ;
C’est l’homme. Qui dressa les splendides culées
Du pont du Gard, au vol des nuages mêlées ?
Qui fit le Colisée, et qui le Parthénon ?
Qui construisit Paris et Rome ? Est-ce Dieu ? non ;
C’est l’homme. Pas de cime où l’homme roi ne monte.
Il sculpte le rocher, sucre le fruit, et dompte,
Malgré ses désespoirs, sa haine et ses abois,
La bête aux bonds hideux, larve horrible des bois ;
Tout ce que l’homme touche, il l’anime ou le pare. —
Bien, crache sur le mur, et maintenant compare.
Le grand ciel étoilé, c’est le crachat de Dieu.

Nier est votre roue et croire est votre essieu,
Hommes, et vous tournez effroyablement vite.
Après l’enfant de choeur, le diacre et le lévite
Chantant alleluia, passe une légion
D’hérétiques criant l’hymne trisagion ;
L’homme blanc devient noir de nuance en nuance ;

Entre une conscience et une autre conscience
Le fil est court ; Rancé coudoie Arnauld ; Arnauld
Janséniste confine à Luther huguenot ;
Et Luther huguenot touche à Rousseau déiste ;
Et Rousseau n’est pas loin de Spinosa ; c’est triste,
Ou c’est réjouissant, à ton choix ; mais c’est vrai ;
L’Horeb, ou Sans-Souci ; le Thabor, ou Cirey,
Entre Orphée et Pyrrhon l’humanité trébuche ;
Ô Kant, nous tomberions dans quelque obscure embûche,
Nous bêtes, s’il fallait que nous vous suivissions.
L’homme va du blasphème aux superstitions ;
Il brave le réel, puis il adore l’ombre ;
Il passe son poing vil à travers l’azur sombre,
Jette sa pierre infâme aux saintes régions,
Et croit réparer tout par ses religions,
Par un faux idéal taillé dans la matière,
Par on ne sait quel spectre imitant la lumière,
Par quelque idole vaine et folle qu’il met là,
Et qu’il nomme Zeus ou qu’il appelle Allah.
Il insulte le Dieu, le créateur, l’arbitre ;
Puis, inepte et tremblant, raccommode la vitre
Des infinis avec une étoile en papier.

J’ai lu, cherché, creusé, jusqu’à m’estropier.
Ma pauvre intelligence est à peu près dissoute.
Ô qui que vous soyez qui passez sur la route,
Fouaillez-moi, rossez-moi ; mais ne m’enseignez pas.
Gardez votre savoir sans but, dont je suis las,
Et ne m’en faites point tourner la manivelle.
Montez-moi sur le dos, mais non sur la cervelle.

Mon frère l’homme, il faut se faire une raison,
Nous sommes vous et nous dans la même prison ;
La porte en est massive et la voûte en est dure ;
Tu regardes parfois au trou de la serrure,
Et tu nommes cela Science ; mais tu n’as
Pas de clef pour ouvrir le fatal cadenas,

J’ai fort compassion de toi, te l’avouerai-je ?

Toi qu’une heure vieillit, et qu’une fièvre abrège,
Comment t’y prendrais-tu, dans ton abjection,
Pour feuilleter la vie et la création ?
La pagination de l’infini t’échappe.
À chaque instant, lacune, embûche, chausse-trape,
Ratures, sens perdu, doute, feuillet manquant ;
Partout la question triple : Comment ? Où ? Quand ?
Dieu fut-il le premier potier en faisant l'homme ?
Qu’est-ce que le serpent ? Que veut dire la pomme ?
Deux natures parfois se compliquent, et font
Comme un chiffre où la brute avec Adam se fond ;
Le singe reparaît sous l’homme palimpseste ;
Viens-tu du fratricide et sors-tu de l’inceste,
Comme le dit Moïse ? Ou n’es-tu que le fait
Résultant d’un chaos qu’un soleil échauffait,
Être double, être mixte en qui s’est condensée
La matière en instinct, la lumière en pensée,
Le seul marcheur debout, créature sommet
Que l’arbre accepte, auquel la pierre se soumet,
Et que la bête obscure, ayant pour verbe un râle,
Subit en protestant dans sa nuit sépulcrale ?
Es-tu le patient dont nous sommes les clous ?
As-tu derrière toi le Mal, le grand jaloux ?
Contiens-tu quelque flamme auguste qui doit vivre ?
Ou n’es-tu qu’une chair qu’un souffle épars enivre,
Qui fera quelques pas et sera de la nuit ?
Es-tu le vain brouillard, d’un peu d’aurore enduit,
Qui, prêt à s’effacer, se déforme et chancelle ?
As-tu dans toi l’étoile à l’état d’étincelle,
Et seras-tu demain aux séraphins pareil ?
Réponds à tout cela, si tu peux. Ton sommeil,
En sais-tu le secret ? Connais-tu la frontière
Où l’esprit ailé vient relayer la matière ?
Comment le ver s’envole ? et par quelle loi, dis,
Les enfers lentement sont promus paradis ?

Que sais-tu du parfum ? que sais-tu du tonnerre ?
Peux-tu guérir l’abcès du volcan poitrinaire ?
Qu’est-ce que tes savants t’apprennent ? Turrien,
Qui te dira le nom du vent en syrien,
Sait-il son envergure et son itinéraire ?
La mamelle de l’ombre est là ; peux-tu la traire ?
Abundius qui fut diacre d’Anicetus
Sait-il quel ouvrier peint en bleu le lotus ?
Balœus, Surius, Pitsoeus et Cédrène
Savent-ils pourquoi l’aube en larmes est sereine ?
L’abbé Poulle ose-t-il en face regarder
L’énigme qu’on entend gémir, chanter, gronder ?
As-tu lu dans Lactance ou bien dans Éleuthère
Quelle est la fonction du diamant sous terre ?
Sais-tu par dom Poirier ou par monsieur Lejay
De quelle flamme l’œil des condors est forgé,
Et maître Calepin dit-il dans son glossaire
Où se trempe l’acier dont est faite leur serre ?
Saint Thomas connaît-il tous ces noirs ixions
Qu’on nomme affinités, forces, attractions ?
Nicole, qui sait tout, sait-il par quel organe
L’été tire à jamais à lui la salangane,
Et, vainqueur, fait passer la mer au passereau ?
Homme, sais-tu comment l’eau nourrit le sureau ?
Connais-tu l’hydre orage et le monstre tempête
Qui naît dans le jardin des cieux, dresse la tête,
Glisse et rampe à travers les nuages mouvants,
Et qui flaire la rose effrayante des vents ?
Qu’as-tu trouvé ? Devant l’évolution sainte
De la vie, admirable et divin labyrinthe,
Ta vue est myopie et ton âme est stupeur.

Vois, ce monde est d’abord un noyau de vapeur
Qui tourne comme un globe énorme de fumée ;
Vaste, il bout au soleil qui luit, braise enflammée ;
Il bout, puis s’attiédit et se condense, et l’eau
Tombe au centre du large et ténébreux halo ;

Puis la terre, encor fange, au fond de l’eau s’amasse ;
Sur cette vase on voit ramper une limace,
C’est l’hydre, c’est la vie ; et la mer s’arrondit
Autour d’un point qui sort des eaux et qui verdit ;
C’est l’île surgissant des profondeurs béantes ;
Des vers titans parmi des fougères géantes
Fourmillent ; et du bord des boueux archipels
Des colosses se font de monstrueux appels ;
L’hippopotame sort de l’immense onde obscure,
Le serpent cherche un flanc où plonger sa piqûre,
De vaste millepieds se traînent, le kraken
Semble un rocher vivant sous l’algue et le lichen,
Et le poulpe, agitant sa touffe contractile,
Tâche d’étreindre au vol l’affreux ptérodactyle ;
Puis des millions d’ans se passent ; du roseau
Sort l’arbre, et l’air devient respirable à l’oiseau,
Et la chauve-souris décroît, et voici l’aigle,
Le vent fraîchit, le flot baisse, la mer se règle,
L’île soudée à l’île ébauche un continent,
Et l’homme apparaît nu, pensif et rayonnant ;
C’est fini ; l’aube émerge, et le recul immense
Des monstres, du chaos, des ténèbres, commence ;
La tempête de l’être a cessé de souffle ;
Et l’on entend des voix sur la terre parler ;
Le typhon s’amoindrit et devient l’infusoire ;
Et l’antique bataille, inextinguible et noire,
Du dragon et de l’hydre, avec son fauve bruit,
Fuit dans le microscope et se perd dans la nuit ;
L’effrayant désormais plonge dans l’invisible ;
L’infiniment petit s’ouvre, gouffre terrible ;
L’épouvante s’éclipse après avoir régné ;
L’horreur, devant Adam qui doit être épargné,
Pas à pas rétrograde et rentre inassouvie
Dans cet enfoncement sinistre de la vie ;
L’azur prodigieux s’épanouit au ciel.

Et maintenant, savant, penseur officiel,

Rat du budget, souris d’une bibliothèque,
Académicien bon voisin de l’évêque,
Quel compte te rends-tu de tout cela, réponds ?
Comment rattaches-tu les arches de ces ponts
Au grand centre de l’ombre ? avec quelles besicles,
Docteur, regardes-tu les formidables cycles ?
Tu t’enfermes, craintif, dans le roman sacré ;
Mieux vaut mutiler Dieu que fâcher son curé ;
Et Cuvier, traître au vrai, pour être pair de France,
Trouble des temps profonds la sombre transparence.

Pour augmenter la brume, hélas ! les professeurs
Ajoutent doctement de l’encre aux épaisseurs,
Et l’institut nous montre avec un air de gloire
L’énigme plus opaque et la source plus noire.
Ô le bon vieux palais gardé par deux lions !
La science met là tous ses tabellions,
Et l’on se complimente et l’on se félicite ;
Et moi l’âne, qui suis parmi vous en visite,
Je n’aurais jamais cru que l’homme triomphât
À ce point de son vide, et, si nul, fût si fat !
Avec Diafoirus Bridoison fraternise ;
Le dindon introduit l’oie et la divinise ;
Vrai ! quand la comète entre au sanhédrin des cieux
Et des astres fixant sur sa splendeur leurs yeux,
Le grand soleil, auquel tout l’empyrée adhère,
Ne fait pas plus de fête à ce récipiendaire.

Pleure, homme ! — Et que sais-tu de ton propre destin ?
Dis ? quoi de ton cerveau ? quoi de ton intestin ?
Quoi d’en haut ? quoi d’en bas ? depuis ton vieux déluge,
Dis, ce que c’est qu’un prêtre et ce que c’est qu’un juge,
Le sais-tu ? te vois-tu serpenter, dévier,
Crouler ? as-tu sondé la mort, trou de l’évier ?
Même en considérant Dieu comme hors de cause,
Comme clair dans l’esprit et prouvé dans la chose,
Même en nous laissant, nous les brutes, de côté,

Comprendre ces mots, Sort, Sépulcre, Humanité ;
Savoir la profondeur de ce puits où tu tombes,
Quelle espèce de jour passe aux fentes des tombes,
À quel commencement cette fin aboutit ;
Savoir si l’homme, en qui l’éternel retentit,
Est ou n’est pas trompé par ses sombres envies
D’autres ascensions, d’autres sorts, d’autres vies ;
Savoir s’il est épi dans le céleste blé ;
Savoir si l’alchimiste inconnu, le Voilé,
Soude en ce creuset morne appelé sépulture
Le monde antérieur à sa sphère future ;
Si vous fûtes jadis, si vous fûtes ailleurs
Plus beaux ou plus hideux, plus méchants ou meilleurs ;
Si l’épreuve refait à l’âme une innocence ;
Si l’homme sur la terre est en convalescence ;
Si vous redeviendrez divins au jour marqué ;
Si cette chair, limon sur votre être appliqué,
Argile à qui le temps avare se mesure,
N’est que le pansement d’une ancienne blessure ;
Si quelqu’un finira par lever l’appareil ;
Savoir si chaque étoile et si chaque soleil
Est une roue en flamme aux lumières changeantes
Dont les créations diverses sont les jantes
Et dont la vie immense et sainte est le moyeu ;
Voir le fond du ciel noir et le fond du ciel bleu,
Homme, cela n’est pas possible, et j’en défie,
Christ, ta religion ! Kant, ta philosophie !

Le gouffre répond-il à qui vient l’appeler ?
Non. L’effort est perdu. Déchiffrer, épeler,
Apprendre, étudier, n’est qu’un pas en arrière.
L’esprit revient meurtri du choc de la barrière ;
L’homme est après la marche un peu moins avancé ;
Hélas ! X Y Z en sait moins qu’A B C ;
L’espérance a les yeux plus ouverts que l’algèbre ;
J’ai toujours entendu, devant le seuil funèbre
Des problèmes obscurs qui mettent sur les dents

Les chercheurs, et qui font griffonner aux pédants
Tant d’affreux in-quarto, ruine du libraire,
L’ignorance hennir et la science braire.

Je viens de voir le blême édifice construit
Par l’homme et la chimère, avec l’ombre et le bruit,
La rumeur, la clameur, la surdité, la haine.
De quoi je sors ? Je sors de la besogne vaine ;
Je viens de travailler, Kant, à la vision.
J’ai vu faire à Zéro son évolution.
Sur la montagne informe où la brume séjourne,
Dans l’obscur aquilon la Tour des langues tourne
Sur quatre ailes : calcul, dogme, histoire, raison ;
Les savants, gerbe à gerbe, y portent leur moisson ;
Et, tombant, surgissant, passantes éternelles,
S’évitant, se cherchant, les quatre sombres ailes
Se poursuivent toujours sans s’atteindre jamais ;
Elles portent en bas la lueur des sommets,
Et rapportent en haut le gouffre, et la folie
Des souffles les tourmente et les hâte et les plie.
L’intérieur est plein d’on ne sait quel brouillard ;
Le râle du savoir s’y mêle au cri de l’art ;
Ô machine farouche ! on dirait que les meules
Sont vivantes, et vont et roulent toutes seules ;
Et l’on entend gémir l’esprit humain broyé ;
Tout l’édifice a l’air d’un monstre foudroyé ;
On voit là s’agiter, geindre, monter, descendre,
Ces pâles nourrisseurs qui font du pain de cendre,
Arius, Condillac, Locke, Érasme, Augustin ;
L’un verse là son Dieu, l’autre offre son destin ;
On s’appelle, on s’entr’aide, on s’insulte, on se hèle ;
On gravit, charge aux reins, la frémissante échelle ;
Sous les pas des douteurs on voit trembler des ponts
Où le prêtre jadis cloua ses vains crampons ;
L’erreur rôde, la foi chante, l’orgueil s’exalte,
Et l’on se presse, et point de trêve, et pas de halte ;
Le crépuscule filtre aux poutres du plafond

Par les toiles qu’Ignace et Machiavel font ;
Tous vont ; celui-ci grimpe et celui-là se vautre ;
Tous se parlent ; pas un n’entend ce que dit l’autre ;
L’aile adresse en fuyant à l’aile qu’elle suit
Un discours qui se perd dans un chaos de bruit ;
Les meules, ébranlant la tour de leur tangage,
Échangent sous la roue on ne sait quel langage ;
Les portes pleines d’ombre en tournant sur leurs gonds
Ont l’air de grommeler de monstrueux jargons ;
L’œuvre est étrange ; on voit les engrenages moudre
Le bien, le mal, le faux, le vrai, l’aube, la foudre,
Le jour, la nuit, les Tyrs, les Thèbes, les Sions,
Et les réalités, et les illusions ;
On vide sur l’amas des rouages horribles
D’effrayants sacs de mots qu’on appelle les bibles,
Les livres, les écrits, les textes, les védas ;
Le diable est au grenier qui voit par un judas ;
À mesure qu’aux trous des cribles, noire ou blanche,
La mouture en poussière aveuglante s’épanche,
La mort la jette aux vents, ironique meunier ;
On entend cette poudre affirmer et nier,
Disputer, applaudir, et pousser des huées,
Et rire, en s’envolant dans les fauves nuées ;
Et des bouches au loin s’ouvrant avidement
À ces atomes fous que la nuit va semant ;
Et cette nourriture a l’odeur de la tombe ;
Le faîte de la tour se lézarde et surplombe ;
Et d’autres travailleurs montent d’autres fardeaux,
Chacun ayant son sac de songes sur le dos ;
Et les quatre ailes vont dans l’ouragan qui passe,
Si vaste qu’en faisant un cercle dans l’espace,
La basse est dans l’enfer et la haute est au ciel.
Je viens de ce moulin formidable, Babel.

dimanche 10 janvier 2021

L'Âne et Kant (1)

 L'Âne, long poème de Victor Hugo publié en 1880 mais peut-être écrit bien avant dans la période d'exil, vers 1857 pour être inclus dans Dieu

C'est ici la première partie, La colère de la bête, qui n'est pas encore très originale dans ses longues listes d'érudits sur la vanité du savoir. Cela tient plus de Bouvard et Pécuchet dans sa rancoeur anti-théorique, voire d'un certain humanisme feuerbachien peut-être malgré tout le fidéisme mystique et antisacerdotal, mais par la suite certains passages touchent clairement du Nietzsche. Il est d'ailleurs curieux que Nietzsche, qui se moquera de l'ascétisme kantien du "Chinois de Koenigsberg" sous la figure du Chameau, ajoute aussi l'Âne mais non comme lente Patience de l'histoire mais comme la figure de l'affirmation trop passive dans son Zarathoustra (1883). Voir cet article sur la figure de l'âne

Pourquoi Kant ? Le philosophe (et républicain) Jules Barni ne finit sa traduction de la Critique de la raison pure qu'en 1869 mais avait déjà sorti les deux autres Critiques dès 1848. Je ne trouve pas de traces très précises de kantisme dans l'ironie de l'Âne et on peut soupçonner que la connaissance de Kant n'était encore que de seconde main chez Hugo. Il y a même parfois des passages où Hugo semble dire que la Morale compte plus que la théorie, ce qui ne sonne pas aussi anti-kantien qu'il semble le croire. 

En passant, Alirune et Marcomir que cite l'Âne de Hugo est une légende des anciennes chroniques franques : Marcomir (ou Marcomer) aurait été un chef franc sicambre (fils d'Anténor ou de Priam, ancêtre de Pharamond) qui aurait rêvé d'un monstre à trois têtes, Lion, Crapaud, Aigle. La sorcière ou sibylle (certains textes disent "druidesse" mais c'est peu germanique) Alirune lui dit que le Lion était le Germain, le Crapaud était le Gaulois ("car il vit dans des zones fertiles") et l'Aigle le Romain. Elle interpréta le songe comme signifiant que les Francs devaient se déplacer entre les Lions et les Crapauds (et remplacer les Aigles ?). 

Eau-forte par François Flameng



Un âne descendait au galop la science.
 — Quel est ton nom ? dit Kant. 
— Mon nom est Patience
Dit l’âne. Oui, c’est mon nom, et je l’ai mérité, 
Car je viens de ce faîte où l’homme est seul monté 
Et qu’il nomme savoir, calcul, raison, doctrine. 
Kant, porter le licou sanglé sur la poitrine ; 
Avoir dès son bas âge, âpre et morne combat, 
L’os de l’échine usé par la boucle du bât ; 
Subir, de l’aube au soir, la secousse électrique 
Du nerf de bœuf parfois relayé par la trique ; 
Être, tremblant de froid ou de chaud étouffant, 
Happé par la mâtin, lapidé par l’enfant, 
Tomber de l’un à l’autre, et traverser l’églogue 
De la pierre alternant avec le boule-dogue ; 
Vivre, d’un chargement effroyable bossu, 
Les os trouant la peau, maigre, ayant tant reçu, 
Le long de chaque côte et de chaque vertèbre, 
De coups de fouet que d’âne on est devenu zèbre, 
Tout cela, qui te semble assez rude, n’est rien, 
Et le fouet est à peine un souffle éolien, 
 Et les cailloux sont doux, et la raclée est bonne 
À côté de ceci : suivre un cours en Sorbonne ;
Vivre courbé six mois, peut-être un temps plus long,
Sous une chaire en bois qu'habite un cuistre en plomb ;
Dresser son appareil d'oreilles au passage
Des clartés du savant et des vertus du sage ;
Épeler Vossius, Scaliger, Salian ;
Écouter la façon dont l'homme fait hi-han !

À quoi sert Cracovie ? à qui sert Salamanque ?
Et Sorèze, lanterne où l'étincelle manque,
Et Cambridge, et Cologne, et Pavie ? À quoi sert
De changer l'ignorance en bégaiement disert ?
Pourquoi dans des taudis perpétuer des races
De bélîtres rongeant d'informes paperasses ?
Que sert de dédier des classes, des cachots,
Et quatre grands murs nus qu'on blanchit à la chaux,
Et des rangs de gradins, de bancs et de pupitres,
À d'affreux charlatans flanqués d'horribles pitres ?
Frivoles, quoique lourds, pesants, quoique subtils,
Quel sol labourent-ils ? quel blé moissonnent-ils ?
À quoi rêvait Sorbon quand il fonda ce cloître
Où l'on voit mourir l'aube et les ténèbres croître ?
À quoi songeait Gerson en voulant qu'on dorât
D'un galon le bonnet carré du doctorat ?
À quoi bon, jeunes gens qu'à ce bagne on condamne,
Devenir bachelier puisqu'on peut rester âne ?

Moi l'ignorant pensif, vaguement traversé
De lueurs en tondant les herbes du fossé,
Qui serais Dieu, si j'eusse été connu d'Ovide,
Moi qui sais au besoin prendre en pitié le vide
Du philosophe altier pleurant ce qu'il détruit,
À travers le fatras, le tourbillon, le bruit,
J'ai sondé du savoir la vacuité morne;
J'ai vu le bout, j'ai vu le fond, j'ai vu la borne;
J'ai vu du genre humain l'effort vain et béant ;
Je n'ai pas, dans cette ombre et le cas échéant,
Refusé les conseils de l'ineptie honnête
Au docte, moi le simple, à l'homme, moi la bête ;
Kant, j'ai vu, mendiant des clartés à la nuit,
Devant l'énormité de l'énigme où tout luit,
Devant l'oeil invisible et la main impalpable,
La science marcher en zigzag, incapable
De porter l'infini, ce vin mystérieux,
Soûle et comme abrutie en présence des cieux ; 
L'âne survient, s'émeut, plaint cet état d'ivresse,
Jette un liard et dit : tiens ! à cette pauvresse.

Kant, ne t'étonne point de ces échanges-là.
L'âne un jour rencontrant Ésope, lui parla ;
La conversation fut au profit d'Ésope.
Quant à moi qu'à présent tant de brume enveloppe,
Je déclare que j'ai beaucoup baissé depuis
Qu'imprudent j'ai risqué ma tête en votre puits,
Et que je me suis fait condisciple de l'homme.
Tout en suivant ces cours dont la lourdeur assomme,
J'ai fait souvent à l'homme en son obscurité
L'aumône d'un éclair de ma stupidité ;
Tandis que l'homme, ayant pour dogme et pour pratique
Qu'il faut qu'un âne libre, incorrect et rustique,
Monte à la dignité de classique baudet,
De son rayonnement ténébreux m'inondait.
Je sors exténué de cette rude école ;
J'ai vu de près Boileau, j'aime mieux la bricole.

Mon nom est Patience, oui, Kant ! ils ont voulu
Me faire à moi bétail innocent et goulu,
Tantôt avec Philon dans le grand songe antique,
Tantôt avec Bezout dans la mathématique,
Tantôt chez Caliban, tantôt chez Ariel,
Manger de l'idéal et brouter du réel ;
Je n'ai pas résisté ; j'ai, pauvre âne à la gêne,
Mangé de l'Euctémon, brouté du Diogène,
Après Flaccus, Pibrac, Vertot après Niebuhr,
Et j'ai revu Gonesse en sortant de Tibur.
Hier dans la phtisie et demain dans l'oedème,
J'ai tout accepté, Lulle, Érasme, Oenésidème,
Les pesants, les légers, les simples, les abstrus,
Les Pelletiers pas plus bêtes que les Patrus,
Fleury dans le sacré, Chompré dans le profane,
L'affreux père Goar juché sur Théophane,
Tout poète embelli de son commentateur,
Sanchez dans son égout, et toi sur ta hauteur.
Dur labeur ! Veut-on pas que je me passionne
Pour les textes d'Élée ou ceux de Sicyone,
Que j'attache un grand prix à savoir s'il est bon
D'avoir lu Xenarchus pour comprendre Strabon,
Que je me mette en feu le cerveau pour les notes
Des Suards sur les Grimms, des Grimms sur les Nonottes, 
Et qu'un âne de sens se laisse incendier
Par ce qu'à Lycosthène ajoute Duverdier ?

Voilà longtemps que j'erre et que je me promène
Dans la chose appelée intelligence humaine ;
J'allais je ne sais où suivant je ne sais qui ;
J'ai pratiqué Glycas, Suidas, Tiraboschi,
Sosiclès, Torniel, Hodierna, Zonare ;
J'ai fréquenté le docte en coudoyant l'ignare ;
En présence du sort, du futur, du passé,
De l'énigme, du ciel, du gouffre, j'ai causé
Avec l'esprit humain flânant à sa fenêtre ;
J'ai fouillé pas à pas ce dédale : connaître ;
J'ai dans cette cité, plus noire que les fours
Hanté les culs-de-sac comme les carrefours ;
Lu tous les écriteaux, flairé toutes les cibles ;
J'ai pris tous les sentiers possibles, impossibles,
Le plat, le raboteux, le connu, l'inconnu ;
Je suis allé cent fois et cent fois revenu
De la science exacte, entrepôt sombre où l'homme
Compte le monde ainsi qu'un avare une somme,
A la philosophie, église dont Platon
Est le clocher avec Maugras pour clocheton ;
J'ai vu l'antre où l'on prie et l'antre où l'on dissèque ;
Et vos collèges froids dont la bibliothèque,
Ainsi qu'une vapeur qui prend forme le soir,
À l'étage d'en haut se condense en dortoir.
J'ai tout appris : Coger, Psellus, les Théophiles,
Pouranas composant la terre de neuf îles,
Socion et Photin ; que Sénèque était là
Quand saint Paul vint trouver Néron et lui parla ;
Qu'Alirune enseigna Marcomir ; que Marcobe
Sous Théodose était maître de garde-robe ;
Que les Populicains à Sens furent vaincus ;
Comment Manès d'abord s'appela Curbicus ;
Que sur la langue Apis avait un scarabée;
Que Paschasin était évêque à Lilybée,
Et que Paschase, abbé de Corvey, fut traduit
Par le père Sirmond en seize cent dix-huit ;
Qu'Ambroise est un coursier dont le dogme est la bride ; 
Que la clef de Cordus ouvre Dioscoride ;
Que l'esprit saint planait sur les fameux combats
De saint Jérôme avec le rabbin Akibas ;
Que l'absurde se croit ; que l'horrible s'adore ;
Qu'Ésoptius n'est pas moindre que Nimphidore ;
Et comment Mahomet dans tous ses embarras
Consultait Sergius aidé de Batiras ;
Qu'il n'existe qu'un siècle et qu'il n'est qu'une école ;
Que Bzovius fut docte, et que le grand Nicole
Est si grand qu'il pourrait loger sous son manteau
Godeau, Chiffletius, Possevin et Petau.
J'ai tout ruminé, glose, analyse, critique.
J'ai vu Laïs au pnyx, Aspasie au portique,
Et jusques à Scarron dans son trou de Saint-Cyr ;
J'ai fait ce stage affreux, n'ayant d'autre plaisir,
Au pied du mur humain pauvre bête acculée,
Que de manger parfois dans la main d'Apulée
Ou de parler avec Balaam dans un coin.
Pas un texte, ici, là, haut ou bas, près ou loin,
Pas de volume jaune et mangé par les mites,
Pas de lourd catalogue informe et sans limites,
Que mon esprit, voulant tout voir, ne feuilletât.
J'ai donc étudié beaucoup ; le résultat ?
Un peu d'allongement à mes oreilles tristes.

Et je me suis dit : — Âne, il faut que tu persistes.
J'ai pris, pour faire enfin le tour des cécités,
D'autres inscriptions à d'autres facultés,
Hébreu, sanscrit, pâkrit, grammaire générale,
Jurisprudence, droit, esthétique, morale,
Chimie... — Oh ! comprends-tu, Kant, ce qu'il m'a fallu
De longanimité pour dire : — J'ai tout lu,
Tout appris, et je suis plus que jamais pécore ;
Eh bien ! je vais apprendre et je vais lire encore !

L'âne poursuivit : — Kant, j'ai donc recommencé,
Doublé ma rhétorique, élargi mon fossé ;
J'ai remis mon oreille énorme en discipline ;
J'ai recreusé Straton, Sosibe, Éraste, Pline,
Et Gérard de Crémone, et Trublet, ab ovo,
Et le grammairien Sostrate, et de nouveau,
La science m'a fait manger de la poussière.
Du noir chaudron qui bout devant cette sorcière
Je me suis fait le morne et lugubre écumeur.

Oh ! cliquetis de mots, tohubohu, rumeur,
Champ de foire, Babel, chaos ! auquel entendre ?

Bossuet est féroce et Fénelon est tendre ;
La concordantia du cardinal d'Ailly
Montre un dogme dans l'astre au fond des cieux cueilli ;
Photius m'expliquait son fatras somnifère,
Catanes ses trois dés, Sacrobosco sa sphère ;
Solon m'offrait ses lois, Bollandus ses romans ;
Irénée insultait les quartodecimans ;
Je voyais se poursuivre à coups de syllogismes,
Paz, armé pour la foi, Krantz, souteneur des schismes,
Et Melchior Adam et Barleycourt Hugo,
Vieux coqs de l'argument debout sur leur ergo.
Fouillons les chartriers, refouillons les glossaires ;
Caracoran, cherchez Issedon ; dans ses serres
Jove a cet écriteau : Vel hodie vel cras ;
Et Tertullien sombre étrangle Carpocras.
Carpocras d'Irénée enviait la boutique ;
Ce Carpocras était un si fier hérétique
Que toi-même, bon Kant, qui jamais n'exécras
Personne, tu devrais exécrer Carpocras.
Comment mettre d'accord Jousse, Antoine Studite,
L'homme de cour Sénèque et Jean le troglodyte,
Young, le pleureur des nuits, Wordsworth, l'esprit des lacs,
Thalès, Hevelius, Levera, Granallachs ;
Les gais soupeurs, d'Holbach, Parny, Dorat-Cubière,
D'argens, avec Rancé qui prend pour lit sa bière ;
Le dessus de velours, le dessous de sapin ;
Ancelin et Cluvier, Polyte et Plancarpin ;
Larcher contre Arouet et Cicchi contre Dante ;
Et l'engeance grimaude et la race pédante ;
Juste Lipse et Luther, Naigeon et Davila ?
Knox me tirait par ci, Scot me tirait par là ;
Luc prenait une oreille, Euler empoignait l'autre ;
Hu ! braillait le chiffreur. Dia ! beuglait l'apôtre.
Oh ! ma jeunesse en fleur qui courait dans les prés
Et les bois par l'aurore et la joie empourprés !
L'herbe verte ! l'étable où l'on fait un doux somme !
Oh ! les coups de bâton de mon ânier bonhomme !
Je ne pourrai jamais dire, ô splendeur des cieux,
Avec des mots assez crachés et furieux,
Comment ils ont changé la pensée en lanière
Et l'idée en férule, et de quelle manière
Ces malheureux m'ont fait, sous un monstrueux tas
D'Eusèbes, de Sophrons, de Blastus, d'Architas,
D'Ossa plus Pélion, d'Anthume plus Orose,
De petit ânon leste immense âne morose !
Livres ! qui, compulsés, adorés, vermoulus,
Sans cesse envahissant l'homme de plus en plus,
De la table des temps épuisez les rallonges,
D'où sortent des lueurs, des visions, des songes,
Et des mains que les morts mettent sur les vivants,
Codes des sanhédrins, oracles des divans,
Textes graves, ardus, austères, difficiles,
Appendices fameux des siècles, codicilles
Du testament de l'homme à chaque âge récrit,
Dont le vélin fait peur quand le temps le flétrit,
Comme si l'on voyait vieillissante et ridée
La face vénérable et chaste de l'idée ;
Vous qui faites, sous l'oeil du chercheur feuilletant,
Un bruit si solennel qu'il semble qu'on entend
Le grand chuchotement de l'Inconnu dans l'ombre,
Volumes sacro-saints que l'institut dénombre,
Qui jusqu'en Chine allez emplir de vos rayons
Ce collège appelé Forêt-de-Crayons,
Résidus de l'effort terrestre, où s'accumule
Le chiffre dont le sphinx compose la formule,
Des hommes lumineux prodigieux produit,
Oh ! comme vous m'avez obscurci, moi la nuit !
Oh ! comme vous m'avez embêté, moi la bête !

Quel délire m'a pris d'aller sur votre faîte
Brouter l'ortie humaine, hélas, et de tenter
Votre viol funèbre, et de vous convoiter,
Livres qui pour consigne avez cette sentence :
— Garder Isis ; tenir les brutes à distance, — 
Qui défendez, afin que tout reste normal, 
Le passage sacré de l'homme à l'animal,
Ô phédons, ô talmuds, ô korans, dont les piles
Du sombre esprit humain gardent les Thermopyles !

Ô volumes, j'ai fait le grand noviciat ;
Je suis plus lourd qu'Accurse et plus sain qu'Alciat ;
Triste, j'ai digéré la docte baliverne ;
J’ai, du matin au soir, en classe, dans l’Averne,
Fait des auteurs latins le patient blocus ;
J’ai remué, suivant le conseil de Flaccus,
Les exemplaires grecs d’une patte nocturne ;
Livres, vous semblez tous des fleuves penchant l’urne,
Mais ce qui sort de vous, c’est le dégorgement
De l’éternel brouillard sur les glaciers fumant ;
L’esprit se perd en vous comme aux gouffres la sonde ;
Vous êtes imposants ! vous divisez le monde
En deux opinions principales : savoir
Si vos graves feuillets, votre blanc, votre noir,
Vos textes plus profonds que les flots sur les plages,
Vos luxes de science, et vos fiers étalages
De travail et d’étude, et vos grands apparats,
Sont créés pour les vers ou sont faits pour les rats.

dimanche 29 novembre 2020

Corps, sépulcres blanchis & signes


Le nouveau programme du baccalauréat propose en spécialité Humanités, Lettres & Philosophie un thème sur les limites de l'humain et la post-humanité. Le ministère a proposé un corpus bibliographique sur ce thème, dont Le cimetière marin de Paul Valéry. 

Or, je ne vois guère de rapport avec la post-humanité ou la technique. Il y a toujours plusieurs niveaux, certes, chez Valéry, mais en gros, cela semble être un assez standard contexte du symbolisme de Nietzsche ou d'Oscar Wilde (Ne te soucie pas de l'au-delà, d'une immortalité imaginaire ou du temps qui passe et apprends à vivre ici-bas dans ce corps). Le fameux vent qui se lève s'oppose aux eaux mortes qui reflètent des cieux sans Dieu(x). 

Certes, il y a bien l'exergue du poème, l'extrait de Pindare, Pythiques III, qui dit "Cesse, ma chère âme de te soucier de vie immortelle // mais épuise toute machination (ou ruse) possible", sers-toi de tous les outils pratiquables, et il dit ensuite qu'il souhaiterait que son art soit comme un philtre ou un remède tiré ("épuisé") de la Fontaine d'Aréthuse pour soulager les douleurs semblables aux flèches et au poison de l'hydre qui torture le Héros avant son apothéose, thèmes qu'on retrouvera dans le poème de Valéry et dans La jeune Parque). 

Le sens chez Pindare paraît un mélange de piété olympienne contre la démesure (ne te prends pas pour un dieu) et d'un reste d'effroi prométhéen sur la puissance de l'art (sans doute comme dans le choeur d'Antigone de Sophocle dont Heidegger nous a tant rebattu les oreilles sur l'Homme terrible ; vers 335sqq τοῦτο καὶ πολιοῦ πέραν πόντου χειμερίῳ νότῳ...). 

Les derniers vers du poème de Valéry ("Rompez, vagues ! Rompez d’eaux réjouies // Ce toit tranquille où picoraient des focs !") font d'ailleurs plus penser à une sorte d'inversion du choeur semi-triomphant, semi-effrayé de Sophocle sur l'exploration des mers où l'Homme formidable a dompté les flots par ses voiles. 

Le choeur cite d'ailleurs aussi une autre idée proche de celle de Pindare sur la puissance de l'art médical contre la mort et la panacée de Chiron :  Ἅιδα μόνον φεῦξιν οὐκ ἐπάξεται· // νόσων δ᾽ ἀμηχάνων φυγὰς ξυμπέφρασται. "Il n'y a que le seul Hadès auquel il [L'Homme] ne puisse échapper // mais il a trouvé des moyens d'échapper aux maladies qui résistaient à toute machination"). 

Mais je continue à être perplexe. Pourquoi le Ministère a-t-il mis Le cimetière marin de Valéry si ce n'est que l'exergue de Pindare (+ Sophocle) qui est pertinente ? Ou alors est-ce parce que Valéry parle de ce corps-ci (et non d'un corps glorieux amélioré ?). Mais Valéry oppose ce corps au fantasme dualiste et pas au fantasme technique d'un cyborg. La méditation sur la technique paraît peu présente par rapport au thème plus abstrait sur le temps et le sens de la vie dans la finitude. 

En passant, Pindare est décidément bien au coeur de ce programme qui commence par "Devenir soi-même" comme dans le célèbre passage de la seconde Ode Pythique (II, 131, vers 72, "Deviens semblable à ce que tu as appris à être"). 

jeudi 16 juillet 2020

Bastille

Un poème en palindrome d'Anthony Etherin (qui rejoint Gilles-Esposito Farese dans la virtuosité OuLiPiste).

BASTILLE (Palindrome) Sir, a prison sum rots. Due fatal war, Bastille fell. It’s a brawl, at a feud. Storm us? No, sir — Paris.

samedi 26 octobre 2019

L'Universelle Aragne et le Soleil


La déesse Arachné Solara de Glorantha n'est pas seulement un archétype mythologique, sans doute plus inspirée de la Grand-Mère Araignée des mythes amérindiens que du Trickster Anansi des mythes d'Afrique de l'Ouest. Mais s'il y a de nombreux mythes à associer l'araignée à un mythe cosmogonique parce que la Toile apparaît comme une métaphore du Logos, du recueil, du filet naturel, d'une ébauche de technique artificielle à l'intérieur même de la nature, on peut se demander pourquoi insister sur "Solaire", même si dans le mythe gloranthien elle engendre le Temps en dévorant le Chaos et en le soumettant à la Toile des lois de la Nature, ce qui met fin à l'Eternité divine pour que commence l'Aurore et l'Histoire des mortels. On peut imaginer que Greg Stafford ait simplement un souvenir inconscient de la solifuge, l'arachnienne appelée "Sun Spider" en anglais.

Dans les mythes sumériens, il y a aussi par coïncidence une divinité araignée nommée Uttu (déesse du Tissage, fille d'Enki qui est associé aussi bien à l'eau fertile qu'aux artisanats), dont le nom semble très similaire au dieu du soleil Utu (Shamash). Je ne sais pas si la Roue du Chariot solaire s'associe de manière quasiment nécessaire aux cercles concentriques de la Toile (même si les Egyptiens étaient capables de préférer la figure imaginaire du Bousier poussant sa boule).

Mais pour passer du mythe à la mythopoièse, les poèmes de Victor Hugo qui aiment les antithèses ("... ver de terre amoureux d'une étoile") utilisent souvent l'araignée comme signe par excellence d'une obscure absence du Bien et en même temps comme un Soleil. Dans "Magnitudo Parvi", il parle de

l’araignée, hydre étoilée,

comme d'une sorte de constellation terrifiante qui vient trouer la Nuit. Mais ensuite, dans la conclusion des Contemplations, dans "Ce que dit la bouche d'ombre", l'araignée représente justement la restauration universelle où tout ce qui s'est le plus éloigné du Bien aura une remontée et une rédemption, où la Matière tendra vers l'Esprit : le cycle de procession et de métempsychose transforme l'Araignée (Soleil noir) en Soleil éclatant des aurores millénaristes.

On verra palpiter les fanges éclairées, 
Et briller les laideurs les plus désespérées 
Au faîte le plus haut, 
L’araignée éclatante au seuil des bleus pilastres 
Luire, et se redresser, portant des épis d’astres, 
La paille du cachot !

lundi 18 février 2019

Varie sable lié


Les hydres desséchées dispersent leurs tronçons
En vers é
               car
                    te
                       lé, tout ton fil se consume
Dans les venins secrets que ton silence exhume,
De ces deltas du styx, tu renies la rançon.

Aucun lit ne parcourt la dune du terril
Nulle écume ne vient maculer les lacunes
Entre les cavités épurées de rancune
Poudroyant isolé dans ton chaos stérile.

Mais un infime écho reflète une moisson,
Mesurant le doux glas dont tu saisis le son
Tu recueilles un tesson dans chaque distension

S'égrenant cristallin en des éclats glacés,
De pulsars extérieurs fredonnant la scansion
Dans cette liaison tue d'instants entrelacés.


(suite du précédent)

mardi 17 avril 2018

Ronsard par Keats


Voici un des poèmes de Ronsard de 1587 (qui, contrairement à la traduction anglaise qui suit n'est pas explicitement dédié à Cassandre).

Nature ornant la dame qui devait 
De sa douceur forcer les plus rebelles, 
Lui fit présent des beautés les plus belles, 
Que dès mille ans en épargne elle avait.

Tout ce qu'Amour avarement couvait 
De beau, de chaste et d'honneur sous ses ailes, 
Emmïella les grâces immortelles 
De son bel œil, qui les Dieux émouvait.

Du ciel à peine elle était descendue 
Quand je la vis, quand mon âme éperdue 
En devint folle, & d'un si poignant trait

Le fier Destin l'engrava dans mon âme, 
Que, vif ne mort, jamais d'une autre dame 
Empreint au cœur je n'aurai le portrait.


Et John Keats le 23 septembre 1818 reprend et traduit ce sonnet de mémoire (il dit en avoir oublié la fin du dernier tercet - ce serait son éditeur John Taylor qui le lui avait fait découvrir).

Keats a alors près de 23 ans et a abandonné ses études de médecine. Il s'occupe alors de Tom, son frère tuberculeux (qui en mourra un mois après et qui contaminera peut-être John qui meurt à 24 ans en février 1821).

Il envoie le poème dans une lettre à son ami le poète John Hamilton Reynolds.

Nature withheld Cassandra in the skies,
For more adornment, a full thousand years;
She took their cream of Beauty’s fairest dyes,
And shap’d and tinted her above all Peers:
Meanwhile Love kept her dearly with his wings,
And underneath their shadow fill’d her eyes
With such a richness that the cloudy Kings
Of high Olympus utter’d slavish sighs.
When from the Heavens I saw her first descend,
My heart took fire, and only burning pains,
They were my pleasures—they my Life’s sad end;
Love pour’d her beauty into my warm veins.

jeudi 18 juin 2015

Docte ignorance


Segmentant d'écume l'onde bondée du Moins
L'englobant envoutant outre le vide bout
Les écarts s'ensablent, vortex dans chaque bout
Labyrinthe ajouré d'océans par un point

Ces tourments incisifs ignorent tous nos soins
Des gemmes de néant constellent notre boue
Violant le vertige par delà le tabou
L'intime se love dans l'inconnu au loin

Le chaos diffracté qui aux échos se voue
Eclats d'obscurité, abysses de hibou
Les grains s'ammoncellent et n'arrivent à rien

L'horizon sous le seuil inachevé s'avoue
Là où le su et le tu à l'interdit se nouent
Ce qui distend les coins du dedans de tout lien

(écrit en surveillance d'examen, série S, alors que les élèves gémissaient)

Add. Je me répète beaucoup et j'ai aussi imité la Ballade que j'avais faite dans le genre "Je meurs de soif auprès de la fontaine".

Je meurs de soif auprès de la fontaine, 
Tirant plaisir d'un feu douloureux,
Paillard lascif aux amours puritaines,
Esprit fougueux en un coeur langoureux,
Si souffreteux pour être vigoureux,
Prenant chair nue pour encombrant pourpoint, 
Goût de fadeur pour régal savoureux,
Me divisant en un unique point. 

Vers ma Prochaine en Princesse lointaine,
Gueux éploré ayant sort bienheureux,
Couard valet et vaillant capitaine,
Preux aspirant à devenir peureux,
Froussard poltron guidant les valeureux, 
En désaccord avec mon contrepoint,
Foyer glacé au pôle chaleureux, 
Me divisant en un unique point. 

Montrant respect à la morgue hautaine, 
Songe de fer au haubert vaporeux,
Doutant surtout de vérités certaines,
Dans l'eau séché, dans un galet poreux, 
Se calcinant en hiver rigoureux, 
Lourd de soucis, épuisé de tout soin, 
En Arcadie, je serais malheureux, 
Me divisant en un unique point. 

vendredi 29 mai 2015

Le Pourquoi de la Rose et du Lys


On connaît souvent du poète allemand Johann Scheffler (1624-1677, qui prit comme pseudonyme monastique Angelus Silesius quand il se convertit au catholicisme) un bref poème cité par Heidegger (comme sens de l'Être) ou par Borges (comme sens de l'Art) : Cherubinischer Wandersmann, 1657 Livre I, 289:
                 Die Ros' ist ohn warumb
                 sie blühet weil sie blühet
                 Sie achtt nicht ihrer selbst
                 fragt nicht ob man sie sihet.

(La Rose est sans pourquoi, elle fleurit parce qu'elle fleurit, elle ne fait pas attention à elle-même, ne demande pas si on la voit)

Mais ce n'était dans le contexte ni le sens de l'être comme "indépendant de la Raison", ni le sens d'un art "désintéressé". C'était l'idée que la créature éclot "en Dieu" et doit s'abandonner à Dieu, réintégrer cette vie dans laquelle elle émerge. Il y a un "Pourquoi" ontothéologique très standard (le "Ce Par Quoi" de Boèce) chez l'Ange de Silésie et Heidegger feint de l'exclure pour y voir une dénonciation par avance du "Principe de Raison" (Nihil est sine ratione) que Leibniz va faire "éclore" aussi quelques douzaines d'années après ce poème.

                Die Rose
                welche hier dein äußres Auge siht
                Die hat von Ewigkeit in Gott also geblüht.

                La Rose
                que voit ici ton Oeil du dehors
                a déjà fleuri en Dieu de toute éternité (I, 108)

Pour Johann Scheffler, il y a donc un Pourquoi, mais qui est lui-même au-delà de tout Pourquoi (même si Heidegger a une tendance à considérer que toute la mystique rhénane depuis Maître Eckhardt - voire depuis l'apophatique dionysienne  - aurait déjà dépassé l'ontothéologie dès que Dieu, ou bien l'Âme, apparaît comme une forme de "Néant").

Le terme de "Rose" est profondément surdéterminé dans la poésie de l'Ange de Silésie car la Rose est à la fois nom ou métaphore pour le Christ, le Monde et l'Âme de la Créature. La Rose est certes éclosion, épanouissement, épanouissement, donation, amour, beauté (la Création, par exemple III, 87), mais elle est aussi épines et donc souffrance (la Crucifixion, III, 88), voire mort ("l'araignée suce son poison dans la rose", IV, 82).

Voir tout ce passage continu dans le livre III de ce Pélerin chérubinique, poèmes 86-89 :

86. Auch untern Dornen blühen. 
Christ
so du Unverwelkt in Leyden Creutz und Pein
Wie eine Rose blühst
wie seelig wirstu seyn!

 87. Dich auffthun wie die Rose.
Dein Hertz empfähet GOtt mit alle seinem Gutt
Wann es sich gegen jhm wie eine Ros' aufthut.

 88. Es muß Gecreutzigt seyn. 
Freund wer in jener Welt wil lauter Rosen brechen
Den müssen vor allhier die Dornen gnugsam stechen.

 89. Die Schönheit. 
Die Schönheit lieb' ich sehr: doch nenn ich sie kaum schön
Jm fall' ich sie nicht stätts seh' untern Dornen stehn.

Et il y a aussi peut-être un lien avec les Lys des champs chez Jésus dans le Sermon sur la Montagne, où le beau "Lys dans la vallée" n'est plus l'objet d'amour du Cantique des Cantiques (la Reine de Saba de Salomon) mais la créature qui s'abandonne à Dieu et dépasse le souci de soi, des biens matériel mais même de son propre corps : elle est au-delà de tout effort, de tout labeur mais ses pétales dépassent déjà les richesses des soieries, Eve ou fleur pré-lapsaire du Jardin, délivrée à la fois de la sueur du front et de ces vêtements extérieurs.

Καταμάθετε τὰ κρίνα τοῦ ἀγροῦ, πῶς αὐξάνει· οὐ κοπιᾷ, οὐδὲ νήθει·(Mathieu 6: 28) ou bien  κατανοήσατε τὰ κρίνα πῶς αὐξάνει· οὐ κοπιᾷ οὐδὲ νήθει·(Luc 12: 27).

"Considérez les lys des champs, comment ils poussent, ils ne travaillent ni ne tissent."

Dans ce passage du Sermon sur la Montagne, l'idée n'est donc pas que le Lys est sans "pourquoi" mais qu'il peut se fier à une donation gratuite et désintéressée. Jésus vient de dire qu'il faut (1) donner sans espérer en tirer un intérêt, (2) prier sans manifester extérieurement sa dévotion car Dieu sait déjà tout et donc aussi notre désir et si nous sommes ou pas sincères, (3) critiquer les possessions extérieures, (4) dépasser le souci de soi. (C'est pourquoi Angelus dit que la "Rose n'a pas d'attention pour elle-même"). En un sens, le Péché originel et la sortie du Jardin d'innocence sont donc aussi dans le mysticisme chrétien, depuis au moins le Gnosticisme, le fait que la connaissance avait donné une scission de l'apparence et de la réalité, ou de la pensée et de l'être ("la Rose ne demande pas si on la voit").

vendredi 16 janvier 2015

Nocturnes


Deux poèmes de Jules Supervielle extraits de La Fable du monde (1938) :

Quand dorment les soleils sous nos humbles manteaux
Dans l'univers obscur qui forme notre corps,
Les nerfs qui voient en nous ce que nos yeux ignorent
Nous précèdent au fond de notre chair plus lente,
Ils peuplent nos lointains de leurs herbes luisantes
Arrachant à la chair de tremblantes aurores.

C'est le monde où l'espace est fait de notre sang.
Des oiseaux teints de rouge et toujours renaissants
Ont du mal à voler près du cœur qui les mène
Et ne peuvent s'en éloigner qu'en périssant
Car c'est en nous que sont les plus cruelles plaines
Où l'on périt de soif près de fausses Fontaines.

Et nous allons ainsi, parmi les autres hommes,
Les uns parlant parfois à l'oreille des autres.


 Encore frissonnant
 Sous la peau des ténèbres
 Tous les matins je dois
 Recomposer un homme
 Avec tout ce mélange
 De mes jours précédents
 Et le peu qui me reste
 De mes jours à venir.

 Me voici tout entier,
 Je vais vers la fenêtre.
 Lumière de ce jour,
 Je viens du fond des temps,
 Respecte avec douceur
 Mes minutes obscures,
 Épargne encore un peu
 Ce que j’ai de nocturne,
 D’étoilé en dedans
 Et de prêt à mourir
 Sous le soleil montant
 Qui ne sait que grandir.

lundi 17 septembre 2012

Steppenkatze


Hermann Hesse.

Avec un chat.



Via Celebrity Pu$$y.

lundi 2 janvier 2012

Le Renard et le Masque



Kant, dans la Métaphysique des Moeurs a cette curieuse comparaison : "Une science seulement empirique du droit, comme la tête de bois de la fable de Phèdre, est une tête qui peut être belle ; mais il n'y a qu'un mal : elle n'a point de cerveau" (Introduction, B, Pléiade III, p. 478, AK VI 230).

La fable est déjà dans Esope mais chez Phèdre, c'est Le Renard s'adressant au Masque tragique(I, 7 Vulpis ad Personam Tragicam) :

Un Renard vit par hasard un masque de tragédie :
« Quelle figure ! dit-il, mais elle n'a point de cervelle. »
Ceci peut être dit de ceux pour qui la fortune a concédé honneur et gloire, mais enlevé le sens commun.



Chez Esope, il n'y avait qu'une opposition de l'apparence et de la prudence. Chez Phèdre, cela devient plus social avec l'opposition des honneurs et de ce "sens commun".

La Fontaine en a donné aussi une version, "Le Renard et le Buste" (IV, 14), qui insiste plus encore sur cette dimension sociale en parlant des "Grands" mais ne cite qu'au début la métaphore du jeu de tragédien, avec une statue à la place du masque.

Les Grands, pour la plupart, sont masques de théâtre;
Leur apparence impose au vulgaire idolâtre.
L'Âne n'en sait juger que par ce qu'il en voit :
Le Renard, au contraire, à fond les examine,
Les tourne de tout sens ; et, quand il s'aperçoit
          Que leur fait n'est que bonne mine,
Il leur applique un mot qu'un Buste de héros
          Lui fit dire fort à propos.
C'était un Buste creux, et plus grand que nature.
Le Renard, en louant l'effort de la sculpture:
«Belle tête, dit-il, mais de cervelle point.»
Combien de grands Seigneurs sont Bustes en ce point !

mardi 10 mars 2009

O schwöre nicht und küsse nur



Heinrich Heine, Lyrisches Intermezzo, 1823, XIII :

O schwöre nicht und küsse nur,

Ich glaube keinem Weiberschwur!

Dein Wort ist süß, doch süßer ist

Der Kuß, den ich dir abgeküßt!

Den hab ich, und dran glaub ich auch,

Das Wort ist eitel Dunst und Hauch.



*



O schwöre, Liebchen, immerfort,

Ich glaube dir aufs bloße Wort!

An deinen Busen sink ich hin,

Und glaube, daß ich selig bin;

Ich glaube, Liebchen, ewiglich,

Und noch viel länger, liebst du mich.

Traduction Beltjens rimée et Nerval