vendredi 9 octobre 2026

Erratum : la table sur les origines dans le sous-secteur Regina

Imaginos a corrigé ma table de mon message précédent : certaines sources comme le Traveller Book ou Adventure 12 donnent une population de 60,1 milliards d'habitants pour tout le sous-secteur au lieu de 160. 

160 était trop mais 60 est trop peu pour le chiffre des habitants par système de GURPS Behind the Claw (on obtient 60 rien qu'en additionnant les 5 mondes les plus peuplés). 

Je prends donc le chiffre intermédiaire entre 60 et 160 de 90 milliards proposé dans Adventure 1 : The Kinunir, même si pour être franc, 90 ne cadre pas non plus, on serait plutôt sur 75 milliards, mais l'écart est moindre. 

Le calcul marche bien pour les 12 mondes les plus peuplés (on pourrait retirer Ruie qui est en Zone Rouge de quarantaine en raison d'une pandémie, et hors de l'Imperium) :  

Rethe 31 milliards [26 selon Traveller Book], 34% 1-33
Efate 8,4 milliards 9% 34-42
Ruie 7,8 milliards 9% 43-51
Algine 7,4 milliards 8% 52-59
Enope 6,4 milliards 7% 60-66
Menorb 3,7 milliards 4% 67-70
Roup 3,5 milliards 4% 71-73
Yres 1,8 milliards 2% 74-75
Keng 820 millions 1% 76 
Regina 740 millions 1% 77
Wochiers 740 millions 1% 78
Feri 600 millions 1% 79

Les 20% restants (18 milliards) sont à répartir entre les 20 autres mondes (où je n'obtiens certes qu'environ 1 milliard, mais tant pis)   : 
Alell 400 millions
Knorbes 82 millions
Inthe 70 millions
Yori 70 millions
Shinothy 70 millions
Heya 70 millions

Moins de 10 millions : 
Yurst 8 millions
Kinorb 6 millions
Jenghe 3 millions 
Forboldn 3 millions
Dentus 1 million
Moughas 1 million 

Moins d'un million : Boughene (630k), Uakye (300k), Yorbund (200k), Beck's World (70k), Pscias (50k), Hefry (32k), Pixie (90), Whanga (20). 

Bien sûr, si les joueurs veulent choisir leur monde d'origine, ils peuvent le déterminer selon leur préférence (et notamment le Niveau Technologique). Dans la campagne de Seth Skorkowsky, un des PJ vient de Pscias (seulement 50 000 habitants) et a donc inventé lui-même les détails de son monde.  

La surpopulation de Rethe est un problème pour un monde aussi développé (ils sont au Niveau Technologique 8, à peu près notre monde). Efate pourrait être la "vraie" capitale du sous-secteur par sa population et sa très haute technologie (TL D).  

jeudi 8 octobre 2026

[Traveller] Les Secrets des Anciens (la vidéo)

Je n'arrive hélas pas du tout à suivre les parties de jeu de rôle filmées, mon Trouble d'Attention se déclenche presque tout de suite. 

Mais je trouve que Seth Skorkowsky (qui a fait beaucoup de vidéos sur Traveller) a réussi à créer un format bien plus agréable avec sa vidéo sur Secrets of the Ancients : au lieu de filmer sa partie (même en la montant), il la raconte après coup en la dramatisant (il se déguise même pour jouer tous les rôles) et en expliquant à la fois ce qu'il modifie dans le scénario ou bien les problèmes qu'il a eus à maîtriser tel ou tel aspect avec son groupe de joueurs. C'est donc à la fois un compte-rendu de partie et une sorte de recension critique. 

The Secret of the Ancients (sans S final à secret) était d'abord l'Aventure 12, un scénario de 48 pages par Marc Miller (créateur de Traveller) en 1984. Elle demande clairement beaucoup de travail pour en faire une campagne, c'est plus un cadre, avec un dénouement programmé. Gareth Hanrahan en a refait une nouvelle version au XXIe siècle, qui a été rééditée pour la 2e édition de Mongoose Traveller en 2021 en 256 pages sous le titre Secrets of the Ancients. C'est cette fois une série de plusieurs épisodes. 

De plus, Martin Dougherty a réécrit la vieille aventure Twilight's Peak (1980) comme une sorte de prequel à Secrets, sous le nouveau titre Mysteries of the Ancients (2023, mais en changeant aussi la localisation du sous-secteur Rhylanor vers le sous-secteur Glisten sans que je comprenne bien pourquoi). Malgré la qualité de Twilight's Peak (qui est un excellent bac à sable, quel que soit son aspect donjonnesque), Skorkowsky déconseille de les enchaîner ainsi comme il trouve que cela retire certaines surprises dans Secrets of the Ancients. Il y a aussi un 3e volet par le même Dougherty, Wrath of the Ancients (2023) qui continue l'exploration vers le sous-secteur Five Sisters. 

Dans sa campagne, il a ajouté Search & Rescue (de The Marches Adventures 1-5) mais en mettant l'intrigue dans le système Pscias (Regina) au lieu de Gorram (Lunion). Il conseille d'ailleurs de faire en sorte que tous les PJ aient une connexion avec le sous-secteur Regina (la famille de l'un des PJ doit venir d'Alell). 

Skorkowsky fournit sur sa chaîne YouTube beaucoup de pistes et modifications de Secrets, avec des indices supplémentaires et des textes d'accompagnement (il a aussi publié pour Mongoose Mysteries on Arcturus Station, une extension de l'ancienne Adventure 11 Murder in Arcturus Station). Je ne comprends pas très bien pourquoi il veut mettre tant de PNJ importants comme contacts ou ennemis des PJ dès le début. Cela risque de faire un peu trop de coïncidences ("ah, comme par hasard, l'universitaire contacté par le membre de ma famille qui vient de disparaître est justement le directeur de thèse d'un de mes co-équipiers et le militaire chargé d'enquêter sur sa disparition est aussi un des vieux nemesis d'un autre de mes co-équipiers, comme l'espace interstellaire est petit...") 

J'ai un peu l'impression qu'on veut changer le vieux dirigisme ("il arrive cela et vous n'avez donc pas le choix") par un background étoffé ("il est déjà arrivé cela dans votre passé qui conditionne vos choix, que faites-vous alors ?"). Mais j'approuve souvent l'idée de transformer en jeu de rôle ce qui relève d'un "fait" brut (on ne peut pas "négocier" avec un fait) en un PNJ avec lequel ont peut au moins croire qu'on peut discuter. 

Cela donne en tout cas envie de se replonger dans les deux scénarios de Miller et Hanrahan. J'ai beaucoup de respect pour Miller, qui est un des plus grands créateurs dans l'histoire de jeu de rôle avec Greg Stafford ou Steve Perrin mais Secret Sans S a une mauvaise réputation d'être bien trop dirigiste (et c'est sans doute aussi un défaut du début de sa géniale Traveller Adventure). La version de Hanrahan a des changements très profonds et je ne parle même de ceux qui sont introduits si on prend en plus la version de Dougherty. 


Tonton Vlen
oncle d'un des PJ

 Par exemple, dans la version Miller, on commence par un héritage mais le mort ne compte pas en tant que tel, ce n'est qu'un prétexte pour lancer l'héritage. Il est en revanche un PNJ central dans la version Hanrahan et dénouer ses intentions est un des premiers buts de la campagne. Il devient même un PNJ que les PJ vont accompagner longtemps avant le début dans la version "Prequel" de Dougherty. Voir aussi ce thread sur RPG.net qui propose des modifications. 

 

Petit Appendice : 

Comme on conseille de créer tous les PJ dans le sous-secteur Regina, voici (dans le même ordre d'idée que la table sur toutes les Marches directes) une petite table très à la louche pour donner des idées dans le sous-secteur.  


 

Le sous-secteur est noté comme ayant un total de 165 milliards d'habitants selon Supplement 3 The Spinward Marches mais si on prend les chiffres plus précis par système dans Behind the Claw on lance un d100 : 

Rethe 31 milliards (!!!), planète désertique, TL 8 18,7% 1-19
Efate 8 milliards, TL D 5% 20-24
Algine 7 milliards, TL 4 4% 25-28
Ruie 7 milliards, TL 7 4% 29-32
Enope 6 milliards, TL 6 4% 33-36
Menorb 4 milliards, TL 7 2,5 37-38,5
Roup 3,5 milliards, TL 6 2% 38,6-39,6
Yres 2 milliards, TL 7 1% 39,7-40,7
Keng 800 millions, TL 3 0,5% 40,8-41,2 
Regina 800 millions, TL A 0,5 41,2-41,6
Wochiers 750 millions, TL 9 0,5 41,7-42,1
Feri 600 millions, TL B 0,4 42,2-42,5
Alell 400 millions, Riche, TL A 0,3 42,6-42,8
Knorbes 100 millions, Riche, TL 2 0,1 42,9
Inthe 70 millions, TL 9 43

Les 57% restants sont entre :

Yori 70 millions
Shinothy 70 millions
Heya 70 millions
Yurst 8 millions
Kinorb 6 millions, Riche
Jenghe 3 millions 
Forboldn 3 millions
Dentus 1 million, TL A
Moughas 1 million, TL B 

Moins d'un million : Boughene, Hefry, Pscias, Yorbund, Beck's World, Uakye, Whanga, Pixie. 

Je doute qu'on puisse atteindre le total de 165 milliards avec ces statistiques... Le fait que Rethe ait eu un tel Baby Boom alors qu'ils dépendent entièrement des importations est bizarre.  

mercredi 7 octobre 2026

Vidura le sage

Vidura (le Perspicace, en sanscrit) est peut-être le personnage qui se fait le plus souvent retirer des adaptations du Mahābhārata. C'est compréhensible comme il faut bien faire des choix sévères (il n'est ni dans la très belle pièce de Pauline Bayle ni dans l'excellente BD de Jean-Marie Michaud) et que Vidura ne semble pas avoir une grande importance "dramatique" : il ne fait pas grand-chose à part donner des conseils ou des blâmes (et à ce titre, il ne ferait que double emploi avec les autres ministres sages et vieux oncles de la famille royale comme Bhīṣma). 

Mais là où c'est dommage est son importance "sociale". Vidura est le Premier ministre du Royaume des Kuru et il est l'un des rares personnages de toute l'épopée à être "de basse extraction", c'est un śūdra (serviteur), ou pour être précis il est un des "castes mixtes" ou inter-mariage ce que le Code de Manu (qui a prévu toutes les combinaisons "anuloma" avec père de caste supérieure ou "pratiloma" avec père de caste inférieure) appelle un Pāraśava, fils d'un père brāhmaṇa et d'une mère Śūdra, Arthaśāstra 3.7.21, Mahābhārata, I, chapitre 101. Karṇa croit à tort être fils d'un Sūta ("conducteur de char", fils d'une brahmane et d'un kshatriya), Adhiratha Nandana, mais dans le cas de Vidura, il est vraiment "parashava", fils de Vyasa et d'une servante. 

 

Père (Homme) ↓ \ Mère (Femme) → Brahmane Kshatriya Vaishya Shudra
Brahmane Même caste Savarṇa Murdhavasita
(Anuloma - Toléré)
Ambastha
(Anuloma - Toléré)
Nishada / Parashava
(Anuloma - Toléré)
Kshatriya Sūta
(Pratiloma - Réprouvé)
Même caste Savarṇa Ugra
(Anuloma - Toléré)
Karana / Rathakara
(Anuloma - Toléré)
Vaishya Vaideha
(Pratiloma - Réprouvé)
Magadha
(Pratiloma - Réprouvé)
Même caste Savarṇa Ayogava
(Anuloma - Toléré)
Shudra Chandala
(Pratiloma - Réprouvé)
Kshattr
(Pratiloma - Réprouvé)
Vaidehaka
(Pratiloma - Réprouvé)
Même caste
Savarṇa

On rappelle la conception des Deux Princes et de leur Vizir Vidura : 

le brahmane Vyāsa est le Compilateur du texte et c'est aussi le père des deux branches de la famille royale avec deux princesses : parce que Ambikā avait fermé les yeux pendant leur relation, elle eut un fils aveugle, le roi Dhṛtarāṣṭra, et parce que sa soeur Ambālikā avait pâli d'effroi, elle eut un fils albinos Pānḍu (qui ne devait jamais avoir d'enfants directs) - quant à leur aînée Amba, elle demanda à épouser Bhishma mais fut rejetée.  

[En passant, le texte ne me semble jamais remarquer que techniquement les deux Princes devraient être des "mūrdhāvasikta" puisqu'ils ne sont pas de caste kshatriya pure, mais il y a une sorte de fiction qui considère ici le brahmane Vyāsa comme un simple "substitut" du Roi kshatriya défunt, et les enfants ne sont considérés que comme "Kṣetraja", enfants matrilinéaires selon la coutume du niyoga, union sans mariage en cas de mort du père. Les Lois de caste sont plus "malléables" qu'elles n'en ont l'air...]

Et comme les deux princesses avaient mis une servante shudra (nommée Pariśramī, "La Diligente") à leur place (qui, elle, ne ferma pas les yeux et ne blêmit pas, et fut donc la seule à avoir eu des rapports sexuels rituels), elle eut le 3e fils, Vidura le Perspicace, le seul fils à être entièrement "valide" physiquement mais aussi le seul à ne pas pouvoir régner en raison du statut social de sa mère. 

Vidura est l'un des plus sages mortels et on apprend qu'il est en fait une incarnation de Yama (Dieu de la Mort) ou "Dharmaraja" (Le Roi de la Loi), tout comme son (pseudo-)neveu le Roi Yudhisthira (un mythe dit même qu'ils fusionnèrent ensuite, la Royauté et la Sagesse).  

Cela montre la subtilité des renversements de castes dans une épopées qui reste fidèle à une idéologie castiste. Vidura mériterait le pouvoir par sa droiture bien plus que ses neveux, les Kaurava, mais il acceptera son statut inférieur de "Bâtard" royal, même s'il est le seule Ministre de la capitale à finalement changer de camp face à l'injustice de Duryodhana et l'excessive indulgence du Roi aveugle.  

Bhīṣma Gangāputra est certes un modèle éthique mais il considère que son devoir est de continuer à servir l'occupant "légitime" du trône issu de son "neveu" le Roi aveugle Dhṛtarāṣṭra alors que Vidura considère que son devoir moral dépasse toute loyauté formelle envers le Roi légal, son demi-frère (qui fait toujours l'erreur de préférer son fils à la justice).  


Vidura expulsé par Duryodhana
part méditer et dialoguer avec les sages
(Śrīmad Bhāgavatam Purāṇa)

dimanche 4 octobre 2026

Un autre résumé plus "boardgame" du Mahabharata

 C'est l'histoire d'un Prince qui au début perd tout dans un jeu avec trop de hasard (et avec un tricheur). 


 Alors il décide de se consacrer à des wargames beaucoup plus simulationnistes. 

Peintures à l'huile par l'artiste italien contemporain Giampaolo Tomassetti (né en 1955). 

 

 

Add. J'avais oublié que j'avais déjà fait une petite liste de jeux sur le thème. Hélas, je n'ai jamais réussi à trouver le jeu de cartes indonésien Legend of Vyas, que j'aurais bien aimé essayer (même si des cartes de combat à deux, Arjuna vs Karna, doivent devenir vite répétitives). Mahabharat: War of Thrones a l'air assez générique. Ce jeu en kickstarter Bharat a l'air pas mal mais je crains, vu le matériel, qu'il soit trop cher pour moi. 

samedi 3 octobre 2026

Mahabharata, Une histoire de la violence

Pièce au Théâtre Public de Montreuil jusqu'au 24 octobre 2026


Arjuna, Bhima, Yudhishthira, Draupadi, Vyasa, Duryodhana, Bhishma, Karna

 

La metteuse en scène Pauline Bayle est familière avec l'épopée et a déjà adapté l'Iliade et l'Odyssée. Ici, sa troupe entièrement féminine représente un rapport nouveau à la violence. Elle explique que la Guerre (et son discours) entre les hommes est toujours aussi construite en élidant les femmes. Ces guerrières s'approprient ici des formes de la rivalité physique traditionnelle dans leurs défis mais dans une pièce qui insiste sur l'échec désastreux de cette violence, dans le néant final qui va ruiner tous les moyens utilisés pour préserver le Dharma. 

Le poète Vyāsa (joué par Nirupama Nityanandan, à la fois en français et en tamoul) dit qu'attention, il n'y aura pas de catharsis et c'est un des propres de l'épopée authentique que de laisser cette amertume et non la plate satisfaction de la vengeance. Même si Draupadī (Hélène Chevallier, qui joue aussi Kuntī) vient tremper ses cheveux dans le sang de Duḥśāsana (qui est représenté par une absence comme la figure du Violeur), il n'y a aucune joie malveillante. 

Je me demandais si le fait de représenter la violence par la danse du "KRUMP" par le personnage d'Arjuna (l'artiste Nach/Anne-Marie Van) risquait d'esthétiser la violence mais je crois que la pièce arrive à éviter ce danger. Le KRUMP vise notamment à faire circuler de manière presque rituelle une énergie mais ce n'est pas une chorégraphie martiale qui aurait idéalisé les gestes qui tuent dans les pas de danse. Il s'agit d'imposer une force contre la terre et le corps mais ce déchaînement n'est pas censé enjoliver la force. A mes yeux d'ignare, cela peut même sembler un peu convulsif comme des spasmes inquiétants. 

La pièce a beaucoup d'humour et de décalages. Je soupçonne que ce n'est pas qu'une projection de ma part si les Pandava de cette version faisaient penser dans les costumes à trois des Spice Girls (Scary Spice en Arjuna, clairement Sporty Spice en Bhīma, mais l'allusion fonctionnerait certes moins pour Posh Spice et Yudhiṣṭhira).  

Je suis très impressionné par la densité de la pièce qui conserve de nombreux éléments et qui m'a même fait réapprécier des aspects que je n'avais pas vraiment remarqué (notamment l'étrange farce en jeux vidéo qui adapte le Livre IV Virata Parva).  

Vyasa est montré comme un personnage post-moderne comique, à la fois poète et personnage dans sa poésie, qui couche avec ses propres personnages. Il ne conte pas à Ganesh mais au public (sans doute car nous avons du mal à représenter les dieux) et ce sera aussi lui qui sera l'avatar de Viṣṇu dans la très belle scène de la Bhagavad-Gītā (Kṛṣṇa étant joué par un enfant qui garde un silence mystérieux, et qui joue aussi deux autres enfants tués dans l'épopée, Abhimanyu, le fils d'Arjuna et Ghaṭotkaca, le fils de Bhīma et de la rākṣasī Hiḍimbī). Comme l'a dit Pauline Bayle, la mort des deux figures paternelles (Bhīṣma, Droṇa) répond au sacrifice des deux fils envoyés à la mort. 

Le personnage le plus attachant et sublime de l'épopée est à mes yeux le vieux Bhīṣma (interprété par Agnès Belkadi, qui joue aussi un autre Père spirituel, le vieux Maître d'armes Droṇa). Je ne suis pas sûr que les spectateurs qui ne le connaissent pas déjà ne comprennent toujours bien l'ampleur de son sacrifice et pourquoi Duryodhana lui dit qu'en un sens tout ce qui va arriver est de sa faute par son renoncement : Bhīṣma  le fils du Gange est celui qui veut toujours faire au mieux, encore plus moral que Yudhiṣṭhira et pourtant, c'est lui qui a rompu le Dharma par son voeu généreux de refuser à la fois la Couronne et une Descendance. 

P. Bayle a retiré 2 des 5 Pandava, les 2 Jumeaux Nakula & Sahadeva, ce qui rend sans doute la lecture de l'épopée plus lisible pour nous en ne gardant que les 3 fils de Kuntī, Yudhiṣṭhira (Julie Grelet), Bhīma (Viktoria Kozlova qui joue parfois les scènes de la jungle dans sa langue en Letton) et bien sûr Arjuna (Nach). 

De l'autre côté, Duryodhana (Clémence Pillaud, qui joue aussi le personnage double d'Amba/Shikandi) est un peu un fils capricieux mais cela ne fait que donner plus d'importance encore au rôle de sa mère Gāndhārī. La pièce tente d'approfondir quelques nuances de Duryodhana : il demande si toute l'histoire n'est que biaisée par le narrateur Vyasa et prétend avoir toujours été du côté des basses castes méprisées par les Pandava (mais on peut supposer pas mal de cynisme opportuniste dans cette stratégie). Le drame du resplendissant Karṇa (Jenna Thiam) est très bien rendu. C'est un des personnages qui animent le plus la pièce dans son ambivalence d'enfant traumatisé - si ce n'est que je ne me souvenais pas que Karṇa avait aussi de ceux qui avait participé à l'humiliation de Draupadi dans le Livre II Sabha Parva (le célèbre Vastrapaharanam où elle est entourée de voiles infinies quand les mortels tentent de la dévoiler). Il est peut-être dommage qu'on n'ait pas vu du tout les Pandava se rendre compte que Karṇa avait été leur frère. 


le combat final entre les deux frères Arjuna et Karṇa

 

Je suis très heureux car une de mes scènes favorites dans l'épopée a été préservée dans l'adaptation. C'est une scène d'éthique et de sémantique car le Roi Juste Yudhiṣṭhira a promis de ne faire aucune ruse déloyale pendant la bataille.  Or il s'autorise à prononcer non pas un "mensonge" proprement parler mais un sophisme qui cache un mensonge. Kṛṣṇa a expliqué que nul ne pourra vaincre Droṇa sauf si on peut lui faire croire que son fils bien aimé le tout-puissant Aśvatthāmā a été tué. On tue alors un petit éléphanteau qu'on nomme aussitôt "Aśvatthāmā" aussi, pour permettre (formellement) à Yudhiṣṭhira de ne pas commettre exactement un "mensonge" quand Droṇa (qui a entière confiance en la loyauté du fils de Dharma) lui posera la question et quand il répondra qu'Aśvatthāmā est mort. L'épopée ne dit pas clairement que Yudhiṣṭhira a commis un péché (quel que soit le soutien qu'il recevait de Kṛṣṇa) mais il y a clairement un malaise où le Roi du Dharma a joué sur l'équivocité du langage et commis "un mensonge par omission du contexte pragmatique implicite" (certes "un" Aśvatthāmā est vraiment mort mais il était clair dans la communication que Droṇa ne posait pas la question sur un éléphant). 

De nombreuses figures paternelles sont devenues très abstraites en dehors de Vyasa. Pandu & Dhṛtarāṣṭra sont réduits (littéralement) à des marionnettes dans le résumé très efficace des origines de la famille. Cela ne donne que plus d'importance à Gāndhārī, en revanche je m'attendais à voir bien plus Kuntī. 

J'avais déjà vu la version longue de Peter Brooks sur ARTE mais je crois que cette pièce est importante parce qu'elle apporte encore une autre voix et montre un enthousiasme rare sur les complexités et les résonances de cette épopée-monde.  

Le premier héros de Glorantha : le Prince Snodal

Brian Duguid a créé un nouveau blog consacré à l'étude du monde de Greg Stafford, "Gloranthology.org" et il commence par ce qu'on peut savoir sur les origines du monde avec la première fiction gloranthienne, la saga de Snodal vers l'automne 1966, il y a 60 ans, bien des années avant d'y mettre son premier jeu, le wargame White Bear & Red Moon. 

Avant de développer Glorantha, le cadre se réduisait à ce qui allait devenir la côte occidentale et le nord-ouest (Seshnela, Loskalm et Fronela). C'est assez curieux que Stafford ait commencé par ce morceau qui paraît plus scandinave qu'arthurien, et qui fut ensuite si négligé par rapport à la partie centrale du continent. 

A l'origine, Snodal semble fuir Seshnela qui serait une Lyonesse semi-engloutie mais par la suite il est clairement de Fronela ("Frontem" dans la première version) et non de Seshnela ("Seshneg").  

Snodal est devenu un personnage assez mineur de la mythologie en dehors du fait si mystérieux qu'il aurait tué le Dieu aux Pieds d'Argent (là, le nom sonne plus celtique) pour tenter d'empêcher un avenir préparé par le Sorcier Zzabur, et qu'il aurait déclenché ainsi (volontairement ou pas) le "Ban des Syndics" qui bloqua la communication terrestre comme la Clôture des Mers de Zzabur avait déjà bloqué la communication maritime. Encore aujourd'hui, on ne connaît toujours pas l'interprétation correcte de cet événement mais Snodal semble avoir réussi son plan de sauver l'Ouest en permettant à son fils le Roi Siglat de protéger et d'isoler le Royaume "méritocratique" (hrestoli) de Loskalm contre la tradition des castes fermées du malkionisme orthodoxe (où Stafford semble régler ses comptes avec toutes les hypocrisies sacerdotales à la fois, des brahmanes aux jésuites). 

Ce qui manque à la légende de Snodal est sans doute un "arc narratif" clair. La succession des événements ne résonne pas vraiment de thèmes très clairs : il va jusqu'à une terre de demi-dieux hyperboréens (il n'est pas encore clair que Snodal vienne d'un pays monothéiste), il fédère des alliés contre le Chaos et finit par se faire tuer en laissant sa place à son fils le fondateur politique Siglat. Mais cette structure mystérieuse est sans doute voulue par Stafford. Sa mythologie a des "refrains" reconnaissables comme les quêtes des porteurs de lumière, l'hubris de ceux qui veulent piller et contrôler le divin, mais elle est faite pour être pleine de mystères "numineux" comme ces scènes obscures dans les Quêtes du Graal. 

Vu l'importance de Snodal, j'espère que le Ban des Syndics était en fait justifié. Certes, un des effets secondaires fut sans doute de favoriser le Royaume de la Guerre comme une sorte d'inversion ou refoulement de l'idéal de pureté de la République Platonicienne de Loskalm. Mais il serait difficile de savoir ce que le Ban d'un siècle, 1499-1580 (c'est quand Dormal a brisé la Clôture que le Ban a commencé son déclin) a pu apporter de si important ou pourquoi le Ban aurait contrecarré le plan de Zzabur le Bleu. Le Ban a duré sous les règnes de Siglat le Sage (fils de Snodal, demi-dieu mort en 1559) puis Ampral (fils adoptif de Snodal, mort en 1573) et enfin le roi actuel Gundreken, ancien écuyer de Snodal (et fondateur de l'Ordre chevaleresque de l'Hirondelle avec le chevalier Meriatan). Jamie Revell avait mentionné dans Book of Joy p. 52  un règne de l'Evêque Svalanigos (1569-1615) entre Siglat et Gundreken à la place d'Ampral mais cela ne semble plus "canonique" (c'est le cas de le dire) car Svalanigos serait un roi seshnelien (1574-1590). 

Un détail que je n'avais pas remarqué avant aujourd'hui est l'amitié de Snodal avec un Minotaure Bleu nommé Faulani et qui est resté un Gardien magique de Loskalm (et dont on ignore s'il a aussi un lien avec Taureau Tempête comme les Minotaures de la Passe des Dragons). Mais dans le résumé de sa première version, "Faulani" est un terme collectif, un territoire en "Seshneg" : "He journeys south to the land of the Faulani. (...) He begins to train the Faulani to fight the Krjalki." A-t-il changé d'avis ou bien Faulani est-il en réalité un titre (le dernier des Faulani ?). Ont-ils un rapport avec les Tawari ("hsunchen" taureaux ?) et les Enjoreli (monteurs de taureaux en Akem) ? Un texte évoque la tribu des Losk-Alim qui auraient été à l'origine de Loskalm. 

vendredi 2 octobre 2026

Autres illustrations pour cours de philosophie

Suite du précédent (pour retrouver les images que je télécharge parfois mais que j'oublie sur un coin de mon disque dur)

Libre arbitre 

Les métamorphoses du moi.

 L'identité

 

Histoire de la philosophie selon les Argentins



Causalité et corrélation

La vérité

La conscience (honnêtement, ça ne marcherait pas car les élèves ne connaissent plus Popeye et son slogan "I yam what I yam")


mercredi 30 septembre 2026

La dualité dans la Deuxième Fonction

Comme je vais voir samedi prochain l'adaptation (avec une troupe entièrement féminine) du Mahabharata au Théâtre Public de Montreuil, je me replonge un peu dans l'épopée. 

 

Dans le petit village de Deogarh, sur la rivière Betwa entre l'Uttar Pradesh et le Madhya Pradesh, se trouve ce temple en ruines Dashavatara de Vishnu avec la plus ancienne sculpture connue des Cinq Pandava ci-dessus (cliquez pour les voir tous les Cinq avec leur épouse commune Draupadi). Elle daterait des années 400-500 vers la fin de l'Empire Gupta. 

La théorie trifonctionnelle de Dumézil est très convaincante à mes yeux mais un des détails du Mahabharata est de relier ces 3 fonctions aux 5 frères. 

Le premier frère entre très clairement, c'est Yudhisthira, Fonction royale, pas de doute, fils de Dharma la Loi. Les deux derniers sont les Jumeaux (Nakula & Sahadeva) et Dumézil les classe dans la 3e fonction, mais je trouve cela moins net que pour l'aîné et sa Première fonction. 

Les deux intermédiaires sont ceux qui m'intéressent ici. Ils sont une division à l'intérieur de la Deuxième  Fonction (martiale) entre Arjuna (fils d'Indra le Dieu du Tonnerre et anciennement Roi des dieux dans le védisme) et Bhīma (fils de Vayu le Dieu du Vent). Arjuna est le héros chevaleresque, les vertus morales du guerrier (associé à l'arc et à la concentration) et Bhīma serait la force physique, les dispositions à la violence du guerrier (associé à la masse). Arjuna se retient, Bhīma se déchaîne. 

Dans l'Iliade, l'équivalent d'Arjuna serait Achille et Diomède (mais les doutes d'Arjuna contre le combat n'ont rien à voir avec la sombre colère d'Achille, pleine d'intempérance), alors que ceux de Bhīma seraient plus Ajax le Grand (ou Héraclès si on reprend la Première Guerre de Troie). On peut aussi reprendre la dualité entre Ulysse et Diomède mais dans le cas grec, la "Mètis" d'Ulysse est un thème très différent de la vertu d'Arjuna. Ce serait aussi une opposition entre le roi-magicien lié à la mort Óðinn & le guerrier Þórr (voir cet article sur les évolutions du trifonctionnalisme). 

Arjuna apparaît donc comme une transition entre Yudhisthira le Roi Juste et Bhīma la Force, il sert fidèlement son frère aîné (comme le Roi Indra a décliné par rapport aux divinités "éthiques" comme Dharma et Vishnu) mais se pose plus de problèmes de conscience que ce balourd un peu comique de Bhīma (qui n'hésite pas à coucher aussi avec des ogresses). Pourtant, s'il n'égale pas Bhīma en force brute ou en lutte, c'est bien Arjuna qui est le plus grand guerrier. C'est Arjuna qui vaincra les plus grand héros du camp Kaurava mais c'est Bhīma qui se chargera finalement de leur chef Dhuryodhana. 

Et il est amusant de constater que cette division n'est pas qu'entre deux guerriers mais entre deux divinités atmosphériques : la Foudre et la Tempête. 

Cela pourrait donner des idées pour une adaptation gloranthienne de l'épopée comme Arjuna & Bhīma sont très orlanthis : Arjuna serait Argrath mais Bhīma n'est pas aussi brutal et destructeur que Harrek. 

mercredi 23 septembre 2026

Lanterns Episode 06 "Bad Optics"

Je n'étais pas vraiment le public visé par la série Lanterns. Ce que j'aime dans le mythe Green Lantern est cette idée d'universalité et de décentrement où toutes les planètes ont un GL et où le GL de la Terre n'est qu'un GL parmi d'autres. C'est pour moi avant tout une Cantine de Mos Eisley pleine d'Aliens. 


La série de Damon Lindelof (déjà auteur de la série Watchmen de 2019) se fonde sur une structure de "Buddy Cop Movie" qui mélange des références comme Lethal Weapon (un flic blanc rebelle et autodestructeur et son co-équipier noir plus formaliste), True Detective ou Fargo (l'effet surréel des sheriffs dans une zone rurale d'un Etat de la Zone qu'on Survole sans s'y arrêter, North Dakota dans Fargo et Rushville, Nebraska ici). Et comme dans sa série Watchmen, un des thèmes importants est aussi le spectre du racisme et des relations raciales aux USA. La SF (les Aliens et les Gardiens de l'Univers) est présente mais comme un arrière-fond dans une structure de film avant tout "policier" qui tourne autour de deux énigmes : pourquoi des extraterrestres commettent-ils des crimes en plein  Nebraska en 2016 ? Et qui a tué Hal Jordan en 2026 ? 

Pour ceux qui ont raté les premiers épisodes : on a une structure non-linéaire. Le pilote d'essai intrépide Hal Jordan (Kyle Chandler, 61 ans) a été choisi comme Green Lantern de ce secteur après le crash d'Abin Sur dans le Nebraska il y a une trentaine d'années, dans les années 1990 (et Hal sera formé par le GL nommé Sinestro). On apprendra plus tard qu'Abin Sur a en fait été assassiné par un Manhunter, un androïde change-forme qu'il avait pourtant sauvé car il semblait ne pas être aussi maléfique que les autres Manhunters. Mais on apprend que le père de John Stewart avait été sélectionné d'abord avant d'être refusé par l'Anneau parce qu'en tant que Noir assailli en pleine nuit par un rayon vert, il n'avait pu éviter une réaction d'appréhension. La famille Stewart a décidé de tout investir  pour faire de John Jr le prochain remplaçant de Hal Jordan. John Stewart est joué par Aaron Pierre, 32 ans, qui avait déjà joué Dev-Em dans la série Krypton. Le fait qu'il soit de nationalité britannique a déjà suscité des réactions amusantes de chauvinisme chez une partie des Américains (y compris d'Africains Américains qui le jugent trop "pâle" pour le rôle...). 


Couverture de Green Lantern (vol. 3) #1 (juin 1990)

 

En 2016, les Gardiens de l'Univers (qui viennent de subir une attaque de Sinestro qui a tué l'un d'entre eux et qui a été emprisonné sur Oa) annoncent à Jordan qu'ils ont choisi Stewart comme son "remplaçant".  Les deux GL reviennent dans le Nebraska et y trouvent un groupe d'Aliens qui ont pris forme humaine et qui sont venus pour exécuter le dernier des Manhunters qui se cache dans cette communauté. Hal deviendra l'ami de la sheriff locale Kerry Kane. 

Sans trop spoiler, une des péripéties consistera à découvrir que la milice locale de survivaliste est plus complexe et cherche au contraire à protéger son Immigré clandestin contre l'escadron des Aliens kamikazes. Hal tente de dresser les Aliens contre le Manhunter mais cela se termine en désastre quand le Manhunter détruit la moitié de la ville. John obtient alors l'Anneau mais le refuse, peut-être parce qu'il comprend qu'il a été manipulé par la Gardienne Lianna depuis son enfance. Les Gardiens décident de le donner à un 3e membre, la caricature de connard qu'est Guy Gardner (excellent Nathan Fillon). On comprend donc pourquoi c'est Guy qui était le GL dans Superman. 

En 2026, Hal a fini de purger sa peine de prison pour les dégâts de 2016. Il est retrouvé assassiné d'une balle dans le front et John Stewart (qui venait de lui casser la figure) enquête sur le meurtre. Dans l'Anneau de Hal, il y a encore une copie sauvegardée d'un double virtuel plus jeune de Hal (un "Halogramme"). 

Cet épisode 6 est surtout l'enterrement. On revoit même l'ex de Hal dans les comics, Carol Ferris (jouée par Amie MacKenzie et qui ne semble pas être une membre des Lanternes Roses...). En dehors d'elle, il n'y a presque personne pour y assister en dehors de Guy, John et la sheriff Kerry Kane (jouée par l'actrice écossaise Kelly MacDonald, qui, après Trainspotting, avait joué le fantôme Ravenclaw dans Harry Potter, ce qui explique peut-être les blagues récurrentes sur cet autre univers). L'un des seuls à pleurer Hal est un Alien, sa plante carnivore nommée Earl. 

On voit John devenu architecte (après son premier métier de Marine et de sniper), avec son frère Marcus. Il est à Midway City, la ville des Hawkmen et (ensuite rétroactivement) de la Doom Patrol. Ironiquement dans le dessin animé Justice League Universal, John sortait avec Hawkgirl. Il mentionne des destructions par l'alien Starro, dont on a parlé dans Suicide Squad ou dans Peacemaker. Peut-être parce que Marvel se concentre sur les Mutants, DC a l'air de se consacrer aux Aliens mais c'est une métaphore politiquement plus dangereuse.  

Noah Macon, le fils de la sheriff Kerry Kane, a grandi et il semble particulièrement maître de lui-même. Une des théories dominantes est que Noah n'est pas ce qu'il paraît être et pourrait être encore un Manhunter. Il est le suspect principal pour le meurtre de Hal en dehors de la jeune serveuse (la petite fille qu'on voyait pleurer dans les ruines à la fin de l'épisode précédent en 2016). 

Certains fans de Hal Jordan trouvent que la série le ridiculise et je ne suis pas d'accord. Il est abrasif, désinvolte et apparemment désorganisé mais aussi un policier remarquablement doué et intelligent (même si John paraît effectivement encore plus "cérébral" et réfléchi que lui). La dynamique Hal-John me paraît bien plus intéressante dans son inversion par rapport à celle qu'on voyait par exemple dans leurs premières rencontres des années 60 (où Hal était le "Square" du côté du Système et John le rebelle plein de colère). 

Si on accepte des contraintes de budget où on ne pourra pas voir tout un Corps de Green Lanterns qui demanderait trop de CGI, c'est une excellente série et on comprend son succès qui a l'air de dépasser de loin les fans ordinaires de superhéros.  

mercredi 16 septembre 2026

Prydain X La Porte et la Terre Gaste

[Résumé des épisodes précédents des deux premières branches des Mabinogion : Nous suivons Pryderi le Prince de Dyfed, fils de Pwyll (Souci fils de Sagesse) et de Rhiannon. Cymru (le Pays de Galles) est alors divisée en plusieurs royaumes : Gwynedd au nord, Powys à l'est, Gwent au sud-est et Dyfed au sud-ouest. Quand le roi géant Brân Fendigaidd (le Corbeau Béni) partit en guerre en Irlande pour sauver sa soeur Branwen ferch Llŷr (Blanche-Corneille, fille de la Mer), la guerre fut un desastre et seuls 7 preux revinrent avec la tête tranchée du Roi Brân : Manawydan, Pryderi, Taliesin, Gluneu Eil Taran, Ynawc, Grudyen & Heilyn. Après 7 ans de festins hors du temps dans le royaume de Gwynedd pour oublier la terrible guerre et la mort de tant de leurs amis, il est temps de revenir dans le temps mortel]

Début de la 3e branche des Mabinogion aussi appelée Branche de Manawyddan fab Llŷr ou Branche des Battants de Porte et du Licol de Mulet

La tête de Brân dit que les Sept survivants pourraient continuer après Harlech pendant 80 ans en Gwales mais que lorsqu'ils ouvriraient la Porte ouvrant vers la Cournouailles, ils ne devraient pas tarder et enterrer sa Tête. Ils avaient écouté le chant plaisant des Trois Oiseaux de Rhiannon, qui leur avait fait oublier tous leurs soucis, le chant qui endort les vifs et éveille les morts. L'Assemblée de la Tête Merveilleuse arrivait à sa fin. 

Alors Heilyn fab Gwynn l'échanson royal dit qu'il ne pouvait se contenir et devait ouvrir la Porte. Tous leurs chagrins leur revinrent alors.  Comme le leur avait demandé la Tête, qu'ils ont ensevelie sous Gwynfryn la Colline blanche pour qu'elle protège l'île des Forts contre ses ennemis. Et la prophétie dit que la Tête eut cet effet jusqu'aux invasions des Saxons. 

Manawyddan fab Llŷr, frère de Brân, aurait été l'héritier de son frère Brân comme son neveu Caradog ap Bran était mort, tué par Caswallawn Chef d'étain, fils de Beli le Grand. Or Manawyddan ne voulait pas recommencer une nouvelle guerre contre son cousin usurpateur et Pryderi ne voulait pas venger Hefeydd (ou Hyffaid) le Long, le père de sa mère Rhiannon que Caswallawn avait tué avec sa cape d'invisibilité. 

Pryderi dit donc à Manawyddan qu'ils iraient se réfugier dans son royaume des 7 cantrefs de Dyfed (Cemais, Deugleddyf, Emlyn, Gwarthaf, Pedibiog, Penfro et Rhos). Manawydan épouserait la mère de Pryderi, la belle Rhiannon, et Pryderi retrouverait son épouse Cigfa (ou "Kigua" ou "Kicva") fille de Gwyn Glohoyv. Ils firent ainsi et les deux couples vivaient en harmonie, le Prince près de l'Autre-Monde avec sa femme et le Prince Déshérité avec la Reine Rhiannon. 

On raconte que le Roi Caswallawn était amoureux de la belle Fflur et que son rival était Jules César qui fit enlever la jeune fille. Caswallawn se déguisa alors en cordonnier et apporta des souliers à Fflur qui la fit ramener sur l'île des Forts. On dit que ce fut la raison pour laquelle César vint envahir l'île plus tard et c'est pourquoi Caswallawn fut le premier des Trois Cordonniers du Pays de Galles.  

Mais après les noces de Manawyddan et Rhiannon, ils décidèrent d'aller sur le Siège de Narberth (Gorsedd Arberth), dans le cantrev de Gwarthaf. Cette colline qui servait d'assemblée pour les druides et les bardes était réputée pour être merveilleuse : celui qui allait pouvait soit être frappé d'un grand malheur soit avoir une grande révélation. C'est là que le Roi Pwyll, le père de Pryderi, avait rencontré pour la première fois la Reine Rhiannon sur son cheval blanc. 

(Sur la jolie carte ci-dessous, cette colline d'Arberth est écrite "Nerberth", Pembrokeshire et a 4000 habitants) 

 


 

Mais cette fois, il y eut une grande tempête, la foudre qui frappa la Colline Magique d'Arberth et un brouillard qui recouvrit tout. Et lorsque les deux couples redescendirent d'Arberth, un grand malheur avait frappé tout le Dyfed : il n'y avait plus aucun habitant et même plus aucune bête domestiquée dans tout le pays. La Cour était vide et le Prince Pryderi était désormais un Roi sans sujet car il n'y restait que des bêtes sauvages dans la Terre Gaste. 

Ils s'étonnèrent de cette malédiction et se demandèrent ce qui avait pu se passer mais ne trouvaient aucune explication de cette étrange catastrophe. Ils tentèrent de vivre seuls dans la nature du Dyfed mais décidèrent de repartir trouver de quoi subsister comme artisans. 

C'est ainsi que le Prince déshérité Manawydan fils de Llyr devint cordonnier dans le pays de Lloegyr l'Angleterre) mais il excellait tant dans cet art par ses chaussures d'or que les autres artisans les forcèrent à repartir en exil. Il fut donc le second des Trois Cordonniers du Pays de Galles. 

Quand ils revinrent en Dyfed, Pryderi chassa un sanglier blanc et en le suivant arriva dans une forteresse. Il y trouva un bol d'or et dès qu'il le toucha, il fut paralysé : ses pieds ne pouvaient plus bouger du sol et il avait perdu la parole (comme les morts dans le chaudron de renaissance). Quand sa mère Rhiannon tenta de le sauver, il lui arriva le même sort et elle fut capturée à son tour dans l'Autre Monde. La Forteresse disparut et nul ne sut ce qui leur était arrivé. 


 

Manawydan était affligé par cette nouvelle catastrophe et il repartit alors vivre dans la Terre Gaste de Dyfed avec l'épouse de son ami et beau-fils, Cigfa. Ils tentèrent de labourer la terre et de faire pousser du blé mais le blé mourait. Ils trouvèrent des souris qui rongeaient les racines et firent prisonnière une souris plus grande que les autres. Un Prêtre vint leur dire qu'il rendrait la fertilité à la terre s'ils lui rendaient cette grande souris. Manawydan refusa de la délivrer tant qu'il ne dirait pas qui il était. Ce Prêtre était en fait le sorcier Llwyd ap Cil Coed et la grande souris était sa femme Gwenaby. 

Llwyd le sorcier dut reconnaître la vérité. C'était lui qui avait jeté la Malédiction sur le Dyfed, lui aussi qui avait capturé Pryderi et Rhiannon et qui avait envoyé ses serviteurs (transformés en souris) pour ruiner leurs moissons. Llwyd était en effet un ami de Gwawl ap Clud, le premier fiancé de la Reine Rhiannon qui avait été battu dans le Sac sans Fond et qui avait dû renoncer à la main de la belle. (Voir Prydain III)

Le sorcier Llwyd avait forcé Rhiannon à porter un joug comme un cheval de trait et avait forcé son fils Pryderi à tenir les battants de ses deux grandes Portes (et c'est pourquoi on les appela aussi Mynordd les Battants de Porte et Mynnweir le Licol). En échange de la liberté de Gwenaby, Llwyd dut leur rendre la liberté et faire revenir avec sa baguette magique les sujets disparus du Royaume de Dyfed.  

Ainsi se réalisa la première prophétie de Taliesin que Pryderi serait libéré de l'Autre-Monde par un cordonnier. (Voir Prydain VI)

Note : 

Une théorie dit que Pryderi serait un modèle de Peredur (Perceval le Gallois) et ce passage de la Troisième Branche du Mabinogion a des similitudes dans le passage où Pryderi est paralysé par un "Bol d'Or" dans l'Autre Monde (comme le Graal) ou bien celui où toute la Terre devient dévasté comme le pays du Roi Pêcheur. Mais c'est le Prince Manawydan qui est le seul à être actif dans cette Branche de l'histoire et la version arthurienne a perdu l'importance de Rhiannon. Il y a aussi une légende galloise nommée Peredur fab Efrog qui ressemble au Perceval de Chrétien mais sans aucune mention du Graal et on ignore si ce Peredur est inspiré du Perceval ou s'ils ont une source commune. 

Le sorcier Llwyd ap Cil Coed apparaît aussi dans la plus ancienne légende arthurienne, Culhwch et Olwen, mais il est dit que c'est un des compagnons d'Arthur et qu'il vient séjourner chez lui en Dyfed après sa quête. On y mentionne aussi un fils de Llwyd(deu) et Gwenaby, Gwydr.  

J'imagine que Dumézil trouverait une tri-fonctionnalité dans toute cette saga : le Roi (1e fonction) perd tout dans la guerre (2e fonction), devient artisan et perd toute la fertilité (3e fonction), avant de tout récupérer en battant la fonction magique du sorcier (1e fonction). 

Les prophéties sur les deux cordonniers sont (autant que je me souvienne) mon invention pour mieux relier Manawyddan et Gwydion.  

lundi 14 septembre 2026

Brain Boy n°1

En 1962, la collaboration entre les éditions Dell et Western (qui avaient des licences de nombreux personnages de dessins animés) s'arrêta : Western créa sa gamme de comics Gold Key (dont les personnages comme Dr Solar constituèrent plus tard la base de la première version de l'univers Valiant). Dell dut donc inventer de nouveaux personnages et fit quelques expériences nouvelles (sous la direction du dessinateur L.B. Cole). 

Avec une date de couverture d'avril 1962 (mais les comics sont toujours post-datés de plusieurs mois, il peut dater du début d'année), on serait un mois avant la première apparition de Spider-Man dans Amazing Fantasy 15 (et par coïncidence, Marvel publie son premier mutant télépathe, le très oublié Tad Carter, le même mois dans Amazing Fantasy 14). Face à la perte des personnages de Western, Dell Publishing fit l'essai de lancer des superhéros comme la Justice League de DC mais dans un genre légèrement plus "adulte" dans son traitement que dans l'Âge d'argent. 

L'auteur de science fiction Herbert Kastle (1924-1987) fit une tentative éphémère (6 épisodes au total) baptisée Brain Boy. La première apparition était dans Four Colors #1330, avec des dessins du célèbre Gil Kane (1926-2000, il dessinait en même temps chez DC Atom ou Green Lantern). La série Brain Boy continua ensuite directement au "n°2" en considérant que ce Four Colors #1330 comptait déjà comme un n°1. La série des 6 numéros a été rééditée récemment dans un volume d'archive par Dark Horse mais les droits ont l'air d'être entrés dans le domaine public. 


 

La couverture, dessinée par l'artiste des Pulps Vic Prezio (1924-1976) n'avait aucune ressemblance avec l'apparence du héros à l'intérieur dans les dessins de Gil Kane. On croirait que le Brain Boy de la couverture évoque le Napoleon Solo (Robert Vaughn) de la série The Man from U.N.C.L.E. mais cela doit être une coïncidence comme la série TV ne commença que deux ans après, en 1964. Même le film james-bondien Dr No ne sortit qu'à l'automne 1962. 


 Brain Boy est en effet dans le genre de l'espionnage de cette période. Le héros Matthew Price a développé dès sa naissance des pouvoirs para-normaux. Il est un puissant télépathe mais dispose aussi de télékinésie, même s'il a toujours essayé de cacher ses pouvoirs auprès de son entourage, y compris sa mère (X-Men n°1 n'est daté que de septembre 1963 et serait sorti en juin). Contrairement au reboot récent fait par Fred Van Lente en 2013-2014 chez Dark Horse, ce Matt Price originel n'a pas perdu ses deux parents et ses pouvoirs viennent d'un accident de voiture contre un câble électrique qui tua son père avant sa naissance, pas d'une manipulation par une entreprise de biotech. 

A la fin du lycée, Price est contacté par une organisation qui n'est pas nommée mais qui semble bien être la CIA. Officiellement, leur couverture est "l'OAA" (Organisation of Active Anthropologists) et Price prétend être un étudiant en anthropologie (même si ses adversaires ne sont jamais dupes). Le grand public n'est pas au courant de la réalité des pouvoirs extra-sensoriels mais l'espionnage se pratique avec toute une guerre secrète de télépathes entre les deux Blocs. Price n'est que l'un des nombreux agents télépathes de l'OAA, même s'il doit être un des plus doués. Ce sont eux qui vont lui donner le sobriquet de "Brain Boy" (et dans la version de Van Lente il est très irrité par ce surnom). 

Brain Boy ne portera jamais de "costume de superhéros" (un point commun avec le Dr Solar chez Gold Key) et est un agent secret très discret (un peu comme dans la série britannique de 1968 The Champions, où les agents ont aussi des capacités parapsychiques). 


 L'étendue des pouvoirs de "Brain Boy" est parfois floue. Il peut léviter (sur de courtes distances ?), sonder les esprits de toute une foule mais surtout il peut même les contrôler. Au lieu de lancer ce qui serait dans les comics une "attaque mentale", il se sert d'attaques plus morbides, en forçant parfois ses ennemis à se suicider. On aurait du mal à imaginer ce genre de manipulation par un héros dans un comics DC agréé par le Code. C'est notamment ce ton qui fait parler d'un sérieux accentué par rapport à l'humour plus enfantin de l'Âge d'argent. 


 

Dans ce premier épisode, l'OAA l'envoie derrière le "Rideau du Sombrero" (sic), dans le pays nommé Xochtan (capitale Aquazil), dont le nom fait penser au Mexique mais dont quelqu'un dit qu'il y aurait des ruines "incas" (donc plutôt le Pérou). Bien sûr, le vrai modèle n'est ni le Mexique ni le Pérou mais le Cuba de Castro (la tentative d'invasion de la Baie des Cochons était de l'année précédente en avril 1961 mais la crise des missiles a lieu en octobre 1962) et le Xochtan a l'air d'être le leader d'un front anti-américain et pro-soviétique dans l'hémisphère sud. 

Price doit enquêter sur l'assassinat de trois télépathes américains envoyés au Xochtan. L'OAA sait que la Junte du Général Droz et son Parti Populaire a ses propres télépathes et que le gouvernement prépare un plan contre les USA à l'occasion de son Festival de Musique Classique d'Aquazil. Il accompagne un compositeur et musicologue américain qui est un réfugié exilé d'origine xochtan qui n'a accepté de revenir en tournée que pour le Festival, le Prof Hillary Gomez. 

Mais à Aquazil, BB ignore que le plus puissant télépathe local, Ricorta a pu l'identifier et a bloqué l'esprit de Gomez pour que BB ne puisse découvrir qu'il a été remplacé sur place par un sosie. Ricorta est bien plus qu'un agent du Général Droz et va devenir l'ennemi récurrent de BB. 

Le sosie fait une conférence de presse et annonce au monde qu'il rejette le modèle capitaliste et veut rejoindre le Xochtan (sans doute une allusion au pilote du vol U2 Gary Powers abattu en mai 1960, dont on croyait à l'époque qu'il avait eu un "lavage de cerveau" mais qui avait pu revenir en février 1962 - le film The Manchurian Candidate sort aussi en fin 1962). Juste après sa dénonciation des USA, le sosie est assassiné en public et le Xochtan accuse aussitôt des agents américains avant que BB ait pu identifier le mystère. Price doit être expulsé en tant que ressortissant US. 

La partie la moins convaincante de l'histoire est celle où Price se déguise en "xochtan" par un simple maquillage et charge directement contre le Général Droz. En sondant son esprit, il retrouve la trace du vrai Hillary Gomez, soigné par le Dr. Irado.  

Quand Price s'y rend, il découvre que le Dr Irado (qui ignorait l'identité réelle de son patient) est un dissident opposé à la Junte et que sa fille Maria Irado est aussi une télépathe comme lui (bien qu'un peu moins puissante que lui). Ils vont tomber amoureux et il va aider toute la famille Irado à quitter le Xochtan, comme l'aventurier qui aide le professeur hongrois et sa fille à quitter le Bloc de l'est dans le film The Secret Ways, 1961. 


 

Price prend le Général Droz en otage pour se protéger mais son plan échoue comme Ricorta fait mourir le Général pour prendre directement le pouvoir. BB arrive à vaincre les hommes de Ricorta en les faisant se battre entre eux mais il n'ose pas aller jusqu'à tuer Ricorta de sang froid (ce qu'il va regretter par la suite).  

Ce premier épisode est remarquable pour l'époque dans sa construction un peu "hitchcockienne" mais je crains que les épisodes suivants ne redeviennent plus traditionnels dans l'utilisation de la science fiction. Dans le n°3, par exemple, Brain Boy lutte contre... un Tyrannosaure mutant télépathe qui est sorti des glaces à cause de la hausse des radiations ; on passe donc de la complexité de John Le Carré à du kaiju à la Godzilla. 

En passant, dans le n°2, on voit une autre série avec un personnage de magicien hypnotiseur nommé "Mr. Ozymandias" (qui est aussi écrit par Herbert Kastle) et je me demande si Alan Moore le connaissait quand il a créé sa version de Peter Cannon, Thunderbolt.  

mercredi 9 septembre 2026

L'état des comics "mainstreams" US

Sans vouloir trop parler de "parts de marché", je suis étonné de ces résultats que donne le site Bleeding Cool sur cette croissance très forte de DC Comics. Les titres de la nouvelle gamme "Absolute DC" se vendent bien (pas seulement Absolute Batman), de même qu'au début Ultimate Marvel se vendait mieux que les séries régulières, mais sur cet échantillon de la première semaine de septembre, cela ne peut pas être la seule explication : pourquoi DC Comics ont-il eu la semaine dernière deux fois plus de ventes au total que Marvel ? Voir aussi ces statistiques qui ne portent que sur les comics les plus vendus du mois d'août. 

Une raison temporaire est que les relances "All-In" de certains titres (depuis octobre 2024) fonctionnent assez bien en attirant de nouveaux lecteurs, sans trop aliéner les lecteurs plus anciens (et cette semaine, ils relançaient à la fois la Légion des superhéros, la Doom Patrol et une nouvelle version des Teen Titans). En tout cas, les films DC ne peuvent pas être l'explication. 

Mais je ne suis plus assez les titres réguliers pour me faire une idée du marasme de Marvel. Le paradoxe est que Marvel Comics ne semblent plus autant profiter des succès relatifs du MCU, peut-être à cause de la saturation que Disney a causée (comme pour Star Wars qui a engendré une fatigue générale contre la license ?). 

La révolution de Jonathan Hickman sur les X-Men en 2019 avait été une bonne surprise mais cela n'a pas pu durer et les titres X-Men semblent revenir vers un déclin irréversible. 

Chez les autres éditeurs, je suis un peu déçu de l'échec de l'univers Ghost Machine de Geoff Johns (et notamment de son titre d'horreur, Hyde Street), qui faisait quelques expériences pour tenter d'élargir les comics au-delà des stricts superhéros mais ne semble pas avoir trouvé son public.  

mardi 8 septembre 2026

Défusion

Un programme d'une classe que je dois préparer doit porter sur les "compétences psycho-sociales" et cela me plonge à chaque fois dans une sorte de contradiction déprimante où je perds ma "régulation émotionnelle" quand je suis censé l'enseigner. Je vois mal comment dépasser des banalités du genre "prenez conscience de vos états pour agir dessus". 


J'ai donc cherché ce qu'on dit de nos jours dans des thérapies comportementales sur la régulation émotionnelle qui ne cessent de dire qu'elles ont été evidence-based sur des échantillons en double aveugle. Même là, en dehors de choix de vocabulaire, cela me paraît d'une banalité à pleurer, pas nettement plus avancé que ce qu'en disaient de vieux traités d'éthique. Comme l'avait bien dit Elias dans un commentaire (il y a 17 ans), on a l'impression d'une reprise presque naïve de stoïcisme en ajoutant des termes un peu plus compliqués comme "métacognition", "étiquetage" ou "réévaluation". 

Le prof à Stanford JJ Gross (dir.), Handbook of Emotion Regulation (2007), dit qu'il faut une "réappréciation du sens de son émotion". Cela paraît être plus facile à dire qu'à faire. Il y a aussi une nuance contradictoire où il a l'air de dire à la fois d'analyser et décomposer ses émotions pour affaiblir les effets de l'amygdale cérébrale et en même temps de choisir de changer de perspective pour les mettre à distance en se reconcentrant sur l'environnement externe ou sur les événements purement somatiques pour éviter des cercles de rétroaction. 

Steven Hayes, prof dans le Nevada et avec des aspects plus mercenaires et "développement personnel" dans sa théorie de l'Acceptation et de l'Engagement (ACT), dit de manière plus bouddhiste de considérer ses états comme des épisodes extérieurs (ce qu'il appelle la "défusion" avec ses états, ce qui sonne un peu comme l'anattā bouddhiste). Mais n'est-ce pas déjà supposer le problème réglé ? Si le sujet stressé ou déprimé pouvait prendre à distance ses états, il ne serait déjà plus stressé ou déprimé. 

lundi 7 septembre 2026

As a Palate Cleanser (pour nettoyer l'ignoble arrière-goût de l'image précédente)

 Une image de la Légion des superhéros faisant une fête avec les Jeunes Titans (dessiné par Dan Jurgens & encré par Romeo Tanghal, DC Sampler 3, 1984). 


Aww... Raven (fille de Trigon) et White Witch (Mysa Nal, future épouse de Mordru).  

Darkest Timeline

(Avertissement, contient du SLOP et en plus du SLOP particulièrement hyperdébile)

Je tente de me discipliner en évitant toute référence au leader corrompu qui est en train de détruire l'Hégémonie américaine et au Réseau social racheté par le Nazi extropien mais je vais tomber en plein dans le piège tendu par le Community Manager juvénile qui poste des animations par perroquets générateurs comme il souille maintenant aussi un de mes comics favoris, Green Lantern. 

On voit le caudillo raciste porter l'Anneau et par la seule force de sa volonté bâtir le Mur qu'il a tant promis ou ramener toute la puissance industrielle et militaire (en une synthèse du comic de superhéros et de la propagande totalitaire)... Ce n'est pas la récupération d'une série à la mode qui fait le problème. Ce fantasme puéril en dit long sur un camp MAGA qui pense que sa falsification d'images peut suffire à façonner "leur réalité" mythique. Cela va conforter l'argument d'Alan Moore selon lequel le genre superhéroïque est en train de devenir de plus en plus compatible avec le Zeitgeist fasciste actuel. 


 Il y a eu beaucoup de réponses rappelant que "no evil shall escape my sight" est ironique pour celui qui continue à cacher les dossiers Epstein. 

Mais une réponse encore plus propre au mythe de Green Lantern (même si utiliser ces générateurs pour se moquer de leur usage ne marche pas) consiste à rappeler que si la Lanterne Verte est censée représenter le volontarisme, la Lanterne Orange est celle de la cupidité et de l'égoïsme. 


 

jeudi 3 septembre 2026

Vale Gloria Steinem (1934-2026)

 

Gloria Steinem est surtout connue pour ses enquêtes de journalisme sur les thèmes du Féminisme de la Seconde vague, sur des questions politique sur la contraception, le droit à l'avortement ou le traitement des femmes dans le travail (dans un de ses reportages célèbres en 1963, elle s'était faite engager par les Manoir Playboy comme Bunny pour y étudier l'exploitation, l'objectification et dénoncer le double discours "hédoniste" patriarcal). 

Mais elle avait aussi des raisonnements féministes plus théoriques. Sa stratégie argumentative philosophique reposait souvent sur des expériences de pensée ou des "contrefactuels" : pour faire prendre conscience d'une discrimination que les hommes ne remarquent même pas, inversons les situations. "The first problem for all of us, men and women, is not to learn, but to unlearn. We are filled with the popular wisdom of several centuries just past, and we are terrified to give it up.”

Dans "If Men could Menstruate: A Political Fantasy" (publié en 1978 mais qu'elle avait présenté dans une série de conférences dans les années 1970), elle expliquait que si les hommes avaient des menstrues (comme la maladie de faiblesse des Ulates, qui est certes plus une couvade ?) mais que la société restait patriarcale, le début des premières règles deviendrait une cérémonie de rite de passage viril valorisé, il y aurait un congé menstruel, tout le discours tournerait autour de ce sujet, les hommes ne cesseraient d'y faire référence au lieu de s'en moquer et on prendrait le sujet des crampes et dysménorrhées bien plus au sérieux dans toute la société. 

De même dans "What if Freud were Phyllis?" (dans Moving Words, 1994), Steinem imagine que si la psychanalyse avait été inventée par une femme ("Phyllis Freud", une référence à Phyllis Greenacre ou Phyllis Meadow ?), certaines des prémisses impensées auraient nécessairement été radicalement différentes sans le sexisme conservateur de Sigmund qui se fait passer pour des hypothèses "empiriques" sur la différenciation sexuelle et le rôle du Phallus. 

Gloria Steinem aimait bien Wonder Woman comme symbole de l'empowerment (et ce fut Steinem plus que son créateur Marston qui créa cette réappropriation féministe du personnage) et elle lui donna plusieurs fois la couverture de son magazine Ms. 

 

Cela dut agacer Stan Lee chez Marvel, qui détestait quand DC paraissait plus "topical". Cela doit expliquer pourquoi Gerry Conway fit de Ms Marvel en 1977 (5 ans après la couverture de Ms.) une imitation claire de Gloria Steinem (Carol Danvers orthographiait son nom avec "Ms" et dirigeait même un magazine nommée Woman Magazine). 


 Mais comme le fait remarquer cet article, l'ironie de Ms Marvel est qu'elle était censée "récupérer" le féminisme dans les comics mais que la série continuait à utiliser les tropes sexistes évidents : Ms Marvel resta trop ambiguë et n'eut pas (à ma connaissance) d'échos dans le féminisme avant des versions plus récentes comme celle de 2014 (qui porte d'ailleurs plus sur "l'intersectionnalité" d'une héroïne d'origine pakistanaise et donc sur le féminisme "de troisième vague"). 

Add. 
Paul Levitz (l'ancien scénariste de la Légion des Superhéros) m'apprend qu'elle venait d'une origine très modeste (où les comics étaient la seule littérature) et il ajoute cette autre connexion entre Gloria Steinem et les comics : 

The other comics connection was at the very beginning of Gloria’s career, when she served as an office staffer for one of comics’ great geniuses, and talent scouts: Harvey Kurtzman. Harvey was producing HELP! Magazine and along with Gloria had only a handful of folks in the office. But what a handful! Rene Goscinny of ASTERIX and Terry Gilliam of Monty Python were there too, also before their fame.
If Wonder Woman deserves even a small fraction of the credit for what Gloria Steinem accomplished in her life, it may be the most important feat the Amazing Amazon achieved.
HELP! n°2 (août 1960), avec Gloria Steinem : 


 Mais notons que Kurtzman a fait des bd parodiques dans Playboy après s'être moqué de Hefner dans Help! en 1962, juste avant que Steinem ne montre les effets d'exploitation de ce système Hefner.