Les éditions Anacharsis de Toulouse publient une traduction par Isabelle Degage d'une version de l'énorme Tristan en Prose. Elle reprend le Manuscrit 2537 de Vienne et doit faire environ 2500 pages modernes, comme si le cycle voulait rivaliser avec celui du Lancelot. Il existerait 90 manuscrits différents du Tristan et l'édition scientifique par Philippe Ménard chez Droz en suit un autre, le Manuscrit Vienne Cod. 2542.
Les 120 premières pages racontent la vie des ancêtres maternels de Tristan (la Maison de Cornouaille) et ont tissé une nouvelle variante du mythe d'Oedipe sur un prince nommé "Apollon" (ici orthographié "Appolo"). Le narrateur prétend être un ancien chevalier d'Iseult, Luce, Chevalier de Grand (ou de "Gat"), près de la Salebière (Salisbury). Curieusement, il y a aussi un autre Luce parmi les personnages secondaires qui est celui qui va confier le trône à Appolo.
Mais ce cycle d'Apollon (qui est censé se passer aux débuts du christianisme, entre Joseph d'Arimathie et l'évangélisation des îles bretonnes) a ensuite une ellipse entre son fils et ses descendants à l'époque arthurienne, Marc ou Tristan.
Les Anglais considèrent que Tristan vient du "Lyonesse" au sud-ouest, dans la Cornouailles britannique mais les versions françaises, comme celle de ce Tristan en prose, l'ont déplacé en Petite-Bretagne, faisant de la Lyonesse le "Léonois" avec la Cornouaille armoricaine. Voici deux cartes de Lyonesse, la première dans une vulgarisation "historique" (qui affirme que tout le cycle arthurien serait entièrement en Cornouaille) et la seconde dans la version de Pendragon par Greg Stafford.
La naissance d'Appolo
Joseph d'Arimathie a apporté le Graal en Grande-Bretagne et son frère Bron vient avec lui (la famille de Tristan va donc être cousine de celle des Roi-Pêcheurs du Graal). Le dernier des douze fils de Bron, Sador, tomba amoureux d'une Princesse venue de Babylone, Chelinde (ou dans d'autres versions, Célinde). Mais quand le frère de Sador viola Chelinde, Sador tua son frère. Le couple décida donc de s'enfuir par bateau après ce crime. Leur navire fut frappé par une tempête et un des marins, qui était sorcier, détermina que cet ouragan était envoyé contre Sador pour son crime contre son frère. Sador fut donc jeté à la mer mais survécut.
Chelinde arriva en Cornouaille et le roi païen Canor (parfois Thanor dans d'autres versions) l'épousa de force. Elle accoucha d'un enfant mais Canor fit un songe sur un lion et un léopard et un descendant de Virgile interpréta son rêve : cet enfant le tuerait [par ailleurs, il tuera aussi son père et épousera sa mère]. Il le fit abandonner dans la forêt mais l'enfant fut adopté sous le nom d'Appolo l'Aventureux. Mais la pauvre Chelinde engendra ensuite un autre enfant, fils du Roi Canor nommé Cicorade (ou "Cicorades"). [Contrairement à ce que j'ai pensé, Appolo est vraiment le fils de Sador, pas de son frère Nabuzadan qui avait violé Chelinde.]
Les trois maris de Chelinde : Sador, Canor et Pelias
Le Roi Pelias de Loenois vint séjourner au Château de Canor et malgré toutes les lois de l'hospitalité, il tomba amoureux de Chelinde lui aussi. Il voulut assassiner son hôte Canor mais celui-ci, effrayé par l'épée de Pelias, tomba de la Tour dans les eaux où il fut à moitié noyé. Pelias, croyant Canor mort, se fit passer pour lui dans la couche de Chelinde et lui prit la bague de Sador qu'elle avait gardée (il contemple la bague par la suite mais elle ne cause aucune scène de reconnaissance, l'auteur a dû l'oublier).
Puis des pêcheurs de Loenois retrouvèrent Canor à demi-noyé. Le Roi Pelias le captura mais il le fit soigner et ne voulut pas le tuer. Pelias avait en effet décidé de déclarer la guerre à la Cornouaille pour enlever Chelinde. Pelade, le frère de Canor, devint le régent de Cornouaille car Cicorade était trop jeune, et un sage lui dit qu'il ne pourrait vaincre Pelias qu'avec l'aide d'un chevalier naufragé qui avait survécu sur une île déserte. Il s'agissait bien sûr de Sador, qui fut ramené de son île rocailleuse et devint le champion de la Cornouaille.
Le Roi Marovex de Gaule organisa alors un tournoi entre le Roi Pelias et Sador pour éviter la guerre entre Loenois et Cornouaille. Après un long combat, les deux chevaliers ennemis blessés s'épuisaient et commencèrent à s'estimer. A la demande de Marovex, Pelias accepta de renoncer à sa guerre et de délivrer Canor. Mais quand Canor revint chez lui, il comprit qui était son sauveur Sador et le fit bannir de son royaume pour qu'il ne puisse pas voir Chelinde.
Pelias chercha à prendre Sador à sa cour mais celui-ci se cacha en Leonois et fut arrêté pour un meurtre qu'il n'avait pas commis : Sador ne se défendit pas, en croyant que ses juges parlaient de ses coups contre le Roi Pelias pendant le duel des champions. Sador allait être condamné à mort et Pelias pleurait de ne pouvoir convaincre le Juge de le délivrer. Le fils de Pelias, Luce, vint alors tuer le Juge et il fut arrêté à son tour. Quand Pelias vint demander grâce, on lui dit qu'il ne pourrait sauver la vie que d'un seul des deux, soit le chevalier Sador, soit son propre fils le Prince Luce et il choisit le chevalier étranger qu'il admirait tant.
Le Géant et les compétitions d'énigmes
Le prince Luce devait être exécuté en étant jeté d'une hauteur mais il fut alors libéré mais par l'intervention d'un monstre, un Géant. Le Géant cannibale força Luce à épouser sa fille, qui était très belle (et était en même temps sa fille et sa petite-fille car le Géant avait aussi violé et dévoré sa fille).
Pour remercier le Roi Pelias de l'avoir sauvé, Sador lui dit qu'il accomplira son voeu le plus cher. Pelias (qui ignore que Sador était le premier mari de Chelinde) lui demanda d'enlever la Reine de Cornouaille. Sador accepta, blessa au passage Canor et ramena Chelinde sans la reconnaître.
Pelias épousa enfin Chelinde mais Sador et Chelinde finirent par se reconnaître mutuellement après les noces. Quand Pelias jura à Sador qu'il accepterait de lui donner n'importe quelle demande en son pouvoir, Sador exigea qu'il lui rende Chelinde et s'enfuit avec elle.
Sador et Chelinde arrivèrent alors dans la Forêt du Géant et ils sont faits prisonniers à leur tour, comme l'était déjà Luce, le fils de Pelias. Le Roi Pelias vient alors dans la Forêt et fait une compétition d'énigmes avec le Géant en échange de sa vie (ces énigmes versifiées sont sans doute un des meilleurs passages de tout ce prologue). Pelias déchiffre les énigmes du Géant (qui concernent ses crimes de cannibales et d'inceste) mais le Géant n'arrive pas à trouver le sens de l'énigme de Pelias. Sador lui donne la solution (qui concerne le triangle entre Pelias, Chelinde et Sador) en échange de sa libération. Le Géant laisse partir Sador et son épouse mais décide de garder Pelias avec lui.
Sador alla jusqu'au château bâti par l'Enchanteur Teriadan et le seigneur du lieu, qui avait vu son grand duel contre Pelias, fut si impressionné par sa valeur qu'il lui donna ses terres à sa mort. Sador avait donc désormais le titre de seigneur du Chastel Teriadan mais était toujours vassal du Loenois.
Pendant ce temps en Cornouaille, le Roi Canor apprit qu'Appolo avait été sauvé et il se vengea en faisant tuer ses parents adoptifs, mais pas avant qu'ils eussent prévenu Appolo.
Celui-ci décida de partir à la recherche de son vrai père et arrive lui aussi dans la Forêt du Géant. Appolo trouva le sens de la devinette du Géant mais le Géant fut perplexe devant la sienne. Le Géant demanda l'aide de Pelias mais celui-ci préféra feindre de ne pas comprendre pour que le Géant se fasse tuer par Appolo. Le Géant respecta les règles du défi des devinettes et Appolo le décapita.
La réalisation des prophéties
Pelias, son fils Luce (avec son épouse, la fille du Géant) et Appolo furent donc tous délivrés. Pelias déclara à nouveau la guerre à la Cornouaille mais le Roi Canor de Cornouaille fit alors alliance avec le Roi Gonossor d'Irlande et ce fut l'origine du tribut que la Cornouaille commença à verser à l'Irlande jusqu'au Roi Marc.
Pelias mourut dans cette guerre et son fils Luce lui succéda.
Après la guerre, Appolo rencontra son père Sador sans le reconnaître et le tua.
Puis Canor occit Luce et celui-ci demanda à Appolo de le venger. Appolo tua donc Canor (p. 91), comme l'avait prophétisé le songe (p. 23) et Luce, avant de périr, confia son trône à Appolo.
Les deux enfants de Chelinde arrivèrent donc en même temps sur les deux trônes : Appolo roi de Loenois et Cicorade roi de Cornouaille. Appolo épousa alors Chelinde, veuve de Sador et dame du Château Teriadan, sans savoir qu'elle était sa mère.
Saint Augustin arriva alors en Loenois et révéla à Appolo qu'il avait tué son père et épousé sa mère. Chelinde, furieuse, refusa de le croire et exigea qu'il soit exécuté. Dieu foudroya alors Chelinde et Appolo se repentit en se convertissant à la Foi chrétienne. Cicorade déclara la guerre au Loenois parce qu'ils avaient abandonné leurs anciens dieux et il fit mourir en martyr Angux de Norholt avant de demander expiation à Saint Augustin et de devenir chrétien à son tour. Appolo et son jeune demi-frère Cicorade, à qui Saint Augustin avait aussi révélé son identité, se réconcilièrent.
Les deux frères et les deux épouses
Le Roi Gonossor d'Irlande était déjà chrétien et fit donc alliance avec les Royaumes de Cornouaille et Loenois. Il donna ses deux filles, Gloriande et Goïne (ou "Gémie") aux deux rois Appolo et Cicorade. Gloriande eut un fils, nommé Candace.
Goïne était plus belle mais aussi plus malveillante et sorcière que Gloriande. Quand Cicorade commença à soupçonner la perfidie de son épouse adultère Goïne, il l'enferma dans une haute Tour mais celle-ci descendait de sa Tour par une corde pour aller voir un chevalier qui était un amant [influence de la légende de la Tour de Nesles ?]. Quand Cicorade les surprit, il jeta les servantes complices par la fenêtre et tenta de prendre la même corde.
Goïne la coupa et tua ainsi son mari le Roi de Cornouaille. Elle s'enfuit ensuite avec son amant dans le château de Norgale (mais je ne pense pas qu'elle réapparaisse par la suite alors qu'elle semblait promise à un destin d'antagoniste).
Le Roi Appolo du Loenois devint maladivement jaloux contre sa femme Gloriande quand il apprit ce qui était arrivé à son frère.
Gloriande était aussi innocente que sa soeur était criminelle mais elle déclara qu'il était juste qu'une dame adultère mérite la mort au bucher et ce fut l'origine d'une coutume qui devait viser plus tard Guenièvre ou Iseult. Une dame de sa cour, indignée de cette nouvelle Loi, fabriqua alors de fausses lettres pour faire accuser Gloriande d'adultère. Des chevaliers tentèrent de persuader Appolo de l'innocence de Gloriande mais il ne les crut pas.
Quand le fils du Roi Clodovex de Gaule tomba amoureux de Gloriande, il fit tuer Appolo et Gloriande se suicida en se jetant par la fenêtre plutôt que de céder au fils de Clodovex. Le lévrier d'Appolo lui resta si fidèle qu'il gardait son corps et c'est par le chien que Clodovex découvrit ce qui était arrivé au Roi de Cornouaille et à son infortunée épouse. Le Roi de Gaule fit tuer son fils et donna sa fille Crosille au jeune nouveau Roi Candace, qui réunissait à la fois la Cornouaille et le Loenois.
Passage de l'époque d'Appolo à l'époque du Roi Marc
C'est de cette lignée de Cuside, fils de Candace, fils d'Appolo, fils de Sador, fils de Bron que bien plus tard naquit le Roi Felix de Cornouaille. Felix eut deux fils, Marc et Perruchan, et deux filles dont une nommée Elisabeth. Le Roi Marc occit par traîtrise son jeune et populaire frère Perruchan quand celui-ci lui reprocha de continuer à verser le tribut au Royaume d'Irlande.
Elisabeth épousa Meliadus de Loenois et tomba enceinte, mais Meliadus rencontra pendant une chasse une dame dont il devint épris et qui l'enferma dans un château enchanté où il oublia son épouse. Elisabeth partit à sa recherche et Merlin lui apparut sous une forme de forestier et lui dit que ce qui était perdu serait retrouvé.
Elisabeth, épuisée par sa recherche, accoucha dans la forêt et mourut en nommant l'enfant Tristan (p. 130). Des chevaliers trouvent l'enfant et veulent l'abandonner dans la forêt pour pouvoir prendre le contrôle du domaine de Loenois.
Merlin vint les confondre et dit aux Barons de Loenois d'aller délivrer Meliadus et de tuer la dame de la Tour car elle serait trop dangereuse si elle restait en vie. [Dans mon head canon, il est clair que cette maléfique et anonyme dame de la Tour, qui annonce la mauvaise version de Viviane-Nimue, ne peut que descendre de la vile Goïne même si plusieurs siècles se sont écoulés !]
Merlin confia Tristan à la tutelle d'un chevalier nommé Gouvernal de Gaule. Merlin fit la prophétie que bien plus tard, les trois meilleurs chevaliers, Tristan, Lancelot et Galahad viendraient ici sur cette même Fontaine, la source dont l'eau rend les femmes stériles, et il écrivit leurs noms qu'ils devraient lire bien plus tard, pendant la Quête du Graal.



























