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lundi 29 décembre 2025

Soleil vaincu

27 Bichat 237 du calendrier positiviste. Bilan de fin décembre. 

Malgré toute l'opinion dominante, il y a des théories selon lesquelles la date de la nativité n'aurait PAS pour origine la fête de Sol Invictus (comme la date a été plus déterminée par celle de Pâques que pour accommoder les païens, malgré tous les jeux "de la Saint-Jean (Baptiste)" au solstice d'été avec une Saint-Jean (l'Apôtre) au solstice d'hiver). 

Je n'en sais rien et peu m'importe, je voulais juste mentionner la difficulté à accepter que le soleil se couche si tôt en décembre. C'est à 17h01 ce soir ici. Je ne comprends pas pourquoi il continue à se lever à peu près aussi tard mais que le coucher progresse plus vite que le lever. 

Le nom même du Soleil Invincible devait sonner comme un défi aux ténèbres, le rappel du printemps au moment du solstice. Le gogolien Victor Pelevin a écrit un roman sous ce titre où ses personnages doivent apprendre une danse mystique tantrico-soufi pour recréer un rituel régénérateur d'Héliogabale. 


 

Dans notre situation, c'est en tout cas le soleil qui va finir par l'emporter sur notre terre brulée par le thermo-capitalisme. 

Une autre fête romaine de décembre moins connue que la Renaissance du Sol Invictus était les Compitalia. Un compitum, des com-pita ("ce qui vise ensemble"), ce sont les carrefours. La Déesse infernale Manea, la Mère des "Manes", était adorée avec les "Lares" des carrefours, là où les Voies se rencontrent. Did you know the USA is at a crossroads? 


 

Parmi les dégâts créés par le Trumpisme (la forme du XXIe siècle du capitalisme prédateur autoritaire), il est difficile de hiérarchiser. Le plus grave immédiatement (plus encore que la politique sanitaire anti-vaccins, la dégradation de la sécurité sociale interne ou la dérégulation à tout crin) est la destruction de USAid, qui va causer indirectement des douzaines ou des centaines de milliers de morts évitables. 

A plus moyen terme, la fin de toute prétention à lutter contre le dérèglement climatique ne fait qu'accentuer ce que des Démocrates auraient laissé faire aussi (il n'y a eu aucun infléchissement notable des courbes depuis Clinton). 

Plus insidieux est l'effet global sur les normes démocratiques : l'hyperpuissance est dirigée par un potentat dictatorial et cela aura un effet de renforcement des divers potentats locaux : la kleptocratie n'est plus avant tout la marque de pays en voie de développement ou d'anciennes colonies. 

Cela prouve que la prédiction de Max Weber doit être relativisée : l'ère de l'autorité légale-rationnelle qui devait tendre à être corrélée avec le progrès scientifique et technique et la rationalité instrumentale capitaliste n'a rien d'irréversible. Certes, même pour Weber, c'était déjà ambigu et relativement neutre au sens où le type pur de l'autorité légale-rationnelle était une administration avec technocratie et bureaucratie dans l'Etat de droit plus qu'une démocratie réelle. 

Cela fait longtemps que nous somme dans une période de progrès technologique devenu destructeur mais en plus on ne peut même pas espérer une politique "rationnelle" pour l'encadrer. Ce qui ajoute à l'ironie est tous les délires idéologiques sur un prétendu utilitarisme long-termiste : le ressentiment, les passions tristes du racisme ou du tribalisme et le court-termisme de la cupidité la plus nihiliste l'emportent partout.  

Certes, les Démocrates vont gagner les midterms et il y aura des commissions d'enquête (mais ils n'oseront pas aller jusqu'à la demande de destitution, surtout si Trump meurt avant la fin du mandat). Ils vont probablement aussi gagner les prochaines élections. 

Mais pour quoi faire ? 

45% des Américains auront soutenu ce racisme absurde même quand cela finissait par leur nuire personnellement. Les Démocrates ne déçoivent jamais dans la lâcheté. Quelques sous-fifres seront jugés mais les principaux artisans de ce désastre du Projet 2025 reviendront au pouvoir un jour ou l'autre. Les normes démocratiques de l'Etat de droit libéral ont sauté durablement. Il faudrait une révolution pour remettre en cause un pouvoir des oligarques aussi profond. 

dimanche 14 septembre 2025

Politique népalaise

Le Népal a 30 millions d'habitants (à peu près la population actuelle de l'Ukraine depuis qu'ils ont perdu 10 millions de réfugiés) dans un territoire grand comme le Bangladesh. 81% de la population est hindoue (surtout "shivaïste"), 9% bouddhiste, 4% musulmane. 

La Chute de la Monarchie en 2006-2008

Malgré l'indépendance de l'Inde, le Népal était resté une monarchie absolue jusqu'en 1990 où le Roi dut accepter le multipartisme. La situation politique resta très violente avec une guerre civile permanente et des soulèvements de Maoïstes népalais. 

En juin 2001, le Prince héritier, ivre, aurait assassiné ses parents et se serait finalement suicidé, même s'il reste des zones d'ombres sur cet étrange massacre de la famille royale. 

Son oncle Gyanendra (né en 1947) hérita de la couronne. Il fut le dernier Roi du Népal mais dut abdiquer après seulement cinq ans de règne, après la Révolution pacifique de 2006-2008 qui instaura la République du Népal. 

Bien qu'une grande partie de la fortune de l'ancien Roi Gyanendra a été nationalisée par la République, Gyanendra reste un des hommes les plus riches du pays et possède à la fois des biens immobiliers, des hotels et des actions dans de nombreuses entreprises. 

La Crise ethno-nationaliste de 2015-2017 

Au sud du Népal, à la frontière avec l'Inde, ceux qu'on appelle les "Madheshi" ("ceux du milieu") formeraient environ un tiers de la population, dans les régions frontalières avec l'Inde (Province du Bihar). Ils accusent le Parlement de la nouvelle République de les marginaliser dans le découpage des provinces par rapport à la majorité des Népalais des régions montagneuses. Ils appellent à un boycott des élections. 

Après le tremblement de terre d'avril 2015, la crise se développe. Un mouvement madheshi organise alors un blocus des camions apportant le carburant au pays et l'Inde de Modi semble apporter son soutien à ce mouvement de blocage des transports et de toutes les usines. Le gouvernement népalais accuse les Madheshi d'être des agents indiens et tente de faire venir le carburant par la Chine. Les difficultés d'approvisionnement accroissent une crise humanitaire du pays et les tensions entre le Népal et l'Inde.  

Les élections 

Les élections népalaises sont un mélange de scrutin uninominal à un tour comme en Angleterre et d'une dose de proportionnelle. Les trois principaux Partis du Népal sont le Parti du Congrès (centriste, social-démocrate) et deux Partis maoïstes : le Parti Communiste du Népal (Centre Maoïste) et le Parti Communiste (Unifié Marxiste-Léniniste). Le Centre Maoïste était premier pendant la Constituante de 2008, le Parti du Congrès avait été premier de peu aux élections de 2013 mais aux élections suivantes en 2017, le Parti Communiste (Unifié Marxiste-Léniniste) gagne plus largement avec plus d'un tiers (le Parti représentant les Madheshi a moins que 5%). 

KP Sharma Oli, Secrétaire du Parti Communiste (Unifié Marxiste-Léniniste) redevient Premier Ministre dans plusieurs gouvernements de coalition de 2018 à 2025 (y compris avec le Parti monarchiste). La Présidente de la République Bidya Devi Vhandari vient du PC (UML) et elle est remplacée en 2023 par le Président Ram Chandra Poudel (Parti du Congrès). 

La Révolution des Génération Z

Le Népal est un pays jeune : l'âge médian est 25 ans. On assiste alors à ce qui doit être une des premières révolutions "mondialisées" de ce qu'on appelle la Génération Z. 

Le début de l'année 2025 est marqué par des émeutes à Kathmandu qui viennent d'abord de la droite hindouiste et monarchiste qui réclame une restauration du Roi Gyanendra, renversé en 2008. 

Mais progressivement, le mécontentement monte au-delà de la droite contre la corruption des élites au pouvoir et la hausse des inégalités (même si le coefficient de Gini du Népal reste relativement bas). Les réseaux sociaux népalais attaquent notamment la richesse des enfants des cadres du nouveau régime.  

Le 4 septembre, le gouvernement de KP Sharma Oli veut fermer l'accès aux réseaux sociaux. Plusieurs partis, y compris dans la coalition au pouvoir, condamnent cette censure d'Internet. 

Les jeunes Népalais se concentrent alors sur des forums de Discord (un réseau social surtout connu pour ses forums de jeu vidéo). Le symbole de ces protestataires est le chapeau de paille de pirate dans le manga One-Piece. Les manifestations et la répression deviennent plus violentes. 

Le 9 septembre, les émeutes deviennent une révolution. Les ministres des différents partis sont attaqués et violentés (l'ancien Premier ministre Deuba, du Parti du Congrès, est blessé avec son épouse). Leurs demeures et le Parlement sont incendiés. Mais le nombre de victimes dans les deux camps ne dépasserait pas quelques douzaines pour l'instant. 

L'Armée joue un rôle ambigu. Après avoir réprimé les premiers mouvements, elle semble de plus en plus faire pression sur le gouvernement et celui-ci renonce finalement et donne sa démission au Président. Les Monarchistes agitent alors l'idée d'un retour du Roi Gyanendra. 

Des centaines de milliers de jeune Népalais vont sur Discord pour se choisir un nouveau Leader par un scrutin Internet.  La Juge Sushila Karki est choisie comme nouvelle Première Ministre par Discord. Le Président Ram Chandra Poudel et l'Armée acceptent ce choix. Le Parlement est dissous et elle devient Première Ministre par interim. Elle a annoncé ne rester en place que jusqu'aux élections prévues dans 6 mois en mars 2026. 

Sushila Karki (née en 1952) est une Magistrate connue pour sa lutte d'abord contre la monarchie absolue dans les années 1990 et contre la corruption depuis l'instauration de la République. En 2015, les différents Partis (à la fois le Congrès, dont elle vient, et les Maoïstes) avaient tenter de la destituer de son poste à la Cour Suprême pour l'empêcher de mener des enquêtes sur certains de leurs membres mais elle était ensuite devenue Présidente de cette Cour Suprême avant de devoir démissionner de son poste en 2017 pour avoir atteint l'âge limite de 65 ans. Elle était donc devenue depuis un symbole de la crise du nouveau régime. 

Edit : 

Ajout sur la religion népalaise 

D'après ce site, l'Hindouisme shivaïste des "Khas" (les peuples indo-iraniens du Nord qui forment la majorité relative des Népalais par opposition aux Terai & Madheshi) ont une culture hindoue appelée Masto et une des spécificités est l'adoration de 12 divinités fils de Shiva, les 12 "frères" Masto qui sont liés à divers sites sacrés et à des cultes animistes des ancêtres : Adi Masto, Khappar Masto, Babiro Masto, Rumal Masto, Kala Masto, Dhadare Masto, Tharpa Masto, Bani Masto, Kaba Masto, Mandali Masto, Dudhe Masto  & Darhe Masto. Le "jhankri" est un shaman qui invoque et incarne un des Masto. Il y a aussi (au moins) 9 Déesses comme aspects de la Grande Déesse Durga : Malika/Kalika, Tripurasundari/Bhawani, Khesmalini / Sunnada, Pungelni/Kanaka/Sundari, Kanaka, Sundari/Malika, Jalapa/Jalpa, Thingyalni/Alanakannada, Himalini/Tripurasundari & Bindhyabasini/Ugratara. 

L'Hindouisme des populations Newar de la vallée de Katmandou est aussi shivaïste mais de tendance mystique de la Main Gauche avec des influences bouddhistes (et à l'inverse leur bouddhisme a moins rejeté le système des castes et a gardé une caste sacerdotale).  

jeudi 3 juillet 2025

Politique thaïlandaise

La modernité est née de l'idéal régulateur que le pouvoir devait être limité par la souveraineté du peuple et ne plus dépendre seulement des conflits entre des factions ou des familles. Mais de fait, les démocraties parlementaires restent dominées par des oligarchies financières et il y a encore des oligarchies héréditaires ou des autocraties absolutistes. La Thaïlande offre depuis un siècle une politique assez originale en Asie puisque la Monarchie (les Rois Rama IX pendant toute l'après-guerre et aujourd'hui Rama X) y est restée une des plus puissantes en dehors du monde pétro-despotique et que cette institution presque théologico-politique (on n'a pas le droit de dire que le Roi est mortel) doit négocier avec des factions aristocratiques, différents clans dans l'Armée et quelques immenses fortunes civiles comme la famille de Thaksin Shinawatra qui a fondé depuis le XXIe siècle son pouvoir sur un prétendu "populisme" (quoi que ce terme obscur signifie dans ce contexte), en dehors de ce culte de la Monarchie. 

Il doit être déprimant d'être "de gauche" en Thaïlande ou même simplement "démocrate". Soit vous vous faisiez tuer par les militaires du temps de la menace communiste aux alentours, soit vous ne jouez aucun rôle parlementaire important puisque tout se décide entre diverses tendances de droite plus ou moins monarchiste, plus ou moins violemment réactionnaire ou plus ou moins kleptocratique. La structure anthropologique thaïlandaise ou bien une propagande idéologique semblent avoir institué une acceptation fanatique des inégalités sociales. 

La Thaïlande a un record de douzaines de coups d'Etat et l'Armée y a souvent fait exécuter des manifestants ou des opposants, discrimine ou réprime ses minorités ethniques, sans que sa bonne image touristique semble en avoir été affectée. 

Pour un Européen, on peut imaginer la politique thaïlandaise un peu comme un choix entre (1) des officiers qui feraient penser à Franco ou Georgios Papadopoulos (voir la politique grecque), des militaires fascisants alliés à la Monarchie traditionnelle et (2) des Berlusconi (milliardaire entré en politique avec un programme "populiste") ou peut-être plutôt le Général Juan Perón (pour son côté conservateur "social").  

La Révolution de 1932 et la Monarchie constitutionnelle

Alors que la Dépression des années 1930 frappait le pays qui s'appelait encore "le Siam", le roi Rama VII (roi de 1925 à 1935) essaya de lancer quelques réformes fiscales mais l'aristocratie et notamment sa propre famille des Princes royaux s'opposait à lui sur ces impôts. Quand le Roi commença à annoncer en plus des réformes politiques (une Constitution), le "Conseil suprême" de ses cousins menaçait de se soulever contre lui. En juin 1932, le Parti du Peuple, des étudiants mais aussi des militaires, attaqua le Palais et imposa une Révolution sans violence et une Constitution au Roi. Un an après, en avril 1933, la noblesse royaliste tenta un nouveau Coup d'Etat mais les officiers de l'armée proches du Parti du Peuple réussirent à battre cette Contre-Révolution. Il y eut une deuxième tentative royaliste en octobre 1933. Le Parti du Peuple qui avait fait la Révolution de 1932 était lui-même maintenant divisé en deux, une Junte militaire au pouvoir (le Maréchal Phibunsongkhram) et une aile civile, plus socialiste (Pridi Banomyong). 

La Régence et le régime du Maréchal Phibun (1938-1944) : sous Rama VIII

Sous la pression du Parti du Peuple, le Roi Rama VII dut abdiquer en 1935. Son jeune neveu âgé de dix ans qui arriva sur le trône du Siam sous le nom de Rama VIII mais celui-ci reste en exile et le vrai pouvoir appartenait désormais aux régents et au gouvernement contrôlé par le Parti du Peuple. 

Le Maréchal Phibunsongkhram ("Phibun", 1897-1964), Régent et Premier Ministre en 1938, crée un régime autoritaire inspiré des fascistes et s'aligne avec le Japon, considérant que l'ennemi du Siam est la Chine, même si la monarchie avait mené une politique plutôt pro-américaine. Il développe une propagande ultra-nationaliste de l'ethnie Thai, persécute les minorités sinophones et change le nom du pays en Thaïlande en 1939 parce que le nom "Siam" était un terme étranger. Il profite de la Seconde Guerre mondiale pour annexer une partie du territoire français d'Indochine avec l'aide des Japonais et soutenir l'armée japonaise contre les Britanniques en Malaisie et Birmanie. Un Mouvement des Thai Libres se soulève contre lui. Après la défaite japonaise, Phibun est écarté du pouvoir en 1944. Cela va permettre aux Alliés de traiter la Thaïlande comme un Etat occupé par les Japonais et non pas un membre de l'Axe. 

L'Après-guerre et le retour du Maréchal Phibun (1948-1957) : le début de Rama IX

Un des leaders du Parti du Peuple, Khuang Aphaiwong devient le nouveau chef du gouvernement et fonde ce qui va devenir le principal parti de droite royaliste "libéral", le Parti Démocrate. 

Le Roi Rama VIII, maintenant âgé de 20 ans, revient en Thaïlande à la fin de l'année 1945 et quelques mois plus tard, il est retrouvé tué par balles sans qu'on ait jamais su qui était l'assassin. Plusieurs de ses assistants furent jugés très rapidement et exécutés pour régicide. 

Son petit-frère Bhumibol, âgé de 18 ans et qui avait grandi en exil, devient le nouveau Roi Rama IX. Une des nombreuses rumeurs ou théories pour expliquer pourquoi l'enquête fut si bâclée était que Bhumibol aurait tué son frère aîné accidentellement en jouant avec un revolver ! Ce Neuvième Rama devait avoir le plus long règne d'un monarque d'Asie, de 70 ans, de 1946 à 2016. Le pays s'enrichit énormément et le Roi Rama IX, qui savait se servir au passage, mourut comme un des monarques les plus riches du monde. La population du pays a à peu près triplé, elle passe pendant cette période d'environ 20 millions d'habitants à près de 70 millions. 

Deux ans après ce mystérieux meurtre de Rama VIII, le Général Phibun revint au pouvoir en 1948 avec le soutien de l'Armée et devait le garder pendant 10 ans. Son nouveau Régime n'était plus aussi ostensiblement fasciste que pendant la Guerre mais plutôt un régime autoritaire pro-occidental, en redonnant à la figure du Monarque bien plus de pouvoir que dans la Constitution de 1932, mais avec une pratique tolérant des "doses" de liberté d'expression symbolique avec des élections manipulées. Ses rapports avec le Roi Rama IX se détériorent quand le Monarque veut prendre plus de contrôle et Phibun est renversé par un coup d'Etat en 1957. Il meut en exil au Japon, décidément fidèle à son allié de la Guerre. 

Les juntes des Maréchaux et les coups d'Etat (1957-1973)

Après le Maréchal Phibun, c'est toujours l'Armée qui a le pouvoir avec d'abord avec deux Maréchaux Sarit Thanarat (1908-1963) de 1957 à 1963 et son allié Thanom Kittikachorn (1911-2004) de 1963 à 1973. Les Partis sont dissous et ensuite très encadrés. La politique est toujours pro-américaine, anti-communiste et même anti-républicaine. Thanom et sa famille utilisent parfois des coups d'Etat militaire pour consolider son pouvoir et mieux réprimer les révoltes. Le Parti de Thanom s'appelle "Parti Socialiste National" mais c'est un parti de droite militariste habituel pour représenter sa faction dans l'armée. 

Les Trois ans de tentative de démocratisation (1973-1976) 

En 1973, des émeutes anti-Thanom réussirent à faire partir son clan au pouvoir. Le Roi Rama IX voulut tempérer les choses en nommant le Juge de la Cour Suprême Sanya Dharmasakti, un juriste libéral "modéré" pour qu'il écrive une nouvelle Constitution. 

Mais l'épisode démocratique fut bref. Après les élections de 1975 et l'arrivée au pouvoir de modérés du Parti démocrate, la nouvelle Constitution vite suspendue. Après la défaite américaine au Vietnam et les victoires communistes en Asie du Sud-Est, l'Armée craignait que le Juge Sanya ne soit pas assez ferme contre les étudiants et communistes. 

Plusieurs Juntes militaires en conflit (1976-1988/1988-1991/1991-2001) 

L'Armée reprit le pouvoir dès 1976 et écrasa le court interlude constitutionnel. L'Amiral Sangad Chaloryu (1916-1980) occupa le pouvoir avec une Junte en 1976-1980 et fut remplacé à sa mort par le Maréchal Prem Tinsulanonda (1920-2019) qui eut le pouvoir de 1980 à 1988 en formant des coalitions entre les Partis. 

Après les élections de 1988, le Maréchal Prem doit laisser la place à un autre militaire, le Maréchal Chatichai Choonahavan (1920-1998), qui dirige le Parti de la Nation Thai, un autre parti encore plus anti-communiste qui représente d'autres clans à l'intérieur de l'armée. Chatichai était le fils d'un autre Maréchal allié de Phibun, renversé en 1957. Malgré ce qui est en effet une première "alternance" parlementaire au lieu d'une sélection directe par la Junte, c'est un jeu de rapports de forces entre les grandes familles de la noblesse et des officiers supérieurs. Pourtant, le Maréchal Chatichai (connu pour sa corruption) commence aussi une politique de détente avec les pays communistes de la région. Le Parti de la Nation Thai représente aussi une faction dans les hommes d'affaires thaïlandais. 

Chatichai est vite renversé par un coup d'Etat en 1991. Une Junte possède le vrai pouvoir mais des politiciens plus "présentables" pour l'extérieur reçoivent le pouvoir légal comme Anand Panyarachun (né en 1932), un ancien diplomate et banquier, qui écrit la Constitution de 1997, ou Chuan Leekpai (né en 1938), qui représente le Parti démocrate, la droite royaliste classique. Mais après la grande Crise économique asiatique de 1997, le régime doit nécessairement se réformer et les élections de 2001 vont conduire à un choc, la victoire d'un nouveau parti issu de la "société civile". 

L'arrivée du Clan Shinawatra (2001-2006) 

Thaksin Shinawatra (né en 1949) est un homme d'affaires thaïlandais d'origine chinoise (un "Hakka", une des minorités sinophones, 14% de la population thaïlandaise aurait des origines dans une ethnie chinoise). Il a fait fortune dans les Télécoms, au point de devenir l'Homme le Plus Riche de Thaïlande. En 2001, son parti nationaliste populiste,Thai Rak Thai ("les Thaïs aiment les Thaïs") gagne les élections et il est même réélu en 2005. C'est la première fois qu'un Premier ministre thaïlandais élu démocratiquement échappe ainsi à un coup d'Etat pendant tout son mandat. 

En 2006, la droite monarchiste réagit contre le populisme du milliardaire avec le Mouvement des Chemises Jaunes qui déclenche une révolte contre ce qui est perçu comme une atteinte au respect au Monarque. L'Armée (peut-être toujours sous l'action du vieux Maréchal Prem Tinsulanonda qui était au pouvoir pendant les années 1980) prend le prétexte de ces désordres pour lancer un coup d'Etat qui renverse Thaksin Shinawatra et l'envoie en exil. La junte du Général Sonthi (chef de l'armée et milliardaire aussi, né en 1946) prend le pouvoir avec l'aide de la droite thaïlandaise. 

La Crise de 2008

Thaksin Shinawatra est en exil mais deux ans après, son parti TRT devient le PPP (Parti du Pouvoir du Peuple). Ses partisans ont lancé contre la Dictature militaire un nouveau mouvement nommé les Chemises Rouges. Le PPP va revenir au pouvoir en 2008, sous la direction de Samak Sundaravej (1935-2009). Ce Samak est un ancien leader de la droite militaire et star de la télévision thaïlandaise (il dirigeait une émission de cuisine). Samak ne va être chef de gouvernement que pour peu de temps. La Cour Constitutionnelle va notamment l'accuser d'avoir cumulé ses fonctions du gouvernement et son émission de cuisine à la télévision... Les émeutes contre Samak se multiplient et l'Armée menace d'un nouveau Coup. Il est destitué et s'enfuit. 

Le PPP passe à Somchai Wongsawat (né en 1947), le mari d'une soeur de Thaksin Shinawatra, qui ne sera Premier ministre que pendant trois mois avant d'être attaqué par des émeutes des Chemises Jaunes. Le Beau-Frère est à son tour destitué pour corruption comme il possède aussi des actions dans plusieurs entreprises qu'il soutient. Le PPP change à nouveau de nom et devient le PTP (le Parti Pour les Thais). 

C'est le retour de la droite "traditionnelle" du Parti démocrate avec Abhisit Vejjajiva (né en 1964) pendant deux ans et demi. C'est le seul Premier ministre du XXIe siècle qui n'ait été ni un militaire ni un membre de la famille Shinawatra. 


Le Clan Shinawatra : Thaksin, Paetongtarn, Yingluck

 

En 2011, une autre soeur de Thaksin Shinawatra, Yingluck Shinawatra (née en 1967 - oui, elle a 28 ans de moins que son frère...), qui dirige pendant son exil le Parti pour les Thais mais aussi une partie de son empire industriel (et des intérêts chinois), est nommée Première Ministre. C'est la première fois qu'une femme dirige le pays. Son gouvernement durera lui aussi deux ans et demi.   


Yingluck montrant sa déférence devant la Princesse Sirindhorn en 2011

 

La Dictature du Général Prayut (2014-2023) : Rama X 

Elle est renversée en 2014 par un coup d'Etat du Général Prayut Chan-o-cha et elle s'enfuit en exil à son tour comme son grand-frère. 


 

Le Général Prayut devient un dictateur autoritaire traditionnel pendant 5 ans (2014-2019) et finit par organiser des élections qu'il perd en 2023. 

C'est sous le mandat autoritaire du Général Prayut que le vieux Roi Rama IX, au pouvoir depuis 1946 meurt enfin. Son fils Vajiralongkorn Boromchakrayadisorn Santatiwong Thewetthamrongsuboribal Abhikkunupakornmahitaladulyadej Bhumibolnaretwarangkun Kittisirisombunsawangwat Boromkhattiyarajakumarn devient Roi sous le nom légèrement plus bref de Rama X (même si des sources préfèrent juste "Vajralongkorn"). 


Chapeau-Rama : Vajralongkorn & Bhumibol

 

La situation actuelle depuis les élections de 2023 

Dans la carte ci-dessus l'orange est (pour simplifier) la gauche, le rouge est le PTP et les nuances de bleu sont la droite militaire ou la droite civile. 

Le premier Parti aux élections de 2023 est "Aller de l'avant" (Phak Kao Klai), un parti réformiste qui allie la gauche socialiste au centre-droit libéral (151 sièges sur 500). Ce Parti qui demandait le changement était leader dans le nord urbanisé (notamment à Bangkok) et réussit à attirer le désir de changement qui se portait auparavant sur le PTP. La base des Shinawatra est plus les pauvres en zone rurale. 

Le PTP des Shinawatra, arrivé deuxième mais avec peu de différence (141 sièges sur 500), tenta une alliance avec "Aller de l'Avant" mais préféra finalement s'allier avec des partis liés à certaines factions dans l'Armée (le Parti du Général Prawit Wongsuwon qui était au pouvoir pendant la dictature, 40 sièges mais aussi le Parti du Général Prayut, 36 sièges). 

Le mouvement "Aller de l'Avant" est donc resté dans l'Opposition et a été ensuite dissous par la Cour Constitutionnelle pour avoir demandé la fin des Lois liberticides de Lèse-Majesté, ce qui a été considéré comme... de la Lèse-Majesté (toute critique contre le Monarque étant interdite). Le Mouvement "Aller de l'Avant" a été re-fondé sous le nouveau nom Parti du Peuple (Phak Prachachon).  

Comme Thaksin Shinawatra et Yingluck Shinawatra sont en exil, c'est un autre milliardaire d'origine Hakka, Srettha Thavisin (né en 1962, promoteur immobilier) qui dirige le PTP et dirige le Gouvernement. Il permet enfin à Thaksin de revenir de son exil (mais sa soeur Yingluck est toujours poursuivie pour corruption). 

Quand Srettha Thavisin est poursuivi à son tour et invalidé par la Cour Constitutionnelle, c'est la fille de Thaksin et nouvelle Leader du PTP, Paetongtarn Shinawatra (née en 1986), qui devient en 2023 la nouvelle Première ministre à 37 ans. On la surnomme "Ung Ing". 

La Cour Constitutionnelle (qui semble avoir développer une certaine habitude à le faire depuis 20 ans) vient de "suspendre" Paetongtarn Shinawatra en juillet 2025. Il y a depuis des gouvernements transitoires. Le prétexte utilisé fut l'enregistrement d'un appel téléphonique où la Première ministre Paetongtarn Shinawatra discutait avec l'ancien Premier Ministre cambodgien Hŭn Sên en tenant des propos jugés trop familiers ou déplacés sur des officiers et politiciens thaïlandais et en impliquant que certaines territoires disputés depuis un siècle (la région autour du Temple khmer de Preah Vihear) pouvaient être négociés (le conflit dure depuis un siècle mais a été réactivé en 2008). 

Lord Hŭn Sên (né en 1952, il a été anobli par le Roi du Cambodge) est un vieux politicien khmer qui s'est battu successivement pour les Khmers rouges, puis du côté des Vietnamiens en étant au gouvernement cambodgien presque en continu depuis 40 ans. C'est Hŭn Sên qui a décidé de diffuser l'enregistrement de l'appel sur les réseaux sociaux, même si son intérêt n'est pas si clair en dehors du fait qu'il prouve sa puissance de nuire. Des nationalistes thaïlandais accusent donc Paetongtarn de quasi-trahison envers l'Armée - mais la Cour de Justice internationale a tranché en faveur du Cambodge. 

A l'heure actuelle, même si "Ung Ing" est "suspendue", c'est toujours sa coalition qui est au pouvoir, alliée à la plupart des Partis de droite.  

vendredi 13 juin 2025

στάσις καί Ἔρις

Tout ce détail de vie parlementaire dont je parlais hier sur Israël a bien sûr quelque chose de dérisoire dans un contexte de normalisation des crimes de guerre. Une fois que les partis du centre et de la gauche sont durablement à moins d'un tiers ou d'un quart, la forme parlementaire devient une coquille vide. La contestation interne devient lettre morte. 

De même, dans le Congrès US, l'ignoble larbin du despotisme Président de la Chambre Mike Johnson (R-Louisiane) a dit qu'il fallait "censurer" le Sénateur de Californie pour sa faute de s'être fait jeter à terre pour avoir voulu poser une question à la Secrétaire à la Sécurité Patriotique Kristi Noem (R-Massacre de Chiots). Dans le contexte où on ne mentionne que ce début de violence, on devrait surtout parler du discours de cette Secrétaire qui disait qu'il fallait "libérer" la Californie et remplacer par la force les "socialistes". La violence physique (modérée) a occulté la violence verbale (extrême). Le néo-colonialisme extérieur (Regime Change), habituel contre l'arrière-cour de la Doctrine Monroe - se retourne en autoritarisme appliqué en interne. 


L'esclavagiste Preston Brooks (SC) violente le senateur abolitionniste Charles Sumner (Ms) en plein Sénat en 1856

Une fois qu'une démocratie parlementaire a une majorité politique à l'extrême droite que ce soit en Israël, aux USA ou bientôt en France (comme c'est devenu absolument inévitable), compter encore de manière formaliste sur les sièges, les magistrats ou tous ces recours parlementaires a quelque chose de vain. 

Les Démocrates américains n'arrivent même pas à lutter contre les violations de l'Etat de droit perpétrées par les Républicains parce qu'ils sont dans une contradiction révolutionnaire : une fois que la majorité devient tyrannique, comment faire revenir à la normale sans transgresser soi-même aussi les normes parlementaires ? 

Le discours constant de guerre civile de l'extrême droite est une prophétie auto-réalisatrice. Ils se croient tout autorisés en disant que la guerre est déjà là et ils déclenchent donc la guerre. 

Les Grecs anciens craignaient (un peu) plus le risque de la Tyrannie que celui de la Dissension (στάσις) alors que Machiavel insiste plus (du moins dans le Prince) sur le risque de la Dissension que sur celui du Despotisme mais les deux sont bien sûr reliés : les guerres civiles renforcent les tyrans et les tyrans attisent des guerres civiles ou tirent prétexte du risque de l'Eris. 

jeudi 12 juin 2025

Le vote des dévots

L'opposition israélienne (notamment les Travaillistes, le Yesh-Atid centriste, Yisrael Beitenu conservateur, et les partis arabes Hadash-Ta'al & Ra'am) avait déposé un projet de censure du gouvernement Netanyahu et la motion a été rejetée hier par 61 voix contre 53 (sur 120 députés - je ne trouve pas la liste des 6 abstentions). L'opposition n'aura pas le droit d'en redéposer avant 6 mois. 

Un des enjeux avait été le chantage des partis des "Haredim" (littéralement "ceux qui tremblent [devant Dieu]", les ultra-orthodoxes) et notamment du petit parti ashkénaze Yahadut HaTorah ("Judaïsme Unifié de la Torah", 7 élus). Ils demandaient en échange de leur abstention que Netanyahu accorde le maintien de l'exception de la conscription militaire pour les hommes qui étudient en séminaires religieux. C'est devenu un sujet de crispation dans la société israélienne où le service militaire devient le centre de l'identité civique. Les Haredim ne forment que 8% de la population totale. Une large majorité (même dans une partie de la droite) souhaite qu'ils n'aient plus cette exception et  la Cour suprême a statué il y a un an (25 juin 2024) que l'exception n'était pas valable. Une majorité relative (environ 40-45%) des Israéliens est appelées les "Hiloni", les non-pratiquants (ou faiblement pratiquants). L'accroissement du pouvoir politique des Haredim n'est pas du tout représentatif de la sécularisation de la société qui continue. 

Le Likud promet une nouvelle Loi à venir sur la conscription mais on ignore les conditions et sanctions pour ceux qui refuseraient le service militaire.  

Ces rabbins haredim de Judaïsme Unifié de la Torah n'ont pas nécessairement tous des positions maximalistes en faveur de la continuation de la guerre, des crimes de guerre, des expulsions ou des colonies (voire pour certains sur le projet sioniste tout court !) mais ils n'ont en tout cas pas envie de voir leurs fils se faire tuer dans les Territoires, c'est bon pour leurs compatriotes qui ne tremblent pas devant Dieu. 

Mais le chantage des Haredim est curieux. Comment pouvaient-ils faire croire qu'ils allaient faire tomber le gouvernement comme l'Opposition serait encore plus encline que le Likud a leur appliquer la conscription ? N'ont-ils pas fait que gagner un peu de temps dans leurs négociations avec le Likud ? Quel compromis peut-on leur offrir s'ils préfèrent la prison à la conscription ? Un nouveau statut de réservistes en prière ? Quelle marge de manoeuvre reste-t-il après la décision de la Cour Suprême ? 

Il faut 61 sièges pour avoir la majorité absolue à la Knesset mais le fait qu'il y ait des sièges de Partis arabes auxquels l'opposition ne voudra pas s'allier signifie qu'en pratique il va être plus facile de renverser un gouvernement que d'avoir une coalition fonctionnelle. Dans la 25e Knesset élue en novembre 2022 (dont j'avais parlé dans le survol des 30 dernières années d'élections), la coalition au pouvoir doit avoir en ce moment (cela a beaucoup fluctué dans les accords entre partis) un soutien potentiel d'au moins 70 députés sur 120 : 32 Likud (26%), 11 Shas (9%, ultra-religieux sépharades), 6 Force juive (extrême droite raciste de Ben Gvir), 7 Judaïsme Unifié de la Torah, 6 Mafdal (Sionistes religieux), 4 Nouvel Espoir-Droite Unie (nationalistes libéraux). 

Un député de l'Opposition a été expulsé de la Knesset pour avoir soutenu des critiques contre le régime mais je crois qu'il n'a pas été remplacé (?). Un député homophobe (Avi Maoz) qui soutenait Netanyahu et avait même une place au gouvernement vient de se déclarer neutre en mars dernier et ne soutenant ni le gouvernement ni l'opposition. Il y a 5 députés islamo-conservateurs (Ra'am) et 5 députés arabes laïcs (Hadash & Ta'al). 

Même sans les 7 Députés de Judaïsme Unifié de la Torah, la coalition de Netanyahu aurait donc encore eu 63 sièges. En revanche, si les 11 Députés du Shas ("Gardiens Sépharades de la Torah"), qui avaient aussi agité la menace sur le même sujet, avaient tous voté en faveur des élections anticipées, le gouvernement serait forcément tombé. Mais le Shas a une place de participation bien plus importante dans le gouvernement (9 ministres et secrétaires d'Etat contre 2 secrétaires d'Etat pour Judaïsme Unifié de la Torah). 

Vu le rapport de forces actuel (si on croit les sondages), et malgré la corruption manifeste et le discrédit de Netanyahu, on peut supposer que de nouvelles élections pour la 26e Knesset en 2026 ne changeraient pas profondément la situation. Netanyahu peut tomber mais y a-t-il à nouveau une contre-coalition sans l'extrême droite et les partis religieux ? 

A l'heure actuelle, le Likud tomberait de 32 sièges à 21-24 mais resterait peut-être le plus grand parti. Le principal parti d'opposition actuel deviendrait les Conservateurs russes de Lieberman (qui triplerait à 14-19 sièges au lieu de 6 - ils sont de droite mais anti-Netanyahu et soutiennent la conscription pour tous). Autour de lui le parti de Benny Gantz doublerait autour de 14-16 (au lieu de 8) et le parti centriste Yesh Atid de Yair Lapid baisserait à 13-15 (au lieu de 24). 

On aurait donc probablement une nouvelle coalition plus élargie où Netanyahu n'aurait plus le rôle central mais où le Likud ou d'autres partis extrémistes resteraient peut-être quand même dans le gouvernement. 

Le nouveau parti de gauche des Démocrates (fusion des Travaillistes + Meretz) a certes remonté la pente mais resterait à un niveau entre 12 et 16 sièges (au lieu de 4), donc peut-être derrière les Conservateurs russes et Unité nationale de Benny Gantz. A eux trois, ils n'ont qu'environ 40-45 sièges. 

mercredi 7 mai 2025

Des spectres dans la machine

Chaque époque a ses folies. Charles VI le Fol ou beaucoup d'autres cités par Robert Burton croyaient avoir un "corps de verre" et ce n'est plus le syndrome actuel. La folie de notre époque va se refléter sur d'autres miroirs et entrer en boucle de rétroaction avec nos écrans. Le taux d'hallucinations est énorme dans le fonctionnement obscur de simulation de pensée des générateurs-plagiaires automatisés. De plus en plus de schizophrènes se mettent à projeter sur ces LLMs des spectres qui les hantent. Des couples explosent parce que des hommes (parce que ce sont surtout des hommes) veulent rêver que la machine spéculaire leur parle à eux en particulier.

On commence à s'habituer à ce que l'actualité ressemble chaque jour de plus en plus à une nouvelle de Philip K. Dick. Le LLM  bloque soudain sur le nom de Boèce et se met soudain à répéter : " Boèce, non...  pas Boèce.... si, Boèce... non, pas Boèce... " Pourquoi Boèce provoque-t-il soudain ce blocage ? Inutile de se poser la question, ce phénomène de crises soudaines est fréquent (et il n'y a aucune raison que cela s'améliore). Ces bugs insignifiants dans la Matrice ne peuvent qu'être reçus par certains comme des épiphanies sublimes, des messages absolus du Grand Autre qui n'est pas un Sujet pensant. 

On peut craindre ce qui va hanter bientôt les sociétés si de plus en plus d'individus deviennent aliénés à cet Ange Gardien, à cette conscience externalisée. J'ai vu des gens si esseulés, si auto-réifiés, si pleins de la honte prométhéenne commencer à interroger les prétendues Intelligences continument sur les questions les plus quotidiennes (que dois-je manger ce soir ?). On se donne des directeurs de conscience de substitution et nos nouveaux génies domestiques comme de petits tyrans.

Il y a dans nos cerveaux un tel désir de dieux qu'il n'y a même pas besoin de supposer un charisme personnel des fondateurs de religion. Ce sont nos biais qui animent ces machines et qui multiplient les dieux et les monstres.

Le côté Ubuesque de la grande révolution ploutocratique actuelle aux USA vient des gains spéculatifs énormes des nouvelles technologies. Mais cette révolution technologique des années 1990-2020 n'est pas que la cause de cette victoire anti-politique des Technocrates-Oligarques (par l'énorme croissance spéculative et par l'instrument de manipulation des opinions), elle devient d'un moyen un instrument tout-puissant et donc sa propre fin. 

Quand Trump a choisi sa politique délirante des tarifs, ses conseillers se contentent de déléguer à la machine et suivent un calcul forgé par un LLM (confondre un tarif et la balance commerciale) et l'absurdité du plan allait bien avec un monarque capricieux et sans jugement. La banalité du mal va être cette absence totale de jugement où le navire erre sur des vagues d'associations probabilistes par des fréquences et des voisinages.

dimanche 2 février 2025

Fragmentation politique

Selon l'historien du capitalisme récent Quinn Slobodian, une des obsessions des grands idéologues libertaréactionnaires actuels est l'idée de fragmentation. 

L'ordre étatique ou des accords inter-étatiques du droit international sont vus comme des obstacles pour les capitalistes. Il ne faut pas seulement noyer les Etats mais multiplier une concurrence de nouveaux quasi-Etats ou pseudo-Etats pour contenter le prétendu "anarcho-capitalisme" (qui est aussi dans le cas de certains un "narco-capitalisme"). Les zones spéciales ou enclaves permettraient alors un Etat d'exception permanent, en exceptions contre les Etats. 

Le droit international est l'extension du droit maritime, de la question de la souveraineté et des eaux territoriales. Peter Thiel veut financer des "utopies" randiennes off-shore. avec des "pieds-à-mer" et zones extra-territoriales. Tout ne serait plus qu'archipels, en oubliant toute terre. Le thermo-capitalisme contribue par ailleurs à acidifier et désertifier cette Mer artificialisée. Cette Mer Gaste devient le lieu rêvé de ces piratrolls anti-taxe. La techno-féodalité rêve de stations spatiales, de châteaux-îles et de colonies sans sol. Ces prétendues "arcologies" pseudo-autarciques sont des zones de séparation pour supprimer toute autonomie politique effectives.

Les cryptos servent le même but, non pas seulement la désintermédiation des banques mais aussi une idéologie de destruction d'un ordre étatique par la fin des devises fiduciaires (la devise virtuelle a ainsi remplacé l'ancien fétichisme de la droite pour un retour à une source naturelle métallique). La confiance en des structures communes sera ainsi remplacée par une méfiance généralisée, un état de nature hobbesien ; un monde de personnes morales en contrats privés sans aucun contrat social.

La destruction de l'ordre international à laquelle nous assistons fait donc partie d'un moment de ce processus. Il y a certes eu un conflit parmi tous ces réactionnaires entre les nationalistes (et xénophobes qui veulent étendre leur Etat-Nation) et l'aile minarchiste (démophobes, qui veulent détruire les Etats-Nations au profit d'un Marché dé-nationalisé et dés-étatisé), mais  Slobodan Quinn rétorque que les deux bords se réclamaient en fait de différentes parties de Hayek. Bannon ou Douthat (qui prétendent jouer en ce moment la carte pseudo-tribunitienne de la plèbe contre l'oligarchie) n'auront pas plus de succès que les SA dans leur compétition interne contre les techno-féodaux comme Musk et Thiel.

La coalition de Trump réunit (comme le fait remarquer Heather Cox Richardson) à la fois une aile théocratique (paléo-conservatrice dans certaines priorités du projet 2025), une référence ethno-nationaliste qui est le seul élément "populiste" et le soutien des techno-féodaux devenus leaders ploutocrates de tous les libertarés.

Il est difficile de faire la part chez Trump de ce qui relève de simples bluffs de trolls et d'intentions légèrement réalisables. La Realpolitik doit aussi laisser une place à une indétermination psychiatrique. J'avais d'abord cru que les propos d'annexion sur le Groenland n'étaient que des plaisanteries répétitives visant plus la base nationale (la rhétorique de Trump est un rituel de mantra qui n'a plus d'autre but qu'elle-même, comme lorsqu'il faisait l'éloge du cannibalisme à chaque rassemblement pendant la campagne : ses partisans trouvaient cela drôle comme des rimes sans raison). Il y avait aussi le but de détruire l'Atlantisme et les alliances, pour plaire aux clients dictateurs. Mais une fonction de ces formules violentes est aussi plus profondément d'installer un nouvel état de crainte où les puissants peuvent tout se permettre en l'affichant au grand jour. Au lieu de feindre le consensus, on récompense la brutalité unilatérale. L'idéalisme formaliste du droit international est piétiné comme une fiction qui n'a plus d'utilité face à la cupidité rapace des milliardaires.

La révolution reaganienne paraît rétroactivement un entraînement presque timide. Reagan disait que l'Etat était un "problème". Musk a dit que les fonctionnaires sont l'ennemi. Pour une fois, l'alternance n'est pas faite pour prendre possession du gouvernement pour infléchir dans telle direction sa politique. Pour le techno-bro, c'est une OPA hostile et le but est de démanteler, dépecer la concurrence qui prétendait les réguler, pas de l'optimiser.

samedi 21 décembre 2024

Le Maréchal MacMacron

 (pardonnez-moi pour ce partage d'une image par IA, dont on connaît les effets environnementaux délétères...)

Si Sarkozy se voyait en Napoléon III (populiste autoritaire servant la bourgeoisie), Emmanuel Macron est à la fois le Président royaliste MacMachon de 1875 mais surtout le Roi Louis-Philippe d'Orléans visitant Mayotte (conquise en 1841-1843). 

La population : "Monsieur, de l'eau, de l'eau."

Le Potentat : - Que d'eau, que d'eau. 



lundi 12 juin 2023

Peut-on sortir d'un cercle vicieux ?

Il peut paraître facile de sortir d'un cercle vicieux quand on en prend conscience mais les forces de ce cercle vicieux peuvent être plus puissantes que n'importe quel choix volontariste. Je ne connais rien en économie mais je crois comprendre que le déclin de l'économie japonaise depuis au moins 30 ans vient du fait qu'ils n'ont jamais réussi à trouver un moyen de sortir de leur "piège à liquidité". L'économie est devenue un exemple de fatalité "tragique" où les individus sont témoins d'un enchaînement sans savoir comment l'action humaine peut faire quoi que ce soit (tout comme le dérèglement climatique comme effet fatal de notre capitalocène où nous ne faisons rien et savons que nous ne ferons rien). Le conspirationnisme est une manière de gérer cette frustration face à ce tragique incompréhensible d'un "système" qui semble devenir si bloqué et irrationnel dans ses effets à moyen terme malgré toute sa prétention à la rationalité. 


Bridget Riley, Blaze 4 (1964)


De même, tous les Etats-Providence sont enfoncés depuis le grand retournement des années 1970 dans une sorte de cercle vicieux. Quand la stagflation des années 70 a mis à mal toute une partie du Keynésianisme, ce qu'il est convenu d'appeler la révolution néo-libérale a commencé à installer à la fois l'idée qu'il fallait des politiques d'austérité baissant les dépenses et que devant les effets négatifs pour les services publics il fallait passer à leur privatisation. Et ensuite plus les services publics déclinent, plus on se dit que mieux vaut passer aux services privés. Et plus on passe aux services privés, plus on se dit qu'on ne voit pas pourquoi on payerait pour les pauvres qui doivent se contenter désormais d'un service minimal universel à la place des services publics efficaces pour tous. 

Les élites peuvent périodiquement être soutenues par une majorité plus ou moins démocratique, soit par simple calcul rationnel d'individus qu'ils auraient plus à gagner à cette privatisation qu'à la redistribution, soit par un ressentiment que la redistribution profiterait plus aux autres qu'à soi. Le pouvoir dit souvent que ce sont les opposants qui manipulent les passions tristes de l'envie mais c'est tout aussi fréquent d'utiliser un ressentiment envers certains des exclus ou des exploités pour les pouvoirs populistes majoritaires. Et quand ils risquent de perdre la majorité, ils peuvent encore détenir d'autres pouvoirs pour limiter leur perte temporaire de pouvoir. 

Autre cercle vicieux : plus ce pouvoir devient "démophobe" au nom de cette rationalité économique, plus les oppositions risquent de remettre en cause les processus légaux et plus cela va renforcer ensuite la méfiance envers ces réactions d'opposition et conforter une répression plus autoritaire. Et plus cela consolide aussi le risque de démagogies qui affirment qu'elles détiennent un monopole de légitimité qui ne reposerait plus sur des respects de procédures formelles. Les deux camps opposés ne se reconnaissent plus dans le système parlementaire : les élites disent qu'elles doivent le manipuler parce qu'il resterait trop dépendant des masses capricieuses et les populistes disent que ce parlement ne peut plus qu'être une forme vaine sans espoir de reconstruction et qu'il faut justifier des recours au modèle de la violence, voire de la "guerre". Chacun accuse l'autre d'avoir commencé ou d'avoir aggravé ce processus d'anomie et de guerre sociale. 

Mais pour revenir à l'éducation, pour prendre l'exemple de la France, la chance que nous avions pendant longtemps dans notre système public d'enseignement était la bonne réputation de certains établissements publics de centre-ville. Les élites (sauf pour des traditions religieuses passéistes) ne voulaient pas aller dans le privé mais dans ces établissements publics d'excellente réputation. Les écoles privées avaient globalement encore à la fin du siècle dernier une mauvaise réputation de boites à bac pour les fils à papa trop médiocres qui partaient du système public parce qu'ils y étaient trop mauvais. Bien sûr, il y avait quelques exceptions (notamment les écoles confessionnelles qui restaient très puissantes dans l'ouest). Cette catégorie simple du fils à papa joue un rôle de résumé assez commode pour cette évolution (même si le terme paraît un peu désuet dans son sexisme). Leurs choix sont décisifs pour l'économie : là où vont les fils à papa, là va la société. 

Mais nous allons vers un système encore plus inégalitaire que les Américains (en dehors du supérieur où le processus commence seulement). Les élites de nos oligarchies ont commencé à fuir vers le privé et commencent même à fuir la France tout court. Dès lors, elles se désintéressent du système public. Les ministres de l'éducation nationale ou de nombreux enseignants mettent leurs enfants dans le privé - et il ne s'agit pas de leur jeter la pierre, c'est assez "systémique". On entre dans une spirale négative de prophétie auto-réalisatrice : plus l'opinion va se persuader que l'école publique est mauvaise, plus les élites retirent leurs enfants, plus les inégalités s'accroissent et plus l'école publique s'effondre. 

Notre chance historique est que les élites d'Europe continentale acceptaient de la redistribution et un bas coefficient de Gini mais qu'elles n'en voient plus l'intérêt depuis qu'elles ont pris un pouvoir plus direct pour baisser la redistribution et faire exploser les inégalités. Pourquoi feraient-elles encore semblant d'accepter ces sacrifices si elles voient que leurs partenaires des autres milliardaires n'ont plus à le faire. Pourquoi payer encore pour l'école des pauvres si elles n'ont plus de raison de la fréquenter ? 

En France, cela s'est fait en deux phases : les Grandes écoles d'abord contre les Universités depuis un siècle et les écoles internationales contre les Grandes écoles ensuite depuis quelques années. La mondialisation d'un marché éducatif va détruire les systèmes d'enseignement pour ne garder que des filtres de validation sociale. 

Nous sommes dans une sécession des élites où elles vont même fuir les universités publiques qui vont être de plus en plus ruinées par leur prétendue "autonomie". Un article du Monde récent disait que les fils à papa préfèrent maintenant des écoles internationales qui ne sélectionnent plus que sur des critères financiers et sociaux car le réseau ploutocratique (le carnet d'adresses) est plus important que les anciennes justifications méritocratiques ou technocratiques. Ils allaient jusqu'à dire que les clubs informel du BDE (le "Bureau des Elèves", mais parfois déguisé en greenwashing ou en "développement responsable") devenaient plus profitables que le diplôme. Bien sûr que les fils à papa les mieux entraînés continueront à préférer justifier leurs positions d'héritiers par l'X (comme nos anciens PDG) mais pour la plupart qui n'arriveront plus à ces critères de sélection par la rapidité en mathématiques un MBA de l'entre-soi peut être assez efficace. 

Emmanuel Macron a vite compris après sa sortie de l'ENA que sa mission dans la commission Attali lui offrait un splendide carnet d'adresses qui allait faire de lui l'agent exemplaire de cette ploutocratie alliée à l'ancienne technocratie pantouflante. Les énarques ne pouvaient plus garder le "sens de l'Etat" depuis 40 ans. Ils ne peuvent plus se prendre pour une élite politique dans un monde où tout ne se valorisait plus que dans l'appartenance à l'oligarchie financiarisée. Il s'agissait de vendre ses services au nom de la rationalité économique où l'individu est un entrepreneur de soi qui doit maximiser ses gains spéculatifs dans un monde où l'économie financiarisée est devenue la science générale formelle de maximisation dé-substantivée. Il est cohérent de tenter de devenir le meilleur des mercenaires dans un tel marché d'optimisation de soi. On ne peut même pas appeler cela du cynisme quand l'économie au sens formel leur enseigne que ces stratégies s'identifie avec la rationalité. 

Récemment, la philosophe Monique Canto-Sperber (qui fut spécialiste de Platon et de philosophie "morale" et qui avait obtenu plusieurs postes prestigieux dans l'université française en dirigeant l'ENS-Ulm puis une fédération (Grand établissement Paris-Sciences-Lettres) a annoncé qu'elle lançait un "liberal arts college" privé à Paris nommé AtoutsPlus. Cela semble être un très dispendieux machin pour des fils à papa assez riches pour payer 12 700 euros mais pas assez doués en anglais pour aller étudier à l'étranger (oui, 40% des élèves sont dispensés des frais d'inscription sur dossier grâce aux 60% autres). 

Le parcours de légitimation de Canto-Sperber dans l'université publique n'était plus q'un tremplin pour s'enrichir dans une école bidon profitant de la pénurie et des frustrations face à l'effondrement de cette université - tout comme les ministres pantouflent ensuite sans craindre des conflits d'intérêt. La spécialiste de Platon se disait "et puis zut, autant rejoindre les Sophistes" et on sait que la philosophie dite morale est souvent le meilleur moyen de chercher des rationalisations pour justifier ses propres turpitudes. Mais en l'occurrence, cela devient plus inquiétant que la simple corruption ou la cupidité. Nos élites sont devenues nihilistes. La vie est en danger et il faut donc s'enrichir plus vite dans une grande explosion finale avant que tout ne brûle. Il n'y a même plus à avoir honte et à se cacher. Il y a "des gens qui ne sont rien" (comme disait E. Macron) et il faut être plus en possédant plus, accroître sa puissance d'agir avant que les causes extérieures ne finissent par vous submerger. 

samedi 10 juin 2023

This is fine

 (photo par V. Dain 23 mars 2023)




lundi 25 avril 2022

A long terme... on trouvera des titres drôles avec un jeu de mots

Des millions de personnes sont massacrées, torturées ou déplacées en Ukraine, la Russie s'enfonce dans une dictature fascisante, la xénophobie autoritaire va continuer de prospérer dans la démocratie européenne, l'idée de droits humains va continuée à être plus franchement remplacée dans le monde entier par un calcul d'accroissement de prospérité à court terme par divers oligarques ou "technocrates", la Pestilence n'en finit pas de muter alors que nous nous y habituons en nous lassant de faire des efforts pour les plus fragiles, la destruction de la planète devient irréversible et la position minoritaire de la gauche rend l'alternance impossible pour le moment dans ce pays (même si la gauche avait été au second tour, d'ailleurs). 

Mais ce blog de jeu de rôle a passé les derniers mois uniquement à gémir sur *un* auteur inconnu du public qui était en fait un facho, comme si c'était une blessure narcissique et une déception amoureuse. 

Ce blog de rôludiste a un certain sens des priorités mondiales. 

Je suis tellement Castor que j'ai voté pour Mélenchon au premier tour pour faire barrage à Le Pen alors que ce type a dit que le scandale réel du chlordécone aux Antilles prouvait qu'il fallait se méfier des vaccins et qu'"ILS" (QUI ?) avaient organisé des attentats antisémites pour conforter LE SYSTEME. Oui, il y a de quoi avoir honte de voter pour un tel candidat, quelles que soient ses envolées réussies sur la science-fiction. C'est dommage, d'ailleurs, il peut arriver de voir dans quelques fulgurances qu'il pourrait être une incarnation moins auto-destructrice. 

Mais je suis un électeur assez mono-critère : je vote pour le candidat qui a le moins de chance de détruire l'Hôpital public ou le moins de chance d'aggraver la situation (l'école publique, c'est déjà trop tard, la gauche ne fait pas nettement mieux). Je n'avais donc pas tellement le choix. J'avoue que les prises de position de politique étrangère étaient donc mises entre parenthèses et je ne prétends pas à l'intégrité ou la pureté. Evaluer du moindre mal, c'est choisir ses ordres de grandeur dans l'évaluation des divers maux évitables. [EDIT : J'ai retiré un commentaire erroné. ]

Si vous voulez le détail de mes votes depuis une douzaine d'années aux Primaires et Présidentielles, je crois me souvenir que j'ai dû voter 8 fois à gauche, 5 fois à droite : 2 fois Aubry, 2 fois Hollande, 2 fois Hamon, 2 fois Mélenchon et (comme j'avais des procurations pour quelqu'un d'autre aux deux élections) 5 fois Macron... La gauche a été au pouvoir au XXIe siècle grâce aux législatives de 1997-2002 en partie grâce aux triangulaires de l'extrême droite mais elle a été un peu au pouvoir dans les premiers mois de Hollande en 2012 sous Ayrault avant que le Bloc Bourgeois ou l'Eternel Marais ne finisse son réalignement néo-sarkozyste avec la fin du centre-gauche de gouvernement. 

J'ai voté Mélenchon alors que je crains qu'il soit toxique dans son indulgence envers les dictateurs chinois, russes ou vénézueliens, son autoritarisme et sa manière de flatter les conspirationnistes. Mais je rêvais d'un second tour sans Le Pen où les débats auraient été très différents, sur les droits sociaux et non pas sur la quantité ou la qualité des expulsés. 

Et on n'a pas le choix dans le contexte actuel : plus personne ne fait confiance au PS pour se distinguer de ce Bloc macronien. Le problème du PS est que même avant Terra Nova, même du temps de Mitterrand, ils pensent que le pays est trop structurellement de droite pour qu'une gauche puisse arriver au pouvoir sans un malentendu. Hidalgo d'il y a 25 ans quand elle était encore une Inspectrice du Travail devait être de gauche, je crois, mais je n'en étais pas certain aujourd'hui. Jadot était si proche de ce Bloc macronien par sa base électorale et par ses prises de position économiques que la trahison était déjà hautement probable. Roussel ne se distinguait guère de Mélenchon que par des détails de politique énergétique et une rhétorique plus universaliste contre certains messages différentialistes mais il était tout aussi prêt à se compromettre avec la dictature chinoise. Et je ne veux plus évoquer la candidate nihiliste sélectionnée par une primaire bizarre, qui aurait probablement été encore plus vide que Hildalgo et plus à droite que Jadot. 

Quant à l'extrême gauche trotskyste, je n'arrive pas à les voir autrement que comme "para-politiques" ou "anti-politiques", comme des moines ou ascètes gnostiques qui veulent fonder une contre-communauté d'âmes non-compromises sans avoir ni l'espoir ni l'envie de gouverner. C'est une avant-garde millénariste dont l'action réelle doit plutôt se trouver dans l'action syndicale dans certains lieux de travail (ce qui est certes déjà quelque chose) mais pas dans la législation. Cela peut se défendre (je respecte certains syndicalistes qui ont renoncé à la politique nationale pour viser des améliorations par branche ou éventuellement par des biais indirects de droit européen). Je ne sais pas si ce léger bruit de fond anti-capitaliste et l'entrisme syndical peut avoir un effet gramscien quelconque pour une éventuelle gauche de gouvernement. La prétendue hégémonie culturelle peut relever d'un fantasme idéologique. Cela ne dérangerait pas Macron de parler en dialecte de gauche sur les discriminations structurelles tant que cela ne remet pas en cause sa justification des inégalités sociales. 

(Et de même le gramscisme d'extrême droite qui doit être surévalué par les intellectuels n'explique pas son succès, cela doit plutôt être l'inverse, ils sont plus réapparus comme un symptôme ou un effet des succès électoraux ou de la propagande médiatique). 


Tout cela pour dire... que vous comprenez pourquoi je ne blogue plus tellement. 

dimanche 30 janvier 2022

Victoire du PS

 

Mais au Portugal... 

Le Premier Ministre Antonio Costa (PS) aurait même augmenté sa majorité à 42% contre 36% en 2019, 32% en 2015). C'est un échec pour le Bloc de Gauche de Catarina Martins qui venait de retirer son soutien et qui avait fait déclencher cette élection législative anticipée du 30 janvier. Mais avec qui Costa va-t-il devoir faire sa nouvelle coalition si son aile gauche ne le soutenait plus ? CORR. Le PS obtient la majorité absolue même sans ses alliés. 

On peut rappeler les dates de la IIIe République portugaise. 

1974 Révolution des Oeillets par l'armée contre la dictature

1975 Election de l'Assemblée constituante (IIIe République) et victoire de la gauche. 

1976 Le Général Ramalho Eanes (centriste) gagne les élections présidentielles (pour 5 ans). Il est réélu en 1981. Le PS gagne les législatives et Mario Soares (1924-2017) devient Premier Ministre en coalition avec le centre. 

1978 Fin de la coalition, chute du gouvernement Soares. Majorité centre-droit (1978-1983). 

1983-1985 Le PS revient au pouvoir. Nouveau gouvernement Soares. 

1985-1995 Elections législatives anticipées et retour de la droite avec Anibal Cavaco Silva (né en 1939). Il sera réélu aux Législatives de 1987 et 1991

1986-1996 Mario Soares devient Président de la République et il sera réélu en 1991.  

1995-2002 Antonio Guterres (PS) devient Premier Ministre. 

1996-2006 Jorge Sampaio (PS) devient Président de la République. 1995-2002 est une brève période sans cohabitation (même si Soares, Guterres et Sampaio sont de vieux ennemis politiques). 

2002-2005 Retour de la droite (avec Barroso, Premier Ministre qui sera ensuite plus connu comme Président de la Commission européenne). 

2005-2011 José Socratés (né en 1957, PS) Premier Ministre. 

2006-2016 Anibal Cavaco Silva (droite) Président de la République. 

2011-2015 Pedro Passos Coelho (né en 1964, droite) Premier Ministre. 

2015- Antonio Costa (né en 1961, PS) Premier Ministre

2016- Marcelo Rebelo de Sousa (né en 1948, droite) Président de la République. 

Si on ne compte que les Législatives depuis 1976, sur 46 ans, la gauche a donc pour l'instant gouverné environ 24 ans au Portugal, en 76-78, 83-85, 1995-2002, 2005-2011, 2015-2022. 

Si on compte sur la même période en France, on obtiendrait 20 ans, 1981-1986, 1988-1993, 1997-2002, 2012-2017 (oui, à condition de compter encore le gouvernement Valls comme "de gauche" symboliquement pour simplifier). 

Add. 

Oh, Mme Hidalgo, on dit PS, pas "PSD", nom de la droite... 



jeudi 18 février 2021

Tenir les deux bouts de la chaîne (3)

(Suite du précédent)

Dans un tweet (je ne mets pas de lien car elle a effacé après avoir été harcelée et elle a donc droit à l'oubli), une étudiante disait être "trop déçue" de découvrir que Françoise Vergès (une autrice réunionnaise, décolonialiste et "différentialiste") était (je cite) "white" (et même qu'elle descendait en partie de colons "zoreille"). Elle n'allait pas jusqu'à dire qu'elle n'allait plus la lire et ne l'accusait pas de trahison mais il était clair que cela enlevait pour elle beaucoup d'attrait ou de valeur si elle n'avait pas elle-même ressenti dans sa chair l'oppression coloniale qu'elle dénonçait. Le fait que cela arrive à Vergès était assez drôle puisque cela ressemblait à une sorte d'auto-réfutation mais en même temps, il était assez déprimant de voir une sorte de confirmation (en dehors de tout article de réacs de Causeur ou Le Point) que certains étudiants woke suivaient ces réflexes essentialisants avec tant de zèle. Ils ne fantasment bien entendu pas entièrement le problème, même si cela demeure très minoritaire. Même faire des blagues sur "woke" paraît maintenant de mauvais goût tant cela ressemble plus à une sorte d'obsession malsaine de ressentiment de ceux qui se sentent un peu trop visés. 

Le gouvernement a trouvé un nouveau bouc-émissaire commode pour changer de sujet à l'université en dénonçant "l'islamo-gauchisme". 

Le terme est ambigu entre deux lectures : 
(1) il y a eu des islamistes peu gauchistes mais prêts à faire de l'entrisme dans des organismes gauchistes en se disant qu'ils pourraient les occuper plus facilement au nom de l'anti-impérialisme (l'anti-juive fanatique Houria Bouteldja ou Tariq Ramadan par exemple) 
(2) il y a eu aussi certains à gauche pour être très indulgents voire nier toute diffusion du salafisme wahabhite financé par l'Arabie saoudite ou par les Frères musulmans égyptiens (l'influence chiite semble en revanche très réduite en dehors de l'essor au Liban). Ceux-là étaient motivés soit par une culpabilité vis-à-vis des colonies, une crainte de la discrimination au moment où elle augmentait en effet, la recherche d'alliés contre l'occidentalisation capitaliste du monde et même parfois une sorte de fascination pour une altérité de tradition, ou bien au contraire un simple calcul cynique et clientéliste, Et il y a des formes inconscientes d'anti-judaïsme dans la critique d'Israël qui poussait ensuite à refuser toute critique des mouvements islamistes contemporains. 

Tout le problème est le glissement où on passe de deux "cancel-culture" simultanées : 

(1) Il y a un risque de manque de critique de l'islamisme par crainte d'être accusé de participer de la discrimination xénophobe. 

(2) Il y a maintenant un risque de ne plus pouvoir critiquer ou discuter toute éventuelle discrimination par crainte d'être accusé de manquer de critique contre l'islamisme. 

Tout le débat serait alors réduit à des crypto-islamistes ou des islamophobes. 

Le débat entre Darmanin et Le Pen (où celle-ci voulait une loi spécifiquement contre l'islamisme politique et où Darmanin l'accusait de sous-estimer l'aspect religieux et voulait rappeler que la constitution exigeait donc de parler de choses plus générales comme le séparatisme à motif religieux) illustrait cette confusion où l'extrême centre fait une course peu compatible avec son libéralisme affiché. 

Les deux catégories (islamisme cherchant à manipuler le gauchisme ou une certaine gauche peu critique), existent bien sûr mais me semblent assez peu influentes. Je ne vois que très peu de noms universitaires dans la seconde catégorie. Peut-être la sociologue différentialiste Delphy qui a l'air de vouloir défendre Bouteldja ? Peut-être Burgat, qui paraît certes critique contre les Saoudiens mais nettement moins contre d'autres pétromonarchies ? Mais il se peut que cela ne traduise que mon ignorance. 

Dans les partis politiques et non à l'université, il y a eu de l'entrisme chez certains courants des Verts ou de NPA, et même un peu chez les Mélenchonistes. L'ambiguïté de Génération.S sera toujours d'être liée à un parcours local de Hamon à Trappes, ce qui explique sans doute en partie l'hystérisation de la question récente sur les propos de l'enseignant de philosophie. Je m'abstiens d'en parler car je n'ai pas de recul ou assez d'informations. Dans les médias, il y a certes Plénel à Médiapart, mais ce n'est pas si courant. 

Les Universitaires exagèrent sans doute en disant que c'est (déjà) du McCarthysme, même si je viens de commencer des noms en espérant que cela ne devienne pas des "listes" de proscription. Personne n'est encore mis en jugement. Mais le gouvernement vise en fait plus le gauchisme, sans oser le dire, et se sert de ce tiret théologico-politique pour pouvoir mieux délégitimer ensuite toute critique (de même que le gauchisme peut certes réduire les divergences entre libéraux à des formes de fascisme larvé). 

Le vrai danger pour la laïcité est qu'elle a été tellement instrumentalisée qu'on n'arriverait plus à la défendre comme autre chose que comme le "Communautarisme de la Majorité catholique-zombie". Même un laïcard comme moi aurait du mal à ne pas comprendre que la population de la religion active de la principale minorité finisse par ne plus croire à une quelconque neutralité du terme. Quand les Gilets jaunes manifestaient sur le pouvoir d'achat et que Macron a déclaré comprendre les craintes sur la laïcité, le terme était déjà agonisant dans le hors-sujet total, le prétexte, le red herring, le flatus vocis qui n'est plus là que comme agitation émotionnelle et plus comme un enjeu politique réel. 

mardi 20 octobre 2020

Tenir les deux bouts de la chaîne (2)


Quand des fanatiques assassinent et que les iconoclastes voudraient dicter ce que nous pouvons représenter et montrer, notre époque sidérée cherchent des responsables à accuser. Les idoles des iconoclastes ont au moins le bon goût de ne pas exister. Il y a bien entendu parmi des responsables - au-delà de la main brute du sicaire qui a tenu le couteau - tous ces offusqués complaisants qui exhibent leur ressentiment en disant qu'on leur manque du respect qu'ils n'ont pas l'air de vouloir reconnaître à autre chose qu'à leurs propres superstitions. Mais on peut toujours chercher plus loin, dans les politiques qui sont accusés de jeux hypocrites sur la laïcité, dans le Ministère de l'éducation nationale qui a exigé ce cours d'EMC après les attentats de 2015 (comme si une nouvelle discipline arrêtait des déferlements géopolitiques de terreur) mais qui recule ensuite devant les "Vagues" qu'il risquerait de produire. L'extrême droite a tant pris l'habitude d'appeler au bucher contre tous les enseignants que tout en parlant d'un "martyr", elle aimerait en même temps, avec leur courage habituel, mettre aussi en accusation posthume le Témoin en disant qu'il a lui-même violé la laïcité en étant trop prudent face à ses élèves de 4e et qu'il leur a donné trop de trigger warnings. 

La victime de l'assassinat aurait donc été à la fois un horrible islamophobe pervers et obscène pour l'extrême droite islamiste (ou une partie de la gauche woke) et un épouvantable islamo-gauchiste indulgent selon l'extrême droite xénophobe (ou une partie du Printemps républicain vallsiste). On retrouve l'évolution fréquente : on ne croit plus aux Héros mais on ne croit même plus à l'innocence des Victimes et on doit donc en faire des bouc-émissaires, même de ceux dont on disait qu'ils "témoignaient" de quelque chose. 

Mais sans masochisme expiatoire et sans trop de narcissisme, je me demande si on ne peut pas faire aussi son propre mea culpa. Aurais-je vraiment été lucide et judicieux si SP avait été mon collègue si seul et isolé ? Aurais-je pensé immédiatement à le défendre face à sa hiérarchie et surtout face aux pressions extérieures de la société civile ? Aurais-je été mou et dit "Oui, je te soutiens sur le principe mais...  mais quand même tu aurais dû être plus prudent encore, tu n'aurais pas dû choisir ce dessin-là pour ne pas leur donner le risque de t'attaquer, blablabla". Même le vieux lecteur de Charlie comme moi aurait-il trop donné de poids aux affects des parents d'élèves toujours prompts à nous traîner en justice ? Je ressens la faute (potentielle) de ce mais qui nous entoure même dans les soutiens émus. On peut prévoir que ceux qui voudraient actuellement le panthéoniser et l'instrumentaliser comme un martyr de la liberté d'expression joueront ensuite de mais pour nous rappeler à l'ordre et "ne pas jeter de l'huile sur le feu". Les contrats saoudiens vaudront bien de nous demander de mettre les Lumières en veilleuse. 

Mon propre cours d'EMC suit une méthode d'une double vérité, à la Boèce de Dacie et avec un peu de duplicité "straussienne". Je suis personnellement un athée virulent et "gnostique" (je pense que la possibilité de la vérité d'une religion institutionnelle est suffisamment basse pour être écartée raisonnablement à peu près au même niveau que la possibilité d'être un cerveau dans une cuve ou une simulation) mais mon masque d'enseignant a choisi tout l'inverse, une laïcité oecuménique de syncrétisme ou de synthèse à la Aristide Briand, bienveillante, consensuelle et presque "positive" (même si on sait toutes les compromissions ce terme a pu couvrir, chez le BJP en Inde par exemple). Je reprends la voie kantienne : intransigeance seulement sur les questions de sciences de la nature où la superstition n'a pas le droit d'intervenir mais discours vague sur les intérêts psychologiques ou sociaux supposés des croyances religieuses pour éviter le nihilisme ou l'anomie contemporaine ("On est quand même bien content qu'ils fassent des ONG caritatives ou des soupes populaires", "Ca donne un sens à sa vie", "Ce qui compte est l'efficacité pragmatique de la foi"). J'utilise donc une catégorie d'arguments auxquels je ne crois pas vraiment et certains de mes élèves me voient donc comme un démocrate chrétien tolérant et pas comme un bouffeur de l'infâme et je trouve ce double jeu assez sain. J'approuvais de la tête quand mes élèves me demandaient si la laïcité ne devait pas aussi protéger les religieux contre un Etat désenchanté et espérais que cette laïcité n'était qu'un vestibule avant la sortie de la religion. J'ai trop tendance à croire que ma propre pusillanimité face à des enthousiasmes est une Ruse de la Raison avant d'atteindre les Fins de l'Histoire. 

Avant ce monstrueux assassinat, je m'étais formulé un précepte non-politique de "tact" vis-à-vis des croyances surnaturelles et des pratiques qui sont fondées sur elles : enseigner comme si ma mère était une fidèle pratiquante portant le voile et que je ne voudrais pas trop violemment blesser mais comme si je me souvenais aussi que mon enfant avait été égorgé par ces mêmes fidèles pour avoir été un apostat. Mais ce genre d'étiquette de "tact" avec une pensée de derrière n'est pas un principe généralisable assez cohérent. Il faut, au-delà de la délicatesse, une liberté d'offenser sans léser des droits généralisables, donc une liberté d'une "violence symbolique" qui n'autoriserait pas cette violence réelle. 

On parle beaucoup à gauche de la "ligne de crête" difficile à tenir entre différents identitarismes, le discours indigéniste toujours favorable aux religions par une sorte de fascination paternaliste, la prétendue neutralité au nom d'une continuité nationale majoritaire et, d'autre part, le mépris direct contre tous ceux qui ne partagent pas encore le Grand Récit émancipateur post-religieux. Et J.L. Mélenchon (qui devrait plutôt appartenir à une tradition anti-cléricale) a réussi à être complètement illisible par plusieurs revirements sur ces questions entre plusieurs ailes de son mouvement, entre laïcisme et entrisme confessionnel, entre des ambiguïtés passées et son attaque actuelle contre LA communauté DES Tchétchènes (comme il jetaient naguère l'anathème sur LES Lituaniens, ce que lui permet sa russophilie pour ne pas parler d'autres enjeux que de guerres du Caucase). 

Je ne suis pas tellement d'accord avec l'essayiste Usul, très souvent car il se réclame d'une partie de la "gauche" néo-identitaire (avec une autrice comme la sociologue Christine Delphy) et je ne crois pas le suivre sur toute l'interprétation du projet du Libéralisme autoritaire derrière le couvre-feu actuel (qui est peut-être insuffisant ou peu cohérent mais pourrait avoir d'autres justifications qu'un hypothétique panoptique) mais une chose m'a plutôt touché vers la fin de sa dernière vidéo, sur la différence entre 2015 et 2020. En 2015, nous étions plus dans le chagrin que dans la rage désespérée, et nous avions ce vieil édile ex-socialiste de synthèse qui parlait encore un peu de vivre-ensemble avant de passer vers des délires de déchéances de nationalité. En 2020, notre édile (physiquement jeune) est un directeur de ressources humaines, un manager franchisé qui veut jouer au prédicateur et toute la société est usée par l'échec de notre ligne de crête. La plupart des Musulmans, y compris ceux qui combattent ce cancer islamiste en leur sein, écoutent de moins en moins le discours de "laïcité" qu'ils ne voient plus que comme un prétexte de mauvaise foi pour les stigmatiser seulement eux. Et parallèlement, la plupart des non-Musulmans sont devenus prêts à abandonner toute distinction et à stigmatiser dans leur ensemble tous ceux qui voudraient encore avancer un début timide de Pasdamalgame. Même un peu de tact poli commence à sonner à certains comme une compromission avec le projet théocratique obscurantiste. On ne peut même pas parler de mélancolie mais bien de désespoir face à une évolution qu'on ne saisit plus du tout. Notre corps enseignant désespère tant qu'il ne veut plus que déplacer le terrain contre la cruauté de notre administration. Et comme dit Usul, nous n'avons plus vraiment de contre-récit unificateur face aux récits identitaires. Le radicalisme était parfois prêt à quelque chose qu'on peut accuser de gauchisme islamo-compatible (Badiou et Zizek théorisant que les dévots religieux réactionnaires étaient des alliés objectifs à cultiver contre l'homogénéité capitaliste, ce n'est pas qu'une invention de la presse réac et xénophobe) mais la "radicalité" risque de se réfugier uniquement dans la collapsologie, dans un survivalisme individualiste, comme un nouvel ascétisme extra-mondain comme seul ersatz à l'abandon des combats sociaux (il faut cultiver son Jardin). 

Son nom même d'Usul est un commentaire ironique que le Désert continue de croître mais qu'on n'est pas prêt de revoir fleurir cent fleurs de terraformation. Et ce n'est pas seulement un Désert nihiliste de ceux qui ne croient plus dans les idoles mais aussi les ombres de ces idoles qui continuent de dévorer dans son feu tout ce qui pourraient vivre librement hors d'elles. 

jeudi 5 mars 2020

Polarisation


Depuis le mandat de François Hollande et d'autres désastres (comme la gestion européenne de l'effondrement grec pendant quelques années), toutes mes croyances social-démocrates rocardiennes (l'utopie qu'il n'y aurait pas d'antinomie à long terme entre justice et utilité ou efficacité économique) ont été remises en cause. Depuis que Macron a complètement accepté, encore plus que Nicolas Sarkozy, qu'il n'était là que pour assurer une maximisation des profits des classes sociales ayant déjà le plus accumulé, on a certes eu au moins une clarification. Un certain Marxisme que je croyais simplificateur a été plutôt spectaculairement confirmé. La facilité avec laquelle la majorité des cadres mais même des électeurs du PS ont pu passer au Macronisme (discours centriste mais pratique résolument à droite sauf sur quelques détails superficiels) montre que l'effondrement ne datait pas que des atermoiements de François Hollande seul.

Quand on entendait Michel Rocard vers la fin avant sa mort en juillet 2016, il tenait un double discours en présentant parfois deux héritiers contradictoires, Valls ou le Macronisme comme inévitable et comme l'aboutissement de sa propre gestion libérale, et il défendait parfois à l'opposé des réformes plus à gauche de Benoît Hamon sur certains aspects. Je ne pense pas qu'on puisse tenir les deux bouts de cette chaîne et cela ressemblerait à la même contradiction de Guy Mollet entre son discours marxisant et sa pratique plus conservatrice.

On dit que le ministre socialiste Pierre Joxe (ancien lambertiste) aurait été de ceux qui préconisaient à Mitterrand en 1981 de faire le maximum de réformes et ensuite de repartir dans l'Opposition dès que le Mur d'Argent aurait repris sa place après une brève brèche.

Je pensais que la position de volonté de pouvoir des socialistes se défendait parce qu'une telle stratégie de la Rupture réformiste périodique rare pouvait se retourner en décrédibilisant l'idée même de gauche de gouvernement, en hâtant un retour plus durable de la droite et donc globalement moins de réformes démocratiques socialistes sur le long terme. Et qui sait si une sortie du Système monétaire européen en 1983 aurait eu des effets économiques et politiques positifs à moyen terme ?

Mais d'un autre côté, à quoi bon demeurer au pouvoir si c'est pour théoriser la nécessité d'accompagner et de valoriser ses reniements ?

L'expérience du désastre révélateur François Hollande a prouvé à présent que les politiques dites de "modération" pourraient revenir à pire, dans ce processus qui dégénère en Valls : perte de tout repère, rester au pouvoir pour accomplir la politique contre laquelle on a été élue, déclin et disparition de la social-démocratie dans l'acceptation du consensus autour de la financiarisation de l'économie, mépris de plus en plus affiché contre les classes populaires et en résultat polarisation de l'extrémisme anti-parlementaire (qui n'est même plus une tactique machiavellienne contre la droite parlementaire mais un danger plus global qui finit par contaminer la gauche de gouvernement et peut-être ensuite une partie du populisme de gauche).

Quand bien même le cordeau sanitaire contre l'extrême droite tenait encore et si elle n'arrivait jamais au pouvoir nationalement (et on sait bien que ce ne sera pas le cas puisque la droite conservatrice ou libérale pactisera avec elle ou sera même absorbée par elle), on ne mesure pas bien les risques de laisser ainsi depuis trente ans s'habituer 30% de la population (et plus de 50% des forces de l'ordre) à vivre et à penser dans les références du fascisme. La vision du monde de l'extrême droite devient de plus en plus un des éléments ambiants dans lequel nous vivons.

En passant, même si Joe Biden gagnait les élections aux USA (et les électeurs des Primaires ont l'air d'ignorer à quel point il est devenu bien plus mauvais qu'il ne l'était il y a quelques années), on voit bien qu'il n'a pas l'intention de remettre en cause très profondément la prise de pouvoir de l'extrême droite du Parti républicain. Il va jusqu'à dire que le Parti républicain reste "sain" dans son ensemble et qu'il lui faudra bien travailler avec eux au Sénat. Même si on se fichait complètement du programme intérieur de Sanders ou Warren sur la santé, on aurait besoin pour ce qui reste la première puissance politique de politiciens prêts à lutter contre cette normalisation des inégalités, ce qui n'est clairement pas le cas de ce malheureux Joe Biden.