dimanche 23 juillet 2023

Le naufragé et l'amnésique

Le naufragé et l'amnésique ne sont pas que des clichés narratifs mais de bons exemples de concepts philosophiques à l'état sauvage dans les récits ou de figures conceptuelles où nos récits animent nos réflexions. 

I Le naufragé

Le conte du naufragé est un texte égyptien (écrit vers 2000-1700 avant JC) sur un homme qui est le seul survivant de son navire et qui tombe dans une île merveilleuse pleine de trésors (et il reviendra riche, bien avant Sinbad). C'est peut-être le plus ancien texte avec ce lieu commun où un individu est arraché à toute sa société, ses vêtements, ses richesses pour se trouver dépouillé de tout sur un rivage inconnu. 

On a du mal à concevoir à quel point la Mer pouvait être un abysse effrayant, un tourbillon d'anéantissement qui remettait en cause toute stabilité (cf. la maxime du sage scythe Anacharsis : naviguer est l'acte le plus insensé, c'être entre la vie et la mort). Le voyage maritime n'y est plus seulement l'aventure dangereuse ou la métaphore des difficultés de la vie ordinaire mais ce qui détruit tout le passé de la terre ferme. Le philosophe Hans Blumenberg (qui analyse les métaphores récurrentes dans la pensée) a consacré en 1979 un livre à ce Schiffbruch mit Zuschauer mais il insiste sur le contentement que doit en tirer celui qui a refusé de s'embarquer dans cette navigation hasardeuse. 

Le naufrage apparaît comme le comble de l'ascèse initiatique, une seconde naissance où l'individu est réduit à sa plus simple expression, il ne reste plus de lui que son identité psychique et un corps nu : Ulysse nu devant Nausicaa dans l'Odyssée, Sinbad dans de nombreux voyages et tant d'innombrables romans médiévaux et modernes où des personnages sont isolés les uns des autres par un naufrage (et où parfois il faudra une scène de "reconnaissance" (anagnorisis) pour qu'ils puissent se retrouver, le naufrage servant à retarder la bonne résolution). 

Diogène Laërce dit que Zénon de Citium aurait fondé la Philosophie stoïcienne après avoir ainsi tout perdu dans un naufrage, ce qui peut donner le critère réel entre ce qui dépend de nous et ce qui n'en dépend pas (on ne perd que ce qu'on n'a pas vraiment et on ne perd pas ce qu'on a). Et il y a d'autres expériences extrêmes qui pourraient jouer le même rôle que le naufrage, comme la chute de sa civilisation (Boèce), la capture, la prison (la caverne de Platon) et la réduction en esclavage qui serait un autre moyen de perdre toute son identité passée (Joseph et ses frères). 

Nietzsche dit (Gai Savoir 46) que les Anciens croyaient tant à la stabilité éternelle qu'ils devaient ressentir un certain frisson à rêver de cette "errance", de se perdre, alors que pour nous modernes, inquiets face à l'instabilité, nous ne rêvons que de la fin de l'expérience, la joie du retour à la terre ferme sous ses pieds quand le naufragé sort de l'eau (mais Socrate dit bien qu'il se défie de ceux qui dissimulent qu'ils sont en fait dans l'errance). Notre infini est la perte du sol (§124). Ou comme le dira la philosophie anti-fondationaliste de Neurath, notre "sol" n'est plus qu'un réseau, un certain état de radeaux à reformer périodiquement. 

C'est pourquoi Blaise Pascal prendra cette image célèbre au début du Premier Discours sur la condition des Grands (vers 1660) quand il fait la leçon aux princes qu'ils doivent feindre de faire comme s'ils méritaient leur position tout en sachant au fond d'eux qu'il n'en est rien :
 
Pour entrer dans la véritable connoissance de votre condition, considérez-la dans cette image :

Un homme est jeté par la tempête dans une île inconnue, dont les habitans étoient en peine de trouver leur roi, qui s’étoit perdu ; et, ayant beaucoup de ressemblance de corps et de visage avec ce roi, il est pris pour lui, et reconnu en cette qualité par tout ce peuple. D’abord il ne savoit quel parti prendre ; mais il se résolut enfin de se prêter à sa bonne fortune. Il reçut tous les respects qu’on lui voulut rendre, et il se laissa traiter de roi.

Mais comme il ne pouvoit oublier sa condition naturelle, il songeoit, en même temps qu’il recevoit ces respects, qu’il n’étoit pas ce roi que ce peuple cherchoit, et que ce royaume ne lui appartenoit pas. Ainsi il avoit une double pensée : l’une par laquelle il agissoit en roi, l’autre par laquelle il reconnoissoit son état véritable, et que ce n’étoit que le hasard qui l’avoit mis en place où il étoit. Il cachoit cette dernière pensée, et il découvroit l’autre. C’étoit par la première qu’il traitoit avec le peuple, et par la dernière qu’il traitoit avec soi-même.

Ne vous imaginez pas que ce soit par un moindre hasard que vous possédez les richesses dont vous vous trouvez maître, que celui par lequel cet homme se trouvoit roi. Vous n’y avez aucun droit de vous-même et par votre nature, non plus que lui : et non-seulement vous ne vous trouvez fils d’un duc, mais vous ne vous trouvez au monde que par une infinité de hasards.

Dans ce texte, nous ne sommes pas seulement tous "embarqués" (Pensées Le Guern 397), nous sommes tous naufragés dans notre "identité" dans laquelle nous sommes jetés et que nous devons endosser jusqu'au bout. Ce corps n'est qu'une demeure précaire et notre sédentarité n'est qu'un moment de notre nomadisme. 

C'est ce qu'on peut appeler (depuis Fichte, je crois) la "facticité", le fait de savoir que nous sommes dans cette situation de fait que nous considérons comme une situation "objective" qui ne dépendrait pas de notre action (notre liberté pour l'idéalisme de Fichte consistant à reprendre conscience de cette contingence de notre existence factice et non pas seulement comme chez les Stoïciens à s'y adapter). 

Le roman du XIXe s'est amusé ensuite à transformer ce drame existentiel de Pascal en aventure d'ambition politique avec la "romance ruritanienne" (qu'on retrouve déjà dans les contes sur le Prince et le Pauvre, par exemple chez John Locke). Le personnage (roturier) découvre qu'il est le sosie d'un roi et prend sa place (au moins temporairement), comme le Peuple-Souverain a repris l'ancien Corps sacré et est le nouvel esprit moderne qui remplace le spectre ancien. 

Alors que Pascal disait : "Imagine que ce que tu crois être ton identité n'est qu'un accident extérieur et tu dois jouer ce rôle en le sachant", ce qui est censé humilier notre égocentrisme (tout en acceptant le statu quo), le roman ruritanien fait l'usage inverse. Il flatte plus notre volonté de puissance "si tout ton destin pouvait dépendre d'un accident extérieur comme la simple similitude extérieure avec quelqu'un, tu pourrais alors rêver de soudain devenir roi". Pascal appelle à se souvenir qu'il n'y a pas de sens à se demander s'il est juste de mériter un statut social alors que le roman démocratique moderne se plait à séduire l'imagination que la "justice" est en fait dans cet arbitraire que n'importe qui pourrait accéder (pour un temps) à n'importe quelle position, comme dans la Loterie de Babel. 

Le Robinson et l'Enfant trouvé

La Robinsonnade est un naufrage particulier car l'individu est retiré de sa société sur l'île déserte pour mieux reconstituer par lui-même ce qui lui semble compter dans cette société. Au lieu de représenter son abandon, son isolement montre sa maîtrise souveraine puisqu'il peut s'auto-constituer (ainsi depuis la création du genre quand le Robinson est naufragé encore enfant, comme dans le récit médiéval de l'Autodidacte). Le naufragé est une seconde naissance et le Robinson cherche à montrer ce qui serait le plus essentiel dans cette seconde naissance - il est étonnant que les Stoïciens n'aient pas songé à en écrire déjà. 

Dans la science fiction, le naufragé est rarement aussi isolé qu'un Robinson et il doit souvent recréer une nouvelle civilisation à partir des épaves et de quelques restes de son ancienne civilisation. Le naufrage sert surtout à empêcher qu'il puisse simplement repartir ou rester en contact avec les autres planètes pour expliquer une bifurcation où la nouvelle planète créera une civilisation divergente. 

L'Enfant trouvé était dans les mythes une preuve d'ascendance divine où le héros n'avait pas d'éducation humaine standard mais où c'était la nature elle-même qui le sauvait. Il était d'autant moins homme qu'il n'avait même pas eu besoin des hommes pour le nourrir. 

Le récit de l'Autodidacte, au contraire, avait une fonction théologique pour que l'humain découvre la divinité. Son abandon sur une île illustrait la différence entre théologie naturelle et théologie révélée : l'Autodidacte avait accès à la théologie naturelle par l'expérience et par son entendement, il était déjà déiste aristotélicien, mais il n'avait accès à la "religion positive" et à ses dogmes contingents que par l'expérience historique de la Révélation qu'il ne pouvait pas connaître par lui-même. La philosophie utilisera alors ce thème pour réfléchir à une éventuelle différence entre le dieu de la Raison et celui de la Foi, l'Idée du Bien ou l'Un absolu pour le Sage (avec une éthique universalisable) et une figure plus anthopomorphique pour le peuple (avec des commandements qu'on doit apprendre de fait). 

Dans la culture populaire plus récente sur l'Enfant trouvé, le mythe raciste et classiste dans Tarzan n'est pas que naufragé l'enfant régresserait vers l'atavisme, vers la vie bestiale d'ancêtres singes mais au contraire que son ascendance noble de Lord anglais maintient sa supériorité même si on soustrait tout l'appareil idéologique de la grandeur d'établissement. Chez un Américain raciste comme Burroughs, la question de la différence prétendument naturelle entre les humains et les bêtes mais aussi entre les humains était plus importante que la réflexion théologique (même s'il y a des passages où Tarzan retrouve aussi par un raisonnement un Créateur unique, exactement comme dans l'Autodidacte). 

Mowgli est un mythe plus ambigu que Tarzan sur la civilisation puisque il y a des leçons distinctes à tirer de la nature, des leçons qui n'ont rien d'humaines mais que Mowgli va devoir ensuite faire son deuil de ces leçons pour rejoindre son espèce malgré tout. Kipling laisse un espace aux bêtes et à l'ordre de l'évolution naturelle distinct de celui de la civilisation prométhéenne. L'anthropocentrisme y est nettement moins intense qu'il ne le sera dans Tarzan. 

II L'amnésique

Le cliché de l'amnésique a quelques analogies avec le naufragé : un individu est arraché à sa vie antérieure et a une renaissance. Mais le naufragé maintient une identité réduite à son individualité, il a ses souvenirs. Le naufragé n'a plus que son soi, l'amnésique n'a plus que son corps et ce qu'il est est une quête à résoudre. L'amnésique doit soit simplement se retrouver et redevenir ce qu'il est déjà (comme le naufragé revenant à la terre ferme), soit repartir de zéro à partir d'une page blanche, ce qui est un mythe plus moderne (les amnésiques ne perdent souvent que quelques souvenirs locaux). 

On retrouve alors un lien entre le mythe premier, de la Robinsonnade (permettre à l'individu isolé de recréer ce qui dépend d'autrui) et le mythe nouveau de l'Amnésique (permettre à l'individu de s'isoler de son passé pour se recréer lui-même indépendamment des situations ou des choix antérieurs). 

Regarding Henry (1991) de Mike Nichols par exemple n'est pas un récit où le héros doit se retrouver mais où il décide de rompre avec la personne qu'il était devenu et qu'il n'aurait jamais remis en cause sans cette seconde naissance. C'est la vraie leçon du "Connais-toi toi-même" chez Socrate : non pas explore ce que tu es (devenu) mais critique ce que tu es, corrige ce que tu étais pour te perfectionner. 

L'amnésie apparaît d'abord dans la réflexion sur la mort et la métempsychose. Comme on l'a déjà vu dans ce post sur la réminiscence et le choix de sa destinée, Platon utilise le mythe grec du Léthé pour pouvoir fonder une libre responsabilité du sujet : malgré la contingence apparente de sa naissance et de son éducation, le sujet est responsable comme si c'était lui qui s'était choisi lui-même et avait choisi son caractère. Mais nous devons nécessairement avoir oublié que c'était un choix (de même que chez Pascal, le naufragé devrait feindre d'oublier qu'il n'a aucun droit à ses avantages). 

La pensée indienne, si fondée sur la métempsychose, a bien sûr plus traité ce concept. Dans une telle vision du monde, dès la naissance, nous sommes tous des amnésiques de nos vies antérieures. L'amnésie est donc le fait normal et non le fait merveilleux, mais les Sages et illuminés sont les rares qui échappent à cette "amnésie individuelle universelle", cette Roue de la Transformation. C'est parce qu'ils ont été délivré du sort commun de cette amnésie qu'ils peuvent ainsi mieux voir ce retour de l'âme dans une progression. 

D'ailleurs, la mythologie indienne a ce qui doit être un des premiers exemples d'amnésie dans la littérature mais ce n'est qu'une amnésie partielle sur l'amour (un amant qui perd le souvenir de son aimée) et pas une perte d'identité sur soi.  

La belle Śakuntalā était si éprise de son époux le roi Duṣyanta qu'elle oublia de rendre hommage au sage Durvāsā (un avatar de Śiva) et celui-ci la punit en faisant oublier son existence à son mari Duṣyanta, sauf si ce dernier revoyait un objet qu'il lui avait offert. Mais Śakuntalā perdit dans la rivière la bague de son mari et ne put donc plus être reconnue par le roi. Ce n'est que des années plus tard qu'un pêcheur retrouva l'Anneau dans le ventre d'un poisson (tout comme l'Anneau de Polycrate) que le Roi retrouva enfin ses souvenirs de son épouse et de son fils Bharata qui va donner son nom à la nation indienne. 

La conclusion de la malédiction de Śakuntalā avec cette circularité du retour de l'Anneau paraîtrait peu satisfaisante pour notre romantisme : nous voudrions que Duṣyanta retombe amoureux à chaque fois de Śakuntalā comme la première fois sans avoir besoin de repasser par le fétichisme de la fidélité à son moi antérieur (c'est la version que prendra la comédie romantique Eternal Sunshine of the Spotless Mind : les amants choisissent de détruire les souvenirs de la dégradation quotidienne de leur amour mais finissent par mieux retomber amoureux, par mieux se re-choisir en espérant éviter certaines des erreurs des premières fois). 

Le thème de l'amnésique devient central chez John Locke (Essai sur l'entendement humain, II, 27, 1689). Le fait qu'un amnésique complet doive commencer une autre vie illustre de manière claire qu'un même individu physique peut successivement être deux personnes. Mais l'originalité de Locke est surtout l'argument inverse d'une dissociation de personnalité où si un individu se ressouvenait de phases séparées, le même individu physique aurait donc plusieurs personnalités par intermittences. C'est la première apparition en spéculation philosophique du concept psychologique d'identité dissociée qui ne trouvera des exemples réels que deux siècles après. 

L'amnésie dans la littérature contemporaine

Dans la littérature occidentale, le thème de l'amnésique complet me semble être bien plus récent que le naufragé. Il doit y avoir eu un premier texte qui a créé ce cliché où le personnage demande "Où suis-je ? Qui suis-je ?". 

L'écrivain écossais James Hogg (1770-1835), qui influencera l'obsession de Robert Louis Stevenson sur le dualité intérieure du sujet humain dans ses nouvelles fantastiques, écrit en 1823 The Three Perils of Woman et dans la première histoire la malheureuse Agatha Bell a ce qui pourrait être appelé à la fin du XIXe siècle une crise d'hystérie après la mort de son amie (qui avait été par ailleurs sa rivale en amour) et traverse d'abord un état de coma catatonique et ensuite une amnésie complète. Elle retrouve ensuite son mari et son enfant (dont elle a accouché pendant sa phase d'amnésie mais dont elle n'a aucun souvenir) et doit réapprendre sa vie avec eux. Je ne connais pas encore d'exemple plus ancien d'une amnésie complète d'un individu vivant sans réincarnation. 

Le but des amnésies littéraires est avant tout de permettre des Quiproquos

Le subterfuge de l'oubli permet de retarder le dénouement en empêchant les personnages d'avoir accès à une information essentielle sur eux-mêmes, tout comme le faisait donc le cliché de la naissance mystérieuse de l'Enfant Trouvé ou enlevé à sa naissance. 

L'amnésie partielle et l'hypnotisme seront ensuite assez courants (comme dans The Moonstone (1868) de Wilkie Colllins, où l'amnésie temporaire causée par l'opium permet pour la première fois un mystère policier où l'accusé ne sait pas s'il est vraiment innocent ou s'il est coupable (mais certes, c'était déjà l'ironie tragique d'Oedipe ignorant qui est l'Homme responsable de l'assassinat de son prédécesseur). Par coïncidence, toute cette histoire britannique partie de l'Empire des Indes se fonde comme dans la légende indienne de Śakuntalā sur une Malédiction liée à un objet, ici une gemme liée au Dieu-Lune - le McGuffin a été volée à l'idole du Dieu Chandra et la Malédiction ne prend fin que lorsque les Britanniques restitueront le diamant lunaire à la statue indienne (et Śakuntalā était mariée à un Roi de la dynastie lunaire descendant de Chandra). 

Un trait remarquable dans The Bourne Identity (1980) de Robert Ludlum (plagié dans la BD XIII) est que l'amnésique complet ne retrouve pas simplement son moi, il est d'abord induit en erreur sur son identité (parce qu'il en avait en fait plusieurs) quand il tente de la retrouver. Le suspense du roman d'espionnage permet de nouveaux doutes sur le masque du personnage (de même que le héros de Memento ignore qu'il est manipulé par son moi antérieur). 

Mais c'était déjà un cliché des quiproquos de fiction populaire bien avant. Dans les comic books des années 1960, par exemple, Namor the Submariner, qui fait des crises d'amnésie à répétition, est souvent manipulé ainsi par ceux qui abusent de son ignorance sur son passé et ce n'est qu'un prétexte narratif pour refaire de lui un "anti-héros" craint et menacé par ceux qu'il est censé protéger. Et dans les feuilletons comme dans les comics, l'amnésie dégénère en simple moyen des scénaristes pour éliminer une histoire quand ils ne trouvent plus de moyens logiques pour expliquer pourquoi cela n'aurait pas de conséquences. L'amnésie devrait être la fin de la continuité mais elle permet surtout ici de refaire plusieurs fois la même chose. 

samedi 22 juillet 2023

Un autre icosaèdre égyptien

J'avais décrit les 20 faces d'un dé de l'époque ptolémaïque qui devait être utilisé pour un jeu de hasard plus que comme oracle (et les noms de faces faisaient référence à ce cadre de la dynastie lagide). 

Cet autre dé égyptien daterait du premier siècle après JC à une époque romanisée et les 20 faces ont cette fois des noms de dieux égyptiens en caractères démotiques sans qu'on ait autant l'impression d'un jeu de hasard mais bien plutôt d'un rituel religieux qui pourrait être antérieur à l'influence grecque. 



1 Ammon

2 Pre (= Ré ?)

3 Ptah

4 Thoth

5 Atum

6 Khepri

7 Geb

8 Osiris

9 Horus

10 Isis

11 Bastet

12 Hapy

13 Triphis (épouse du 18 Min)

14 Shai (Agathos Daimon)

15 Nephthys

16 Neith

17 "Shepshit", Noble Dame (Agathe Tyche ?)

18 Min

19 Khonsou

20 Mut

On ignore comment ces 20 noms ont été choisis mais on remarque une triade 8-9-10 et quelques couples (13 & 18 ou 14 & 17). Shepshit en 17 est mal identifiée. 

Martina Minas-Nerpel fait remarquer dans son article (The Journal of Egyptian Archaeology 93, 2007, pp. 137-148) sur ce dé :

Qaret el-Muzzawaqa, where the icosahedron was found, is quite close to the temple of Deir el-Haggar. The local pantheon might have influenced the selection of deities. The temple was dedicated to Amun, Mut, and Khonsu (the Theban Triad), who are all present on the polyhedron (nos 1,19, 20)

Covid de hors-saison

Les Français sont si tournés vers les modes que tous ceux à qui je parle au téléphone me demandent à chaque fois comment on peut encore avoir le covid alors que ce n'est plus du tout de saison. Nous craignons plus d'être ringardisés que d'être contaminés. 

Je n'ai plus de souvenirs très clairs de mes covid précédents (et je ne vois pas de chronologie des contaminations sur l'application Anti-Covid qui vient de fermer ses portes) mais je me souviens que mes enfants en ont eu au moins un au début que nous n'avions pas attrapé. C'est étrange que le premier confinement de février 2020 ne soit plus déjà qu'un souvenir assez brumeux et irréel (ce blog évitait d'en parler directement à cette époque comme pour mieux conjurer l'actualité). En tout cas, il y en a eu un covid familial global en fin novembre 2021 et un autre en juin 2022 (juste après le Grand Oral et juste pendant les oraux de rattrapage). 

Celui du 17 juillet 2023 a touché toute la famille sauf notre garçon aîné qui était en "asile sanitaire" en vacances et que nous devions rejoindre, ce qui a dû être annulé pour quelques temps ! 

J'ai passé ma semaine à dormir et j'ai assez peu toussé (tant mieux car j'étais déjà en train de soigner mon asthme chronique). Je n'arrive plus à me concentrer et je commence à me demander si mon trouble de l'attention va pouvoir un jour reculer et si je vais me remettre à lire sérieusement.  

dimanche 16 juillet 2023

3 écoles de sorciers

Domdaniel, j'en ai déjà parlé dans le résumé de Thalaba. Elle semble créée par le romancier français Jacques Cazotte (1719-1792) dans sa Continuation des Mille et Une nuits (Cabinet des fées, tomes 39-41, 1788-1789), dans l'histoire de Maugraby le Magicien. C'est censé être une école diabolique dans des cavernes sous la Mer près de Tunis (peut-être une influence du début du récit sur la Cité d'Airain où on dit qu'on retrouve des jarres avec des Djinns rebelles emprisonnés par le Roi Salomon "au large de la Sicile et de l'Afrique"). 10 ans après Cazotte, l'anglais Southey reprend l'histoire des Sorciers maléfiques de Domdaniel en en faisant les antagonistes de son héros Thalabar. Ils exterminent toute sa famille parce que l'oracle a dit qu'il détruirait l'école magique de Domdaniel mais Thalabar va survivre et hériter de l'Anneau magique du Sorcier Abdaldar, ce qui va lui permettre de réaliser la prédiction contre Domdaniel. 

Scholomance est un mythe roumain d'une école de Magie Noire sous la terre en Transylvanie. Il n'y aurait pas d'enseignant, uniquement des livres qui apparaissent quand on en fait la demande aux diables. Les anciens disciples sont nommés les "Solomonari" (je me demande si cela a pu être une influence inconsciente sur "Solomani", le nom pour les Humains de la Terre dans l'univers du jeu Traveller). Ils seraient de géants aux cheveux roux. Leur nom dériverait sans doute du Roi Salomon qui peut contrôler les esprits (et cela ferait une connexion avec Domdaniel). Les Solomonari chevauchent des dragons ou des hydres (les Balauri) et servent le diable pour apporter tempêtes et grêle. L'écrivaine Naomi Novik vient de réutiliser le nom dans son cycle fantastique très sombre Scholomance où on forme les jeunes sorciers pour tenter de leur donner une petite chance de survivre mais où la majorité d'entre eux se fait massacrer par divers démons qui viennent se nourrir de leur magie. L'école y est donc à la fois un abri mais aussi une forteresse assiégée et un garde-manger qui attire les prédateurs. 

Svartiskóli (l'école noire) ou Jovisskóli (l'école de Jupiter) apparaît dans le conte islandais concernant Sæmundr Sigfússon l'Erudit, un auteur réel du XIe-XIIe siècle mais à qui on attribuait diverses ruses de "Super-Trickster" qui manipulent Kölski (le Diable) pour mieux le trahir ensuite. Une des légendes est que Sæmundr avait intégré l'Ecole Noire (pour y maîtriser notamment l'Astrologie ou d'autres savoirs profanes ou en rapporter de sombres Runes). Mais le Prix de l'école est de sacrifier son âme à Kölski et de risquer de rester enfermé dans l'Ecole. La règle voulait en effet que le Diable garde le Dernier élève à sortir (Naomi Novik a repris cette histoire dans sa version où la Scholomance veut dévorer le Dernier diplomé). Mais avec l'aide d'un prêtre nommé Jon, Sæmundur réussit à s'enfuir et à échapper au Diable tout en ayant tiré des connaissances de l'endroit. Dans une version, Sæmundr fit croire au Diable qui voulait l'attraper que son Ombre derrière lui était le Dernier élève ou bien en lui laissant à la place de son corps une patte qu'il avait mis derrière lui. Le Diable continua de le suivre lorsqu'il voulut franchir l'Atlantique pour revenir en Islande mais le savant réussit à le battre avec une Bible. L'entrée de l'école serait en France ou en Allemagne, mais dans l'Autre Monde. Il est aussi dit (dans un conte réuni dans les Þjóðsögur Jóns Árnasonar) que l'école est sans fenêtre, toujours dans les ténèbres, éclairée seulement par des bougies et qu'elle a son propre temps séparé du monde, les sabliers internes ne suivent pas les horloges extérieures. Les élèves y sont servis par une Main grise et velue. 

Le Prince Oribeau (1785)

Les Mystifications et la naissance des épopées nationales

James Macpherson prétend traduire en anglais Ossian du gaélique (écossais) en 1761-65. C'est un énorme succès même si des auteurs britanniques se doutent qu'il n'y a pas de source écrite authentique et le livre est traduit en français par Pierre Le Tourneur (aussi traducteur de Shakespeare) en 1777. 

Nicolas Restif (notre célèbre "Restif de la Bretonne", imprimeur, indicateur de police et pornographe) édite son Prince Oribeau en 1785, huit ans après la traduction d'Ossian

Restif raconte dix ans plus tard que c'est son éditeur qui lui a imposé le titre de Veillées du Marais alors qu'il aurait préféré Le prince Oribeau (le titre complet est Les Veillées du Marais, ou Histoire du grand prince Oribeau, roi de Mommonie, au pays d'Evinland, et de la vertueuse princesse Oribelle, de Lagenie ; tirée des anciennes annales irlandaises et récemment translatée en français par Nichols Donneraill, du comté de Korke) mais c'est peut-être une de ses nombreuses mystifications. 

En pleine Passion pour Ossian, ce mythomane de Nicolas Restif prétend traduire du gaélique irlandais ce conte fantastique qui est une satire politique sur les Despotes du XVIIIe. Une particularité (peut-être pour imiter le grec et paraître plus exotique) est que les 26 chapitres ont des lettres alphabétiques au lieu de nombres. Il met souvent des Notes dont certaines pour dire que le manuscrit a dû être obscurci par des éditeurs antérieurs, ce qui expliquerait des anachronismes et autres erreurs. Ce n'est pas la technique de l'unreliable narrator mais de l'unreliable stemmatics

Un creuset de fusion de la fantaisie épique

Restif y utilise plutôt des dieux germaniques (Thor, "Worden" et Frigga). J'ai cru que c'était à cause de la période de la conquête Viking mais il dit que Thor est aussi un dieu celtique (et il appelle les bardes des Skaldes). Il ajoute aussi des divinités complètement inventées, avec des sonorités qui évoquent parfois la retranscription française du persan ("Princesse Dadameh") ou de langues amérindiennes, voire des Mille et Une nuits. Il y a par exemple Vananis, déesse de l'espérance, Berda, dieu soleil, fils de Thor...  Il n'essaye pas toujours d'imiter le moins du monde le gaélique (les noms des héros sont du français Oribeau / Oribelle). 

On assiste là à cette naissance de l'heroic fantasy moderne dans le proto-romantisme gothique en fusion de mythes de diverses cultures comme plus tard Thalaba the Destroyer (Mille et Une nuits, 1800) ou Madoc (Gaélique + Amérindiens, 1805) de Robert Southey. 

Oribeau (dont le nom dérive peut-être vaguement d'Aubéron ?) y est un Prince de "Mommonie" (c'est-à-dire en gaélique le Mhumhain ou royaume de Munster, au sud de l'Irlande) au "Pays d'Evinland" (allusion à la tribu des Iverni et Hibernia ??), dont la capitale est la cité de Waterford (Veðrafjǫrðr, fondée par les Vikings au Xe siècle, ou "Port Láirge" en gaélique). On devrait donc être au Moyen-Âge et non pas à une époque antique. 

L'histoire oscille entre deux royaumes d'Irlande, la Mommonie (Munster) et la Lagénie ((Laighean, ou Leinster). Une dimension importante pendant une majeure partie du livre est la parodie (assez ennuyeuse pour nous aujourd'hui) des récits d'éducation des Princes comme le Télémaque (1699) de Fénelon. La formation d'Oribeau est un prétexte pour une satire politique. Restif le rééditera ensuite sous la révolution sous le titre L'instruction d'un prince. La censure royale de 1785 ne s'y trompa pas et craignit de trouver un roman à clef qui se moquait en réalité de la Cour de Louis XVI. Le Ministre Dondanuck persécuté par les nobles doit par exemple être une allusion à Jacques Necker (Premier ministre de 1777 à sa démission un peu forcée en 1781). 

Le début du roman

Le Roi OFacfac de Mommonie n'arrivait pas à avoir d'enfant. Pendant une chasse, il est séparé de son épouse Dadameh de Connacie (Connacht, ouest de l'Irlande). Dadameh est retrouvée par le nécromant Dondanuck qui lui annonce qu'elle va bientôt donner naissance à un fils. Elle est ramenée par une mule qui n'est autre que la fée Wrwcwcw. [Dans son édition anglaise, Brian Stableford a ajouté d'autres récits de Restif qui font allusion à cette même fée Ouroucoucou] La fée Pucellomaneh de la Maison de Lagenie s'arrange aussi pour la réunir au Roi O Facfac et donner naissance au Prince Oribeau

Dans le royaume de Lagenie, la Princesse coucha avec sa maîtresse Maidman [dont le nom rappelle Pucellemaneh] qui changea de sexe pendant leurs ébats, ce qui donna naissance à la Princesse Oribelle. Sa mère, qui se croyait toujours vierge, crut qu'un Génie devait être le père et mit du temps à comprendre que son ami.e Maidman avait "fait sa transition". 

En Mommonie, le Sorcier Dondanuck devient le nouveau régent avec Dadameh quand le Roi OFacfac est frappé de sénilité. Il tente d'imposer une législation révolutionnaire d'égalité où les biens seraient redistribués périodiquement. La noblesse se révolte contre les projets politiques très ambitieux du Ministre et Dondanuck se concentre donc sur sa charge de Précepteur du Prince Oribeau avec le mage O'Barbo. Il visite incognito les nobles de Mommonie qui ne cessent de médire du Ministre Dondanuck, ce qui doit apprendre à Oribeau à se méfier des rumeurs de l'Opinion. Obarbo lui parle de son aïeul Oribeaumagne (Louis XIV) et de la liberté d'expression dont doivent jouir les écrivains. 

En Lagénie, les prêtres de Thor et de Worden tentent de sacrifier Maidman le Trans-homme (qualifié d'Hermaphrodite dans le texte) mais Pucellomaneh arrive sur un char volant tiré par des Rocs et des Condors et punit les prêtres en les changeant en taupes. La Reine de Lagénie engendre une seconde fille, Dinameh, sotte et méchante, qui ne sera délivrée que lorsqu'elle voudra bien épouser le Prince contrefait Beaudâme Cahincaha de Meath (ce qui vient bien sûr de Riquet à la Houppe de Perrault, 1697). 

samedi 8 juillet 2023

I Mezzi saranno sempre giudicati onorevoli

Il paraît tellement de jeux de rôle qu'on en rate de plus en plus. 

Vous saviez, vous, que Mark Galeotti, le spécialiste de la Russie contemporaine et auteur du si joli Mythic Russia (avec le système de Heroquest/HeroWars) avait fait paraître chez Osprey l'an dernier un jeu sur une Révolution industrielle vers 1500 dans la Renaissance italienne, Gran Meccanismo: Clockpunk Roleplaying in Da Vinci's Florence ? (il avait aussi fait un livre sur les chevaliers teutoniques pour Osprey)

Non, moi non plus, je l'apprends sur les listes de nommés des ENNIES Awards 2023 (où Rivers of London a deux nominations !). 

Machiavel y a l'idée de pousser Leonard de Vinci à lancer une Révolution technologique. Par coïncidence, 1492, à Florence, c'est aussi la même période et le même lieu que pour le supplément à paraître The Straight Way Lost (mais dans ce dernier cas, c'était une Florence fantastique, pas technologique). 

Il y a un "moment machiavellien" en jeu de rôle, on dirait... Kenneth Hite avait aussi fait (avant le comic book 1602 de Neil Gaiman) dans une de ses "Suppressed Transmissions" la proposition d'un cadre uchronique de jeu de super-héros dans la Renaissance italienne (où les Quatre Fantastiques étaient des alchimistes, si je me souviens bien). 

Osprey (qui est un éditeur spécialisé en livres sur la guerre et l'histoire militaire) est devenu depuis quelques années un éditeur important de jeux de rôle. Il ont déjà fait paraître 12 titres dont Jackals (leur jeu de rôle antiquisant low magic qui a un petit côté runequestien et deux suppléments) ou Righteous Blood, Ruthless Blades (leur jeu Wuxia inspiré par Gu Long, co-écrit par le traducteur de chinois Jeremy Bai).  

vendredi 7 juillet 2023

Roletime: La Plaine des bourdonnements


 

La Plaine des Bourdonnements (2023) est le premier jeu de rôle pour débutants (à partir de 10 ans) créé par Jérémy Buisson et Laura Degracia de Collective Adventure. C'est une boite pleine de matériel comme le montre la photo ci-dessus. 

Le but est à la fois de faire un jeu facile d'accès et un outil pédagogique sur l'entomologie et de sensibilisation sur la crise d'effondrement de la biodiversité et d'extinction des abeilles (même si les insectes de La Plaine des Bourdonnements ne sont pas conçus pour être entièrement "réalistes" et sont parfois plus proches de Die Biene Maja (1912, animé 1975) que de Jean-Henri Fabre). J'y ai appris pas mal de choses dans le livret préparé avec le Laboratoire d'éco-entomologie d'Orléans, notamment sur les insectes qui ont une adaptation mimétique pour ressembler à des abeilles. 

Le système est une version descendant du système d20 avec 7 personnages pré-tirés (un Bourdon druide, une Coccinelle roublarde, une Guêpe chasseuse, une Mouche sorcière, un Papillon barde, un Papillon de nuit, un Scarabée guerrier). Chaque fiche de perso a deux faces pour représenter son évolution en puissance au cours de la campagne. Chaque personnage peut recevoir dans sa main selon son Niveau au fur et à mesure des aventures un certain nombre de Cartes qui représentent ses pouvoirs, ses sorts ou son équipement (il y a 112 cartes !). On pourrait donc jouer avec ses Cartes sans écrire (sauf pour compter ses points de vie). 

Les règles sont très courtes (une douzaine de pages) et me semblent donc présupposer dans leur grande latitude un MJ déjà un peu expérimenté. Quand on parle de kit d'introduction, c'est donc plutôt pour les joueurs, en tout cas pour la première partie. 

L'essentiel est en fait la campagne (112 pages), avec 5 épisodes qui doivent emmener les personnages à travers la Plaine d'Aristée. Je vais plutôt l'appeler Aristéa pour que ce soit plus clairement féminin alors que la terminaison en -ée est une francisation d'Aristaios, dieu grec de l'apiculture (mais aristea "excellence", existe aussi pour une famille d'iris et pour un jeu de plateau sur le sport). Aristéa était une sage Reine abeille qui a réussi à mettre fin aux conflits interspecifiques en créant une grande coopération et division du travail entre les différents insectes de la Plaine. 

Mais depuis peu, un mal mystérieux a atteint la Plaine et au Printemps, les abeilles de la Ruche ont soudain disparu. Les personnages sont des insectes divers (aucune abeille mais on peut jouer un Bourdon ou une Guêpe) qui croient encore au rêve de paix et d'harmonie d'Aristea. Tous les 5 épisodes sont cette enquête pour élucider le mystère des menaces diverses qui pèsent sur Aristéa et les tentatives pour restaurer la paix entre les divers peuples insectes. C'est une jolie campagne qui laisse même certaines parties un peu ouvertes (même s'il y a un cheminement optimal). 

Le point fort du jeu est les nombreuses illustrations de Mathieu Clochard. Chaque scénario a des dessins de PNJ ou de scènes à montrer aux joueurs. Cela doit beaucoup aider le MJ pour immerger rapidement de jeunes joueurs ou ceux qui ont du mal à se représenter certains des insectes rares. Ce n'est pas facile d'allier ainsi fantastique et un certain "réalisme" animalier. 

Je ne comprenais pas au début pourquoi la campagne n'avait pas d'emblée un synopsis général au début de tous les 5 épisodes mais c'est voulu : une option est en effet de pouvoir faire tourner le rôle du MJ parmi les joueurs et chaque épisode a donc ses propres révélations pour que le MJ ne connaisse pas d'emblée la suite. 

Dans les PJ pré-tirés, j'ai l'impression après une lecture rapide qu'il serait assez utile d'avoir quelqu'un avec la compétence médecine, soit Jagos le Bourdon druide, soit Drakha la Guêpe chasseuse soit Grizel la Mouche sorcière. Les Points de vie vont de 7 pour la Mouche à 23 pour Etor le Scarabée guerrier, mais cela tourne plutôt autour de 14-15. Mais je connais certains enfants qui m'ont déjà dit qu'ils n'optimiseraient pas et se disputeraient pour avoir Sarnas le Papillon "Paon du Jour" (Aglais io)

Une petite question que je me suis posée dans la question de la suspension of disbelief est la possibilité d'adapter les conventions fantasy de D&D dans cet univers d'insectes légèrement anthropomorphisés. On commence dans une auberge tenue par un criquet mais je n'ai pas vu comment des clients sont censés "payer" une auberge autrement que par ses services (si on paye en butinant, autant consommer soi-même en butinant). 

J'ai beaucoup aimé La Plaine des bourdonnements pour cette campagne "clef en main" si facile d'accès. Je ne pense pas que j'irais jusqu'à chercher à continuer à y jouer après la fin de la campagne mais ce serait déjà pas mal de faire les douzaines d'heures de jeu. 

jeudi 6 juillet 2023

La Révolution et les prophéties de Leibniz

La naissance des théories du complot


Jean-Joseph Mounier
(1758-1806) fut peut-être le premier auteur à avoir critiqué le "conspirationnisme", le premier des "debunkers" ou des désintoxicateurs comme on dirait au XXIe siècle. On n'avait certes pas attendu son époque pour forger des fables craintives et superstitieuses mais ce n'est qu'à l'époque contemporaine que cela devint un schéma d'explication historique généralisé. Les Voltairiens voyaient l'ombre des Jésuites partout et les Emigrés ou les Prêtres voyaient en miroir les actions occultes des Francs-Maçons partout. 

Dès 1801, dans son livre De l’influence attribuée aux philosophes, aux francs-maçons et aux illuminés sur la Révolution de France, Jean-Joseph Mounier s'attelle à réfuter avec des arguments précis ceux qui ont pu répandre des théories paranoïaques sur les Illuminati

Juriste et révolutionnaire qui avait soutenu 1789 mais partisan d'une monarchie constitutionnelle modérée, il en avait assez de voir confondus les Lumières et la Terreur. Il avait vécu en exil en enseignant la philosophie. Libéral, il soutint finalement le Consulat parce qu'il croyait y trouver la synthèse de l'égalité civile et d'un Etat monarchique. 

Il va peut-être même plus loin que la critique de telles ou telles croyances complotistes en une philosophie de l'histoire qui veut relativiser la priorité de l'idéologie des belles lettres ou l'histoire intellectuelle. Il défend les Lumières (et même certains des aspects de Rousseau, ce qui est rare chez un Libéral après Robespierre) mais minore aussi en partie leur rôle. Il dit que les causes réelles de la Révolution ne furent pas avant tout un contexte intellectuel des "philosophes" mais plutôt des déséquilibres institutionnels des Parlements français qui allaient en s'accroissant et rendaient donc la crise inévitable (en plus de problèmes plus conjoncturels comme la crise financière causée par les dettes). Ce n'est pas un excès de philosophie qui a conduit à la dictature des Jacobins mais le fait qu'on n'ait pas assez écouté les avertissements de la philosophie. 

Dans ce passage sur Leibniz (on orthographie alors Leibnitz), Jean-Joseph Mounier oppose justement l'esprit de "la philosophie" et celui de la révolution, mais il le fait en utilisant un texte de Johann Gottfried Herder, qui avait justement été membre des Illuminés de Bavière ! Le texte est sa 54e "Lettre pour l'avancement de l'humanité".  

Mounier, De l’influence attribuée aux philosophes, aux francs-maçons et aux illuminés sur la Révolution de France p. 54-56 : 

« Pour prouver que la Révolution de France était préparée depuis longtemps, on cite différentes prédictions qui l'ont annoncée mais elles étaient applicables en général à tous les états de l'Europe. Plusieurs écrivains avaient dit, que les tribunaux français pourraient, en s'opposant à la levée des taxes, dont le gouvernement aurait besoin le forcer à convoquer les états généraux; personne n'ignorait sous le règne de Louis XVI, que les parlements avaient ce pouvoir, mais ce qu'on ne savait pas, c'est qu'ils voudraient en faire usage, au péril même de leur existence.

De toutes les prédictions qu'on a rappelées dans les derniers temps la plus remarquable est celle de Leibnitz [vers 1704], que M. Herder, l'un des auteurs les plus distingués de l'Allemagne a copiée dans l'un de ses ouvrages Briefe zur Beforderung der Humanität [1793]. Cet illustre philosophe disait que "les principes irréligieux et frivoles qui se répandaient de ,,plus en plus dans les premières classes de la société, ,,menaçaient l'Europe d'une révolution générale.' Il se plaignait de ce qu'il n'existait plus d'esprit public, de ce qu'on ne distinguait plus dans le "monde des hommes probes, mais des hommes d'honneur qui en s'abstenant de quelques actions réputées viles, pouvaient tout sacrifier à leurs plaisirs "et à leurs caprices, qui pouvaient répandre des "flots de sang humain et tout bouleverser pour satisfaire leur ambition." Il se plaignait, de ce que l'amour de la patrie et l'attachement au bien général étaient considérés comme des préjugés ridicules, de ce qu'on ne connaissait aucun devoir envers la postérité, et de ce qu'on s'inquiétait peu du sort funeste qu'on préparait à ses descendants. "Si cette "maladie épidémique fait encore des progrès, ajoutait Leibnitz, la providence en guérira les hommes par la révolution qui doit en résulter, et « dirigera les événements quels qu'ils soient vers le bien général. Elle ne s'opérera point cependant, sans le châtiment de ceux qui, à leur insu l'auront occasionné par leur mauvaise conduite". 

Ce n'est pas la France seule que Leibnitz a menacée, c'est l'Europe entière. Ce n'est pas la révolution qui s'est opérée dans cet empire qu'il a eu l'intention d'annoncer, mais une révolution générale produite par l'immoralité et l'égoïsme dont les premières classes ont donné en publiant des maximes de servitude, en affectant pour la superstition un zèle hypocrite dont le peuple ne méconnaîtra plus les motifs, que les hommes riches leurs avantages; mais en suivant les préceptes d'une religion éclairée, encore plus dans leurs actions que dans les pratiques extérieures, en voulant avec ardeur le bonheur de leur patrie, en lui dévouant tous leurs moyens d'autorité et d'influence, en renonçant à tout ce qui s'oppose évidemment à la félicité publique. S'ils persistent à méconnaître d'autres obligations que celles qui favorisent leur propre intérêt, s'ils oublient au milieu de leurs jouissances, ce qu'ils doivent à leurs semblables la prédiction de Leibnitz les menace encore. Leibnitz n'a point attribué à la philosophie les maux fur lesquels il fonde sa prédiction qui est antérieure aux philosophes du XVIIIe siècle (Leibnitz est mort en 1716). L'égoïsme et la corruption des mœurs, suite nécessaire du luxe et de l'oisiveté, et qui sont la source la plus fréquente de la chute des empires ont fait depuis sa mort de nouveaux progrès. »

(De l’influence attribuée aux philosophes, aux francs-maçons et aux illuminés sur la Révolution de France)

Jean-Joseph Mounier traduit d'assez près le texte allemand de Herder, qui cite lui-même Leibniz à partir d'un texte de son ami, l'historien suisse Johannes von Müller

La source originelle chez Leibniz était en français dans les Nouveaux Essais sur l'entendement humain, IV, XVI, §4 (écrits vers 1700-1704). Dans le contexte (sur l'assentiment des croyances), Leibniz commente un passage de John Locke qui disait que comme les hommes savent que leurs croyances sont faillibles, ils doivent se montrer tolérants. Leibniz (comme souvent) a un art d'écrire qui louvoie un peu où il semble dire qu'il défend le parti des conservateurs qui se méfie des libertins (même s'il concède selon l'argument classique que Spinoza était un homme moral sans avoir cru en un dieu personnel ou en l'immortalité de l'âme) mais en même temps qu'il faut éviter en effet un excès d'intolérance. C'est là qu'il conclut que ces opinions des libres penseurs vont finir par ébranler le patriotisme antique et la foi mais que cet excès ne sera pas durable et montrera ses limites. Et la fin reprend un irénisme optimiste. 


Le texte des Nouveaux Essais de Leibniz

« Ce qu’on a le plus droit de blâmer dans les hommes, ce n’est pas leur opinion, mais leur jugement téméraire à blâmer celle des autres, comme s’il fallait être stupide ou méchant pour juger autrement qu’eux ; ce qui, dans les auteurs de ces passions et haines qui les répandent parmi le public, est l’effet d’un esprit hautain et peu équitable qui aime à dominer et ne peut point souffrir de contradiction. Ce n’est pas qu’il n’y ait véritablement du sujet bien souvent de censurer les opinions des autres, mais il faut le faire avec un esprit d’équité et compatir et la faiblesse humaine. Il est vrai qu’on a droit de prendre des précautions contre de mauvaises doctrines, qui ont de l’influence dans les mœurs et dans la pratique de la piété : mais on ne doit pas les attribuer aux gens, à leur préjudice, sans en avoir de bonnes preuves. Si l’équité vent qu’on épargne les personnes, la piété ordonne de représenter où il appartient le mauvais effet de leurs dogmes, quand ils sont nuisibles, comme sont ceux qui vont contre la providence d’un Dieu parfaitement sage, bon et juste, et contre cette immortalité des âmes qui les rend susceptibles des effets de sa justice, sans parler d’autres opinions dangereuses par rapport à la morale et à la police. Je sais que d’excellents hommes et bien intentionnés soutiennent que ces opinions théoriques ont moins d’influence dans la pratique qu’on ne pense, et je sais aussi qu’il y a des personnes d’un excellent naturel, à qui les opinions ne feront jamais rien faire d’indigne d’elles : comme d’ailleurs ceux qui sont venus à ces erreurs par la spéculation ont coutume d’être naturellement plus éloignés des vices dont le commun des hommes est susceptible, outre qu’ils ont soin de la dignité de la secte où ils sont comme des chefs ; et l’on peut dire qu’Épicure et Spinoza, par exemple, ont mené une vie tout à fait exemplaire. 

Mais ces raisons cessent le plus souvent dans leurs disciples ou imitateurs, qui, se croyant déchargés de l’importune crainte d’une providence surveillante et d’un avenir menaçant, lâchent la bride à leurs passions brutales et tournent leur esprit à séduire et à corrompre les autres ; et s’ils sont ambitieux et d’un naturel un peu dur, ils seront capables ; pour leur plaisir un avancement, de mettre le feu aux quatre coins de la terre, comme j’en ai connu de cette trempe que la mort a enlevés. Je trouve même que des opinions approchantes s’insinuant peu à peu dans l’esprit des hommes du grand monde, qui règlent les autres, et dont dépendent les affaires, et se glissant dans les livres à la mode, disposent toutes choses à la révolution générale dont l’Europe est menacée et achèvent de détruire ce qui reste encore dans le monde des sentiments généreux des anciens Grecs et Romains, qui préféraient l’amour de la patrie et du bien public et le soin de la postérité à la fortune et même à la vie. Ces « publick spirits », comme des Anglais les appellent, diminuent extrêmement et ne sont plus à la mode ; et ils cesseront davantage quand ils cesseront d’être soutenus par la bonne morale et par la vraie religion, que la raison naturelle même nous enseigne. Les meilleurs du caractère opposé, qui commence de régner, n’ont plus d’autre principe que celui qu’ils appellent de l’honneur. Mais la marque de l’honnête homme et de l’homme d’honneur chez eux est seulement de ne faire aucune bassesse comme ils la prennent. Et si, pour la grandeur ou par caprice, quelqu’un versait un déluge de sang, s’il renversait tout sens dessus dessous, on compterait cela pour rien, et un Êrostrate des anciens ou bien un Don Juan dans le Festin de Pierre passerait pour un héros. On se moque hautement de l’amour de la patrie, on tourne en ridicule ceux qui ont soin du public, et, quand quelque homme bien intentionné parle de ce que deviendra la postérité, on répond : alors comme alors. Mais il pourra arriver à ces personnes d’éprouver eux-mêmes les maux qu’ils croient réservés à d’autres. Si l’on se corrige encore de cette maladie d’esprit épidémique, dont les mauvais effets commencent à être visibles, ces maux peut-être seront prévenus ; mais si elle va croissant, la Providence corrigera les hommes par la révolution même qui en doit naître : car, quoi qu’il puisse arriver, tout tournera toujours pour le mieux en général au bout du compte, quoique cela ne doive et ne puisse arriver sans le châtiment de ceux qui ont contribué même au bien par leurs actions mauvaises. 

Mais je reviens d’une digression où la considération des opinions nuisibles et du droit de les blâmer m’a mené. Or, comme en théologie les censures vont encore plus loin qu’ailleurs, et que ceux qui font valoir leur orthodoxie condamnent souvent les adversaires, à quoi s’opposent dans le parti même ceux qui sont appelés syncrétistes par leurs adversaires, cette opinion a fait naître des guerres civiles entre les rigides et les condescendants dans un même parti. Cependant, comme refuser le salut éternel a ceux qui sont d’une autre opinion est entreprendre sur les droits de Dieu, les plus sages des condamnants ne l’entendent que du péril où ils croient voir les âmes errantes, et ils abandonnent à la miséricorde singulière de Dieu ceux dont la méchanceté ne les rend pas incapables d’en profiter, et de leur côté ils se croient obligés à faire tous les efforts imaginables pour les retirer d’un état si dangereux. Si ces personnes, qui jugent ainsi du péril des autres, sont parvenues à cette opinion après un examen convenable et s’il n’y a pas moyen de les en désabuser, on ne saurait blâmer leur conduite, tant qu’ils n’usent que des voies de douceur. Mais aussitôt qu’ils vont plus loin, c’est violer les lois de l’équité. Car ils doivent penser que d’autres, aussi persuadés qu’eux, ont autant de droit de maintenir leurs sentiments et même de les répandre, s’ils les croient importants. On doit excepter les opinions qui enseignent des crimes, qu’on ne doit point souffrir et qu’on a droit d’étouffer par les voies de la rigueur, quand il serait vrai même que celui qui les soutient ne peut point s’en défaire ; comme on a droit de détruire même une bête venimeuse, tout innocente qu’elle est. Mais je parle d’étouffer la secte et non les hommes, puisqu’on peut les empêcher de nuire et de dogmatiser. »
Leibniz, Nouveaux Essais sur l'entendement humain, IV, XVI


Bien sûr, la prédiction de Leibniz ne fonctionne que très mal pour une partie de la Révolution française et notamment pour Robespierre. Rousseauiste, Robespierre défendit à la fois un Républicanisme patriote total et même un déisme institutionnel avec obligation de croire à l'immortalité de l'âme. Leibniz reliait de manière discutable le risque de révolution politique à un déclin de l'esprit public et des postulats "moraux" du théisme alors qu'une partie de la révolution s'en réclamait au contraire pour abattre les régimes traditionnels. Des Libéraux comme Benjamin Constant (1819) critiqueront au contraire la Révolution comme ayant été trop fondée sur une régression à une conception antique (plutarquienne ou rousseauiste) où le citoyen doit se sacrifier pour sa patrie avant d'être un individu libre. 

La question de la sincérité de la religion est discutée chez Leibniz mais une manière de lire ce passage serait assez straussienne en disant que pour lui les Libres-penseurs sont particulièrement peu prudents de ne pas tenir compte des conséquences sociales et politiques globales de leurs critiques de la religion. 

Un détail du texte est que d'Holbach compare en 1768 la religion à une épidémie et qu'on voit que Leibniz comparait déjà la libre pensée à une maladie contagieuse (peut-être d'Holbach a-t-il pu lire les Nouveaux Essais qui ne furent publiés qu'en 1765). 

Sur le conservatisme de la "sociodicée" leibnizienne, voir Jon Elster, Leibniz et la formation de l'esprit capitaliste (par exemple p. 129, p. 142-143 il interdit la redistribution au nom de la justice distributive). Celui qui vivrait depuis l'enfance dans les prisons des mines de sels de Sarmatie ne pourrait pas deviner que les inégalités ne sont pas des désordres injustes.  

J'avais aussi parlé sur Twitter de quelques prophéties de Nietzsche qui furent spectaculairement réfutées quand il dit que seule la Russie tsariste de 1888 lui paraît assez autocratique et autoritaire pour résister au "nihilisme" niveleur... [Je ne sais si vous pourrez lire le gazouillis (tweet) car le crétin fasciste qui l'a racheté a saboté tout le site pour qu'on ne puisse plus le lire sans avoir un compte, ce qui fait que les tweets n'apparaissent plus non plus sur le feed sur le côté de ce carnet (blog). Oh, well... ]

samedi 1 juillet 2023

Voyager et mourir à soi-même

 On avait vu un texte de Lie Zi sur le but du voyage (expérimenter de "contempler en ignorant ce qu'on contemple", de se défamiliariser avec soi-même). 

La philosophe Agnes Callard a une réponse plus "pascalienne" contre cette valorisation du voyage, une critique de la vanité de ce genre de "divertissement" :  

Imagine how your life would look if you discovered that you would never again travel. If you aren’t planning a major life change, the prospect looms, terrifyingly, as “More and more of this, and then I die.” Travel splits this expanse of time into the chunk that happens before the trip, and the chunk that happens after it, obscuring from view the certainty of annihilation. And it does so in the cleverest possible way: by giving you a foretaste of it. You don’t like to think about the fact that someday you will do nothing and be nobody. You will only allow yourself to preview this experience when you can disguise it in a narrative about how you are doing many exciting and edifying things: you are experiencing, you are connecting, you are being transformed, and you have the trinkets and photos to prove it.
Socrates said that philosophy is a preparation for death. For everyone else, there’s travel. 

Le voyage serait, dit-elle, une simulation de mort où on fait une expérience de l'annihilation de certains de ses attributs les plus stables, comme la maison ou les habitudes du mouvement et des fréquentations. On s'astreint à briser un rythme pour cette marche non-spontanée et épuisante qui est aussi celle qu'on adopte dans les tour des musées. On s'astreint à cette ascèse de la défamiliarisation pour éprouver une illusion d'avoir mieux empli sa vie réelle de quelques ombres de vies possibles qu'on n'aura pas. 

Quaeris quare te fuga ista non adiuvet? Tecum fugis ("Tu demandes pourquoi la fuite elle-même ne t'aide pas ? C'est parce que tu fuis avec toi.")

Sa critique peut bien sûr se retourner en une autre valorisation. Ce n'est pas non plus rien et c'est même devenu un des grands mantras de notre modernité que cette idée que l'individu moderne doit s'adapter, doit devenir protéen et mutant, doit éprouver de s'arracher de certains des accidents de sa "facticité", des contingences de son identité, comme Yeats disant qu'il n'y a aucune liberté ou créativité sans prise de conscience qu'on modèle un personnage dans son individualité. 

On peut faire un parallèle avec le jeu et la gamification (qui est au jeu ce que le tourisme est au voyage). Le tourisme n'est qu'une industrialisation du voyage où on a déjà modelé à notre place un itinéraire pour donner une illusion de liberté et d'ouverture là où tout est balisé par des choix sociaux collectifs : tu dois aller voir cela pour revenir montrer aux autres que tu l'as fait (et certains milliardaires dépensent 200 000 dollars uniquement pour pouvoir dire que eux ont pu s'approcher d'une épave de navire célèbre). Le tourisme est du pseudo-événement marchandisé. Le jeu est censé (comme disent des philosophes comme Bernard Suits ou Ci Thi Nguyen) permettre de se représenter la souplesse de ses choix et symboliser dans une hypotypose l'abîme de la liberté alors que la gamification est l'industrialisation du jeu où l'appât du divertissement est instrumentalisation de la compétition pour nous contraindre à plus de productivité et d'efficacité. Même l'occupation frénétique dans le jeu de plateau peut avoir (comme le disait cet article assez drôle contre les soirées-jeux) des aspects de rigidification de notre temps où on craint de le perdre en ne produisant pas assez de compétition. La gamification robotise ou régule le comportement en faisant croire qu'on se sert de ses tendances plaisantes au divertissement. Le tourisme nous fait croire que nous lisons ou que nous contemplons quand on se plie au sillon acceptable de ce que les autres vont regarder et transformer nos expériences préconditionnées en de bibelots commerciaux.