I Naufrage avec spectateurs : Nous sommes tous embarqués
Cela devient risible à quel point tous les habitants du Vaisseau-Planète-Terre se croient obligés de donner leur avis sur l'Odyssée de Nolan, qui devient un phénomène culturel avec plus d'1 milliard de revenus prévus. Quels que soient les éventuelles réserves, on ne peut que se réjouir que le monde puisse tant s'intéresser à ce qui vient d'une épopée vieille de près de 2700 ans - et on ne peut qu'avoir de la joie face à la déconfiture des fascistes qui ne s'obsédaient que sur des détails superficiels de casting et qui se lamentent que le film soit "un Cheval de Troie" en faveur de l'universalisme ou de l'empathie (sérieusement, les Nazis disent cela).
Allez, on va s'embarquer aussi. Je n'ai pas acheté un dico de grec sans avoir l'obligation de vous casser aussi les pieds par ce message trop long.
Version courte : la qualité d'un film, c'est justement qu'on a envie d'en discuter avec des amis et même si on n'est pas d'accord avec tout, cela donne à penser sur les différents fils de l'oeuvre. Je me bornerai à 8 points : (1) l'équipage, (2) le divin, (3) le visage (4) la femme Calypso (5) l'enfant Sinon (6) la descente aux enfers, (7) la monstruosité et (8) la vengeance. Je ne parlerai pas de l'essentiel, des boucles temporelles et des obsessions de Nolan à ce sujet parce que toutes les critiques en ont déjà parlé.
Le titre de ce post (choisi pour que les moteurs de recherche ne trouvent pas mon message) est le 7e vers de l'Odyssée, qui résume le sort de l'équipage :
Par leur propre ἀτασθαλία ils furent détruits // ces nigauds (νήπιοι)
Trad. A. Bignan : Les insensés, auteurs de leur propre destruction.
Trad. Leconte de Lisle : Ils périrent par leur impiété, les insensés !
Trad. E. Bareste : Ils moururent, victimes de leur imprudence, les insensés.
L'ἀτασθαλία (en fait toujours au pluriel chez Homère) a une étymologie inconnue (a- privatif mais on ne sait de quoi). Cela nous change de l'hubris, la fameuse démesure tragique. Je ne crois pas que la "démesure" soit le bon terme pour parler des fautes des co-équipiers (qui ouvrent le sac d'Eole dans le livre - par cupidité ou parce qu'ils ne font pas confiance au Leader - ou dévorent le troupeau d'Hélios parce qu'ils ne peuvent tempérer leur hydre appétitive comme des porcs). Ils ne sont pas "arrogants", "téméraires" ou "audacieux", ils sont juste un peu cons. Je ne sais même pas si les défauts éthiques de la métis trompeuse d'Odysseus sont vraiment de l'hubris non plus, sauf peut-être quand il proclame son vrai nom au Cyclope (scène enlevée dans le film puisqu'il n'y a pas de communication avec le Monstre).
Tout cela pour dire que le Leitmotiv du film pour dire que la faute n'incombe pas qu'au Capitaine mais que ce sont bien les compagnons qui se condamnent eux-mêmes malgré tous les efforts d'Odysseus vient bien de l'épopée. Odysseus sera le seul survivant mais ce n'est pas de sa faute : la scène du film où il revient volontairement dans la Caverne du Cyclope pour ne pas les abandonner en fait un peu trop dans son héroïsme sacrificiel. Nolan semble assez soucieux comme Homère de dire que nous ne devrions pas seulement jeter la faute vers des Leaders politiques, vers nos Bergers, même si les mauvais Timoniers peuvent nous mentir et nous manipuler pour mieux se nourrir sur le troupeau (tout en méprisant le vulgum pecus pour sa propre intempérance).
Les compagnons sont des νήπιοι, traduits "insensés", littéralement, des idiots puérils et enfantins. Ils manquent de maturité. Le Peuple est resté un garnement. Ces petits marcassins ne savent pas écouter le vieux renard.
C'est prévisible, vous l'aviez tous deviné. Nous sommes ces porcs autour d'Euryloque, ces cochons qui ont bousillé la planète et qui semblent étonnés que le Dieu Hélios nous fasse bruler dans l'holocauste du thermocapitalisme, dans la vaste ἐκπύρωσις de nos désirs prométhéens.
Euryloque, c'est le Beauf lourdaud d'Odysseus (Eurulokhos était l'époux de sa soeur Ktiménè) et le film le rend un peu plus valorisé en ajoutant cette scène où il sauve la vie d'Odysseus, qui lui pardonne bien des mutineries ensuite, peut-être en partie par cette dette devant la mort.
II Théophanie : la représentation des dieux
Je n'entrerai pas dans un débat sur ce qu'on peut ou non attendre d'une adaptation. Homère adaptait déjà des mythes en les modifiant. Un auteur doit apporter sa vision et donner son sang à l'oeuvre comme Ulysse nourrit les spectres, certes. Mais il y a une grande relativité sur ce qui compte pour vous dans une adaptation, sur ce qui vous paraît prioritaire ou ce qui est plus facultatif selon les axes qui vous semblent pertinent ou essentiel. Sur certains thèmes, c'est une adaptation qu'on peut juger très fidèle selon ce que vous voulez privilégier.
Comme fanatique simpliste de comic-books de superhéros et amateur middle-brow de mythologie, j'aimerais certes bien voir des dieux et du divin, pas seulement des récits d'horreur. Mais soyons honnêtes, Dieu (ou le Grand Pan en tout cas) est mort - comme cette pauvre Athéna, les dieux ne sont plus que des personnages de théâtre un peu kitsch et cette adaptation moderne n'est pas la seule à faire ce choix artistique de les retirer, c'est donc décalé de s'en étonner. Age of Bronze de Shanower l'avait déjà fait pour l'Iliade et avait ainsi mieux dégagé la force humaine du récit sans tout le frisson sublime de ces Olympiens en arrière-fond.
Mon film mythologique préféré est Jason et les Argonautes (1963) mais il faut reconnaître que les disputes de Zeus et Héra ou l'apparence du dieu Triton ont quelque chose d'un peu opéra bouffon d'Offenbach. Et je crois que je déteste encore plus les films qui mettent des dieux mais qui décident que le héros tiendrait des propos camusiens ou sartriens (même Jason n'y échappait d'ailleurs pas dans le film ci-dessus mais le pire était le remake de 2010 du Clash of the Titans où Persée devenait une sorte de Sisyphe rebelle luttant contre les dieux).
Donc Mentor ou Athéna ne sont plus que des hallucinations de l'esprit bicaméral. Poseidon n'est que la météo ou bien plutôt le courroux de Poseidon n'est que la superstition des membres d'équipage qui cherchent une responsabilité à la météo sans pouvoir assumer leur part. Calypso n'a pas besoin d'Hermès car elle laisse partir Odysseus par amour. Calypso, d'ailleurs, ou Circé, souffrent de ne plus être que des femmes mortelles, la figure de la Sorcière harcelée par les hommes ou celle de la Nymphe castratrice.
III Eidos (Visage)
Les dieux n'ont plus qu'une fonction éthique, et non pas métaphysique (si on peut faire la différence). Comme dans la fable moralisante de Philémon et Baucis, tu dois te souvenir de traiter l'Autre comme s'il pouvait être Zeus déguisé. La Loi de la Xenia assénée si souvent est précieuse dans notre monde gangrenée par le ressentiment d'extrême droite mais cela manque parfois de subtilité. Mais cette lourdeur allégorique dans la fiction américaine date peut-être de Moby Dick où l'auteur ne manque jamais de répéter que son léviathan doit être une métaphore pour quelque chose d'autre.
L'Hospitalité est la reconnaissance de la potentialité infinie de l'étranger. On ne remet pas en cause l'idée qu'il y a des Nobles mais à condition que Noblesse oblige et tu dois accueillir le mendiant comme s'il était Hermès. Et on ne va pas chercher à éclaircir quand commence la transgression de l'Hospitalité, quand Pâris enlève Hélène, quand Odysseus utilise le Cadeau empoisonné, quand les Prétendants dévorent la nourriture de leur hôte ou quand leur hôte revient les dévorer.
Je trouve la philosophie d'Emmanuel Lévinas incompréhensible mais il est vraisemblable qu'il y a bien quelque chose de "Lévinassien" dans le rapport au Visage dans le film. Lévinas prétend que le Visage d'un être conscient n'est pas un phénomène comme un autre parce qu'en lui on saurait voir aussitôt qu'il y a quelque chose qui dépasse infiniment ce qui vu à la surface des traits.
L'aède joué par le rappeur Travis Scott répète en frappant le sol "Un Visage, Une Flotte, Un Homme". L'allusion au Visage d'Hélène qui a lancé la Flotte de tant de Navires vient de Lucien de Samosate (Dialogue des Morts 18) repris ensuite par Christopher Marlowe (Dr Faustus), pas d'Homère. Et Ménélas s'est probablement vengé de ce Visage qui avait tenté d'exister sans lui (à moins qu'elle n'ait été brulée à la chute d'Ilion).
Odysseus est hanté par le Visage de la prêtresse d'Athéna avant de pouvoir enfin la revoir face à face dans ses souvenirs alors qu'elle était voilée par une image de statue décapitée. La prêtresse n'a pas de nom mais j'ai décidé de l'appeler Hélène II, la fille d'Hélène et Pâris.
De son vivant, Agamemnon n'est qu'un casque noir ou même qu'un cimier d'ossements, antithèse de l'humain Hector qui écartait son cimier par souci de ne pas effrayer Astyanax.
Mais Odysseus voile à son tour sa face quand il faut venir tuer tous ses "invités" parasites dans sa propre maison.
IV My name is Calypso // And I have lived alone // And I waken to the dawn
Calypso n'étant pas Déesse n'offre plus l'immortalité mais seulement la fuite du monde dans l'oubli. Calypso signifie "Cacher, dissimuler" (καλύπτω) et elle n'est plus que cette figure du refoulement.
Je trouve que l'idée de fusionner Calypso, les Lotophages et Nausicaa se défend. Calypso est plus distinguée de Circé qui n'a aucune liaison avec Odysseus. Un intérêt est d'éviter des redondances entre les naufrages et surtout de disculper Odysseus du soupçon qu'il a laissé tomber Pénélope pendant Sept Ans volontairement.
Le but principal du Lotus pour Nolan est que le voyage du retour chez soi redevient comme dans Memento quête sur sa propre identité, ce qui résume certes toute la littérature moderne, le passage de l'Odyssée extérieure au Voyage initiatique intérieur. Mais on a un renversement du texte : Ulysse était celui qui résistait à la tentation du Lotus et qui réveillait les compagnons, ici, il est tout seul et c'est Calypso qui finit par faire une intervention pour le laisser partir de sa petite mort dans la drogue.
Le défaut moderne est bien sûr la psychanalyse : Odysseus ne joue pas à être Personne dans cette version mais il n'arrive pas à revenir en partie parce qu'une partie de lui culpabilise trop et ne veut pas revenir. Et Calypso est réduite à une psy qui doit faire accoucher Odysseus de ses névroses et on ne peut pas vraiment accuser Nolan d'avoir "sexualisé" l'actrice Charlize Theron, qui n'a plus qu'un rôle d'interlocutrice de thérapeute / dealeuse repentie.
Nolan n'échappe pas à la critique habituelle de personnages féminins assez plats. Le film ne doit pas passer le test de Bechdel, j'imagine - Hélène a au moins la chance d'avoir ce double visage de la victime de l'Atride Ménélas et de la tueuse de l'Atride Agamemnon).
Certes, le fait que la maîtresse Calypso remplace aussi l'innocente Nausicaa change beaucoup dans le récit d'Ulysse. Alors que les critiques se demandent d'habitude si le polutropos Trickster est en train de mentir au Roi Alcinoos et aux Phéaciens dans sa longue histoire, ici il est en train de redécouvrir ce qu'il a refoulé, il cherche au contraire à se connaître, à se dévoiler, pas à se justifier. Et le récit va se découper peu à peu entre flashbacks post-traumatiques et l'anagnorisis finale avec Pénélope.
Mais je ne suis pas entièrement convaincu par notre regard rétrospectif de l'aède génial mais anachronique qui jouerait avec le potentiel post-moderne d'un Unreliable Narrator. Les Grecs sont malins, ils sont roublards et ils connaissent déjà l'ironie avant Socrate mais quand même. L'aède fait enchâsser les récits parce que les Anciens étaient plus réticents aux ellipses et qu'ils voulaient s'approcher plus d'une illusion de simultanéité entre le temps du Rhapsode et le temps de la diégèse. Ou pour parler plus simplement, les auteurs voulaient qu'il soit plausible que le poème de 12 000 vers, même en quelques heures de récitation, s'approche de manière plus vraisemblable de ce qui ne se passerait qu'en quelques jours dans le récit.
Reste un des principaux défauts à mes yeux. Quand Calypso laisse enfin partir Odysseus, elle lui dit de se confier au Destin, de faire une sorte de "saut" ou de pari dans la foi. Dans un monde où Zeus et Athéna (ou Leucothée) veulent que le Divin Ulysse revienne chez lui, partir sur un frêle radeau est adapté comme la barque de Saint Brendan. Mais ici, dans un monde sans dieux où Athéna est morte, on se dit que ce serait pour le moins peu caractéristique de sa prudence, le survivant qui se jette vers un nouveau naufrage abandonné au sort en ayant renoncé à tout pilotage de sa vie.
Et ce dernier périple incompréhensible abolit toute géographie. Tout à coup, l'île perdue d'Ogygie doit être à une encablure d'Ithaque car Odysseus y arrive par une distorsion en une tempête. Il est vrai que la géographie du film n'a aucun lien avec la réalité : Troie a des marées et Pylos est sur Ithaque au lieu d'être dans le Péloponnèse (ce qui soutiendrait l'hypothèse charitable qu'on est dans une itération d'une Odyssée dans un autre monde post-apocalyptique puisqu'on ne pourrait pas se perdre dans la Mer Egée).
V Sinon et les Signes
Une des bonnes idées originales de cette version est ce personnage de Sinon, joué par Elliot Page. Le personnage ne vient pas du tout de l'Odyssée mais du récit d'Enée et beaucoup de commentateurs ont dit que de nombreux aspects du film, dont la mélancolie dans la destruction de Troie ou le traumatisme du Roi viennent plus de Virgile que d'Homère. Si Ulysse est Batman, Sinon est son sidekick, son jeune Robin ou pour prolonger l'analogie des comics, il est son Jason Todd ou son Bucky Barnes.
Mais l'idée importante est le changement de statut social de Sinon.
Chez Virgile, Sinon est de sang royal, un autre petit-fils d'Autolycos et donc un cousin d'Ulysse, et quand il ment aux Troyens il est tout à fait au courant de son mensonge.
Chez Nolan, Sinon est un homme du peuple qui a été sacrifié par la lâcheté d'Antinous. Odysseus a fait un Tirage au Sort de ceux qui allaient partir et Antinous a acheté le sort de Sinon (en trahissant ensuite sa famille). Le petit jeton d'Antinous que porte Sinon fait double emploi avec un autre Symbole, l'Athéna de Pénélope. Sans vouloir à toute force unifier tous les films de Nolan, l'idée d'un clin d'oeil à ce qui s'appelait un "totem" dans Inception et au fait qu'Elliot Page y jouait le personnage d'"Ariadne" est probable.
La petite broche de Pénélope remplace aussi un objet important, qu'on retrouve dans l'Enéide, le Palladion, la statue d'Athéna. Le Palladion est enlevé par Ulysse dans certaines versions (parfois avec l'aide d'Hélène) pour pouvoir faire tomber Ilion mais ici il est le lien féminin entre Odysseus et son épouse : Pallas, c'est Pénélope. Mais l'ennui est que la pauvre Pénélope est un peu réduite à cette petite poupée que tient Odysseus.
Sinon a été sacrifié par Odysseus à la raison d'Etat par un "Noble Mensonge" (ou plutôt le Mensonge des Nobles) : il sait qu'Antinous a menti mais il accepte le sacrifice de l'Enfant du Peuple au nom de la stabilité d'Ithaque. Sinon a été l'Iphigénie d'Odysseus et il lui ment pour qu'il tienne son rôle, comme les Leaders décident pragmatiquement de mentir au Peuple "pour le plus grand bien collectif".
Cette figure du Trickster réapparaît quand il ment à l'équipage sur Charybde pour manipuler leur esprit de contradiction : je vous dis d'aller à Charybde car si je vous avais révélé qu'il fallait préférer Scylla, vous auriez refusé.
Sinon joue un rôle important dans la Nekuya du film, parce qu'il commence la justification de la Vengeance contre Antinous, représentant toute la prédation et l'hypocrisie des puissants. Et surtout il appelle Odysseus à son devoir envers les morts. Il ne pourra pas sauver ces Enfants de l'équipage mais il devra faire un nouveau pèlerinage funèbre pour le repos des âmes de tous ceux qui sont morts autour de lui. Ici Sinon reprend aussi le rôle d'Elpenor dans l'Odyssée XI qui demande aux Enfers qu'Ulysse fasse les rituels pour ses cendres (comme Palinure dans l'Enéide VI).
Le Mythe d'Ulysse n'a jamais trop su comment il devrait mourir. Tirésias avait dit qu'il partirait jusqu'au pays où nul n'a jamais vu la Mer (là où on prendrait sa Rame pour un Van, son ἐρετμόν pour un ἀθηρηλοιγὸν, un "fléau des épis", Od. XI, 128). Un autre que ce serait son propre fils par Circé qui le tuerait par accident. Ici dans le film, il va partir en retraite exil et penser à ses copains disparus.
Comme a dit quelqu'un sur Blue Sky, c'est le mythe par excellence du Baby Boomer. Il culpabilise un peu d'avoir détruit le monde et d'avoir collaboré à des crimes de guerre mais il se dit qu'il a fait son possible, il a survécu, il se donne bonne conscience en allant faire une croisière avec sa femme (ou il part avec la gravité de l'ancien politique pour aller se faire payer des conférences après avoir "assumé les responsabilités"). Et cette coque de son dernier navire vers Valinor remplace la scène touchante dans l'épopée où Pénélope demande à Odysseus de parler de leur Lit sculpté en un seul arbre.
VI Nekuya et Sirènes
Le parti-pris héroïque de Nolan envers le naturalisme (refus le plus possible de l'image de synthèse) se voit dans cette Nekuya tournée sur une vraie plage de sable noir en Islande sans aucun filtre.
Les parents sont évacués dans le film. On ne verra pas Anticlée, la mère d'Ulysse dans l'Hadès, et au retour on ne verra pas non plus Laertes, qui n'est présent que par son linceul éternellement tressé et différé par Pénélope.
Dans la scène des Sirènes, on dit d'habitude qu'Ulysse veut entendre le Chant des Sirènes parce qu'il est curieux et qu'il a un appétit insatiable de connaître. Mais ici, il y a un léger intérêt pragmatique : Ulysse est le "canari dans la mine", il permet par ses cris de montrer à son équipage qu'ils ne doivent pas retirer la cire d'abeille.
VII Le Trickster e(s)t le Monstre
Nolan a réussi le Cyclope qui est très effrayant en partie par l'inquiétante étrangeté de la technique utilisée de la marionnette géante qui fait si organique et évoque à la fois le Polyphème d'Odilon Redon ou l'Ogre pâle dans le Labyrinthe de Pan de Del Toro.
Une des clefs de la scène est l'hypocrisie coloniale : Odysseys vient envahir la Caverne et dit que l'habitant lui devra hospitalité par la Loi de Zeus alors qu'il la bafoue quand c'est dans son intérêt. Les Troyens avaient dit "Nous avons les mêmes dieux" et les Grecs ont détruit le Temple du Palladion. Quand Polyphème (qui reste anonyme ici) se met à parler à leur grande surprise, il invoque Poséidon et le Monstre anthropophage a les mêmes dieux.
Savoir que la scène des Lestrygons n'a aucun trucage et que c'est vraiment tourné avec des "géants" et des figurants de petite taille pour créer l'effet d'échelle change l'appréciation de cette scène. Je n'ai pas compris pourquoi les Lestrygons semblent contrôler aussi les arbres et pourquoi ils semblent le faire si mal. Est-ce pour dire que dans l'esprit confus d'Odysseus, toute la nature (animale et végétale) se retourne contre eux. Odysseus est souvent tourné de haut pour accentuer ce problème d'échelle : les marins sont des enfants qui arrivent dans d'autres mondes qui ne sont pas faits pour eux.
Je ne suis pas enthousiasmé par Scylla qui ressemblait à une sorte de gant à six doigts extensibles ou de cornemuse plus qu'à un monstre créé par Circé. Mais on se doute que personne n'oserait faire une Hydre à têtes de chiennes.
Il y a un vieux débat sur Charybde et Scylla dont se sert habilement le film. Odysseus fait-il (comme cela semble être le cas) le seul choix rationnel, le sacrifice utilitariste ou bien le choix est-il plus pervers s'il y avait vraiment une chance de survivre sur Charybde ? Au lieu de choisir entre la mort assurée de tous et le sacrifice de 6, ce serait alors un vrai dilemme tragique, un choix plus incertain ou probabiliste soit (1) la mort pour tous ou le salut pour tous soit (2) la mort assurée mais seulement pour une minorité. Dans le film, Odysseus fait croire qu'il a fait le choix risqué mais solidaire (1) pour faire mieux accepter le choix utilitariste (2).
Il est clair que dans le film Odysseus est une figure proche d'Oppenheimer et que le Cheval de Bois (le δούρειος ἵππος) est considéré comme l'analogue dans l'Âge de Bronze de la Bombe Atomique. Au lieu d'être un prodige de la Ruse (comme je pense que cela l'était pour les Grecs), cela devient l'effondrement fatal des liens de dons et de contre-dons, la destruction de l'Humanité (dans une vision chrétienne et peut-être déjà celle du Pieux Enée). Odysseus recule avec effroi devant sa Ruse comme Oppenheimer, qui est devenu la Mort, recule devant sa part de responsabilité devant une réaction en chaîne dans la fin d'un monde.
Le sourire d'Ulysse manque un peu dans le film. Tous les critiques l'ont dit, ce n'est plus le Renard fripon, c'est un soldat grave qui fait la tête, un dépressif qui doit affronter ses remords sur sa conscience, en miroir de nos angoisses de fin du monde. Toute sa tendresse semble plus réservée au chien Argos qu'aux siens parce que Nolan doit craindre qu'une autre tendresse serait kitsch ou mièvre.
Mais toute figure du Trickster a cette ambiguïté. Odysseus ne sourit pas parce qu'il a la conscience d'être devenu le Monstre de l'histoire.
VIII La fiction et la vengeance
Nolan a raison sur certains points. Il y a des éléments chez Homère qui nous sont étrangers ou peut-être même morts. Toute adaptation consiste à trier ce qui est mort et ce qui peut être vivant. Homère devait trouver normal voire nécessaire qu'Ulysse massacre les esclaves et les servantes. Cette scène ne peut que nous faire un peu honte et ici la seule servante qui se fera tuer sera Melantho, une maîtresse d'Antinous (et la soeur du chevrier Melanthios) qui a trahi Pénélope en révélant sa ruse sur le Linceul de Laertes.
On a prétendu qu'Agamemnon de noir vêtu était Batman et c'est faux. Agamemnon est le pouvoir politique sans visage et il ne retrouve un visage et une parole que lorsqu'il est mort pour se plaindre que Clytemnestre se soit vengée contre lui et réclamer qu'on le venge.
Anne Hathaway jouait Catwoman, la compagne de Batman qui finit avec lui à la fin dans le rêve du serviteur Alfred et ici elle joue Pénélope qui va partir avec Odysseus comme en rêvait le serviteur Eumée. Elle ne participera au massacre qu'en poussant sa servante Melantho pour qu'elle partage le sort des Prétendants, mais elle reste du côté du Gynécée d'où elle regarde la salle du festin.
Mais là où il y a du Batman est que la fiction populaire depuis au moins Monte Cristo rêve d'un Seigneur riche qui revient se venger des injustices commises contre lui. L'image est ici celle de la Chasse : un Seigneur est celui qui ne chasse pas que pour se nourrir mais par jeu, pour se divertir. Le Batman chasse les hors-la-loi pour venger la mort de ses parents. Odysseus vient chasser les Prétendants pour venger l'honneur de Pénélope, son fils Télémaque et celui qu'il a fait sacrifier, Sinon (d'où l'efficacité psychologique chez le spectateur de ces scènes : "Tiens, Antinous, ce jeton t'appartient, je suis revenu te le rendre". Antinoos était le premier à mourir dans le texte et là on fait durer la tension en le montrant comme un lâche qui envoie les autres Prétendants se faire tirer dessus avant lui.
Le philosophe Grégoire Chamayou a expliqué dans son livre Les chasses à l'homme (2010) ce qu'il appelait le pouvoir "cynégétique", faire accepter aux opprimés qu'ils sont dans un statut naturel inférieur, celui de proie : les Lacédémoniens avaient un rituel de passage en allant chasser des hilotes, les esclavagistes avaient des chasses aux esclaves comme les Chasses du Comte Zaroff dans The Most Dangerous Game.
Odysseus prétend distinguer dans le film la chasse et la guerre. La chasse est censée donner sa chance à la proie pour qu'elle puisse s'enfuir et c'est pourquoi Odysseus laisse vibrer sa corde (ce qu'il ne fait pas quand il lance sa flèche vindicative du Parthe contre le Cyclope). La marque du sanglier rappelle ici la résistance de la faune : le Porc sauvage a blessé le Chasseur et aurait pu le tuer comme Adonis. La Guerre est censée être autre chose, ce n'est pas tuer ou laisser sa chance mais tuer ou être tué, c'est chercher à tuer à tout prix, par un plan, par un Cheval de Bois, par une Offrande qui est un Poison, une trahison.
Mais le Massacre des Prétendants est une scène de chasse à l'homme d'un genre nouveau. On imagine les Prétendants chasser les gens comme Sinon ou massacrant Télémaque. Ici ils sont enfermés sans armes parce qu'Odysseus n'a pas l'avantage numérique mais il veut pouvoir les exécuter tous comme dans un abattoir. Pour atténuer la violence exterminatrice, Nolan développe cette péripétie habile où un des serviteurs (le chevrier Melanthios) tente de faire revenir les armes aux Prétendants pour qu'ils aient une part de chance contre le maître de la maison. Contrairement au texte, Télémaque n'a pas le droit de participer au massacre (pour ne pas être accusé par les clans des Prétendants) mais il a droit à son morceau de bravoure (avec Eumée le porcher) contre Melanthios. Dans l'épopée, comme Melanthios est un esclave et pas un des seigneurs, il n'a droit à aucun égard et est mutilé.
D'où l'hypocrisie un peu désagréable de ce Massacre des Prétendants. Odysseus dit qu'il a honte de la guerre et de ses massacres mais revenu à la paix, il va massacrer les civils qui ne l'ont pas suivi et qui ont voulu exploiter son foyer et sa femme.
J'ai déjà parlé à l'occasion de Quo Vadis ? de cette mauvaise foi de notre fiction (post-)chrétienne. On nous dit en morale finale que la vengeance est amère, vile et cruelle mais en même temps on joue sur les deux tableaux, sur le mécanisme psychologique que nous ressentons un plaisir à voir se déchaîner la revanche. Il y a une partie archaïque en nous qui aime voir Le Roi Légitime, Notre Bon Souverain revenir et tuer les vils Usurpateurs (alors même que nous avons admis désormais qu'il n'y a pas de Bon Roi Légitime).
Notre raison nous dit de surmonter notre ressentiment et notre imaginaire nous dit que le superhéros va venir châtier Trump-Antinous et sa bande de kleptocrates kakistocrates immondes. Mais par ce désir de vengeance, nous partageons encore les pires traits des Trumpiens. Dans les fantasmes génocidaires de Q (la partie conspirationniste des fans de Trump), ils ne cessaient de parler avec une délectation sadique du fait que Trump allait faire exécuter Hillary Clinton (et tous les autres Démocrates) parce qu'elle aurait sacrifié des enfants innocents et ce genre de délire participe de cette pulsion archaïque d'extermination du Bouc-émissaire.
On distingue la tragédie "classique" où le héros-victime est sacrifié (Oedipe et Antigone ne se vengent pas) et la tragédie "sénécienne" où le protagoniste parfois ambigu souffre les pires maux et vient ensuite assouvir sa vengeance cruelle, comme dans Médée, Atrée, Thyeste ou dans Shakespeare Titus Andronicus ou même dans la sombre méditation de Hamlet. Toute notre fiction et notamment le cinéma hollywoodien s'est développée sur la catharsis sénécienne, où notre sympathie repose plus sur l'effroi que sur la pitié. Nos fictions sont devenues plus des films d'horreur (et Nolan a un certain talent pour l'horreur, comme dans la scène des marins révélés dans leur nature porcine) mais il est difficile de continuer à prétendre sauver l'empathie dans l'horreur.
Il n'y a rien de mal à cela, sans doute, c'est très efficace, mais il faut simplement être conscient que nous sommes de mauvaise foi ensuite en prétendant dépasser cette satisfaction primaire. C'est toute l'ambiguïté de cette chimère de Nolan, une position d'auteur mêlée au blockbuster hollywoodien.
Quelques autres reviews : Christian Lorentzen a une critique assez drôle. La traductrice Emily Wilson (qui doit en avoir assez qu'on répète qu'elle a inspiré le film) a trouvé cela bruyant, simpliste et unidimensionnel.











