vendredi 15 juin 2018

Troy: Fall of a City (8/8)

οἵη περ φύλλων γενεὴ τοίη δὲ καὶ ἀνδρῶν.
φύλλα τὰ μέν τ᾽ ἄνεμος χαμάδις χέει, ἄλλα δέ θ᾽ ὕλη
τηλεθόωσα φύει, ἔαρος δ᾽ ἐπιγίγνεται ὥρη:
ὣς ἀνδρῶν γενεὴ ἣ μὲν φύει ἣ δ᾽ ἀπολήγει.

εἰ δ᾽ ἐθέλεις καὶ ταῦτα δαήμεναι ὄφρ᾽ ἐῢ εἰδῇς
ἡμετέρην γενεήν, πολλοὶ δέ μιν ἄνδρες ἴσασιν:

"Le Genre humain eſt fragile, & Muable
Comme la Fueille, & auſſi peu durable.
Car tout ainſi qu’on voit les Branches vertes,
Sur le Printemps, de fueilles bien couvertes,
Qui par les ventz d’Autumne & la Froidure,
Tombent de l’Arbre, & perdent leur verdure,
Puis derechef, la Gelée paſſée,
Il en revient en la place laiſſée :
Ne plus ne moins eſt du lignaige humain :
Tel eſt huy vis, qui ſera mort demain.
S’il en meurt ung, ung aultre vient à naiſtre :
Voilà comment ſe conſerve leur eſtre."
Iliade, Chant VI, vers 146-151
(Traduction Salel, 1545)

L'Offrande

Le dernier épisode est réalisé par John Strickland, qui avait déjà fait l'épisode précédent, et c'est de loin l'épisode le plus impressionnant de la série de la BBC par l'ampleur des figurants et des batailles avec la destruction d'Ilion.

Il est difficile de créer de l'émotion avec un sujet qui a aussi peu de suspense mais le scénariste David Farr y arrive à nouveau avec un faux fuyant et une illusion d'uchronie possible : Hélène avait proposé aux Grecs un marché : elle se rend en échange de la survie de la Cité, et il joue sur une ironie dramatique où on peut se plaire à croire que ce marché va fonctionner alors même qu'on en sait beaucoup plus qu'Hélène et que même les Troyens commencent à avoir des doutes sur ce qui se trame.

Les Grecs déposent le Cheval qui serait une Offrande à Poséidon comme Iphigénie était Offrande à Artémis. Il porte même un Trident sur son front de lapis-lazuli azuré et fait presque plus penser à un Hippocampe ou bien une préfiguration du Cyclope qui dévorera l'équipage d'Ulysse. D'habitude, le Cheval est offert à Athéna, qui fut une des Protectrices de la Cité avant le Jugement de Paris (cf. Le Palladion, la statue de Pallas qu'adorent les Troyens). Elle est aussi la déesse des techniques et c'est un ingénieur menuisier, Epéios, qui fabrique le piège creux. La série choisit Poséidon parce qu'il est classiquement plus associé aux chevaux que sa nièce Athéna (encore qu'Athéna est associée à la bride ou au licol, cf. le livre de Vernant et Détienne sur la Mètis) et que cela paraît cohérent si les Grecs veulent un bon retour. Cela préfigure aussi toutes les tempêtes naturelles qui vont s'abattre sur la flotte grecque (alors que Poséidon était initialement de leur côté). Les nefs noires des Danéens étaient des chevaux de mer et c'est un cheval de mer échoué sur la plage qui va enfin traverser les Murailles construites par... Poséidon et Apollon.

Mais surtout, ce n'est pas que sa valeur symbolique : comme sacrifice, le Cheval dans cette version est rempli de victuailles. Les Troyens, affamés par le long siège, ne sont donc que trop impatients de l'accepter pour disposer du blé qui y est enfermé. Ils n'en veulent pas seulement par superstition, par vengeance ou pour marquer leur victoire. Ulysse a aussi tenu compte de la réalité des corps. Ce sont les ventres vides qui réclament ce vaisseau creux, cette cornucopia qui va répandre terre gaste à la place de l'abondance.

Dès l'Antiquité, le grand touriste Pausanias avait dit qu'il avait du mal à croire que les Phrygiens aient pu être assez crédules pour tomber dans le piège et pensait donc que le Cheval mythique déformait quelque chose d'autre de plus direct, qu'il avait dû être un bélier pour forcer la muraille et non pas une simple ruse. On pense au Lapin troyen de bois des Monty Pythons de Holy Grail qui finit par être envoyé par une catapulte pour traverser les Murailles.

Ici, c'est la princesse et prophétesse Cassandre seule qui joue le rôle de Laocoön. Elle ne tente presque même plus de dissuader les Troyens, comme si son fatalisme commençait à recouvrir même les effets de sa malédiction et qu'elle prévoyait aussi que nul ne croyait ses prédictions.

Thersite (qui était déjà le traître dans l'épisode précédent) est laissé comme Grec abandonné (c'est le rôle du "déserteur" Sinon dans les récits traditionnels sur la Chute de Troie, qui prétend ne pas avoir pardonné aux Grecs les fausses lettres maquillées qui accusaient Palamède). Il dit avoir été laissé parce qu'il s'était moqué d'Hélène (dans les mythes, il est tué par Achille pour s'être moqué du cadavre de Penthésilée) et il explique que les Grecs ont perdu l'espérance avec la mort d'Achille. La petite pointe réaliste est qu'il est dit que Ménélas seul refusait encore de repartir. Il témoigne même que l'allié de Xanthius était vraiment Pandaros (ce qui inverse à nouveau le fait que Sinon défendait l'honneur de Palamède).

Dans le cycle épique, il se passe du temps entre la mort d'Achille et la chute puisqu'on y trouve les épisodes de la mort de Paris, le mariage entre Hélène et Déiphobe, la capture d'Hélénos, du renfort de Néoptolème Pyrrhos et Philoctète.

Ici, le bon côté de cette accélération est que cela rend l'idée d'un abandon des Grecs plus crédible juste après le coup de tonnerre de la défaite du fils de Pelée. Les Troyens sont d'ailleurs peu naïfs et Thersite leur propose même de fouiller le Cheval et son réceptacle à blé en plein jour, en sachant qu'ils ne trouveront pas la petite cavité où se cachent seulement deux hommes (au lieu des 30-50 guerriers de la tradition) : Ulysse et Ménélas. Il insiste sur le fait que le Cheval est creux pour qu'il n'explore pas tout ce vide. Le Cheval est comme "La Lettre Volée", subterfuge d'autant plus efficace qu'il est si visible sur ce rivage.

Une des originalités de la série a été de tourner en grande partie sur l'ajout d'une enquête policière : l'assassinat et le maquillage de la mort de Pandaros par Xanthius. Ce "fait divers" ne cesse de surplomber toute l'ambiance de la chute. L'ironie est que la Cité va tomber au moment où la sombre Andromaque, pour la première fois, commence à abandonner ses soupçons contre Hélène et est enfin prête à lui pardonner. Mais la plupart des Troyens finiront leur vie ce soir-là en croyant vraiment qu'Hélène était le vrai Cheval de Troie et qu'elle jouait un double jeu depuis le début. Et de fait, même si elle est abusée, elle porte plus de responsabilité que le Cheval en réalité. Elle a causé la Guerre en tombant amoureuse et c'est elle qui cause la défaite finale en croyant ainsi se sacrifier par amour. Il y a même une ambiguïté où on peut se demander dans quelle mesure Hélène aimait Paris ou si elle fuyait seulement Ménélas et sa vie à Sparte.

Ménélas promet à Hélène sur "son honneur" de ne pas détruire la Cité et quand elle leur ouvre la porte en croyant les faire sortir, Ménélas violente sa femme en disant qu'il n'a plus d'honneur, qu'elle le lui a dérobé. Hélas, il ne reste aucune caractérisation un peu ambiguë pour aucun des deux Atrides, qui auront été tous les deux des monstres vindicatifs et sadiques pendant presque tous les épisodes. Je préfère une version où Ménélas serait sincèrement amoureux d'Hélène et non pas seulement soucieux de son statut social ou de son ressentiment.

Toute la Guerre de Troie est certes aussi sur le thème du viol, la violence sexuelle comme déstabilisation de l'ordre humain. L'épouse a été "violée",  ou disons "ravie" (même si dans la série, c'est au contraire un libre choix) ou du moins les Lois de l'Hospitalité ont été violées : Paris était un invité quand il est parti avec la femme de son hôte. Le plus haut blasphème n'est pas l'adultère mais la suprême ingratitude de l'hôte qui devient hostile ("xénos" a cette ambiguïté en grec). Ce Cheval qui déverse la mort au lieu du blé reprend cette inversion : l'Offrande de Vie va donner la Mort, le Don est un Poison (dosis en grec, Gift en allemand). Et si Troie est une femme, le Cheval est aussi un viol pour entrer en son sein.

Depuis le début, un des thèmes de la série est la relative égalité des Troyennes en comparaison des Grecs. Cité d'Aphrodite, d'Hécube et de la virile Andromaque, la Cité qui va tomber aurait pu nuancer le destin phallocratique des Doriens et tout un avenir méditerranéen (dans une petite touche de fantasme sur une matriarchie pré-dorienne). Et la chute commence avec le viol de Cassandre par Thersite (dans les versions traditionnelles, elle est violée par Ajax le Petit, qui a ainsi profané le Temple d'Athéna à qui elle avait demandé l'asile).

A la place d'une intrigue avec salut par Deus Ex Machina, le scénario explore des moyens pour faire empirer l'amertume de la chute, des sortes de diables qui sortent de leur boite pour piéger d'autres voies. Les Troyens vont chercher plusieurs moyens d'aggraver leur désespoir. Ils croient pouvoir s'en sortir par les tunnels qu'ils avaient bouchés au moment de la chute de la Cilicie et les Grecs surgissent des tunnels à ce moment, comme Ulysse avait aussi prévu cette sortie de secours comme Plan B pour son invasion.

La famille royale se fait massacrer, d'abord les fils Troïlos et Déiphobe (qui n'ont jamais eu droit à une caractérisation hélas, si ce n'est quand l'un d'eux avait évoqué la possibilité d'une capitulation), puis Priam (chez Virgile, on dit bien que c'est Néoptolème furieux qui tue Priam). Hécube s'ouvre les veines, sans doute parce que le scénariste veut attribuer à Andromaque toute l'horrible gravité de la Veuve survivante pour la conclusion. Le suicide de Hécube est d'ailleurs le premier suicide réussi de la série, après la tentative ratée de Paris.

La mort de Paris, exécuté par Ménélas devant Hélène, a quelque chose d'anti-climactique mais est presque aussi sadique que celle de Hector. Si Bernard Williams a raison de dire dans Moral Luck que c'est la réussite de Gauguin qui valide rétrospectivement les raisons internes qu'il avait à bafouer l'ordre familial, Paris est la malchance morale : sa faute morale dans l'enlèvement et dans le fait d'avoir mis son désir au-dessus de sa Cité, des lois humaines ou divines est redoublée par son manque de prudence pratique, par l'échec si prévisible qu'Aphrodite avait tenté de masquer par des sophismes. Cela risque de gâcher toute compassion envers lui et je ne suis pas certain que la série réussisse entièrement à sauver son point de vue favorable au malheureux Alexandre, même quand celui-ci demande à ne plus être identifié à Paris, son nom de berger.


Andromaque, je pense à vous! Ce petit fleuve, 
Pauvre et triste miroir où jadis resplendit 
L’immense majesté de vos douleurs de veuve, 
Ce Simoïs menteur qui par vos pleurs grandit. 

Ulysse trouve Andromaque et plusieurs fois, les cris d'Astyanax causent sa perte au moment où un avenir semble encore caché dans le labyrinthe des possibilités. Ulysse essaye de le sauver en le laissant à Adrasteia sa nourrice mais Agamemnon entend ses vagissements et lui donne l'ordre de tuer l'enfant. Ulysse obtempère même s'il endosse le poids d'un traumatisme. Sa victoire a un goût de cendres avant même de commencer le périple du retour qu'il attendait tant. Le stratège grec qui haïssait la guerre admet qu'il a perdu, même dans la victoire qu'il a pu arracher par sa ruse. Je ne vois dans son meurtre final aucun "pragmatisme" ou aucun stoïcisme réel (puisque Astyanax va de toute façon mourir, autant le faire vite et sans pathos) mais plutôt la folie finale où Ulysse éprouve qu'il ne pourra jamais vraiment revenir en arrière. Il n'y aura aucune espérance de vie qui échapperait à cette destruction. Il n'y a pas même de satisfaction à voir punis Thersite ou les Atrides.

Le seul survivant de la famille royale (oui, si on excepte "Zénon" le bâtard de Paris avec Oenone) est Enée, qui n'a pas vraiment eu d'épaisseur dans cette série. Il ne s'est pas enfui de la cité en flammes avec son père le vieux boiteux Anchise sur le dos, il a été blessé à la jambe et a pu rester caché sous un tas de cadavres sans rien d'héroïque. Il croisera Briséis (qui avait déjà vu la Cilicie ravagée par les Myrmidons et qui a pu s'enfuir grâce à l'indulgence d'Ulysse) et le petit Evandre (contrairement à ma prédiction, le scénariste a décidé de nous surprendre en lui laissant la vie sauve). La survie d'Evandre remet de l'humanité dans Xanthius, qui avait pourtant plus de raisons d'en vouloir à Evandre qu'Ulysse n'en avait d'obéir à l'ordre d'infanticide.

Pour conclure, c'est donc le temps des bilans.

La série en 8 heures a su construire des rebondissements et elle est assez distrayante. Je n'ai pas vraiment aimé le casting ou le choix de certains acteurs trop similaires. Ménélas et Diomède me semblent difficiles à discerner mais il est vrai que le scénario ne fait rien de ce pauvre Diomède. Achille est si tendu, si tranchant qu'il ne semble plus être le jeune arrogant de l'épopée. Ulysse est parfait pour le rôle (mais ce sont ses dialogues qui laissent à désirer).

Comme nous sommes entrés dans une phase de racisme ouvert sur Internet, le casting des acteurs sud-africains a été l'un des aspects les plus commentés. Zeus, Achille, Patrocle, la plupart des Myrmidons, Nestor mais aussi Enée, une Amazone ou Pandaros étaient noirs sans qu'il y ait une règle ou une cohérence particulière. J'ai cru qu'Achille et Enée étaient tous les deux des demi-dieux fils de déesse (Thétis ou Aphrodite) mais ce n'est jamais dit explicitement d'Enée dans la série.

Du côté troyen, Paris est certes "charismatique" mais ne parvient pas à échapper au côté tête à claques de son personnage. Hector, quelle que soit la grandeur dans son dernier épisode, demeure un peu trop brutal comme Prince.

Le choix de la fin est clairement une catastrophe où même les Grecs perdent leur âme. Mais toute oeuvre moderne sur la Guerre est anti-belliciste car nous sommes passés de l'épique pour mécènes nobles au développement de la civilisation par la courtoisie. L'Iliade montrait comment la violence déshumanise mais comment les guerriers peuvent ensuite renier cette colère et retrouver leur humanité (Achille restituant le corps de Hector). La série au contraire joue uniquement sur une corde amère contre la Guerre avec tous ces infanticides, d'Iphigénie (pour permettre la Guerre) à Astyanax (pour empêcher toute possibilité d'une éventuelle vengeance future). L'Offrande finale est ici Astyanax, tout comme c'est d'habitude le sacrifice de la Princesse Polyxène que réclame le spectre d'Achille.

Le choix de cette scène me rend très ambivalent sur la rumeur selon laquelle ils vont ensuite adapter l'Odyssée. La force de cette série était un parti-pris très réaliste, en dehors de quelques dialogues avec Zeus et Aphrodite. L'Odyssée sans le surnaturel me paraît un choix absurde.

Et la compassion avec Ulysse va être plus difficile après cette scène où il a tout détruit pour tenir sa parole envers ses chefs les Atrides. Le spectateur aura plus de mal à éprouver de l'identification avec ses malheurs et ne pourra même que les voir comme la réalisation de la Malédiction d'Andromaque.

Le scénario a été habile à chaque fois qu'il a pu manipuler le mélodrame et nous forcer à la catharsis. En revanche, le dialogue était souvent assez banal et je ne retiendrai guère qu'une vague allégorie, celle où Achille regarde le ressac et fait remarquer à Patrocle que la Mer est indifférente. Cette version "existentialiste" du fils de Thétis n'est pas très lyrique mais cela restera l'une des images ou allégories que le film a pu faire jouer sur ce sombre rivage entre Occident et Orient, où l'Europe prend conscience d'elle-même en s'horrifiant de ses propres errements. Achille ne sert pas une nation grecque mais bien une idée qu'il se faisait de lui-même ou une expression d'un projet de gloire contre la mort. Paris est plus seul car il sert un idéal privé, l'amour fou, qui vient briser la vie en commun.

Hegel a parfois un certain talent quand il commente les tragédies comme Antigone ou Les Euménides mais il se fourvoie quelque part dans ses Leçons sur Esthétique quand il dit que la fonction de l'épopée est de souder une nation. Au contraire, le génie homérique est d'avoir rendu l'ennemi troyen si sympathique que tous les lecteurs dès l'Antiquité grecque (avant même la récupération romaine où toutes les Nations modernes se chercheront des Origines secrètes troyennes) pleuraient pour le vaincu, tout en admirant la vaillance d'Achille. Le Mahabharata, pourtant un peu plus manichéen, arrive aussi à ce même effet de victoire amère et c'est une saudade que semblaient valoriser de nombreuses épopées. Il y a alors plusieurs nostalgies : désir du retour d'Ulysse et les ruines irréversibles d'une Cité idéalisée comme presque utopique dans cette version (les images de synthèse en faisaient une métropole immense). Ulysse veut revenir à la prose et à la condition mortelle d'Ithaque parce qu'il a vu l'échec des idéaux.

mardi 12 juin 2018

Troy: Fall of a City (7/8)


"Twelve Days"

Priam nomme Paris Alexandre comme nouveau dirigeant à la place d'Hector ("Troïlos et Déiphobos n'ont pas ton don avec les hommes"... Paris doit avoir vraiment beaucoup de charisme s'il réussit à faire oublier aux Troyens qu'il n'a pas grandi avec eux et qu'il est la cause de tous les désastres qui leur tombent dessus). 

Hécube ne se remet pas de la mort de Hector et son désespoir est double : elle culpabilise d'avoir abandonné son fils mais aussi de l'avoir réintégré en connaissant la prophétie. Zeus reproche à Aphrodite d'avoir cru qu'elle pourrait réécrire la Destinée. 

Priam part seul pour chercher le corps de Hector flétri par Achille. Il a plus de mérite que le Priam du Chant XXIV de l'Iliade car il n'est aidé d'aucun dieu. Je n'ai pas relu la scène de supplication mais de mémoire, les arguments sont assez différents. Le Priam de l'épopée se servait de Pelée et du rapport paternel. Le Priam de la série ne le mentionne pas et ne parle que de la relation avec Patrocle ou de l'affection de Hécube pour Hector. Il culpabilise même Achille en disant qu'il est le vrai responsable de la mort de Patrocle, argument certes assez juste mais qui ne paraît pas idéal pour persuader l'ombrageux Peléide. 

Priam demande 12 jours de deuil pour les rites de Hector et Achille les lui promet. 

Pendant les rites, Enée (qui explique que dans cette version il est déjà veuf depuis longtemps) tente de séduire Penthésilée mais elle exprime clairement qu'elle n'a aucune orientation hétérosexuelle. Andromaque maudit Hélène et la soupçonne de trahison. 

Quand les Atrides apprennent qu'Achille a fait cette promesse de 12 jours de trêve, ils mettent en place un plan pour forcer Achille à reprendre le combat. Thersite fait assassiner un Myrmidon et ils font croire à Achille que c'est un complot des Troyens qui auraient rompu la trêve. Ulysse, qui n'avait pas participé à cette ruse d'Agamemnon, est forcé de soutenir le mensonge devant Achille, qui devient furieux. 



C'est le grand assaut et la première fois dans la série qu'on a une bataille aussi vaste, comme la bataille sur la plage entre Hector et Patrocle n'était qu'une escarmouche. Penthésilée résiste héroïquement à Achille mais est finalement tuée (dans une scène violente qui me rappelle hélas un peu trop l'esthétique sanguinolente de 300). 

Le vieux Priam sort de la Cité pour affronter Achille mais c'est Paris qui envoie la flèche dans le talon. L'arc narratif de cet Achille est allé de la Machine à Tuer (notamment dans cette rage face aux Amazones) à un retour à l'humanité pleine de désillusion, où il rit presque de ne pas être fait pour ce monde temporel. Quand il dit "Dites à Ulysse que je lui laisse toute la Gloire de cette Guerre", il préfigure la fameuse scène de la Νέκυια de l'Odyssée (Chant XI) où son spectre dira à Ulysse qu'il regrette finalement d'avoir préféré une vie brève et glorieuse. 

Comme la série a retiré tout le surnaturel de son armure, il n'y a pas de conflit Ulysse-Ajax pour récupérer ses armes (ce qui rend tout le personnage d'Ajax assez inutile). Ulysse, écoeuré par la mort d'Achille et surtout par la manoeuvre frauduleuse d'Agamemnon, fait libérer Briséis et annonce à Nestor qu'il ne veut plus continuer le combat. 

Xanthius, l'agent d'Ulysse infiltré en Ilion, est capturé par les Troyens. Au lieu de dire simplement qu'il travaillait avec Pandaros, il dit sous la torture qu'il avait un allié et qu'il refuse de dire qui "il" est. Hélène comprend le message et après des hésitations (elle tente de convaincre Paris de partir), elle devient encore plus clairement maîtresse de son destin. Elle finit par libérer Xanthius en assassinant un nouveau garde. Elle propose un marché : elle se rendra si Ménélas promet de ne plus s'en prendre à Troie et à Paris. 

lundi 11 juin 2018

Troy: Fall of a City (6/8)


Paris a donc tenté de se suicider en se jetant d'une falaise et revient à la vie. Aphrodite lui apparaît, ainsi qu'à Hector et Hécube, pour dire que cette mort le délivre de la Malédiction ainsi formulée "Tant que Paris vivra, Troie tombera". Il est mort l'espace d'un instant et la prophétie deviendrait caduque. Jolie ruse de scénario pour réinjecter un peu de frisson d'indétermination contre le titre fatal de la série, même si on sait bien que la Chute Aura Lieu (je ne sais si les scénaristes anglais connaissent Jean Giraudoux). On aurait d'autant besoin de surprise que c'est peut-être l'épisode le plus traditionnel puisqu'il s'agit ici de la fin de l'Iliade (ou presque, le dernier chant sera dans le prochain épisode). 

L'autre surprise est les Amazones. Paris rescapé rencontre Penthésilée et ses guerrières, qui viennent combattre auprès des Troyens pour venger ses "soeurs" tuées par Achille (allusion qui reste obscure mais qui rappelle qu'au lieu d'être un jeune débutant, Achille est censé être ici une sorte de machine à tuer). Ils reviennent ensemble à Ilion et lancent une sortie pour couper les vivres des Grecs, qui se sont rapprochés des murailles au dernier épisode. 

Avoir gardé les Amazones du cycle épique est assez rare dans les adaptations récentes de la Guerre de Troie, il me semble et d'habitude, comme elles ne sont pas chez Homère, on les fait arriver après la mort d'Hector, par exemple dans l'Ethiopide ou chez Quintus de Smyrne. (Chez Kleist, c'est Penthésilée et non Paris qui tue Achille mais il est douteux que la série reprenne cette inversion moderne, surtout avec leur héroïsation de Paris). 

Enée, fils d'Aphrodite, et Penthésilée, fille d'Arès
(Mais à part Achille, on ne parle pas de demi-dieux ici)


Ici, la série parvient au chapitre XVI de l'Iliade. Patrocle et les Myrmidons ne peuvent plus supporter de garder les bras croisés (et Ulysse a plusieurs fois demandé à Patrocle d'intervenir) alors que les vivres sont attaqués. Patrocle porte l'armure d'Achille et est très vite tué par Hector (sans les victoires et la démesure qu'il montre dans l'épopée). Hector et les Troyens sont si étonnés qu'ils laissent Achille venir sans armes reprendre le corps (alors que dans l'épopée Hector garde l'armure et le combat pour le corps dure tout le chant XVII).

Achille a eu le temps dans un dialogue d'exposition moyennement réussi à expliquer à Patrocle que l'amour est nuisible car c'est par amour que sa mère Thétis l'a tenue par le talon pour qu'il ne se noie pas "dans la Rivière". Oui, ils ont tenté de mettre en une seule phrase la catalepse de sa mort à venir et l'explication de son deuil pour Patrocle. Thétis est d'ailleurs l'un des plus grands effacements de cette série. On voit souvent Aphrodite et Zeus mais Thétis n'est représentée que par la scène où Achille contemple les vagues. 

Ce même soir où Hector tue Patrocle, Andromaque accouche et Hector nomme l'enfant Astyanax en l'honneur d'un orphelin troyen tué au début de l'épisode. Comme "Astyanax" veut dire "Roi de la Cité", cela paraît peu heureux comme nom pour un simple orphelin et ce pathos ne sert qu'à humaniser davantage Hector. 

On passe assez abruptement au chant XXII (et on a donc sauté beaucoup d'intrigues divines et surtout l'Armure forgée par Hephaïstos). 

Achille ne s'embarrasse pas de bataille, il vient tuer des prisonniers (dont une Amazone) devant Ilion pour forcer Hector à sortir. La mort d'Hector est représentée avec encore plus de cruauté et d'humiliation si c'est possible que dans l'épopée ; Hector n'est pas encore mort quand Achille l'accroche à son char pour le traîner dans la poussière en lui disant qu'il tuera aussi sa famille. Andromaque doit voir son mari mourir alors que son nouveau-né n'a qu'un seul jour.

Une des choses que je reprochais un peu à la série au début était d'avoir déprécié le personnage de Hector par rapport à Paris mais ce n'est plus vrai (en dehors peut-être du coup d'Etat du 5e épisode) et Hector apparaît à nouveau comme le seul Prince qui se soucie vraiment sincèrement de sa ville et de ses concitoyens et pas seulement de son amour comme Paris ou de sa gloire comme Achille. 



Cassandre dit qu'elle ne voit plus qu'obscurité et les Troyennes espéraient que cela signifiait que la Prophétie de Paris était brisée. Les malheureux Troyens n'auront eu que très peu de répit car ils ont eu encore moins de victoires apparentes que dans l'Iliade

Dolon se suicide pour sa trahison contre les chevaux troyens (alors que tous s'interrogent sur le prétendu "suicide" de Pandaros). Sa soeur Briséis est maltraitée par Agamemnon (qui réussit à être encore plus brutal que dans les représentations habituelles) et Achille ne semble aucunement s'intéresser à elle, on ne songe même pas à la lui restituer. S'il n'y avait pas tout ce qu'on attend sur Cassandre et Clytemnestre, on aurait aimé que Briséis puisse exercer quelque vengeance contre l'Atride mais je crains que cela ne reste sans résolution.

Hélène, avec le retour de Paris, essaye de dissimuler ses compromissions avec l'agent grec Xanthius. Mais Hélène n'ose le dénoncer et cette accumulation de petites trahisons annonce la scène finale. J'imagine que dans cette chronologie plus compressée, le scénario ne forcera pas Hélène à épouser l'autre Prince Déiphobe après la mort de Paris Alexandre. Je viens de me rendre compte que cet agent a un nom très proche d'un des deux Chevaux d'Achille, Xanthus (celui qui parle à Achille une fois dans l'Iliade pour prophétiser sa mort) alors que Xanthius, comme agent infiltré, préfigure le Cheval que construira Ulysse. 

dimanche 10 juin 2018

Troy: Fall of a City (5/8)

Cassandra (Aimée Ffion Edwards)

Paris a donc perdu le duel et s'est enfui (comme dans l'Iliade Chant III, mais là, la responsabilité est entièrement de sa faute et non pas de la manipulation d'Athéna qui pousse Pandaros fils de Lycaon à briser la trêve dans le Chant IV).

Ici, cela change radicalement du récit habituel.

Hector a enfin appris du Prêtre d'Apollon la vérité sur Paris Alexandre et sur les songes prophétiques de Cassandre que personne ne voulait écouter. Il décide de renverser son père Priam, de prendre le pouvoir à Troie et de libérer Cassandre de sa prison. Sa figure échevelée, en stress pré-traumatique, spectrale, comme le remords permanent de la Prophétie, ne cesse de hanter cette version.

Hélène est désormais considérée comme une prisonnière dans le quartier des veuves. Alors qu'elle se voulait sincèrement pro-Troyenne, son nouveau statut d'encombrante casus belli continue de la faire basculer vers le statut d'agent double. Elle prolonge ses contacts avec l'agent grec en Ilion, Xanthius pour se débarasser de Pandaros, qui dans cette version est un ministre trop malin de Priam et qui a deviné qu'elle cache des secrets.

Entre parenthèse, le Pandaros de l'Iliade est avant tout un guerrier, un archer un peu intempérant mais il y a une vieille tradition médiévale (de Boccace, Chaucer jusqu'à Shakespeare) qui en fait un personnage très différent, un orateur habile mais aussi un libertin (d'où le verbe "to pander" en anglais, flatter les bas instincts). Cette version de Pandaros en Vizir rusé garde l'idée de prudence mais pas du tout les vices, ce qui rend sa fin où il est injustement accusé encore plus horrible. Je m'étais étonné dans le 2e épisode que le scénario ne garde pas du tout Palamède mais on reconnaît dans la mort de Pandaros l'inversion exacte de ce qui arrive à Palamède et les fausses lettres d'accusation. (Ce Pandaros doit aussi avoir une influence des textes tardifs sur Antenor qui en font un traître troyen.)

Hector devenu chef de la cité cesse toute mission pour récupérer. son frère Alexandre. Celui-ci, qui a aussi appris la prophétie qu'il incarne, se sentant coupable repart dans les collines où il avait élevé par un berger, Agesilaus, qui avait refusé les ordres de Priam à sa naissance. Il apprend aussi que sa première maîtresse, Oenone, a été exilée pour avoir eu un enfant avec lui, un certain Zénon. Sa tentative de suicide en se jetant dans le vide (après le faux suicide arrangé de Pandaros) peut évoquer le sort final de bien des fils de la Maison de Priam, comme Polydore (que Polymestor fit jeter des murailles) ou bien Astyanax (qu'Ajax le Petit jette dans certaines versions des murailles d'Ilion).

J'aime beaucoup la quantité de personnages secondaire créés par la série. C'est un peu la recette du film catastrophe : il faut pouvoir s'attacher à de nombreux personnages pour que le massacre final puisse plus nous toucher (je crois deviner que ce sera la fonction du malheureux petit garçon Evandre que de se faire tuer dans le dernier épisode et peut-être même à cause de l'agent Xanthius).

Dolon est très différent de la version du chant X de l'Iliade. Ici, il est le frère de Briséis qui était venu espionner Achille et c'est lui qui révèle à Hector que le Péléide fait la grève.

On s'attend à ce que cela conduise aux offensives troyennes victorieuses des chants V-VIII mais il y a un retournement dramatique quand Dolon est capturé et doit trahir sa cité de crainte de porter du tort à Briséis. Pauvres Troyens, ils n'ont jamais l'occasion même éphémère d'un faux espoir.

J'admire beaucoup la manière dont le scénario ne cesse d'obtenir des effets en préfigurant le Cheval de Troie. Dans la série (épisode 3, je crois), Achille était entré dans la Cité en se déguisant en mouton et à présent Dolon (qui dans l'Iliade se déguise en Loup) trahit sa Cité en ouvrant les portes et en faisant sortir les chevaux troyens (alors que le plan final consistera à en faire entrer un derrière ces Portes Scées). "City of Horses No More" s'exclame Ajax.

Dans le Chant X, Ulysse et Diomède partent en razzia pour voler les chevaux de Rhésos et croisent Dolon en chemin. Ici, Ulysse, le stratège d'Agamemnon, n'a pas besoin d'y aller, il manipule Dolon pour faire perdre leur cavalerie aux Troyens.

Je m'attendais à une longue ambassade (celle du Livre IX) pour faire revenir Achille comme les séries aiment bien ce genre de dialogue (l'ambassade qu'ils avaient inventée en Cilicie pour aller chercher l'aide d'Eetion était assez longue) mais j'ai été étonné à quel point ils expédient cette mission sans trop de ménagement. Ils ont retiré Phoinix et leur Nestor est un peu inutile. Ulysse est impatient et insulte presque Achille tout en suppliant Patrocle de lui donner au moins des Myrmidons.

Achille fait une exégèse un peu lourde sur leur opposition : Ulysse représente la victoire à tout prix, la survie, le pragmatisme roué, Achille ne peut se battre que pour une cause qu'il juge honorable et il a perdu toute confiance en l'Atride. Achille et Ulysse sont tous les deux des favoris d'Athéna mais on sait que les héros incarnent des vertus opposées, l'ardeur qui cherche la gloire et la prudence qui cherche la longue vie par les détours de la ruse. Tout le jeu de l'épopée est de vibrer pour le choix d'Achille (ou peut-être plutôt celui de Hector) alors qu'on sait bien au fond de nous que c'est le choix d'Ulysse qui est le principe de réalité.

mercredi 6 juin 2018

Troy: Fall of a City (Episodes 1-4)


La mini-série (en 8 épisodes) écrite par David Farr commence avec un parti-pris original, se centrer sur Paris.

Hécube (Frances O'Connor), Priam (David Threlfall), 
Paris (Louis Hunter), Hélène (Bella Dayne), 
Hector (Tom Weston), Andromaque (Chloe Pirrie)


L'habitude est de se focaliser sur Achille ou à la rigueur sur Hector alors qu'ici, c'est Paris Alexandre, le fils abandonné, qui est le héros tragique, maudit depuis sa naissance et qui doit causer la perte de sa Cité. Au lieu d'être le lâche efféminé habituel (l'homme de l'Amour et non de la Guerre, mais qui déclenche la Guerre par Amour), Paris est certes sensuel, en bon serviteur d'Aphrodite, mais il est déterminé, courageux et plein de sentiment de culpabilité (ce qui semble être relativement loin du Paris de l'Iliade) et le pauvre Hector est au contraire un peu caricaturé comme le butor plus borné, bon fils, bon mari mais un peu simplet.

La série a fait le choix de représenter les Dieux, ce qui devient rare dans les fictions contemporaines (voir Age of Bronze qui les a tous retirés sauf Thetis, qui a été évhémérisée). La scène du Jugement de Paris est donc conservée tout comme l'intervention d'Aphrodite pour sauver Paris (l'équivalent du chant III de l'Iliade à la fin du 4e épisode).

L'enlèvement de Hélène a plusieurs détails originaux, comme l'idée d'un triangle avec Hermione (il est expliqué ensuite que Hélène l'a eue à 14 ans et que celle-ci ne doit guère avoir plus maintenant qu'une quinzaine d'années également). Ménélas semble ouvert à l'idée d'une alliance avec Troie où Paris serait fiancé à Hermione mais celle-ci sent que son promis lui préfère sa mère. Il est clairement dit que Hélène ne s'épanouit pas dans la maternité et qu'elle n'a pas d'affection pour Hermione (elle dit dans l'épisode suivant que Hermione qu'elle a abandonnée est plus la fille de Ménélas que la sienne).

C'est presque Hélène qui force Paris à l'enlever et qui demande à Hécube ensuite de la protéger au nom de la solidarité féminine. Troie est clairement ici non pas seulement la cité d'Aphrodite (cité de Paris et d'Enée), c'est une cité plus féministe où Priam acceptera l'enlèvement en disant que Hélène a le droit de choisir son mari.

Un autre triangle est ici avec Achille (qui dans cette version remplace Ulysse dans la mission d'espionnage pour tenter d'enlever Hélène). Cette Hélène n'a pas choisi Ménélas, on le lui avait imposé (c'était en fait Agamemnon qui avait gagné la compétition et la préférence d'Hélène serait allée plutôt à Achille avant que n'arrive Paris). Achille est décrit comme une sorte de force de la nature (il se compare à la Mer, sa mère), une machine à tuer qui se préoccupe pourtant de l'Honneur.

Le 3e épisode voit croître l'opposition entre Hector et Paris au moment où ils partent chercher l'alliance des Ciliciens (et où Andromaque, qui vient de tomber enceinte, maudit de plus en plus le charme toxique de Hélène). Le scénariste David Farr a fusionné ici en Cilicie la cité de Chrysé, père de Chryseis et prêtre d'Apollon et celle d'Eetion, le père d'Andromaque, ce qui rend la prise de Chryseis plus dramatique car elle a lieu quand les Troyens perdent l'allié qui pouvaient leur permettre de briser le Siège conçu par Ulysse.

Involontairement, c'est Hélène qui va causer la destruction de la Cilicie en laissant transparaître l'alliance à Achille. Andromaque ne pourrait que détester Hélène encore davantage si elle savait que c'est elle qui fut l'origine de la mort de sa famille. Et une des intrigues est que les Grecs ont un agent dans la Cité, Xanthius, qui tuera le seul témoin qui a pu voir Hélène parler avec Achille (alors que Hélène avait tenté d'acheter son silence).

Les Oracles d'Apollon (tout comme Cassandre, bien entendu) supplient en vain Hector d'empêcher Paris de ruiner la Cité mais quand Paris sauve la vie de son frère, celui-ci n'arrive plus à commettre le fratricide réclamé par Apollon.

Le sinistre Agamemnon a une scène ambiguë avec Chryséis où on croit un instant qu'il veut la respecter car il voudrait s'amender du sacrifice d'Iphigénie (Chryséis est dédiée à Apollon comme Iphigénie est dédiée à Artémis). Mais ensuite, l'Atride viole Chryséis avec d'autant plus de violence qu'il veut en fait se venger des Dieux et commettre volontairement un blasphème par déplacement de sa culpabilité envers sa fille sacrifiée. Les scénaristes en ont fait un peu des tonnes pour qu'on méprise le chef des Grecs.

Ulysse (Joseph Mawle) est assez parfait, guerrier involontaire qui ne cesse de concevoir des plans en espérant que cette guerre ne dure pas trop longtemps. Dans cette version, c'est son ami Diomède et non Palamède qui va forcer Ulysse à abandonner sa simulation de folie pour participer à la guerre. On aurait alors du mal à comprendre pourquoi Ulysse se lie tant à Diomède alors que dans le mythe, il fera tout pour se venger du pauvre Palamède.

Enfin, il y a de multiples autres personnages secondaires, dont Ajax, qui est une brute épaisse, ou le mesquin Thersite qui représente l'irruption du peuple dans le camp grec.

Globalement, j'aime certaines des idées de scénario qui crée des échos intéressants. Il y a des scènes parfois un peu ridicules comme celle où les servantes d'Hélène à Sparte se caressent avec des plumes (allusion à Léda). Ce pauvre Priam manque un peu de dignité (alors que la Reine Hécube (Frances O'Connor, né en 1968) a plus de charme). Le ménage à trois d'Achille, Patrocle et Briséis ne m'a pas paru très convaincant (si ce n'est comme reflet inversé de la haine de Chryséis contre Agamemnon). J'imagine qu'ils n'ont pas trop le choix : si on insiste sur un amour pour Briséis (comme dans le film récent Troy de 2004, écrit par David Benioff), on paraît gommer les interprétations homoérotiques avec Patrocle, mais si à l'opposé, si on ne parle que de la relation avec Patrocle, la réaction après l'enlèvement de Briséis devient un peu ridicule. D'où le triolisme comme synthèse. De même le fait qu'Achille semble tenter de violer Hélène ne cadre pas bien avec le reste de sa caractérisation.

dimanche 3 juin 2018

Jeux de plateau sur la biologie


BoardgameGeek a déjà cette liste.

Clades (& Clades Prehistoric pour les clades d'espèces éteintes)
Jeu de cartes pour enfant (à partir de 6 ans) par l'excellent Jonathan Tweet où on doit réunir trois cartes soit du même clade, soit du même environnement soit de même couleur. Surtout fait pour apprendre la taxinomie scientifique.

Cytosis
Un jeu par John Coveyou de "placement d'ouvriers" sur les différentes parties d'une Cellule, avec un matériel magnifique. Chaque joueur représente une cellule qui doit gagner le plus de Points de Santé en optimisant ses points d'ATP (adénosine triphosphate, la ressource du jeu qui permet d'acheter les autres effets) tout en résistant aux virus. Il a l'air impressionnant de détails authentiques.

Evo
Pas très scientifique ou didactique comparé aux autres dans cette liste mais un jeu de Philippe "Smallworld" Keyaerts où on doit faire muter des animaux alors que le climat change graduellement et que le mésozoïque va bientôt s'écrouler dans une pluie de météores.

Evolution (2014)
La version plus compliquée du précédent (ou plutôt une mutation à partir d'Origin of the Species, 2010 du plus ancien Quirks, 1980 qui avait été réalisé par le grand Bill "Cosmic Encounter, Dune" Eberle). Recommandé par Nature.

Go Extinct!
Jeu de cartes pour enfants, une variante légèrement plus stratégique de Go Fish! (en français, je crois qu'on dit Les 7 Familles) où on doit réunir les clades de tétrapodes les plus proches dans l'arbre de l'évolution. A été recommandé par Jonathan Tweet comme un jeu d'introduction proche de Clades.

Pathogenesis
Jeu avec cartes et dés. Chaque joueur représente un élément pathogène qui cherche à infester des zones du corps et doit résister aux défenses. Ca a l'air assez joli (même si un hypocondriaque comme moi préférera en fait jouer les défenses immunologiques que les virus).

Primordial Soup
Chaque joueur est un groupe d'amibes qui doit muter et se multiplier en occupant une niche écologique. L'originalité d'Ursuppe est que si on éradique un adversaire, on peut aussi risquer de perturber un équilibre dont on avait soi-même besoin pour survivre. Hélas un peu long (et allemand, donc à la présentation... sobre). On programme ses mutations (achat de gènes) et ensuite on voit les combinaisons et effets dans les phases où on dérive dans la Soupe Primordiale en mangeant les détritus des autres (ou les autres si on est devenu un prédateur).

Virulence
Un jeu de cartes un peu abstrait et rapide sur des compétitions entre virus. Moins complexe et immersif que Pathogenesis mais fait par John Coveyou, l'auteur de l'excellent Cytosis qui dirige la compagnie Genius Games sur les jeux didactiques.

dimanche 27 mai 2018

[JDR] FantasOur


Je n'ai pas le temps de le lire et d'en parler (en raison des conseils de classe de 3e trimestre) mais je voudrais signaler sur le site d100.fr la parution de Fantasour, un monde gratuit pour Revolution D100 par Olivier Dubreuil qui mélange la Sumer antique et les conventions fantastiques (elfes, nains, orcs...). Il avait déjà fait auparavant une description d'Ur vers -2100 et une autre version non tolkiénisée pour Basic, Uruk.

La Mésopotamie comme Civilisation originelle a un fort potentiel de fantasmes pour le jeu de rôle (il suffit de voir la vieille couverture du DMG qui utilisait un Moloch de pulp's - oui, "moloch" est plutôt un nom associé aux Phéniciens et Puniques mais le Baal est une figure de la région). Et reconnaissons que toutes les Déesses inquiétantes de la fantasy ne sont que des ombres d'Ishtar / Innana.

En passant, le cartographe Ian Mlajdov a une très belle carte de Mésopotamie de l'Âge de Bronze avec des noms d'époque.

jeudi 10 mai 2018

Le Roi Arthur : Un Mythe Contemporain de William Blanc


575 pages, chez Libertalia, 2016

Je ne m'attendais pas à être si impressionné par le livre. Comme William Blanc veut tout couvrir dans les reprises du mythe arthurien, non pas seulement les romans, romances, contes ou poèmes mais les films, les comics, les chansons, les jeux vidéo et les jeux de rôle (Blanc a été un joueur et un fan de Pendragon de Greg Stafford qu'il met dans ses remerciements), je craignais un effet de survol ou une liste de compilations mais il y a des lignes fortes qui se dégagent et Blanc (qui est médiéviste) se montre aussi fin critique littéraire ou connaisseur en littérature anthropologique ou mythologique.

Il montre bien l'incroyable souplesse idéologique des reprises du cycle et à quel point la Matière de Bretagne peut être réinvestie et inversée dans de nombreux buts. Mythe gallois contre le reste de la Bretagne, mythe écossais contre les Anglais, mythe fondateur anglais, mythe anti-anglais, mythe païen (ou néo-païen), mythe chrétien, mythe de la Chevalerie, mythe de déconstruction de la Chevalerie (j'avais complètement manqué à quel point le but de T.H. White est clairement d'opposer le Roi Arthur comme projet de civilisation à la brutalité sous-jacente de la chevalerie), mythe écologiste ou au contraire satire de la société pré-industrielle (Mark Twain dans son influent Un Yankee à la Cour du Roi Arthur).

Une des auteurs souvent évoquée en anthropologie est Jessie Weston (1850-1928), une folkloriste inspirée par Frazer, qui rédige à la fin de sa vie, en 1920, From Ritual to Romance. L'interprétation ritualiste est que toute la partie sur la Terre Gaste ou sur le Roi Pêcheur et le Graal serait liée à des rituels agraires de régénération périodique de la Terre : la fonction sacrée du Roi Thaumaturge serait de continuer ces rites archaïques dont les paysans médiévaux avaient oublié les origines. Comme le note Blanc, plus personne ne croit que l'interprétation de Weston puisse expliquer beaucoup de choses dans le cycle médiéval mais l'interprétation a été si influente qu'en un sens, elle a instauré son propre mythe (une des phrases les plus belles de Lévi-Strauss dans Anthropologie Structurale est qu'une interprétation d'un mythe est elle-même un mythe et entre dans l'histoire de ce mythe). Le livre de Weston est même montré par Kurtz dans une scène d'Apocalypse Now de Coppola et il est clair qu'il voulait la caution frazerienne mythique dans son adaptation de Conrad comme son comparse George Lucas avait la caution jungienne de Campbell pour son space opera. Le Fisher King de Terry Gilliam n'est donc pas si original sur ce point. A la fin de ces chapitres sur Weston, on se demande même ce qui n'est pas une métaphore arthurienne sur la Terre Gaste (le perfide T.S. Eliott aurait ainsi prétendu n'avoir utilisé Weston qu'avec ironie dans son célèbre Wasteland). Tout le genre post-apocalyptique devient dès lors potentiellement arthurien (avant même que le jeu de rôle récent Wasteland ne le reprenne aussi explicitement).

Comme je n'ai pas lu l'ouvrage dans l'ordre, je n'ai peut-être pas toujours bien saisi une progression mais il est aussi remarquable que ce soit assez illustré (avec des extraits de comics ou d'images de films par exemple).

Pour finir, pour les fans du cycle de Bretagne, je conseille aussi ce podcast : Rex Quondam Rexque Futurus (par la même équipe de chercheurs qui font aussi l'excellente émission en ligne C'est Pas Sourcé sur l'histoire des religions).

Retour de Chimériades VI



Les Chimériades se sont donc conclues après cette 6e édition (5-8 mai 2018) qui doit être la dernière, et pour plus de détails, je renvoie au compte-rendu en anglais chez Gianni.

Je n'y étais plus allé depuis les 3e Chimériades d'octobre 2011, quand l'invité d'honneur était le génial Jonathan Tweet (la 4e en mai 2014, je ne me sentais pas encore prêt et la 5e de mai 2016 je voulais venir mais j'avais raté l'inscription 10 minutes après l'ouverture).

Une des particularités des Chimériades est d'être une convention qui donne une large place aux jeux de Chaosium comme Call of Cthulhu ou le monde de RuneQuest, Glorantha (comme ses grandes soeurs allemandes Eternal Convention à Stahleck ou le Kraken).


Le château de l'Environnement de Buoux (Lubéron)

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Interlude philosophique obligatoire
Jeff Richard de Chaosium a expliqué avec profondeur que les deux jeux n'ont pas seulement une parenté historique de système ou de règles, ils expriment une dialectique philosophique par rapport au Zeitgeist contemporain depuis le Siècle des Lumières : Call of Cthulhu relève de notre nihilisme et notre finitude angoissée après la Mort de Dieu, l'absurdité abyssale à l'intérieur de nos fictions, Glorantha est le symétrique qui se fonde sur l'espérance mystique d'une transcendance au-delà de toute idolâtrie anthropomorphique des religions organisées, où les mythes pourraient encore jouer un rôle central dans nos vies de créatures finies. Donc en gros, Call of Cthulhu est nietzschéen alors que RuneQuest aurait un fond plus jungien (éliadien, ou peut-être au minimum cassirerien). le premier est un cauchemar apocalyptique alors que le second est un rêve nostalgique. Paradoxalement, je me sens philosophiquement plus nietzschéen (ou peut-être max-weberien) que jungien mais pour jouer, je préfère de loin la mythologie enchantée de Greg Stafford au monde désenchanté de Lovecraft, le fantasme psychédélique du shaman hippie au néo-gothique du puritain fascisant.

***

C'est par exemple à la première Chimériade (2007, quand Greg Stafford venait encore aux Conventions, snif) que la compagnie Sans Détour signa l'accord de traduction de Call of Cthulhu et je crois que c'est à la seconde (quand Sandy Petersen était venu) qu'ils commencèrent à organiser le jeu de rôle / guide du monde sur les Chroniques des Féals d'après les romans de Gaborit avec les illustrations de Nicolas Fructus.

J'ai pu jouer 4 fois (pas de partie le lundi soir) et j'ai eu le plaisir de tester plusieurs systèmes.

1. Grâce à P. Soulignac, j'ai enfin pu comprendre comment s'appliquaient les règles du Drama System. Nous jouions les personnages les plus célèbres du Cycle arthurien, ce qui permettait de trouver directement les conflits dramatiques sans trop d'effort. Mordred a fini en partant en pénitence dans un monastère parce qu'il avait blessé son père. Lancelot et Guenièvre ont failli en profiter pour faire un coup d'Etat avant que Morgane et Merlin ne soignent le Roi légitime mais sans enfant.

Dans cette version, Mordred était un fils illégitime de Morgawse (et non Morgane) mais né avant Gauvain, ce qui permettait une tension nouvelle entre eux : Mordred était un bâtard sans père et Gauvain était le fils du Roi Lot mais d'un autre côté, c'est Mordred qui descendait d'Uther, pas Gauvain. Le MJ nous a dit que dans une précédente version, la résolution avait été plus sanglante avec Arthur tuant Guenièvre avant de se suicider.

Cela dit, je me demande si cela marche aussi bien si on devait définir tous les conflits entièrement sans une base préalable. Les scénarios parus semblent devoir faire appel à des lieux communs ou des présupposés communs pour que cela fonctionne mieux.

2 J'ai testé Shaan avec un des nouveaux auteurs et cela roulait pas mal avec le très bon scénario politique paru récemment dans Casus Belli. J'y jouais un shaman pyromane Woon (les humanoïdes bestiaux et hirsutes qui font un peu penser à des Wookies).

3 J'ai aussi fait une partie mémorable de Mindjammer (2e édition, je me rends compte que je n'ai plus parlé de ce jeu que je continue de suivre depuis mon bref compte-rendu de la première édition en 2011). J'y jouais un des pré-tirés qu'on trouve dans l'écran du MJ, un octopoïde intelligent qui servait à la fois de pilote (il était amoureux de l'IA du Vaisseau pensant qui s'appelait Un Rare Enthousiasme pour La Mission) et de médecin psychologue de l'équipage. Un des moments les plus réussis a été la révélation d'un des principaux secrets de cet univers où le joueur qui jouait le Vaisseau (et qui était un des organisateurs de la Convention) a proposé une hypothèse que l'auteur du jeu Sarah Newton a trouvé assez intéressante pour dire qu'elle en tiendrait compte pour remanier peut-être la publication de son scénario.

4 Je n'ai quand même pas complètement écarté Glorantha et j'ai participé à un scénario avec la nouvelle édition à paraître de RuneQuest où je jouais cette fois un vrai rôle de composition (un philosophe pusillanime et incompétent... non, je n'avais pas créé le personnage, c'était un pré-tiré).

Je parlerai peut-être dans un autre post des rumeurs entendues sur l'évolution de Glorantha et RuneQuest (ce qu'on pourrait appeler un peu vite sa relative "Dé-Heroquestisation" même si c'est plus compliqué).

Mais l'un des éléments les plus plaisants, en dehors de revoir des amis ou de faire la connaissance de Sarah Newton ou Ken Rolston (auteur des campagnes de River of Cradles ou Dorastor), est d'avoir pu enfin avoir le courage (grâce à Rappar, qui force toujours ma timidité) de parler à Rolland Barthélémy, le grand illustrateur qui créa l'emblème de toute la Convention (et dont une des premières couvertures en 1983 fut pour un cycle de romans qui s'appelait justement le Cycle des Chimères). La barbe de Monsieur Barthélémy était devenue si platonicienne qu'il a su se forger une figure de Léonard de Vinci. A ma grand surprise, il connaissait même ce blog (!) et y a même posté souvent des commentaires.

On peut voir ce qui doit être sa première illustration dans Casus Belli, celle dans le n°16 en septembre 1983. Il a récemment encore participé à la réédition de Rêve de Dragon, à Wastburg, à Te Deum Pour un Massacre mais je recommande aussi (en plus des souvenirs rôlistes) sa série Lothario Grimm, qui a un charme jack-vancien.



Merci, Rolland, pour cette amazone (qui doit évoquer un peu Red Sonja ou bien Jar-Eel the Razoress aux gloranthiens) en train d'affronter cette Chauve-Souris géante avec sa rapière.
(Post-Scriptum : le graphic novel inachevé et inédit de Barry Winsor-Smith dont je parlais aux Chimériades est posté là).


lundi 23 avril 2018

Le Complot du 23 avril



On lit souvent aujourd'hui que Shakespeare (à 52 ans) et Cervantes (à 68 ans, de diabète) seraient morts le même jour, le 23 avril 1616. Ce serait une coïncidence incroyable que le plus grand écrivain britannique et le plus grand écrivain hispanique partagent le même jour précis (certes moins extraordinaire que le fait que Jefferson et John Adams soient tous les deux morts le 4 juillet 1826). De plus, il se peut même que ce soit tombé le jour anniversaire des 52 ans de Shakespeare !

En réalité, c'est un mythe populaire erroné : Cervantes est mort le 23 avril (voire le 22 dans certaines sources, le 23 est l'enterrement) de notre calendrier grégorien alors que les Britanniques utilisaient encore le calendrier julien et Shakespeare est donc mort en réalité en début mai). Mais peu importe, à quinze jours près, cela demeure intrigant.

Mais profitons-en, créons nous aussi, à la Dan Brown ou à la Umberto Eco, notre théorie du complot idiote (je mets en souligné ce que j'invente, tout le reste est à peu près authentique).

Tout commence avec l'Eldorado.

A cette époque, depuis 1610, Miguel de Cervantes, "Le Manchot de Lépante", travaille en partie pour le Grand Comte de Lemos, qui s'occupe justement du Conseil des Indes occidentales pour l'Empire de Philippe III.  Fernando de Berrio (qui meurt en 1622), fils du Gouverneur de Trinidad, vient, après plusieurs autres conquistadors, de faire plusieurs missions vaines pour trouver l'Eldorado du côté de la Guyane.

Cervantes meurt à Madrid en avril 1616 à peine le jour où il finit de rédiger un roman qui est l'inverse du Quichotte, un roman fantastique baptisé Les Travaux de Persiles et Sigismonde, Histoire septentrionale, dédié au Comte de Lemos. L'histoire, qui se termine par un mariage à Rome montre les amours du Prince de Thulé et de la Princesse de Frise. Il aurait laissé d'autres textes inédits perdus (dont bien entendu d'autres textes cryptiques sur l'Eldorado).

On pourra aussi remarquer que le même 23 avril 1616 meurt à Cordoue l'historien métis Inca Garcilaso de la Vega (77 ans, de mère quéchua et de père conquistador), qui avait écrit des chroniques sur l'exploration des Indes Occidentales.

Si Cervantes est assassiné pour obtenir le secret de l'Eldorado, les assassins ont vraiment peur que le secret ne se répande vite pour pratiquer leurs meurtres autant en simultané à Madrid et à Cordoue ou Londres. 

William Shakespeare travaillait alors comme acteur pour Ben Johnson (né en 1572, donc de 8 ans plus jeune), qui avait la faveur du roi Jacques (James II).

En 1611, le Britannique Thomas Roe, qui travaille pour le compte du jeune Prince de Galles Henry Frederick, revient de son expédition ratée pour trouver l'Eldorado.

Walter Raleigh croupit à la Tour de Londres depuis l'arrivée sur le trône de Jacques en 1603. Le Prince de Galles Henry fait campagne en vain auprès de son père pour le faire libérer et il s'oppose alors à d'autres favoris du Roi, le duc de Somerset. Henry a été convaincu par Raleigh qu'il y avait vraiment un Eldorado et que c'était l'Angleterre protestante et non l'Espagne de Philippe III qui devait trouver la Cité de l'Homme Doré. Somerset doit avoir ses propres hommes qui cherchent l'Eldorado.

Ben Johnson monte un "masque" en 1611 intitulé Obéron (Shakespeare avait fait A Midsummer Night's Dream 15 ans avant vers 1595) et il avait donné le rôle titre au jeune Prince de Galles Henry.

Le Prince Henry-Frederick mourut de fièvre typhoïde (ou d'empoisonnement) un an après, en novembre 1612, à 18 ans, pendant les fiançailles de sa soeur Elizabeth avec l'électeur protestant Frédéric V du Palatinat (et ce sera une des causes de la Guerre de Trente ans). Clairement, les fées ne lui pardonnaient pas son rôle d'Obéron.

Son petit frère, le futur Charles Ier remplace donc son frère Henry et est idéologiquement très différent (Henry aurait été un Puritain protestant comme son beau-frère alors que Charles avait des sympathies plus catholiques. Pendant la Guerre civile, Thomas Hobbes fait à la fin du Leviathan d'Obéron au contraire une satire des Papistes.).

La même année 1612, un Catholique irlandais nommé Thomas Shelton traduit en anglais la première partie du Quichotte de Cervantes. Shelton (qui pourrait avoir été un cousin du Comte Theophilus Howard de Suffolk) fut accusé par l'Angleterre de sédition et d'espionnage pour la couronne d'Espagne pour préparer une invasion de l'Irlande.

Shakespeare a dû le lire comme il participe à une pièce nommée L'Histoire de Cardenio en 1613, inspirée par un des épisodes du Quichotte. Mais le théâtre du Globe brûle le 29 juin 1613 et la pièce est considérée comme perdue (même si d'autres pièces par la suite prétendent reprendre des fragments).

En 1613, la jeune Frances, duchesse de Somerset (23 ans, qui venait de faire annuler son mariage avec le comte d'Essex par d'étranges manoeuvres où elle avait prétendu qu'Essex était impuissant), fait emprisonner puis empoisonner l'écrivain Thomas Overbury en pleine Tour de Londres parce qu'il a déconseillé au duc de Somerset de l'épouser (et écrit plusieurs poèmes sur les vertus qu'on devrait attendre d'une femme). Le procès des Somerset dure encore jusqu'en mai 1616. Le roi Jacques envoie Frances et son époux à la Tour de Londres à la place de leur victime mais les graciera finalement. Que savait Thomas Overbury au juste ?

Le 1er janvier 1616, le roi Jacques assiste à la pièce Le Retour de l'Âge d'Or de Ben Johnson, qui est une satire contre Somerset (et une allusion plus ésotérique à l'Eldorado). Le roi aime tellement la pièce qu'il la fait rejouer et donne une pension à Johnson en février. Au même moment, le Japon (qui massacre ses sujets convertis) décide d'interdire le catholicisme et de n'accepter les marins anglais que s'ils ne sont pas papistes.

Quelques jours après, à la fin du mois de mars 1616, Walter Raleigh est enfin libéré de la Tour de Londres. Il va voir Shakespeare et lui parle de secrets qu'il avait entendus vingt ans avant. Il montera une expédition au Vénézuela pour trouver l'Eldorado mais sera exécuté à son retour en 1618 pour avoir laissé faire une attaque contre les Espagnols malgré les traités.

On a aussi à cette époque deux pièces mystérieuses : une comédie The Merry Devil of Edmonton (sur un sorcier, Peter Fabell d'Edmonton, qui aurait été le Faust anglais sous le règne d'Henry VII vers 1490) et ensuite The Witch of Edmonton, sur Elisabeth Sawyer de Winchmore Hill qui fut exécutée pour sorcellerie en 1621. Si Elisabeth Sawyer, héritière de Peter Fabell, a participé à l'empoisonnement de Thomas Overbury, elle peut être encore active face à Shakespeare trois ans après. 

EDIT : Bien entendu, beaucoup ont déjà eu la même idée sur cette coïncidence. Cet article imagine que Shakespeare aurait pu aller comme espion de la Reine Elizabeth en Espagne pendant les années où on ne sait rien de lui (à peu près à l'époque de l'invasion de la Grande Armada).

samedi 21 avril 2018

Blanquer sur Qward


Il y aurait sans doute des choses constructives à dire sur Jean-Michel Blanquer, notre ministre de l'éducation nationale fillonisto-macroniste que les médias trouvent si "inclassable" entre la droite et la droite.

Mais ce blog demeurera dans ses commentaires puérils en faisant remarquer qu'il ressemble surtout aux humanoïdes aux yeux exorbités de la dimension de Qward (là dans Green Lantern #2. septembre 1960).




mardi 17 avril 2018

Ronsard par Keats


Voici un des poèmes de Ronsard de 1587 (qui, contrairement à la traduction anglaise qui suit n'est pas explicitement dédié à Cassandre).

Nature ornant la dame qui devait 
De sa douceur forcer les plus rebelles, 
Lui fit présent des beautés les plus belles, 
Que dès mille ans en épargne elle avait.

Tout ce qu'Amour avarement couvait 
De beau, de chaste et d'honneur sous ses ailes, 
Emmïella les grâces immortelles 
De son bel œil, qui les Dieux émouvait.

Du ciel à peine elle était descendue 
Quand je la vis, quand mon âme éperdue 
En devint folle, & d'un si poignant trait

Le fier Destin l'engrava dans mon âme, 
Que, vif ne mort, jamais d'une autre dame 
Empreint au cœur je n'aurai le portrait.


Et John Keats le 23 septembre 1818 reprend et traduit ce sonnet de mémoire (il dit en avoir oublié la fin du dernier tercet - ce serait son éditeur John Taylor qui le lui avait fait découvrir).

Keats a alors près de 23 ans et a abandonné ses études de médecine. Il s'occupe alors de Tom, son frère tuberculeux (qui en mourra un mois après et qui contaminera peut-être John qui meurt à 24 ans en février 1821).

Il envoie le poème dans une lettre à son ami le poète John Hamilton Reynolds.

Nature withheld Cassandra in the skies,
For more adornment, a full thousand years;
She took their cream of Beauty’s fairest dyes,
And shap’d and tinted her above all Peers:
Meanwhile Love kept her dearly with his wings,
And underneath their shadow fill’d her eyes
With such a richness that the cloudy Kings
Of high Olympus utter’d slavish sighs.
When from the Heavens I saw her first descend,
My heart took fire, and only burning pains,
They were my pleasures—they my Life’s sad end;
Love pour’d her beauty into my warm veins.

lundi 26 mars 2018

Nuits à défaire


Notre fille (qu'on appellera Rainë sur ce blog, comme on parle de Mellon pour l'aîné, qui, lui, a plus de 2000 jours) a maintenant 68 jours et commencerait à "faire ses nuits" si elle n'avait pas encore des douleurs de reflux gastriques qui la gênent et la réveillent parfois toutes les heures.



On est plus fatigués qu'en février mais il y a une espérance de progrès.

Mellon a joué à quelques jeux de plateau comme une version simplifiée d'Abyss et depuis il invente souvent des jeux aux conditions de victoire incompréhensibles (mais qui se résument à peu près au fait qu'il doit gagner).

samedi 20 janvier 2018

Deux cultes de héros, entre mythe et histoire


Les Images et la Folie

A Sparte, Hélène était adorée comme une déesse, tout comme ses frères, les faux jumeaux Castor et Polydeuces (le second, immortel, accepta de mourir par intermittence pour mieux la partager avec Castor).

Le Roi lacédémonien Démarate (Roi Eurypontide de -515 à -491, juste avant l'expédition mède, Co-Roi et rival de Cléomène le roi Agiade) est lié à une légende d'Hélène que raconte Hérodote (VI, 61). Sa mère serait née contrefaite mais une apparition d'une femme mystérieuse, incarnation d'Hélène, l'avait rendue belle et elle avait épousé un certain Agetos. Le Roi Ariston tomba amoureux d'elle, répudia sa femme stérile et força son mari Agetos à s'en séparer pour qu'il puisse l'épouser. Mais l'enfant Démarate, qui naquit seulement sept mois après ce mariage forcé, était soupçonné d'être l'enfant d'Agetos et non d'Ariston.

Cléomène, l'autre Co-Roi de Lacédémone, avait tenté de faire détrôner Démarate et avait même corrompu la Pythie pour obtenir d'elle une dénonciation (de même que Cléomène avait jadis était manipulé par Clisthène qui avait aussi financé la Pythie). Le complot échoua et la Pythie fut remplacée.

Démarate, en tant que Roi et Prêtre de Zeus, fit parler sa mère à un sacrifice et elle lui dit qu'il était le fils de l'image du Roi Ariston mais que cette image était en fait le héros Astrabacus.

Astrabacus (le Mulet) et son frère Alopecus (le Renard), fils d'Irbus (de la dynastie des Agiades - alors que Démarate et Ariston étaient de la dynastie des Eurypontides) étaient deux Héros spartiates qui avaient aussi un culte. Ils auraient retrouvé l'image de la "Déesse Droite" (Orthia, un aspect assimilé à Artemis), effigie antique et inhumaine qui aurait été rapportée par Oreste et Iphigénie de Tauride. Ils seraient devenus fous en voyant la statue mais auraient ainsi fondé le sanctuaire d'Orthia.

Démarate s'exila chez les Perses mais mourut en ayant refusé de trahir sa cité. Cléomène, qui menait le combat contre les Perses, devint fou (comme les deux héros de la légende) et s'éventra lui-même comme un sacrifice.

Donc pour récapituler, Démarate, personnage historique (qui ne vit guère que quelques décennies avant Hérodote) semble vraiment lié à des mythes assez obscurs non seulement sur les Tyndarides mais sur cette Image Qui Rend Fou.

Et même sans être lévi-straussien, il doit forcément y avoir un sens derrière ce Mulet et ce Renard mais je ne le vois pas de manière évidente. Et pourquoi ce chiasme : pourquoi Démarate se défend-il d'être un bâtard eurypontide en s'inventant une origine fantastique agiade ?

Héros du Golfe Saronique

Plutarque mentionne plusieurs fois un héros peu connu, Cychrée de Salamine, fils de Poseidon.

Dans la Vie de Thésée, Plutarque parle de Sciron de Mégare. Sciron était seigneur de l'Isthme corinthien et on l'accusait de précipiter ses victimes dans les eaux.  Thésée le tua en rejoignant Athènes depuis Trèzène, et il aurait été aussi selon Appolodore un autre fils de Poseidon, tout comme Thésée. Selon Plutarque, qui rapporte une tradition de Mégare, Sciron n'était peut-être pas mauvais s'il était le gendre de Cychrée de Salamine et c'est la rumeur athénienne qui en a fait un criminel.

En effet, Cychrée, fils de Poséidon et de Salamis, eut pour fille Chariclo qui épousa Sciron et qui fut la mère d'Endeis, épouse d'Eaque (Roi d'Egine, autre île du même Golfe Saronique), mère de Pélée et Télamon.

(Dans certaines versions cette nymphe Chariclo est la femme de Chiron, ce qui lierait alors Chiron à la généalogie d'Achille et décidément la famille avait un lien avec les néréides car Eaque aurait aussi eu des relations avec une néréide nommée Psamathé avec qui il eut un fils nommé Phokos).

Dans la Vie de Solon, Plutarque raconte comment Solon obtint pour Athènes le contrôle de l'île de Salamine en offrant un sacrifice au héros Cychrée (et un autre héros nommé Periphemos). Autrement dit, Solon, personnage historique, étend le pouvoir de la Cité, en vouant un culte au héros que Thésée, créateur du synoecisme, aurait combattu.

Certaines versions des Mystères d'Eleusis disent que Cychrée était associé à un dragon chtonien nommé Cychreides et, ce qui montre un mythe archaïque mal compris, on ne sait si Cychrée suscita le Dragon ou s'il le tua au contraire.

mercredi 17 janvier 2018

17/1/18


Mosaïque d'Halicarnasse (IVe siècle) : 
Υγεία, ζωή, χαρά, ειρήνη, ευθυμία, ἐλπίς
"Santé, 
Vie, 
Joie, 
Paix, 
Bonne Humeur, 
Espérance"

Le Tintoret, (Pallas Athéné sauvant la Paix face à la Guerre)

lundi 15 janvier 2018

[Star Trek: Discovery] 1 x 11 Le Loup Intérieur

Encore un très bon épisode. Cela s'est décidément grandement amélioré depuis le 10 et je regrette que de nombreux spectateurs aient pu être moins patient et aient abandonné depuis longtemps après des mois de Klingons pas très intéressants.

Il y a certes quelques clichés agaçants comme le fait que tous les personnages de l'Univers parallèle doivent nécessairement être par les Lois de l'Intrigue être des doubles de personnages qu'on connaît déjà. Mais cela permet des confrontations prévisibles mais dramatiques comme la rencontre avec le Sarek, le Voq ou la Philippa Georgiou.

Comme je n'ai jamais regardé Enterprise, j'ignorais que la Hoshi Sato de l'Univers Miroir y était devenu l'Impératrice, ce qui gâche un peu le choc de voir Georgiou (qui, elle, est censée être malaisienne) reprendre le même poste un siècle après.

Le Sarek de cet Univers conduit la Résistance avec leur Voq (ce qui donne une jolie inversion) mais leur Spock, lui, avait rejoint la cause impériale sans doute en suivant sa mère humaine plus que son père vulcain.

mardi 9 janvier 2018

Folia personarum

Dommage qu'elles soient si orientées pour D&D car j'aime beaucoup les feuilles de perso Old School de Tony Terlizzi.

lundi 8 janvier 2018

[Star Trek: Discovery] 1 x 10 Malgré soi


Nouvel épisode après une interruption de 2 mois. Voir résumé du 9e.

Ah, enfin. Sans doute le meilleur épisode par la quantité des révélations.

Dommage qu'il faille attendre 10 heures pour avoir un rythme aussi réussi. Et qu'il ait fallu supporter des idées aussi bizarres que le vol sporique à base de Tardigrades pour arriver maintenant à tant de détails qui commencent à résonner les uns avec les autres (vous avez remarqué les "ganglions de menace" de Saru le Kelpien quand il comprend où ils sont).

Divulgâchage

La mauvaise nouvelle est que les théories sur lesquelles on pouvait encore faire des conjectures sont finalement confirmées.

Mais il y a une petite complication : Ash Tyler est vraiment amoureux de Michael Burnham et il semble vraiment croire qu'il est Tyler, ce qui donne une superposition intéressante entre son inconscient de messie klingon Voq Son of None et son identité de couverture humaine - surtout quand le médecin de la Fédération dit qu'ils avaient été assez intelligents pour se demander s'il avait eu un lavage de cerveau et qu'ils n'ont rien trouvé. Il n'a pas tué le docteur Culber seulement pour protéger son secret mais bien parce qu'il voulait partir pour protéger Michael (ou du moins c'est ainsi qu'il le rationalise pour lui-même).

L'Empire Terrien xénophobe de cet univers parallèle (le Mirror Universe déjà rencontré dans presque toutes les séries Star Trek) est très bien utilisé. La Capitaine Tilly (Killy) est un personnage un peu ridicule mais la scène où Michael tue son second est peut-être la première fois qu'une scène de combat est aussi nécessaire et satisfaisante. Le Capitaine Gabriel Lorca est pour la première fois brillant quand il pense aussitôt à adapter tout le vaisseau aux couleurs impériales (ce qui est moins surprenant si Lorca vient bien de l'Empire).

L'hypothèse probable est que ce Lorca (qu'on prend pour "notre" Lorca) est en fait le Lorca de l'Univers Miroir mais il se peut que le Lorca rebelle de cette dimension soit en fait le Lorca de la Fédération. Ou alors leur Lorca était vraiment un rebelle pour des raisons pragmatiques.

Il y aura sans doute aussi une révélation sur l'identité mystérieuse de l'Empereur. J'espère que ce ne sera pas encore un autre membre de l'équipage du Discovery ou du Shenzhou (Impératrice Georgiou) mais plutôt quelque chose de plus inattendu (encore Khan qui aurait survécu depuis la Guerre des Eugéniques ?).

Récit de cauchemar


Pour continuer dans la série des cauchemars dont j'arrive à me souvenir.

Je suis dans un cinéma et c'est un multiplex mais le film n'est pas précisé. Je me dis qu'il est dommage que je n'aie pas entendu la musique qui était dans un film antérieur (je suppose qu'il s'agit d'une série de blockbusters) et qui me permettrait de mieux apprécier ce film-ci.

Je décide alors (et cela me semble être un pari raisonnable dans la "logique" du rêve) que je dois quitter la salle, au risque de rater une partie du film pour aller illégalement dans une autre salle écouter cette musique (car le multiplex doit sans doute diffuser en parallèle le premier épisode). Je perds une chaussure noire dans la salle obscure et je la laisse au sol sous ma chaise en me disant qu'elle me permettra de prouver que j'étais bien là quand je reviendrai.

Je sors de la salle, un peu angoissé, non pas seulement parce que je resquille mais parce que je ne suis pas sûr de bien estimer les temps et si je vais rater une part trop importante du film en faisant le pari d'écouter la musique en resquillant et en m'insinuant dans l'autre salle.

Je clopine très lentement avec une seule chaussure et le changement de salle demande de marcher sur le toit gris d'un complexe industriel. L'autre salle semble être assez éloignée, dans une autre aile du multiplex et je marche comme un voleur honteux en me disant que mon choix est complètement irrationnel, surtout si je ne récupère jamais ma chaussure. J'ai l'impression que l'itinéraire est interminable comme si le rêve se ralentissait soudain sur chaque centimètre parcouru.

Et là, je me réveille, assez anxieux juste avant que le réveil ne sonne.

Auto-analyse :

Comme dans le précédent, c'est une inhibition morale sur des choix irrationnels ou un complexe de l'imposture, mais il y a quelque chose de plus précis : mes cauchemars font souvent référence à des objets perdus (et j'imagine que si je croyais à de la mythologie freudienne, cela se réduirait à de la castration).

Dans un autre cauchemar très analogue, je suis dans un train où j'ai mis des valises et je vois d'autres articles laissés au quai et lorsque je redescends pour les chercher le train part sans moi et je me reproche de n'être pas redescendu en gardant toutes les valises avec moi. J'ai l'impression qu'il s'agit de la même anxiété déplacée sur l'encombrement et l'aliénation, y compris dans la vie quotidienne où je ne cesse d'avoir peur de perdre clefs, papiers ou copies. Ces valises et la chaussures semblent être la peur d'être fragmenté et de dépendre de cette fragmentation, comme si l'idée même d'une pluralité d'objets dont je suis dépendant était quelque chose de fondamentalement anormale. Et depuis l'enfance, j'ai un rapport assez névrotique à l'oubli comme si je redoutais plus de tout cette dispersion où je perdrais mes pensées et où il faudrait que je les revisite sans cesse pour vérifier si elles sont bien là (ce qui explique sans doute le fait d'écrire des blogs même si plusieurs sont quand même effacés par le temps). L'objet perdu n'est pas "tranché" comme dans la castration mais plutôt angoissant par son caractère extérieur, facultatif ou amovible.

Ou alors il y a aussi la crainte que je ne puisse jamais faire de la recherche sérieuse en remontant sans cesse à des détails inessentiels via des chaînes d'associations et sans arriver à me concentrer sur le présent et sur le travail à faire (et de manière générale, une anxiété sur une culture réduite à des renvois où je perdrais le fil). Non, là, je surinterprète.

Je venais de lire juste avant de dormir un chapitre de Walter Burkert sur la toison d'or (Homo Necans, chap. 2 : il y rappelle que Thyeste - dont le nom ressemble au mot "θυσία", sacrifice, vole un agneau d'or à Atrée avant que celui-ci ne le force à dévorer ses enfants) mais je ne crois pas que la chaussure perdue soit une allusion à Jason et sa sandale perdue mais je me suis souvent interrogé sur la signification de cette inégalité ou claudication. Mais ce sujet m'entraînerait vers des associations hors sujet (comme les parallèles entre Atrée/Thyeste et Pélias).

mardi 2 janvier 2018

La Mort de Descartes


Dans ce poème, Catherine Descartes (1637-1706), la nièce bretonne du philosophe, invente une version mythique de la mort de son oncle René en Suède en 1650 et prétend que ce texte viendrait d'un inconnu qui serait venu la lui conter. Avec ingénuité, elle tente de faire de l'accident contingent une sorte de fatalité sur notre pouvoir de connaître. Elle oppose les vortex magnétiques ou gravitationnels aux simples particules épicuriens (les écueils sur la mer du savoir, vers 11-24) mais Descartes meurt d'avoir dévoilé l'intérieur de la nature, comme si ces tourbillons communiquaient avec ceux de son cerveau...

Christine jouissait d'une éclatante estime ;
Sa beauté, son esprit & son sçavoir sublime,
Des Sçavans de l'Europe étaient l'étonnement
Et des Rois empressés le doux enchantement.

Les Langues d'Orient, & mortes & vivantes
Celles de l'Occident vulgaires & sçavantes,
Etaient dans sa mémoire avec ce qu'elles ont,
De sçavant, de poli, de rare & de profond.

Mais quand sur la Physique elle fut parvenue,
Jusqu'où n'arriva point sa pénétrante vue ?
Toutefois deux écueils dans cette vaste mer
Virent ce grand génie en péril d'abîmer.

L'aimant, dont les côtés aux deux pôles répondent :
Et qui l'esprit humain et la raison confondent,
L'un semble aimer le fer et l'autre le haïr ;
Si l'un sçait l'attirer, l'autre le fait fuir :

La Mer dont elle voit tantôt le sable aride,
Et tantôt inondé par l'élément liquide ;
Ce réglé changement, écueil de la raison,
Indépendant des tems, des vents, de la saison,
De Christine épuisait le merveilleux génie.

Tout ce qu'en tous les tems dit la Philosophie,
Aristote, Platon, Démocrite, Gassend
Offrent à cette Reine un secours impuissant :

Elle en connaît le foible ; & sa recherche vaine
Augmente son ardeur et redouble sa peine,
Quel sort pour ce grand cœur, dans son espoir trompé
Du désir de sçavoir sans relâche occupé !



Un jour l'esprit rempli de ce dépit funeste,
Elle crut voir paraître une femme modeste,
D'un air sombre & rêveur, & d'un teint décharné :
Puis elle entend ces mots :
                                        "Vois l'illustre René,
Seul entre les mortels, il peut finir ta peine ;
Conçu chez les Bretons, il naquit en Touraine ;
Aujourd'hui près d'Egmont & le jour & la nuit,
Il médite avec moi loin du monde & du bruit.
Entends-le ; c'est l'ami de la Philosophie."
Elle dit & s'envole ; et Christine, ravie,
Avide de sçavoir, ne croit pas que jamais
Elle puisse assez tôt le voir en son palais.


Cependant, enchanté du plaisir de l'étude,
Jouissant de lui-même & de la solitude,
Le sage en ce repos voudrait bien persister
Mais aux loix d'une Reine il ne peut résister.

Tu quittes pour jamais ta charmante retraite,
Grand Homme ; ainsi le veut du Ciel la voix secrète
Pour instruire une Reine il s'avance à grand pas,
Croit aller à la gloire & court à son trépas.

Il arrive ; & déjà l'attentive Christine,
Reçoit avidement sa solide doctrine ;
Ecoute avec transport le système nouveau,
S'en sert heureusement de guide & de flambeau ;
Et pour avoir le tems de l'écouter encore,
Retranche son sommeil & devance l'aurore.

Enfin, par des sentiers inconnus jusqu'alors,
Elle voit la nature et connaît ses ressorts,
On dit qu'en ce moment, la nature étonnée
Se sentant découvrir, en parut indignée.

Téméraire mortel, esprit audacieux,
Apprends qu'impunément on ne voit point les Dieux !
Telle que dans un bain belle & fière Diane,
Vous parûtes aux yeux d'un trop hardi profane,
Quand cet heureux témoin de vos divins appas
Paya ce beau moment par un affreux trépas ;
Telle aux yeux de René se voyant découverte,
La nature s'irrite & conjure sa perte ;
Et d'un torrent d'humeurs qu'elle porte au cerveau,
Accable ce grand homme et le met au tombeau.