jeudi 2 juillet 2026

Juanalberto Maître de l'Univers Volume 7/8

Bd de Roosevelt, Editions du Canard. Voir vol. 4 (février 2023) ; vol. 5 (février 2024), vol. 6 (mars 2025)

Roosevelt a réussi à tenir ce rythme annuel depuis 2020. Ce volume 7 correspond aux pages 361-420 du cycle, qui fera 480 pages au total en 2027. Dans les albums précédents, la Table de Vénus suivait un découpage en 7, L'Horloge faisait référence au XII et CE était en XIII volumes (voir son interview sur sa numérologie). 8 albums d'une longueur d'un album de Tintin mais comme le dit le dos de couverture, on arrive bientôt à la sortie du rêve et c'est une sortie qui peut être une apocalypse brutale. 

 

Pour ceux qui n'ont pas lu les albums précédents : Juanalberto le Canard esthète est devenu le Créateur d'un Univers. Il a créé de nombreuses planètes, espèces et civilisations mais malgré ses tentatives d'avoir un univers harmonieux, les choses ne se passent pas comme prévu. Le peuple des Ethérés, intellectuel, est devenu si imbu de leur volonté de puissance, de leur ascétisme puritain et nihiliste qu'ils veulent opprimer les chairs et faire régner une forme de totalitarisme. Et surtout, la plupart des peuples semblent avoir refoulé toute oeuvre d'art et perdu son sens. Juanalberto vit l'amour avec une femme, Victoria, mais il n'a aucun souvenir de l'avoir créée. Cyprisse l'Hédoniste métamorphe tombe amoureuse d'Andrea, une Ange plutôt fémine, et change de sexe. Limérius le Lapin blanc a retrouvé une autre "Alice" à l'enfance traumatisée. Kapch l'Inhibiteur photonique, qui a déjà éliminé sa maîtresse et dictatrice, vient se débarrasser de plusieurs éléments subsistants dans ses complots. Les peuples des Evolutionnaires Aléatoires et des Inhiphots disent tous les deux avoir un "Espion" auprès du Dieu-Canard Créateur. 


 

Ce 7e album, s'il est vraiment la sortie du rêve, est de loin le plus horrible et violent, avec plusieurs meurtres et viols, ce qui détonne avec les aspects plus sereins de certaines scènes de dialogues. 

Ainsi, le personnage d'Ian l'Inhibiteur Photonique, que je voyais comme une figure représentant ici la Ligne Claire en bandes-dessinées, certes un peu "refoulée" mais globalement neutre se révèle ici comme le Père Pervers, un monstre du Surmoi sadique, dominateur, incestueux, violeur. Je n'avais pas du tout compris dans la scène du cauchemar du Volume 6 quand Limerius fait sortir Louise Carole d'Ian que Ian était littéralement le père de la nouvelle Alice et que Victoria était sa mère. Pourtant, Victoria en "Reine de Cœurs" (pardon "Reine de Coupes" dans le Tarot) est censée être castratrice alors que cela ne semblait pas vraiment être le cas de la compagne du Créateur (même si elle avait effectivement dit "Coupez-lui la tête" lors de sa première apparition). 


 

Le thème de l'inceste ou celui du parricide venue de la psychanalyse est un peu compliqué par son aspect mythologique ou "cosmologique". En effet, Juanalberto avait expliqué dans le volume 4 le mythe de la Trinité (p. 199 / p. 207) : (1) le Temps, (2) "Elle", la Shakti, la Vie, fille du Temps qui veut épouser son Père et (3) Sa Soeur Aînée, "Celle qu'on ne nomme pas", l'Entropie, qui veut tuer le Père (sans oublier des deux surveillants spectres de ces deux forces, les Dupond et Dupont, Paul (Teurgaïste) & Hector (Plasme). 

Contrairement au Yin et le Yang, "Elle" créatrice et imaginative est féminine alors que l'Aînée destructrice est décrite comme plus masculine, mais aussi comme un élément inévitable qu'on ne peut refouler de la créativité. Comme le Temps, il faut savoir tuer ses émanations et il faut savoir ensuite les laisser partir et scinder l'unité originelle. 

"Elle" est certes apparue sous la forme du Bibliothécaire Borgésien dans le Volume 2 (p. 85-89 - il avait déjà été confirmé que c'était elle p. 111). Syprisse semble d'habitude plus liée à "Elle" qu'à l'Aînée mais cette dernière avait pourtant pris sa forme, bien être au moins en partie une de ses avatars, ce qui ferait de Victoria la Mère de l'Entropie dans la relation amoureuse avec Juanalberto. 


 

Puis arrive une seconde figure de la création, le Créateur du Créateur. Je ne révèlerai pas son identité mais les hypothèses que j'avais données sur la fin du volume 6 ont été infirmées, j'avais complètement oublié et sous-estimé ce personnage, qui doit faire plus référence à Héraclite ou Nietzsche qu'à la figure christique. 

Juanlberto Maître de l'Univers paraît souvent être un complément plus accessible à l'autre série CE, avec le même thème d'Alice (mais le Canard y apparaissait seulement en passant). La référence constante à l'écrivaine "Isabelle Dolbiac" (Diabolique) vient aussi de cette série. Mais Juanalberto Maître de l'Univers a un côté comics délirant à la Moebius ou Caza qui le rend plus directement agréable. 

Roosevelt utilise souvent ces mêmes personnages, de Ian, Victoria et Juanalberto dans ses autres albums mais ils n'ont pas toujours la même fonction (un peu comme certains auteurs de manga qui utilisent leurs personnages comme des "acteurs" qui changent de rôle). Cela pourrait donner l'impression que nous sommes dans une seule série unique commencée au moins depuis l'Horloge (2000). 

Ce pénultième album répond à plusieurs énigmes et la construction des révélations crée ici le même plaisir à la relecture que ce qu'arrive à faire Andreas Martens dans ses BD : un personnage vu dans une case plusieurs volumes avant et dont on comprend le sens seulement 300 pages après. C'est peut-être ce qui est le plus nouveau dans les jeux de cette bd par rapport à la structure plus obsessionnelle par rimes et allusions des autres séries de José Roosevelt. 

Je ne suis pas toujours amateur d'un discours édifiant où l'Art semble avant tout à viser son auto-valorisation comme éloge de l'Art et Roosevelt adore depuis longtemps reprendre ce thème de Fahrenheit 451 où les personnages prennent conscience de la révélation artistique à partir même de sa disparition ou de son interdiction. 

Roosevelt est fondamentalement un Romantique au sens philosophique et pas seulement un Surréaliste et Juanalberto ne cesse de répéter la thèse fondamentalement romantique que l'art devrait pouvoir remplacer toute philosophie car l'art serait moins directement lié à une volonté de puissance cachée. Je ne suis pas vraiment convaincu philosophiquement par ce néo-Romantisme : l'art peut être dialogique, ouvert, pluriel, mais je ne crois pas qu'il échappe à toute volonté de puissance et c'est peut-être même un reste de puritanisme ascétique que de le croire. De même qu'il n'est pas certain que la spiritualité magique de la littérature va nous délivrer d'une idéologie mortifère des sciences de la technologie et du capitalisme. 

Heureusement, l'humour vient alléger son discours esthétique un peu démonstratif : Carl Barks plus que Bradbury. 

Mais un des aspects qui rend la narration de BD plus plaisante que les fables antérieures est que la catharsis sexuelle est plus nettement assumée (depuis la série CE). La série se veut aussi un commentaire sur de nombreux types de BD érotiques, que ce soit l'étreinte extraterrestre du "prygnaf" qui fait penser à du shokushu zeme ou le fait que Syprisse devienne une futanari erecta de manga, ou Louise Carole qui reprend Little Ego de Vittorio Giardino. 

Mais je suis curieux de voir ce que les révélations sur les violences d'un personnage vont donner ensuite. Le Canard Juanalberto en "Maître" représentait le respect du libre-arbitre et sa relation avec Victoria était une allégorie sur la possibilité même de l'amour et de la liberté, alors qu'ici la violence de Ian rappelle l'asymétrie phallocratique qui n'était pas toujours aussi thématisée auparavant. 

La question politique est toujours écartée derrière la question esthétique (si ce n'est pour dire que les Pouvoirs vont instrumentaliser les imaginaires et faire croire à la liberté pour mieux l'étouffer). Mais cette question de l'amour et du respect de la liberté peut aussi être une question politique, y compris dans l'imagerie érotique. 

(les illustrations viennent de cet article mais je n'y ai pas mis celles qui divulguent qui est le Créateur du Créateur).  

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