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jeudi 2 juillet 2026

Juanalberto Maître de l'Univers Volume 7/8

Bd de Roosevelt, Editions du Canard. Voir vol. 4 (février 2023) ; vol. 5 (février 2024), vol. 6 (mars 2025)

Roosevelt a réussi à tenir ce rythme annuel depuis 2020. Ce volume 7 correspond aux pages 361-420 du cycle, qui fera 480 pages au total en 2027. Dans les albums précédents, la Table de Vénus suivait un découpage en 7, L'Horloge faisait référence au XII et CE était en XIII volumes (voir son interview sur sa numérologie). 8 albums d'une longueur d'un album de Tintin mais comme le dit le dos de couverture, on arrive bientôt à la sortie du rêve et c'est une sortie qui peut être une apocalypse brutale. 

 

Pour ceux qui n'ont pas lu les albums précédents : Juanalberto le Canard esthète est devenu le Créateur d'un Univers. Il a créé de nombreuses planètes, espèces et civilisations mais malgré ses tentatives d'avoir un univers harmonieux, les choses ne se passent pas comme prévu. Le peuple des Ethérés, intellectuel, est devenu si imbu de leur volonté de puissance, de leur ascétisme puritain et nihiliste qu'ils veulent opprimer les chairs et faire régner une forme de totalitarisme. Et surtout, la plupart des peuples semblent avoir refoulé toute oeuvre d'art et perdu son sens. Juanalberto vit l'amour avec une femme, Victoria, mais il n'a aucun souvenir de l'avoir créée, un des indices que le Créateur n'a pas tout créé et qu'il y a des éléments externes dans sa création. Cyprisse l'Hédoniste métamorphe tombe amoureuse d'Andrea, une Ange plutôt fémine, et change de sexe. Limérius le Lapin blanc a retrouvé une autre "Alice" à l'enfance traumatisée. Kapch l'Inhibiteur photonique, qui a déjà éliminé sa maîtresse et dictatrice, vient se débarrasser de plusieurs éléments subsistants dans ses complots. Les peuples des Evolutionnaires Aléatoires et des Inhiphots disent tous les deux avoir un "Espion" auprès du Dieu-Canard Créateur. Le Canard attend alors l'arrivée de son propre Créateur. 


 

Ce 7e album, s'il est vraiment la sortie du rêve, est de loin le plus horrible et violent, avec plusieurs meurtres et viols, ce qui détonne avec les aspects plus sereins de certaines scènes de dialogues. 

Ainsi, le personnage d'Ian l'Inhibiteur Photonique, que je voyais comme une figure représentant ici la Ligne Claire en bandes-dessinées, certes un peu "refoulée" mais globalement moralement "neutre", se révèle ici comme le Père Pervers, un monstre du Surmoi sadique, dominateur, incestueux, violeur. Je n'avais pas du tout compris dans la scène du cauchemar du Volume 6 quand Limerius fait sortir Louise Carole d'Ian que Ian était littéralement le père de la nouvelle Alice et que Victoria était sa mère. Pourtant, Victoria en "Reine de Cœurs" (pardon "Reine de Coupes" dans le Tarot) est censée être castratrice alors que cela ne semblait pas vraiment être le cas de la compagne du Créateur (même si elle avait effectivement dit "Coupez-lui la tête" lors de sa première apparition). 


 

Le thème de l'inceste ou celui du parricide venue de la psychanalyse est un peu compliqué par son aspect mythologique ou "cosmologique". En effet, Juanalberto avait expliqué dans le volume 4 son mythe de la Trinité (p. 199 / p. 207) : (1) le Temps, (2) "Elle", la Shakti, la Vie, fille du Temps qui veut épouser son Père et (3) Sa Soeur Aînée, "Celle qu'on ne nomme pas", l'Entropie, qui veut tuer le Père (sans oublier des deux surveillants spectres de ces deux forces, les Dupond et Dupont, Paul (Teurgaïste) & Hector (Plasme). 

Contrairement au Yin et le Yang, "Elle" créatrice et imaginative est féminine alors que l'Aînée destructrice est décrite comme plus masculine, mais aussi comme un élément inévitable qu'on ne peut refouler de la créativité. Comme le Temps, il faut savoir tuer ses émanations et il faut savoir ensuite les laisser partir et scinder l'unité originelle. 

"Elle" est certes apparue sous la forme du Bibliothécaire Borgésien dans le Volume 2 (p. 85-89 - il avait déjà été confirmé que c'était elle p. 111). Syprisse semble d'habitude plus liée à "Elle" qu'à l'Aînée mais cette dernière avait pourtant pris sa forme, bien être au moins en partie une de ses avatars, ce qui ferait de Victoria la Mère de l'Entropie dans la relation amoureuse avec Juanalberto. 


 

Puis arrive une seconde figure de la création, le Créateur du Créateur. Je ne révèlerai pas son identité mais les hypothèses que j'avais données sur la fin du volume 6 ont été infirmées, j'avais complètement oublié et sous-estimé ce personnage, qui doit faire plus référence à Héraclite ou Nietzsche qu'à la figure christique. Ce Créateur-là aussi a une maîtresse comme Juanalberto a Victoria.  

Juanlberto Maître de l'Univers paraît souvent être un complément plus accessible à l'autre série CE, avec le même thème d'Alice (mais le Canard y apparaissait seulement en passant). La référence constante à l'écrivaine "Isabelle Dolbiac" (Diabolique) vient aussi de cette série. Mais Juanalberto Maître de l'Univers a un côté comics délirant à la Moebius ou Caza qui le rend plus directement agréable. 

Roosevelt utilise souvent ces mêmes personnages, de Ian, Victoria et Juanalberto dans ses autres albums mais ils n'ont pas toujours la même fonction (un peu comme certains auteurs de manga qui utilisent leurs personnages comme des "acteurs" qui changent de rôle). Cela pourrait donner l'impression que nous sommes dans une seule série unique commencée au moins depuis l'Horloge (2000). 

Ce pénultième album répond à plusieurs énigmes et la construction des révélations crée ici le même plaisir à la relecture que ce qu'arrive à faire Andreas Martens dans ses BD : un personnage vu dans une case plusieurs volumes avant et dont on comprend le sens seulement 300 pages après (comme un des marchands du Marché aux Merveilles). Cette construction plus élaborée est peut-être ce qui est le plus nouveau dans les jeux de cette bd par rapport à la structure plus onirique ou obsessionnelle par rimes et allusions des autres séries de José Roosevelt. 

Je ne suis pas toujours amateur d'un discours édifiant où l'Art semble avant tout à viser son auto-valorisation comme éloge de l'Art et Roosevelt adore depuis longtemps reprendre ce thème de Fahrenheit 451 où les personnages prennent conscience de la révélation artistique à partir même de sa disparition ou de son interdiction. 

Roosevelt est un Romantique au sens philosophique et pas seulement un Surréaliste et Juanalberto ne cesse de répéter la thèse fondamentalement romantique que l'art devrait pouvoir remplacer toute philosophie car l'art serait moins directement lié à une volonté de puissance cachée. Je ne suis pas vraiment convaincu philosophiquement par ce néo-Romantisme : l'art peut être dialogique, ouvert, pluriel, mais je ne crois pas qu'il échappe à toute volonté de puissance et c'est peut-être même un reste de puritanisme ascétique que de le croire. De même qu'il n'est pas certain que la spiritualité magique de la littérature va nous délivrer d'une idéologie mortifère des sciences de la technologie et du capitalisme. 

Heureusement, l'humour vient alléger son discours esthétique un peu démonstratif : Carl Barks plus que Bradbury. 

Mais un des aspects qui rend la narration de BD plus plaisante que les fables antérieures est que la catharsis sexuelle est plus nettement assumée (depuis la série CE). La série se veut aussi un commentaire sur de nombreux types de BD érotiques, que ce soit l'étreinte extraterrestre du "prygnaf" qui fait penser à du shokushu zeme ou le fait que Syprisse devienne une futanari erecta de manga, ou Louise Carole qui reprend Little Ego de Vittorio Giardino. 

Mais je suis curieux de voir ce que les révélations sur les violences d'un personnage vont donner ensuite. Le Canard Juanalberto en "Maître" représentait le respect du libre-arbitre et sa relation avec Victoria était une allégorie sur la possibilité même de l'amour et de la liberté, alors qu'ici la violence de Ian rappelle l'asymétrie phallocratique qui n'était pas toujours aussi thématisée auparavant. 

La question politique est toujours écartée derrière la question esthétique (si ce n'est pour dire que les Pouvoirs vont instrumentaliser les imaginaires et faire croire à la liberté pour mieux l'étouffer). Mais cette question de l'amour et du respect de la liberté peut aussi être une question politique, y compris dans l'imagerie érotique. 

(les illustrations viennent de cet article mais je n'y ai pas mis celles qui divulguent qui est le Créateur du Créateur).  

lundi 3 novembre 2025

Quelques bd de Fiction spéculative lues aux Utopiales

1 Ether d'Etienne Chaize (prix BD 2024), superbe objet grand format de paysages et de lumières, presque entièrement en plan très large, avec très peu de textes, une épopée sans héros, sans individualités très définies avec un groupe d'une vingtaine de personnages. 

2 Le grand vide de Léa Murawiec (au même éditeur que le précédent) : dessins parfois abstraits ou cartoony et très dynamiques dans une ville complètement recouverte de signatures, de logos, d'innombrables Noms propres (les gens meurent s'il n'y a pas assez de personnes qui pensent à leur Nom et tous ne cessent donc d'afficher leur Nom). Une inquiétante étrangeté mais la fin sur la possibilité de sortir de cette prison de l'amour-propre, du narcissisme mortifère ou du spectaculaire déshumanisant reste évasive. De nombreuses séries (comme les séries de SF de Zep, je pense à Ce que nous sommes, 2022) se terminent par ce rêve non-abouti de déconnexion, de retour à une nature pure. 

3 Sol-13 d'après Julia Verlanger. Un planet opera où il n'y a aucune bonne solution entre les indigènes aliens qui asservissent (pour survivre) les colons humains redevenus primitifs ou le choix des protagonistes de massacrer les aliens. L'humeur est donc sombre dans la guerre pour la survie. Je n'ai pas lu le roman de Verlanger et je ne sais si les renvois à d'autres planètes de la série ("les Planètes orphelines") étaient déjà dans l'histoire future qui reliait ses livres (réédités dans le volume 3 de l'intégrale Verlanger aux éditions Bragelonne, Dans les mondes barbares).  

4 Fannie la Renoueuse (2024, 200 p) dans Les contes de la Pieuvre. 4e volume de cette série complexe par Gess (créée en 2017). Une touche d'Adèle Blanc-sec mais avec plus d'uchronie, des dieux, des immortels et des super-pouvoirs dans le Paris de 1898. 

5 Le champ des possibles, bd de SF intimiste sur un triangle amoureux (elle aime son mari IRL mais vit en même temps par un implant neural avec son amant dans le cyberespace virtuel). Dessins évocateurs et chaleureux d'Anaïs Bernabé mais je n'ai pas pu m'attacher aux personnages du mari luddite (l'artisan bio) ou de l'amant technophile (l'ingénieur muskoïde). Dommage. 

mercredi 30 juillet 2025

Loco Luke dans l'univers DC ?

 Luc le Fou

Jack A. Warren (1886-1955) était un dessinateur qui créa en 1935 (New Fun Comics n°1, chez National Periodicals, un ancêtre de DC Comics) une série de western humoristique appelée Loco Luke, un jeune cowboy dessiné dans un style cartoony. Après 4 numéros, la série de Loco Luke et son cheval Charley devint un comic strip dans les pages de journaux (1935-1936) et fut repris dans Popular Comics (Dell) en 1938 puis dans Blue Bolt (Novelty). 

 

Il est brun dans sa première apparition et dans la plupart des strips en noir & blanc, avec la même houppe que Lucky Luke mais ses cheveux sont parfois colorés blonds ou roux par la suite dans les versions colorisées. Le très grand chapeau n'a rien à voir avec celui de Lucky Luke. On remarque que les couleurs de son costume sont similaires par la suite, veste noire et chemise jaune (ce qui réfuterait la théorie que Morris aurait pris les couleurs du drapeau belge). Il est plus dessiné comme un enfant dans les apparitions ultérieures et avec un visage toujours plus rond que Lucky Luke. Son cheval Charley-Horse n'a pas l'air de parler. 



En 1939, Loco Luke fut même traduit en français dans l'hebdomadaire L'As (n°127-135), comme l'indique le blog L'eusses-tu cru ?. 


 

Luc le Chanceux


Maurice De Bevere (Morris, 1923-2001) a dit au collectionneur Pierre Vankeer qui lui avait fait découvrir Loco Luke qu'il n'en avait jamais entendu parler quand il créa Lucky Luke et que les ressemblances n'étaient que des coïncidences. Il commença Lucky Luke avec l'histoire Arizona 1880, dans l'édition française de l'hebdomadaire Spirou 443 (10 octobre 1946 - republié en album en 1951 : certaines histoires étaient différentes comme substituts, à cause de droits sur les traductions de certains comics américains comme Little Orphan Annie). Lucky Luke de Morris fit officiellement son début dans l'édition belge quelques mois plus tard dans Spirou n°478 (12 juin 1947). Dans sa seconde apparition, il a une chemise à carreaux. 


Morris et Pierre Vankeer ont dans Spirou de 1964 à 1967 créé une rubrique "Le Neuvième Art" (qui semble même avoir été la première apparition de cette expression). Ils y ont parlé deux fois de Loco Luke, une première fois dans Spirou n°1490 (3 novembre 1966, album 103) et avec un extrait traduit plus long dans le n°1500 (12 janvier 1967, album 104). 

 

Loco Luke sur Terre-2


DC Comics considère toujours ce qu'ils ont publié dans leurs titres comme une partie de leur Multivers, ce qui explique que Loco Luke soit dans la base de données comme habitant sur Terre-2, le monde des héros de l'Âge d'Or. De là à dire que l'archétype de Lucky Luke pourrait partager des aventures avec la Justice Society, il n'y a qu'un pas... 

Dans une variante de la couverture de la New History of the DC Universe n°1 par Scott Knoblish, on voit notamment ces personnages du Golden Age : 

 


 Dans un des détails en bas à la gauche de l'image, on y voit notre Loco Luke, reconnaissable par son grand chapeau (et c'est bien confirmé par le dessinateur) :  


 Dans ce détail, Loco Luke est juste derrière le détective Slam Bradley, qui fut traduit dans Spirou à ses début en même temps que Superman. 

Ossa sur Pélion 

En passant à un hors sujet pendant que je parle de cette couverture, l'Ours et le Manchot (à côté de l'aviateur Hop Harrigan et de Little Linda) s'appellent "Ossa & Pelion" et ils parurent aussi dans le même titre New Fun Comics dès 1935. Pour utiliser une telle référence ("entasser Pélion sur Ossa", imponere Pelio Ossam, Virgile, Géorgiques, I, vers 281), John Lindermayer devait avoir une culture classique. Dommage que les gags ne soient pas très drôle et que la mise en couleurs (à partir du n°3) ne garda pas l'idée qu'Ossa devrait être un ours blanc s'ils vivaient tous les deux dans l'Arctique.  


 

dimanche 13 avril 2025

Juanalberto Maître de l'Univers Volume 6

Bd de Roosevelt, Editions du Canard. Voir vol. 4 (février 2023) ; vol. 5 (février 2024)

On arrive aux pages 301-360 de ce cycle de Roosevelt, les 3/4 sur ce qui devrait en faire 480 pages,

 

Les pages 301-337 sont un exercice de style de bd muette (ou d'images "avec le silence en plus", où les phylactères débordent invisibles hors des cases). Les Anges androgynes sont censés être des messagers immédiats de communication transparente de l'esprit au-delà de tout symbole (Summa Theologica, Ia Quaestio 107) et il faut à nouveau repasser par un rituel avec l'organe désirant Prygnaf pour restaurer la communication. Cette longue pause redonne une vibration nouvelle au récit comme il n'y a plus que des images à interpréter. 

Le volume 5 s'était arrêté dans ce qui semblait être un crépuscule divin, l'effondrement de l'Univers où Vi, l'amante-muse de Juanalberto, semblait détruite par le retour de l'Entropie. 

Ian l'Inhiphot (qui était aussi le chaste Tintin représentant le refoulement ou l'ascétisme dans le graphisme) sauve l'Ange Andrea grâce aux machines de Krapch (poursuivi par sa culpabilité, comme il a tué son amante). Ian s'enfuit en ayant repris le téléporteur. La scène de Révélation devient de plus en plus onirique ou fantasmatique, dans des cieux qui tiennent de Jérôme Bosch ou de Claude Ponti. Ian, complètement rené dans l'expérience par la Machine-Monstre des Inhibiteurs Photoniques (les Lumières devenues Obscurantistes), trouve l'annonce de la mort de Vi dans le corps du Monstre. Limerius sauve Louise Carole (la Nouvelle Alice) en l'extrayant du corps de Ian, et ils s'enfuient ensemble dans un Lit extrait de Little Nemo (Juanalberto ayant déjà emprunté le même univers de Winsor McKay dans sa série Little Juan in Sloganland qui a été reprise dans Halbran). 

Ian revoit alors celle qui apparaît comme la nymphe polymorphe Syprisse (mais qui est ici un avatar de l'Aînée, l'Entropie) et Ian dit être prêt à se sacrifier pour Vi (qui serait probablement aussi un avatar de la Cadette, le pendant créateur de l'Aînée). L'Entropie est aidée par les deux Spectres, Ectoplasme & Poltergeist du volume 3 : ils sont ici entièrement castrateurs, alors qu'ils semblaient bien moins négatifs auparavant.

 


Victoria dit que son identité confuse (Muse de Juanalberto qui ne se souvient de rien sinon d'avoir toujours été avec lui) se confond avec celle d'Ian, en un nouvel hermaphroditisme (après Andréa et Syprisse). Peut-être qu'on peut aussi retrouver une sorte de trinité où Ian est l'Esprit comme Intellect et Vi l'Âme de Juanalberto, ce dernier étant l'élan de créativité qui circule entre les mondes. Plusieurs passages ancrent aussi Vi avec l'autre série phare de Roosevelt, CE).

Juanalberto dit pouvoir enfin revoir son propre Créateur qui aura l'apparence d'une de ses créatures. J'aurais parié que ce serait soit Ian soit Vi mais cela aurait été trop prévisible. Le Gastéropode alchimiste-astronome Loïk Yarbave (Yaldabaoth ?) est un dessinateur dans le volume précédent et cela en fait un bon candidat pour être le Créateur. Ou alors un des Naturels, qui ont l'air d'être les plus apaisés et sereins de toutes les créatures de l'Univers de Juanalberto ? 

Halbran : 

l'art, l'amour et l'amertume

Roosevelt a aussi réédité un recueil de plusieurs séries publiées dans son fanzine, Halbran que j'aime bien comme une sorte d'arrière-monde ou de pré-histoire de Juanalberto. Un halbran (ou albran, hallebrand, alebran) signifie "jeune canard sauvage de l'année". Ce n'est pas toujours le même "Juanalberto" ou les mêmes Ian et Vi qui apparaissent dans ses autres bd mais des variations. 

 

Le défaut est que la mise en abyme de la bd paraît plus amère et ce n'est pas un hasard si Juanalberto tente plusieurs fois de se suicider. Heureusement, dans un moment touchant, le personnage de l'auteur dit aussi qu'il restera un auteur de bd mineur parce qu'il a assez d'amour dans sa vie pour ne pas être consumé que par son amour de la bd. 

L'amertume paraît une émotion triste un peu curieuse dans des comédies, même quand Roosevelt essaye d'alléger la satire par des pastiches de plusieurs auteurs (parodies de Zep, Barks, Trondheim ou de Frank Miller et même création d'un style différent quand il crée une autre personnalité, "Otto" créateur de Canar & Pinpin). Un des personnages d'auteurs dit lui-même qu'il craint de s'être trop laissé prendre à "l'esprit de sérieux". Cela donne parfois un côté un peu "sentencieux" car Roosevelt est un théoricien. 

Roosevelt s'est vu comme exclu depuis sa formation de peintre en surréaliste tardif Dalíesque. Il avait un besoin de penser son isolement dans l'art néo-figuratif mais sa solution, son bricolage philosophique a été un Platonisme d'une ars perennis alors que toute notre esthétique moderne depuis deux cents ans est passée à la valeur centrale de l'historicité. Même quand on partage son ironie contre une partie de l'art-contemporain, on peut trouver cette stratégie de rejet peu productive comme position de repli (un peu comme la croisade contre "l'A.C." de l'ex-gauchiste devenu réactionnaire souverainiste K. Mavrakis, par exemple).

Son sentiment d'exclusion en peinture s'est retrouvé aussi en bd et il semblait penser que c'était par la bd que la beauté plastique pouvait mieux se déplacer que dans l'art contemporain des galeries. Sa référence n'était plus le surréalisme de Dalí mais l'inventivité du début de la bd adulte, les années 1960-1970. Roosevelt est souvent dans une nostalgie qui veut demeurer dans un entre-deux. L'entre-deux est entre une forme lisse ou accessible et un traitement ironique et qui laisse affleurer un cauchemar. Un des éditeurs lui demande pourquoi il ne fait pas plutôt de la bd pour enfants et il l'exclut comme malgré lui. Comme toute une partie de la bd, il ne sera jamais ni pour enfants ni pour la bd adulte reconnue aujourd'hui, trop innocent et trop pervers. Il est entre les références de son enfance, des comics de Carl Barks, Jack Kirby, John Buscema, de fumetti de Pratt ou Sergio Toppi et l'érotisme de Metal Hurlant, entre la récupération d'un style mainstream et le goût avant-gardiste pour les marges. Halbran a une histoire borgésienne où un des auteurs s'approprie directement l'oeuvre de Moebius comme Pierre Ménard avec Cervantès.

 

Halbran ne peut donc pas éviter une impression de règlement de comptes dans le milieu de la bd, notamment dans la série sur le Festival d'Angoulême (Dessinator II, qui est pourtant l'un des plus drôles) avec sa rivalité contre Lewis Trondheim (ici, "Troncdarbre"). Trondheim, symbole d'un énorme succès sorti de la bd indépendante, Grand Prix à Angoulême, avait d'ailleurs accepté de faire une illustration pour Halbran (voir sur la page du fanzine). 

Roosevelt sait qu'il dessine mieux que Trondheim mais cela ne le console pas entièrement et tous les passages contre la recherche de la Gloire paraissent parfois des Raisins Trop Verts. Il reconnaît certes des qualités d'ingéniosité, de rigueur ou d'honnêteté intellectuelle à son rival, tout en affirmant en sous-entendu que c'est lui qui saurait mieux capter l'énergie "barksiste" que tout Lapinot. Malgré tous les éloges récurrents à Carl Barks, Juanalberto me fait plus penser à Howard the Duck de Steve Gerber (qu'on voit d'ailleurs passer à un moment et qui fait un clin d'oeil à Vi), avec la même ironie déçue contre le mainstream que Gerber. 

Roosevelt est un auteur indépendant qui a créé sa propre maison d'édition, les Editions du Canard, et une grande partie de Halbran évoque son ressentiment contre les éditeurs, les auteurs les plus populaires ou le milieu des fans. Les difficultés et l'audace de l'auto-édition peuvent-elles éviter ce risque de l'amertume ?

Politiquement, la bd renvoie souvent dos à dos le totalitarisme communiste et le matérialisme capitaliste comme deux formes d'ascétismes opposés mais malgré quelques plaisanteries contre le mysticisme facile à la Jodorowsky, les éloges romantiques de la valeur subversive de l'art reviennent comme malgré lui vers une nostalgie du sacré, vers le refuge de la catégorie du "Spirituel". Juanalberto Maître de l'Univers me paraît réussir à concilier ce romantisme (l'Artiste comme Dieu) de manière plus drôle, subtile et équilibrée que les premières histoires.

vendredi 28 février 2025

Voyages dans le temps dans Spirou (5)

Sin Glas : Surgi du Futur (1982)

Thias m'avait appris l'existence de Sin Glas, une bd de science fiction qui n'eut qu'une histoire par Bosse & Darasse dans Spirou n°2317-2330 (1982). 

Sin-Glas est un ethnologue du sixième millénaire qui ressemble un peu à Valérian et qui étudie les colonies humaines qui se sont dispersées depuis la "catastrophe" du 34e siècle, environ deux mille ans avant. 

Il pilote le North-Tramp, vaisseau spatio-temporel avec un droïd nommé Or-Ter et un pilote dauphin intelligent nommé Dalmus WH-1. Il trouve une énorme épave de plusieurs kilomètres, qui a déjà été subi d'autres tentatives de pillages, le Shin Wasa Thai.

 

Il rencontre Sakuragi, un cyborg Waraï qui attend en stase depuis deux mille ans dans l'épave. Sakuragi lui dit que Sin Glas les avait sauvés contre les Pirates Lomars en 3337 (le vaisseau appartenait à une énorme flotte de vaisseaux comme celle de Battlestar Galactica) et que ces pirates avaient aussi voyagé dans le temps. 

Quand il revient dans le présent tout comme les pirates Lomars, il promet à Sakuragi qu'il l'aidera à retrouver sa flotte. 

Comme le dit Thias, il y a une certaine atmosphère plus sombre que le space opera habituel de Spirou, qui me fait penser au film Black Hole. Il est dommage que le décor et l'univers semblent plus creusés que l'intrigue. 

Zagazik : Du Shah des Shas au Premier Tsar (1980/1982)

Mais en lisant ce numéro n°2317 où commençait Sin Glas, je tombe par hasard sur un second épisode d'une autre série de voyage temporel, mais dans une veine plus "humoristique", Zagazik, qui ne fut pas reprise en album non plus. C'était écrit par un certain Eugène Crespin mais dessiné par Jo-El Azara (auteur venu de Tintin où il dessinait Taka Takata, le pilote japonais myope). 

Zagazik est un musicien hippie parti à Kathmandu qui a acquis d'un gourou malhonnête, Ramavishnou, le pouvoir de se téléporter dans l'espace et dans le temps (mais sans contrôler sa destination). Dans Spirou n°2209-2019 (1980) "Un Terme aux Piles", il participe à la Seconde Guerre médique où il conseille d'abord Xerxès, puis Thémistocle à Salamine (tout en essayant de ne jamais changer le passé, avec l'aide des dieux grecs et de nombreux gags absurdes). A la fin de la première aventure, il se venge du gourou en l'envoyant à son tour dans le passé et il apparaît en pleine Guerre napoléonienne. 

Dans la seconde histoire "Les Tsars dînent à l'Huile" (Spirou n°2317-2338, 1982), Zagazik revient en France (sans se téléporter, car il redoute son pouvoir). Il finit par se servir de son don et se retrouve en Russie à l'époque d'Ivan le Terrible, au XVIe siècle. L'épisode se termine en plein suspense avec Zagazik dans les geôles d'Ivan mais il n'y eut jamais de suite.

lundi 24 février 2025

Voyages dans le temps dans Spirou (4)

Les Marais du temps (2007)

Le XXIe siècle va voir se multiplier les nouveaux voyages dans le temps de Spirou. 

En 2007, le dessinateur Frank Le Gall fait un album dans la collection "Le Spirou de..." qui permet à un auteur d'expérimenter sa propre version du personnage. Les Marais du temps est à nouveau une histoire de Zorglub. Celui-ci a laissé un message en zorglangue pour avertir qu'il a voyagé à Paris au XIXe siècle mais qu'il s'est retrouvé bloqué. Il a besoin du Comte de Champignac et de ses amis pour venir le délivrer. Suite à un accident, Spirou et son équipe sont bloqués à leur tour et vont devoir trouver une source d'énergie (des champignons) pour revenir à leur époque. 

Zorglub tente une opération de spéculation immobilière en achetant des terrains au XIXe siècle pour les revendre au XXe mais ses titres de propriété ont disparu quand il revient. 

Aux sources du Z (2008)

A la même époque, c'est un autre voyage dans le temps qui va être mis dans la série "officielle" par Morvan & Munuera (et un collaborateur au scénario, Yann).

Jean-David Morvan est Français mais il a fait ses études de dessin et scénario aux Instituts Saint-Luc de Bruxelles, ce qui doit lui assurer une certaine légitimité chez Dupuis pour reprendre Spirou (Rob-Vel, Jean-Claude Fournier ou Frank Le Gall étaient Français, contrairement à Jijé, Franquin, Nick & Cauvin, Tome & Janry). Morvan avait eu un des plus grands succès de la bd francophone comme scénariste depuis 1998 avec Sillages et il fut donc contacté pour reprendre la série de Spirou et Fantasio en 2004, avec le dessinateur espagnol Jose Luis Munuera (qui avait aussi travaillé avec Sfar). Ils arrivaient après une longue attente, après Tome & Janry (13 albums 33-46, 1984-1998, plus des histoires courtes qui commencent dès 1981) et la sorte de "redémarrage" que ces derniers avaient tenté avec leur album plus "réaliste" Machine qui rêve (1998 - en termes de comics américains, on dirait que cet album fut "retconné" hors continuité). Morvan & Munuera ne firent ensemble que 4 albums de Spirou, les n°47-50 (2004-2008 - Morvan a fait aussi un essai de "manga Spirou" et Jose Luis Munuera est depuis revenu seul sur la série dérivée Zorglub). 

Il y a un petit côté de retour aux sources chez Morvan, qui réutilise notamment en plus de la référence à Franquin le surnaturel avec des sorciers des années Jean-Claude Fournier (le scénariste de toutes les années 1970, des n°20-28).  

Dans leur premier numéro, le n°47 Paris-sous-Seine (2004), Spirou affronte Miss Flanner, une ancienne camarade de Champignac et Zorglub (ils en étaient tous deux amoureux) tente d'utiliser une invention de Champignac qui inonde tout Paris. Miss Flanner est gravement malade et même mourante. On apprendra que son cancer a été causé par une expérience nucléaire dans la jeunesse. Spirou éprouve aussi une certaine attirance pour son adversaire Miss Flanner.

Dans le n°50 Aux sources du Z (2008), Jean-David Morvan collabore avec le scénariste Yann (à ne pas confondre avec le dessinateur Yoann, qui reprit Spirou par la suite). Yann Lepennetier (né en 1954), c'est le "provocateur", l'anar (de plus en plus) de droite devenu tonton gênant travaillé par la libido refoulée du personnage franco-belge et renvoyé de Dupuis quelques années avant. 

[Petite parenthèse hors-sujet sur ce second scénariste quand il revient chez Dupuis. Ses défenseurs diront qu'il introduit une ironie salutaire, dans l'esprit du côté trickster qui a toujours existé chez cet espiègle groom, mais on peut aussi trouver cela juste boomer dans ses satires. Yann venait de parler l'année d'avant de la vie sexuelle de Spirou dans un one-shot hors continuité, Le tombeau des Champignac, 2007. Il y montrait une Seccotine qui parlait de ce qu'elle pensait être la relation homosexuelle de Spirou et Fantasio, qui se faisait plus ou moins violenter par Spirou et qui plaquait ensuite le pauvre Spirou pour un homme plus riche. Yann a récemment repris le même sujet de la vie sexuelle en milieu Marcinelle dans son album lourdingue qui a été censuré par Dupuis (en raison des codes graphiques sur les personnages noirs, pas tellement à cause du sexisme) La gorgone bleue (2023). Champignac y prend des champignons-viagra pour devenir ithyphallique et Seccotine y est homosexuelle. On peut à la fois déplorer la pudibonderie dévote franco-belge tout en trouvant le désir de pastiche officiel de Yann un peu lourd (de même quand il s'était moqué vers 1980 dans les petits dessins en haut de page du magazine des mensurations de Yoko Tsuno, ce qui faisait très beauf à la Depardieu). 

Mais revenons à notre sujet, au voyage dans le temps, pardon.]

Zorglub décide de sauver Miss Flanner, qui va bientôt mourir du cancer à cause d'une irradiation au plutonium des années avant. Zorglub montre à Spirou une invention, le pistolet à voyager dans le temps et explique qu'il s'oppose à Champignac en ayant décidé de changer le passé (Miss Flanner semble plus admirer l'intelligence de Pacôme mais avoir plus en commun avec le pragmatisme immoral de Zoglub). Il est aussi impliqué que le pistolet avait été fabriqué en trois exemplaires depuis plusieurs années par le trio Champignac-Flanner-Zorglub mais que Champignac a détruit le sien de crainte que cela ne puisse détruire le continuum temporel. Depuis quand l'avaient-ils ? Si Flanner avait déjà le pistolet avant, pourquoi ne l'a-t-elle pas utilisé elle-même pour changer son passé ? Pourquoi Zoglub, si mégalomane, a-t-il besoin d'appeler à l'aide Spirou ?

Cette invention a toutefois une contrainte majeure : ce "pistolet" a besoin de viser un objet singulier pour ramener le tireur à un autre moment et au lieu où le même objet est déjà proche du même individu dans son passé. Il détruit aussi l'objet visé. Or, Zorglub sait que Spirou avait des gants de boxe (vus dans l'album n°1 de Spirou) qu'il portait exactement le même jour que l'expérience fatale de Miss Flanner. Spirou accepte le plan de Zorglub (ce qui suggère son affection pour Miss Flanner) mais il n'arrive pas à retrouver ces gants de boxe dans le présent. Spirou est donc forcé de remonter le passé par étapes, d'objets en objets (et donc d'albums en albums, le costume de gorille du n°11 puis le masque du n°8 puis les clefs de turbotraction du n°7 et enfin les gants de boxe du n°1) jusqu'à cette époque (en chemin, il séduit pour la première fois Seccotine qui n'avait jamais montré d'intérêt pour lui avant). 


Spirou sauve Miss Flanner avant qu'elle ne soit irradiée mais l'expérience déclenche une petite explosion atomique. Spirou et la jeune Miss Flanner tombent tous les deux amoureux. 

Cela crée une autre ligne temporelle où Spirou n'est jamais devenu aventurier (tout le monde le croit même mort pendant l'explosion en même temps que Miss Flanner) mais il a épousé Miss Flanner. Dans cet univers, Spirou & Flanner ont créé une Fondation humanitaire secrète en utilisant les inventions de la savante. Zorglub et Champignac ignorent que Flanner a survécu et ils sont restés amis sans être rivaux ; Zorglub n'est jamais devenu savant fou (mais contrairement à ce que croit le Spirou de cet univers, Zorglub a quand même inventé la Zorglonde). 

Le Spirou de cet univers, allié de Miss Flanner, est très content de son nouveau sort. Fantasio a ramené dans ce nouveau présent le jeune Spirou du n°1 qui n'aurait donc jamais eu aucune de ses aventures des n°1-50.

La fin du paradoxe temporel n'est pas très claire à mes yeux. Morvan & Munuera voulaient-ils vraiment rebooter toute la série en faisant revenir un second Spirou, le jeune Spirou mais en effaçant tout le passé, y compris toute la boucle temporelle des n°47-50 ? Le n°46 de Tome & Janry aussi avaient joué sur la relation Spirou-Seccotine et avaient introduit un double de Spirou (un clone et non pas un homologue temporel).

En pratique, j'imagine que la continuité très vague de Spirou a effacé ces épisodes ? Y a-t-il des indices lors du retour de Zorglub de cet épisode ? 

Mais peu importe l'idée de "continuité" au sens des comics américains, on n'est pas dans un scénario de Roy Thomas qui ne serait motivé que par le souci de recréer une cohérence rétroactivement. La multiplication des albums parallèles par plusieurs auteurs rappelle que la bd n'est pas du tout dans ce genre de cosmologie. 

Le but de Morvan & Munuera devait plutôt être de rendre un hommage à toute la série dans ce n°50 pour les 70 ans du personnage (et d'insister au passage sur l'absence de relations sentimentales dans les aventures passées, en dehors de l'épisode Machine qui rêve de Tome & Janry : on commence deux intrigues à la fois pour Spirou mais je soupçonne là l'intervention du co-scénariste Yann comme c'est déjà dit plus haut). 

Le voyage dans le temps est donc plus un outil pour replonger sur les variations de papier de la bd qu'un artefact de science-fiction. Un effet de décalage ironique est de jouer sur l'impossibilité chronologique d'aventures pendant 70 ans. Le retour vers le n°11 (paru en 1956, 4 ans avant l'indépendance du Congo) parle de franc congolais mais il se trouve que ce fut le nom de la devise aussi bien pour le Congo belge (1887-1960 et même au début de l'Indépendance) et à nouveau de nos jours après la fin du Zaïre en 1998. La fameuse turbotraction de Franquin dans l'album n°6, 1955 (pré-publié dès 1952) est censée être un nouveau prototype et il est plus difficile de prétendre la détacher de son époque. Le retour au n°1 semble clairement être plusieurs décennies avant le présent alors que Spirou ne semble avoir vieilli que d'une douzaine d'années tout au plus. Spirou utilise une "chronologie flottante" et le voyage dans le temps a plus pour objet de manière post-moderne (ou "métafictive") cette contradiction entre le temps réel de l'édition et le temps fictif du feuilleton et des divers épisodes. Spirou avait commencé dans sa première apparition en sortant de la toile de Rob-Vel et là, il voyage entre les cases, presque aussi littéralement que dans Imbattable de Pascal Jousselin.

Le titre de cet album est donc assez trompeur : il porte bien plus sur l'essence de Spirou sur plusieurs décennies que sur les origines de Zoglub (et je ne crois pas que la série Zorglub de Munuera soit revenu dessus non plus).

La Chevauchée temporelle (2013)

Les histoires plus récentes de Spirou s'affranchissent désormais de tout semblant d'illusion de continuité temporelle. Même la série officielle peut soudain sauter du temps de l'URSS ou en pleine Crise des Missiles de 1962 et revenir plus tard à notre époque. 


L'histoire courte "La chevauchée temporelle" par les auteurs Fabien Vehlman & Yoann (parue dans le Spirou spécial 75 ans, n°3914, 17 avril 2013) entraîne à nouveau Spirou dans une aventure imaginaire à travers diverses époques. Ce fut repris dans le hors-série n°5, Les folles aventures de Spirou (2017, compilation où Spirou devient aussi un sidekick de Batman et Supergroom). 

jeudi 20 février 2025

Voyages dans le temps dans Spirou (3)

En 1985, la nouvelle équipe des deux trentenaires Tome (Philippe Vandevelde) et Janry (Jean-Richard Gueurts) a déjà réalisé à un rythme soutenu 3 albums de Spirou et Fantasio (volumes 33-35) quand ils vont créer le diptyque des albums 36-37 L'Horloger de la comète / Le réveil du Z. Ce sont clairement des hommages à la période de Franquin (& Greg) en utilisant le voyage dans le temps. 

La première histoire fut pré-publiée en 1985 (Spirou 2427-2448) mais 1986 était l'année du passage de la Comète de Halley et on ne parlait alors que de cela et de son retour tous les 76 ans.  [C'est d'ailleurs bizarre pour moi de me dire qu'on est maintenant plus proche de son retour, dans 36 ans que de la date de parution de cet album il y a 39 ans !]

Dans L'Horloger de la comète, le Comte Pacôme de Champignac confie son château à Spirou et Fantasio pendant qu'il part s'occuper de son jeune neveu Aurélien de Champignac. 

C'est alors qu'arrive justement un vieil Aurélien de Champignac (qui est un sosie du Comte Pacôme) dans un véhicule temporel qui ressemble à peu près à une forme tordue comme un anneau de Moebius. Aurélien doit venir de l'an 2061 puisqu'il explique que son véhicule ne peut voyager que pendant des passages de la comète de Halley (il ne précise pas explicitement que c'est Halley si je me souviens bien). Van Hamme se souviendra de cette idée dans l'album de Blake & Mortimer L'étrange rendez-vous (1991) où les voyageurs temporels du LXXXIe siècle utilisent une autre comète pour venir en 1954. Aurélien a fait ce bond de 76 ans pour sauver la Terre de son désastre écologique en allant récupérer des essences rares d'arbres disparus en Palombie. Le retour en arrière grâce aux technique est vu comme le seul remède pour résoudre les difficultés créées par la technique.


 

La Palombie est le pays imaginaire le plus visité par Spirou et se situe à la frontière du Brésil et c'est aussi le pays d'origine du Marsupilami. A cette époque, les éditions Dupuis n'ont plus le droit d'utiliser le Marsupilami depuis sa dernière apparition en 1969-1970 dans l'album n°20 Le faiseur d'or et ils ne rachèteront les droits que 27 ans plus tard, en 2013 (voir l'album n°55 La colère du Marsupilami, 2016 qui explique l'absence de toute référence à l'animal par une manipulation de la mémoire de Spirou et Fantasio). Lewis Trondheim et Alexis Nesme viennent de publier chez Dupuis l'album El Diablo, 2024, où on rencontre un Marsupilami de cette période de la colonisation au XVIe siècle.

Aurélien est accompagné d'une créature manipulée génétiquement nommé Timothée le Snouffelaire (qui ressemble à un mélange d'ornithorynque ou d'oryctérope et de trompe d'aspirateur). Il dévore n'importe quoi et l'expulse ensuite dans des bulles de savon. Je ne sais pas s'il était censé jouer le rôle du Marsupilami. 

Suite à une erreur de navigation, l'équipe d'Aurélien et Spirou se retrouve en Palombie mais dans le passé, en l'an 1531 (donc 6 passages de la Comète avant) à l'époque du début de la colonisation portugaise (sous le règne de João III, juste après le traité de Saragosse qui divise les zones espagnoles et portugaises). Aurélien et ses amis sont capturés et pris pour des agents de François Ier. Ils sont sauvés par un vrai agent du Roi français mais surtout par des agents de la "Commission Temporelle de Contrôle" envoyés non pour arrêter mais pour sauver "Mathusalem" (le Premier Voyageur Temporel). Ils doivent se presser car s'ils ne repartent pas avant le fin du passage de la Comète, ils seraient bloqués en l'an 1530 (ou en attendant jusqu'en 1606). 

Quand ils reviennent dans le présent, Spirou et Fantasio croient avoir rêvé. Le petit Aurélien enfant reçoit une horloge sur la tête en essayant d'attraper Spip, ce qui déclenchera son intérêt pour le voyage dans le temps (même s'il lui faudra attendre 2061). 

La seconde histoire, Le Réveil du Z, est cette fois un voyage vers le futur (Spirou 2487-2508). Aurélien de Champignac a été capturé et envoie Timothée le Snouffelaire pour sauver la Terre de l'année 2062 (sa machine ne doit donc plus dépendre de la Comète de Halley, ce qui paraît un peu dommage mais était certes très limitant). Au lieu de voyager dans une machine, c'est toute la maison de Spirou et Fantasio qui est transportée vers un Musée du futur. 

Dans le voyage dans le futur du Journal de Spirou en 1945, on disait à Spirou qu'il y aurait une grande catastrophe en 1950 et là un robot-guide du Musée mentionne "la grande vitrification de 1987" (mais cela pourrait aussi être une allusion plus ou moins consciente au grand désastre de 1986 dans La cité des eaux mouvantes de Valérian & Laureline - la Comète de Halley de 1986 a aussi déclenché l'apocalypse dans le jeu de rôle Bitume).

Un descendant de Zorglub, Zorglub Junior (qui a exactement la même tête mais est de très petite taille et semble encore plus malveillant), a volé la machine d'Aurélien et il en a fait un usage totalitaire qui frise l'omnipotence : il a détruit tous les instruments de mesure du temps et détient maintenant un monopole sur la ressource du temps, dans une sorte de métaphore étrange sur le capitalisme comme marchandisation du temps ou bien au contraire sur l'Etat comme "Maître des Horloges". Zorglub Jr est maître du Temps de tous les habitants au point de décider avec ses "skonss" le moment de chaque action des habitants. La seule résistance vient des Suisses (fabriquant de coucous) et des Chinois (allusion aux montres chinoises - l'assistant d'Aurélien, So-Jah, est censé être chinois). Aurélien utilise une autre de ses inventions, la Manimol, qui produit une main géante et l'équipe arrive à déjouer le plan du second Z. 

A leur retour, Spirou & Fantasio ont à nouveau (comme à la fin du volume précédent) quelques doutes sur la réalité de leur aventure dans le temps mais des indices les confirment aisément. Ils retrouvent le Zorglub du présent (devenu plus amical depuis au moins Panade à Champignac) et ils se disent que la naissance du Zorglub Junior est inévitable dans l'avenir. 

La récente série Zorglub (3 volumes depuis 2017) de Jose Luis Munuera montre un Zorglub qui s'est fabriqué une fille, Zandra, et qui s'est même cloné en plusieurs versions. Le "mini-me" du Zorglub Junior est donc plus probablement un clone imparfait qu'un enfant (même si la question de la vie sentimentale de Zorglub va occuper les albums récents). 

(à suivre...)

mardi 18 février 2025

Voyages dans le temps dans Spirou (2)

Il ne faut pas chercher une cohérence dans l'univers de Spirou sur ses bientôt 88 ans. En avril 1938, quand Rob-Vel le crée, c'est une histoire complètement nonsense et presque post-moderne par anticipation où il est un personnage de bd devenu réel quand Rob-Vel jette de "l'eau de vie" sur le dessin. Ses premières histoires sont des gags d'une page de Rob-Vel où l'espiègle Spirou est vraiment un groom dans l'hôtel Moustique et ensuite le personnage est repris par le Belge Jijé (Joseph Gillain 1914-1980) qui faisait déjà des histoires plus réalistes avec le personnage d'enquêteur Jean Valhardi. Mais on remarque que dès le début, Spirou peut avoir une conscience qu'il est un personnage de BD et que c'est ainsi qu'il va devenir par la suite un rédacteur du périodique qui porte son nom, via Fantasio.

A partir du retour de Spirou à la Libération en 1944, Jijé relance une histoire plus fantastique où il introduit en effet dans la bd Fantasio en vieux camarade de Spirou. Fantasio est un personnage qui était auparavant uniquement un des rédacteurs imaginaires de l'hebdomadaire, un nom de plume pour le rédacteur en chef Jean Doisy (alias "le Fureteur", parfois représenté en furet) mais aussi une marionnette qui répondait à Spirou dans une adaptation théâtrale. Fantasio prend alors l'apparence du personnage de comic américain Dagwood Bumstead (dans Blondie) mais il jure alors comme Captain Hadock (créé en 1941). Hadock rendait Tintin plus humain et lui vole la vedette et il arrive un peu le même destin au faire-valoir comique qu'est Fantasio. Au début, Fantasio est bien plus grand et semble plus âgé ou plus bourgeois que le très jeune Spirou. Cette différence disparaîtra plus tard mais Fantasio restera toujours plus irascible et nerveux que Spirou.

Le voisin d'immeuble de Fantasio, le professeur Aristide Cosinus (Tryphon Tournesol ?) leur propose alors d'essayer son invention qui "capte des ondes du passé" et leur permet d'interagir avec des émanations complètement réalistes en 3D. Ce n'est donc pas censé être strictement une machine à voyager dans le passé mais cela revient à peu près au même puisque ces réalités peuvent même toucher ou saisir Spirou, Fantasio et Spip. 


Ils vont aller visiter successivement des aurochs préhistoriques, les Gaulois (ou plus exactement des Belges nerviens), Napoléon, Jules César, le Moyen-Âge, avant que Cosinus réussisse enfin à les ramener. 

 (cliquer pour agrandir)

Par coïncidence, cet irréductible chef nervien de 1944 (c'est peut-être le chef Boduoguat ?) ressemble beaucoup à Asterix créé 15 ans après : braies rouges, débardeur noir aux bras nus, casque ailé (ce qui, on le sait, est plus scandinave que celtique), longues moustaches, glaive sur le côté. Il ne manque que la gourde de potion magique. Albert Uderzo avait-il un souvenir inconscient de cette aventure de Spirou s'il a pu la lire en album (il travaille à Bruxelles en 1950 et Goscinny aussi devient ami de Jijé lors du séjour américain du studio de Marcinelle de 1948-1950)  ? Une autre coïncidence est que le chef nervien fait directement une analogie entre l'invasion romaine et l'Occupation en demandant si Spirou appartient à une "Cinquième Colonne" des Romains. 


Au retour de Spirou au présent (nous sommes en 1945), il est épuisé et rêve que le Professeur Cosinus le renvoie cette fois dans un futur qui ressemble à la froideur métallique de Metropolis. 

Spirou montre sa carte d'identité qui dit qu'il est né en 1938 à Marcinelle. Un savant lui dit que le calendrier a repris après la grande catastrophe de 1950. Cette date de 1950, seulement 5 ans dans le futur, rappelle que dans la réalité Jijé (qui avait été arrêté brièvement à la Libération pour avoir continué de travailler pendant la Guerre mais avait été libéré grâce aux faits de Résistance de Jean Doisy) devait vraiment être très inquiet : l'exil américain venait du fait qu'il pensait à l'imminence d'une nouvelle guerre et ne voulait pas revivre ces expériences. 

Dans le futur (qui semble situé seulement deux décennies dans l'avenir), Spirou retrouve Fantasio (devenu le professeur Zio, qui a perdu sa forme longiligne), Tif et Tondu (première version, celle du dessinateur Dineur) et tout son journal, qui s'appelle maintenant "Spirspip". Il rencontre même son propre dessinateur Jijé devenu vieux. Le magazine s'est choisi une nouvelle mascotte, un second groom qui est brun et non plus roux et porte un chapeau bien plus long comme un haut-de-forme ou une toque. Le symbole du siège du magazine Spirspip fait penser au globe géant au sommet du Daily Planet de Superman mais j'imagine que c'est une coïncidence car il est peu probable que Jijé (qui adapta certes certains strips de Superman) ait vu ces dessins en 1944.

On a ici une rencontre historique entre Spirou et son homologue du futur Spirspip (le vieil homme qu'on voit à côté est Jean Doisy le Fureteur et il y a un rare gag politique quand celui-ci, connu pour représenter l'aile scout communiste du magazine, se moque de ce "bourgeois" de Fantasio). Pour un amateur de comics, cela ne peut pas ne pas faire penser aux rencontres entre personnages de l'Âge d'Or (Earth-2) et de l'Âge d'Argent (Earth-1) dans les comics DC à partir de 1961 (d'ailleurs Superman est traduit dans Spirou à cette période sous le nom de "Marc Costa, l'Hercule Moderne").  


Spirou est Spirspip sont appelés pour lutter contre un bombardement aérien des Martiens. Spirou est scandalisé que la Terre ne connaisse toujours pas la paix et on lui explique que la Terre s'est certes unie mais seulement contre l'ennemi commun des Martiens. Pendant la bataille aérienne, Spirou tombe et se réveille. Ce n'était qu'un rêve et l'histoire reprend aussitôt de manière plus "réaliste" avec un gang de kidnappeurs. 

La première partie avait été un voyage vers le passé mais la seconde est plus fantaisiste et réduite à un rêve de Spirou. En tout cas, dans le Multivers Spirou, il y a bien une Terre possible où le monde a été ravagé par la Troisième Guerre mondiale dès 1950 et on sent dans cette histoire de début 1945 (alors que le Reich n'est même pas encore tombé) que l'exubérance de la Libération n'a pas duré très longtemps. 

Ces histoires de Jijé ne sont sans doute plus "canoniques" (pour autant que ce terme a un sens dans la BD franco-belge qui n'applique pas le "principe de continuité") comme tout l'univers de Spirou eut une sorte de reboot avec l'arrivée d'André Franquin (Dupuis laisse toute la période des dix premières années Robvel-Jijé dans des archives uniquement pour collectionneurs, et même les premiers épisodes de Franquin, qui n'ont pas tous très bien vieilli, ne sont que dans des hors-série). 

Mais si Franquin aime bien mettre un peu de SF loufoque ou des dinosaures, il ne va pas réutiliser (autant que je me souvienne) le voyage dans le temps. 

(à suivre)

lundi 17 février 2025

Voyages dans le temps dans Spirou (1)


Avant de parler des aventures de Spirou, il faut commencer par une autre série chez Dupuis qui était plus de la science fiction.

Yoko Tsuno par Roger Leloup est surtout connue par ses voyages dans l'espace (vers la planète Vinéa et ses colonies : tomes 1, 3, 6, 8, 10, 13, 18, 27, 30) mais il y a eu presque autant de voyages dans le temps (tomes 11, 17, 20, 22-23, 26, 29, 31). Quand on pense à voyage temporel en BD franco-belge "classique", on pense d'habitude surtout à Valerian & Laureline, Blake & Mortimer, les Naufragés du Temps, Time is Money, Bob Morane..., mais Yoko Tsuno eut aussi sa série de paradoxes temporels.


 

Dans l'album n°11 La spirale du temps (1980), Yoko est chez ses cousins japonais installés en Indonésie, à Borneo quand arrive soudain Monya, une voyageuse du XXXIXe siècle où la Terre a été détruite par une bombe à antimatière. Le véhicule temporel, le Translateur, a été construit par son défunt père et il ne peut pas être utilisé par n'importe quel passager, il faut une ceinture adaptée à sa biologie. Monya a voyagé vers le passé pour empêcher l'invention de cette arme destructrice et on apprend donc que le passé est tout à fait malléable dans le Yokoverse (on est 4 ans avant Terminator). L'inventeur de l'arme leur révèle que sa bombe hérite d'une technologie extraterrestre sur cette île indonésienne, technologie sur laquelle avait déjà travaillé l'oncle maternel de Yoko Tsuno 35 ans avant, pendant la 2e Guerre mondiale, l'officier japonais Toshio Ishida. Mona et Yoko repartent alors en 1943 et convainquent son oncle de les aider. Ils détruisent la source mystérieuse d'antimatière et changent donc le passé. Monya explique qu'elle ne peut plus revenir dans le futur car il y a déjà une "autre" Monya là-bas modifiée par le paradoxe temporel. Elle a sauvé son père rétroactivement mais ce n'est pas "son" père et elle ne pourra pas le revoir. Elle restera donc vivre en Indonésie, avec les cousins de Yoko et avec son Translateur comme une exilée temporelle. 

On retrouve Monya dans l'album n°17 Le matin du monde (1988). Monya était allée dans le passé et elle avait volé une statuette de Bali en l'an 1520 (avant une éruption volcanique qui devait détruire cet endroit) mais une jeune danseuse balinaise a été accusée du vol et doit être sacrifiée aux ptéranodons qui vivent encore dans cette région. Yoko et Monya repartent sauver la jeune fille et l'amènent à Bornéo où elle causera le bas-relief d'une danseuse que regardait Yoko dans le n°11 avant même de rencontrer Monya (ce qui prouverait alors qu'elle n'a pas changé le passé mais qu'elle l'a causé tel qu'il est, contrairement à l'album précédent). Cela commence une double tradition : (1) Yoko a tendance à voyager pour sauver (un peu arbitrairement) une femme du passé (certes, ici, elle était en danger à cause d'un voyage précédent), (2) son voyage vers le passé est souvent provoqué par une anomalie dans un document ou une oeuvre artistique au présent.

Dans l'album n°20 L'astrologue de Bruges (1994), on quitte l'Asie pour l'Europe et même pour la Belgique (ce qui est rare dans Yoko Tsuno qui a ses aventures en Allemagne, Ecosse ou Asie). Yoko a été invitée à Bruges par un certain Jan Van Laet qui lui montre un tableau la représentant au XVIe siècle. Van Laet et son complice Torcello ont obtenu un philtre d'immortalité depuis le XVIe siècle et ils avaient déjà rencontré Yoko à cette époque  ont alors tué l'alchimiste Zacharius. Yoko repart dans le passé avec Monya, Pol et Vic. C'est la première fois qu'ils vont ramener quelqu'un et non pas seulement un objet, car Pol tombe amoureux d'une paysanne du XVIe, Mieke, qui devient sa compagne au XXe siècle.

Dans les albums n°22 La jonque céleste (1998) et n°23 La pagode des brumes (2001), on revient en Asie, en Chine. Yoko et sa fille adoptive Ziu Lu / Chén Lù ("Rosée du Matin", adoptée depuis l'album n°16) trouvent la tombe d'une très jeune princesse chinoise, Sin-Yi  gardée par une femme, le Dr Lin-Po. La jeune Sin-Yi serait morte très jeune, en 1021 à peu au même âge que celui qu'a sa fille Rosée du matin. Elle était promise comme future épouse de l'Empereur Zhenzong (968-1022), 3e Empereur de la Dynastie Song. Yoko et Monya retournent dans le passé pour sauver Sin-Yi. On découvre qu'il n'y a pas de paradoxe : le tombeau qu'elles avaient vu dans le présent était un faux fabriqué par Yoko et elle ramène Sin-Yi au XXe-XXIe siècle. Mais dans l'album suivant, Sin-Yi demande d'aller aussi sauver sa servante Mei-Ling à laquelle elle était attachée. Yoko revient à nouveau en Chine au XIe siècle et retrouve les origines d'une légende que sa grand-mère chinoise lui avait racontée sur le dragon de cette pagode (Yoko est en effet sino-japonaise). Les origines du dragon sont en fait extraterrestres et c'est un vaisseau robot (comme beaucoup d'autres véhicules vivants dans le Yokoverse). 

Dans l'album n°26, Le Maléfice de l'améthyste (2012), Yoko et sa nouvelle amie la jeune pilote Emilia MacKinley (russo-écossaise, rencontrée depuis le tome 24) vont en Ecosse où Emilia hérite des biens de son arrière grande-tante décédée, Gloria qu'elle aurait sauvée 80 ans avant. Elle rencontre le vieux Malcolm qui dit avoir voyagé dans le futur depuis 1934 pour trouver un médicament pour sauver cette même Gloria. Mais il a sauté 33 ans, est arrivé en 1977, deux ans après la mort de Gloria, et a mis ensuite à nouveau 45 ans pour reconstruire une machine à voyager dans le temps qu'il ne peut plus utiliser lui-même en raison de son grand âge. Yoko et Emilia acceptent de repartir en arrière, en 1934 et découvrent des secrets concernant la maladie de Gloria, une pierre d'améthyste et l'histoire de la Russie. Le "Malcolm" qu'elles avaient rencontré était en fait son assistant, Ralph, qui se faisait passer pour lui pour voler le trésor. Elles ramènent avec elle une nouvelle femme du passé, Bonnie (cousine d'Emilia), et plusieurs trésors qui permettent à Yoko et son cercle d'obtenir leur indépendance financière. C'est la première fois que Yoko Tsuno voyage dans le temps avec un véhicule qui n'est pas le Translateur de Monya. Cette machine de Malcolm (qui ressemble à d'énormes bobines de Tesla) est bien plus encombrante et plus dangereuse. 


 

Dans l'album n°29 Anges & Faucons (2019), Emilia reprend à nouveau la machine de Malcolm pour retourner en 1935 et sauver deux enfants, Peter et Julia, qui doivent mourir dans un accident ferroviaire cette année-là d'après une indication d'une tombe dans le cimetière local. L'idée des voyages uniquement pour sauver des enfants reste une obsession de cette série et cela a un peu gâché la cohérence : si le passé est malléable, pourquoi utiliser le voyage uniquement pour sauver une poignée d'individus choisis arbitrairement parce qu'ils ont suscité la sympathie de Yoko ? En passant, cet album illustre bien la méthode poétique d'écriture de scénario de Roger Leloup. Autant les graphismes des véhicules sont précis comme de l'ingénieurie ou de la Hard SF, autant les scénarios sont faits de libres associations métaphoriques ou thématiques (ici, entre ailes d'anges et figures de dieu Horus), plus oniriques ou elliptiques que des relations causales claires. 

Dans l'album n°31 L'Aigle des Highlands (2024), Roger Leloup noue ensemble de nombreux personnages de son univers : Monya et son translateur (plus vue depuis le n°23), la colonie celtique cachée, Vinéa et le domaine écossais. Les moines de l'abbaye locale aurait détruit un "aigle" au XIIIe et Yoko découvre, grâce à la Déesse Brigit (en fait une IA) que c'était un robot de Vinéa. Elle repart au XIIIe siècle grâce à Monya pour sauver cet "aigle". Pour une fois, elle ramène non pas une jeune fille (comme Sin-Yi, Mieke ou Bonnie) mais un petit garçon, Sébastien (la maison de Yoko commence à ressembler à un orphelinat).

Yoko n'a à ma connaissance jamais voyagé vers "le futur" (sauf pour revenir à son époque). Cela donne la chronologie suivante des voyages de Yoko (deux au XIe, un au XIIIe, deux au XVIe et trois au XXe) : 

XIe 1021 Yoko part en Chine pour sauver Sin-Yi et la ramène. 

Elle revient ensuite peu de temps après pour tenter en vain de ramener aussi Mei-Ling et rencontre un robot. 

XIIIe Yoko sauve un autre robot vinéen. 

XVIe siècle : Yoko sauve une Balinaise d'un sacrifice. Elle lutte contre un alchimiste à Bruges avec tous ses amis, elle ramène Mieke. 

XXe : 1934 Macolm invente une machine à voyager dans le temps 900 ans avant le père de Monya. Yoko et Emilia aident la famille de cette dernière. Elles ramènent Bonnie (qui a donc dû naître vers 1918 à peu près ?).

1935 Yoko et Emilia modifient des détails du passé.

1943 Yoko rencontre son vieil oncle en pleine Guerre en Indonésie et lutte contre une intelligence extraterrestre faite d'énergie.

lundi 11 novembre 2024

Stagecoach de John Ford (1939) et La Diligence de Goscinny (1967)

Dans Stagecoach de John Ford, la diligence a 9 passagers au total : deux à l'avant, Buck le conducteur et Curley Wilcox le sheriff, et sept à l'intérieur, Ringo Kid le truand-au-grand-coeur, Dallas la prostituée, Hatfield le joueur sudiste hautain, Mme Lucy Mallory la femme de l'officier qui part le rejoindre, Doc Boone le médecin alcoolique, Peacock le vendeur de whisky et M. Henry Gatewood, le banquier qui s'est enfui avec sa caisse. 

Dans La Diligence de Lucky Luke, il y a 8 membres dans l'expédition au total : Hank Bully le Fouet (équivalent de Buck), Lucky Luke sur son Jolly Jumper (équivalent de Curley mais avec le charisme du Ringo Kid), et six dans le compartiment : Scat Thumbs le tricheur (équivalent de Hatfield, y compris dans la caricature de l'acteur, mais en plus sympathique), Jeremiah Fallings le Photographe, Digger Stubble le Prospecteur, Madame Annabella (qui peut s'inspirer de scènes misogynes du début du film) & Oliver Flimsy (qui au début fait plutôt penser à ce lâche de M. Peacock), le Révérend Sinclair Rawler (qui n'est que très approximativement équivalent à Gatewood). Dans l'adaptation américaine en dessin animé de 1984, Rawler devient un médecin et plus un révérend pour ne pas choquer les spectateurs (et le vieux Digger est retiré). 

L'itinéraire est ce qui change le plus entre le film classique et la bd. 

Stagecoach traverse seulement 330 km entre Tonto (Az), puis "Apache Wells" (ville fictive, plutôt Apache Junction) et Lordsburg (New Mexico), à travers le territoire apache. Une diligence avec six chevaux sans une bonne route ne faisait guère qu'une douzaine de km par heure. 


Dans La Diligence de Goscinny & Morris, le voyage va de Denver (Colorado) à San Francisco (Cal.) en passant par Fort Bridger (Wyoming), Salt Lake City (Utah), Carson City (Nevada) et Sacramento (Cal., selon l'actuelle route 50) soit une distance de plus de 2000 km, 6 fois plus long que dans Stagecoach. Ce chemin depuis Fort Bridger doit correspondre à peu près au sentier californien et au chemin du Pony Express. 


Le film se déroule en 1880 et les campagnes de Geronimo à travers cette région (Arizona, Mexique, Nouveau Mexique) se déroulent de 1878 à 1885. 

La bd croise le voleur de diligence Black Bart qui était actif en Californie et Oregon de 1875 à 1883. 

mercredi 28 août 2024

Juanalberto Maître de l'Univers volume 5

 


Rappel des épisodes précédents : Juanalberto est un Canard-Artiste, fan de livres et de bd, qui est aussi devenu le Dieu démiurge d'un des Univers. Ce n'est pas toujours facile d'être Dieu quand on a décidé de donner du libre-arbitre à ses créatures et que certaines s'en servent si mal pour finir par se retourner contre le désir de créativité que Juanalberto avait voulu insuffler dans son monde. 

Le problème principal est l'Amour. Le Créateur voudrait aimer sa création sans exiger d'eux leur amour, mais ce n'est pas si évident. 

Juanalberto vit avec sa compagne bien-aimée et femme idéale, Victoria, et il est en partie amnésique sur les origines de Vi, soit qu'il l'ait créée et se soit voilé à lui-même sa création, soit qu'elle soit bien une oeuvre du créateur antérieur de Juanalberto (car Juanalberto sait bien qu'il a été lui-même un personnage de bande-dessinée avant de devenir le Créateur local). Vi et Juanalberto vivent dans un paradis, un éternel recommencement sans origine mais la tragédie de l'entropie va pourtant entrer dans ce monde et peut-être ce deuil ou ce manque était-il inévitable pour donner de la valeur à leur relation. 

Pendant ce temps, Limerius le lapin blanc bibliophile rencontre une version d'Alice, "Louise Carole" l'Oedipienne, dans une version cauchemardesque modernisée où le Wonderland est soumis au narcissisme et au court-termisme poshlost des réseaux d'Internet. Limerius dit à Louise-Carole qu'il est homosexuel et elle se dit qu'elle peut enfin avoir une relation platonique avec un Lapin. Ici, ce n'est pas Alice qui poursuit le Lapin mais le Lapin qui tente d'initier Alice à la littérature (les bd de Roosevelt utilisent souvent ce thème du Pygmalion) et au dépassement de son monde étriqué. En relisant mes notes du volume précédent, je ne suis plus du tout d'accord avec ce que j'écrivais à cette époque : les Néo-Oralistes qui ont interdit toute littérature sont clairement condamnés, même si le Livre est souvent représenté aussi comme le Fruit défendu qui va déclencher l'entropie. Roosevelt n'en est pas resté à une opposition si manichéenne entre art et destruction. 

Syprisse, l'avatar de l'Eros, est devenue hermaphrodite et a perdu ses pouvoirs de métamorphose depuis qu'elle (pardon, iel) a eu son overdose avec l'étrange drogue organique du Prygnaf. Elle s'unit à l'Ange Andrea et au chaste Ian (qui était une version de Tintin), chez l'escargot-astronome Loïk Yarbave (je dois avouer que je n'ai pas deviné ce qu'il symbolisait avec son visage d'astre, une référence alchimique ?). Je n'avais pas remarqué à ma première lecture des volumes précédents à quel point Syprisse pourrait être considérée comme le personnage le plus important de la série, comme elle est une des plus actives et change le plus de cadre. Elle est d'ailleurs la seule à apparaître dans toutes les couvertures. Son hédonisme naïf a été remis en cause dans sa relation masturbatoire avec cette drogue vivante et on voit pour la première fois aussi une part plus sombre ou auto-destructrice dans sa libido. 

Enfin, Krapch, le violent Inhibiteur Photonique qui apparaissait dans les volumes précédents comme le plus clair "méchant" intolérant, fanatique, ascétique et fasciste, est en pleine crise de culpabilité après avoir tué sa maîtresse Kala dans un accès sado-masochiste. Il accuse la Volonté de Puissance d'être la vraie responsable. L'intrigue "policière" sur cet assassinat a l'air de parodier plus nettement du Jodorowsky ou du Bilal (mais le passage le plus nettement hermétique jodorowskyen doit être le jeu de cartes entre Juanalberto et Victoria). 

La série est prévue pour 8 volumes au total.