
Τιμαὶ δὲ καὶ ἔπαινοι εἴ τινες αὐτοῖς ἦσαν τότε παρ’ ἀλλήλων καὶ γέρα τῷ ὀξύτατα καθορῶντι τὰ παριόντα, καὶ μνημονεύοντι μάλιστα ὅσα τε πρότερα αὐτῶν καὶ ὕστερα (516d) εἰώθει καὶ ἅμα πορεύεσθαι, καὶ ἐκ τούτων δὴ δυνατώτατα ἀπομαντευομένῳ τὸ μέλλον ἥξειν, δοκεῖς ἂν αὐτὸν ἐπιθυμητικῶς αὐτῶν ἔχειν καὶ ζηλοῦν τοὺς παρ’ ἐκείνοις τιμωμένους τε καὶ ἐνδυναστεύοντας, ἢ τὸ τοῦ ῾Ομήρου ἂν πεπονθέναι καὶ σφόδρα βούλεσθαι
“ἐπάρουρον ἐόντα θητευέμεν
ἄλλῳ ἀνδρὶ παρ’ ἀκλήρῳ”
καὶ ὁτιοῦν ἂν πεπονθέναι μᾶλλον ἢ ’κεῖνά τε δοξάζειν καὶ ἐκείνως ζῆν;
GLAUCON : (516e) Οὕτως, ἔφη, ἔγωγε οἶμαι, πᾶν μᾶλλον πεπονθέναι ἂν δέξασθαι ἢ ζῆν ἐκείνως.
Ce passage très dense (516c-516e, la phrase de Socrate a 83 mots) me paraît assez difficile.
τιμά : honneur.
ἔπαινος : approbation, éloge, louange.
γέρᾰς, αος : récompense, marque d'honneur, privilège honorifique.
ὀξύς : aigu.
τὰ παριόντα cf. τὴν παριοῦσαν σκιάν plus haut en 515b.
πορεύομαι (moyen de πορεύω) : voyager, marcher.
μνημονεύω : se souvenir. Pour une fois, cette mémorisation est réduite à une induction empirique qui s'oppose à l'anamnèse.
εἴωθα : avoir l'habitude.
ἀπομαντεύομαι : deviner, prédire, conjecturer. Ce verbe est utilisé plus positivement au livre VI en 505e quand Platon dit que l'âme ne peut que conjecturer l'idée du bien sans la connaître.
τὸ μέλλον ἥξειν : μέλλω être destiné à. ἥξειν futur d'ἥκω, arriver, être présent.
ἐπιθυμητικῶς αὐτῶν ἔχειν : avoir désir de cela. L'ἐπιθυμητικόν (la faculté appétitive) forme ces désirs et la redescente dans les ténèbres demande à la rigueur le courage de l'ardeur (θυμοειδής) et sens de la justice comme vertu totale, pas une simple passion.
ζηλόω : envier, jalouser.
ἐνδυναστεύω : être puissant parmi, régner.
πεπονθέναι infinitif parfait actif de πάσχω. La formule revient 3 fois.
σφόδρα : fortement.
ὁτιοῦν : n'importe quoi.
δέξασθαι aor. de δέχομαι recevoir, accueillir, préférer, admettre.
LA CITATION D'HOMERE
Socrate adapte de mémoire (comme souvent chez Platon) des fragments des vers 489-490 du chant XI de l'Odyssée. Voir le commentaire par B. Suzanne. Ulysse est descendu vivant dans l'Hadès et tente de consoler l'Âme d'Achille en lui disant qu'il règne maintenant sur les Morts, mais Achille le gourmande.
Voir le contexte Odyssée Chant XI, vers 488-491
μὴ δή μοι θάνατόν γε παραύδα, φαίδιμ᾽ Ὀδυσσεῦ.
βουλοίμην κ᾽ ἐπάρουρος ἐὼν θητευέμεν ἄλλῳ,
ἀνδρὶ παρ᾽ ἀκλήρῳ, ᾧ μὴ βίοτος πολὺς εἴη,
ἢ πᾶσιν νεκύεσσι καταφθιμένοισιν ἀνάσσειν.
Ne me parle point de la mort, illustre Odysseus !
J’aimerais mieux être un laboureur, et servir, pour un salaire,
un homme sans sa part et pouvant à peine se nourrir,
que
de commander à tous les morts qui ne sont plus.
Plutôt servir sur Terre que de régner en Enfer, la phrase inverse de Satan chez Milton (I, 263 Better to reign in Hell then serve in Heav'n). Puis Achille interroge Ulysse sur son père Pelée et se console par la gloire de son fils Néoptolème qui a pu agir en terminant ce qu'il n'avait pas pu achever.
On interprète souvent ce passage comme une inversion par l'auteur de l'Odyssée de la morale héroïque de l'Iliade. En effet, Achille avait opposé dans l'Iliade, chant IX, 410-416 deux "fins" (télos), le Nostos et le Kleos, le Retour et la Gloire :
εἰ μέν κ᾽ αὖθι μένων Τρώων πόλιν ἀμφιμάχωμαι,
ὤλετο μέν μοι νόστος, ἀτὰρ κλέος ἄφθιτον ἔσται·
εἰ δέ κεν οἴκαδ᾽ ἵκωμαι φίλην ἐς πατρίδα γαῖαν,
ὤλετό μοι κλέος ἐσθλόν, ἐπὶ δηρὸν δέ μοι αἰὼν ἔσσεται,
οὐδέ κέ μ᾽ ὦκα τέλος θανάτοιο κιχείη.
"Si je reste ici et me bats près de la cité des Troyens, mon retour est perdu mais ma gloire sera impérissable. Mais si si je reviens dans mon foyer, dans ma chère patrie, ma noble gloire sera perdue mais ma vie sera longue et le télos de la mort ne m'atteindrait pas bientôt."
Il est clair qu'il y a des divergences entre l'Iliade et l'Odyssée, entre le rusé Ulysse et le vaillant Achille, mais l'opposition n'est peut-être pas exactement celle-là comme Ulysse n'a pas vraiment nui à sa gloire par son Retour et ruse.
Une nuance est qu'Achille ne dit pas exactement en Odyssée XI dans la Nekuya qu'il regrette son choix d'Iliade IX. Achille répond seulement dans le contexte qu'il ne veut pas qu'Ulysse atténue ou dilue le sacrifice héroïque que représente le choix de la gloire : c'est en connaissance de cause qu'il a choisi la mort, alors que la meilleure position dans les Ombres reste pire que la pire des conditions parmi les vivants (mais il serait mort quand même s'il avait choisi une vie obscure). Il ne regrette pas d'avoir été héroïque mais de ne plus pouvoir l'être encore, il regrette seulement de ne pas pouvoir agir pour préserver encore l'Honneur (la timè) de son père qui lui a survécu. Il ne voudrait pas fuir la mort mais revenir pour pouvoir tuer ceux qui nuiraient à l'Honneur de la dynastie d'Eaque. Il n'y a donc pas de dénonciation de la gloire. Sa seule joie dans ce gris purgatoire est la gloire de son fils et il n'est satisfait que lorsque Ulysse lui dit qu'il peut être fier du courage de Néoptolème.
Comme le lui dit Agamemnon dans la Seconde descente dans l'Hadès à l'arrivée des Prétendants (dans le dernier Chant de l'Odyssée), Achille est plus bienheureux que lui car s'il n'a pas eu de Nostos, il a préservé son Kléos, une gloire éternelle, alors que le lâche assassinat d'Agamemnon a gâché à la fois son Nostos et son honneur (même si on peut se demander si mourir au combat mais abattu par Pâris- certes guidé par Apollon - est bien meilleur que de se faire tuer sans arme dans son bain par Clytemnestre et Egisthe). Et Agamemnon, en interrogeant les spectres des Prétendants, dit que la gloire de la fidélité de Pénélope resplendit sur Ulysse alors qu'il doit souffrir de la trahison de la fille de Tyndare.
Socrate avait condamné ce même passage avant, au livre III de la République, en 386c, en disant que cela rendait la mort trop effrayante et était donc contraire à l'éducation morale et à l'ardeur des guerriers. Il lisait donc bien ce vers isolé comme un risque de renoncement à la vertu. B. Suzanne fait remarquer que pour Socrate c'est plus une phrase de poète que celle digne d'un héros, une phrase d'Homère et non d'Achille. Ou selon une autre interprétation, c'est une phrase ironique d'Ulysse (qui est après tout le narrateur de ce Chant XI - le sophiste Philostrate refera une vie des Héros achéens, Heroika, racontée cette fois par un autre fantôme, l'Ombre de Protesilaos, le premier Grec tué devant Troie, et Ulysse y a une place moins favorable cf. aussi les variantes de Darès et Dictys).
Mais Socrate citera aussi un passage de l'Iliade XVIII dans l'Apologie 28 b-d que le choix d'Achille dans l'Iliade était le bon choix et que lui doit préférer une mort vertueuse à une vie déshonorée (et ce sera le sens de l'Hadès platonicien au Livre X de la République et dans le mythe du Gorgias que de s'opposer aux Champs des Asphodèles qu'il juge si nihiliste). Mais le sens de l'arétè a bien sûr changé entre l'Âge de bronze homérique et Platon.
C'est l'orateur cynico-épicurien Lucien de Samosate qui va aller plus loin quand il écrit une satire ménippée de la vanité dans les Dialogues des Morts 18, où le Cynique Ménippe, ne voyant que des squelettes, dit que la mort est la grande égalisatrice des traits éphémères et qu'Achille ou Hélène y ont perdu toute leur beauté : on a eu tort de tant glorifier les héros pour ce qui n'est que passager. Mais ce n'est pas l'austère vertu cynique qui va l'emporter. La science de Palamède ou la surtout la tekhnè prométhéenne de Dédale vont remplacer le thumos d'Achille.
Mais ici, l'ironie de Socrate est d'inverser le contexte entre l'Hadès invisible et le monde visible. Achille regrette de devoir rester parmi ces ombres et il souhaiterait continuer à faire briller sa gloire par ses actes. Le prisonnier va choisir de redescendre dans les ombres du sensible par devoir alors qu'il n'en a nulle nostalgie et nulle envie. Socrate ne veut pas dire que notre vie en ce lieu d'action est une maladie (contrairement à ce dont l'accuse Nietzsche dans le Gai Savoir 340 sur Phédon 118a "Il faut sacrifier un coq à Asclépios") mais que la vie bonne suppose d'agir et de lutter contre l'erreur.
Traduction B. Suzanne : Et puis, les honneurs et les louanges, si certaines avaient cours alors entre
eux, et les prérogatives accordées à celui qui voyait
de la manière la plus pénétrante ce qui passait et se souvenait le mieux de ce qui avait coutume de passer en
premier, ou en dernier, [516d]
ou ensemble, et donc pour cela le plus capable de deviner ce qui allait arriver, crois-tu qu'il en aurait encore le désir et qu'il envierait ceux d'entre eux qui étaient honorés et investis
du pouvoir, ou qu'il éprouverait ce [que décrit / qu'éprouve] Homère
et préférerait mille fois être « un cultivateur
travaillant
à gages pour un autre homme sans ressources » et subirait n'importe quoi plutôt que cette manière de se former des opinions et
cette vie là ?
[516e]
C'est ça, dit-il, je le pense moi aussi : accepter de tout subir plutôt que de vivre ainsi !








