vendredi 24 juillet 2026

La Caverne (σπήλαιον) phrase par phrase (19)


Ulysse invoquant les ombres (N. Wyeth)

Τιμαὶ δὲ καὶ ἔπαινοι εἴ τινες αὐτοῖς ἦσαν τότε παρ’ ἀλλήλων καὶ γέρα τῷ ὀξύτατα καθορῶντι τὰ παριόντα, καὶ μνημονεύοντι μάλιστα ὅσα τε πρότερα αὐτῶν καὶ ὕστερα (516d) εἰώθει καὶ ἅμα πορεύεσθαι, καὶ ἐκ τούτων δὴ δυνατώτατα ἀπομαντευομένῳ τὸ μέλλον ἥξειν, δοκεῖς ἂν αὐτὸν ἐπιθυμητικῶς αὐτῶν ἔχειν καὶ ζηλοῦν τοὺς παρ’ ἐκείνοις τιμωμένους τε καὶ ἐνδυναστεύοντας, ἢ τὸ τοῦ ῾Ομήρου ἂν πεπονθέναι καὶ σφόδρα βούλεσθαι 

    “ἐπάρουρον ἐόντα θητευέμεν
            ἄλλῳ ἀνδρὶ παρ’ ἀκλήρῳ” 

καὶ ὁτιοῦν ἂν πεπονθέναι μᾶλλον ἢ ’κεῖνά τε δοξάζειν καὶ ἐκείνως ζῆν;

GLAUCON : (516e) Οὕτως, ἔφη, ἔγωγε οἶμαι, πᾶν μᾶλλον πεπονθέναι ἂν δέξασθαι ἢ ζῆν ἐκείνως.


 Ce passage très dense (516c-516e, la phrase de Socrate a 83 mots) me paraît assez difficile. 

 τιμά : honneur. 

 ἔπαινος : approbation, éloge, louange. 

γέρᾰς, αος : récompense, marque d'honneur, privilège honorifique. 

ὀξύς : aigu. 

τὰ παριόντα cf. τὴν παριοῦσαν σκιάν plus haut en 515b

πορεύομαι (moyen de πορεύω) : voyager, marcher. 

μνημονεύω : se souvenir. Pour une fois, cette mémorisation est réduite à une induction empirique qui s'oppose à l'anamnèse.  

εἴωθα : avoir l'habitude.  

ἀπομαντεύομαι : deviner, prédire, conjecturer. Ce verbe est utilisé plus positivement au livre VI en 505e quand Platon dit que l'âme ne peut que conjecturer l'idée du bien sans la connaître. 

τὸ μέλλον ἥξειν : μέλλω être destiné à.  ἥξειν futur d'ἥκω, arriver, être présent.  

ἐπιθυμητικῶς αὐτῶν ἔχειν : avoir désir de cela. L'ἐπιθυμητικόν (la faculté appétitive) forme ces désirs et la redescente dans les ténèbres demande à la rigueur le courage de l'ardeur (θυμοειδής) et sens de la justice comme vertu totale, pas une simple passion. 

ζηλόω : envier, jalouser.  

ἐνδυναστεύω : être puissant parmi, régner.  

πεπονθέναι infinitif parfait actif de πάσχω.  La formule revient 3 fois. 

σφόδρα : fortement.  

ὁτιοῦν : n'importe quoi.  

δέξασθαι aor. de δέχομαι recevoir, accueillir, préférer, admettre.  

LA CITATION D'HOMERE 

Socrate adapte de mémoire (comme souvent chez Platon) des fragments des vers 489-490 du chant XI de l'Odyssée. Voir le commentaire par B. Suzanne. Ulysse est descendu vivant dans l'Hadès et tente de consoler l'Âme d'Achille en lui disant qu'il règne maintenant sur les Morts, mais Achille le gourmande. 

Voir le contexte Odyssée Chant XI, vers 488-491 

μὴ δή μοι θάνατόν γε παραύδα, φαίδιμ᾽ Ὀδυσσεῦ.
βουλοίμην κ᾽ ἐπάρουρος ἐὼν θητευέμεν ἄλλῳ,
ἀνδρὶ παρ᾽ ἀκλήρῳ, ᾧ μὴ βίοτος πολὺς εἴη,
ἢ πᾶσιν νεκύεσσι καταφθιμένοισιν ἀνάσσειν.
 

Ne me parle point de la mort, illustre Odysseus !
J’aimerais mieux être un laboureur, et servir, pour un salaire, 
un homme sans sa part et pouvant à peine se nourrir, 

que de commander à tous les morts qui ne sont plus.

Plutôt servir sur Terre que de régner en Enfer, la phrase inverse de Satan chez Milton (I, 263 Better to reign in Hell then serve in Heav'n). Puis Achille interroge Ulysse sur son père Pelée et se console par la gloire de son fils Néoptolème qui a pu agir en terminant ce qu'il n'avait pas pu achever. 

On interprète souvent ce passage comme une inversion par l'auteur de l'Odyssée de la morale héroïque de l'Iliade. En effet, Achille avait opposé dans l'Iliade, chant IX, 410-416 deux "fins" (télos), le Nostos et le Kleos, le Retour et la Gloire

εἰ μέν κ᾽ αὖθι μένων Τρώων πόλιν ἀμφιμάχωμαι,
ὤλετο μέν μοι νόστος, ἀτὰρ κλέος ἄφθιτον ἔσται·
εἰ δέ κεν οἴκαδ᾽ ἵκωμαι φίλην ἐς πατρίδα γαῖαν,
ὤλετό μοι κλέος ἐσθλόν, ἐπὶ δηρὸν δέ μοι αἰὼν ἔσσεται,
οὐδέ κέ μ᾽ ὦκα τέλος θανάτοιο κιχείη.
  

"Si je reste ici et me bats près de la cité des Troyens, mon retour est perdu mais ma gloire sera impérissable. Mais si si je reviens dans mon foyer, dans ma chère patrie, ma noble gloire sera perdue mais ma vie sera longue et le télos de la mort ne m'atteindrait pas bientôt." 

Il est clair qu'il y a des divergences entre l'Iliade et l'Odyssée, entre le rusé Ulysse et le vaillant Achille, mais l'opposition n'est peut-être pas exactement celle-là comme Ulysse n'a pas vraiment nui à sa gloire par son Retour et ruse. 

Une nuance est qu'Achille ne dit pas exactement en Odyssée XI dans la Nekuya qu'il regrette son choix d'Iliade IX. Achille répond seulement dans le contexte qu'il ne veut pas qu'Ulysse atténue ou dilue le sacrifice héroïque que représente le choix de la gloire : c'est en connaissance de cause qu'il a choisi la mort, alors que la meilleure position dans les Ombres reste pire que la pire des conditions parmi les vivants (mais il serait mort quand même s'il avait choisi une vie obscure). Il ne regrette pas d'avoir été héroïque mais de ne plus pouvoir l'être encore, il regrette seulement de ne pas pouvoir agir pour préserver encore l'Honneur (la timè) de son père qui lui a survécu. Il ne voudrait pas fuir la mort mais revenir pour pouvoir tuer ceux qui nuiraient à l'Honneur de la dynastie d'Eaque. Il n'y a donc pas de dénonciation de la gloire. Sa seule joie dans ce gris purgatoire est la gloire de son fils et il n'est satisfait que lorsque Ulysse lui dit qu'il peut être fier du courage de Néoptolème. 

Comme le lui dit Agamemnon dans la Seconde descente dans l'Hadès à l'arrivée des Prétendants (dans le dernier Chant de l'Odyssée), Achille est plus bienheureux que lui car s'il n'a pas eu de Nostos, il a préservé son Kléos, une gloire éternelle, alors que le lâche assassinat d'Agamemnon a gâché à la fois son Nostos et son honneur (même si on peut se demander si mourir au combat mais abattu par Pâris- certes guidé par Apollon - est bien meilleur que de se faire tuer sans arme dans son bain par Clytemnestre et Egisthe). Et Agamemnon, en interrogeant les spectres des Prétendants, dit que la gloire de la fidélité de Pénélope resplendit sur Ulysse alors qu'il doit souffrir de la trahison de la fille de Tyndare. 

Socrate avait condamné ce même passage avant, au livre III de la République, en 386c, en disant que cela rendait la mort trop effrayante et était donc contraire à l'éducation morale et à l'ardeur des guerriers. Il lisait donc bien ce vers isolé comme un risque de renoncement à la vertu. B. Suzanne fait remarquer que pour Socrate c'est plus une phrase de poète que celle digne d'un héros, une phrase d'Homère et non d'Achille. Ou selon une autre interprétation, c'est une phrase ironique d'Ulysse (qui est après tout le narrateur de ce Chant XI - le sophiste Philostrate refera une vie des Héros achéens, Heroika, racontée cette fois par un autre fantôme, l'Ombre de Protesilaos, le premier Grec tué devant Troie, et Ulysse y a une place moins favorable cf. aussi les variantes de Darès et Dictys). 

Mais Socrate citera aussi un passage de l'Iliade XVIII dans l'Apologie 28 b-d que le choix d'Achille dans l'Iliade était le bon choix et que lui doit préférer une mort vertueuse à une vie déshonorée (et ce sera le sens de l'Hadès platonicien au Livre X de la République et dans le mythe du Gorgias que de s'opposer aux Champs des Asphodèles qu'il juge si nihiliste). Mais le sens de l'arétè a bien sûr changé entre l'Âge de bronze homérique et Platon. 

C'est l'orateur cynico-épicurien Lucien de Samosate qui va aller plus loin quand il écrit une satire ménippée de la vanité dans les Dialogues des Morts 18, où le Cynique Ménippe, ne voyant que des squelettes, dit que la mort est la grande égalisatrice des traits éphémères et qu'Achille ou Hélène y ont perdu toute leur beauté : on a eu tort de tant glorifier les héros pour ce qui n'est que passager. Mais ce n'est pas l'austère vertu cynique qui va l'emporter. La science de Palamède ou la surtout la tekhnè prométhéenne de Dédale vont remplacer le thumos d'Achille. 

Mais ici, l'ironie de Socrate est d'inverser le contexte entre l'Hadès invisible et le monde visible. Achille regrette de devoir rester parmi ces ombres et il souhaiterait continuer à faire briller sa gloire par ses actes. Le prisonnier va choisir de redescendre dans les ombres du sensible par devoir alors qu'il n'en a nulle nostalgie et nulle envie. Socrate ne veut pas dire que notre vie en ce lieu d'action est une maladie (contrairement à ce dont l'accuse Nietzsche dans le Gai Savoir 340 sur Phédon 118a "Il faut sacrifier un coq à Asclépios") mais que la vie bonne suppose d'agir et de lutter contre l'erreur. 

 

Traduction B. Suzanne : Et puis, les honneurs et les louanges, si certaines avaient cours alors entre eux, et les prérogatives accordées à celui qui voyait de la manière la plus pénétrante ce qui passait et se souvenait le mieux de ce qui avait coutume de passer en premier, ou en dernier, [516d] ou ensemble, et donc pour cela le plus capable de deviner ce qui allait arriver, crois-tu qu'il en aurait encore le désir et qu'il envierait ceux d'entre eux qui étaient honorés et investis du pouvoir, ou qu'il éprouverait ce [que décrit / qu'éprouve] Homère et préférerait mille fois être « un cultivateur travaillant à gages pour un autre homme sans ressources »    et subirait n'importe quoi plutôt que cette manière de se former des opinions et cette vie là ?
    [516e] C'est ça, dit-il, je le pense moi aussi : accepter de tout subir plutôt que de vivre ainsi ! 

jeudi 23 juillet 2026

La Caverne (σπήλαιον) phrase par phrase (18)

 (suite de 516c)

Τί οὖν; ἀναμιμνῃσκόμενον αὐτὸν τῆς πρώτης οἰκήσεως καὶ τῆς ἐκεῖ σοφίας καὶ τῶν τότε συνδεσμωτῶν οὐκ ἂν οἴει αὑτὸν μὲν εὐδαιμονίζειν τῆς μεταβολῆς, τοὺς δὲ ἐλεεῖν;

Καὶ μάλα.

ἀναμιμνήσκω passif + génitif : se remémorer. Comme je l'ai déjà dit, le prétendu mythe de la Réminiscence (Anamnèse) du Ménon ne vaut que comme métaphore pour évoquer non pas une "origine" (une sorte d'expérience mais expérience remontant à un plus lointain passé, comme l'inné moderne renvoie en fait à l'expérience du passé évolutionnaire) mais un "fondement" qui échapperait à tout temps dans l'éternité (ce qui différencie le fait potentiel de l'inné et la rationalité de l'a priori). 

σοφία est ici ironique mais peut signifier une "compétence" générale avant la vraie sagesse qui est le but ultime du philosophe socratique, bien vivre sa vie.  

συνδεσμώτης : compagnon de chaînes. Bailly & Liddell-Scott tous deux rappellent cette autre occurrence : Thucydide raconte dans l'Histoire de la Guerre du Péloponnèse (VI, 60), pendant l'Affaire des Hermès, comment un des suspects arrêtés se laisse convaincre par l'un de ses compagnons de geôle de s'accuser et de livrer d'autres complices en espérant l'amnistie sans qu'on ait jamais su s'il l'avait vraiment fait : ἀναπείθεται εἷς τῶν δεδεμένων, ὅσπερ ἐδόκει αἰτιώτατος εἶναι, ὑπὸ τῶν συνδεσμωτῶν τινὸς εἴτε ἄρα καὶ τὰ ὄντα μηνῦσαι εἴτε καὶ οὔ·

ἐλεέω + accusatif τινα : prendre en pitié. 

εὐδαιμονίζειν : juger heureux, proclamer heureux. Pour Socrate, il est clair qu'on ne s'épanouit que par la connaissance de ce qui peut nous épanouir vraiment. Le "retour" dans la caverne n'est pas une sorte de choix (surérogatoire) de "repli" comme celui d'un bodhisattva mais fait bien partie de cette connaissance heureuse et de sa vertu : saurait-il bien vivre sa vie s'il ne voulait diffuser le bien et libérer aussi les autres âmes d'un malheur évitable ? Certes, la "compassion" (éléos) en tant que pathos ne fait pas partie des vertus morales de Platon. Mais sa pitié n'est pas une interruption de l'eudaimonia ou une passion désirante imparfaite cachant la pureté de l'Un (comme dans l'ascétisme néo-platonicien) mais une émanation morale de ce δαίμων ou ce signe δαιμόνιον qui lui dit de ne pas rester à tenter de contempler le Soleil sans agir. (Certes, il n'y a qu'un pas de cette katabasis vers la praxis vers la "faute de Syracuse" (la collaboration de Platon avec Denys) et la passion tyrannique de dominer qui corrompt le philosophe en créant de nouvelles tyrannies, mais restons-en là). Il le dira dans la phrase suivante en expliquant que le prisonnier ne redescend pas en suivant ses émotions et sa faculté de désirer. 


 

Et quoi encore ? Se remémorant sa première habitation et la sagesse de là-bas et ses compagnons de prison d'alors, ne penses-tu pas que lui, d'une part, se déclarerait heureux du changement et qu'eux par contre, il les prendrait en pitié ? 

Tout à fait !  

mercredi 22 juillet 2026

La Caverne (σπήλαιον) phrase par phrase (17)

 


Καὶ μετὰ ταῦτ’ ἂν ἤδη συλλογίζοιτο περὶ αὐτοῦ ὅτι οὗτος ὁ τάς τε ὥρας παρέχων καὶ ἐνιαυτοὺς καὶ πάντα (516c) ἐπιτροπεύων τὰ ἐν τῷ ὁρωμένῳ τόπῳ, καὶ ἐκείνων ὧν σφεῖς ἑώρων τρόπον τινὰ πάντων αἴτιος.

Δῆλον, ἔφη, ὅτι ἐπὶ ταῦτα ἂν μετ’ ἐκεῖνα ἔλθοι.

συλλογίζοιτο optatif de συλλογίζομαι, qui est déjà utilisé pour dire conclure, inférer, voire récapituler (mais Platon ne l'utilise que 13 fois dans tout le corpus des dialogues), bien avant qu'Aristote ne découvre les règles de ce qu'il va appeler syllogisme (mais je ne souscris pas au commentaire ultra-platonicien de B. Suzanne qui dit dans sa note 59 que ce serait une faute du Stagirite d'avoir voulu supplanter l'idée du bien par un pur formalisme de la dianoia et du syllogizesthai). 

ὥρα : n'importe quelle période de l'année mais particulièrement "Saison". 

ἐνιαυτός : le cycle d'une année.  

παρέχω : fournir, procurer.  

ἐπιτροπεύω : gouverner.  

σφεῖς eux-mêmes (les prisonniers ?) 

ἑώρων imparfait 3e pers. de ὁράω.  

τρόπον τινὰ : accusatif de manière (d'une certaine façon) 

αἴτιος : la plupart des traductions donnent ici simplement "cause" mais littéralement c'est être responsable.  

 

  

Et au milieu de ces [réflexions], il déduirait donc par un raisonnement à son sujet que c'est lui qui produit les saisons et les années et qu'il supervise tout [516c] ce qui est dans le domaine vu, et que, de ces [choses] qu'eux-mêmes voyaient, [il est] d'une certaine manière, de toutes, responsable.

C'est évident, dit-il, qu'après cela, il en viendrait à ça !  

mardi 21 juillet 2026

La Caverne (σπήλαιον) phrase par phrase (16)

 

Τελευταῖον δὴ οἶμαι τὸν ἥλιον, οὐκ ἐν ὕδασιν οὐδ’ ἐν ἀλλοτρίᾳ ἕδρᾳ φαντάσματα αὐτοῦ, ἀλλ’ αὐτὸν καθ’ αὑτὸν ἐν τῇ αὑτοῦ χώρᾳ δύναιτ’ ἂν κατιδεῖν καὶ θεάσασθαι οἷός ἐστιν.

᾿Αναγκαῖον, ἔφη.

ἕδρα : siège, lieu.  

χώρα : espace. Voir la note 54 chez Bernard Suzanne sur ce terme de l'espace "propre" (ἐν τῇ αὑτοῦ χώρᾳ) du soleil "lui-même tel qu'en lui-même"(αὐτὸν καθ’ αὑτὸν). Dans la déconstruction atopique de Jacques Derrida dans son livre Khôra (1993), la χώρα est analysée non pas comme notre conception mathématique de l'espace mais comme indétermination débordant l'ontologie parce qu'en Timée 52a-d cette béance est le 3e "genre", ni l'être stable intelligible, ni le devenir sensible mais le lieu qui est la potentialité où la matière du devenir réalise les formes. Ici, en 516b, Platon a un vocabulaire "topique" diversifié : une ἕδρα est un "siège" du "phantasme" et cette χώρα est le domaine du soleil, de l'idée du bien. Juste après (en 516c), Platon utilise un 3e terme, τόπος, pour parler des régions en général de l'être, dans le lieu du visible (ἐν τῷ ὁρωμένῳ τόπῳ, 516c) vers le lieu intelligible (εἰς τὸν νοητὸν τόπον, 517b), vers ce lieu de l'idée du Bien où est le plus bienheureux de l'étant (ἐκεῖνον τὸν τόπον (...) ἐν ᾧ ἐστι τὸ εὐδαιμονέστατον τοῦ ὄντος, 526e). 

On remarque encore une fois que l'infinitif κατιδεῖν est l'aoriste de καθοράω (comme l'aoriste θεάσασθαι pour θεάομαι).  

 

À la fin donc, je suppose, [c'est] le soleil, non pas des reflets de lui sur des eaux ou en quelque autre place, mais lui-même tel qu'en lui-même dans son espace propre, [qu']il serait éventuellement capable de voir distinctement et de contempler tel qu'il est. 

Nécessairement, dit-il.  

lundi 20 juillet 2026

La Caverne (σπήλαιον) phrase par phrase (15)

 

Καὶ πρῶτον μὲν τὰς σκιὰς ἂν ῥᾷστα καθορῷ, καὶ μετὰ τοῦτο ἐν τοῖς ὕδασι τά τε τῶν ἀνθρώπων καὶ τὰ τῶν ἄλλων εἴδωλα, ὕστερον δὲ αὐτά· ἐκ δὲ τούτων τὰ ἐν τῷ οὐρανῷ καὶ αὐτὸν τὸν οὐρανὸν νύκτωρ ἂν ῥᾷον θεάσαιτο, προσβλέπων τὸ τῶν (516b) ἄστρων τε καὶ σελήνης φῶς, ἢ μεθ’ ἡμέραν τὸν ἥλιόν τε καὶ τὸ τοῦ ἡλίου.

Πῶς δ’ οὔ;

ῥᾷστα, v. ῥᾳδίως : facilement.  

καθορῷ optatif de καθοράω 

ὕδασι, dat. pl. de ὕδωρ

νύκτωρ de nuit // μεθ’ ἡμέραν : de jour.  

ῥᾷον, neutre de ῥᾴων, comparatif de ῥᾴδιος 

θεάσαιτο : aor. optatif de θεάομαι : contempler. 



Tout d'abord [ce sont] sans doute les ombres [que,] le plus facilement, il verrait distinctement, et au milieu de ça les images sur les eaux des hommes et celles des autres [êtres], et même plus tard ceux-là mêmes, puis à partir de ceux-là, les [êtres] dans le ciel et le ciel lui-même, il les contemplerait probablement plus facilement de nuit, en dirigeant son regard vers la [516b] lumière des astres et de la lune, que pendant le jour [en le dirigeant] vers le soleil et celle du soleil.  

Comment donc n'[en serait-il] pas [ainsi] ?  

 

dimanche 19 juillet 2026

La Caverne (σπήλαιον) phrase par phrase (14)

 

 Συνηθείας δὴ οἶμαι δέοιτ’ ἄν, εἰ μέλλοι τὰ ἄνω ὄψεσθαι.

συνήθεια : habitude, accoutumance. En 518a, cela s'oppose à ὑπὸ ἀηθείας (par manque de cette accoutumance)

δέοιτ’ : optatif de δέω : avoir besoin de. 

Accoutumance donc, je suppose, [voilà ce dont] il aurait besoin pour peu qu'il ait l'intention de voir par lui-même les [êtres] d'en haut. 

samedi 18 juillet 2026

La Caverne (σπήλαιον) phrase par phrase (13)

  

Εἰ δέ, ἦν δ’ ἐγώ, ἐντεῦθεν ἕλκοι τις αὐτὸν βίᾳ διὰ τραχείας τῆς ἀναβάσεως καὶ ἀνάντους, καὶ μὴ ἀνείη πρὶν ἐξελκύσειεν εἰς τὸ τοῦ ἡλίου φῶς, ἆρα οὐχὶ ὀδυνᾶσθαί τε (516a) ἂν καὶ ἀγανακτεῖν ἑλκόμενον, καὶ ἐπειδὴ πρὸς τὸ φῶς ἔλθοι, αὐγῆς ἂν ἔχοντα τὰ ὄμματα μεστὰ ὁρᾶν οὐδ’ ἂν ἓν δύνασθαι τῶν νῦν λεγομένων ἀληθῶν;

Οὐ γὰρ ἄν, ἔφη, ἐξαίφνης γε. 

ἐντεῦθεν : de là

ἕλκω : tirer (ici à l'optatif présent)  

τρᾱχύς, εῖα, ύ : rocailleux, rude. 

ἀνάντης : escarpé.  

ἀνείη aor. optatif d'ἀνίημι : lâcher, laisser aller.  Je surinterprète mais si ἀνίημι veut bien dire "relâcher" ici, il peut y avoir une trace aussi d'un autre sens opposé de ἀνίημι, avec ce préfixe ἀνά, faire monter, qui nous dit le Bailly est utilisé pour libérer, faire sortir des Enfers. Eschyle disait dans les Perses (en parlant du spectre de l'ancien Roi Darius) : "Ἀιδωνεὺς δ' ἀναπομπὸς ἀνείης, Ἀιδωνεύς" ("ô Hadès qui fait monter [les ombres] remonte la, Hadès". Sophocle dit dans Antigone (vers 1100-1101) : "ἐλθὼν κόρην μὲν ἐκ κατώρυχος στέγης // ἄνες" "Va retirer la jeune fille de l'antre souterrain". 

ἐξέλκω : cf ἕλκω mais ici à l'optatif aoriste.  

ὀδυνάω : causer de la douleur. 

ἀγανακτέω : ressentir de l'irritation. 

ἔλθοι : aor. optatif d'ἔρχομαι

αὐγή, ἡ : éclat du soleil.  

μεστός, ή, όν : plein, rempli.  

Traduction Suzanne : Si alors, repris-je, de là quelqu'un le tirait de force   tout au long de la montée rocailleuse et escarpée, et ne le lâchait pas avant de l'avoir tiré dehors à la lumière du soleil, est-ce qu'il ne s'affligerait pas [516a] et ne s'indignerait pas d'être tiré, et, quand il serait arrivé à la lumière, ayant les yeux pleins de l'éclat [du soleil], ne pourrait rien voir de ce qui est maintenant dit vrai (littéralement : ne pourrait pas même voir un [seul] des [***] maintenant dits vrais) ? 
Probablement pas, dit-il, du moins pas immédiatement.

vendredi 17 juillet 2026

La Caverne (σπήλαιον) phrase par phrase (12)


(515e) Οὐκοῦν κἂν εἰ πρὸς αὐτὸ τὸ φῶς ἀναγκάζοι αὐτὸν βλέπειν, ἀλγεῖν τε ἂν τὰ ὄμματα καὶ φεύγειν ἀποστρεφόμενον πρὸς ἐκεῖνα ἃ δύναται καθορᾶν, καὶ νομίζειν ταῦτα τῷ ὄντι σαφέστερα τῶν δεικνυμένων; 

Οὕτως, ἔφη.

αὐτὸ τὸ φῶς : la lumière "séparément", en tant que telle (ce qui dans un contexte platonicien peut faire penser aussi à une construction comme αὐτὸ τὸ ἀγαθόν, le Bien lui-même, en soi, qu'on retrouve un peu plus bas comme le Soleil en soi et par soi, "τὸν ἥλιον (...) αὐτὸν καθ’ αὑτὸν" (516b), ou bien par exemple dans τι καλόν αὐτὸ καθ᾿ αὑτό, "un Beau en soi et par soi", Phédon 100b). Voir cet article (2014) de D. El Murr sur cette expression.  

ὄμμα, ατος (τὸ) : œil. 

ἀπο-στρέφω : se retourner.  

καθοράω : regarder d'en haut, examiner, se rendre compte.  

τῷ ὄντι : en réalité.  

σαφής, σαφής, σαφές, clair, évident.  

[515e] Et si donc en outre il le contraignait à porter son regard vers la lumière elle-même, que ses yeux lui feraient mal et qu'il se déroberait en se retournant vers ce qu'il est capable de voir distinctement, et qu'il tiendrait celles-ci pour réellement plus claires que celles qui seraient montrées ? 

C'est ça, dit-il.  


jeudi 16 juillet 2026

La Caverne (σπήλαιον) phrase par phrase (11)

 

οὐκ οἴει αὐτὸν ἀπορεῖν τε ἂν καὶ ἡγεῖσθαι τὰ τότε ὁρώμενα ἀληθέστερα ἢ τὰ νῦν δεικνύμενα;

Πολύ γ’, ἔφη.

ἡγεῖσθαι déjà vu plus haut en 515b οἴει ἂν ἄλλο τι αὐτοὺς ἡγεῖσθαι τὸ φθεγγόμενον ἢ τὴν παριοῦσαν σκιάν; J'ignore s'il y a une nuance entre les deux verbes ἡγέομαι (tenir pour) et νομίζω (croire, estimer, mais aussi avoir l'habitude) dans les croyances des prisonniers. Le fait qu'il utilise à nouveau nomizein dans la phrase suivante en 515e suggère qu'il n'y a pas vraiment de différence. Quand Socrate s'adresse aux croyances de Glaucon, il utilise toujours οἴομαι qu'on utilise plus dans les questions et réponses. 

Ne penses-tu pas qu'il serait dans l'embarras et qu'il croirait les [choses] vues auparavant plus vraies que celles maintenant montrées ? 


        Et même de beaucoup ! dit-il.
 

mercredi 15 juillet 2026

La Caverne (σπήλαιον) phrase par phrase (10)

  A nouveau une très longue et dense phrase (78 mots) pour décrire la sortie de la situation de départ avec de nombreux termes ontologiques. 

    ὁπότε τις λυθείη καὶ ἀναγκάζοιτο ἐξαίφνης ἀνίστασθαί τε καὶ περιάγειν τὸν αὐχένα καὶ βαδίζειν καὶ πρὸς τὸ φῶς ἀναβλέπειν, πάντα δὲ ταῦτα ποιῶν ἀλγοῖ τε καὶ διὰ τὰς μαρμαρυγὰς ἀδυνατοῖ καθορᾶν ἐκεῖνα ὧν (515d) τότε τὰς σκιὰς ἑώρα, τί ἂν οἴει αὐτὸν εἰπεῖν, εἴ τις αὐτῷ λέγοι ὅτι τότε μὲν ἑώρα φλυαρίας, νῦν δὲ μᾶλλόν τι ἐγγυτέρω τοῦ ὄντος καὶ πρὸς μᾶλλον ὄντα τετραμμένος ὀρθότερον βλέποι, καὶ δὴ καὶ ἕκαστον τῶν παριόντων δεικνὺς αὐτῷ ἀναγκάζοι ἐρωτῶν ἀποκρίνεσθαι ὅτι ἔστιν; 

    λυθείη : aoriste passif optatif de λύω. Comme le fait remarquer le Liddell-Scott, ὁπότε + optatif peut être la répétition fréquente (ou d'autres usages comme un futur par rapport à un événement passé).  

    ἐξαίφνης : soudain. Stanislao Allegretti a consacré une thèse de 465 pages en 2019 entièrement sur les usages d'ἐξαίφνης chez Platon comme instant et intuition intellectuelle. L'adverbe apparaît à la fois quand le prisonnier est délivré et quand il retourne dans les ténèbres en 516e. Glaucon dit en 516a que le prisonnier délivré ne pourra s'accoutumer ἐξαίφνης, "immédiatement".  

    ἀνίστασθαί  infinitif moyen-passif présent d'ἀνίστημι, faire se lever

    περιάγειν τὸν αὐχένα : reprend ce qui était dit en 514a-b ἐν δεσμοῖς καὶ τὰ σκέλη καὶ τοὺς αὐχένας, ὥστε μένειν τε αὐτοὺς εἴς τε τὸ (514b) πρόσθεν μόνον ὁρᾶν, κύκλῳ δὲ τὰς κεφαλὰς ὑπὸ τοῦ δεσμοῦ ἀδυνάτους περιάγειν 

    βαδίζειν : marcher

    ἀναβλέπειν : ici, lever les yeux (regarder vers le haut) mais le verbe veut aussi dire recouvrer la vue (regarder à nouveau). Cf. juste après καθοράω : regarder d'en haut

    ἀλγοῖ : optatif présent de ἀλγέω, souffrir. 

    μαρμαρυγή, ῆς () : scintillement, mouvement de la lumière qui éblouitLe terme réapparaît plus bas en 518a. 

    φλυαρία : bavardage, choses frivole.  cf. φλύω : couler en abondance, laisser échapper un flux. 

    ἐγγύς : proche, près.  

    τετραμμένος participe parfait moyen passif de τρέπω, tourner

    βλέποι : optatif présent de βλέπω diriger son regard 

    ὀρθότερον: Heidegger insiste beaucoup sur cette racine ὀρθός comme réduction de l'ἀληθὲς au "correct" et à la vérité-correspondance. C'est la seule occurrence de la racine dans l'allégorie au livre VII (on le trouve en revanche quatre fois dans le livre VI en 509a pour parler du rapport entre la vérité et le bien : "ἐπιστήμην δὲ καὶ ἀλήθειαν, ὥσπερ ἐκεῖ φῶς τε καὶ ὄψιν ἡλιοειδῆ μὲν νομίζειν ὀρθόν, ἥλιον δ’ ἡγεῖσθαι οὐκ ὀρθῶς ἔχει, οὕτω καὶ ἐνταῦθα ἀγαθοειδῆ μὲν νομίζειν ταῦτ’ ἀμφότερα ὀρθόν, ἀγαθὸν δὲ ἡγεῖσθαι ὁπότερον αὐτῶν οὐκ ὀρθόν". "Pour ce qui est de la connaissance et de la vérité, il est correct de penser que la lumière et la vision sont semblables au soleil mais pas correct de penser qu'elles sont le soleil, de même il est correct de penser que la science et la vérité sont toutes les deux semblables au Bien mais pas correct de penser que l'une ou l'autre soit le Bien."

Chaque fois que quelqu'un aurait été libéré et serait contraint subitement de se lever et aussi de tourner le cou et de marcher et d'élever son regard vers la lumière, mais en faisant tout cela, éprouverait de la douleur et en outre, du fait des scintillements, serait incapable de voir distinctement ce dont [515d] auparavant il voyait les ombres, que penses-tu qu'il dirait si quelqu'un lui disait qu'auparavant il voyait des frivolités alors que maintenant, un peu plus proche de ce qui est et tourné vers des [choses] qui sont plus, il porte un regard empreint de plus de rectitude, et [si] de plus, chacune des [choses] qui passent, [en les] lui montrant, il [le] contraignait en questionnant à discerner dans ses réponses ce que c'est ?

  

mardi 14 juillet 2026

La Caverne (σπήλαιον) phrase par phrase (9)

 Nous passons maintenant à la 2e partie de l'Allégorie, la Libération d'un prisonnier, et nous sommes près de la moitié des phrases en cette fin de 515c. 


 

Σκόπει δή, ἦν δ’ ἐγώ, αὐτῶν λύσιν τε καὶ ἴασιν τῶν τε δεσμῶν καὶ τῆς ἀφροσύνης, οἵα τις ἂν εἴη, εἰ φύσει τοιάδε συμβαίνοι αὐτοῖς· 

 λύσις : action de délier, délivrance des chaînes

ἴᾱσις, εως, ἡ, : guérison

 ἀφροσύνη, ἡ, (ἄφρων): folie, absence de bon sens, de la vertu de σωφροσύνη (la tempérance comme première étape de la σοφῐ́ᾱ, cf. aussi la φρόνησῐς, la prudence pratique). 

Le φύσει ne me paraît pas très clair ici mais les traduction mettent simplement "naturellement, en vertu de la nature des choses". L'allégorie porte sur la "nature" de l'absence de l'éducation (φύσιν παιδείας τε πέρι καὶ ἀπαιδευσίας en 514a) et on demande maintenant ce qui se passerait "par nature" si on laissait sortir hors de cette ignorance originelle (même si l'idée de contrainte apparaît bien ensuite dans cette libération en 515c ἀναγκάζοι ἐρωτῶν ἀποκρίνεσθαι ὅτι ἔστιν et même par "force" en 515e τὸ φῶς ἀναγκάζοι αὐτὸν βλέπειν ... τις αὐτὸν βίᾳ διὰ τραχείας...). 

Une fois de plus, je reprends les précieuses Synoptiques des versions par Bernard Suzanne qui insiste sur le fait que le texte ne dit pas littéralement que quelqu'un délivre le prisonnier mais simplement qu'il se retrouve délivré de son "manque de jugement" et qu'on doit donc s'interroger non sur la cause mais sur les conséquences. Voir notamment sa note 22 

 Chambry (Budé) : « Examine maintenant comment ils réagiraient, si on les délivrait de leurs chaînes et qu'on les guérit de leur ignorance, et si les choses se passaient naturellement comme il suit. » ;
- Robin (Pléiade) : « Envisage donc, repris-je, ce que serait le fait, pour eux, d'être délivrés de leurs chaînes, d'être guéris de leur déraison, au cas où en vertu de leur nature ces choses leur arriveraient de la façon que voici. » ;
- Baccou (GF90) : « Considère maintenant ce qui leur arrivera naturellement si on les délivre de leurs chaînes et qu'on les guérisse de leur ignorance. » ;
- Dixsaut (Bordas) : « Examine alors ce qui arriverait s'ils étaient délivrés de leurs chaînes et guéris de leur égarement.» ;
- Piettre (Nathan) : « Envisage maintenant ce qu'ils ressentiraient à être délivrés de leurs chaînes et à être guéris de leur ignorance, si cela leur arrivait, tout naturellement, comme suit » ;
- Pachet (Folio essais 228) : « Examine alors, dis-je, ce qui se passerait si on les détachait de leurs liens et si on les guérissait de leur égarement, au cas où de façon naturelle les choses se passeraient à peu près comme suit. » ;
- Cazeaux (Poche Philo 4639) : « Penche-toi maintenant sur l'opération qui consisterait à les détacher et à les délivrer de leur hébétude : comment se déroulerait-elle, si, par définition, leur aventure évoluait comme suit ? » ;
- Karsenti / Prélorentzos (Hatier, Classiques de la philosophie 15) : « Examine alors ce qui leur arrivera naturellement s'ils sont libérés de leurs chaînes et guéris de leur ignorance : ... » ;
- Leroux (GF653) : « Examine dès lors, dis-je, la situation qui résulterait de la libération de leurs liens et de la guérison de leur égarement, dans l'éventualité où, dans le cours des choses, il leur arriverait ce qui suit.  

Bernard Suzanne : Examine maintenant, repris-je, leur libération et leur guérison des liens et de l'absence de bon sens : que serait-elle si, de manière naturelle, il leur arrivait les [avatars, péripéties,...] que voici ? 

lundi 13 juillet 2026

La Caverne (σπήλαιον) phrase par phrase (8)

 

(515c) Παντάπασι δή, ἦν δ’ ἐγώ, οἱ τοιοῦτοι οὐκ ἂν ἄλλο τι νομίζοιεν τὸ ἀληθὲς ἢ τὰς τῶν σκευαστῶν σκιάς.

Πολλὴ ἀνάγκη, ἔφη.

Παντάπασι : en tout point 

νομίζοιεν : optatif présent de νομίζω (potentiel : s'ils pensaient)

σκευαστός : artificiel, cf. σκεῦος en 514c

Très certainement, repris-je, ceux-là ne pourraient tenir pour le vrai autre chose que les ombres des objets fabriqués. 
De toute nécessité, dit-il.

La construction très proche en 515b (Εἰ οὖν διαλέγεσθαι οἷοί τ’ εἶεν πρὸς ἀλλήλους, οὐ ταῦτα ἡγῇ ἂν τὰ ὄντα αὐτοὺς νομίζειν [ὀνομάζειν] ἅπερ ὁρῷεν;) et ici en 515c (Παντάπασι δή, ἦν δ’ ἐγώ, οἱ τοιοῦτοι οὐκ ἂν ἄλλο τι νομίζοιεν τὸ ἀληθὲς ἢ τὰς τῶν σκευαστῶν σκιάς) est-il un argument pour ajouter ou pour rejeter l'ajout d'ὀνομάζειν ? 

dimanche 12 juillet 2026

La Caverne (σπήλαιον) phrase par phrase (7)


Τί δ’ εἰ καὶ ἠχὼ τὸ δεσμωτήριον ἐκ τοῦ καταντικρὺ ἔχοι; ὁπότε τις τῶν παριόντων φθέγξαιτο, οἴει ἂν ἄλλο τι αὐτοὺς ἡγεῖσθαι τὸ φθεγγόμενον ἢ τὴν παριοῦσαν σκιάν;

Μὰ Δί’ οὐκ ἔγωγ’, ἔφη.

ἠχώ, ἡ, gen. ἠχοῦς, acc. ἠχώ : écho

ἔχοι optatif 3e personne de ἔχω

φθέγξαιτο aoriste optatif 3e personne de φθέγγομαι 

ἡγέομαι : croire

πάρειμι : passer 


Traduction Suzanne : Et quoi encore si de plus la prison produisait un écho en provenance de la
[paroi] leur faisant face ? Chaque fois qu'un des passants ferait entendre un son, penses-tu qu'ils pourraient croire que ce qui est émis est autre que l'ombre qui passe ? 
Par Zeus, certes non !
 


samedi 11 juillet 2026

La Caverne (σπήλαιον) phrase par phrase (6)

 


Τί δὲ τῶν παραφερομένων; οὐ ταὐτὸν τοῦτο;

Τί μήν;

Εἰ οὖν διαλέγεσθαι οἷοί τ’ εἶεν πρὸς ἀλλήλους, οὐ ταῦτα ἡγῇ ἂν τὰ ὄντα αὐτοὺς νομίζειν ἅπερ ὁρῷεν;

᾿Ανάγκη.

 

παραφέρω : porter devant

οἷοί τ’ : οἷός τε avec l’inf. capable de 

νομίζειν : penser, mettre en usage ou alors avoir pour habitude (plusieurs leçons ajoutent ici le verbe "ὀνομάζειν", nommer, solution préférée par Chambry mais rejetée par Burnet (cf. la discussion codicologique / philologique de B. Suzanne sur ce passage)

Mais quoi des [objets] transportés ? Ne [serait-ce] pas pareil pour ça ? 

 Et comment ! 

Eh bien ! sans doute, s'ils étaient capables de dialoguer entre eux, ne crois-tu pas qu'ils prendraient l'habitude prendre pour des étant ce qu'ils voient (ou si on ajoute onomazein : de donner des noms à ces étants mêmes qu'ils voient ?) 

Nécessairement.  

 

vendredi 10 juillet 2026

La Caverne (σπήλαιον) phrase par phrase (5)

 


τοὺς γὰρ τοιούτους πρῶτον μὲν ἑαυτῶν τε καὶ ἀλλήλων οἴει ἄν τι ἑωρακέναι ἄλλο πλὴν τὰς σκιὰς τὰς ὑπὸ τοῦ πυρὸς εἰς τὸ καταντικρὺ αὐτῶν τοῦ σπηλαίου προσπιπτούσας;

Πῶς γάρ, ἔφη, εἰ ἀκινήτους γε τὰς κεφαλὰς ἔχειν (515b) ἠναγκασμένοι εἶεν διὰ βίου;

οἴει : 2e personne moyen οἴομαι : penser (+ construction à l'infinitif).  

(ἄν τι) ἑωρακέναι infinitif parfait de ὁράω 

καταντικρύ : du côté opposé, en face. 

προσπιπτούσας de προσπίπτω : tomber sur 

ἠναγκασμένοι participe passif d'ἀναγκάζω : forcer.  

εἶεν : 3e personne pluriel optatif d'εἰμί.   

διὰ βίου : pendant (toute) leur vie

Socrate : Ceux-ci en effet, pour commencer, d'eux-mêmes et les uns des autres, penses-tu qu'ils voient [ou plutôt aient vu] autre chose que les ombres tombant sous l'effet du feu sur la [paroi] de la caverne qui leur fait face ?
Glaucon : Comment donc, dit-il, si en effet ils sont contraints de garder leurs têtes immobiles [515b] 
tout au long de leur vie ? 

Sur cette forme "ἑωρακέναι" du verbe "voir" ὁράω, il faut lire l'excellent article récent de Marwan Rashed"Une interprétation de la caverne de Platon", Revue des Études Grecques, Année 2022, 135-2, pp. 637-646. M. Rashed analyse ce détail stylistique de la forme grammaticale du parfait comme un indice pour parler d'une question de fond : les prisonniers ne voient que les ombres des artefacts mais pourquoi ne voient-ils pas plus directement leurs propres ombres les uns des autres comme ils peuvent dialoguer entre eux

Bien que j'aie bien dit que ce ne sera pas un commentaire philosophique mais seulement des notes pour le lire soi-même, je recopie ces remarques qui relient grammaire et philosophie, p. 645-646 de cet article de M. Rashed : 

 

"L’exégète de l’allégorie de la caverne doit comprendre pourquoi, dans un tel cadre, Platon n’a eu recours ni au présent ἄν … ὁρᾶν ni à l’aoriste ἄν … ἰδεῖν , mais au parfait ἄν … ἑωρακέναι . 

On peut facilement évacuer l’aoriste ἄν … ἰδεῖν , en raison de son caractère ponctuel et déterminé. L’aoriste vaut ici comme marque aspectuelle, exprimant que l’événement s’est produit une fois pour toutes à un certain moment du temps. Le verbe ἰδεῖν signifierait donc quelque chose comme : « ils se seraient aperçus », « ils auraient noté la présence de », etc. Mais ce n’est pas l’idée que Platon cherche à exprimer, à savoir celle d’un état longtemps prolongé des spectateurs devant le spectacle des ombres. Avec ἄν … ἰδεῖν , la phase non retenue par Platon aurait eu la signification suivante :

Ὁμοίους ἡμῖν , ἦν δ᾽ ἐγώ· τοὺς γὰρ τοιούτους πρῶτον μὲν ἑαυτῶν τε καὶ ἀλλήλων οἴει ἄν τι ἰδεῖν ἄλλο πλὴν τὰς σκιὰς τὰς ὑπὸ τοῦ πυρὸς εἰς τὸ καταντικρὺ αὐτῶν τοῦ σπηλαίου προσπιπτούσας ; 

Ils sont semblables à nous, dis-je : de tels hommes, tout d’abord, à quel spectacle penses-tu qu’ils auraient <un beau jour> assisté, d’eux-mêmes et de leurs semblables, sinon celui des ombres produites par le feu sur la caverne en face d’eux ?

• L’évidence d’un tel contre-emploi de l’aoriste rend la question de l’absence de recours au potentiel présent ἄν … ὁρᾶν plus criante. Le texte et sa paraphrase seraient les suivants :

Ὁμοίους ἡμῖν , ἦν δ᾽ ἐγώ· τοὺς γὰρ τοιούτους πρῶτον μὲν ἑαυτῶν τε καὶ ἀλλήλων οἴει ἄν τι ὁρᾶν ἄλλο πλὴν τὰς σκιὰς τὰς ὑπὸ τοῦ πυρὸς εἰς τὸ καταντικρὺ αὐτῶν τοῦ σπηλαίου προσπιπτούσας ; 

Ils sont semblables à nous, dis-je : de tels hommes, tout d’abord, que penses-tu qu’ils contempleraient d’eux-mêmes et de leurs semblables <tout au long de leur séjour dans la caverne>, sinon des ombres produites par le feu sur la caverne en face d’eux ?

Le caractère « franchement duratif » de la racine ὁρα -conviendrait parfaitement à la situation de la caverne, sorte de cinéma permanent. Pourtant, Platon a choisi de s’exprimer autrement. Pourquoi ? 

Une réponse possible serait qu’il a voulu exprimer une idée qui, sémantiquement, se rapprochait de celle de la perception (racine ἰδ -), mais qui participait néanmoins du sémantisme duratif de la racine ὁρα -. Ce qui revient à dire qu’il était gêné par l’idée de regard, trop active sans doute, et qu’il voulait lui substituer celle de vision, plus passive et par là conforme à la passivité foncière des prisonniers. Le recours au parfait ἄν … ἑωρακέναι permet d’exprimer le résultat passif, dans un temps ouvert, de ce qui a été à l’origine un choix intentionnel, actif donc, du regard, mais qui a ensuite cessé de l’être. En langage de grammaire grecque : les prisonniers « ont fini de fixer leur regard » sur la paroi et, désormais, « sont dans l’état de voir » ce qu’ils avaient fixé du regard. 

Ils ne passent pas leurs vies misérables à ajuster leur regard sur la paroi (c’eût été le sens du présent ὁρᾶν ), mais, une fois ce premier réglage – ce premier déréglage eu égard à la nature primordiale de l’âme mathématicienne – effectué, ils sont au spectacle , laissant la fantasmagorie visuelle opérer en continu sur leur perception. Ainsi Platon a-t-il pu concilier l’idée intentionnelle propre à la racine de ὁρᾶν tout en ne renonçant pas à la passivité de la réception exprimée par la forme supplétive ἰδεῖν. 

En écrivant ἄν … ἑωρακέναι , Platon fait des prisonniers des spectateurs passifs, c’est-à-dire des gens qui, après avoir intentionnellement jeté un premier regard sur le spectacle qui leur est donné à voir (le théâtre d’ombres de la paroi), sombrent passivement dans la fantasmagorie qui les a une première fois séduits. On traduira :

Ils sont semblables à nous, dis-je : de tels hommes, tout d’abord, de quoi, d’eux-mêmes et de leurs voisins, penses-tu qu’ils pourraient s’être faits les spectateurs, sinon des ombres produites par le feu sur la caverne en face d’eux ?

Le spectacle de la caverne ne décrit pas une situation qui aurait été passive de bout en bout, c’est-à-dire ne décrit pas simplement le cône visuel des prisonniers (l’objet du verbe ἰδεῖν ) qui, de fait, contient leurs mains lorsque celles-ci passent devant leurs yeux. Comme l’emploi du parfait ἑωρακέναι en fait foi, le spectacle que contemplent les prisonniers est celui que ceux-ci, à un certain moment inaugural, ont pour leur malheur choisi de fixer du regard. Ou, si l’on préfère, celui qui, en raison de leur aliénation, s’est imposé à leur choix. 

Les prisonniers auraient pu, optiquement parlant, voir leurs mains. Mais ils ne les voient pas, parce qu’ils ne les ont jamais regardées . Les prisonniers, dans la caverne, voient sans voir. C’est en ce sens précis que, de spectateurs de théâtre qu’ils paraissaient être dans un premier temps, ils finissent par être, surtout, des personnages tragiques

Revenons à la structure de l’allégorie. Les prisonniers représentent l’âme et non pas « nous-mêmes ». La main, partie du corps des prisonniers, correspond donc à une partie de l’âme, celle qu’il pourrait être donné à l’âme de connaître, même au fond de l’aliénation de la caverne, celle qui, par excellence, justifierait que l’on dise de l’âme qu’elle est, par nature, auto-connaissante.

On objectera la réponse de Glaucon (515A-B) : les prisonniers ne voient que des ombres parce qu’ils ont la tête bloquée et ne peuvent donc pas regarder autour d’eux. Mais il n’y a rien d’autre ici que la traditionnelle ironie socratique relayée par l’humour de Platon. Glaucon n’a tout simplement pas saisi ce que Socrate entendait dire. Lui non plus n’a pas vu ce qu’il fallait voir devant les yeux des prisonniers."

jeudi 9 juillet 2026

La Caverne (σπήλαιον) phrase par phrase (4)

Προμηθεὺς Δεσμώτης / Προμηθεὺς Πυρφόρος


῎Ατοπον, ἔφη, λέγεις εἰκόνα καὶ δεσμώτας ἀτόπους.

῾Ομοίους ἡμῖν, ἦν δ’ ἐγώ· 

On a écrit des thèses entières sur ce terme "ἄτοπος" récurrent chez Socrate (étrange, littéralement "sans lieu", extravagant, extraordinaire, déplacé, absurde, paradoxal, bizarre, contradictoire). Par exemple, Socrate dit (dans le Phèdre 229c-230a) qu'il ne peut étudier les étrangetés monstrueuses des mythes alors qu'il veut comprendre sa propre étrangeté et Phèdre répond que c'est lui qui est ἄτοπώτατος (Phèdre 230c), le plus étrange(r) de tous. Socrate reprend le même superlatif pour se désigner dans Théétète 149a. Alcibiade compare l'atopie de Socrate à Silène (Banquet 221d). Dans le Criton 44b, Criton dit que son songe est bien atopon et Socrate répond que c'est pourtant un songe clair, exactement comme dans ce passage de République 514b. 

Glaucon : Étrange, dit-il, cette image dont tu parles, et étranges prisonniers  ! 

Socrate : Semblables à nous, repris-je ;

En passant, "desmotes" (prisonnier) signifie littéralement "lié, enchaîné" et il est drôle que l'allégorie contre le Spectacle ressemble tant à une inversion de la tragédie Prométhée enchaîné : le Titan rebelle est lié parce qu'il a fait descendre le Feu céleste vers ce monde d'ici-bas et le Philosophe sera dé-lié parce qu'il dépasse le Feu chtonien pour remonter vers le Feu céleste. Le Titan sera le bouc-émissaire (pharmakos) pour les humains (dévoré par l'aigle-feu du dieu jaloux) et le Silène-Socrate aussi (mais par l'envie ingrate des humains, par le pharmakon de la κώνειον, de la ciguë). 

mercredi 8 juillet 2026

La Caverne (σπήλαιον) phrase par phrase (3)



῞Ορα τοίνυν παρὰ τοῦτο τὸ τειχίον φέροντας ἀνθρώπους (514c) σκεύη τε παντοδαπὰ ὑπερέχοντα τοῦ τειχίου καὶ ἀνδριάντας (515a) καὶ ἄλλα ζῷα λίθινά τε καὶ ξύλινα καὶ παντοῖα εἰργασμένα, οἷον εἰκὸς τοὺς μὲν φθεγγομένους, τοὺς δὲ σιγῶντας τῶν παραφερόντων. 

σκεῦος, εος-ους (τὸ) tout objet d’équipement (meuble, outil, instrument, arme, agrès, harnais, etc.) σκευαστός (qui apparaît plus bas en 515c): tout ce qui est préparé par art, "artificiel", apprêté (σκευάζω : préparer). Platon fait-il une sorte d'allitération ou jeu de mots σκεῦος / σκῐά (ouvrage ou bagatelle / ombre) ? 

παντοδαπός, ή, όν : de toutes sortes (cf. aussi παντοῖος)

ὑπερέχω: tenir au-dessus (par exemple tenir au-dessus du feu)

ἀνδριάς, ὁ, gen. άντος : statue d'homme  

εἰργασμένος du verbe ἐργάζομαι façonner 

φθέγγομαι : parler, émettre des sons

παραφέρω : porter

Traduction Suzanne : Eh bien vois maintenant le long de ce mur des hommes portant [514c] et des ustensiles de toutes sortes dépassant du mur et des statues d'hommes [515a] et autres êtres vivants en pierre et en bois et façonnés de toutes les manières possibles, certains, comme c'est probable, faisant entendre des sons, d'autres restant silencieux parmi les porteurs.  

mardi 7 juillet 2026

La Caverne (σπήλαιον) phrase par phrase (2)

 


Une des surprises en lisant ainsi phrase par phrase ce célèbre épisode de la Caverne (514a-517a) est que toute la description du dispositif tient en une seule et longue phrase dense de 90 mots. 

δὲ γὰρ ἀνθρώπους οἷον ἐν καταγείῳ οἰκήσει σπηλαιώδει, ἀναπεπταμένην πρὸς τὸ φῶς τὴν εἴσοδον ἐχούσῃ μακρὰν παρὰ πᾶν τὸ σπήλαιον, ἐν ταύτῃ ἐκ παίδων ὄντας ἐν δεσμοῖς καὶ τὰ σκέλη καὶ τοὺς αὐχένας, ὥστε μένειν τε αὐτοὺς εἴς τε τὸ (514b) πρόσθεν μόνον ὁρᾶν, κύκλῳ δὲ τὰς κεφαλὰς ὑπὸ τοῦ δεσμοῦ ἀδυνάτους περιάγειν, φῶς δὲ αὐτοῖς πυρὸς ἄνωθεν καὶ πόρρωθεν καόμενον ὄπισθεν αὐτῶν, μεταξὺ δὲ τοῦ πυρὸς καὶ τῶν δεσμωτῶν ἐπάνω ὁδόν, παρ’ ἣν ἰδὲ τειχίον παρῳκοδομημένον, ὥσπερ τοῖς θαυματοποιοῖς πρὸ τῶν ἀνθρώπων πρόκειται τὰ παραφράγματα, ὑπὲρ ὧν τὰ θαύματα δεικνύασιν.

῾Ορῶ, ἔφη.

Vocabulaire :  

κατάγειος : souterrain

οἴκησις : habitation

σπηλαιώδης qui ressemble à une σπήλαιον (grotte, caverne) 

ἀναπεπταμένος : de ἀναπετάννῡμι, s'étendre, s'ouvrir 

σκέλος, εος, τό : jambe

αὐχήν, ένος, ὁ : cou

πρόσθεν : devant, ὄπισθεν : derrière

ἄνωθεν καὶ πόρρωθεν : d'en haut et de loin

μεταξὺ : au milieu ; ἐπάνω :  au-dessus

καόμενον de καίω bruler, allumer.  

δεσμώτης : prisonnier (enchaîné, avec les liens, δεσμός, ὁ, pl. δεσμά).  

παροικοδομέω : construire à côté. 

θαυματοποιέω : montrer des prodiges (τὰ θαύματα)

Suzanne rapproche ce mot "thaumas" (des montreurs de prodiges) non pas des escrocs sophistes mais de la célèbre phrase en Théétète 155d Μάλα γὰρ φιλοσόφου τοῦτο τὸ πάθος, τὸ θαυμάζειν· οὐ γὰρ ἄλλη ἀρχὴ φιλοσοφίας ἢ αὕτη (C'est le pathos digne du philosophe que l'émerveillement, et il n'est pas d'autre principe de la philosophie).  

παράφραγμα barrière 

Traduction Suzanne : Vois (δὲ) donc des hommes comme dans une habitation souterraine ressemblant à une caverne, ayant l'entrée ouverte à la lumière sur toute la longueur de la caverne, dans laquelle ils sont depuis [qu'ils sont] enfants, les jambes et le cou [pris] dans des liens pour qu'ils restent en place et voient seulement devant eux, incapables donc de tourner la tête du fait du lien ; et encore la lumière sur eux, venant d'en haut et de loin, d'un feu brûlant derrière eux ; et encore, entre le feu et les prisonniers, une route au-dessus, le long de laquelle vois un mur construit tout du long, semblable aux palissades placées devant les hommes par les faiseurs de prodiges, par dessus lesquels ils font voir leurs prodiges. 
Je vois (
῾Ορῶ), dit-il  

Comme le fait remarquer Bernard Suzanne, il est impossible de rendre en français une nuance grammaticale comme la différence entre δὲ (forme aoriste, vois hors du temps par les Idées) et ῾Ορῶ (forme au présent, "c'est comme si je l'avais sous les yeux"). 

lundi 6 juillet 2026

La Caverne (σπήλαιον) phrase par phrase (1)

Cela fait des décennies que je ne fais plus de grec et une des choses que je m'étais promises de faire avant de mourir (après avoir lu l'article de l'autre Nazi, là, Vom Wesen der Wahrheit / Platons Lehre von der Wahrheit) était de lire un jour toute l'allégorie de la caverne en V.O. dans le livre VII de la République

Mais je vais le faire par étapes courtes d'une ou deux phrases (en mettant aussi les réponses de Glaucon qui sont très courtes). Cela fait 3-4 "pages" (de 514a à 517a) dans l'édition Estienne mais cela va donc être un peu long. Je prends l'édition grecque même si elle doit être un peu dépassée. Je m'aiderai de la si belle page Web de Bernard Suzanne sur ce passage, qui m'a donné envie de faire cette lecture juxtalinéaire (mais il n'a pas toujours exactement la même édition du texte). Ce ne sera pas un commentaire philosophique, seulement une aide pour faire du "petit grec" comme on disait en khâgne. Notez aussi le commentaire de l'analogie de la ligne (509c-511e) qui précède l'allégorie à la fin du livre VI. 

514a Μετὰ ταῦτα δή, εἶπον, ἀπείκασον τοιούτῳ πάθει τὴν ἡμετέραν φύσιν παιδείας τε πέρι καὶ ἀπαιδευσίας.  

ἀπεικάζω : représenter d'après un modèle, copier (pour un peintre), mais aussi comparer.  

Comme le fait remarque Bernard Suzanne dans son commentaire, "apeikazein", c'est littéralement "faire une "εἰκών" d'après". Dès le 5e mot de cette critique des images, on commence en disant qu'on va le faire en formant une image

Platon utilise aussi le même verbe "apeikazein" dans Phédon 76e pour parler du rapport de comparaison entre les Idées en soi et les idées que nous formons, quand il dit "ὑπάρχουσαν πρότερον ἀνευρίσκοντες ἡμετέραν οὖσαν, καὶ ταῦτα ἐκείνῃ ἀπεικάζομεν" (cette réalité [des Idées] que nous trouvons d'abord en nous et que nous comparons).  

Ici, on se représente d'après un tel "pathos", τοιούτῳ πάθει, d'après une affection passive. Ce terme de pathos désigne donc une "expérience", une "épreuve" (ce qu'on prouve par ce qu'on éprouve). 

παιδείας τε πέρι καὶ ἀπαιδευσίας (sur le fait d'être éduqué ou d'être dénué d'éducation) rappelle que le thème n'est pas seulement la représentation théorique mais l'éducation, comment changer nos représentations (comme le dit Rousseau dans l'Emile : " La République (...) n’est point un ouvrage de politique, comme le pensent ceux qui ne jugent des livres que par leurs titres : c'est le plus beau traité d’éducation qu’on ait jamais fait."). 

Les introductions résumées à Glorantha

Robin Laws avait résumé (dans Glorantha: Second Age, 2006, p. 3) le monde de Glorantha en 10 points avec quelques redondances pour être plus dramatique : 

 Gloranthan Themes
1. Everything is magical.
2. Myth is real.
3. The past shapes the present.
4. Myth is true, even in its contradictions.
5. Forgetting Number 4 can get you killed.
6. Truth is a matter of perspective.
7. He who embraces materialism at the expense of the
spirit can become temporarily powerful but courts
ultimate disaster.
8. War can be heroic and glorious but is always
devastating and cruel.
9. Ordinary lives are sustained by the idealism of
communal sacrifice, of love for family and clan. The
grand sweep of history is fuelled by greed, aggression
and pride.
10. History is cyclical. The world rises from the ashes of
catastrophe, recovers and prospers. People becomes
proud and complacent, tampering with cosmic forces,
visiting catastrophe upon themselves. The world rises
from the ashes of catastrophe…

2, 4, 5, 6 sont un peu répétitif. 7 et 8 ne me paraissent pas si évidents. 3 va avec 10 (qui est un point qui manque dans la seconde liste, peut-être). 

Jeff Richards dans RuneQuest: Adventures in Glorantha (p. 8-11) énumère aussi une douzaine de points que je regroupe ainsi : 

1. La violence a des conséquences plus dangereuses que dans D&D.  

2. Tout le monde a de la magie. 

3. Le monde est déterminé par de grands archétypes qu'on appelle "Runes". 

4. La réalité est plus déterminée par la mythologie que par la physique. 

5. Le héros est déterminé par des idéaux, par les relations des cultes et de sa parentèle.  

6. Le temps des PJ est censé passer rapidement : une aventure par Saison. (C'est un événement nouveau tiré de Pendragon)

7. Un aventurier est censé chercher une Quête héroïque pour devenir un vrai héros et l'échelle devient ainsi épique.  

8. N'oubliez jamais l'importance de la communauté.  

9. C'est l'Âge de Bronze, pas la fin du Moyen-Âge. 

10. La nature est magique et fantastique.  

13th Age: Glorantha (2018) regroupe un peu différemment : 

1. La vie est déterminée par les Runes. 

2. Les dieux ne sont pas que des PNJ mais les métaphores des forces de la réalité. 

3. C'est un monde de l'Âge de Bronze, pas médiéval. 

4. Les Héros représentent aussi des forces archétypales des Runes auxquels ils se dévouent. 

5. Ils sont dans une société orale communautaire et traditionnelle, même si les choses peuvent évoluer. 

6. Ils peuvent gagner de grands pouvoirs en accomplissant des Quêtes héroïques.