mardi 28 juillet 2026

αὐτῶν γὰρ σφετέρῃσιν ἀτασθαλίῃσιν ὄλοντο, // νήπιοι

 

I Naufrage avec spectateurs : Nous sommes tous embarqués

Cela devient risible à quel point tous les habitants du Vaisseau-Planète-Terre se croient obligés de donner leur avis sur l'Odyssée de Nolan, qui devient un phénomène culturel avec plus d'1 milliard de revenus prévus. Quels que soient les éventuelles réserves, on ne peut que se réjouir que le monde puisse tant s'intéresser à ce qui vient d'une épopée vieille de près de 2700 ans - et on ne peut qu'avoir de la joie face à la déconfiture des fascistes qui ne s'obsédaient que sur des détails superficiels de casting et qui se lamentent que le film soit "un Cheval de Troie" en faveur de l'universalisme ou de l'empathie (sérieusement, les Nazis disent cela). 

Allez, on va s'embarquer aussi. Je n'ai pas acheté un dico de grec sans avoir l'obligation de vous casser aussi les pieds par ce message trop long. 

Version courte : la qualité d'un film, c'est justement qu'on a envie d'en discuter avec des amis et même si on n'est pas d'accord avec tout, cela donne à penser sur les différents fils de l'oeuvre. Je me bornerai à 8 points : (1) l'équipage, (2) le divin, (3) le visage (4) la femme Calypso (5) l'enfant Sinon (6) la descente aux enfers, (7) la monstruosité et (8) la vengeance. Je ne parlerai pas de l'essentiel, des boucles temporelles et des obsessions de Nolan à ce sujet parce que toutes les critiques en ont déjà parlé. 

Le titre de ce post (choisi pour que les moteurs de recherche ne trouvent pas mon message) est le 7e vers de l'Odyssée, qui résume le sort de l'équipage : 

Par leur propre ἀτασθαλία ils furent détruits // ces nigauds (νήπιοι)

Trad. A. Bignan : Les insensés, auteurs de leur propre destruction.  
Trad. Leconte de Lisle : Ils périrent par leur impiété, les insensés !
Trad. E. Bareste : Ils moururent, victimes de leur imprudence, les insensés.

L'ἀτασθαλία (en fait toujours au pluriel chez Homère) a une étymologie inconnue (a- privatif mais on ne sait de quoi). Cela nous change de l'hubris, la fameuse démesure tragique. Je ne crois pas que la "démesure" soit le bon terme pour parler des fautes des co-équipiers (qui ouvrent le sac d'Eole dans le livre - par cupidité ou parce qu'ils ne font pas confiance au Leader - ou dévorent le troupeau d'Hélios parce qu'ils ne peuvent tempérer leur hydre appétitive comme des porcs). Ils ne sont pas "arrogants", "téméraires" ou "audacieux", ils sont juste un peu cons. Je ne sais même pas si les défauts éthiques de la métis trompeuse d'Odysseus sont vraiment de l'hubris non plus, sauf peut-être quand il proclame son vrai nom au Cyclope (scène enlevée dans le film puisqu'il n'y a pas de communication avec le Monstre).

Tout cela pour dire que le Leitmotiv du film pour dire que la faute n'incombe pas qu'au Capitaine mais que ce sont bien les compagnons qui se condamnent eux-mêmes malgré tous les efforts d'Odysseus vient bien de l'épopée. Odysseus sera le seul survivant mais ce n'est pas de sa faute : la scène du film où il revient volontairement dans la Caverne du Cyclope pour ne pas les abandonner en fait un peu trop dans son héroïsme sacrificiel. Nolan semble assez soucieux comme Homère de dire que nous ne devrions pas seulement jeter la faute vers des Leaders politiques, vers nos Bergers, même si les mauvais Timoniers peuvent nous mentir et nous manipuler pour mieux se nourrir sur le troupeau (tout en méprisant le vulgum pecus pour sa propre intempérance). 

Les compagnons sont des νήπιοι, traduits "insensés", littéralement, des idiots puérils et enfantins. Ils manquent de maturité. Le Peuple est resté un garnement. Ces petits marcassins ne savent pas écouter le vieux renard. 


 

C'est prévisible, vous l'aviez tous deviné. Nous sommes ces porcs autour d'Euryloque, ces cochons qui ont bousillé la planète et qui semblent étonnés que le Dieu Hélios nous fasse bruler dans l'holocauste du thermocapitalisme, dans la vaste ἐκπύρωσις de nos désirs prométhéens. 

Euryloque, c'est le Beauf lourdaud d'Odysseus (Eurulokhos était l'époux de sa soeur Ktiménè) et le film le rend un peu plus valorisé en ajoutant cette scène où il sauve la vie d'Odysseus, qui lui pardonne bien des mutineries ensuite, peut-être en partie par cette dette devant la mort. 

II Théophanie : la représentation des dieux

Je n'entrerai pas dans un débat sur ce qu'on peut ou non attendre d'une adaptation. Homère adaptait déjà des mythes en les modifiant. Un auteur doit apporter sa vision et donner son sang à l'oeuvre comme Ulysse nourrit les spectres, certes. Mais il y a une grande relativité sur ce qui compte pour vous dans une adaptation, sur ce qui vous paraît prioritaire ou ce qui est plus facultatif selon les axes qui vous semblent pertinent ou essentiel. Sur certains thèmes, c'est une adaptation qu'on peut juger très fidèle selon ce que vous voulez privilégier. 

Comme fanatique simpliste de comic-books de superhéros et amateur middle-brow de mythologie, j'aimerais certes bien voir des dieux et du divin, pas seulement des récits d'horreur. Mais soyons honnêtes, Dieu (ou le Grand Pan en tout cas) est mort - comme cette pauvre Athéna, les dieux ne sont plus que des personnages de théâtre un peu kitsch et cette adaptation moderne n'est pas la seule à faire ce choix artistique de les retirer, c'est donc décalé de s'en étonner. Age of Bronze de Shanower l'avait déjà fait pour l'Iliade et avait ainsi mieux dégagé la force humaine du récit sans tout le frisson sublime de ces Olympiens en arrière-fond. 

Mon film mythologique préféré est Jason et les Argonautes (1963) mais il faut reconnaître que les disputes de Zeus et Héra ou l'apparence du dieu Triton ont quelque chose d'un peu opéra bouffon d'Offenbach. Et je crois que je déteste encore plus les films qui mettent des dieux mais qui décident que le héros tiendrait des propos camusiens ou sartriens (même Jason n'y échappait d'ailleurs pas dans le film ci-dessus mais le pire était le remake de 2010 du Clash of the Titans où Persée devenait une sorte de Sisyphe rebelle luttant contre les dieux). 

Donc Mentor ou Athéna ne sont plus que des hallucinations de l'esprit bicaméral. Poseidon n'est que la météo ou bien plutôt le courroux de Poseidon n'est que la superstition des membres d'équipage qui cherchent une responsabilité à la météo sans pouvoir assumer leur part. Calypso n'a pas besoin d'Hermès car elle laisse partir Odysseus par amour. Calypso, d'ailleurs, ou Circé, souffrent de ne plus être que des femmes mortelles, la figure de la Sorcière harcelée par les hommes ou celle de la Nymphe castratrice. 

III Eidos (Visage) 

Les dieux n'ont plus qu'une fonction éthique, et non pas métaphysique (si on peut faire la différence). Comme dans la fable moralisante de Philémon et Baucis, tu dois te souvenir de traiter l'Autre comme s'il pouvait être Zeus déguisé. La Loi de la Xenia assénée si souvent est précieuse dans notre monde gangrenée par le ressentiment d'extrême droite mais cela manque parfois de subtilité. Mais cette lourdeur allégorique dans la fiction américaine date peut-être de Moby Dick où l'auteur ne manque jamais de répéter que son léviathan doit être une métaphore pour quelque chose d'autre. 


L'Hospitalité est la reconnaissance de la potentialité infinie de l'étranger. On ne remet pas en cause l'idée qu'il y a des Nobles mais à condition que Noblesse oblige et tu dois accueillir le mendiant comme s'il était Hermès. Et on ne va pas chercher à éclaircir quand commence la transgression de l'Hospitalité, quand Pâris enlève Hélène, quand Odysseus utilise le Cadeau empoisonné, quand les Prétendants dévorent la nourriture de leur hôte ou quand leur hôte revient les dévorer. 

Je trouve la philosophie d'Emmanuel Lévinas incompréhensible mais il est vraisemblable qu'il y a bien quelque chose de "Lévinassien" dans le rapport au Visage dans le film. Lévinas prétend que le Visage d'un être conscient n'est pas un phénomène comme un autre parce qu'en lui on saurait voir aussitôt qu'il y a quelque chose qui dépasse infiniment ce qui vu à la surface des traits. 

L'aède joué par le rappeur Travis Scott répète en frappant le sol "Un Visage, Une Flotte, Un Homme". L'allusion au Visage d'Hélène qui a lancé la Flotte de tant de Navires vient de Lucien de Samosate (Dialogue des Morts 18) repris ensuite par Christopher Marlowe (Dr Faustus), pas d'Homère. Et Ménélas s'est probablement vengé de ce Visage qui avait tenté d'exister sans lui (à moins qu'elle n'ait été brulée à la chute d'Ilion). 

Odysseus est hanté par le Visage de la prêtresse d'Athéna avant de pouvoir enfin la revoir face à face dans ses souvenirs alors qu'elle était voilée par une image de statue décapitée. La prêtresse n'a pas de nom mais j'ai décidé de l'appeler Hélène II, la fille d'Hélène et Pâris

De son vivant, Agamemnon n'est qu'un casque noir ou même qu'un cimier d'ossements, antithèse de l'humain Hector qui écartait son cimier par souci de ne pas effrayer Astyanax. 

Mais Odysseus voile à son tour sa face quand il faut venir tuer tous ses "invités" parasites dans sa propre maison.   

IV My name is Calypso // And I have lived alone // And I waken to the dawn 

Calypso n'étant pas Déesse n'offre plus l'immortalité mais seulement la fuite du monde dans l'oubli. Calypso signifie "Cacher, dissimuler" (καλύπτω) et elle n'est plus que cette figure du refoulement.  

Je trouve que l'idée de fusionner Calypso, les Lotophages et Nausicaa se défend. Calypso est plus distinguée de Circé qui n'a aucune liaison avec Odysseus. Un intérêt est d'éviter des redondances entre les naufrages et surtout de disculper Odysseus du soupçon qu'il a laissé tomber Pénélope pendant Sept Ans volontairement. 

Le but principal du Lotus pour Nolan est que le voyage du retour chez soi redevient comme dans Memento quête sur sa propre identité, ce qui résume certes toute la littérature moderne, le passage de l'Odyssée extérieure au Voyage initiatique intérieur. Mais on a un renversement du texte : Ulysse était celui qui résistait à la tentation du Lotus et qui réveillait les compagnons, ici, il est tout seul et c'est Calypso qui finit par faire une intervention pour le laisser partir de sa petite mort dans la drogue. 

Le défaut moderne est bien sûr la psychanalyse : Odysseus ne joue pas à être Personne dans cette version mais il n'arrive pas à revenir en partie parce qu'une partie de lui culpabilise trop et ne veut pas revenir. Et Calypso est réduite à une psy qui doit faire accoucher Odysseus de ses névroses et on ne peut pas vraiment accuser Nolan d'avoir "sexualisé" l'actrice Charlize Theron, qui n'a plus qu'un rôle d'interlocutrice de thérapeute / dealeuse repentie. 

Nolan n'échappe pas à la critique habituelle de personnages féminins assez plats. Le film ne doit pas passer le test de Bechdel, j'imagine - Hélène a au moins la chance d'avoir ce double visage de la victime de l'Atride Ménélas et de la tueuse de l'Atride Agamemnon). 

Certes, le fait que la maîtresse Calypso remplace aussi l'innocente Nausicaa change beaucoup dans le récit d'Ulysse. Alors que les critiques se demandent d'habitude si le polutropos Trickster est en train de mentir au Roi Alcinoos et aux Phéaciens dans sa longue histoire, ici il est en train de redécouvrir ce qu'il a refoulé, il cherche au contraire à se connaître, à se dévoiler, pas à se justifier. Et le récit va se découper peu à peu entre flashbacks post-traumatiques et l'anagnorisis finale avec Pénélope. 

Mais je ne suis pas entièrement convaincu par notre regard rétrospectif de l'aède génial mais anachronique qui jouerait avec le potentiel post-moderne d'un Unreliable Narrator. Les Grecs sont malins, ils sont roublards et ils connaissent déjà l'ironie avant Socrate mais quand même. L'aède fait enchâsser les récits parce que les Anciens étaient plus réticents aux ellipses et qu'ils voulaient s'approcher plus d'une illusion de simultanéité entre le temps du Rhapsode et le temps de la diégèse. Ou pour parler plus simplement, les auteurs voulaient qu'il soit plausible que le poème de 12 000 vers, même en quelques heures de récitation, s'approche de manière plus vraisemblable de ce qui ne se passerait qu'en quelques jours dans le récit. 

Reste un des principaux défauts à mes yeux. Quand Calypso laisse enfin partir Odysseus, elle lui dit de se confier au Destin, de faire une sorte de "saut" ou de pari dans la foi. Dans un monde où Zeus et Athéna (ou Leucothée) veulent que le Divin Ulysse revienne chez lui, partir sur un frêle radeau est adapté comme la barque de Saint Brendan. Mais ici, dans un monde sans dieux où Athéna est morte, on se dit que ce serait pour le moins peu caractéristique de sa prudence, le survivant qui se jette vers un nouveau naufrage abandonné au sort en ayant renoncé à tout pilotage de sa vie. 

Et ce dernier périple incompréhensible abolit toute géographie. Tout à coup, l'île perdue d'Ogygie doit être à une encablure d'Ithaque car Odysseus y arrive par une distorsion en une tempête. Il est vrai que la géographie du film n'a aucun lien avec la réalité : Troie a des marées et Pylos est sur Ithaque au lieu d'être dans le Péloponnèse (ce qui soutiendrait l'hypothèse charitable qu'on est dans une itération d'une Odyssée dans un autre monde post-apocalyptique puisqu'on ne pourrait pas se perdre dans la Mer Egée).  

V Sinon et les Signes

Une des bonnes idées originales de cette version est ce personnage de Sinon, joué par Elliot Page. Le personnage ne vient pas du tout de l'Odyssée mais du récit d'Enée et beaucoup de commentateurs ont dit que de nombreux aspects du film, dont la mélancolie dans la destruction de Troie ou le traumatisme du Roi viennent plus de Virgile que d'Homère. Si Ulysse est Batman, Sinon est son sidekick, son jeune Robin ou pour prolonger l'analogie des comics, il est son Jason Todd ou son Bucky Barnes. 

Mais l'idée importante est le changement de statut social de Sinon. 

Chez Virgile, Sinon est de sang royal, un autre petit-fils d'Autolycos et donc un cousin d'Ulysse, et quand il ment aux Troyens il est tout à fait au courant de son mensonge. 

Chez Nolan, Sinon est un homme du peuple qui a été sacrifié par la lâcheté d'Antinous. Odysseus a fait un Tirage au Sort de ceux qui allaient partir et Antinous a acheté le sort de Sinon (en trahissant ensuite sa famille). Le petit jeton d'Antinous que porte Sinon fait double emploi avec un autre Symbole, l'Athéna de Pénélope. Sans vouloir à toute force unifier tous les films de Nolan, l'idée d'un clin d'oeil à ce qui s'appelait un "totem" dans Inception et au fait qu'Elliot Page y jouait le personnage d'"Ariadne" est probable. 

La petite broche de Pénélope remplace aussi un objet important, qu'on retrouve dans l'Enéide, le Palladion, la statue d'Athéna. Le Palladion est enlevé par Ulysse dans certaines versions (parfois avec l'aide d'Hélène) pour pouvoir faire tomber Ilion mais ici il est le lien féminin entre Odysseus et son épouse : Pallas, c'est Pénélope. Mais l'ennui est que la pauvre Pénélope est un peu réduite à cette petite poupée que tient Odysseus.  

Sinon a été sacrifié par Odysseus à la raison d'Etat par un "Noble Mensonge" (ou plutôt le Mensonge des Nobles) : il sait qu'Antinous a menti mais il accepte le sacrifice de l'Enfant du Peuple au nom de la stabilité d'Ithaque. Sinon a été l'Iphigénie d'Odysseus et il lui ment pour qu'il tienne son rôle, comme les Leaders décident pragmatiquement de mentir au Peuple "pour le plus grand bien collectif". 

Cette figure du Trickster réapparaît quand il ment à l'équipage sur Charybde pour manipuler leur esprit de contradiction : je vous dis d'aller à Charybde car si je vous avais révélé qu'il fallait préférer Scylla, vous auriez refusé. 

Sinon joue un rôle important dans la Nekuya du film, parce qu'il commence la justification de la Vengeance contre Antinous, représentant toute la prédation et l'hypocrisie des puissants. Et surtout il appelle Odysseus à son devoir envers les morts. Il ne pourra pas sauver ces Enfants de l'équipage mais il devra faire un nouveau pèlerinage funèbre pour le repos des âmes de tous ceux qui sont morts autour de lui. Ici Sinon reprend aussi le rôle d'Elpenor dans l'Odyssée XI qui demande aux Enfers qu'Ulysse fasse les rituels pour ses cendres (comme Palinure dans l'Enéide VI). 

Le Mythe d'Ulysse n'a jamais trop su comment il devrait mourir. Tirésias avait dit qu'il partirait jusqu'au pays où nul n'a jamais vu la Mer (là où on prendrait sa Rame pour un Van, son ἐρετμόν pour un ἀθηρηλοιγὸν, un "fléau des épis", Od. XI, 128). Un autre que ce serait son propre fils par Circé qui le tuerait par accident. Ici dans le film, il va partir en retraite exil et penser à ses copains disparus. 

Comme a dit quelqu'un sur Blue Sky, c'est le mythe par excellence du Baby Boomer. Il culpabilise un peu d'avoir détruit le monde et d'avoir collaboré à des crimes de guerre mais il se dit qu'il a fait son possible, il a survécu, il se donne bonne conscience en allant faire une croisière avec sa femme (ou il part avec la gravité de l'ancien politique pour aller se faire payer des conférences après avoir "assumé les responsabilités"). Et cette coque de son dernier navire vers Valinor remplace la scène touchante dans l'épopée où Pénélope demande à Odysseus de parler de leur Lit sculpté en un seul arbre. 

VI Nekuya et Sirènes

Le parti-pris héroïque de Nolan envers le naturalisme (refus le plus possible de l'image de synthèse) se voit dans cette Nekuya tournée sur une vraie plage de sable noir en Islande sans aucun filtre.  

Les parents sont évacués dans le film. On ne verra pas Anticlée, la mère d'Ulysse dans l'Hadès, et au retour on ne verra pas non plus Laertes, qui n'est présent que par son linceul éternellement tressé et différé par Pénélope. 

Dans la scène des Sirènes, on dit d'habitude qu'Ulysse veut entendre le Chant des Sirènes parce qu'il est curieux et qu'il a un appétit insatiable de connaître. Mais ici, il y a un léger intérêt pragmatique : Ulysse est le "canari dans la mine", il permet par ses cris de montrer à son équipage qu'ils ne doivent pas retirer la cire d'abeille.  

VII Le Trickster e(s)t le Monstre

Nolan a réussi le Cyclope qui est très effrayant en partie par l'inquiétante étrangeté de la technique utilisée de la marionnette géante qui fait si organique et évoque à la fois le Polyphème d'Odilon Redon ou l'Ogre pâle dans le Labyrinthe de Pan de Del Toro. 

Une des clefs de la scène est l'hypocrisie coloniale : Odysseys vient envahir la Caverne et dit que l'habitant lui devra hospitalité par la Loi de Zeus alors qu'il la bafoue quand c'est dans son intérêt. Les Troyens avaient dit "Nous avons les mêmes dieux" et les Grecs ont détruit le Temple du Palladion. Quand Polyphème (qui reste anonyme ici) se met à parler à leur grande surprise, il invoque Poséidon et le Monstre anthropophage a les mêmes dieux. 

Savoir que la scène des Lestrygons n'a aucun trucage et que c'est vraiment tourné avec des "géants" et des figurants de petite taille pour créer l'effet d'échelle change l'appréciation de cette scène. Je n'ai pas compris pourquoi les Lestrygons semblent contrôler aussi les arbres et pourquoi ils semblent le faire si mal. Est-ce pour dire que dans l'esprit confus d'Odysseus, toute la nature (animale et végétale) se retourne contre eux. Odysseus est souvent tourné de haut pour accentuer ce problème d'échelle : les marins sont des enfants qui arrivent dans d'autres mondes qui ne sont pas faits pour eux.  

Je ne suis pas enthousiasmé par Scylla qui ressemblait à une sorte de gant à six doigts extensibles ou de cornemuse plus qu'à un monstre créé par Circé. Mais on se doute que personne n'oserait faire une Hydre à têtes de chiennes.  

Il y a un vieux débat sur Charybde et Scylla dont se sert habilement le film. Odysseus fait-il (comme cela semble être le cas) le seul choix rationnel, le sacrifice utilitariste ou bien le choix est-il plus pervers s'il y avait vraiment une chance de survivre sur Charybde ? Au lieu de choisir entre la mort assurée de tous et le sacrifice de 6, ce serait alors un vrai dilemme tragique, un choix plus incertain ou probabiliste soit (1) la mort pour tous ou le salut pour tous soit (2) la mort assurée mais seulement pour une minorité. Dans le film, Odysseus fait croire qu'il a fait le choix risqué mais solidaire (1) pour faire mieux accepter le choix utilitariste (2).  

Il est clair que dans le film Odysseus est une figure proche d'Oppenheimer et que le Cheval de Bois (le δούρειος ἵππος) est considéré comme l'analogue dans l'Âge de Bronze de la Bombe Atomique. Au lieu d'être un prodige de la Ruse (comme je pense que cela l'était pour les Grecs), cela devient l'effondrement fatal des liens de dons et de contre-dons, la destruction de l'Humanité (dans une vision chrétienne et peut-être déjà celle du Pieux Enée). Odysseus recule avec effroi devant sa Ruse comme Oppenheimer, qui est devenu la Mort, recule devant sa part de responsabilité devant une réaction en chaîne dans la fin d'un monde. 

Le sourire d'Ulysse manque un peu dans le film. Tous les critiques l'ont dit, ce n'est plus le Renard fripon, c'est un soldat grave qui fait la tête, un dépressif qui doit affronter ses remords sur sa conscience, en miroir de nos angoisses de fin du monde. Toute sa tendresse semble plus réservée au chien Argos qu'aux siens parce que Nolan doit craindre qu'une autre tendresse serait kitsch ou mièvre. 

Mais toute figure du Trickster a cette ambiguïté. Odysseus ne sourit pas parce qu'il a la conscience d'être devenu le Monstre de l'histoire. 

VIII La fiction et la vengeance

Nolan a raison sur certains points. Il y a des éléments chez Homère qui nous sont étrangers ou peut-être même morts. Toute adaptation consiste à trier ce qui est mort et ce qui peut être vivant. Homère devait trouver normal voire nécessaire qu'Ulysse massacre les esclaves et les servantes. Cette scène ne peut que nous faire un peu honte et ici la seule servante qui se fera tuer sera Melantho, une maîtresse d'Antinous (et la soeur du chevrier Melanthios) qui a trahi Pénélope en révélant sa ruse sur le Linceul de Laertes. 

On a prétendu qu'Agamemnon de noir vêtu était Batman et c'est faux. Agamemnon est le pouvoir politique sans visage et il ne retrouve un visage et une parole que lorsqu'il est mort pour se plaindre que Clytemnestre se soit vengée contre lui et réclamer qu'on le venge. 

Anne Hathaway jouait Catwoman, la compagne de Batman qui finit avec lui à la fin dans le rêve du serviteur Alfred et ici elle joue Pénélope qui va partir avec Odysseus comme en rêvait le serviteur Eumée. Elle ne participera au massacre qu'en poussant sa servante Melantho pour qu'elle partage le sort des Prétendants, mais elle reste du côté du Gynécée d'où elle regarde la salle du festin. 

Mais là où il y a du Batman est que la fiction populaire depuis au moins Monte Cristo rêve d'un Seigneur riche qui revient se venger des injustices commises contre lui. L'image est ici celle de la Chasse : un Seigneur est celui qui ne chasse pas que pour se nourrir mais par jeu, pour se divertir. Le Batman chasse les hors-la-loi pour venger la mort de ses parents. Odysseus vient chasser les Prétendants pour venger l'honneur de Pénélope, son fils Télémaque et celui qu'il a fait sacrifier, Sinon (d'où l'efficacité psychologique chez le spectateur de ces scènes : "Tiens, Antinous, ce jeton t'appartient, je suis revenu te le rendre". Antinoos était le premier à mourir dans le texte et là on fait durer la tension en le montrant comme un lâche qui envoie les autres Prétendants se faire tirer dessus avant lui. 

Le philosophe Grégoire Chamayou a expliqué dans son livre Les chasses à l'homme (2010) ce qu'il appelait le pouvoir "cynégétique", faire accepter aux opprimés qu'ils sont dans un statut naturel inférieur, celui de proie : les Lacédémoniens avaient un rituel de passage en allant chasser des hilotes, les esclavagistes avaient des chasses aux esclaves comme les Chasses du Comte Zaroff dans The Most Dangerous Game

Odysseus prétend distinguer dans le film la chasse et la guerre. La chasse est censée donner sa chance à la proie pour qu'elle puisse s'enfuir et c'est pourquoi Odysseus laisse vibrer sa corde (ce qu'il ne fait pas quand il lance sa flèche vindicative du Parthe contre le Cyclope). La marque du sanglier rappelle ici la résistance de la faune : le Porc sauvage a blessé le Chasseur et aurait pu le tuer comme Adonis. La Guerre est censée être autre chose, ce n'est pas tuer ou laisser sa chance mais tuer ou être tué, c'est chercher à tuer à tout prix, par un plan, par un Cheval de Bois, par une Offrande qui est un Poison, une trahison. 

Mais le Massacre des Prétendants est une scène de chasse à l'homme d'un genre nouveau. On imagine les Prétendants chasser les gens comme Sinon ou massacrant Télémaque. Ici ils sont enfermés sans armes parce qu'Odysseus n'a pas l'avantage numérique mais il veut pouvoir les exécuter tous comme dans un abattoir. Pour atténuer la violence exterminatrice, Nolan développe cette péripétie habile où un des serviteurs (le chevrier Melanthios) tente de faire revenir les armes aux Prétendants pour qu'ils aient une part de chance contre le maître de la maison. Contrairement au texte, Télémaque n'a pas le droit de participer au massacre (pour ne pas être accusé par les clans des Prétendants) mais il a droit à son morceau de bravoure (avec Eumée le porcher) contre Melanthios. Dans l'épopée, comme Melanthios est un esclave et pas un des seigneurs, il n'a droit à aucun égard et est mutilé. 

D'où l'hypocrisie un peu désagréable de ce Massacre des Prétendants. Odysseus dit qu'il a honte de la guerre et de ses massacres mais revenu à la paix, il va massacrer les civils qui ne l'ont pas suivi et qui ont voulu exploiter son foyer et sa femme. 

J'ai déjà parlé à l'occasion de Quo Vadis ? de cette mauvaise foi de notre fiction (post-)chrétienne. On nous dit en morale finale que la vengeance est amère, vile et cruelle mais en même temps on joue sur les deux tableaux, sur le mécanisme psychologique que nous ressentons un plaisir à voir se déchaîner la revanche. Il y a une partie archaïque en nous qui aime voir Le Roi Légitime, Notre Bon Souverain revenir et tuer les vils Usurpateurs (alors même que nous avons admis désormais qu'il n'y a pas de Bon Roi Légitime). 

Notre raison nous dit de surmonter notre ressentiment et notre imaginaire nous dit que le superhéros va venir châtier Trump-Antinous et sa bande de kleptocrates kakistocrates immondes. Mais par ce désir de vengeance, nous partageons encore les pires traits des Trumpiens. Dans les fantasmes génocidaires de Q (la partie conspirationniste des fans de Trump), ils ne cessaient de parler avec une délectation sadique du fait que Trump allait faire exécuter Hillary Clinton (et tous les autres Démocrates) parce qu'elle aurait sacrifié des enfants innocents et ce genre de délire participe de cette pulsion archaïque d'extermination du Bouc-émissaire. 

On distingue la tragédie "classique" où le héros-victime est sacrifié (Oedipe et Antigone ne se vengent pas) et la tragédie "sénécienne" où le protagoniste parfois ambigu souffre les pires maux et vient ensuite assouvir sa vengeance cruelle, comme dans Médée, Atrée, Thyeste ou dans Shakespeare Titus Andronicus ou même dans la sombre méditation de Hamlet. Toute notre fiction et notamment le cinéma hollywoodien s'est développée sur la catharsis sénécienne, où notre sympathie repose plus sur l'effroi que sur la pitié. Nos fictions sont devenues plus des films d'horreur (et Nolan a un certain talent pour l'horreur, comme dans la scène des marins révélés dans leur nature porcine) mais il est difficile de continuer à prétendre sauver l'empathie dans l'horreur. 

Il n'y a rien de mal à cela, sans doute, c'est très efficace, mais il faut simplement être conscient que nous sommes de mauvaise foi ensuite en prétendant dépasser cette satisfaction primaire. C'est toute l'ambiguïté de cette chimère de Nolan, une position d'auteur mêlée au blockbuster hollywoodien. 

Quelques autres reviews : Christian Lorentzen a une critique assez drôle. La traductrice Emily Wilson (qui doit en avoir assez qu'on répète qu'elle a inspiré le film) a trouvé cela bruyant, simpliste et unidimensionnel

lundi 27 juillet 2026

La cité de Polarité (Arcane Crimes Division)

 Arcane Crimes Division (2023) du créateur néo-zélandais Dale Elvy est un jeu de rôle qui parodie les films avec deux partenaires policiers (Buddy Cop Movie, en français "film de potes flics" ?) mais dans une Cité d'heroïc fantasy avec un mélange de tropes de polar et de conventions un peu détournées de D&D. Les conventions veulent qu'on crée des oppositions entre les deux agents (par exemple une ex-voleuse elfe noire et un golem automate, une brute troll et un dom juan vampire, ou un Dragon métamorphosé et un Arbre vivant). La chef actuelle de la police, Schimmel, est une fantôme revenue pour élucider son propre meurtre. Un des officiers au-dessus des PJ, Gelsilex, est un jötunn à deux têtes, une tête de þurs des glaces et une tête de géant de feu. Les policiers ont des gadgets magiques comme des menottes magiques ou une Clef d'Os qui permet d'ouvrir une porte pour revenir au Commissariat. 

Mais je voulais juste évoquer ici dans la série des Cités de jeu de rôle, le cadre de la ville de Polarity. La force de ce jeu de rôle repose certes plus sur la qualité des scénarios et enquêtes que sur un approfondissement d'arrière-fond mais cette Cité cache quelques secrets intéressants et elle a une très jolie carte par Moreno Paissan.  


 

Polarité avait été conquise dans le passé par un dangereux sorcier diabolique (nommé seulement de manière tolkiénienne l'Ennemi). L'Ennemi fut vaincu mais la Cité dut être rebâtie entièrement sur les ruines de cette bataille (ce qui suppose bien des souterrains qui doivent être liés à l'Ennemi mais les histoires plus héroïques sur les forces de ce personnage font l'objet d'un autre jeu de rôle du même auteur Death of Legends). Les habitants ignorent que la magie noire de l'Ennemi a créé une Malédiction qui continue de corrompre les habitants, les poussant à céder à leurs tentations. Sans vouloir trop divulguer de secrets, cette Malédiction s'est même incarnée sous la forme d'un Chien Noir, Maledictien (en VO Cursian) qui hante la ville et favorise diverses corruptions, dont les addictions. 

La Cité a ensuite connu des guerres sociales et politiques. Son Sénat oligarchique des riches familles a réussi à abolir le bicamérisme des Assemblées plébéiennes. En revanche, l'oligarchie a dû plus récemment permettre l'élection du Maire, qui détient donc de facto la fonction "tribunitienne" contre les nobles familles. La Mairesse actuelle qui vient d'être réélue, Foley, représente un contre-pouvoir plus "populiste" face au Sénat et au Conseil des Guildes. Les travailleurs de la ville comprennent aussi des Automates magiques. 

Je ne comprends pas le flux et le système des cours d'eau de la Cité mais peu importe : il y a donc la Rivière grise au nord, la Rivière des âmes à l'ouest et l'Illustre Fleuve à l'est.  

La rive nord comprend les quartiers pauvres de l'Enchevêtrement (The Tangle) et le quartier le plus dangereux des marchés du Clignement Gris (Grey Wink). Le gang des Lames du Crépuscule y est l'une des organisations criminelles les plus puissantes. 

Le quartier est comprend les artisans des Braises (la ville est censée être assez steampunk), les quais des Trois Points et la vieille ville de la Colline des Fondateurs ou les anciennes Académies célestes (l'Université qui régule la magie dans la Cité, on ne peut la pratiquer sans une certification). Plus au sud, le riche quartier des Jardins. Une idée originale de Polarité est que chacun des six Ponts est une entreprise privée avec ses propres taxes. Par exemple, le grand Pont des Larmes entre Clignement Gris et Trois Points appartient aux Elfes des Glaces et le Palais des Elfes, ambassade de la Cour de Cristal du Nord (la Princesse Vidre), est dans les Jardins. Les Deux Soeurs Argentées y règnent sur les affaires interdites. 

La rive ouest comprend le quartier des affaires et des temples (le "Centre-ville", Mid-Town & Down-Town). A moins que je n'aie pas trouvé l'information, j'ai l'impression que la religion n'est pas développée. On évoque juste un "Temple de la lumière" et la grande prêtresse l'Honorée Vivica (p. 105) est l'objet d'un miracle permanent qui la rend resplendissante de lumière. 

Le quartier sud entre la Rivière des Âmes et l'Illustre Fleuve est la Nécropole. Depuis que les Morts-vivants ont été libérés du contrôle de l'Ennemi, la Nécropole est dirigée par les vampires, et notamment le Comte Cramoisi Monsieur de La Croix. Un clan de Vampires-Loups, les Vargr, s'opposent à lui et dirigent les maisons de jeu de la Cité. 

La Caverne (σπήλαιον) phrase par phrase (22/22)

 καὶ τὸν ἐπιχειροῦντα λύειν τε καὶ ἀνάγειν, εἴ πως ἐν ταῖς χερσὶ δύναιντο λαβεῖν καὶ ἀποκτείνειν, ἀποκτεινύναι ἄν;

Σφόδρα γ’, ἔφη.

 

ἐπιχειρέω : mettre les mains à, tenter, essayer. Il peut y avoir un jeu de mots final ἐπιχειρέω / ἐν ταῖς χερσὶ λαβεῖν : [mettre les mains à] les délivrer / saisir dans leurs mains ; on pourrait traduire entreprendre / prendre). Si les prisonniers sont des âmes, leurs "mains" sont normalement les facultés pratiques de l'âme mais l'allégorie devient ici plus physique : l'action du dialogue (délivrer) est contrée par l'action de la violence (capturer). 

ἀνάγω : faire monter.  

λαβεῖν aoriste inf. de λαμβάνω 

ἀποκτείνω : tuer, exécuter (par exemple dans un cadre judiciaire), mettre à mort. Mais au-delà de l'exécution, le même verbe ἀποκτεινύναι deviendra aussi le problème moral d'accepter ainsi de se faire tuer par cette foule des prisonniers en ayant fait le choix héroïque de redescendre dans la Caverne. Dans Phédon 62c, Socrate dit : σως τοίνυν ταύτῃ οὐκ ἄλογον μὴ πρότερον αὑτὸν ἀποκτεινύναι δεῖν, πρὶν ἀνάγκην τινὰ θεὸς ἐπιπέμψῃ, ὥσπερ καὶ τὴν νῦν ἡμῖν παροῦσαν. "De même, il n'est peut-être pas déraisonnable de dire qu'il ne faut pas se [laisser] tuer avant que le Dieu ne nous en impose la nécessité, comme c'est en train de se passer pour moi actuellement."

 


 

 

Cf. Traduction B. Suzanne (qui m'a été si utile pendant ces 3 semaines de traduction par ses notes et son savant commentaire et que à qui j'exprime encore une fois mes remerciements) : Et celui qui entreprendrait de les délivrer et de les faire monter, si tant est qu'ils puissent le tenir en leurs mains et le tuer, ne le tueraient-ils pas ?

À toute force ! dit-il. 

(Pour revenir au début en 514a

dimanche 26 juillet 2026

La Caverne (σπήλαιον) phrase par phrase (21)

 


Das Lachen der Thrakerin,
Théétète 174a

Τὰς δὲ δὴ σκιὰς ἐκείνας πάλιν εἰ δέοι αὐτὸν γνωματεύοντα διαμιλλᾶσθαι τοῖς ἀεὶ δεσμώταις ἐκείνοις, ἐν ᾧ ἀμβλυώττει, (517a) πρὶν καταστῆναι τὰ ὄμματα, οὗτος δ’ ὁ χρόνος μὴ πάνυ ὀλίγος εἴη τῆς συνηθείας, ἆρ’ οὐ γέλωτ’ ἂν παράσχοι, καὶ λέγοιτο ἂν περὶ αὐτοῦ ὡς ἀναβὰς ἄνω διεφθαρμένος ἥκει τὰ ὄμματα, καὶ ὅτι οὐκ ἄξιον οὐδὲ πειρᾶσθαι ἄνω ἰέναι; 

γνωματεύω : former une opinion, juger.  

διαμιλλάομαι : lutter avec ardeur (τινι)

ἀμβλυώσσω : avoir la vue faible. Le même terme apparaissait avant au Livre VI en 508c quand Platon préparait l'analyse du rapport entre la vue et le soleil : "Tu as bien vu que, chaque fois qu'on ne tourne plus les yeux vers ce sur les enveloppes colorées de quoi la lumière diurne peut porter, mais [vers ce] sur celles de quoi [ce sont] des lueurs nocturnes, voient faiblement et paraissent presque aveugles, comme s'ils n'avaient plus en eux de vue pure." 

καταστῆναι infinitif moyen aoriste de καθίστημικαθίσταμαι (ao. κατεστησάμην): s'établir. (Ou ici "se rétablir"). 

συνήθεια cf. plus haut en 516a.  

γέλως, ὁ, gen. γέλωτος, dat. γέλωτι, acc. γέλωτα : rire. Cf. Thalès en Théétète 174a : Θρᾷττά τις ἐμμελὴς καὶ χαρίεσσα θεραπαινὶς ἀποσκῶψαι λέγεται ὡς τὰ μὲν ἐν οὐρανῷ προθυμοῖτο εἰδέναι, τὰ δ' ἔμπροσθεν αὐτοῦ καὶ παρὰ πόδας λανθάνοι αὐτόνν. Apologie 18b. L'exil d'Anaxagore en Phèdre 270a La plupart méprisent la dialectique comme verbeuse Parménide 135d

παράσχοι : aoriste optatif de παρέχω, fournir, procurer (cf. 516b).  

ἀναβὰς participe aoriste de ἀναβαίνω 

διαφθείρω : détruire, corrompre, gâter.  

ἄξιος + infinitif : valoir la peine de 

πειρᾶσθαι moyen de πειράω, tenter. 

 


Socrate s'accrochant dans un panier pour mieux contempler les Cieux
dans les Nuées d'Aristophane.

 

 

Traduction B. Suzanne : Et alors ces ombres, si de nouveau il devait, lui émettant des jugements étayés par des investigations, entrer en compétition avec ceux-là [qui ont] toujours [été] prisonniers, au moment où il aurait la vue faible, [517a] avant que ses yeux ne fussent rétablis --et le temps ne serait pas court, tant s'en faut ! jusqu'à l'accoutumance--, ne prêterait-il pas à rire et ne dirait-on pas de lui qu'étant monté là-haut, il est revenu les yeux endommagés, et que ça ne vaut vraiment pas la peine d'essayer d'aller là-haut ? 

samedi 25 juillet 2026

La Caverne (σπήλαιον) phrase par phrase (20)

 


Καὶ τόδε δὴ ἐννόησον, ἦν δ’ ἐγώ. Εἰ πάλιν ὁ τοιοῦτος καταβὰς εἰς τὸν αὐτὸν θᾶκον καθίζοιτο, ἆρ’ οὐ σκότους <ἂν> ἀνάπλεως σχοίη τοὺς ὀφθαλμούς, ἐξαίφνης ἥκων ἐκ τοῦ ἡλίου;

Καὶ μάλα γ’, ἔφη.

ἐννόησον : impératif aoriste de ἐννοέω, avoir à l'esprit, réfléchir.  

καταβὰς : participe aoriste masculin de καταβαίνω. Après l'ἀνάβασις en 515e, B. Suzanne rappelle que le PREMIER MOT de la Politeia (I, 327a) était justement une Catabase commençant par "Katébèn" (aoriste de καταβαίνω) : "Κατέβην χθὲς εἰς Πειραιᾶ μετὰ Γλαύκωνος...", "Je descendais hier au Pirée avec Glaucon..." (descendre de la Cité vers le rivage). 

θᾶκος : siège (sans lien avec le terme ἕδρα, les "sièges" des reflets en 516a).  

σκότος, εος-ους (τὸ ; au lieu du plus habituel σκότος, ου ()), génitif neutre et non accusatif masculin) : obscurité 

ἀνάπλεος : plein.  

σχοίη : aor. optatif d'ἔχω.  

B. Suzanne propose de traduire πάλιν non pas dans son sens le plus fréquent "à nouveau" mais dans son sens premier selon le Bailly "à rebours, en rebroussant chemin".  There and Back Again. 

καθίζω s'asseoir 


 

Traduction de 516e par B. Suzanne : Et maintenant, réfléchis en toi-même à ceci, repris-je. Si en sens inverse un tel [homme], [re]descendant vers son siège, s'[y r]asseyait, est-ce qu'il n'aurait pas les yeux pleins d'obscurité, venant subitement du soleil ? 

Tout à fait certes, dit-il.  

vendredi 24 juillet 2026

La Caverne (σπήλαιον) phrase par phrase (19)


Ulysse invoquant les ombres (N. Wyeth)

Τιμαὶ δὲ καὶ ἔπαινοι εἴ τινες αὐτοῖς ἦσαν τότε παρ’ ἀλλήλων καὶ γέρα τῷ ὀξύτατα καθορῶντι τὰ παριόντα, καὶ μνημονεύοντι μάλιστα ὅσα τε πρότερα αὐτῶν καὶ ὕστερα (516d) εἰώθει καὶ ἅμα πορεύεσθαι, καὶ ἐκ τούτων δὴ δυνατώτατα ἀπομαντευομένῳ τὸ μέλλον ἥξειν, δοκεῖς ἂν αὐτὸν ἐπιθυμητικῶς αὐτῶν ἔχειν καὶ ζηλοῦν τοὺς παρ’ ἐκείνοις τιμωμένους τε καὶ ἐνδυναστεύοντας, ἢ τὸ τοῦ ῾Ομήρου ἂν πεπονθέναι καὶ σφόδρα βούλεσθαι 

    “ἐπάρουρον ἐόντα θητευέμεν
            ἄλλῳ ἀνδρὶ παρ’ ἀκλήρῳ” 

καὶ ὁτιοῦν ἂν πεπονθέναι μᾶλλον ἢ ’κεῖνά τε δοξάζειν καὶ ἐκείνως ζῆν;

GLAUCON : (516e) Οὕτως, ἔφη, ἔγωγε οἶμαι, πᾶν μᾶλλον πεπονθέναι ἂν δέξασθαι ἢ ζῆν ἐκείνως.


 Ce passage très dense (516c-516e, la phrase de Socrate a 83 mots) me paraît assez difficile. 

 τιμά : honneur. 

 ἔπαινος : approbation, éloge, louange. 

γέρᾰς, αος : récompense, marque d'honneur, privilège honorifique. 

ὀξύς : aigu. 

τὰ παριόντα cf. τὴν παριοῦσαν σκιάν plus haut en 515b

πορεύομαι (moyen de πορεύω) : voyager, marcher. 

μνημονεύω : se souvenir. Pour une fois, cette mémorisation est réduite à une induction empirique qui s'oppose à l'anamnèse.  

εἴωθα : avoir l'habitude.  

ἀπομαντεύομαι : deviner, prédire, conjecturer. Ce verbe est utilisé plus positivement au livre VI en 505e quand Platon dit que l'âme ne peut que conjecturer l'idée du bien sans la connaître. 

τὸ μέλλον ἥξειν : μέλλω être destiné à.  ἥξειν futur d'ἥκω, arriver, être présent.  

ἐπιθυμητικῶς αὐτῶν ἔχειν : avoir désir de cela. L'ἐπιθυμητικόν (la faculté appétitive) forme ces désirs et la redescente dans les ténèbres demande à la rigueur le courage de l'ardeur (θυμοειδής) et sens de la justice comme vertu totale, pas une simple passion. 

ζηλόω : envier, jalouser.  

ἐνδυναστεύω : être puissant parmi, régner.  

πεπονθέναι infinitif parfait actif de πάσχω.  La formule revient 3 fois. 

σφόδρα : fortement.  

ὁτιοῦν : n'importe quoi.  

δέξασθαι aor. de δέχομαι recevoir, accueillir, préférer, admettre.  

LA CITATION D'HOMERE 

Socrate adapte de mémoire (comme souvent chez Platon) des fragments des vers 489-490 du chant XI de l'Odyssée. Voir le commentaire par B. Suzanne. Ulysse est descendu vivant dans l'Hadès et tente de consoler l'Âme d'Achille en lui disant qu'il règne maintenant sur les Morts, mais Achille le gourmande. 

Voir le contexte Odyssée Chant XI, vers 488-491 

μὴ δή μοι θάνατόν γε παραύδα, φαίδιμ᾽ Ὀδυσσεῦ.
βουλοίμην κ᾽ ἐπάρουρος ἐὼν θητευέμεν ἄλλῳ,
ἀνδρὶ παρ᾽ ἀκλήρῳ, ᾧ μὴ βίοτος πολὺς εἴη,
ἢ πᾶσιν νεκύεσσι καταφθιμένοισιν ἀνάσσειν.
 

Ne me parle point de la mort, illustre Odysseus !
J’aimerais mieux être un laboureur, et servir, pour un salaire, 
un homme sans sa part et pouvant à peine se nourrir, 

que de commander à tous les morts qui ne sont plus.

Plutôt servir sur Terre que de régner en Enfer, la phrase inverse de Satan chez Milton (I, 263 Better to reign in Hell then serve in Heav'n). Puis Achille interroge Ulysse sur son père Pélée et se console par la gloire de son fils Néoptolème qui a pu agir en terminant ce qu'il n'avait pas pu achever. 

On interprète souvent ce passage comme une inversion par l'auteur de l'Odyssée de la morale héroïque de l'Iliade. En effet, Achille avait opposé dans l'Iliade, chant IX, 410-416 deux "fins" (télos), le Nostos et le Kleos, le Retour et la Gloire

εἰ μέν κ᾽ αὖθι μένων Τρώων πόλιν ἀμφιμάχωμαι,
ὤλετο μέν μοι νόστος, ἀτὰρ κλέος ἄφθιτον ἔσται·
εἰ δέ κεν οἴκαδ᾽ ἵκωμαι φίλην ἐς πατρίδα γαῖαν,
ὤλετό μοι κλέος ἐσθλόν, ἐπὶ δηρὸν δέ μοι αἰὼν ἔσσεται,
οὐδέ κέ μ᾽ ὦκα τέλος θανάτοιο κιχείη.
  

"Si je reste ici et me bats près de la cité des Troyens, mon retour est perdu mais ma gloire sera impérissable. Mais si si je reviens dans mon foyer, dans ma chère patrie, ma noble gloire sera perdue mais ma vie sera longue et le télos de la mort ne m'atteindrait pas bientôt." 

Il est clair qu'il y a des divergences entre l'Iliade et l'Odyssée, entre le rusé Ulysse et le vaillant Achille, mais l'opposition n'est peut-être pas exactement totale entre immortalité et survie. Ulysse n'a pas vraiment nui à sa gloire par son Retour et ruse, même s'il est plus pragmatique qu'Achille en privilégiant le Retour et donc sa survie. [Objection de Kyrnos : C'est plutôt Pénélope qu'Ulysse qui a le mieux préservé le Kléos de la Maison de Laertes !]

Une nuance est qu'Achille ne dit pas exactement en Odyssée XI dans la Nekuya qu'il regrette son choix d'Iliade IX. Achille répond seulement dans le contexte qu'il ne veut pas qu'Ulysse atténue ou dilue le sacrifice héroïque que représente le choix de la gloire : c'est en connaissance de cause qu'il a choisi la mort, alors que la meilleure position dans les Ombres reste pire que la pire des conditions parmi les vivants (mais il serait mort quand même s'il avait choisi une vie obscure). Il ne regrette pas d'avoir été héroïque mais de ne plus pouvoir l'être encore, il regrette seulement de ne pas pouvoir agir pour préserver encore l'Honneur (la timè) de son père qui lui a survécu. Il ne voudrait pas fuir la mort mais revenir pour pouvoir tuer ceux qui nuiraient à l'Honneur de la dynastie d'Eaque. Il n'y aurait alors pas de dénonciation complète de la gloire. 

[Add. Kyrnos fait par email une objection importante en faveur de l'hypothèse qu'il y a bien une dénonciation du Kléos traditionnel : si Achille dit vouloir revenir même à l'état de "thète", de mendiant ou d'humble serf, pourrait-il préserver l'honneur de Pelée ? Donc il met bien la vie au-dessus de la gloire immortelle.  

Cela redonne un nouveau sens au Retour d'Ulysse déguisé en mendiant. Ce n'est pas seulement la prudence du déguisement et la ruse. Il récupère son trône et venge son honneur mais en tant que mendiant avant de redevenir guerrier ; il commence en prenant l'apparence du bas de la société, en un compromis entre l'éthique aristocratique et la priorité de la survie.]

La seule joie d'Achille dans ce gris purgatoire est la gloire de son fils et il n'est satisfait que lorsque Ulysse lui dit qu'il peut être fier du courage de Néoptolème. 

Comme le lui dit Agamemnon dans la Seconde descente dans l'Hadès à l'arrivée des Prétendants (dans le dernier Chant de l'Odyssée), Achille est plus bienheureux que lui car s'il n'a pas eu de Nostos, il a préservé son Kléos, une gloire éternelle, alors que le lâche assassinat d'Agamemnon a gâché à la fois son Nostos et son honneur (même si on peut se demander si mourir au combat mais abattu par Pâris - certes guidé par Apollon - est bien meilleur que de se faire tuer sans arme dans son bain par Clytemnestre et Egisthe). Et Agamemnon, en interrogeant les spectres des Prétendants, dit que la gloire de la fidélité de Pénélope resplendit sur Ulysse alors qu'il doit souffrir de la trahison de la fille de Tyndare. 

Socrate avait condamné ce même passage d'Odyssée XI avant, au livre III de la République, en 386c. Socrate disait que cela rendait la mort trop effrayante et était donc contraire à l'éducation morale et à l'ardeur des guerriers. Il lisait donc bien ce vers isolé comme un risque de renoncement à la vertu, une nouvelle morale pragmatique qui émousserait l'arétè. B. Suzanne fait remarquer que pour Socrate c'est plus une phrase de poète que celle digne d'un héros, une phrase d'Homère et non d'Achille. Ou selon une autre interprétation, c'est une phrase ironique d'Ulysse (qui est après tout le narrateur peu fiable de ce Chant XI - le sophiste Philostrate refera une vie des Héros achéens, Heroika, racontée cette fois par un autre fantôme, l'Ombre de Protesilaos, le premier Grec tué devant Troie, et Ulysse y a une place moins favorable cf. aussi les variantes de Darès et Dictys). 

Mais Socrate citera aussi un passage de l'Iliade XVIII dans l'Apologie 28 b-d que le choix d'Achille dans l'Iliade était le bon choix et que lui doit préférer une mort vertueuse à une vie déshonorée (et ce sera le sens de l'Hadès platonicien au Livre X de la République et dans le mythe du Gorgias que de s'opposer aux Champs des Asphodèles qu'il juge si nihiliste). Mais le sens de l'arétè a bien sûr changé entre l'Âge de bronze homérique et Platon. 

C'est l'orateur cynico-épicurien Lucien de Samosate qui va aller plus loin quand il écrit une satire ménippée de la vanité dans les Dialogues des Morts 18, où le Cynique Ménippe, ne voyant que des squelettes, dit que la mort est la grande égalisatrice des traits éphémères et qu'Achille ou Hélène (dont la tradition tardive dit qu'ils se sont mariés aux Champs Elysées) y ont perdu toute leur beauté : on a eu tort de tant glorifier les héros pour ce qui n'est que passager. Mais ce n'est pas l'austère vertu cynique qui va l'emporter. La science de Palamède ou la surtout la tekhnè prométhéenne de Dédale vont remplacer le thumos d'Achille. 

Mais ici, l'ironie de Socrate est d'inverser le contexte entre l'Hadès invisible et le monde visible. Achille regrette de devoir rester parmi ces ombres et il souhaiterait continuer à faire briller sa gloire par ses actes. Le prisonnier va choisir de redescendre dans les ombres du sensible par devoir alors qu'il n'en a nulle nostalgie et nulle envie. Socrate ne veut pas dire que notre vie en ce lieu d'action est une maladie (contrairement à ce dont l'accuse Nietzsche dans le Gai Savoir 340 sur Phédon 118a "Il faut sacrifier un coq à Asclépios") mais que la vie bonne suppose d'agir et de lutter contre l'erreur. 

 

Traduction B. Suzanne : Et puis, les honneurs et les louanges, si certaines avaient cours alors entre eux, et les prérogatives accordées à celui qui voyait de la manière la plus pénétrante ce qui passait et se souvenait le mieux de ce qui avait coutume de passer en premier, ou en dernier, [516d] ou ensemble, et donc pour cela le plus capable de deviner ce qui allait arriver, crois-tu qu'il en aurait encore le désir et qu'il envierait ceux d'entre eux qui étaient honorés et investis du pouvoir, ou qu'il éprouverait ce [que décrit / qu'éprouve] Homère et préférerait mille fois être « un cultivateur travaillant à gages pour un autre homme sans ressources »    et subirait n'importe quoi plutôt que cette manière de se former des opinions et cette vie là ?
    [516e] C'est ça, dit-il, je le pense moi aussi : accepter de tout subir plutôt que de vivre ainsi ! 

jeudi 23 juillet 2026

La Caverne (σπήλαιον) phrase par phrase (18)

 (suite de 516c)

Τί οὖν; ἀναμιμνῃσκόμενον αὐτὸν τῆς πρώτης οἰκήσεως καὶ τῆς ἐκεῖ σοφίας καὶ τῶν τότε συνδεσμωτῶν οὐκ ἂν οἴει αὑτὸν μὲν εὐδαιμονίζειν τῆς μεταβολῆς, τοὺς δὲ ἐλεεῖν;

Καὶ μάλα.

ἀναμιμνήσκω passif + génitif : se remémorer. Comme je l'ai déjà dit, le prétendu mythe de la Réminiscence (Anamnèse) du Ménon ne vaut que comme métaphore pour évoquer non pas une "origine" (une sorte d'expérience mais expérience remontant à un plus lointain passé, comme l'inné moderne renvoie en fait à l'expérience du passé évolutionnaire) mais un "fondement" qui échapperait à tout temps dans l'éternité (ce qui différencie le fait potentiel de l'inné et la rationalité de l'a priori). 

σοφία est ici ironique mais peut signifier une "compétence" générale avant la vraie sagesse qui est le but ultime du philosophe socratique, bien vivre sa vie.  

συνδεσμώτης : compagnon de chaînes. Bailly & Liddell-Scott tous deux rappellent cette autre occurrence : Thucydide raconte dans l'Histoire de la Guerre du Péloponnèse (VI, 60), pendant l'Affaire des Hermès, comment un des suspects arrêtés se laisse convaincre par l'un de ses compagnons de geôle de s'accuser et de livrer d'autres complices en espérant l'amnistie sans qu'on ait jamais su s'il l'avait vraiment fait : ἀναπείθεται εἷς τῶν δεδεμένων, ὅσπερ ἐδόκει αἰτιώτατος εἶναι, ὑπὸ τῶν συνδεσμωτῶν τινὸς εἴτε ἄρα καὶ τὰ ὄντα μηνῦσαι εἴτε καὶ οὔ·

ἐλεέω + accusatif τινα : prendre en pitié. 

εὐδαιμονίζειν : juger heureux, proclamer heureux. Pour Socrate, il est clair qu'on ne s'épanouit que par la connaissance de ce qui peut nous épanouir vraiment. Le "retour" dans la caverne n'est pas une sorte de choix (surérogatoire) de "repli" comme celui d'un bodhisattva mais fait bien partie de cette connaissance heureuse et de sa vertu : saurait-il bien vivre sa vie s'il ne voulait diffuser le bien et libérer aussi les autres âmes d'un malheur évitable ? Certes, la "compassion" (éléos) en tant que pathos ne fait pas partie des vertus morales de Platon. Mais sa pitié n'est pas une interruption de l'eudaimonia ou une passion désirante imparfaite cachant la pureté de l'Un (comme dans l'ascétisme néo-platonicien) mais une émanation morale de ce δαίμων ou ce signe δαιμόνιον qui lui dit de ne pas rester à tenter de contempler le Soleil sans agir. (Certes, il n'y a qu'un pas de cette katabasis vers la praxis vers la "faute de Syracuse" (la collaboration de Platon avec Denys) et la passion tyrannique de dominer qui corrompt le philosophe en créant de nouvelles tyrannies, mais restons-en là). Il le dira dans la phrase suivante en expliquant que le prisonnier ne redescend pas en suivant ses émotions et sa faculté de désirer. 


 

Et quoi encore ? Se remémorant sa première habitation et la sagesse de là-bas et ses compagnons de prison d'alors, ne penses-tu pas que lui, d'une part, se déclarerait heureux du changement et qu'eux par contre, il les prendrait en pitié ? 

Tout à fait !  

mercredi 22 juillet 2026

La Caverne (σπήλαιον) phrase par phrase (17)

 


Καὶ μετὰ ταῦτ’ ἂν ἤδη συλλογίζοιτο περὶ αὐτοῦ ὅτι οὗτος ὁ τάς τε ὥρας παρέχων καὶ ἐνιαυτοὺς καὶ πάντα (516c) ἐπιτροπεύων τὰ ἐν τῷ ὁρωμένῳ τόπῳ, καὶ ἐκείνων ὧν σφεῖς ἑώρων τρόπον τινὰ πάντων αἴτιος.

Δῆλον, ἔφη, ὅτι ἐπὶ ταῦτα ἂν μετ’ ἐκεῖνα ἔλθοι.

συλλογίζοιτο optatif de συλλογίζομαι, qui est déjà utilisé pour dire conclure, inférer, voire récapituler (mais Platon ne l'utilise que 13 fois dans tout le corpus des dialogues), bien avant qu'Aristote ne découvre les règles de ce qu'il va appeler syllogisme (mais je ne souscris pas au commentaire ultra-platonicien de B. Suzanne qui dit dans sa note 59 que ce serait une faute du Stagirite d'avoir voulu supplanter l'idée du bien par un pur formalisme de la dianoia et du syllogizesthai). 

ὥρα : n'importe quelle période de l'année mais particulièrement "Saison". 

ἐνιαυτός : le cycle d'une année.  

παρέχω : fournir, procurer.  

ἐπιτροπεύω : gouverner.  

σφεῖς eux-mêmes (les prisonniers ?) 

ἑώρων imparfait 3e pers. de ὁράω.  

τρόπον τινὰ : accusatif de manière (d'une certaine façon) 

αἴτιος : la plupart des traductions donnent ici simplement "cause" mais littéralement c'est être responsable.  

 

  

Et au milieu de ces [réflexions], il déduirait donc par un raisonnement à son sujet que c'est lui qui produit les saisons et les années et qu'il supervise tout [516c] ce qui est dans le domaine vu, et que, de ces [choses] qu'eux-mêmes voyaient, [il est] d'une certaine manière, de toutes, responsable.

C'est évident, dit-il, qu'après cela, il en viendrait à ça !  

mardi 21 juillet 2026

La Caverne (σπήλαιον) phrase par phrase (16)

 

Τελευταῖον δὴ οἶμαι τὸν ἥλιον, οὐκ ἐν ὕδασιν οὐδ’ ἐν ἀλλοτρίᾳ ἕδρᾳ φαντάσματα αὐτοῦ, ἀλλ’ αὐτὸν καθ’ αὑτὸν ἐν τῇ αὑτοῦ χώρᾳ δύναιτ’ ἂν κατιδεῖν καὶ θεάσασθαι οἷός ἐστιν.

᾿Αναγκαῖον, ἔφη.

ἕδρα : siège, lieu.  

χώρα : espace. Voir la note 54 chez Bernard Suzanne sur ce terme de l'espace "propre" (ἐν τῇ αὑτοῦ χώρᾳ) du soleil "lui-même tel qu'en lui-même"(αὐτὸν καθ’ αὑτὸν). Dans la déconstruction atopique de Jacques Derrida dans son livre Khôra (1993), la χώρα est analysée non pas comme notre conception mathématique de l'espace mais comme indétermination débordant l'ontologie parce qu'en Timée 52a-d cette béance est le 3e "genre", ni l'être stable intelligible, ni le devenir sensible mais le lieu qui est la potentialité où la matière du devenir réalise les formes. Ici, en 516b, Platon a un vocabulaire "topique" diversifié : une ἕδρα est un "siège" du "phantasme" et cette χώρα est le domaine du soleil, de l'idée du bien. Juste après (en 516c), Platon utilise un 3e terme, τόπος, pour parler des régions en général de l'être, dans le lieu du visible (ἐν τῷ ὁρωμένῳ τόπῳ, 516c) vers le lieu intelligible (εἰς τὸν νοητὸν τόπον, 517b), vers ce lieu de l'idée du Bien où est le plus bienheureux de l'étant (ἐκεῖνον τὸν τόπον (...) ἐν ᾧ ἐστι τὸ εὐδαιμονέστατον τοῦ ὄντος, 526e). 

On remarque encore une fois que l'infinitif κατιδεῖν est l'aoriste de καθοράω (comme l'aoriste θεάσασθαι pour θεάομαι).  

 

À la fin donc, je suppose, [c'est] le soleil, non pas des reflets de lui sur des eaux ou en quelque autre place, mais lui-même tel qu'en lui-même dans son espace propre, [qu']il serait éventuellement capable de voir distinctement et de contempler tel qu'il est. 

Nécessairement, dit-il.  

lundi 20 juillet 2026

La Caverne (σπήλαιον) phrase par phrase (15)

 

Καὶ πρῶτον μὲν τὰς σκιὰς ἂν ῥᾷστα καθορῷ, καὶ μετὰ τοῦτο ἐν τοῖς ὕδασι τά τε τῶν ἀνθρώπων καὶ τὰ τῶν ἄλλων εἴδωλα, ὕστερον δὲ αὐτά· ἐκ δὲ τούτων τὰ ἐν τῷ οὐρανῷ καὶ αὐτὸν τὸν οὐρανὸν νύκτωρ ἂν ῥᾷον θεάσαιτο, προσβλέπων τὸ τῶν (516b) ἄστρων τε καὶ σελήνης φῶς, ἢ μεθ’ ἡμέραν τὸν ἥλιόν τε καὶ τὸ τοῦ ἡλίου.

Πῶς δ’ οὔ;

ῥᾷστα, v. ῥᾳδίως : facilement.  

καθορῷ optatif de καθοράω 

ὕδασι, dat. pl. de ὕδωρ

νύκτωρ de nuit // μεθ’ ἡμέραν : de jour.  

ῥᾷον, neutre de ῥᾴων, comparatif de ῥᾴδιος 

θεάσαιτο : aor. optatif de θεάομαι : contempler. 



Tout d'abord [ce sont] sans doute les ombres [que,] le plus facilement, il verrait distinctement, et au milieu de ça les images sur les eaux des hommes et celles des autres [êtres], et même plus tard ceux-là mêmes, puis à partir de ceux-là, les [êtres] dans le ciel et le ciel lui-même, il les contemplerait probablement plus facilement de nuit, en dirigeant son regard vers la [516b] lumière des astres et de la lune, que pendant le jour [en le dirigeant] vers le soleil et celle du soleil.  

Comment donc n'[en serait-il] pas [ainsi] ?  

 

dimanche 19 juillet 2026

La Caverne (σπήλαιον) phrase par phrase (14)

 

 Συνηθείας δὴ οἶμαι δέοιτ’ ἄν, εἰ μέλλοι τὰ ἄνω ὄψεσθαι.

συνήθεια : habitude, accoutumance. En 518a, cela s'oppose à ὑπὸ ἀηθείας (par manque de cette accoutumance)

δέοιτ’ : optatif de δέω : avoir besoin de. 

Accoutumance donc, je suppose, [voilà ce dont] il aurait besoin pour peu qu'il ait l'intention de voir par lui-même les [êtres] d'en haut. 

samedi 18 juillet 2026

La Caverne (σπήλαιον) phrase par phrase (13)

  

Εἰ δέ, ἦν δ’ ἐγώ, ἐντεῦθεν ἕλκοι τις αὐτὸν βίᾳ διὰ τραχείας τῆς ἀναβάσεως καὶ ἀνάντους, καὶ μὴ ἀνείη πρὶν ἐξελκύσειεν εἰς τὸ τοῦ ἡλίου φῶς, ἆρα οὐχὶ ὀδυνᾶσθαί τε (516a) ἂν καὶ ἀγανακτεῖν ἑλκόμενον, καὶ ἐπειδὴ πρὸς τὸ φῶς ἔλθοι, αὐγῆς ἂν ἔχοντα τὰ ὄμματα μεστὰ ὁρᾶν οὐδ’ ἂν ἓν δύνασθαι τῶν νῦν λεγομένων ἀληθῶν;

Οὐ γὰρ ἄν, ἔφη, ἐξαίφνης γε. 

ἐντεῦθεν : de là

ἕλκω : tirer (ici à l'optatif présent)  

τρᾱχύς, εῖα, ύ : rocailleux, rude. 

ἀνάντης : escarpé.  

ἀνείη aor. optatif d'ἀνίημι : lâcher, laisser aller.  Je surinterprète mais si ἀνίημι veut bien dire "relâcher" ici, il peut y avoir une trace aussi d'un autre sens opposé de ἀνίημι, avec ce préfixe ἀνά, faire monter, qui nous dit le Bailly est utilisé pour libérer, faire sortir des Enfers. Eschyle disait dans les Perses (en parlant du spectre de l'ancien Roi Darius) : "Ἀιδωνεὺς δ' ἀναπομπὸς ἀνείης, Ἀιδωνεύς" ("ô Hadès qui fait monter [les ombres] remonte la, Hadès". Sophocle dit dans Antigone (vers 1100-1101) : "ἐλθὼν κόρην μὲν ἐκ κατώρυχος στέγης // ἄνες" "Va retirer la jeune fille de l'antre souterrain". 

ἐξέλκω : cf ἕλκω mais ici à l'optatif aoriste.  

ὀδυνάω : causer de la douleur. 

ἀγανακτέω : ressentir de l'irritation. 

ἔλθοι : aor. optatif d'ἔρχομαι

αὐγή, ἡ : éclat du soleil.  

μεστός, ή, όν : plein, rempli.  

Traduction Suzanne : Si alors, repris-je, de là quelqu'un le tirait de force   tout au long de la montée rocailleuse et escarpée, et ne le lâchait pas avant de l'avoir tiré dehors à la lumière du soleil, est-ce qu'il ne s'affligerait pas [516a] et ne s'indignerait pas d'être tiré, et, quand il serait arrivé à la lumière, ayant les yeux pleins de l'éclat [du soleil], ne pourrait rien voir de ce qui est maintenant dit vrai (littéralement : ne pourrait pas même voir un [seul] des [***] maintenant dits vrais) ? 
Probablement pas, dit-il, du moins pas immédiatement.