Affichage des articles dont le libellé est parler des livres qu'on n'a pas lus. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est parler des livres qu'on n'a pas lus. Afficher tous les articles

mercredi 10 décembre 2025

Résumé de l'Astrée

L'Astrée, l'énorme roman de 5400 pages de Honoré d'Urfé (1567-1625) paraît pendant 20 ans, de 1607 sous Henri IV à 1627 sous Louis XIII. Il a une histoire concentrée sur seulement quelques mois et il est pourtant impossible à résumer facilement avec ses centaines de personnages. Roman d'amour pastoral avec des récits enchâssés, romance avec des éléments de l'Orlando furioso, il a des éléments de parodie érudite, d'érotisme saphique avec voyeurisme ou triangle travesti (le seul moyen des personnages masculins de se rapprocher de celle qu'ils aiment est de se déguiser en femmes comme dans les comédies de Shakespeare) et des clins d'oeil anachroniques. D'Urfé fut du côté de la Sainte Ligue contre le Roi (et même contre certains membres de sa propre famille) et il mit une partie de lui-même, et se moqua obliquement de Henri IV par Euric, Roi des Wisigoths. 

Peu d'oeuvres oubliées ont la chance d'avoir un site entier qui la détaille.  

L'époque : Nous sommes censés être au Ve siècle, à peu près sous le règne de l'Empereur Valentinien III (419-455), à la chute de l'Empire romain, mais les noms sont grecs pour les personnages soit français du XVIIe pour les toponymes. On croise peu l'histoire en dehors de quelques allusions à Aetius, à Euric ou aux Francs de Childeric. Les personnages sont des "Gaulois" légèrement romanisés qui disent adorer encore en plus du panthéon romain "Thautates", le dieu unique qui recouvre les Trois Personnes, "Tharamis", "Hésus" & "Belenus" (j'avais parlé de cette théologie trinitaire là après avoir vu l'adaptation de Rohmer - où, en passant, j'avais d'ailleurs trop négligé la part importante sur l'androgynie en la réduisant au thème du Banquet).

Le lieu : Ces Gaulois vivent sur les bords du Lignon, dans la région du Forèz, entre le Puy de Dôme et les Gorges de la Loire (le territoire des Segusiaves, entre les Arvernes et les Allobroges, "Forèz" viendrait de "Feurs" et de Forum Segusianorum). La capitale du Forèz est dans le livre Marcilly le Chatel, qui serait une cité romaine (près de Montbrison et tout prêt du château de la Bastie de la famille d'Urfé - l'auteur dirigea la région du Forèz dans ces années). 

Voilà une carte du Pays de l'Astrée réalisée par C. Mathevot : 
 


 

La Dame de la Contrée de Forèz est la Dame Amasis, descendante de Diane, veuve de Pimandre (prince qu'on dit savant car il apparaît dans le corpus de Hermès Trimesgiste). Elle a eu deux enfants, le beau Clidaman et la belle Galathée. Sa cour est pleine de nymphes et de Druides de la Loire et du Forêz. 

Le berger Céladon, tout de vert vêtu, fils d'Alcippe, aime Astrée (dont le nom symbolise la Justice descendue du Ciel sur la terre). Déguisé en femme "Orithie", Céladon a pu s'approcher d'elle au Temple de Vénus malgré l'hostilité de sa famille et lui a remis le prix de la meilleure des femmes. Il l'embrasse et elle sait qu'il n'est pas une femme.

Astrée le croit infidèle avec Phillis car il continuait de cacher son identité et elle le bannit à jamais de sa vue. Céladon tente de se suicider en se jetant dans la Loire mais va être sauvé par Galathée en son palais d'Isoure (qui n'est pas Issoire mais Chalain d'Uzore, juste au sud de Marcilly). Galathée avait entendu l'oracle d'un Druide disant qu'elle aimerait celui qu'elle trouverait dans la vallée du Lignon (le faux Druide était en fait Climanthe qui travaillait pour Polemas qui voulait ainsi séduire Galathée). Galathée veut séquestrer Céladon dans son château où se trouve la Fontaine de la Vérité d'Amour. 

Le Druide Adamas sauve Céladon en l'habillant en femme et il devient la servante "Lucinde" puis la druidesse "Alexis" (nom de la fille d'Adamas qui est encore absente "au couvent" pour trois mois, ce qui fait que toute l'intrigue doit être résolue avant le retour de la vraie Alexis). 

Celadon libéré construit un Temple d'Astrée et rencontre Silvandre, un ancien Forézien qui avait été enlevé enfant par des Burgondes et qui vient de s'enfuir de leur pays quand leur Prince a voulu le tuer parce que le Roi voulait en faire son héritier. Silvandre a reçu un oracle qu'il devra mourir pour savoir qui il est vraiment. 

Il rencontre la belle Diane, fille de Celion. Diane fut mariée par sa famille avec Philidas, qui était en fait une femme, ce qui va créer un double triangle amoureux. Diane tomba amoureuse de Philandre (homme travesti en sa soeur Callirhée pour pouvoir approcher Diane) alors que Philidas tomba amoureuse de Callirhée (femme travestie en son frère Philandre). Philandre & Philidas moururent tous les deux en tentant de protéger Diane d'un barbare. 

Silvandre tombe amoureux de Diane mais celle-ci ne peut épouser un enfant trouvé sans identité. Un oracle dit que Paris, le fils d'Adamas, "mariera" Diane et Silvandre est désespéré. 

L'inconstant Hylas (qui tombe amoureux dans le roman successivement de quasiment tous les personnages) commence à poursuivre la jeune druidesse "Alexis" (Céladon travesti). Astrée devient ensuite l'amie de celle qu'elle croit être une druidesse et qui lui rappelle tant Céladon qu'elle croit mort. Astrée commence à être de plus en plus attirée par la druidesse, qui lui dit avoir été éconduite par son ancienne maîtresse, ce qui crée un second triangle amoureux fondé sur le travestissement. 

Polemas veut enlever "Alexis" pour punir Adamas de l'avoir empêché de séduire Galathée alors qu'il convoite le Forèz. Il enlève aussi Astrée par erreur. 

Une fois libéré, Céladon se bat contre Polémas et est blessé. Astrée découvre enfin que Céladon était Alexis mais n'arrive pas à lui pardonner. 

Dans le dénouement heureux qui ne fut pas écrit par Honoré d'Urfé mais par son secrétaire, les quiproquos s'arrêtent enfin : les deux amoureux Astrée et Céladon tentent de se suicider à la Fontaine de la Vérité d'Amour et se réconcilient grâce au dieu Amour. Le Druide Adamas essaye de sacrifier Silvandre et voit alors sur lui la marque d'une branche de gui qui prouve qu'il est son fils enlevé par les Burgondes (anagnorisis). Silvandre peut enfin épouser celle qu'il aime, Diane, et Paris "marie" bien Diane mais en officiant le mariage avec Silvandre. Galathée va à la Fontaine de la Vérité d'Amour et épouse Lindamor, le rival de Polemas. Dans la comédie du mariage, Phillis aurait sans doute finie avec Lycidas, le frère de Céladon, avec lequel elle jouait au chat et la souris depuis le début.

jeudi 19 septembre 2024

Des suites de Monte Cristo

Alexandre Dumas semble avoir compris assez vite que son héros n'appelait pas de suite convaincante (contrairement à ses suites du cycle des Mousquetaires, des Guerres de religion ou de Joseph Balsamo). 

Mais cela n'a pas empêché d'autres d'essayer. 

Le site Abbreviated Monte Cristo a étudié de nombreuses suites (en les jugeant toutes atroces) mais en français le site Pastiches de Dumas est un peu plus indulgent avec certains volumes comme ceux de Jules Lermina. Ce site a aussi constitué cet arbre généalogique du Comte dans les différentes suites. 

1 Edmond Dantes (1849) d'un certain "George Noble" aux USA mais signé Dumas. Dantès est devenu un député socialiste de Marseille et soutient la révolution de 1848. Il se marie avec Mercedes. Ils ont un enfant. Cette version ne semble pas avoir circulé en France mais 35 ans après, Edmund Flagg va parasiter ce livre pour en faire une autre suite du même titre. 

2 La Main du défunt (1854) d'Alfredo Hogan. Voir aussi le développement plus long chez Pastiche de Dumas. C'est un texte portugais, traduit ensuite en français qui fut souvent attribué à tort à Dumas (qui ne meurt qu'en 1870) et celui-ci nia avec véhémence tout lien avec ce roman "exécrable". Hogan, catholique traditionaliste, inverse la vengeance avec Benedetto (le fils illégitime de Villefort) qui devient le personnage central qui va se venger de Dantès et contribuer à détruire tous les personnages, dont Haydée et son enfant. Benedetto est exécuté mais Dantès finit moine pénitent. 

3 Le Seigneur du monde (1856) d'Adolf Mützelburg. Dans cette version, Edmond, qui est devenu "Lord Hope", marié avec Haydée, est encore victime de Benedetto, qui lui tue à nouveau leur enfant (cliché qu'on va retrouver dans de nombreuses suites). Il finit en révélant à tous les personnages du roman qu'il a continué à manipuler toutes leurs vies dans l'ombre. 

4 Les filles de Monte-Cristo (1876) roman américain de Louisiane, sans aucune diffusion. Haydée et Monte-Cristo ont eu deux filles, Merces et Gemma et après la mort de Haydée, il s'est remarié avec Mercedes. 

5 Le fils de Monte-Cristo (1881) par le journaliste socialiste libertaire Jules Lermina (1839-1915) : Benedetto a tué sa mère Mme Danglars. Villefort (qui a recouvré la raison) révèle à Maxime & Valentine que cette dernière n'est pas sa fille mais qu'elle avait été enlevée à un chef hindou luttant contre les Anglais (Vingt mille lieues sous les mers est de 1870 et L'île mystérieuse de 1875, Docteur Mystère sera de 1900). Monte-Cristo vient aider (avec son fils, Espérance) des nationalistes italiens (menés par une cantatrice qui n'est autre qu'Eugénie Danglars) contre le Comte de San Pietro (qui n'est autre que Benedetto). Puis après cette aventure italienne, Mercédès demande à Monte-Cristo de sauver son fils Albert en Algérie. Monte-Cristo et Espérance sont capturés par des Bedouins et seront sauvés par "Fanfar", un colon français créé par Lermina qui devient le héros de toute une partie du cycle colonial en Algérie. Des années plus tard, Danglars et Benedetto assassinent Espérance et Monte-Cristo va se réfugier sur son île. 

6 Le trésor de Monte-Cristo (1885) de Jules Lermina : Le Comte Sergeï Soïloff, noble russe et révolutionnaire, a été livré à la police tsariste et envoyé en Sibérie pour lui voler son argent. Evadé, il retrouve une bouteille contenant le testament de Monte-Cristo et le plan du trésor. Il s'allie à Valentin Morrel (fils de Maximilien et Valentine, qui avait découvert ses origines indiennes comme Nemo et sont morts en 1858 pendant la Révolte des Cipayes) et doivent lutter contre Benedetto pour retrouver le trésor. Le Comte Monte-Cristo réapparaît toujours vivant et les aide. Les suites de Lermina insistent plus sur le contexte révolutionnaire. 

7 Edmond Dantès (1884) d'Edmund Flagg (1815-1890) reprend en entier la version de 1849 ci-dessus mais y ajoute de nouveaux éléments en plus de la Révolution de 1848. Monte-Cristo et Haydée ont eu deux enfants, Zuleika et Espérance et on suit surtout les enfants. Albert de Morcerf épouse Eugénie Danglars (qui n'est donc plus homosexuelle). 

8 La fille de Monte-Cristo (1885) d'Edmund Flagg. Zuleika, la fille d'Edmond et Haydée, veut épouser un noble italien mais celui-ci est accusé de crimes qu'il n'a pas commis. Monte-Cristo et ses amis comme Valentin Morrell découvrent la preuve que le vrai coupable est Vampa, le bandit italien. 

Il y a de gros problèmes de dates entre les différentes versions mais on voit des influences mutuelles qui constituent un peu une sorte d'univers (certes incohérent) du "Monte-CristoVerse". 

Et les suites sont obsédées par quelques clichés récurrents : Haydée et son fils "Espérance" meurent souvent pour causer une nouvelle tragédie, Mercédès et Albert aussi. Le Nemesis devient souvent Benedetto, fils de Villefort, qui a rarement une rédemption. 

9 Matthias Sandorf (1885) de Jules Verne, dédié à Alexandre Dumas, est clairement une "réécriture" de Monte-Cristo où Sandorf, noble hongrois persécuté par la répression, revient pour se venger. Il va devenir le Docteur Antikerrt (il est nommé pour l'île d'Antikythera comme le Comte est nommé pour son île) et retrouver sa fille, Sava, qui ignore son identité. 

10 Monte-Cristo & his Wife (1887) : Danglars & Benedetto (qui tue sa mère) tentent de se venger des amis de Monte-Cristo, Maximilien, Albert... 

Au XIXe siècle, la plupart de ces prétendues "suites" ou "fanfic" circulaient sous le nom d'Alexandre Dumas, ce qui peut expliquer aussi pourquoi certains ont commencé à prendre certaines des éléments comme des bases communes (comme le fait que le fils du Comte s'appelle "Espérance"). 

Il y a aussi des variantes parfois du roman d'origine. En cela, Monte-Cristo est un mythe avec de nombreuses variantes. J'aime bien par exemple l'idée étrange d'une des adaptations sans copyright qui révèle que Fernand Mondego était en réalité... le fils de l'abbé Faria (Dantès ne le découvre qu'après la mort de Morcerf). 

dimanche 15 septembre 2024

"Attendre et espérer"


Cette formule écrite par Alexandre Dumas & Auguste Maquet comme devise finale du Comte de Monte-Cristo paraît curieusement quiétiste pour un roman sur l'énergie et la force de la volonté (un Stoïcien dirait plutôt qu'il faut s'abstenir et soutenir, se forcer à agir sans rien espérer). La fin du livre reprend un ton assez chrétien sur la nécessité de l'espérance, alors que le personnage du Vengeur avait semblé remettre en cause toute idée de Providence divine. 

Le nouveau film de Matthieu Delaporte et d'Alexandre de La Patellière est efficace et reprend même les tropes habituels du superhéros, ce qui rappelle la thèse d'Umberto Eco selon laquelle Le Comte de Monte-Cristo a créé le genre du superhéros en 1844 (60 ans avant Arsène Lupin ou The Scarlet Pimpernel). Le père d'Alexandre, Denys de La Patellière, avait réalisé une adaptation TV assez fidèle en 4 épisodes du roman en 1979 avec Jacques Weber (elle est sur le site de l'INA). 

L'erreur principale à mes yeux dans cette version, qui doit relever du montage, est sur Maxilimien Morrel. 

Dans le film, on insiste pour nous montrer Morrel et son fils Maximilien encore enfant, puis on raconte que Morrel est le seul à avoir tenté de sauver Dantès avant de mourir dans la misère (ce qui n'est pas le cas dans le livre) et Dantès oublie complètement Maximilien (alors qu'il en fait un de ses principaux héritiers dans le roman). 

La scène avec le petit Maximilien doit venir d'une étape dans le scénario où le petit Morrel devait encore jouer un rôle alors que ce Pistolet de Tchekhov est complètement oublié dans le film, ce qui retire un mécanisme de satisfaction, oubli facile à corriger. S'il y a une version longue, j'espère qu'il y aura au moins une scène avec Maximilien adulte ou bien un testament en sa faveur, cela changerait pas mal de chose. 

Autres changements dans l'adaptation : 

Le nouveau personnage d'Angèle de Villefort (la soeur du procureur Gérard de Villefort) remplace dans ce film le personnage de Noirtier : on a changé le père bonapartiste en une soeur et on ajouté une scène d'action où Edmond sauve Angèle. Et Noirtier va jouer un rôle plus durable dans le roman avant de finir tué lui aussi, sans que ce soit la faute de Villefort. 

Fernand Mondego ou Mercedes Herrera n'étaient pas (encore) nobles au début, il n'y a donc pas de mésalliance si Dantès épouse Mercedes (alors que dans le film, ils sont déjà les cousins Morcerf et Danglars est le seul à être roturier). Mondego est bien plus coupable dans le livre (c'est lui qui envoie la lettre de dénonciation, pas Danglars) et Danglars est un comptable, pas un marin. 

Le Trésor de Faria n'a rien à voir avec les Templiers dans le roman. Mais je trouve que c'est plutôt une bonne idée qui relie toutes les théories du complot du XIXe. 


Ils ont retiré la scène où Dantès se lie d'amitié (juste après son évasion) avec le marin Jacopo, qui va devenir un de ses associés. 

La scène où Monte-Cristo sauve Albert de Morcerf (le fils de Fernand et Mercedes) a lieu en Italie, pas à Paris et il y a plus de transitions pour faire accepter Monte-Cristo dans la bonne société parisienne. 

UN : Villefort

Le personnage du Prince Andrea de Cavalcanti (le bâtard abandonné, fiancé à la fille Danglars) dans le film est le bandit Benedetto dans le roman. En revanche, Villefort est aussi puni par une autre intrigue dans le livre où sa femme (qui a empoisonné plusieurs membres de sa famille dans l'espoir d'enrichir leur héritier) se tue et tue leur fils légitime Edouard en même temps. Villefort devient fou, il n'est pas tué par son fils (mais Dantès a plus de doutes sur les conséquences que sa vengeance a eu pour toute la famille). Mais Villefort a aussi une fille, Valentine, qui sera sauvée et épousera Maximilien Morrel (qui avait failli se suicider en croyant Valentine morte). 

DEUX : Morcerf

Le fait que Fernand de Morcerf ait trahi le Pacha de Janina est rendu public dans le roman (grâce au journal contrôlé par Monte-Cristo, l'intrigue qui est dans le film contre Danglars) et il finit par se suicider, sans ce duel à l'épée assez ridicule du film. Albert de Morcerf tentera de sauver son honneur en se faisant engager en Algérie. 

TROIS : Danglars

Danglars sera ruiné (sans cette histoire de flotte), puis capturé par les bandits, forcé de jeûner en châtiment pour le père de Dantès qui était mort en cessant de se nourrir. Mais Monte-Cristo lui laissera la vie sauve. Il est sous-entendu qu'Eugénie Danglars (Emilie dans le film, si je me souviens bien) est lesbienne mais ce n'est pas affirmé aussi clairement que dans le film. 

Le film a donc redistribué sur Haydée (jouée par la franco-roumaine Annamaria Vartololomei dans le film) et Albert de Morcerf ce qui arrivait en fait à Valentine de Villefort et Maximilien Morrel qui sont tous les deux retirés (et toute l'histoire de l'épouse de Villefort aussi). 

Dans le livre, Haydée est amoureuse de Monte-Cristo, pas du tout d'Albert et c'est sans doute un des changements majeurs du film qui semble avoir craint cette happy end. Et Monte-Cristo ne finit donc pas seul, comme dans le film (comme si le film avait voulu mettre un peu de Jean Valjean sur lui, avec Haydée en Cosette et Albert en Marius Pontmercy). 

Cela dit, je suis plutôt d'accord avec l'idée que la relation Haydée-Edmond ne marche plus bien pour nous en raison de son statut de fille adoptive. C'est assez difficile à dépasser. 

Il y a 6 ans, j'avais déjà parlé d'Edmond Dantès. Mais à l'époque, je ne connaissais pas le délire absurde qui se demande si Pouchkine n'aurait pas pu survivre à son meurtre par d'Anthès en 1838 avant de changer d'identité et de devenir... Alexandre Dumas (alors qu'on a tant de données sur ce Dumas avant 1838). Sans doute une sorte de blague russe, en fait. 

Si vous voulez comparer entre elles les différentes adaptations du Comte de Monte Cristo, il y a ce très utile site : 1 les films de 1918 à 1959, 2 les films de 1960 à 2002, et une amusante synthèse de tous. Il dit que la version de 1979 est la plus fidèle de toutes (à part l'ajout obligatoire d'une scène de duel d'escrime) mais que hélas Jacques Weber est trop froid en Dantès et que Haydée n'a aucune "chimie" avec lui. La version Disney de 2002 est, elle, allée jusqu'à faire d'Albert le vrai fils d'Edmond Dantès et non de Fernand (!!!). 

samedi 30 septembre 2023

Le début d'El Criticón

Vers 1650, le père Baltasar Gracián, SJ, fit paraître son roman allégorique El Criticón. qui est un vaste "roman initiatique" suivant deux personnages opposés, l'Homme social déçu de tout et l'Homme de la Nature plein d'étonnement, le sage désabusé et l'élève. En complément de notre métaphorologie du naufragé et de l'enfant-trouvé, le roman commence avec ces deux thèmes à la fois qui correspondent aux deux protagonistes. Le naufragé est l'homme élevé en société mais qui est dépouillé de toute sa société (la robinsonnade est une sorte d'ἐποχή anthropologique) et l'enfant trouvé est la figure symétrique, l'homme de la nature qui doit se plonger dans la société et nous permet de nous défamiliariser de nos habitudes sociales. Toute cette épopée pseudo-picaresque, la "satire ménipée" néo-stoïcienne repose sur ces antithèses de ces deux parties de la conscience entre la résignation de l'entendement et l'espérance de la volonté.  

Le livre est divisé en Quatre saisons : l le printemps de l'enfance, 2 l'été de la jeunesse, 3 l'automne de l'âge viril et 4 l'hiver de la vieillesse. Chaque partie d'El Criticón est divisée en XIII "Crises" à la place de chapitres. Je ne résume ici que les 6 premières "Crises" de la première partie. 

I L'île (Crises 1-3)


Dès le début, le personnage de Critilo ("Celui qui juge") se retrouve naufragé sur l'île de Sainte Hélène dans le sud de l'Océan Atlantique. L'île de 120 km2 (à peu près la même taille que Jersey) est à environ 2000 km de l'Angola (à l'époque de Gracián, elle est déjà perdue pour les Portugais et est convoitée par les Néerlandais et les Britanniques). Critilo rencontre sur l'île un jeune Européen abandonné qui ne sait parler aucune langue humaine et qui pourtant sait déjà bien penser. Il est l'enfant de la nature comme Critilo est le fils de la société. Il le nomme "Andrenio" (l'Homme) et lui apprend le langage qui va achever de faire de lui un être humain. 

Andrenio raconte avoir grandi enfermé dans une montagne de l'île en étant nourri par une bête qu'il avait prise pour sa mère. Mais après qu'un séisme l'eut délivré du ventre de cette grotte, il prit conscience qu'il n'était pas identique à ces animaux et commença à se poser la question de son identité. Il en déduisit qu'il devait y avoir un divin Artificier qui soit créateur aussi distinct de lui qu'il l'était de la bête. 

Critilo admire alors la capacité d'admiration d'Andrenio. Etant comme un Premier Homme, il n'est pas aussi blasé que nous et s'étonne encore de toutes les réalités, redescendant de la contemplation du Soleil à toute la diversité de la nature et aux conflits internes dans nos passions (en l'homme "tout est guerre").

II Embarqués (Crise 4)

Quand les navires apparaissent près de l'île, Critilo est déçu de retrouver la compagnie des humains et il explique toute sa misanthropie à Andrenio. Il raconte en une version nouvelle du Mythe de Prométhée que le divin Artificier a fait l'Homme si dépouillé, avec peu d'armes naturelles en dehors de son ingéniosité et de son Langage parce qu'Il savait que les Hommes sont si méchants qu'ils se seraient détruits s'ils avaient eu les mêmes capacités physiques que les bêtes. Notre vulnérabilité est faite pour nous protéger de nos propres vices.  

Critilo enseigne plusieurs langues et différentes connaissances à Andrenio sur le bateau. 

Il lui raconte alors son histoire avant son naufrage. Il était né dans une famille riche de négociants, sur un navire pendant une tempête alors qu'ils allaient dans les Indes Orientales à Goa (qui appartient au Portugal depuis le début du XVIe siècle, on est sous Philippe II et le Portugal était uni à l'Espagne jusqu'en 1640). Grandissant dans la colonie, Critilo fut (comme Sinbad le Marin ?) un enfant trop gâté, joueur et mal élevé. 

Il tomba amoureux de la belle Felisinda mais les parents de Critilo s'opposaient à cette union. Il dut attendre la mort de ses parents pour pouvoir demander sa main. C'était trop tard car les parents de Felisinda l'avait fiancée à un neveu du Vice-Roi des Indes. Critilo le tua alors en duel. Emprisonné, il perdit toute sa fortune et tous ses amis et était donc déjà dépouillé de tout bien avant le naufrage, par les tempêtes de la vie. Les parents de Felisinda décidèrent de quitter les Indes. Dans sa geôle, Critilo changea complètement de vie et devint un philosophe en étudiant Platon et les Stoïciens. "Con esto pasaba con alivio y aun con gusto aquella sepultura de vivos, laberinto de mi libertad."

Libéré (peut-être grâce à l'intervention lointaine de Felisinda ?), Critilo devait repartir des Indes vers l'Europe et il s'embarqua. Il crut pouvoir lier amitié avec le capitaine du navire mais il ignorait que ce navigateur voulait en réalité servir la vengeance du Vice-Roi. Quand ils furent en pleine mer, le capitaine le jeta à la mer. L'équipage, qui ignorait la trahison, eut le temps de lui jeter une planche de salut et c'est ainsi que Critilo se retrouva sur l'île de Sainte Hélène. 

IV L'arrivée dans le Monde (Crises 5-6)

L'auteur (qui semble bien plus proche du pessimisme de Critilo que de l'innocence d'Andrenio) explique que si nous avions tous assez de savoir avant que de naître, aucun de nous ne l'accepterait jamais (on comprend que cela ait été un des livres favoris de Schopenhauer). Et Andrenio sert donc d'un Adam qui aurait l'intelligence avant l'expérience, de l'esprit avant même que d'avoir vraiment vécu dans le monde. Mais c'est là sa chance aussi d'avoir une raison si peu dépravée par le monde social. L'ironie pessimiste du texte vient de cette naïveté du point de vue d'Andrenio, bien plus approfondie que celle de Candide un siècle plus tard. 

Celui-ci (qui a un fort désir de se trouver une mère, comme Critilo est devenu son père adoptif) admire la gentillesse et la tendresse touchante de "mères" (bergères) envers l'armée de leurs "enfants" avant de découvrir qu'elles les mènent en fait à l'abattoir. La plupart des expériences sont alors de ce type, des illusions et des déceptions dans une ambiance onirique où on ne sait ce qui vient des erreurs d'interprétation d'Andrenio et d'une possibilité de fantastique. Une autre femme, plus belle que la première, vient sauver une partie des agneaux et les emmène hors de leur massacre vers un refuge. Critilo explique que ce n'était là qu'une scène allégorique et que la première bergère séductrice et trompeuse était l'Appétit, la tentation de Nos Penchants Sensibles et que la seconde femme était La Raison, qui n'arrive toujours qu'en second et doit donc lutter d'autant plus contre le commencement trompeur. 

Critilo montre alors le Carrefour de Mercure et reprend le mythe de Prodicos. Il fait l'éloge du Juste Milieu contre les voies des différents vices. Dédale a su éviter à la fois l'excès du Soleil et le défaut de la noyade. 



Ils rencontrent le centaure Chiron qui enseigne une sagesse cynique et dit qu'il n'a jamais rencontré de vrais êtres humains mais que des humains sujets à leurs appétits bestiaux. Il leur explique que ce monde serait parfait mais que les humains l'ont inversé en une "nef des fous" comme celle peinte par Bosch. Les tyrans sont adorés et les sages sont ridiculisés. 

Pues advertid, dijo Quirón, que éste es un error muy común, una desesperación transcendental, necedad de cada día y mucho más de nuestros tiempos.

La suite du "roman" est une quête pour retrouver Felisinda (Le Bonheur), qui serait l'aimée de Critilo mais aussi une mère pour Andrenio et qui se trouverait sur l'Île d'Immortalité. 

lundi 8 juin 2020

So Long Solo


Mellon a voulu essayer un Livre Dont Vous Êtes le Héros et, me hâtant qu'il en ait lu avant l'adolescence où il sera tombé fatalement dans les jeux vidéo et ne m'adressera plus la parole, je lui ai donc acheté le premier volume de Lone Wolf de Joe Dever & Gary Chalk, comme c'est souvent considéré comme le meilleur LDVELH, grâce à l'univers et la personnalisation du héros.

Oui, je sais qu'il est gratuit sur téléphone portable mais l'idée était qu'il ait envie de ne pas lire sur écran. Et je connaissais pendant mes études un mathématicien rôludiste (pseudo Skarn, si je me souviens bien du forum) qui ne jurait que sur cet univers comme son monde imaginaire idéal.

Le Seigneur Kai de Mellon s'est fait tuer deux fois sans combat par un choix du bouquin, il a triché pour lire la fin tout de suite et ne semble pas vraiment avoir envie de recommencer ni de continuer les douzaines de volumes suivants. Moi qui espérais que cela le ferait parler d'autre chose que de Henri Potier...

Je ne lui jette pas la pierre. Même dans mon adolescence où je lisais n'importe quel jeu de rôle, je n'ai jamais pu accrocher aux LDVELH (ce qui ne m'a pas empêché d'en essayer plusieurs). Mais cela restera toujours un mystère que cela ait pu tant marcher dans les années 1980. Les autres lecteurs avaient beaucoup plus de patience pour relire plusieurs fois le même début sans s'irriter d'être bloqués.

Ah, un truc amusant dans la traduction : le texte demande dès le début de jeter un dé pour savoir si on a une arme comme une Sword ou une Broadsword. Le texte français traduit les deux en "épée"... Epée large n'existe pas ? 

Add. 
 Comment Gallimard a-t-il pu ne pas reprendre la couverture originale britannique par le co-auteur Gary Chalk, que je trouve tellement plus évocatrice que celle en VF par Peter A. Jones (ok, l'édition US est nulle aussi et la seconde édition espagnole est très bien).

 


Sur ce site Planète LDVELH, on voit pas mal d'errata de la VF.
Et Gallimard a viré la jolie carte couleurs de Sommerlund pour la mettre en Noir & Blanc (même dans la réédition récente).
Cette réédition (qui a certes quelques notes en plus sur l'univers de Magnamund par un fan français du Grimoire) n'a hélas pas tenu compte de l'édition Collector chez Mongoose de 2010 où Joe Dever a ajouté un prequel sur la chute du Monastère Kai et le passé de Loup Solitaire.

jeudi 15 septembre 2016

Transparence


C'est une série d'avaries diverses à la maison. L'ordi de ma compagne ne fonctionne plus et nous attendons un peu avant de le remplacer. Je lui ai donc passé le mien, ce qui explique que je ne blogue plus. Je peux "liker" sur des médias sociaux ou mettre des liens sur Twitter mais cela devient plus difficile de poster plus longuement. Même ce dernier ordi devient d'ailleurs poussif et son problème de radiateur fait qu'il s'arrête tout seul au bout de deux heures.

L'été a été morose et j'ai l'impression d'avoir moins de curiosité intellectuelle que par le passé, ce qui m'afflige. Je me rends compte que je croyais qu'on pourrait mieux cultiver une "ambition" intellectuelle (en supposant que le terme ait un sens) sans vraie ambition sociale (ce qui serait sans doute la définition de la sagesse) mais que le risque est de perdre un peu les deux en même temps sans une exigence intérieure de continuer à lire sans aucun contexte académique ou sans une pression extérieure. La stratégie de l'ambition sociale dont on se moque souvent avait donc de bons arguments pour elle comme "moteur", nourrir la libido sciendi grâce à des motivations plus mesquines comme l'amour-propre (libido dominandi).

Depuis une douzaine d'années, je commence beaucoup de livres mais il est rare que j'en finisse. Cet été, cela devenait même insignifiant, en dehors de ceux que je lis à voix haute pour Mellon. Il commence hélas à devenir plus sélectif et ne permet plus que je lui lise n'importe quoi : il a refusé que je continue Swift ou Kipling, sans doute parce qu'il y a moins d'images que dans Tintin et Picsou Géant. C'était la première fois que je lisais du Disney depuis 20 ans et le ton a vraiment changé : on voit tout de suite que la rédaction est composée de Geeks qui écrivent comme s'ils étaient les éditeurs scientifiques de Carl Barks dans la Pléiade. Ils donnent les sources originales, les dates, les références alors qu'auparavant, tout était anonyme et la traduction française ne précisait même pas si cela venait de l'italien ou d'une autre langue. Saviez-vous qu'un numéro récent (Super Picsou Géant n°194, juin 2016) avait une histoire visant clairement Donald Trump (nommé Ronald Plump) ? Cela n'est paru au départ que dans l'édition danoise (suivie par les autres éditions européennes) mais le scénariste est Michael Gilbert.

J'ai aussi lu plusieurs épisodes du cycle du Magicien d'Oz de L. Frank Baum (notamment dans l'adaptation faite par Eric Shanower, l'auteur d'Age of Bronze). J'étais resté longtemps sur un préjugé (peut-être aussi à cause de ma haine contre le genre du Western) contre Baum en tenant compte de son article demandant un génocide des Indiens mais Baum était un personnage complexe, sans doute très féministe pour son époque par exemple (le livre est dédié à son épouse, une suffragette et il est clair que c'est un des thèmes du cycle, il y a même une Révolte des femmes qui exigent de reprendre le pouvoir à Oz). J'avais cru que la réputation du cycle d'être si apprécié par la communauté gay ne venait que d'une tradition historique extrinsèque ou accidentelle (que certains Gays auraient aimé le film de 1939 et qu'ensuite l'habitude aurait pris de parler de Friends of Dorothy comme euphémisme pour les homosexuels en général par une simple tradition contingente). Mais le second volume du roman a ce qui doit être la première héroïne transsexuelle de la littérature enfantine (en 1904) et le lien n'est sans doute pas si extrinsèque qu'on pourrait le penser.

La critique qu'on fait souvent contre Oz est que c'est plus mièvre ou puéril qu'Alice (les jeux de mots n'y sont certes pas aussi fins) ou même que Peter Pan (mais moins lourd moralement que Narnia). Mais même sans avoir lu le film de 1939 (que je connais par osmose, comme tout le monde), je comprends mieux la fascination que le livre a suscité. Il se peut que ce soit d'ailleurs le premier livre de fantasy à avoir incorporé une carte du pays imaginaire, avant Eddison ou Tolkien. C'est parfois très "édulcoré" et enfantin comme du Enyd Blyton (cycles de Wishing Chair, Noddy et de Faraway Tree, qui doivent être très inspirés par Baum près de quatre décennies après) mais Oz peut aussi avoir des niveaux assez sombres : un roi se suicide après avoir vendu ses enfants pour obtenir une plus longue vie, le Bucheron de Fer Blanc devient un cyborg deshumanisé parce que sa hache enchantée l'a mutilé. C'est aussi très païen : les Déesses de la Fécondité règnent clairement sur Oz (le Magicien Oscar Zoroastre est un charlatan et un usurpateur face à la Reine légitime Ozma et les diverses "Sorcières" des 4 points cardinaux - on peut même se demander si les hommes peuvent vraiment y avoir des pouvoirs magiques authentiques) et il y a des listes de divers génies élémentaires qu'on croiraient sortis de Glorantha (surtout dans les Aventures du Père Noël, dont il existe une jolie adaptation en comics par le brillant Mike Ploog). Oz a une dimension clairement plus américaine que les classiques britanniques. On y fait souvent l'éloge des ingénieurs, inventeurs capables de rivaliser avec la magie (le génie du soi-disant "Magicien" est qu'il n'en est justement pas un mais seulement un héros steampunk). Et il y a une certaine "ouverture d'esprit" dans le cycle qui n'est pas du tout victorienne (l'Epouvantail dit quelque chose comme : "Vous dites que je suis inhabituel ? Mais tout est inhabituel tant qu'on n'y est pas habitué !").

Il y a déjà de nombreux jeux de rôle sur Oz comme c'est dans le domaine public, par exemple : Oz: Dark & Terrible (vision "déconstructionniste", 2010), Adventures in Oz (disponible en "payez-ce-que-vous-voulez"), Battle for Oz (une campagne clef en main pour Savage World) et l'inachevé Heroes of Oz (qui utilise le système de Fudge).

lundi 13 mai 2013

Lovecraft & le Mythe Ouvert



Un argument intéressant (via) de Jess Nevins (le célèbre annotateur érudit de League of Extraordinary Gentlemen) : H.P. Lovecraft dans les années 1920-1930 n'est pas seulement avec le "Mythe" un auteur d'horreur "sécularisée" athée où les formes de vie d'un univers amoral remplacent les anciennes craintes théologiques, il est aussi le premier auteur de fantasy/horreur/science-fiction à rendre son univers "ouvert" aux fans et aux lecteurs (lui-même va d'ailleurs cannibaliser des oeuvres antérieures comme Robert W. Chambers).


Lovecraft was the first author to create an open-source fictional universe. The crossover, the meeting between two or more characters from discrete texts, is nearly as old as human culture, beginning with the Greeks if not the Sumerians. The idea of a fictional universe open to any creator who wants to take part in it is considerably newer. French authors like Verne and Balzac had created the idea of a single universe linked through multiple texts, and following them, the dime novels and story papers of the late nineteenth and early twentieth centuries had established the idea of ongoing fictional universes, but those universes were limited to magazines published by the original stories’ publishers. It was Lovecraft who first created a fictional universe that anyone was welcome to take part in. Both during his lifetime and immediately afterward, other authors made use of Lovecraft’s ideas and creations in their own stories and novels. Lovecraft’s generosity with his own creations ultimately gave them a longevity that other, better writers’ ideas and characters did not have.

L'idée est donc que Lovecraft n'a pas seulement été "pillé", il était déjà presque postérieur à l'idée moderne de propriété intellectuelle et favorisait lui-même la FanFiction. Il y a un lien essentiel entre la naissance de la science-fiction et la culture des Fans qui apparaît avec le Courrier des Lecteurs et les premières Conventions au début du XXe siècle. Le Roman gothique de la fin XVIIIe était une mode mais n'avait pas encore un fandom. La Fantasy moderne est aussi un medium collaboratif (malgré toutes les résistances compréhensibles à perdre le contrôle de son oeuvre, qu'on trouve par exemple récemment chez McCaffrey ou chez GRR Martin).

Même un futur auteur professionnel comme Fritz Leiber, quand il créa d'abord les aventures de Fafhrd et Gray Mouser, réutilisait le Cthulhu Mythos dans ses histoires, mais il raconte (si je me souviens bien) que Lovecraft lui dit que ses histoires seraient meilleures en étant un peu moins dérivatives, ce qui fait que Leiber retira les références. On comprend que Leiber, qui avait voulu mixer du Azathoth avec son Nehwon, fut un des rares auteurs classiques, avec Michael Moorcock, à soutenir ensuite la naissance du jeu de rôle. La présence du Mythos (avec les dieux de Leiber, ceux de Howard [Correction : Non, pas ceux de Howard] et ceux de Moorcock) dans la première édition du Deities & Demi-Gods était dans cette idée assez normale : c'était avant que TSR ne tente de retransformer ses créations en "propriété intellectuelle" à commercialiser.

lundi 27 août 2012

Loisir générationnel (2)

Après avoir étudié le livre à tête reposée [i.e. l'avoir feuilleté deux minutes en librairie], La Théorie de l'Information évoquée l'autre jour qui prétendait avoir "étudié les jeux de rôle" n'a l'air de n'en parler que p. 72-74, pour dire des banalités de manière assez factuelle.

Bellanger n'en donne aucun traitement "fictif" et énumère quelques données qui pourraient vraiment venir d'une entrée Wikipedia (je croyais qu'il plaisantait quand il disait s'en être beaucoup servi). Je ne sais pas comment la fiction pourrait s'emparer de manière intéressante du jeu de rôle dans le récit mais en tout cas, il ne le tente pas. Il se contente de dire que son héros se mit aux jeux de rôle et à D&D puis au Grandeur-Nature.

Il remarque simplement que le JDR n'a pas de fin clairement définie contrairement à la plupart des autres jeux, ce qui me paraît vrai, mais pas particulièrement bouleversant comme c'est un des angles les plus entendus sur ce loisir.

jeudi 23 août 2012

Loisir générationnel


Je ne voulais pas lire de "Roman de la Rentrée Littéraire" (je suis trop paresseux, trop peu curieux et trop jaloux pour cela) mais dans son interview, Aurélien Bellanger, l'auteur de La Théorie de l'Information (et né en 1980), dit que comme il a voulu décrire la génération des Geeks accédant à l'informatique au début des années 80, il a dû se documenter sur le "jeu de rôle" (vu l'époque, cela ne doit pas encore être le jeu en ligne). Il va donc falloir tenter de lire cela, malgré tout le bruit autour.

Mais c'est promis, si j'arrive à le lire, je ne jouerai pas au fan effarouché qui relève un manque de réalisme supposé sur des minuties sans importance, comme l'auteur rappelle que dans le roman - un peu comme dans le jeu - "le vraisemblable supplante le véridique". Et cela ne pourra jamais être aussi violent ou crispant que la scène sur les jeux de rôle dans Les Beaux Gosses.

Pour l'instant, la critique plus agressive de Jérôme Dupuis contre le livre ne m'a pas vraiment convaincu en énumérant quelques lignes avec des noms techniques - vous vous rendez compte, un narrateur informaticien ose donner des listes de logiciels, quelle faute de goût ! En revanche, il paraît assez "vraisemblable" que les individus (dé)formés par la philosophie manquent souvent (par sens de l'abstraction) l'épaisseur d'individus singuliers qui est nécessaire dans la littérature.

vendredi 30 septembre 2011

Système démographique en Inde et Indonésie



Mon déterministe démographique favori (même si sa Grande Théorie Universelle paraît parfois peu "falsifiable") fait en ce moment la promo du premier volume de sa synthèse sur l'origine des systèmes familiaux et leur histoire (il est même passé au journal de France 2, ce qui doit être assez rare pour un épais livre de sciences humaines).

Il parle un peu de quelques pays d'Asie du Sud :

Par exemple, en observant aux deux extrémités de l'Inde de petites communautés attachées à la polyandrie (une femme mariée à plusieurs hommes), j'en déduis que ce système pour le moins atypique a été autrefois répandu sur une grande partie de l'Inde avant d'être refoulé à la périphérie.

Il faut que je lise le livre d'Emmanuel Todd pour trouver l'autre extrémité car il y en a surtout au sud, comme les Todas (Dravidiens d'un plateau du pays tamoul) et juste à côté dans le Kérala. Il parle aussi de Sri Lanka mais pense peut-être aux Nas du Tibet ?

L'idée d'une polyandrie indienne archaïque joue un rôle important dans le Mahābhārata où la même princesse Draupadi épouse les 5 frères Pāṇḍavaḥ simultanément.

Todd semble avoir dans des extraits quelques passages presque bachofeniens sur des structures archaïques plus féminines et il attribue même les facteurs de blocage des communautés du Moyen-Orient à un développement du patriarcat.

La Chine est actuellement en phase de rattrapage, mais je doute qu'elle aille au-delà, car elle est trop handicapée par ses structures familiales et le statut accordé aux femmes.

[...] La famille nucléaire est propice à l'épanouissement des facultés individuelles, hors de toute contrainte sociale. L'Angleterre hier, les Etats-Unis aujourd'hui, en sont un bon exemple. Peut-être demain… l'Indonésie, qui a également une structure familiale de type nucléaire, avec une relative égalité entre les hommes et les femmes et donc, si étonnant que cela paraisse, de bonnes prédispositions à l'innovation.

Todd aime bien jouer des prophéties paradoxales après sa thèse que l'Europe pouvait redevenir importante (L'Invention de l'Europe, 1990, et Après l'Empire, 2002), annoncer un essor de la famille nucléaire égalitaire indonésienne paraît plus original (il compare aussi le système anglais avec les Philippines).

Un problème de son "déterminisme" est que l'Ethiopie aussi a des groupes à famille nucléaire égalitaire, je crois. Mais il aura peut-être d'autres facteurs ad hoc dans le second volume sur l'Afrique pour expliquer que l'Ethiopie ne soit pas une exception démocratique (son premier volume n'est consacré qu'à l'Eurasie). Et comme il abandonne le structuralisme de son cousin Claude Lévi-Strauss pour une forme de diffusionnisme historique, il pourra toujours introduire de la contingence dans son système.

Add.

Après avoir acheté le livre L'origine des systèmes familiaux, volume 1 d'Emmanuel Todd, premier problème : il manque 50 pages dans mon édition (p. 241-288, les p. 289-336 sont imprimées deux fois). Cela tombe hélas justement à travers le chapitre sur l'Inde ! Bravo, Gallimard ! Le livre fait certes 750 pages mais il est quand même amputé de 6%.

Les tribus indiennes dont parle Emmanuel Todd qui auraient conservé des systèmes familiaux les plus "archaïques" (familles "nucléaires" et "bilocales") sont notamment les Kadar (dans le classement de Todd, NctB : famille nucléaire à co-résidence temporaire Bilocale), les Cinghalais (NiB : famille nucléaire intégrée bilocale) et les Andamans (NpxB : famille nucléaire avec proximité bilocale). Cf. Chapitre V et la carte des marges p. 212.

jeudi 29 septembre 2011

Quo innumerabiles libros et bibliothecas, quarum dominus uix tota uita indices perlegit?



  • 12 photos de bibliothèque.

    Il est intéressant que l'entrepreneur Jay Walker (qui veut se créer une image d'homme à idées) cherche à fabriquer cette bibliothèque escherienne personnelle qui imite un cabinet de curiosités d'un souverain moderne.

  • Le Smithsonian donne une liste de dix livres perdus. Ceux que je regrette le plus sont les dialogues d'Aristote, l'autobiographie d'Auguste, le livre de Claude sur les Etrusques et celui sur les Carthaginois. Wikipedia a une liste plus vaste de titres qu'on connaît.

  • vendredi 23 septembre 2011

    Peut mieux faire



    Ce n'est pas une évaluation du texte mais le sujet d'une recension par Florian Cova d'un livre collectif édité par Sandra Laugier sur le "Perfectionnisme moral".

    Cova a toujours du talent pour dénicher les problèmes d'analyse (la théodicée de Paul Clavier* se trouvait assez bien discréditée, et je ne parle même pas d'autres recensions comme le démontage si réussi de Jean-Luc Marion) mais ici, le plus réjouissant est que la critique du livre pose un problème sur le concept même de "Perfectionnisme moral" qu'on voudrait nous "vendre". Comme tous les Analytiques, il divise pour désintégrer, distingue une version faible (qui risque d'être triviale) et une version forte (qui risque d'être soit insuffisante soit peu plausible).**

    Il y a aussi une vertu étonnante pour un chercheur français (certes exilé à Genève pour un post-doctorat) à avoir ainsi brûlé des idoles institutionnelles aussi redoutables de l'ENS à l'Université. J'imagine que nos éditeurs philosophes, si fervents admirateurs des vertus intellectuelles de l'esprit critique, admireront l'accomplissement de soi et l'intégrité qu'exigent de tels textes sans pseudonymes. Il fut une époque où on aurait dû fuir aux Pays-Bas pour moins.

    * J'ai de l'amitié pour P. Clavier mais je crains qu'il n'ait été corrompu par la clique de Swinburne ou des Plantingiens dans leur dédain face au naturalisme.

    ** Une qualité de certains naturalistes issus de Stephen Stich est qu'ils tournent le dos à la modération bonhomme issue de la rhétorique conservatrice de Hume (même quand Hume est au sommet du paradoxe, il fait croire qu'il suit le sens commun). Quand ils distinguent une version "faible" et une version "forte", c'est souvent pour défendre la version ultra-forte-extrême, notamment parce que c'est la plus rentable en "impact".

    vendredi 8 juillet 2011

    La lecture comme technique du corps

    Je parlais l'an dernier des théories sur l'histoire des techniques de lecture (et sur l'interprétation du passage où Augustin semble surpris qu'Ambroise puisse lire silencieusement) et John Holbo commente de nouveaux livres sur l'histoire de l'écriture comme graphie et sur le rôle que la ponctuation, et notamment de l'Espace blanc entre les mots, a pu jouer dans notre manière même d'écrire. L'espaceauraitnotammentfacilitélalectureparlesyeuxquidevenaitmoinsdépendantedeschuchotementsdenoslèvrespourséparerlessons.

    lundi 4 juillet 2011

    Quelques étapes sur le Space Opera


  • Priorités

    Comme beaucoup de fans "occasionnels" et paresseux, je suis plus amateur de fantasy que de science-fiction, mais j'essaye en ce moment de me remettre un peu plus sérieusement à l'histoire de la "fiction scientifique" parce que les clones de Tolkien commencent à me lasser. J'avais commencé à réunir une ébauche de chronologie de mondes de Fantasy comme Lord Dunsany, H.P. Lovecraft, Eric Rücker Eddison, Abraham Merritt, Robert E. Howard, et je commence à regarder un peu les équivalents pour la science-fiction.

    La science-fiction est une (sous-)littérature d'idées. Les amateurs sont plus attachés à l'originalité des idées et de leur traitement narratif qu'à d'autres questions formelles. C'est pourquoi les personnages sont si souvent unidimensionnels. C'est pourquoi un écrivain comme Heinlein qui a inventé tant de concepts devenus des clichés n'a même pas besoin d'être léger, ou qu'Asimov, si ingénieux, n'a pas besoin d'écrire bien.

    Il y a déjà par exemple cette grande chronologie de la science-fiction. Cet
    autre site sur la technologie donne la liste des "premières inventions techniques" dans l'histoire de la SF.

    Je vais seulement me concentrer sur un seul sous-genre de la science-fiction, le Space Opera des origines victoriennes aux années 30.

    Le terme d'Opéra Spatial avait été formé de manière péjorative par Wilson Tucker, qui voulait se moquer en 1941 de western mélodramatique hors de notre planète. L'astronomie ne servait que de prétexte pour de l'aventure échevelée avec des fusées, des lasers et des monstres. Mais le terme s'est ensuite élargi à tout récit (généralement moyennement "scientifique") fondé sur l'exploration spatiale, avec les conventions et tropes fondées dans l'Âge d'Or des années 1930-1940. Le terme a perdu une partie de ses connotations négatives depuis le "Nouveau Space Opera" de la fin du XXe siècle (Stephen Baxter, Gregory Benford, David Brin, Greg Egan, Peter F. Hamilton, Alastair Reynolds, Dan Simmons, etc.) qui joue sur ces conventions anciennes des grands Empires interplanétaires mais en prétendant y injecter une science ou des préoccupations plus "contemporaines".

  • L'Invention de l'épopée martiale spatiale : Garrett Serviss (1898)

    Le vrai premier Space Opera n'est pas vraiment La Guerre des Mondes de Herbert George Wells (1866-1946) en 1898. Certes, c'est le livre qui crée le cliché de l'Invasion extra-terrestre et du premier "rayon thermique", en anticipation des Lasers (inventés en réalité seulement en 1958). H.G. Wells a eu l'idée géniale d'inverser l'exploration coloniale (ce sont les Marsiens qui sont plus développés que nous et ils viennent triompher de nous comme nous avons triomphé des peuples moins technologiques sur notre monde). Les romans verniens sont d'habitude l'exploration de l'espace et là c'est l'Angleterre qui est assaillie et colonisée mais les Britanniques n'ont que peu de moyens pour résister (à part quelques scènes de batailles) ou pour contre-attaquer puisque les Marsiens sont finalement vaincus par l'infiniment petit, par le choc immunitaire de nos bactéries. Les Marsiens, au cerveau si développé, étaient de toute évidence en retard sur Robert Koch et Louis Pasteur dans ce domaine. La parabole darwinienne est que leur évolution intellectuelle et scientifique a trop négligé leur propre corps dans la compétition des deux espèces (thème qu'on trouvait déjà dans The Time Machine en 1895 avec la dégénérescence de l'Humanité en une spéciation sociale).

    La même année 1898, aux Etats-Unis, un astronome et célèbre vulgarisateur scientifique Garrett Serviss (1851–1929) va franchir un pas supplémentaire en écrivant une suite non-autorisée à la Guerre des Mondes : Edison's Conquest of Mars (en feuilleton dans le Boston Post). Serviss semble avoir été déçu par la conclusion si ironique de Wells, où les Humains n'avaient gagné que par un accident biologique.

    Dans Edison's Conquest of Mars, les Terriens se disent que les Martiens vont finir par revenir (E.E. Barnard observe leurs activités depuis son téléscope de Yerkes) et cela conduit à une unité mondiale de toute l'Humanité autour de Washington, DC. Ils décident une contre-invasion "préventive", menée par des scientifiques réels, dont surtout l'inventeur américain Thomas Edison (1847-1931), les physiciens Wilhelm Röntgen (qui venait de découvrir les Rayons X trois ans avant) et Lord Kelvin (ce qui est ironique comme le physicien britannique avait déclaré en 1896 qu'il n'y aurait jamais de vol d'aéronefs plus lourds que l'air...).

    Garrett Serviss dit aussi être membre de l'équipage et décrire les événements comme un article de journalisme. L'expédition punitive viendra sur une flotte de Vaisseaux. Edison invente les premiers scaphandres et la flotte terrienne passe par la Lune et part massacrer les Martiens, qui ressemblent à des Géants macrocéphales (mais leurs femelles sont, comme par hasard, plus proches de nos proportions).


    Le Vaisseau ("flying Ship of Space") inventé par Edison n'est pas une fusée envoyée par un tir de canon comme chez Verne ou Wells. Les Navires de l'Espace fonctionnent avec des "particules électrisées qui repoussent la gravité" (Percy Greg l'avait déjà utilisée dans son Across the Zodiac en 1880 et H.G. Wells en 1901 utilisera aussi l'anti-gravité). Edison invente aussi la première arme appelé un "Désintégrateur" (qui brouille la vibration des objets matériels), qui va devenir omniprésent dans la SF ensuite.

    Une des scènes du roman voit Thomas Edison se demander (ce que TVTropes appelle "suspendre l'abat-jour" pourquoi les Martiens, qui semblaient plus développés technologiquement, n'ont pas pu découvrir son anti-gravité et son Désintégrateur, plus puissants que leurs missiles et leur Rayons Thermiques.

    Les Terriens réussissent à apprendre la langue martienne grâce à des prisonniers et trouvent une esclave humaine d'origine d'Inde du Nord, car les Martiens ont déjà visité la Terre dans le passé (ce qui contredirait le roman de Wells où les Martiens ne connaissaient la Terre que par leur télescope). Les Terriens font fondre les Canaux de Mars et noient la civilisation martienne dans un Génocide de masse. Ils sont fous de joie en trouvant aussi de riches minerais, dont un astéroïde en or et un des membres de l'expédition épouse la belle captive des Martiens.

    Le roman de Garrett Serviss (en dehors de son didactisme vernien) a une idéologie très distincte de celle de Wells. Wells peut être un socialiste utopique mais il n'a pas de rapport si naïf à la technique. Serviss idéalise complètement le super-ingénieur Edison en symbole de l'Inventivité yankee. Alors que le roman de Wells ironisait sur le fait que l'Empire britannique pourrait être traité comme il avait dominé ses sujets coloniaux, le roman américain met le savoir-faire américain comme une justification de la supériorité de l'Humanité. Le racisme sous-jacent précise même que l'esclave humaine est de "la race aryenne" (la SF de l'époque est marquée par The Coming Race de 1871). Mais certaines scènes échappent au thème à la mode du Péril Jaune de l'ignoble Matthew Shiel la même année 1898. Chez Serviss, la Chine, le Japon ou le Siam soutiennent l'expédition, même si l'Amérique est le vrai centre.

  • L'Impérialisme et le Frisson devant la Technique avant la Grande Guerre

    Il y a de nombreux romans qui anticipent la Grande Guerre avec des armes technologiques avancées (comme l'apocalyptique War in the Air de H.G. Wells en 1907 où la Guerre aérienne destructrice entre les Anglo-Américains et les Germano-Japonais a ravagé la planète). Mais ces récits de Guerre Future restent le plus souvent sur Terre.

    L'Américain Edgar Rice Burroughs (1875 – 1950) a inventé le genre de la "Romance Planétaire" (ou "Epée & Planète") avec son Cycle de Mars (Barsoom, en Martien) en 1912, la même année où il crée Tarzan. Juste après la Guerre de Sécession, un vétéran de l'armée esclavagiste, John Carter, se retrouve sur Mars dans un monde antique où il est un surhomme à cause de la différence de gravité (cette différence était déjà signalée par Serviss dans Edison's Conquest of Mars mais ne servait qu'à donner des scènes de sauts gigantesques de Lord Kelvin). Mars est une sorte de Terra Incognita rêvée, une autre Frontière avec des hommes verts ou rouges, mais où le héros sudiste en 1866 est un conquérant aristocratique (tout comme le Lord anglais Tarzan est un Lord naturel, malgré tout le retour à la nature de la thériotrophie). La conquête de la Frontière extra-planétaire va vivre plus longtemps que celle sur les Indiens d'Amérique.

    Mais si Mars est à la mode à cette époque, il y a déjà des récits qui vont bien plus loin, et même au-delà du Système solaire.

    Le Britannique Robert William Cole publie en 1900 The Struggle for Empire: A Story of the Year 2236. Au XXe siècle, l'Empire britannique, allié aux USA et à l'Empire allemand, ont finalement vaincu leurs ennemis (tous les autres Empires, français, turcs, russes) et ont fondé l'Empire anglo-saxon (le thème "raciste" de l'unité nordique germano-britannique). Ils ont colonisé le système solaire et vont se retrouver au XXIIIe siècle face à un autre Empire extra-terrestre de Kairet venant de Sirius (8,6 années-lumière, ce sont des Humanoïdes indiscernables des Terriens). Après une bataille spatiale qui a lieu de Neptune à la Terre (où Londres est bombardée), l'Empire anglo-saxon finit par l'emporter. La fable impérialiste porte vraisemblablement sur la Guerre des Boers qui est en cours cette année-là et sur la Crise de Fachoda qui avait eu lieu en 1898.

    Quelques années après, le dépassement de notre système solaire est acquis, comme l'indique un roman allemand. Dans Wunderwelten (1911) de Friedrich Wilhelm Mader (1866-1945), les aventuriers menés par Lord Flitmore sont emportés par une comèt (comme Hector Servadac sur son astéroïde "Gallia") jusqu'à Alpha du Centaure (Proxima n'est découverte qu'en 1915). Cela doit aussi être un des premiers vols plus rapides que la lumière car Mader ignore les distances. Mais on est loin du Space Opera martial, comme l'expédition de Lord Flitmore réussit toujours à négocier avec les extra-terrestres intelligents qu'elle rencontre. Cela en fait une mission scientifique plutôt pacifique, à l'opposé de l'Impérialisme vengeur de Garrett Serviss ou de Robert Cole (bien que les Allemands de cette période aient eu aussi du ressentiment sur les conquêtes coloniales).

    En dehors de l'Empire, un autre fondement de Garrett Serviss avait été la technophilie et rien ne représente mieux cela que le luxembourgeois devenu Américain Hugo Gernsback. Gernsback développe à cette époque des revues sur l'électricité et la télégraphie sans fil et il va justement inventer le mot "scientific fiction" pour décrire son enthousiasme. Ses propres textes comme Ralph 124C 41+ (1911) ne sont presque que des catalogues d'inventions futures possibles (télévision, radar, etc.) avec une vague intrigue pour relier ces descriptions de découvertes. La science-fiction partage alors l'ennui des utopies baconiennes. Ironiquement, ce manifeste si rébarbatif de la nouvelle "scientifiction" parle encore de l'Ether à l'époque même où Einstein en 1905 vient de discréditer la notion. Les revues de Gernsback sur l'électricité vont ensuite le conduire à créer après la Guerre mondiale les premières revues consacrées à la science-fiction.

    En passant, et pour sortir un peu du Space Opera, on dit souvent que Nous (1920) de Zamyatine ou Brave New World (1932) de Huxley sont les premières dystopies construites contre un supposé utopisme scientiste de H.G. Wells (c'est un peu plus complexe comme Wells est aussi l'un des créateurs du cliché du Savant Fou, avec le Docteur Moreau). Mais dès avant l'effondrement de la Grande Guerre ou l'expérience totalitaire, le célèbre E.M. Forster écrit la première grande dystopie technophobe, la nouvelle "The Machine Stops" (1909). L'Humanité vit désormais dans des cellules isolées sous la Terre, depuis que la surface est devenue inhabitable. Les Humains, en contact virtuel, sont sous le contrôle de la Machine qui les nourrit mais les asservit au point qu'ils ont même oublié qu'ils l'ont créée et ont fini par l'adorer comme une divinité. Mais les Humains aliénés à la Machine ne la comprennent plus et n'arrivent donc plus à l'entretenir ou à la réparer. Elle commence à cesser de fonctionner et les Humains vont devoir réapprendre à se passer d'elle et à explorer le monde de la Surface. La SF réutilisera souvent ensuite ce thème post-apocalyptique et luddite de l'Ordinateur-Dieu en Moloch que ce soit l'épisode La Pomme (1967) de Star Trek ou Logan's Run (1967).

  • 1928 et la Fin des années Folles

    A l'après-guerre se multiplient des invasions terriennes de Mars au cinéma, dans des films comme Himmelskibet (1918) ou Aelita (1924).

    Au début de l'année 1926, Hugo Gernsback commence Amazing Stories, la première revue de fiction entièrement consacrée à la science-fiction (Weird Tales, créée 3 ans avant, était plutôt sur le fantastique). On peut voir les Couvertures d'Amazing Stories et les premiers numéros ne mentionnent presque que Jules Verne et H.G. Wells en couverture, avec quelques alibis scientifiques de vulgarisation et des docteurs en science ou en médecine. Mais la revue avait surtout un courrier des lecteurs qui forma le premier forum des Fans et ouvrit la voie de l'organisation de la Communauté. Le propre de la SF est cette émulation productive où les fans tentent de devenir auteurs. Ce n'est que 4 ans après, en 1930, que va naître la seconde grande revue de science-fiction et le concurrent le plus prestigieux de Amazing Stories, Astounding Stories (qui existe encore aujourd'hui sous le nom d'Analog).


    Les illustrations d'Amazing Stories ont beaucoup fait, avant les comic books, pour créer les clichés de la science-fiction. Ces Aliens en forme de puces géantes sont effrayants mais pourtant amicaux (vol. 1, n°7, octobre 1926) et ce planétoïde artificiel est déjà l'Etoile de la Mort (vol. 2, n°11, février 1928). J'ai moins de respect pour l'Hergé d'Objectif Lune en regardant l'illustration du scaphandre sur la couverture de mai 1929.

    Si on prend cette année 1928, juste avant la Grande Dépression, on trouve concentrée toute la naissance du Space Opera, avec Skylark et Buck Rogers.

    Le chimiste E.E. "Doc" Smith (1890 – 1965), publie Skylark en feuilleton à partir du numéro Vol. 3, n°5, août 1928 (mais Doc Smith l'avait écrite dès 1916-1920). Le héros Dick Seaton invente un moyen d'explorer l'espace (qui repose sur une formule secrète X qui a besoin de cuivre), mais le riche Marc DuQuesne tente de lui voler son invention. En poursuivant DuQuesne à bord de son vaisseau Skylark (l'Alouette), Seaton arrive sur une autre planète, Osnome dans le Système Vert, et l'équipage sera pris dans une guerre civile contre les Intelligences Désincarnées et les Mardonaliens. Seaton sauve ses alliés les Kondaliens et est nommé "Suzerain" d'Osnome. Doc Smith dit en passant que l'astronef peut aller plus vite que la lumière et que la théorie d'Einstein doit donc être fausse, un des premiers cas de vol FTL conscient. La contrainte narrative doit l'emporter sur la crédibilité scientifique.

    Dans le même numéro d'août 1928, Philip Francis Nowlan (1888-1940) publie Armageddon 2419 A.D. où son héros, Anthony "Buck" Rogers s'endort au XXe siècle (comme le héros de Wells) pour se réveiller au XXVe siècle, où le Terrien venu du passé délivrera la Terre d'invasions d'un peuple appelé les "Hans"... On le voit sur la couverture du numéro avec sa ceinture anti-gravité. Le feuilleton est surtout important parce que dès janvier 1929, il est adapté en comic-strip et qu'on considère Buck Rogers comme la première bd de science-fiction, 5 ans avant Flash Gordon (qui évoque d'ailleurs plus Dick Seaton de Skylark que Buck Rogers).

    Enfin, toujours le même mois d'août 1928, le prolifique auteur de pulps Edmon Hamilton (1904 – 1977) publie à 24 ans en feuilleton dans le magazine rival Weird Tales le début de son roman Crashing Suns, le comble du Space Opera épique puisque des civilisations peuvent y mouvoir des soleils entiers à travers l'Ether. La Patrouille Interstellaire, menée par Jan Tor, qui protège le Système solaire va devoir sauver notre Soleil contre une collision provoquée par des extra-terrestres. Ce genre influencera directement par la suite son ami, l'érudit Jack Williamson (1908-2006), qui publie sa première nouvelle dans Amazing Stories en 1928 et commencera son cycle de la Légion de l'Espace à partir de 1934). Flash Gordon reprendra aussi la même histoire avec la planète Mongo en mouvement à travers l'espace.

    Par coïncidence, André Maurois a aussi publié en 1928 une sorte de Space Opera dans une nouvelle, "La Guerre contre la Lune". Les héros veulent faire croire à un danger d'invasion sélenite pour mieux unifier et pacifier l'Humanité, mais ils découvrent que les Sélénites existent réellement.

  • Les Cycles et les Histoires du Futur


    Un Vélantien, un Rigellien et un "Tellurien" dans la Patrouille galactique

    Les auteurs de science-fiction des années 20 ne semblaient pas vraiment chercher la cohérence. Pr exemple, à partir de 1934, E.E. "Doc" Smith commence une autre série dans Amazing Stories, les Lensmen (où la Patrouille Galactique de plusieurs espèces non-humaines alliées lutte contre les ignobles Eddoriens), et il ne cherche pas à la réconcilier avec sa série précédente Skylark. Par la suite, la série des Lensmen constituera toute l'histoire d'une civilisation galactique.

    Mais à partir de juillet 1931 dans Amazing Stories, Neil Jones (1909 - 1988) imagine un autre cycle où, dans un très lointain futur, le dernier humain, le Professeur Jameson, est retrouvé cryogénisé par une race de cyborgs extra-terrestres, les Zoromes. Ils sauvent son cerveau et le transfèrent dans un corps mécanique, comme le leur. Désormais, le Professeur Jameson le Dernier Humain, va aider ses amis aliens les Zoromes dans toute une série d'aventures à travers les planètes (réunis ensuite dans plusieurs romans). Il est devenu potentiellement immortel dans cette enveloppe mécanique (ce n'est pas encore un téléchargement d'esprit mais simplement une transplantation cérébrale). La profanation du Dr Frankenstein est devenue une promesse d'éternité où l'homme dépasse l'opposition de la nature et de la technique.

    Edmond Hamilton l'imitera ensuite avec le Cerveau du Professeur Simon Wright dans sa série Captain Future, qui commence en 1940.


    Comme le héros de Neil Jones à l'enveloppe électronique traverse les siècles, encore plus que Buck Rogers, et pas seulement l'espace, ce serait une des premières séries à proposer en arrière-fond toute une chronologie pseudo-historique, ce qu'on appelle une Histoire Future.

    Ce terme d'Histoire de l'Avenir va devenir associé aux textes de Robert Heinlein (qui peuvent souvent se relier dans un univers cohérent) mais le concept se retrouve chez de nombreux autres auteurs de l'Âge d'Or.

    Michel Butor écrit dans "La crise de croissance de la Science-Fiction" (repris dans Repertoire, 1960) que "l'erreur" des auteurs de SF fut de ne pas avoir fait plus d'effort pour tenter de concilier depuis le départ leurs diverses Histoires futures et leurs univers si divergents. On sait bien qu'en réalité ce souci mythologique aurait été plutôt stérilisant, mais ce réflexe de continuité est assez typique de la volonté d'organisation fictive chez certains de ces auteurs : chacun veut donner une impression de totalité qui embrasserait l'univers mais chacun multiplie ensuite des univers incompatibles.

  • vendredi 17 juin 2011

    Bloomsday +1

    Ouf, je vais enfin pouvoir feindre que j'ai fini ce bouquin.

    Add. : Alan Moore est interviewé pour son second roman, Jerusalem et il explique la difficulté de continuer l'expérimentalisme "moderniste" (ou pré-post-moderniste) :

    “[Jerusalem] is a very big book -- but it's very readable," he assures me when I call to ask how it's going.

    "Apart from the Lucia Joyce chapter, which is completely incomprehensible."

    How so? "It's all written in a completely invented sub-Joycean text. I read it through again and I can actually understand most of it -- well, all of it. But it's the only way I could have written that stuff. It's an experiment."

    mercredi 26 janvier 2011

    Tirer la couverture


    Via, le site Better Book Titles fait un travail salutaire de correction des titres.

    Il sera universellement admis que si Dostoievski avait connu certains aspects contemporains de la politique du logement urbain hors de Saint-Petersburg, il aurait trouvé un meilleur titre que "Crime et Châtiment".


    Il reste une erreur : le Parti en question utilise souvent "2" à la place de "Too". Ce serait bien plus radical en montrant la rébellion infinie de Raskolnikov, contre la langue elle-même.

    jeudi 9 septembre 2010

    Die Sprache spricht



    Je ne comprenais pas la thèse dite "("post-")structuraliste" des années 60 sur la mort de la "Fonction" "Auteur" (en dehors des banalités sur le caractère insondable des intentions pour l'interprétation, même TVTropes en parle comme d'un cliché).

    Mais enfin, cette production de textes uniquement par des sélections Google qui sondent les associations syntaxiques les plus fréquentes pour compléter les mots réalise enfin directement cette abolition théorique (contrairement au postmodernism generator qui supposait encore les auteurs du programme alors qu'ici Google ne suppose vraiment que les myriades de "singes à leur clavier". Le texte n'émerge qu'à partir des questions les plus usuelles et les plus anonymes.

    L'ennui est que cela peut vite tourner en rond. J'ai tapé seulement la lettre "I" et j'ai obtenu ce texte qui part en boucle :

    In the case of these two types of information that is not appropriate for all users of the catalogue should also be noted that there is anything you would not believe how much I loved them all and I'ma let you finish but Beyonce had one of these days I'll bet your life on the road today and they are nothing but another form of therapy for these patients is not known whether these are the only ones who can not afford to pay for their own users and groups to their Friends / Favorites list yet, so I'ma keep popping up in their own right and do not want to be related to their particular field or industry in which they are attached to their respective owners and are strictly for viewing and printing of these books are nothing but another form of therapy for these patients, etc.

    De même, en commençant avec "A" et en gardant toujours la première sélection on revient au précédent et à cette histoire de "thérapie pour ces patients", avec un début ironique sur le copyright de l'Auteur absent :

    All rights reserved • Designated trademarks and brands are the property of their respective owners and are strictly for viewing and printing of these books are nothing but another form of therapy for these patients

    GoogleScribe ne risque donc pas vraiment de vous aider à faire NaNoWriMo (à moins d'introduire un outil de sélection un peu plus aléatoire qui éviterait ces boucles).

    Par ailleurs, je crois que Madame de Stael and then they will become more apparent from the following detailed description of these properties are not well understood and agree to Linkedin Profile Tips For Thailand, the Philippines and the United States and Canada and their territories and total client assets of approximately 1 to 4 of them are on the same day as their flight arrival must make their own decisions about their healthcare and their hardships and their families in their homes and their lives are nothing but another form of therapy

    samedi 11 juillet 2009

    Facétie infinie 2



  • Non, je n'ai pas (encore) sarah-paliné et je lis (encore) Infinite Jest de Wallace. p. 92/981. 9,38%.

    Le livre contient 483 994 mots. On estime que le Mahābhārata a 1,8 millions mots, soit environ 4 fois Infinite Jest. Prends ça, David Foster Wallace.

  • La longue note 24 (p. 985-993) énumère toute la filmographie de James O. Incandenza, le père de Hal et Mario.

    On y apprend notamment le sens du titre puisqu'il a réalisé au cours des années dans une nouvelle technologie révolutionnaire subventionnée par le gouvernement plusieurs films expérimentaux appelés Infinite Jest, selon le procédé de "The Entertainment" (le Divertissement), qui semble être une sorte de réalité virtuelle optique.

    On est dans un futur très proche puisque le livre date de 1996 et c'est aussi la date des premiers films de jeunesse d'Incandenza (datés des grandes "Emeutes de Linguistes du MIT" sur la grammaire prescriptive en 1997). Le roman doit donc se dérouler dans les années 2010-2020.

    James Incandeza appartient à l'école artistique de "l'Après-garde anti-confluentiste". Il fut l'un des seuls à pouvoir visionner Infinite Jest sans y succomber parce qu'il avait déjà perdu la raison en raison de toutes les drogues qu'il absorbait. Il mourut quand même pendant la post-production (Année de la Barre d'Echantillon Dove, les années sont sponsorisées au lieu d'avoir des chiffres).

  • Il semble donc bien qu'il y ait un début d'histoire avec ce "film" (ou quoi que ce soit) à l'intérieur du livre. La cartouche d'Infinite Jest est une oeuvre destructrice puisque toute personne qui la visionne devient accoutumée et ne peut plus s'empêcher de la regarder en boucle sans se nourrir ou subvenir à aucun besoin même le plus vital. Le spectateur doit vite périr de deshydratation. Dès le début, le médecin du Cheikh saoudien est la première victime d'importance de ce Divertissement fatal. Je ne suis pas encore sûr de voir le lien entre la Facétie Infinie et le terrorisme des séparatistes québecois mais ils semblent vouloir instrumentaliser ce film comme une arme.

    Le livre fut publié deux ans avant le film d'horreur japonais Ringu (où une cassette VHS hantée tue ceux qui la visionnent) mais un modèle possible pourrait être plutôt le Videodrome (1983) du Canadien David Cronenberg, où un étrange programme vidéo ressemblant à du Snuff Movie conduit à la folie et à dissoudre la réalité.

  • Avec l'intrigue québecoise arrive le lot d'erreurs de français. Matthew posait la question de toutes ces erreurs. Il y a les "Personnes de l'importance Terrible" p. 59/985, les "Personnes à qui on doit surveiller attentivement" p. 64 et les "Fauteuils de rollents" p. 88-89 / p. 994. Il y a deux interprétations : simples erreurs que l'éditeur n'a pas remarquées dans un livre énorme, mais elles semblent trop systématiques (il n'y a jamais de français correct, et je n'ai pas vérifié pour l'allemand mais il semble suspect aussi) ou bien signes discrets d'une différence entre ce Québec parallèle et notre monde.

  • Je n'ai aucun goût pour le tennis mais le morceau de bravoure p. 82 où l'exercice d'un match de tennis est comparé à la différence entre l'infini dénombrable et la puissance du continu m'a quand même plu (même si je doute que cela ait vraiment un sens).
  • samedi 4 juillet 2009

    La Facétie Infinie de l'Été



    Ce blog est à l'avant-garde du conformisme le plus servile. Quand j'ai commencé, je m'étais même dit qu'il aurait fallu que j'acquisse un Chat pour faire comme tous les autres blogueurs avec leur prière à Bastet du Vendredi (les InterTubes étant surtout faits pour s'envoyer des photos de chats mignons). Et bien sûr, j'aurais probablement noyé mon infortuné félin dès qu'on lança la contrainte hautement oulipiste d'écrire sans jamais mentionner un chat. Ah, le bloggage, c'était mieux, avant.

    Donc autant dire que lorsque mes blogueurs favoris, Ezra Klein et Matthew Yglesias ont rejoint le concept de Infinite Summer avec le Supposedly Fun Blog : lire le roman gargantuesque Infinite Jest (1996) de David Foster Wallace (1079 pages dans l'édition Back Bay Book), je me suis dit que j'allais ajouter ce projet aux semblants de téléologies avortées de mes velléités estivales. Généralement, je ne finis jamais les livres (je me demande toujours pourquoi la Chartreuse de Parme s'appelle ainsi, d'ailleurs) et je les abandonne même lorsque je commence à les apprécier (comme Don Quichotte la résolution de 2004 négligée quand cela devenait plus intéressant dans la complexité post-moderne et qu'on dépasse les scènes déjà adaptées dans toutes les versions). Et la résolution de l'été 2008 a tenu à 50%.

    Le roman semble donc le pire des choix car il est connu pour lasser dans ses obsessions de Génie Autiste et j'ai tellement peu de patience pour les fictions en dehors des mythes que je risque d'arrêter encore plus vite.

    Même physiquement, c'est lourd à porter.

    Ma vraie raison pour lire Wallace n'est pas tellement littéraire (en dehors de mon affection pour John Barth que Wallace a visiblement imité). Wallace, fils d'un philosophe, fit de ses études sur le traitement par la logique modale des Futurs contingents.

    Mais en fait, il y a un rapport avec ce roman. On apprend dès la page 7 que l'un des principaux héros, Hal Incandenza a rédigé un mémoire dans son adolescence sur "Grammaire de Montague et Sémantique de la modalité physique".

    Mon but va être de vous dégoûter de le lire pour que je puisse gémir crânement sur ma solitude. Mais je finirais probablement en trichant et en lisant un Profil, comme pour Moby Dick (malheureusement, je viens de voir que l'entrée Wikipedia est vraiment bien faite).

    Ne croyez pas du tout la préface de Dave Eggers qui dit que c'est difficile mais pas à cause du jargon. C'est plus lisible que du Pynchon, bien entendu, mais il y a parfois un vocabulaire obscur.

    Pour l'instant, les thèmes me rebutent vraiment. Je crois radicalement au clivage ontologique entre les Intellos (Nerds) et les Sportifs (Jocks) et l'un des axes du roman est de révoquer cette différence de l'âme et du corps. Les membres de la famille Incandenza sont des génies torturés qui choisissent des carrières de sportifs professionnels et qui ont même une image de retardés mentaux auprès du monde extérieur.

    Autrement dit, oui, je crains qu'on ne soit vraiment dans le thème classique de la Mélancolie de l'Homme de Génie depuis Aristote, avec les drogues psychotropes en plus.

    La Verve Infinie ("Hélas! pauvre Yorick !... Je l’ai connu, Horatio! C’était un garçon d’une verve infinie, d’une fantaisie exquise", Hamlet V, 1) du titre renverrait d'ailleurs à une sorte de poursuite effrénée de plaisir et du Divertissement où tout sens semble se dissoudre, comme avec ce Cheikh saoudien qui ne consent à se nourrir que de "Töblerone" (l'umlaut nous indiquant que nous sommes dans un autre monde parallèle et non celui où le Toblerone a causé la chute d'une ministre suédoise).

    Un autre aspect de ce monde parallèle est que le NAFTA semble être devenu une vraie organisation confédérale, l'Organization of North American Nations (O.N.A.N., j'espère que les autres calembours sont de meilleure qualité que celui-là).

    Les personnages visionnent souvent des "cartouches" (cartridge) qui ont l'air d'être simplement des vidéos mais je ne suis pas encore sûr de voir s'il y a une différence (cela semble assez SF pour que ce soit un système plus complexe de réalité virtuelle, comme Hal a fait un mémoire sur les Hologrammes).

    Le début est relativement compréhensible. En gros, on suit surtout la famille Incandenza. Le père, James Orin Incandenza (surnommé par ses enfants "Himself"), génie du cinéma, a fondé une école de tennis, l'E.T.A. (Enfield Tennis Academy) et il s'est suicidé d'une manière originale (en mettant sa tête dans un four à micro-ondes - alors que l'auteur choisit plus classiquement de se pendre). Sa femme, la Québecoise Avril (surnommée The Moms), dirige maintenant l'Académie. Ses enfants comprennent l'aîné, Orin, champion de football angoissé, Mario (Booboo), qui a l'air arrêté à un stade infantile mais qui est le seul à être optimiste et surtout (pour l'instant) Hal, idiot savant, génie universel qui a retenu par coeur tout l'Oxford English Dictionary, qui a eu 0 aux examens du S.A.T. en "Verbal" et champion régional de tennis.

    Pour l'instant, ce n'est pas très drôle alors que je m'attendais à une sorte d'ironie constante un peu comme chez Proust ou Musil. Ou bien cette ironie est en fait présente mais je la perçois mal à cause de la déréliction dans la drogue.

    Le temps est non-linéaire dans les premiers chapitres. Hal a environ 17 ans dans le premier chapitre, puis 10 ans dans le chapitre 3 (p. 27), puis à nouveau un peu plus que 17 dans le chapitre 9.

    *


    Je suis allé jusqu'à la page 53.

    La fameuse page 53 où ont dû s'échouer tant de tentatives de lectures. Infinite Jest est en effet connu pour ses Notes de fin de volume (p. 983-1079).

    Ce serait plutôt pour moi un argument en faveur du livre. J'adore les notes de bas de page. Je n'utilise pas des notes de bas de page parce que je ne suis pas un universitaire mais si j'étais devenu universitaire cela aurait été uniquement pour pouvoir faire des notes de bas de pages. Et des astérisques. Et des doubles astérisques. Et si c'était possible typographiquement plusieurs couches concentriques de marginalia de différentes fontes et couleurs, comme certaines éditions des commentaires du Talmud.

    En passant, je me demande pourquoi la SF n'utilise pas les Notes de bas de page. Un défaut de la SF est l'Infodumping (vouloir transmettre au lecteur trop d'informations sur l'arrière-fond de la cosmologie imaginaire) et des Notes seraient un bon moyen de le faire sans interrompre le récit (surtout quand un narrateur vous explique des choses qui devraient être évidentes pour les personnes de ce monde).

    Mais je n'aime pas les notes de fin de volume. Lire est déjà épuisant physiquement mais s'il faut en plus remuer la masse de 900 pages pour zigzaguer entre la page 53 et les pages 983-984, cela risque d'irriter. So, yeah, Fuck you, David Foster Wallace.

    Avant la page 53, c'est très supportable.

    Une note de temps en temps, neutre et absolument non-essentielle et sans intérêt, comme une simple explication lexicale.

    Mais là, la page 53 se met à s'exciter furieusement en une seule phrase interminable :

    "Much of this is good clean temporarily fun; but a traditionnaly smaller and harder-core set tends to rely on personal chemistry to manage E.T.A.'s special demands — dexedrine or low-volt methedrine5 before matches and benzodiazapenes6 to come back down after matches, with Mudslides or Blue Flames at some understanding Comm. Ave. nightspot7 or beers and bongs in some discreet Academy corner in night to short-circuit the up-and-down cycle, mushrooms or X or something from the Mild Designer class8 — or maybe occasionally a little Black Star,9 whenever there's a match- and demand-free week-end, to basically short out the whole motherboard and blow out all the circuits and slowly recover and be almost neurologically reborn and start the gradual cycle all over again... this circular routine, if your basic wiring's OK to begin with, can work surprisingly well throughout adolescence and sometimes into one's like early twenties, before it starts to creep up on you. "


    Oui, c'est une orgie de notules et je ne suis même pas sûr de vouloir comprendre que le LSD-25 avec un peu de méthédrine s'appelle à Boston des "Etoiles Noires" ou bien que si vous voulez en obtenir il faut que vous rendiez à Bridgeport, Connecticut.

    Les notes 5-9 sont légèrement moins amusantes que de lire le Vidal. La note 8 sur la chimie de molecule hallucinogène a même une Note dans la Note sur des produits "transdermals". Non, pour l'instant, pas de jeu aussi amusant que dans Pale Fire.

    Je crois que pour finir cette page, je vais demander un congé ou alors essayer quelques-unes des substances mentionnées.