samedi 11 juillet 2026

La Caverne (σπήλαιον) phrase par phrase (6)

 


Τί δὲ τῶν παραφερομένων; οὐ ταὐτὸν τοῦτο;

Τί μήν;

Εἰ οὖν διαλέγεσθαι οἷοί τ’ εἶεν πρὸς ἀλλήλους, οὐ ταῦτα ἡγῇ ἂν τὰ ὄντα αὐτοὺς νομίζειν ἅπερ ὁρῷεν;

᾿Ανάγκη.

 

παραφέρω : porter devant

οἷοί τ’ : οἷός τε avec l’inf. capable de 

νομίζειν : penser, mettre en usage ou alors avoir pour habitude (plusieurs leçons ajoutent ici le verbe "ὀνομάζειν", nommer, solution préférée par Chambry mais rejetée par Burnet (cf. la discussion codicologique / philologique de B. Suzanne sur ce passage)

Mais quoi des [objets] transportés ? Ne [serait-ce] pas pareil pour ça ? 

 Et comment ! 

Eh bien ! sans doute, s'ils étaient capables de dialoguer entre eux, ne crois-tu pas qu'ils prendraient l'habitude prendre pour des étant ce qu'ils voient (ou si on ajoute onomazein : de donner des noms à ces étants mêmes qu'ils voient ?) 

Nécessairement.  

 

vendredi 10 juillet 2026

La Caverne (σπήλαιον) phrase par phrase (5)

 


τοὺς γὰρ τοιούτους πρῶτον μὲν ἑαυτῶν τε καὶ ἀλλήλων οἴει ἄν τι ἑωρακέναι ἄλλο πλὴν τὰς σκιὰς τὰς ὑπὸ τοῦ πυρὸς εἰς τὸ καταντικρὺ αὐτῶν τοῦ σπηλαίου προσπιπτούσας;

Πῶς γάρ, ἔφη, εἰ ἀκινήτους γε τὰς κεφαλὰς ἔχειν (515b) ἠναγκασμένοι εἶεν διὰ βίου;

οἴει : 2e personne moyen οἴομαι : penser (+ construction à l'infinitif).  

(ἄν τι) ἑωρακέναι infinitif parfait de ὁράω 

καταντικρύ : du côté opposé, en face. 

προσπιπτούσας de προσπίπτω : tomber sur 

ἠναγκασμένοι participe passif d'ἀναγκάζω : forcer.  

εἶεν : 3e personne pluriel optatif d'εἰμί.   

διὰ βίου : pendant (toute) leur vie

Socrate : Ceux-ci en effet, pour commencer, d'eux-mêmes et les uns des autres, penses-tu qu'ils voient [ou plutôt aient vu] autre chose que les ombres tombant sous l'effet du feu sur la [paroi] de la caverne qui leur fait face ?
Glaucon : Comment donc, dit-il, si en effet ils sont contraints de garder leurs têtes immobiles [515b] 
tout au long de leur vie ? 

Sur cette forme "ἑωρακέναι" du verbe "voir" ὁράω, il faut lire l'excellent article récent de Marwan Rashed"Une interprétation de la caverne de Platon", Revue des Études Grecques, Année 2022, 135-2, pp. 637-646. M. Rashed analyse ce détail stylistique de la forme grammaticale du parfait comme un indice pour parler d'une question de fond : les prisonniers ne voient que les ombres des artefacts mais pourquoi ne voient-ils pas plus directement leurs propres ombres les uns des autres comme ils peuvent dialoguer entre eux

Bien que j'aie bien dit que ce ne sera pas un commentaire philosophique mais seulement des notes pour le lire soi-même, je recopie ces remarques qui relient grammaire et philosophie, p. 645-646 de cet article de M. Rashed : 

 

"L’exégète de l’allégorie de la caverne doit comprendre pourquoi, dans un tel cadre, Platon n’a eu recours ni au présent ἄν … ὁρᾶν ni à l’aoriste ἄν … ἰδεῖν , mais au parfait ἄν … ἑωρακέναι . 

On peut facilement évacuer l’aoriste ἄν … ἰδεῖν , en raison de son caractère ponctuel et déterminé. L’aoriste vaut ici comme marque aspectuelle, exprimant que l’événement s’est produit une fois pour toutes à un certain moment du temps. Le verbe ἰδεῖν signifierait donc quelque chose comme : « ils se seraient aperçus », « ils auraient noté la présence de », etc. Mais ce n’est pas l’idée que Platon cherche à exprimer, à savoir celle d’un état longtemps prolongé des spectateurs devant le spectacle des ombres. Avec ἄν … ἰδεῖν , la phase non retenue par Platon aurait eu la signification suivante :

Ὁμοίους ἡμῖν , ἦν δ᾽ ἐγώ· τοὺς γὰρ τοιούτους πρῶτον μὲν ἑαυτῶν τε καὶ ἀλλήλων οἴει ἄν τι ἰδεῖν ἄλλο πλὴν τὰς σκιὰς τὰς ὑπὸ τοῦ πυρὸς εἰς τὸ καταντικρὺ αὐτῶν τοῦ σπηλαίου προσπιπτούσας ; 

Ils sont semblables à nous, dis-je : de tels hommes, tout d’abord, à quel spectacle penses-tu qu’ils auraient <un beau jour> assisté, d’eux-mêmes et de leurs semblables, sinon celui des ombres produites par le feu sur la caverne en face d’eux ?

• L’évidence d’un tel contre-emploi de l’aoriste rend la question de l’absence de recours au potentiel présent ἄν … ὁρᾶν plus criante. Le texte et sa paraphrase seraient les suivants :

Ὁμοίους ἡμῖν , ἦν δ᾽ ἐγώ· τοὺς γὰρ τοιούτους πρῶτον μὲν ἑαυτῶν τε καὶ ἀλλήλων οἴει ἄν τι ὁρᾶν ἄλλο πλὴν τὰς σκιὰς τὰς ὑπὸ τοῦ πυρὸς εἰς τὸ καταντικρὺ αὐτῶν τοῦ σπηλαίου προσπιπτούσας ; 

Ils sont semblables à nous, dis-je : de tels hommes, tout d’abord, que penses-tu qu’ils contempleraient d’eux-mêmes et de leurs semblables <tout au long de leur séjour dans la caverne>, sinon des ombres produites par le feu sur la caverne en face d’eux ?

Le caractère « franchement duratif » de la racine ὁρα -conviendrait parfaitement à la situation de la caverne, sorte de cinéma permanent. Pourtant, Platon a choisi de s’exprimer autrement. Pourquoi ? 

Une réponse possible serait qu’il a voulu exprimer une idée qui, sémantiquement, se rapprochait de celle de la perception (racine ἰδ -), mais qui participait néanmoins du sémantisme duratif de la racine ὁρα -. Ce qui revient à dire qu’il était gêné par l’idée de regard, trop active sans doute, et qu’il voulait lui substituer celle de vision, plus passive et par là conforme à la passivité foncière des prisonniers. Le recours au parfait ἄν … ἑωρακέναι permet d’exprimer le résultat passif, dans un temps ouvert, de ce qui a été à l’origine un choix intentionnel, actif donc, du regard, mais qui a ensuite cessé de l’être. En langage de grammaire grecque : les prisonniers « ont fini de fixer leur regard » sur la paroi et, désormais, « sont dans l’état de voir » ce qu’ils avaient fixé du regard. 

Ils ne passent pas leurs vies misérables à ajuster leur regard sur la paroi (c’eût été le sens du présent ὁρᾶν ), mais, une fois ce premier réglage – ce premier déréglage eu égard à la nature primordiale de l’âme mathématicienne – effectué, ils sont au spectacle , laissant la fantasmagorie visuelle opérer en continu sur leur perception. Ainsi Platon a-t-il pu concilier l’idée intentionnelle propre à la racine de ὁρᾶν tout en ne renonçant pas à la passivité de la réception exprimée par la forme supplétive ἰδεῖν. 

En écrivant ἄν … ἑωρακέναι , Platon fait des prisonniers des spectateurs passifs, c’est-à-dire des gens qui, après avoir intentionnellement jeté un premier regard sur le spectacle qui leur est donné à voir (le théâtre d’ombres de la paroi), sombrent passivement dans la fantasmagorie qui les a une première fois séduits. On traduira :

Ils sont semblables à nous, dis-je : de tels hommes, tout d’abord, de quoi, d’eux-mêmes et de leurs voisins, penses-tu qu’ils pourraient s’être faits les spectateurs, sinon des ombres produites par le feu sur la caverne en face d’eux ?

Le spectacle de la caverne ne décrit pas une situation qui aurait été passive de bout en bout, c’est-à-dire ne décrit pas simplement le cône visuel des prisonniers (l’objet du verbe ἰδεῖν ) qui, de fait, contient leurs mains lorsque celles-ci passent devant leurs yeux. Comme l’emploi du parfait ἑωρακέναι en fait foi, le spectacle que contemplent les prisonniers est celui que ceux-ci, à un certain moment inaugural, ont pour leur malheur choisi de fixer du regard. Ou, si l’on préfère, celui qui, en raison de leur aliénation, s’est imposé à leur choix. 

Les prisonniers auraient pu, optiquement parlant, voir leurs mains. Mais ils ne les voient pas, parce qu’ils ne les ont jamais regardées . Les prisonniers, dans la caverne, voient sans voir. C’est en ce sens précis que, de spectateurs de théâtre qu’ils paraissaient être dans un premier temps, ils finissent par être, surtout, des personnages tragiques

Revenons à la structure de l’allégorie. Les prisonniers représentent l’âme et non pas « nous-mêmes ». La main, partie du corps des prisonniers, correspond donc à une partie de l’âme, celle qu’il pourrait être donné à l’âme de connaître, même au fond de l’aliénation de la caverne, celle qui, par excellence, justifierait que l’on dise de l’âme qu’elle est, par nature, auto-connaissante.

On objectera la réponse de Glaucon (515A-B) : les prisonniers ne voient que des ombres parce qu’ils ont la tête bloquée et ne peuvent donc pas regarder autour d’eux. Mais il n’y a rien d’autre ici que la traditionnelle ironie socratique relayée par l’humour de Platon. Glaucon n’a tout simplement pas saisi ce que Socrate entendait dire. Lui non plus n’a pas vu ce qu’il fallait voir devant les yeux des prisonniers."

jeudi 9 juillet 2026

La Caverne (σπήλαιον) phrase par phrase (4)

Προμηθεὺς Δεσμώτης / Προμηθεὺς Πυρφόρος


῎Ατοπον, ἔφη, λέγεις εἰκόνα καὶ δεσμώτας ἀτόπους.

῾Ομοίους ἡμῖν, ἦν δ’ ἐγώ· 

On a écrit des thèses entières sur ce terme "ἄτοπος" récurrent chez Socrate (étrange, littéralement "sans lieu", extravagant, extraordinaire, déplacé, absurde, paradoxal, bizarre, contradictoire). Par exemple, Socrate dit (dans le Phèdre 229c-230a) qu'il ne peut étudier les étrangetés monstrueuses des mythes alors qu'il veut comprendre sa propre étrangeté et Phèdre répond que c'est lui qui est ἄτοπώτατος (Phèdre 230c), le plus étrange(r) de tous. Socrate reprend le même superlatif pour se désigner dans Théétète 149a. Alcibiade compare l'atopie de Socrate à Silène (Banquet 221d). Dans le Criton 44b, Criton dit que son songe est bien atopon et Socrate répond que c'est pourtant un songe clair, exactement comme dans ce passage de République 514b. 

Glaucon : Étrange, dit-il, cette image dont tu parles, et étranges prisonniers  ! 

Socrate : Semblables à nous, repris-je ;

En passant, "desmotes" (prisonnier) signifie littéralement "lié, enchaîné" et il est drôle que l'allégorie contre le Spectacle ressemble tant à une inversion de la tragédie Prométhée enchaîné : le Titan rebelle est lié parce qu'il a fait descendre le Feu céleste vers ce monde d'ici-bas et le Philosophe sera dé-lié parce qu'il dépasse le Feu chtonien pour remonter vers le Feu céleste. Le Titan sera le bouc-émissaire (pharmakos) pour les humains (dévoré par l'aigle-feu du dieu jaloux) et le Silène-Socrate aussi (mais par l'envie ingrate des humains, par le pharmakon de la κώνειον, de la ciguë). 

mercredi 8 juillet 2026

La Caverne (σπήλαιον) phrase par phrase (3)



῞Ορα τοίνυν παρὰ τοῦτο τὸ τειχίον φέροντας ἀνθρώπους (514c) σκεύη τε παντοδαπὰ ὑπερέχοντα τοῦ τειχίου καὶ ἀνδριάντας (515a) καὶ ἄλλα ζῷα λίθινά τε καὶ ξύλινα καὶ παντοῖα εἰργασμένα, οἷον εἰκὸς τοὺς μὲν φθεγγομένους, τοὺς δὲ σιγῶντας τῶν παραφερόντων. 

σκεῦος, εος-ους (τὸ) tout objet d’équipement (meuble, outil, instrument, arme, agrès, harnais, etc.) σκευαστός (qui apparaît plus bas en 515c): tout ce qui est préparé par art, "artificiel", apprêté (σκευάζω : préparer). Platon fait-il une sorte d'allitération ou jeu de mots σκεῦος / σκῐά (ouvrage ou bagatelle / ombre) ? 

παντοδαπός, ή, όν : de toutes sortes (cf. aussi παντοῖος)

ὑπερέχω: tenir au-dessus (par exemple tenir au-dessus du feu)

ἀνδριάς, ὁ, gen. άντος : statue d'homme  

εἰργασμένος du verbe ἐργάζομαι façonner 

φθέγγομαι : parler, émettre des sons

παραφέρω : porter

Traduction Suzanne : Eh bien vois maintenant le long de ce mur des hommes portant [514c] et des ustensiles de toutes sortes dépassant du mur et des statues d'hommes [515a] et autres êtres vivants en pierre et en bois et façonnés de toutes les manières possibles, certains, comme c'est probable, faisant entendre des sons, d'autres restant silencieux parmi les porteurs.  

mardi 7 juillet 2026

La Caverne (σπήλαιον) phrase par phrase (2)

 


Une des surprises en lisant ainsi phrase par phrase ce célèbre épisode de la Caverne (514a-517a) est que toute la description du dispositif tient en une seule et longue phrase dense de 90 mots. 

δὲ γὰρ ἀνθρώπους οἷον ἐν καταγείῳ οἰκήσει σπηλαιώδει, ἀναπεπταμένην πρὸς τὸ φῶς τὴν εἴσοδον ἐχούσῃ μακρὰν παρὰ πᾶν τὸ σπήλαιον, ἐν ταύτῃ ἐκ παίδων ὄντας ἐν δεσμοῖς καὶ τὰ σκέλη καὶ τοὺς αὐχένας, ὥστε μένειν τε αὐτοὺς εἴς τε τὸ (514b) πρόσθεν μόνον ὁρᾶν, κύκλῳ δὲ τὰς κεφαλὰς ὑπὸ τοῦ δεσμοῦ ἀδυνάτους περιάγειν, φῶς δὲ αὐτοῖς πυρὸς ἄνωθεν καὶ πόρρωθεν καόμενον ὄπισθεν αὐτῶν, μεταξὺ δὲ τοῦ πυρὸς καὶ τῶν δεσμωτῶν ἐπάνω ὁδόν, παρ’ ἣν ἰδὲ τειχίον παρῳκοδομημένον, ὥσπερ τοῖς θαυματοποιοῖς πρὸ τῶν ἀνθρώπων πρόκειται τὰ παραφράγματα, ὑπὲρ ὧν τὰ θαύματα δεικνύασιν.

῾Ορῶ, ἔφη.

Vocabulaire :  

κατάγειος : souterrain

οἴκησις : habitation

σπηλαιώδης qui ressemble à une σπήλαιον (grotte, caverne) 

ἀναπεπταμένος : de ἀναπετάννῡμι, s'étendre, s'ouvrir 

σκέλος, εος, τό : jambe

αὐχήν, ένος, ὁ : cou

πρόσθεν : devant, ὄπισθεν : derrière

ἄνωθεν καὶ πόρρωθεν : d'en haut et de loin

μεταξὺ : au milieu ; ἐπάνω :  au-dessus

καόμενον de καίω bruler, allumer.  

δεσμώτης : prisonnier (enchaîné, avec les liens, δεσμός, ὁ, pl. δεσμά).  

παροικοδομέω : construire à côté. 

θαυματοποιέω : montrer des prodiges (τὰ θαύματα)

Suzanne rapproche ce mot "thaumas" (des montreurs de prodiges) non pas des escrocs sophistes mais de la célèbre phrase en Théétète 155d Μάλα γὰρ φιλοσόφου τοῦτο τὸ πάθος, τὸ θαυμάζειν· οὐ γὰρ ἄλλη ἀρχὴ φιλοσοφίας ἢ αὕτη (C'est le pathos digne du philosophe que l'émerveillement, et il n'est pas d'autre principe de la philosophie).  

παράφραγμα barrière 

Traduction Suzanne : Vois (δὲ) donc des hommes comme dans une habitation souterraine ressemblant à une caverne, ayant l'entrée ouverte à la lumière sur toute la longueur de la caverne, dans laquelle ils sont depuis [qu'ils sont] enfants, les jambes et le cou [pris] dans des liens pour qu'ils restent en place et voient seulement devant eux, incapables donc de tourner la tête du fait du lien ; et encore la lumière sur eux, venant d'en haut et de loin, d'un feu brûlant derrière eux ; et encore, entre le feu et les prisonniers, une route au-dessus, le long de laquelle vois un mur construit tout du long, semblable aux palissades placées devant les hommes par les faiseurs de prodiges, par dessus lesquels ils font voir leurs prodiges. 
Je vois (
῾Ορῶ), dit-il  

Comme le fait remarquer Bernard Suzanne, il est impossible de rendre en français une nuance grammaticale comme la différence entre δὲ (forme aoriste, vois hors du temps par les Idées) et ῾Ορῶ (forme au présent, "c'est comme si je l'avais sous les yeux"). 

lundi 6 juillet 2026

La Caverne (σπήλαιον) phrase par phrase (1)

Cela fait des décennies que je ne fais plus de grec et une des choses que je m'étais promises de faire avant de mourir (après avoir lu l'article de l'autre Nazi, là, Vom Wesen der Wahrheit / Platons Lehre von der Wahrheit) était de lire un jour toute l'allégorie de la caverne en V.O. dans le livre VII de la République

Mais je vais le faire par étapes courtes d'une ou deux phrases (en mettant aussi les réponses de Glaucon qui sont très courtes). Cela fait 3-4 "pages" (de 514a à 517a) dans l'édition Estienne mais cela va donc être un peu long. Je prends l'édition grecque même si elle doit être un peu dépassée. Je m'aiderai de la si belle page Web de Bernard Suzanne sur ce passage, qui m'a donné envie de faire cette lecture juxtalinéaire (mais il n'a pas toujours exactement la même édition du texte). Ce ne sera pas un commentaire philosophique, seulement une aide pour faire du "petit grec" comme on disait en khâgne. Notez aussi le commentaire de l'analogie de la ligne (509c-511e) qui précède l'allégorie à la fin du livre VI. 

514a Μετὰ ταῦτα δή, εἶπον, ἀπείκασον τοιούτῳ πάθει τὴν ἡμετέραν φύσιν παιδείας τε πέρι καὶ ἀπαιδευσίας.  

ἀπεικάζω : représenter d'après un modèle, copier (pour un peintre), mais aussi comparer.  

Comme le fait remarque Bernard Suzanne dans son commentaire, "apeikazein", c'est littéralement "faire une "εἰκών" d'après". Dès le 5e mot de cette critique des images, on commence en disant qu'on va le faire en formant une image

Platon utilise aussi le même verbe "apeikazein" dans Phédon 76e pour parler du rapport de comparaison entre les Idées en soi et les idées que nous formons, quand il dit "ὑπάρχουσαν πρότερον ἀνευρίσκοντες ἡμετέραν οὖσαν, καὶ ταῦτα ἐκείνῃ ἀπεικάζομεν" (cette réalité [des Idées] que nous trouvons d'abord en nous et que nous comparons).  

Ici, on se représente d'après un tel "pathos", τοιούτῳ πάθει, d'après une affection passive. Ce terme de pathos désigne donc une "expérience", une "épreuve" (ce qu'on prouve par ce qu'on éprouve). 

παιδείας τε πέρι καὶ ἀπαιδευσίας (sur le fait d'être éduqué ou d'être dénué d'éducation) rappelle que le thème n'est pas seulement la représentation théorique mais l'éducation, comment changer nos représentations (comme le dit Rousseau dans l'Emile : " La République (...) n’est point un ouvrage de politique, comme le pensent ceux qui ne jugent des livres que par leurs titres : c'est le plus beau traité d’éducation qu’on ait jamais fait."). 

Les introductions résumées à Glorantha

Robin Laws avait résumé (dans Glorantha: Second Age, 2006, p. 3) le monde de Glorantha en 10 points avec quelques redondances pour être plus dramatique : 

 Gloranthan Themes
1. Everything is magical.
2. Myth is real.
3. The past shapes the present.
4. Myth is true, even in its contradictions.
5. Forgetting Number 4 can get you killed.
6. Truth is a matter of perspective.
7. He who embraces materialism at the expense of the
spirit can become temporarily powerful but courts
ultimate disaster.
8. War can be heroic and glorious but is always
devastating and cruel.
9. Ordinary lives are sustained by the idealism of
communal sacrifice, of love for family and clan. The
grand sweep of history is fuelled by greed, aggression
and pride.
10. History is cyclical. The world rises from the ashes of
catastrophe, recovers and prospers. People becomes
proud and complacent, tampering with cosmic forces,
visiting catastrophe upon themselves. The world rises
from the ashes of catastrophe…

2, 4, 5, 6 sont un peu répétitif. 7 et 8 ne me paraissent pas si évidents. 3 va avec 10 (qui est un point qui manque dans la seconde liste, peut-être). 

Jeff Richards dans RuneQuest: Adventures in Glorantha (p. 8-11) énumère aussi une douzaine de points que je regroupe ainsi : 

1. La violence a des conséquences plus dangereuses que dans D&D.  

2. Tout le monde a de la magie. 

3. Le monde est déterminé par de grands archétypes qu'on appelle "Runes". 

4. La réalité est plus déterminée par la mythologie que par la physique. 

5. Le héros est déterminé par des idéaux, par les relations des cultes et de sa parentèle.  

6. Le temps des PJ est censé passer rapidement : une aventure par Saison. (C'est un événement nouveau tiré de Pendragon)

7. Un aventurier est censé chercher une Quête héroïque pour devenir un vrai héros et l'échelle devient ainsi épique.  

8. N'oubliez jamais l'importance de la communauté.  

9. C'est l'Âge de Bronze, pas la fin du Moyen-Âge. 

10. La nature est magique et fantastique.  

13th Age: Glorantha (2018) regroupe un peu différemment : 

1. La vie est déterminée par les Runes. 

2. Les dieux ne sont pas que des PNJ mais les métaphores des forces de la réalité. 

3. C'est un monde de l'Âge de Bronze, pas médiéval. 

4. Les Héros représentent aussi des forces archétypales des Runes auxquels ils se dévouent. 

5. Ils sont dans une société orale communautaire et traditionnelle, même si les choses peuvent évoluer. 

6. Ils peuvent gagner de grands pouvoirs en accomplissant des Quêtes héroïques.  

Lundi c'est Luise (11)

Bill Keyes (qui participait à la campagne sartarite de Greg Stafford dans la Passe des Dragons) publia le supplément Runemasters en 1980 qui décrivait 45 PNJ pour 15 cultes (ceux de Cults of Prax). La nouvelle réédition de 2017 inclut plus de background que Keyes avait publié dans Alarums & Excursions 67 (où il était un contributeur régulier). 


 

Luise Perenne a réalisé les 15 illustrations. 

Voici d'abord les fidèles de Daka Fal, le Grand Ancêtre et Juge des Esprits défunts : Abelar, Prêtre de la tribu des Hippotragues (qui a des esprits liés dans un hippotrague et une chauve-souris), Boreek le Babouin (qui a un esprit allié dans sa lance, une chauve-souris, un lézard, une chouette et un épervier) et Camron de Nouvelle-Pavis (son esprit allié est dans un épervier, il a aussi des esprits liés dans une chauve-souris, une chouette, un lézard). 

 

Puis les sectateurs de Taureau-Tempêtes, Dieu des Vents du Désert et de la Lutte contre le Chaos : Darnor de Nouvelle Pavis, Elarona Khan des Tempêtes des Bisons et Felanor de Boldhome.  

Puis Waha le boucher, Dieu de la Culture praxienne : Gortar de la Tribu Rhino, Hessik du Haut-Lama et Inofar, Khan de la Tribu de l'Hippotrague


 Les Prêtresses d'Eiritha, Déesse du bétail : Jessica la Grise de Pavis, Kassea de Pavis, Lomeena de la Tribu du Rhino

 

Les Epées de Humakt : Mondar de Pavis, Nelkark Plume-blanche de Canardville et Ordomon de Boldhome. 


jeudi 2 juillet 2026

Juanalberto Maître de l'Univers Volume 7/8

Bd de Roosevelt, Editions du Canard. Voir vol. 4 (février 2023) ; vol. 5 (février 2024), vol. 6 (mars 2025)

Roosevelt a réussi à tenir ce rythme annuel depuis 2020. Ce volume 7 correspond aux pages 361-420 du cycle, qui fera 480 pages au total en 2027. Dans les albums précédents, la Table de Vénus suivait un découpage en 7, L'Horloge faisait référence au XII et CE était en XIII volumes (voir son interview sur sa numérologie). 8 albums d'une longueur d'un album de Tintin mais comme le dit le dos de couverture, on arrive bientôt à la sortie du rêve et c'est une sortie qui peut être une apocalypse brutale. 

 

Pour ceux qui n'ont pas lu les albums précédents : Juanalberto le Canard esthète est devenu le Créateur d'un Univers. Il a créé de nombreuses planètes, espèces et civilisations mais malgré ses tentatives d'avoir un univers harmonieux, les choses ne se passent pas comme prévu. Le peuple des Ethérés, intellectuel, est devenu si imbu de leur volonté de puissance, de leur ascétisme puritain et nihiliste qu'ils veulent opprimer les chairs et faire régner une forme de totalitarisme. Et surtout, la plupart des peuples semblent avoir refoulé toute oeuvre d'art et perdu son sens. Juanalberto vit l'amour avec une femme, Victoria, mais il n'a aucun souvenir de l'avoir créée, un des indices que le Créateur n'a pas tout créé et qu'il y a des éléments externes dans sa création. Cyprisse l'Hédoniste métamorphe tombe amoureuse d'Andrea, une Ange plutôt fémine, et change de sexe. Limérius le Lapin blanc a retrouvé une autre "Alice" à l'enfance traumatisée. Kapch l'Inhibiteur photonique, qui a déjà éliminé sa maîtresse et dictatrice, vient se débarrasser de plusieurs éléments subsistants dans ses complots. Les peuples des Evolutionnaires Aléatoires et des Inhiphots disent tous les deux avoir un "Espion" auprès du Dieu-Canard Créateur. Le Canard attend alors l'arrivée de son propre Créateur. 


 

Ce 7e album, s'il est vraiment la sortie du rêve, est de loin le plus horrible et violent, avec plusieurs meurtres et viols, ce qui détonne avec les aspects plus sereins de certaines scènes de dialogues. 

Ainsi, le personnage d'Ian l'Inhibiteur Photonique, que je voyais comme une figure représentant ici la Ligne Claire en bandes-dessinées, certes un peu "refoulée" mais globalement moralement "neutre", se révèle ici comme le Père Pervers, un monstre du Surmoi sadique, dominateur, incestueux, violeur. Je n'avais pas du tout compris dans la scène du cauchemar du Volume 6 quand Limerius fait sortir Louise Carole d'Ian que Ian était littéralement le père de la nouvelle Alice et que Victoria était sa mère. Pourtant, Victoria en "Reine de Cœurs" (pardon "Reine de Coupes" dans le Tarot) est censée être castratrice alors que cela ne semblait pas vraiment être le cas de la compagne du Créateur (même si elle avait effectivement dit "Coupez-lui la tête" lors de sa première apparition). 


 

Le thème de l'inceste ou celui du parricide venue de la psychanalyse est un peu compliqué par son aspect mythologique ou "cosmologique". En effet, Juanalberto avait expliqué dans le volume 4 son mythe de la Trinité (p. 199 / p. 207) : (1) le Temps, (2) "Elle", la Shakti, la Vie, fille du Temps qui veut épouser son Père et (3) Sa Soeur Aînée, "Celle qu'on ne nomme pas", l'Entropie, qui veut tuer le Père (sans oublier des deux surveillants spectres de ces deux forces, les Dupond et Dupont, Paul (Teurgaïste) & Hector (Plasme). 

Contrairement au Yin et le Yang, "Elle" créatrice et imaginative est féminine alors que l'Aînée destructrice est décrite comme plus masculine, mais aussi comme un élément inévitable qu'on ne peut refouler de la créativité. Comme le Temps, il faut savoir tuer ses émanations et il faut savoir ensuite les laisser partir et scinder l'unité originelle. 

"Elle" est certes apparue sous la forme du Bibliothécaire Borgésien dans le Volume 2 (p. 85-89 - il avait déjà été confirmé que c'était elle p. 111). Syprisse semble d'habitude plus liée à "Elle" qu'à l'Aînée mais cette dernière avait pourtant pris sa forme, bien être au moins en partie une de ses avatars, ce qui ferait de Victoria la Mère de l'Entropie dans la relation amoureuse avec Juanalberto. 


 

Puis arrive une seconde figure de la création, le Créateur du Créateur. Je ne révèlerai pas son identité mais les hypothèses que j'avais données sur la fin du volume 6 ont été infirmées, j'avais complètement oublié et sous-estimé ce personnage, qui doit faire plus référence à Héraclite ou Nietzsche qu'à la figure christique. Ce Créateur-là aussi a une maîtresse comme Juanalberto a Victoria.  

Juanlberto Maître de l'Univers paraît souvent être un complément plus accessible à l'autre série CE, avec le même thème d'Alice (mais le Canard y apparaissait seulement en passant). La référence constante à l'écrivaine "Isabelle Dolbiac" (Diabolique) vient aussi de cette série. Mais Juanalberto Maître de l'Univers a un côté comics délirant à la Moebius ou Caza qui le rend plus directement agréable. 

Roosevelt utilise souvent ces mêmes personnages, de Ian, Victoria et Juanalberto dans ses autres albums mais ils n'ont pas toujours la même fonction (un peu comme certains auteurs de manga qui utilisent leurs personnages comme des "acteurs" qui changent de rôle). Cela pourrait donner l'impression que nous sommes dans une seule série unique commencée au moins depuis l'Horloge (2000). 

Ce pénultième album répond à plusieurs énigmes et la construction des révélations crée ici le même plaisir à la relecture que ce qu'arrive à faire Andreas Martens dans ses BD : un personnage vu dans une case plusieurs volumes avant et dont on comprend le sens seulement 300 pages après (comme un des marchands du Marché aux Merveilles). Cette construction plus élaborée est peut-être ce qui est le plus nouveau dans les jeux de cette bd par rapport à la structure plus onirique ou obsessionnelle par rimes et allusions des autres séries de José Roosevelt. 

Je ne suis pas toujours amateur d'un discours édifiant où l'Art semble avant tout à viser son auto-valorisation comme éloge de l'Art et Roosevelt adore depuis longtemps reprendre ce thème de Fahrenheit 451 où les personnages prennent conscience de la révélation artistique à partir même de sa disparition ou de son interdiction. 

Roosevelt est un Romantique au sens philosophique et pas seulement un Surréaliste et Juanalberto ne cesse de répéter la thèse fondamentalement romantique que l'art devrait pouvoir remplacer toute philosophie car l'art serait moins directement lié à une volonté de puissance cachée. Je ne suis pas vraiment convaincu philosophiquement par ce néo-Romantisme : l'art peut être dialogique, ouvert, pluriel, mais je ne crois pas qu'il échappe à toute volonté de puissance et c'est peut-être même un reste de puritanisme ascétique que de le croire. De même qu'il n'est pas certain que la spiritualité magique de la littérature va nous délivrer d'une idéologie mortifère des sciences de la technologie et du capitalisme. 

Heureusement, l'humour vient alléger son discours esthétique un peu démonstratif : Carl Barks plus que Bradbury. 

Mais un des aspects qui rend la narration de BD plus plaisante que les fables antérieures est que la catharsis sexuelle est plus nettement assumée (depuis la série CE). La série se veut aussi un commentaire sur de nombreux types de BD érotiques, que ce soit l'étreinte extraterrestre du "prygnaf" qui fait penser à du shokushu zeme ou le fait que Syprisse devienne une futanari erecta de manga, ou Louise Carole qui reprend Little Ego de Vittorio Giardino. 

Mais je suis curieux de voir ce que les révélations sur les violences d'un personnage vont donner ensuite. Le Canard Juanalberto en "Maître" représentait le respect du libre-arbitre et sa relation avec Victoria était une allégorie sur la possibilité même de l'amour et de la liberté, alors qu'ici la violence de Ian rappelle l'asymétrie phallocratique qui n'était pas toujours aussi thématisée auparavant. 

La question politique est toujours écartée derrière la question esthétique (si ce n'est pour dire que les Pouvoirs vont instrumentaliser les imaginaires et faire croire à la liberté pour mieux l'étouffer). Mais cette question de l'amour et du respect de la liberté peut aussi être une question politique, y compris dans l'imagerie érotique. 

(les illustrations viennent de cet article mais je n'y ai pas mis celles qui divulguent qui est le Créateur du Créateur).  

lundi 29 juin 2026

Phantasmion, le premier Roman de Fantasy (1837)

En 1837, Sara Coleridge (1802-1852), la fille du poète Samuel Coleridge (1772-1834), invente une histoire pour son jeune fils Herbert (1830-1861), qui devint plus tard un linguiste du saxon. Elle va publier cette histoire sous le nom de Phantasmion

C'est d'un côté une histoire de "fées" dans la tradition victorienne, avec de petites ailes d'insectes, mais ce n'est pas qu'un "conte", c'est aussi écrit comme un roman moderne de 400 pages, avec son propre univers, ce qui fait dire que ce serait le premier roman de fantasy, synthèse des Mille et Une Nuits (comme le poème épique Thalaba, 1800, de Robert Southey, ami proche de son père et mari de sa tante dont j'ai déjà parlé), des horreurs gothiques et des fées plus britanniques depuis au moins The Faerie Queen. Tolkien s'indigne de la réduction victorienne des elfes à des libellules et papillons mais ce processus était déjà bien entamé à l'époque élizabethaine pour Obéron et Titania). Mais Sara Coleridge est plus nettement épique (dans un style qui peut faire penser à des romans plus anciens comme l'Arioste) et pas tellement "kitsch" romantique. Et son monde est plus "païen" que merveilleux chrétien. Il y a de nombreuses fées et esprits élémentaires mais pas de prêtres. 


détail d'un tableau du peintre fou Dadd, vers 1840

 

Si Phantasmion a bien influencé The Princess and the Goblin (1872) de George McDonald (qui a gardé une forme plus proche du conte traditionnel) ou The Worm Ouroboros (1922) d'E.R. Eddison (qui a moins de détails dans ses rapports entre personnages), il a donc aussi influencé au moins indirectement The Hobbit (1937), qui sort exactement un siècle après. 

On pourrait parler de la féminité refoulée (ou "invisibilisée") dans l'histoire du genre fantasy en ces années de la Regency. On dit souvent que c'est Mary Wollstonecraft-Godwin-Shelley qui a créé la SF en 1819 mais certains disent que ce fut une autre Anglaise 150 ans avant, la Duchesse Margaret Cavendish, avec son utopie hobbesienne Blazing World de 1666. Et les soeurs Brontë (avec leur frère Branwell) créaient leurs campagnes de jeux de rôle dans cette même période 1826-1833, quelques années avant Sara Coleridge (même si l'énigmatique prodige Thomas Williams Malkin (1795-1802), fils d'un ami de William Blake, avait déjà créé son propre pays fictif d'Allestone de 5 à 7 ans, en 1800-1802). 

Matthew David Surridge a un critère pour dire que Phantasmion est bien le premier roman de fantasy au sens que nous donnons à ce terme : Sara Coleridge développe un univers fictif avec de nombreux personnage, une histoire d'arrière-fond derrière l'intrigue et un cadre romanesque qui constitue du "world-building". Il y a même des passages d'infodumps assez typiques de la fantasy. Coleridge a l'air de craindre submerger son lecteur car elle fait parfois de révélations importantes un peu tard et bien après avoir introduit les personnages (en prenant comme prétexte que le protagoniste est candide et ignore tout de ce qui s'est passé avant). Alors que Southey utilisait des mythes aztèques, hindous ou perses, Sara Coleridge invente ses dieux et ses héros de toutes pièces. Il n'y a en revanche aucune tentative de "réalisme psychologique". 

Résumé très court : le jeune prince héritier Phantasmion est amoureux de la Princesse Iarine mais devra affronter divers rivaux dont l'ignoble Glandreth mais aussi le plus ambigu Karadan avant de pouvoir l'épouser. Sa marraine fée lui donne des pouvoirs mais ses rivaux ont aussi l'aide de diverses enchanteresses. 

Résumé plus long :  

Le Prince Phantasmion est le fils du Roi Dorimont de la Palmeraie (Palm Land) et de la reine Zalia de Gemmaura

La Palmeraie est un royaume agricole qui souffre de n'avoir accès à aucun gisement de métaux et c'est l'obsession du Roi Dorimont. Dorimont n'avait épousé Zalia que pour annexer Gemmaura, en espérant y trouver des mines. Dorimont est en guerre, pour le même motif, avec son voisin Rochelande (Rockland), dirigé par le Roi Albinian. Une des théories est que si Dorimont était si obsédé par les mines, ce n'était pas que pour le fer et les armes mais aussi parce qu'une prophétie tigridienne disait qu'un conquérant viendrait de celui qui détiendrait ces mines. 

La carte ci-dessous de ces pays imaginaires (Palmland, Rockland et Almaterra) n'apparaît pas du tout dans le livre, c'est une création complètement spéculative et arbitraire à partir des descriptions assez vagues du chapitre V. Il faut donc y voir plus un "memento" possible qu'une carte. Le royaume de Tigridia, qui est séparé de Rockland par un marais, est-il plus au sud ou plus à l'est que son envahisseur le Rockland ? D'où vient cette grande mer sur cette carte ? La carte oublie aussi l'île de Polyanthida et la forêt de Nemerosa (qui doit être du côté de Tigridia). 


 

Quand Phantasmion est encore enfant, il attire l'attention de la fée Potentilla, Reine des Insectes, qui lui donne la capacité d'user des pouvoirs d'un insecte (ailes mais aussi des pattes qui s'accrochent au mur...) mais un seul à la fois. Comme le dit ce message, ce roman paru l'année du couronnement de la Reine Victoria anticipe à la fois Tolkien et Spider-Man, la fantasy et les superhéros. Après la mort de ses parents (et de ce qui semble être plusieurs empoisonnements suspects qui le poursuivent), le jeune Phantasmion demande des ailes de papillon à sa marraine Potentilla et part voyager. Il avait été maintenu dans une grande ignorance du monde par ses régents et courtisans dans la Palmeraie. 

Cet articl sur la "structure du Phantasmion" par Hilary Newman est très pratique par ses arbres généalogiques des différentes Maisons.  


 

Il assiste alors à une scène où une Reine inconnue (Maudra, 2e épouse du vieux Roi Albinian de Rochelande) demande à la maléfique femme-poisson Seshelma (qui fut jadis capturée par son père en Tigridia) de l'aider à conquérir le coeur de Glandreth. Glandreth semble épris de la belle-fille de Maudra, Iarine, fille aînée d'Albinian. Seshelma lui promet un poisson empoisonné, un filet magique et une cruche d'argent. 

Glandreth est chef des armées de Rockland et a conquis la lointaine Tigridia (royaume de l'Enchanteresse Malderyl, mère de Maudra) pour le Roi Albinian et lui a livré Maudra quand la mère de Iarine avait disparu. Albinian s'est remarié avec Maudra mais la Princesse tigridienne était amoureuse du conquérant de son pays plus que de son nouveau mari. Le fier Glandreth serait le protégé d'Oloola, l'Esprit des Tempêtes, la déesse dont même le Prince Phantasmion craint les souffles. 

Phantasmion escalade une montagne avec son pouvoir de mouche et sauve un enfant enlevé par un aigle (si j'ai bien compris, c'était Eurelio, le fils le plus jeune de Maudra et Albinian ?). Sur un bateau après avoir échappé à Seshelma, Phantasmion apprend les origines de la Princesse Iarine. Sa mère Anthemmina semble avoir disparu noyée en se rendant sur l'Île des Oiseaux (en réalité, elle est retenue prisonnière de Glandreth qui voulait la forcer à l'épouser). Or Iarine et son demi-frère Albinet le Boiteux sont partis sur l'île de Polyanthida pour y voir la tante maternelle d'Iarine, Arzene, de la Maison de Thalimer.

Magnart a épousé la Reine Arzene et règne sur Polyanthida, qui était protégé par Feydeleen, la Fée des Fleurs. Il est le frère de Glandreth et est comme lui fils d'une famille de bergers. Magnart a eu comme fils Karadan avec Arzene et Phantasmion va découvrir qu'il a comme rival pour la main de Iarine non seulement Glandreth mais aussi Karadan qui voudrait épouser sa cousine maternelle [Sara Coleridge née Coleridge avait épousé son cousin Henry Coleridge]. Le Roi mélancolique d'Almaterra, Penselimer, était amoureux d'Anthemmina (et cela avait été même réciproque avant qu'un enchantement ne la fasse tomber amoureuse de Dorimont) et a lui aussi reporté sa passion sur sa fille Iarine, qui lui ressemble. Mais si Karadan et Penselimer veulent Iarine, ils ne sont pas du tout aussi malveillants que Glandreth. 

Un des grands objets de la quête de Phantasmion va être la cruche d'argent qu'a prise le Prince Karadan et qui pourrait pousser la Princesse Iarine à l'aimer (ce qui est une jolie inversion de Tristan : Phantasmion est déjà amoureux et cherche à empêcher qu'elle puisse subir le philtre). Zelneth, la soeur de Karadan, est amoureuse de Phantasmion, qui ne partage pas ses sentiments et elle sera aussi poursuivie par Ulander, l'héritier du royaume sylvestre de Nemerosa et neveu de la Reine Maudra. 

Phantasmion apprend du spectre de sa mère Zalia de Gemmaura qu'il peut demander l'aide de Valhorga, esprit chtonien des éléments souterrains. C'était Malderyl de Tigridia qui avait empoisonné la Reine Zalia en lui faisant croire qu'il s'agissait d'un philtre pour attirer enfin l'affection sincère de son époux (en se faisant passer pour Feydeleen, la Fée des Fleurs). Valhorga détestait la cupidité de Dorimont et il avait toujours empêché qu'il trouve les veines sous la terre. Phantasmion gagne ainsi enfin l'accès aux mines et l'élémentaire de terre lui donne les métaux pour ses armes.  

Après bien des aventures, Phantasmion réussit à s'allier avec le régent d'Almaterra (parce que le mélancolique Penselimer a perdu la raison) et avec Ulander contre les deux frères Glandreth et Magnart. Grâce à son cousin le Prince Karadan, Iarine retrouve sa mère Anthemmina (qui avait toujours été amoureuse de Dorimont, ce qui fait que la relation entre Phantasmion et Iarine a reporté d'une génération celle qui avait été impossible dans la génération d'Anthemmina et Dorimont). 

Après la mort de la reine Anthemmina et de Karadan, (qui meurt noyé avec sa cruche d'argent), Oloola, l'esprit des tempêtes, retire son soutien aux frères Glandreth et Magnart, qui meurent dans la bataille. Phantasmion épouse Iarine, le Roi Penselimer épouse Zelneth et Ulander épouse la soeur de Zelneth, Leucoia. Iarine soigne son demi-frère le prince Albinet mais sa belle-mère Maudra meurt comme les autres sorcières tigridiennes. Ses enfants ignorent que la Reine Maudra était prête à les sacrifier à la femme-poisson Seshelma pour obtenir ce qu'elle voulait, le vil Glandreth (qui avait tué ses parents et son frère). 

Phantasmion revient dans le bosquet où il avait rencontré les abeilles de la fée Potentilla au tout début du livre et sourit de la circularité de cette longue saga.  

Lundi c'est Luise (10)

Le retour d'une rubrique que j'utilisais il y a 13 ans... 

Luise Perenne avait illustré le livret Magic World (1982), le jeu de rôle de son mari Steve Perrin, avec cette couverture avec une Chimère. 


 Et parmi les dessins intérieurs, cette femme qui lit : 


samedi 27 juin 2026

[Traveller] Les Darriens

Dans l'Univers de Traveller, les Darriens sont un des nombreux peuples humanoïdes issus des mêmes origines que les hominiens solomani

Les illustrateurs (comme ici Liz Danforth) n'ont jamais pu s'empêcher d'en faire en gros des Elfes (ils vivent même autour d'un "Père-Arbre" et Grands Vergers) ou des Vulcains même si leur histoire culturelle est assez différente (et peut évoquer aussi celle des Vilani). Ils sont interfertiles avec les autres hominiens et ont eu de nombreux mélanges depuis des siècles (20% ont aussi des ancêtres solomani). 


Traveller Alien Module 8: Darrians, 1987

 

Où on reparle à nouveau des ANCIENS 

Je pense que je ne serai jamais Arbitre à Traveller car je ne suis pas assez crédible scientifiquement (ou même en sf d'ailleurs) mais une des choses qui me fascine et en même temps m'embête dans l'Univers Officiel de l'Imperium est les Anciens

J'ai déjà parlé des Anciens dans Traveller. Une fonction des espèces Aliens de type "Grands Anciens" est le décentrement, un des attributs ou tonalités fondamentales de la fiction spéculative : les Humains ne découvrent pas seulement qu'ils ne sont pas seuls mais qu'ils sont provinciaux, dépassés et en retard sur le développement de la vie dans l'univers, une forme mineure.  

Dans le Monde Connu de Larry Niven (du moins dans ce que je connais !), il y a plusieurs "Anciens" très différents, les "Slavers" (Thrints) et les prétendus "Protectors" (Pak). Les premiers furent les vrais impérialistes à haute technologie et les seconds des ancêtres qui se sont répandus sans prétendre diriger. Un des grands secrets assez chouettes est que les Humains terriens découvrent qu'ils sont une variante inaboutie de ces Protecteurs qui ont ensemencé l'univers (mais qu'il existe un moyen pour permettre à certains Humains de se transformer en "Ancien", l'Arbre-de-vie). Nous ne sommes pas le Prédateur Ultime mais une anomalie ratée, un naufragé résiduel, un rejeton d'Ancien un peu dégénéré. 

Dans l'univers de Traveller, les "vrais" Anciens ne sont pas du tout les Humains mais une mutation issue d'une autre espèce qui semble aujourd'hui curieusement sous-estimée. Le seul indice de leur grandeur passée n'est plus du tout technologique, à la rigueur un peu leurs pouvoirs Psi, mais surtout le signe est devenu seulement quantitatif, leur présence sur de très nombreux mondes. Et les Anciens adorent prendre des Hominidés et ensemencer les mondes sans qu'on ait jamais pu trouver une explication au fait que les descendants d'Hominidés soient aussi répandus. 

Je préférerais que le grand public de l'Imperium ne sache pas qui sont vraiment les Anciens, ce serait plus mystérieux. Bien sûr, la plupart des Joueurs le savent et c'est écrit dans tous les suppléments, ce n'est plus un secret. Mais j'aimerais que ce ne soit pas le cas des PNJ. Les Impériaux pourraient encore se disputer entre plusieurs théories comme de savoir si en fait les Darriens ou les Vilani pourraient être eux-mêmes les Anciens. 

J'ai déjà expliqué sur dans mon message précédent de comparaison Niven / Imperium ma théorie de Psychohistoire / Grand Plan de Leto II : que le vrai but de manipulation des Hominidés par les Anciens était de produire les "Jhodanis" (Zhodani), des hominidés dotés de pouvoirs psi. Pourquoi faire alors que cela risquait de créer des rivaux dangereux ? Ils voulaient avoir assez de Psis pour obtenir quelque chose mais quoi ? Quelqu'un comme le Kwisatz Haderach ou bien un moyen de sauver l'Univers de je ne sais quelle fin (The Empress Wave ?).  

Mais revenons à nos moutons.  

Et les Darriens dans tout ça ?  

Les Darriens dans l'Univers Officiel ne sont pas les Anciens mais ils ont aussi un Secret, pas inintéressant, mais que je ne veux pas divulgâcher comme c'était l'objet de toute une campagne dans le vieux supplément Darrians. Tout ce qu'on sait est que malgré la relative petitesse de leur nation, tous les Empires les redoutent parce qu'ils auraient accès à une Arme Ultime, "l'Allume-Etoile" (The Star-Trigger). 


 

On pourrait aussi changer complètement ce Secret, changer la chronologie et dire au contraire qu'il y a un lien entre le "Maghiz" ("le Chaos", la catastrophe originelle des Darriens, qui émit une autre onde, une onde destructrice de la technologie électronique) avec la Chute des Anciens ou au contraire avec ce Futur que les Anciens essayaient d'éviter en créant les Vilani, Jhodanis, Darriens, etc. Je ne dis pas de décider que les Darriens sont les Anciens mais que ce soit une fausse piste plausible et qu'ils puissent avoir au minimum un accès à certaines technologies des Anciens. Contrairement aux Jhodanis (et aux Vulcains !), les Darriens ne sont pas particulièrement "psioniques". 

Le problème est que ce fameux Maghiz des Darriens est relativement "récent" à l'échelle de l'histoire de Traveller (vers l'an -924 avant l'Imperium, soit tout à la fin du XXXVIe siècle A.D.). Les Darriens étaient encore à un Niveau pré-industriel quand ils ont rencontré les Solomani il y a 2500 ans et commencèrent à explorer leur secteur pendant plusieurs siècles avant de voir leur civilisation s'écrouler dans le Maghiz (il y a environ 2000 ans). 

Leur civilisation a donc connu sa propre "Nuit" de mille ans pendant ce qu'on appelle la Longue Nuit (inter-règne de 1700 ans entre il y a 2800 ans et il y a 1100 ans). La technologie Darrienne a mis longtemps à se redresser et à reprendre son avance passée par rapport à l'Imperium (depuis à peu près 1000 ans). 

Une des grandes spécialités de la technologie darrienne (en dehors de leur Grand Secret sur les Etoiles) est l'optique et la manipulation des photons. Depuis l'époque où le Chaos avait détruit toute leur électronique, leur contrôle gravitique et leur informatique, ils sont les plus obsédés par des moyens d'isoler et protéger leurs technologies contre les IEM.  

Darrian et la Confédération darrienne 

Darrian (ou "Daryen") UWP : A 4 6 3 9 5 5 – G

Le monde-berceau Darrian (que j'appelle souvent juste "Daria") a une faible gravité (4, ce qui explique la grande taille et la faible carrure des Darriens, GURPS leur donne un -1 en STR et HLTH), un gouvernement "Technoféodaliste", une population de 9 (= 2 milliards d'après GURPS Humaniti p. 49, avec une forte minorité Aslan, mais c'est la voisine Mire (10 milliards) qui est devenue le vrai centre politique) et surtout un Niveau Technologique au-dessus du Niveau Impérial, en théorie de 16 (= GURPS Traveller 13), alors que le Niveau moyen dans la Confédération tourne plutôt autour de 10-12.  

 


La Confédération Darrienne est Technoféodaliste (cf. Darrians p. 20, notamment Stern, Ektron, Rorre, Trifuge) et elle compte 22 mondes au total (après les guerre de 1110 contre les Mondes des Epées).  

Note : Le texte dit en fait "technocratie féodale" (des technocrates mais avec une hiérarchie pyramidale comme dans le féodalisme) alors que la notion actuelle de "technoféodalisme" est de remplacer l'ancien servage par la dépendance aux structures technologiques privatisées. Mais je trouvais plus drôle d'utiliser le terme actuel. Il y a une liste de corporations darriennes, dont notamment Zloril, la corporation qui a le monopole des télécoms sur Darrian, ou les Arsenaux Phtanth

La capitale actuelle de la Confédération, Mire à un parsec de Darrian est A 6 6 5 A 9 5 – C. C'est le siège d'une confédération d'une vingtaine de systèmes. Le gouvernement local est une bureaucratie. Les autres mondes les plus importants en population sont Ilium (B 5 4 4 8 3 1 – 9, oligarchie) et le monde sans gouvernement unitaire de Zamine (C 8 9 7 9 7 7 – A). 

Selon les moments, les Darriens contrôlent aussi la région autour d'Entrope (E 4 3 6 A A A – B, dictature reprise aux Epées) et dans certaines sources, ils réabsorbent vite leur ancienne colonie de Condaria comme clients (non-alignés dans la carte). 

Le petit monde touristique de Rorre (D 7 6 5 6 5 7 – 3) a un NT si bas à 3 parce qu'il a été colonisé par des Darriens Luddites qui voient le Maghiz comme le Tabou ultime. 

 


Autres espèces E.T. moins humanoïdes de Traveller déjà survolées : 

les Centaures, les Rejetés Pédonculés du Ciel Murmurants. Et j'avais dit deux mots de mes chouchous, les Essaimeurs (en adoptant la traduction de Hivers indiquée par Imaginos).  

dimanche 21 juin 2026

Asombroso

"Un intérêt de la momification est
d'éviter la métempsychose en quelque vile bête.
Ou en un Grec"

(citation de mémoire, croyez-moi sur parole) 

 

"Asombroso", "stupéfiant" en espagnol, vient de la même racine qu'assombrir en français, plonger dans les ombres de l'étonnement - alors que nous sommes peut-être plus habitués à associer l'émerveillement avec une sorte d'éblouissement, d'illumination (même si on sait depuis la Caverne de Platon, ou La noche oscura del alma, que ces deux expériences opposées peuvent s'inverser et se fondre). 


 

Le mince livre d'Eduardo Mendoza Les aventures miraculeuses de Pomponius Flatus (très belle traduction de François Maspéro) s'appelle en espagnol El asombroso viaje de Pomponio Flato (2009). Le mot "miraculeux" peut paraître plus positif qu'asombroso et peut un peu orienter vers une interprétation du récit sur ces prétendus "thaumata". J'ai lu ce livre grâce à la recommandation de l'érudit lettré Tororo Shiru (même s'il m'a fallu au moins 3 ans d'atermoiement paresseux pour écouter son sage conseil - cette note se veut donc à la fois une expiation et une lettre de reconnaissance de dettes) : 

Les aventures miraculeuses de Pomponius Flatus est un roman policier bien troussé, genre polar historico-humoristique, sous-genre gros délire farcesque, carnavalesque même, truffé de références, de citations érudites (certaines sont rigoureusement authentiques, d'autres le sont beaucoup moins) et de toutes les sortes imaginables de facéties méta-textuelles, et assaisonné d'un humour pas exactement timide.

Entièrement d'accord. Le texte appartient également au vieux genre de "la Satire Ménippée" comme chez Lucien de Samosate, où des philosophes ou des orateurs viennent se moquer des dieux, des Idées et des sophistes. Northrop Frye a montré (après Bakhtine) l'importance dans le temps long de ce genre dans l'histoire de la littérature (dans Anatomy of Criticism) mais sans que cela ait eu autant que je sache beaucoup d'écho en français (?). Frye allait jusqu'à ranger Alice in Wonderland dans la Satire Ménipée, ce qui change à la fois l'appréciation du genre et du livre (toute notre littérature spéculative devenant potentiellement une branche de cette "anatomie").

Une des caractéristiques de la Satire Ménipée (selon la définition par H. Weinbrot, Menippean Satire Reconsidered: From Antiquity to the Eighteenth Century, 2005) est un mélange de deux genres, deux tons opposés en valeur pour ironiser sur les dichotomies du sérieux et du comique.  

Le texte est en effet une parodie qui peut jouer sur plusieurs plans à la fois. A première vue, on est dans la parodie du roman historique et notamment du nouveau genre du roman policier historique rendu célèbre depuis l'après-guerre avec Robert van Gulik, John Dickson Carr (qui mélangeait avec fantastique et voyage dans le temps), ou Umberto Eco (qui se servait du genre policier pour refléter les origines scolastiques de la sémiotique). Pour se restreindre à l'Antiquité, il y a eu de nombreux exemples de romans avant Mendoza comme Margaret Doody (Aristote, 1978), Lindsey Davis (Marcus Didius Falco sous Vespasien et ensuite Flavia Alba sous Domitien, 1989), Danila Montanari (Publius Aurelius Statius sous Claude, 1990), Steven Saylor (Gordien sous Jules César, 1991) ou surtout (comme le notait とろろ) José Carlos Somosa (Héraclès Pontor à l'époque de Platon, 2000). 

Mais comme on est en Terre Sainte, on est aussi dans la parodie du roman historique religieux depuis Ben Hur (1880 - on le voit passer d'ailleurs, sans vouloir divulgâcher), The Robe (1942), La dernière tentation du Christ (1955), Le Secret du Royaume (1959), Christ the Lord: Out of Egypt (2005) mais aussi avec un peu de l'ironie hétérodoxe de King Jesus (1946 - dans la scène d'hallucination entre Yahvé et Apollon) ou la version plus absurdiste et sombre du Maître et Marguerite ou de Barabbas (1950 - qui apparaît lui aussi). 

Le roman joue à nous faire croire qu'on est selon les moments dans une certaine religiosité miraculeuse et soudain dans un ton plus blasphématoire voltairien ou (anatole-)francien. L'enfant du charpentier Joseph apparaît à la fois étrangement sage mais parfois aussi tout aussi banal et réaliste. Et il y a trop de coïncidences dans les convergences de personnages des Evangiles pour que la fiction puisse paraître respecter nos traditionnels pactes de suspension de l'incrédulité. 

Et c'est peut-être un des mélanges principaux qui représente le fondement de notre civilisation : nous sommes obsédés par cette petite province de Judée il y a deux mille ans parce que c'est là que se fond dans l'Imperium une voix grecque (ou greco-syriaque alexandrine) et l'héritage juif. Le risque de ce choc entre un logos hellénique et un verbe prophétique est que l'ironie des différents personnages peut parfois sembler assez judéophobes quand ce sont les différents Gentils qui parlent du territoire qu'ils occupent (mais c'est une convention depuis au moins Van Gulik que le personnage détective génial a quand mêmedroit à un défaut, grâce à des préjugés communs contre ceux qui n'appartiennent pas à son groupe).  

On sait que l'âme chez les Anciens était considérée souvent comme un Vent, ce qui expliquait leurs craintes face aux éternuements ou bâillements comme les réflexes physiologiques sont la circulation du souffle vital. Le protagoniste et narrateur (dont l'assistant est Jésus) est un physicien affligé de flatulences mais aussi d'une pompe rhétorique dans ses flatus vocis, Pomponius Flatus le Bien-Nommé (vous a-t-il dit qu'il était de classe équestre ?), ce qui place aussitôt l'humour recherché entre Asterix, La Vie de Brian des Monty Pythons mais aussi Rabelais, Ignatius Reilly ou des universitaires de Robertson Davies.  

Havel havalim, hakhol havel (Vanitas vanitatum, omnia vanitas et poursuite du vent) et Flatus (c'est un chevalier) est le moins fiable de tous les narrateurs, dès le début du texte où il n'arrive pas à citer une date cohérente de consulat (et le personnage romanisé de Matthieu dit aussi qu'il se trompe toujours entre calendrier romain et calendrier hébraïque). 

Et j'imagine que les nombreuses plaisanteries plus lourdes sur la sodomie reposent sur les mêmes jeux carnavalesques sur l'inversion haut / bas, anus / anima, l'Hydre et l'Aurige

Le dos de couverture de la vf se trompe en disant que Flatus (de la classe équestre) serait de l'école platonicienne (comme le privilégie l'éclectisme cicéronien) alors qu'il est clairement anti-académique, à la rigueur assez aristotélicien (Aristote aussi croit à la mortalité de l'âme) mais avec une tendance épicurienne (nous sommes juste quelques années après la disparition de Lucrèce). Flatus (assurément de la classe des chevaliers) se croit représentant des Lumières et ses recherches portent sur des mythes pseudo-scientifiques auxquels croyait Pline le naturaliste. Si le Corps est un Tombeau, selon les Orphiques et Platoniciens, un sujet du roman tourne autour de cette métaphysique de la matière et de l'esprit ou de la résurrection. Le corps de Flatus (ordo equester) ne peut réprimer ses pets, même en plein rituel des Mystères et les Tombeaux peuvent aussi recracher des chairs réanimées. 

La pénétration gnostique et la comédie de Mendoza sont époustouflantes et je ne connais pas les Apocryphes dont il a dû se servir (même si j'ai reconnu la blague sur Marc 12 / Matthieu 21 quand l'Enfant Jésus est en âpre conversation avec un figuier). 

En revanche (sans trop vouloir déflorer des péripéties autour de la Vierge et de l'Hétaïre), Mendoza conserve la vieille identification catholique romaine (venue d'Apocryphes) entre la Prostituée anonyme de Luc 7 et la Madeleine possédée par les démons de Luc 8. Mais les personnages du roman transformeraient toute la famille de Lazare, Marthe et la Madeleine. Je regrette un peu que cette figure féminine demeure assez traditionnelle, la Maman et la Putain, malgré tous les anachronismes plus avancés dont est parfois capable notre narrateur. 

La très belle Satire Ménippée (ou Sotie Socratique) de Jo Walton, dans The Just City (2015) avait ouvert un procès contre l'androcentrisme "apollinien" dans sa tentative de viol de Daphné et on retrouve ici les mêmes lauriers comme symbole du silence final qui fait se taire les voix féminines. 

Marie voudrait parler (et Flatus (eques) dit même à un moment que c'est à elle qu'il devrait parler) mais c'est la voix du Père et du Fils qui continuent de la couvrir. 

Et malgré toute l'ironie de Mendoza, le refoulement final d'Astarté (en Péché originel des Femmes) semble dire que seul un sacrifice de l'Agneau pourrait nous délivrer des boucs-émissaires. 

Espérance d'un dépassement de la vengeance qui nous paraît aujourd'hui si réfutée, si vaine et si utopique quand règne partout le désert du Ressentiment.