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jeudi 31 juillet 2025

La Bibliothèque sans fin

Il y a une appli qui donne la liste des boîtes à livres autour de vous dans la ville mais elle n'indiquait pas celle-ci, qui était dans un lieu saugrenu, une rue peu fréquentée et sans aucun magasin. C'était un endroit contradictoire comme il était si isolé et peu visible. La boîte était en bois et je repensais aux rumeurs que le bois de nos villes commence à être infesté de divers parasites. Elle avait une porte hermétique avec serrure, qui devait servir à protéger les dons. Sur la boîte, une affiche précisait un texte plus draconien que d'habitude, imprimé avec des lettres dans une police assez laide : 

"Vous devez faire vivre les livres :
si vous en prenez un,
n'oubliez pas d'en donner un nouveau.

La boîte était, comme souvent, assez décevante, presque vide mais je trouvais un livre qui ne pouvait que m'attirer, avec un titre un peu borgésien, La Bibliothèque sans fin. La couverture était sans illustration, il n'y avait même pas d'ISBN et je ne reconnus pas l'éditeur mais j'avais très envie de le lire. Je n'aime pas toujours l'odeur des livres abandonnés dans la rue mais celui-ci était inoffensif. 

Je le rapportai chez moi mais je rationalisai que je reviendrais le rapporter par la suite car mon petit appartement est si saturé que je dois me contenter des liseuses désormais. 

Le livre m'intriguait mais le texte s'adressait au lecteur, ce qui est un peu maladroit. Mais il faut reconnaître que par hasard, le portrait du lecteur type était assez similaire à moi. Cela devait être de l'auto-édition, d'où cet éditeur dont je ne trouvais aucune trace sur Internet. L'introduction faisait comme si je devais l'avoir adopté, comme si le livre était un animal domestique. Je trouvais l'idée presque désobligeante et je laissais donc finalement le livre inachevé dans un coin de ma chambre. 

Je l'aurais presque oublié mais au bout de quelques jours, je ne retrouvais plus plusieurs livres dont j'avais besoin. Je commençais à me demander si cela ne témoignait pas d'une perte de mémoire ou bien du fait que j'en avais décidément trop. 

Je revis la Bibliothèque sans fin tout au-dessus de ma "pile de la honte" de ma procrastination et je repris la lecture. Le chapitre suivant s'adressait toujours à moi et me dit que je n'avais pas rendu un nouveau livre à la boîte, que j'avais oublié la règle de l'échange qui était implicite. Il fallait bien que les livres vivent. La boîte avait donc dû se nourrir

Je pâlis et j'étais partagé entre la peur et une certaine colère. Je déteste les livres d'horreur. La vie est déjà assez effrayante par elle-même. Je m'attendais à une histoire borgésienne, pas à une nouvelle d'épouvante aussi manipulatrice. Cela me faisait penser à ces horribles lettres en chaîne qu'on reçoit parfois et qui vous menacent de punition si vous ne continuez pas la chaîne. 

Je décidais donc d'aller rendre aussitôt ce livre dans sa satanée boîte, bien décidé à ne jamais y revenir. 

La boîte était toujours aussi isolée et fermée mais j'y retrouvai tous les mêmes exemplaires des livres qui avaient disparu de mon appartement. Il y en avait même d'autres qui ressemblaient à certains de mes bouquins mais dont je n'avais pas remarqué la disparition. J'en comptais au moins dix, un par jour où je n'avais rien remis dans la boîte à livres. 

J'étais paralysé. Je cherchais une explication.  Cela pouvait être une coïncidence. Peut-être même que j'avais une sorte de psychose comme une sorte de paramnésie où je croyais rétroactivement avoir perdu les livres que je trouvais en fait dans la boîte à livres pour la première fois. Oui, c'était l'explication la plus plausible : j'avais rétroactivement imaginé la liste des ouvrages manquants chez moi. 

Non, c'était absurde, ce livre était exactement dans la même édition avec les mêmes pages pliées. La folie est une expérience horrible quand notre propre pensée n'arrive plus à se fier à elle-même. 

Je laissais La Bibliothèque sans fin dans la boîte et repartis chez moi. Je vérifiais quand même dans ma bibliothèque si les livres supplémentaires étaient à leur emplacement. Non, ils manquaient effectivement. Certains auraient dû être bien rangés comme je suis le plus souvent un ordre strictement alphabétique. Je n'avais hélas jamais écrit de liste mais il y avait des lacunes, c'était certain. 

Le lendemain, en me réveillant, je sentis l'odeur de la boîte à livres et me dis que je devais encore être endormi. Je vis alors La Bibliothèque sans fin sur mon chevet et il manquait un livre dans la pile. 

Je l'ouvris en tremblant. Le chapitre suivant me disait que je ne pouvais pas me contenter de remettre le même ouvrage. L'instruction était claire : "n'oubliez pas d'en donner un nouveau."

Je ne savais pas comment me sortir de ces représailles. Je revins à la boîte à livres avec toute ma pile et l'ouvrage emprunté au début. 

Mais le lendemain, le livre me revint encore une fois, avec toujours la même instruction en italiques : 

n'oubliez pas d'en donner un nouveau. 

Alors je me mis à commencer à taper sur ordinateur un ouvrage et je me dis que la boîte à livres n'accepterait pas une simple nouvelle. Il fallait que le nombre de signes soit suffisant en apparence pour équivaloir à celui de La Bibliothèque sans fin. Cette règle n'était pas explicite mais je commençais à craindre les conséquences si je n'étais pas prudent. 

Cela me prit un peu plus de sept semaines pour l'achever. Chaque jour, ma bibliothèque continuait à se désintégrer autour de moi alors que la boîte "se nourrissait", comme elle disait. 

Finalement, après cinquante-trois jours, j'avais terminé un livre. Il était très imparfait mais je le jugeais assez long et authentique. Je l'imprimais moi-même en fonte Garamond. Je le reliais mais ne mis pas de couverture. Je remis le même nom d'éditeur imaginaire et j'ajoutais les consignes qui étaient inscrites sur la boîte à livres. Je pris La Bibliothèque sans fin, mon petit ouvrage et les remis tous les deux en offrandes à la boîte. 

Cela faisait deux mois que je me demandais si cela allait marcher. La boîte allait-elle être satisfaite ? 

J'attendis plusieurs jours avec appréhension en cherchant chaque jour dans mes rangées. La Bibliothèque sans fin ne revint pas chez moi. L'hémorragie de mes livres s'était arrêtée. 

Peut-être que toute cette histoire n'avait été qu'une plaisanterie d'un voleur de livres ? Peut-être était-ce ma compagne ou un ami qui me reprochait tant l'encombrement de l'appartement ? En tout cas, je ne les ai jamais rachetés de crainte de relancer un nouveau cycle. 

Je me demande si quelqu'un a jamais trouvé ou lu mon livre dans cette boîte. Je n'ai jamais osé retourner vérifier. 

mercredi 18 décembre 2024

Vieux jeu narratif par Gazouillis sur Mars

 Sur le site de microblogging détenu par le milliardaire escroc fasciste, j'avais participé il y a 3 ans (mars 2021) à un jeu où on devait faire chaque jour une petite nouvelle en moins de 120 caractère avec un thème imposé (Mars) et un mot chaque jour. Comme je ne pense pas que le site du trafiquant de crypto et fan de Trump tienne éternellement, en voici la copie : 


 


1er Désert

Mais ce n'est pas possible, cet endroit n'est sur aucune de nos cartes de Barsoom. Le Thark sourit. "Vous croyez qu'on terraforme sans laisser une part de désert du réel ? Ce serait trop prévisible et monotone."

2 Viking

Une autre nef volante sortit des pingos gelés d'Utopia. 

"Par Issus, pourquoi faut-il que ce soient des Aînés ? murmura-t-il. "j'y ai déjà perdu une main comme Týr, mais cette nuit, je mourrai les armes dans les 3 qui me restent, comme vos guerriers des sagas vikings."

3 Impact

(La Disparition d'un scriptor) 

A longship is landing. 

"First Borns". 

Sky Corsairs of Barsoom, bloodthirsty picaroons, sadistic cut-throats... but also scholars. 

I am afraid. 

 "Oh, I know your publications... High Impact Factor Journals!" 

This Martian Viking is a haughty snob.

"Nous apprécions le fait que vous ayez déconstruit certains récits sur nous", dit le Premier né. Ils doivent pirater toutes les infos du système, y compris Jasoom. Leur réseau de pouvoir est un panoptique dont le centre est au Pôle Sud mais la circonférence partout.

Chroniques

Je dis à mon ami thark de baisser les armes. Nous allions suivre les Premiers Nés dans les plaines australes au-delà d'Argyre. Les anciennes chroniques disaient que les demi-dieux de Barsoom rêvaient son destin dans leur demeure polaire. 

6 Planète

 Ce sont eux qui se nommaient ainsi, Premiers Nés parce que dans leur mythologie, ils étaient les premiers êtres pensants de la planète issus de l'Arbre de Vie. Ils étaient des humanoïdes quasi-immortels mais j'ignorais s'ils avaient le moindre lien avec les Zoophytes. 

7 Vapeur 

 Leur technologie était hétéroclite et en déclin. Vaisseaux ou ceintures de vol au Huitième Rayon, contrôle de la lumière et invisibilité, cerveaux mécaniques télépathes à vapeur, pistolet au radium. Le manque de robots n'expliquait pas le maintien de l'esclavage. 

8 Extraterrestre

 Je tentais de m'expliquer au Thark. Le problème des programmes de Barsoom est qu'on a projeté des perspectives très géo-centrées sur la vie extraterrestre. ER Burroughs était plus travaillé par le racisme contemporain que par la xénobiologie.  

9 Olympe

Les Premiers Nés, "les Martiens Noirs" de Burroughs, auraient pu paraître subversifs en inversion du colonialisme mais ils n'en étaient que le miroir, avec leur théologie politique où ils manipulaient la Panoplia Prophetica du haut des neiges de leur Mont Olympe. 

10 Rouge 

Il manquait une vraie insurrection contre ce pouvoir fossilisé des Premiers Nés. Il fallait injecter un peu d'éléments radicaux d'Aelita dans les veines de Barsoom, des Rouges comme anticorps dialectiques contre les identités figées.  

11 Le Premier Né volubile continuait à me vanter l'efficacité des Missions de pasteurs therns pour maintenir leur hégémonie secrète. Mais ma mission serait maintenant de les libérer de ce fantasme conspirationniste, en aidant à la prise de conscience des Barsoomiens. 

12 Il fallait manipuler l'esprit collectif de l'IA qui gérait l'inconscient de Barsoom. Je discutais en buvant de "Menni l'Ingénieur" de Bogdanov, qui décrit une utopie égalitaire dans certaines cités créée par les ingénieurs des canaux. 

13 Je venais de grokker que la perception extra-sensorielle de certains Martiens pouvait aussi être une vulnérabilité si on commençait à brouiller leurs idéologies. Il peut être vertigineux mais risqué de se pencher au bord de ce cratère bouillonnant de la noosphère. 

14 Sous la surface de Planum Australe, sous la calotte du pôle, nous marchions près de la mer sous-terraine qui brillait de phosphorescences. Il faudrait pouvoir partager toute cette eau dans les canaux en ruine.   

15 Je contemplais les eaux sombres sub-polaires, sans marées des deux lunes. La mer inerte des profondeurs y est plus mortelle que n'importe quelle tempête océanique. Pouvait-on la revivifier sans passer par les tumultes d'une guerre et les hydres hideuses de Mars ?

16 Je n'étais pas assez technicienne pour réparer ma Ceinture au 8e Rayon et m'enfuir en volant de ce centre occulte de leurs réseaux de nonces et de légats. Mais je semais chez les Premiers Nés et leurs divers serfs quelques doutes sur leur destinée manifeste. 

17 J'avais croisé l'auteur de la Guerre des Mondes dans un de ses voyages temporels. Ses Sarmaks octopodes sans immunité avaient fui un choc viral mais il fallait une autre sorte de virus mémétique pour contrer le culte agonisant d'Issus et recréer une guerre des classes. 

18 En regardant la glace où était préservé le corps momifié d'Issus, je vis mon reflet sur ses traits décharnés. Ell

e s'était faite passer pour une Déesse vivante pendant tant de siècles qu'ils demeuraient fidèles à leur propre manipulation.

19_Masse Mon ami, le Thark à 3 bras, Reges Tarshish, fit remarquer que je tombais dans le cliché de la Sauveuse qui allait conscientiser des masses mineures. Ce serait plutôt l'écho de la ferveur sacrée qui allait dégeler ces eaux glacées de leurs calculs impérialistes. 

20_Eclaireur Reges Tharshish avait trouvé la solution grâce aux rayons d'invisibilité des Premiers Nés et il échappa à leurs gardes. Un spectre éclaireur hante la Plaine australe, plane sur les eaux et il sait se servir d'un Huitième Rayon. 

21_Rivière La Momie de la Déesse morte s'éleva hors de la glace et commença à psalmodier dans la Langue universelle de Barsoom. "Anta Odeli Uta ! Anta Odeli Uta !" Elle s'était dégagée de la rivière sous-terraine, comme de quelque obscure limite stygienne.  

22 L'idole défunte oscillait dans le giron d'une nuit brillante et se consumait lentement. Les Premiers Nés qui l'écoutaient appeler à l'abandon de leur empire savaient qu'elle n'était qu'un masque mais étaient quand même ébranlés par ses sentences d'outre-tombe.

23. καιρός "ANTA ODELI UTA" était un appel à l'émancipation et il y avait quelque chose d'incongru à voir l'ancienne théocrate despotique reprendre ce mantra. Reges Tharshish avait saisi l'opportunité en projetant le 8e Rayon anti-grav sur le mausolée. 

24/ Système De mon côté, j'avais pu redémarrer les cerveaux à vapeur qui allait diffuser les messages de révolte et en faire un système de libération. Peut-être y avait-il une part de vérité dans le paternalisme du nudge.

25 Pay no attention to that Thark behind the curtain! Les tyrans de Barsoom avaient simulé si longtemps la divinité qu'ils devaient tomber par cette simulation. L'atmosphère mentale changea brutalement.

26 Dans cette gravité, je me surpris de la longueur de mes bonds auprès de l'idole d'Issus. Le dormeur allait s'éveiller. Le culte est le soupir de la créature opprimée, l'esprit d'un état de choses sans esprit, la caféine des masses assoupies. 

27 Révolution Il ne faudrait pas 687 jours pour que la révolution s'étende à chaque Cité-Etat de la planète, embrasant les canaux, fondant des chaînes invisibles, soulevant les différents peuples vassalisés par la théocratie.

28 Tectonique L'enveloppe fragile de cette momie d'Issus se désintégrerait vite mais c'était la faille sismique qui bouleversait la tectonique sous la Plaine australe, comme une aurore nouvelle sortie de ces cratères.

29 Canyon Notre fable résonnait du Mont Elysium jusqu'au fond des canyons de Noctis Labyrinthus. Reges Tharshish, pragmatique, demanda si rien de durable pouvait s'établir sur un mensonge, même bien intentionné. Trop tôt pour juger. Il faudrait visiter quelques branches futures.

30 Opposition Chaque dédale des avenirs possibles est une tête qui repousse au fur et à mesure qu'on émonde le présent. Dans cette Hydre de Mars, je trouvai des oppositions qui réapparaissaient, et même une église tyrannique qui s'était accaparé le message que nous avions projeté.   

31 Persévérance Nous avons donc réinitialisé la Barsoom à une autre bifurcation pour tenter de réduire ces effets indésirables pour la liberté. La psychohistoire est pour l'instant plus un art qu'une science. L'action humaine tâtonne mais la persévérance est divine.      

mercredi 8 mai 2024

Les 5 soldats de bambou


Éliane Jaulmes, brillante mathématicienne, a été rôliste avant d'être romancière et elle avait écrit pour des fanzines, aussi bien pour Rêve de Dragon que pour Glorantha. J'avais pu jouer avec elle (et son mari, Philippe) à une campagne de Heroquest sur Glorantha il y a plus d'une douzaine d'années. 

Elle a rédigé depuis 2018 plusieurs romans de fantasy historique : Le Crépuscule des Veilleurs (sur des magiciens au début du XVIe, inspirés en partie par Sorcerer's Crusade - mais son éditeur Onyx a hélas disparu sans publier ce roman qu'ils avaient accepté), le cycle de L'oeil du Dieu serpent (inspiré d'une campagne de Capitaine Vaudou sur des pirates dans les Caraïbes à la fin du XVIIe siècle) et enfin la duologie aux éditions Plume Blanche des Cinq Soldats de Bambou


Ce roman de wuxia fantastique se déroule en Chine, à l'époque des Sept Royaumes Combattants au IIIe siècle avant JC, mais ne vient pas directement du jeu de rôle sur cette période Qin, plutôt en partie d'un déplacement métaphorique de certains aspects de Glorantha - son prochain roman sera scandinave.

La couverture avec son Dragon brillant est par Roxane Millard. Je la trouve très réussie (même si j'ajouterais une cinquième griffe en plus aux pattes de ce Dragon pour rester dans le thème). 



Ce premier volume des Cinq Soldats de Bambou (五竹兵), "Lumière éternelle" a une intrigue dense avec deux lignes temporelles et de nombreux personnages :


 

Vers 264 avant JC, nous sommes à Línzī, capitale du Royaume de (le royaume de l'Est), connu notamment pour sa célèbre Académie de Jìxià. Le Prince de Qí nommé d'abord "Second Fils" puis le Roi Tián Jiàn (280-221) va réunir une équipe de six autres héros, dont un certain mercenaire cynique qui aime beaucoup citer Sūnzǐ, "Mille Ruses". Les Sept Héros vont permettre de stabiliser le Royaume de Qí derrière plusieurs défenses magiques liés aux cinq éléments et à cinq animaux en luttant contre un certain "Sorcier au Bi (璧) de Jade". C'est Mille Ruses qui raconte ce récit enchâssé. 

En 239, le Roi de réunit à nouveau les cinq héros survivants. Il s'agit de contrer les manoeuvres de Lǚ Bùwéi (291-235), le Premier ministre du Royaume de Qín, qui connaît bien des secrets sur ces cinq défenses magiques et sur les trésors cachés de Qí. Un des agents de Qín, Trois Yeux, est un sectateur d'Èrláng Shén. La narratrice n'est plus Mille Ruses mais une érudite philosophe (qui synthétise taoïsme et confucianisme à l'école de Jìxià), Cíqiǎo (辞巧, "Parole Habile" - désolé si le 3e Ton ǎ apparaît toujours séparé sur ce blog). Dans sa jeunesse, elle était prêtresse de Wénchāng Wáng (en théorie, cette divinité est censée avoir été humain 500 ans après, au IVe siècle après JC mais le nom peut être utilisé pour une de ses nombreuses autres incarnations comme c'est une sorte de fonction de divinité de la culture). Elle sait aussi lire les signes dans le Yì Jīng
[En passant, dans notre campagne de Heroquest en Kethaela il y a deux décennies, le personnage joué par Éliane Jaulmes, Kalliope, était déjà une prêtresse d'un aspect d'une divinité esrolienne de la connaissance avec plusieurs autres agents du Roi-Dieu du Pays-Saint.] 

Les autres amis de Cíqiǎo recouvrent plusieurs classes sociales et ils comptent l'aubergiste Hǔníng (虎甯, Tigre paisible), la courtisane Měifèng(美鳳, Joli Phénix), le shaman pêcheur Tāo (濤, Vague) et le Juge Zhúgāng (竹槓, Tige solide de Bambou). 

Une partie du mystère du roman est de voir comment on apprend progressivement ces secrets passés des cinq "Soldats de Bambou" sur ce qui leur est arrivé vingt-quatre ans auparavant et l'ironie que cela jette sur le récit de Mille Ruses. Un des plaisirs est de décoder les indices sur l'identité changeante de tous ces personnages comme dans une sorte d'enquête du lecteur dans l'enquête du roman. Elle a su créer ainsi avec finesse un jeu d'interprétation dans la lecture même. Elle peut susciter une tension dans le lien entre ces deux trames. 

Je ne vais pas divulgâcher trop en avant mais on découvre très vite que le Roi de Qí, surnommé "Lumière éternelle" n'est plus l'humain qu'il était et est en fait un Dragon, le Qìlóng, 氣龍, lié à son Royaume. Chacun des cinq "Soldats de Bambou" est relié à son souffle et sans doute aussi en partie à un des cinq éléments.  

Le travail d'Éliane Jaulmes est approfondi et impressionnant. On plonge dans un dépaysement total dans cette Chine fantastique où le surnaturel a l'air quotidien, avec un univers chinois qui n'a rien à envier à un cadre imaginaire. 

Le second volume des 5 soldats de bambou (intitulé "Ombre éphémère") doit paraître bientôt et j'ai hâte de voir après mille pages de cette vaste épopée comment les relations entre les cinq héros et entre les Royaumes vont évoluer. 


lundi 23 avril 2018

Le Complot du 23 avril



On lit souvent aujourd'hui que Shakespeare (à 52 ans) et Cervantes (à 68 ans, de diabète) seraient morts le même jour, le 23 avril 1616. Ce serait une coïncidence incroyable que le plus grand écrivain britannique et le plus grand écrivain hispanique partagent le même jour précis (certes moins extraordinaire que le fait que Jefferson et John Adams soient tous les deux morts le 4 juillet 1826). De plus, il se peut même que ce soit tombé le jour anniversaire des 52 ans de Shakespeare !

En réalité, c'est un mythe populaire erroné : Cervantes est mort le 23 avril (voire le 22 dans certaines sources, le 23 est l'enterrement) de notre calendrier grégorien alors que les Britanniques utilisaient encore le calendrier julien et Shakespeare est donc mort en réalité en début mai). Mais peu importe, à quinze jours près, cela demeure intrigant.

Mais profitons-en, créons nous aussi, à la Dan Brown ou à la Umberto Eco, notre théorie du complot idiote (je mets en souligné ce que j'invente, tout le reste est à peu près authentique).

Tout commence avec l'Eldorado.

A cette époque, depuis 1610, Miguel de Cervantes, "Le Manchot de Lépante", travaille en partie pour le Grand Comte de Lemos, qui s'occupe justement du Conseil des Indes occidentales pour l'Empire de Philippe III.  Fernando de Berrio (qui meurt en 1622), fils du Gouverneur de Trinidad, vient, après plusieurs autres conquistadors, de faire plusieurs missions vaines pour trouver l'Eldorado du côté de la Guyane.

Cervantes meurt à Madrid en avril 1616 à peine le jour où il finit de rédiger un roman qui est l'inverse du Quichotte, un roman fantastique baptisé Les Travaux de Persiles et Sigismonde, Histoire septentrionale, dédié au Comte de Lemos. L'histoire, qui se termine par un mariage à Rome montre les amours du Prince de Thulé et de la Princesse de Frise. Il aurait laissé d'autres textes inédits perdus (dont bien entendu d'autres textes cryptiques sur l'Eldorado).

On pourra aussi remarquer que le même 23 avril 1616 meurt à Cordoue l'historien métis Inca Garcilaso de la Vega (77 ans, de mère quéchua et de père conquistador), qui avait écrit des chroniques sur l'exploration des Indes Occidentales.

Si Cervantes est assassiné pour obtenir le secret de l'Eldorado, les assassins ont vraiment peur que le secret ne se répande vite pour pratiquer leurs meurtres autant en simultané à Madrid et à Cordoue ou Londres. 

William Shakespeare travaillait alors comme acteur pour Ben Johnson (né en 1572, donc de 8 ans plus jeune), qui avait la faveur du roi Jacques (James II).

En 1611, le Britannique Thomas Roe, qui travaille pour le compte du jeune Prince de Galles Henry Frederick, revient de son expédition ratée pour trouver l'Eldorado.

Walter Raleigh croupit à la Tour de Londres depuis l'arrivée sur le trône de Jacques en 1603. Le Prince de Galles Henry fait campagne en vain auprès de son père pour le faire libérer et il s'oppose alors à d'autres favoris du Roi, le duc de Somerset. Henry a été convaincu par Raleigh qu'il y avait vraiment un Eldorado et que c'était l'Angleterre protestante et non l'Espagne de Philippe III qui devait trouver la Cité de l'Homme Doré. Somerset doit avoir ses propres hommes qui cherchent l'Eldorado.

Ben Johnson monte un "masque" en 1611 intitulé Obéron (Shakespeare avait fait A Midsummer Night's Dream 15 ans avant vers 1595) et il avait donné le rôle titre au jeune Prince de Galles Henry.

Le Prince Henry-Frederick mourut de fièvre typhoïde (ou d'empoisonnement) un an après, en novembre 1612, à 18 ans, pendant les fiançailles de sa soeur Elizabeth avec l'électeur protestant Frédéric V du Palatinat (et ce sera une des causes de la Guerre de Trente ans). Clairement, les fées ne lui pardonnaient pas son rôle d'Obéron.

Son petit frère, le futur Charles Ier remplace donc son frère Henry et est idéologiquement très différent (Henry aurait été un Puritain protestant comme son beau-frère alors que Charles avait des sympathies plus catholiques. Pendant la Guerre civile, Thomas Hobbes fait à la fin du Leviathan d'Obéron au contraire une satire des Papistes.).

La même année 1612, un Catholique irlandais nommé Thomas Shelton traduit en anglais la première partie du Quichotte de Cervantes. Shelton (qui pourrait avoir été un cousin du Comte Theophilus Howard de Suffolk) fut accusé par l'Angleterre de sédition et d'espionnage pour la couronne d'Espagne pour préparer une invasion de l'Irlande.

Shakespeare a dû le lire comme il participe à une pièce nommée L'Histoire de Cardenio en 1613, inspirée par un des épisodes du Quichotte. Mais le théâtre du Globe brûle le 29 juin 1613 et la pièce est considérée comme perdue (même si d'autres pièces par la suite prétendent reprendre des fragments).

En 1613, la jeune Frances, duchesse de Somerset (23 ans, qui venait de faire annuler son mariage avec le comte d'Essex par d'étranges manoeuvres où elle avait prétendu qu'Essex était impuissant), fait emprisonner puis empoisonner l'écrivain Thomas Overbury en pleine Tour de Londres parce qu'il a déconseillé au duc de Somerset de l'épouser (et écrit plusieurs poèmes sur les vertus qu'on devrait attendre d'une femme). Le procès des Somerset dure encore jusqu'en mai 1616. Le roi Jacques envoie Frances et son époux à la Tour de Londres à la place de leur victime mais les graciera finalement. Que savait Thomas Overbury au juste ?

Le 1er janvier 1616, le roi Jacques assiste à la pièce Le Retour de l'Âge d'Or de Ben Johnson, qui est une satire contre Somerset (et une allusion plus ésotérique à l'Eldorado). Le roi aime tellement la pièce qu'il la fait rejouer et donne une pension à Johnson en février. Au même moment, le Japon (qui massacre ses sujets convertis) décide d'interdire le catholicisme et de n'accepter les marins anglais que s'ils ne sont pas papistes.

Quelques jours après, à la fin du mois de mars 1616, Walter Raleigh est enfin libéré de la Tour de Londres. Il va voir Shakespeare et lui parle de secrets qu'il avait entendus vingt ans avant. Il montera une expédition au Vénézuela pour trouver l'Eldorado mais sera exécuté à son retour en 1618 pour avoir laissé faire une attaque contre les Espagnols malgré les traités.

On a aussi à cette époque deux pièces mystérieuses : une comédie The Merry Devil of Edmonton (sur un sorcier, Peter Fabell d'Edmonton, qui aurait été le Faust anglais sous le règne d'Henry VII vers 1490) et ensuite The Witch of Edmonton, sur Elisabeth Sawyer de Winchmore Hill qui fut exécutée pour sorcellerie en 1621. Si Elisabeth Sawyer, héritière de Peter Fabell, a participé à l'empoisonnement de Thomas Overbury, elle peut être encore active face à Shakespeare trois ans après. 

EDIT : Bien entendu, beaucoup ont déjà eu la même idée sur cette coïncidence. Cet article imagine que Shakespeare aurait pu aller comme espion de la Reine Elizabeth en Espagne pendant les années où on ne sait rien de lui (à peu près à l'époque de l'invasion de la Grande Armada).

mercredi 6 mai 2015

Le Premier Roman en "Monde Partagé" ?

(en dehors des mythologies et des diverses suites ou "hypertextes" sans l'accord de l'auteur originel, bien entendu !)

Cet article sur l'excellent Metafilter montre comment la fiction en feuilleton victorienne utilisait déjà des romans "partagés" à plusieurs mains, ce qui peut sembler évident dans la publication périodique.

Mugby Junction (1866) n'est pas vraiment un roman mais une suite de nouvelles reliées qui prend pour base un aiguillage de plusieurs voies ferrées avec une catastrophe ferroviaire (le XIXe semble avoir déjà apprécié le Train comme une métaphore narrative). Le recueil est lancé par Charles Dickens et repris par 4 auteurs moins connus, dont deux femmes. Cela commence une tradition anglophone où le roman collaboratif a quelque chose aussi d'un jeu social mixte.

Dans Little Women de Louisa Walcott en 1868, les jeunes soeurs s'amusent à raconter aussi une histoire en inventant à tour de rôle. On se rappelle d'ailleurs que dans les années 1826-1830, les soeurs Brontë et leur frère Branwell avaient aussi écrit plusieurs petites fictions à partir de leurs jeux sur des figurines napoléoniennes qu'on pourrait presque considérer comme un jeu de rôle (d'abord le pays africain d'Angria pour Charlotte et Branwell et ensuite l'île de Gondal, sur lequel on a moins d'éléments pour Emily et Anne).

30 ans plus tard, le projet devient plus ambitieux avec The Fate of Fenella (1892), roman feuilleton en 24 (!) parties écrites successivement et alternativement par des auteurs hommes ou femmes (dont quelques noms connus comme Arthur Conan Doyle et Bram Stoker).

The Whole Family, roman de 1908 avec un même mariage vu par 12 personnages écrits par 12 auteurs différents (dont 8 femmes, le fantaisiste John Kendrick Bangs, l'auteur de House-boat on the Styx, et Henry James).

Le "cadavre exquis" des Surréalistes des années 1920 n'entre pas vraiment dans ce type de fiction. En 1929, dix écrivains italiens firent un roman uchronique d'espionage, Lo zar non é morto. En 1931, 12 auteurs de romans policiers (dont Agatha Christie et Dorothy Sayers) écrivirent aussi un roman collaboratif : The Floating Admiral (et ils compliquèrent le procédé ensuite en échangeant leurs personnages).

mercredi 29 février 2012

"En cas d'échec, vous n'entendrez plus parler de moi"



Aujourd'hui, au printemps 2022, alors que la Commission parlementaire du Président Baroin enquête sur les meilleures stratégies d'extradition pour récupérer l'ancien Président déchu Jean-François Copé, toujours en fuite en Colombie après ses détournements de fonds, c'est peut-être une bonne occasion de revenir sur le discret ancien Chef de l'Etat, le Père N.S., O.P. qui fut Président pendant cinq ans, de 2007 à 2012.

Suite à sa défaite dès le premier tour, le Père N.S. refusa finalement tout livre de témoignage. "J'ai changé. Non, vraiment, cette fois. Je suis opposé à tout ce tapage permanent et à une précipitation préjudiciable pour notre pays", déclare-t-il à l'époque dans sa retraite dans le monastère de la Grande Chartreuse.

Alors que son ancienne épouse, Carla Gingrich-Bieber, étonne la planète en le quittant pour un ancien politicien américain discrédité de Géorgie, celui qu'on avait si souvent surnommé le "Président du Peuple" décide de se ressourcer.

Il entre dans l'Ordre mendiant des Prêcheurs en 2013. "Pour moi, la règle de Saint Dominique, c'est aussi l'idée de l'enseignement en plus de celle de la Contemplation, pas celle d'inquisition. Cela ne signifie pas qu'il faille hiérarchiser pour autant un enseignant et un prêtre. Tout ce discours affairé sur le prétendu pragmatisme nous conduisait vers l'abîme."

Il donne aujourd'hui des cours d'alphabétisation et de français, en suivant plusieurs enfants Rroms déscolarisés à travers plusieurs écoles provisoires. "Vous ne pouvez pas imaginer le gravité des discriminations dont les nomades sont encore victimes en Europe", murmure-t-il, encore tourmenté par sa vie passée et par les textes de Guaino de sinistre mémoire.

Ancien avocat, le Père prêcheur défend aussi les droits de ces réfugiés en 2018 quand la Ministre de l'Intérieur Marine Le Pen lance les "Lois de Narbonne" sur les Reconduites à la Frontière et que Patrick Buisson réclame dans le Figaro-Rivarol la "Purification ethnique de ces Camps illégaux".

L'Ordre dominicain laisse quand même le Père N.S. participer avec constance aux réunions du Conseil constitutionnel. Il y observe d'ailleurs une règle de réserve absolue, ne participe pas aux censures des lois qu'il avait fait voter et ne critiquera jamais son successeur François Hollande. Il n'accepte de ne parler que de questions formelles.

"Ces questions constitutionnelles peuvent avoir l'air austères ou abstraites mais elles touchent directement les vies de nos concitoyens, déclare-t-il en confidence en 2015, "J'avais compris après mon expérience que le pouvoir exécutif dérivait vers une monarchie irresponsable et dangereuse. Il n'est pas bon de laisser trop de pouvoirs dans les mains d'un seul, aussi bien intentionné soit-il, et c'est pourquoi j'ai défendu devant nos pairs les lois de réformes constitutionnelles de notre VIe République."

Toujours modeste, il n'insiste pas sur le fait que c'est grâce à cette révision de l'immunité présidentielle et de l'indépendance de la justice que les poursuites purent être ouvertes contre son autre successeur Jean-François Copé quand on découvrit ses trafics d'armes et d'organes.

"Je n'allais quand même pas aller pantoufler dans le privé. Cela serait contraire à la dignité et à tout sens élémentaire de l'Etat. Imagine-t-on le Président de la République en plein conflit d'intérêt chez Halliburton, au Groupe Carlyle ou chez Gazprom pour quelques avantages matériels éphémères ?", dit-il comme si c'était une évidence.

Il voit toujours une partie de sa famille, comme son fils, Jean S., qui vient de renoncer à toute carrière politique après son Agrégation de Droit. "Une fois que je m'y suis vraiment mis, aux études, j'ai trouvé cela finalement plus passionnant que le reste", reconnaît le Professeur de Droit public qui se consacre aujourd'hui à l'ONG Juristes Sans Frontières.

"Je trouve sain que Jean ait trouvé une voie où le soupçon de népotisme ne le poursuivrait plus autant. Il ne serait pas séant de confondre démocratie et oligarchie héréditaire. Notre République repose aussi sur nos sens des devoirs et sur une conscience de ce qu'elle exige", avoue l'ancien Chef de l'Etat.

Dans son ancienne équipe, il ne revoit plus grand monde. Brice Hortefeux travaille au HCR. Jean-Louis Borloo dirige la section française des A.A. Nadine Morano est entrée à l'Académie Française suite à son grand cycle poétique et elle fut accueillie par un vibrant discours (qu'on dit plagié) par l'Académicien Patrick Poivre. Eric Besson a pris la nationalité tunisienne et se bat pour la démocratie dans son nouveau pays d'adoption.

"Avez-vous des regrets ?"

"Oui, bien entendu. J'ai la nausée quand j'entends les déclarations récentes de M. Frédéric Lefebvre dans son parti de la Nouvelle Alliance Nationale. Je me demande pourquoi il est le seul à ne pas avoir changé. Si seulement je pouvais annuler ces cinq ans de Présidence et une carrière politique fondée sur la brigue personnelle et la division de nos frères humains. Il m'a fallu l'épreuve du négatif pour le comprendre. Je ne me reconnais vraiment plus dans les folies que ce Président pouvait commettre. Vous imaginez, une franchise médicale pour les plus pauvres ? Comment a-t-on pu laisser faire ?"

Nous le laissons prendre un avion pour Budapest où le Père N.S. participe à la mise en place de la nouvelle Constitution démocratique après la Révolution récente.

Il espère pouvoir y servir à quelque chose, même s'il ne parle pas la langue locale. Il se peut qu'il doive alors se servir de sa nouvelle passion, la langue latine dont il veut faire une langue auxiliaire pour l'Europe. "Et dire que j'avais pu dire que le Latin n'avait plus à être enseigné", plaisante le Père Prêcheur.

dimanche 31 octobre 2010

In November, Embrace Imperfection

Zut, avec ma croyance ferme que le Futur n'arrivera jamais ou n'arrivera qu'à quelqu'un d'autre, nous en sommes déjà demain au fameux mois de Novembre (enfin du moins très bientôt en Nouvelle-Zélande) et je me suis engagé à participer pour la première fois au NaNoWriMo.

Cela paraissait plus facile quand je n'avais pas à penser à la fois à corriger mes copies, écrire mes corrigés et ce Machin qui doit servir seulement à débloquer le Second Roman.

Comme disait le site :
Tell everyone you know that you're writing a novel in November. This will pay big dividends in Week Two, when the only thing keeping you from quitting is the fear of looking pathetic in front of all the people who've had to hear about your novel for the past month. Seriously. Email them now about your awesome new book.

The looming specter of personal humiliation is a very reliable muse.

Soit.

En revanche, je ne copierai pas le machin ici. Cela aurait pour résultat de m'inhiber alors que le but est justement le contraire. Dans le cas improbable où je ne serai pas trop humilié par le résultat en Décembre, on pourra en reparler.

Pour les NaNoWriters parisiens, il y a une fête de lancée du roman avec rédaction toute la nuit de Minuit à 8 h du matin à La Cantine (où je ne me rendrai pas parce que je n'arrive plus vraiment à veiller).

Tout ce que je puis dire pour l'instant est que mon projet fait dans la facilité.
(1) Contrainte Bouilhet-Du Camp : Pas de fantasy - sauf dans le genre Scoubidoo. Pour moi, qui n'écris plus que des coquecigrues féériques et du sous-sous-sous-Tolkien depuis longtemps, c'est à peu près aussi rigide que d'interdire la lettre E.
(2) Pas d'auto-fiction, bien entendu.
(3) Ca se passera donc en Mitteleuropa. Parce que je n'ai aucune connexion avec le coin, que ça va me rendre encore plus difficile de trouver des noms pour les personnages, et que ça m'agace tout le temps, cette fascination française pour l'Europe centrale et la nostalgie pour toute la Kakanie habsbourgeoise.
(4) L'idée de départ est un plagiat éhonté d'Ismaïl Kadaré, Le dossier H, ce qui est encore plus difficile comme je ne l'ai même pas lu (j'ai commencé le Palais des rêves mais jamais fini). Ah, et je plagierai aussi un truc de The Rebel Angels de Robertson Davies, parce que j'espère que ça se verrait moins en France comme il est moins connu qu'au Canada.

En revanche, la rédaction du NaNoWriMo signifie qu'à partir de demain, je vais être sans doute nettement moins prolixe sur ce blog. Ou alors c'est vraiment que j'aurais abandonné et ce serait Mal.

Une dernière règle donné par l'équipe du NaNoWriMo que j'aime beaucoup, la règle de la Quantité au-dessus de la Qualité :
Do not edit as you go. Editing is for December. Think of November as an experiment in pure output. Even if it's hard at first, leave ugly prose and poorly written passages on the page to be cleaned up later. Your inner editor will be very grumpy about this, but your inner editor is a nitpicky jerk who foolishly believes that it is possible to write a brilliant first draft if you write it slowly enough. It isn't. Every book you've ever loved started out as a beautifully flawed first draft.

In November, embrace imperfection and see where it takes you.

mercredi 6 octobre 2010

Le Tigre Blanc et le Coq sacrificiel



L'un des plus grands clichés des médias sur la politique étrangère est la Comparaison entre la Chine et l'Inde, les deux pays émergents d'Asie qui ont mis fin à l'anomalie où les pays majoritaires démographiquement (environ 25% de la planète chacun) ne représentaient pas encore les puissances principales économiques. Certains pensent que la Chine l'emportera, grâce à son meilleur niveau d'éducation et sa stabilité dictatoriale. Certains - plus minoritaires, il me semble - misent au contraire sur l'Inde grâce à son pluralisme démocratique et sa plus grande ouverture à certains courants de l'occidentalisation (par exemple l'avantage d'une implantation britannique et du droit commun anglais).

Le premier roman du journaliste Aravind Adiga, The White Tiger (2008, prix Man-Booker), peut faire craindre les défauts d'un livre de journaliste : un docudrama synthétisant des clichés sur "Les Thèmes Sociaux et Géopolitiques Importants de Notre Epoque". La comparaison Chine/Inde y est constante et on a une plongée sombre dans les taudis de l'Inde encore misérable cotoyant l'Inde mondialisée des Délocalisations. On craint donc un nouveau mélodrame dickensien avec trop de volonté didactique ou trop d'enquête.

Mais ce serait injuste. Ce n'est pas seulement une fictionalisation de reportages. C'est un roman.

Aravind Adiga appartient lui-même à l'Inde de la haute bourgeoisie mondialisée, il a fait des études brillantes à Columbia et est correspondant du Time. Pourtant, il a construit une voix d'un narrateur très éloigné, parfois infiniment ignorant, parfois étonnant de pénétration, pleine de rouerie, de sarcasme et de fausse candeur traditionaliste, qui fait entrer dans un autre univers, dépassant certaines idées préconçues.

Tout le texte est un ensemble de long emails envoyés au Premier Ministre chinois pendant toute une semaine par un "entrepreneur" parvenu et un peu mégalomane de Bangalore. Ce personnage est un homme aux nombreux noms car sa famille rurale n'avait pas jugé nécessaire de lui en donner un. On l'appelle d'abord Munna, "Garçon", puis l'école choisit de l'appeler Balram Halwai et il deviendra ensuite Ashok Sharma quand il changera d'identité (le nom de famille Sharma étant normalement plutôt de caste brahmane).

Balram est un narrateur truculent qui peut alterner des passages naïfs, grossiers et une ruse qui perce les idéologies ou les faux-semblants. Son style est la grande trouvaille littéraire qui rend le texte si drôle malgré la noirceur de certaines scènes. Adiga dit que cette voix d'en-bas est vraiment un "murmure" continu qu'il a essayé de capter chez les basses castes et les serviteurs.

Balram a en effet une conscience aiguë des inégalités sociales. Il joue souvent à intérioriser les normes de la hiérarchie - c'est ce qu'il appelle la mentalité des poulets ou du "Coq" sacrificiel : il se laisse aller à l'abattoir tout en ayant vu chaque jour ses congénères y aller avant lui.

Mais le roman a su former toute une faune imaginaire d'animaux avec une Majuscule, tout un zoo de Totems. Balram (au nom si mythologique : c'est un frère vaillant de Krishna) devient "le Tigre Blanc", c'est-à-dire l'exception, la singularité, le Poulet qui devient Prédateur, la victime à immoler qui devient le couteau.

Le Tigre Blanc - issu d'une basse caste de confiseurs, les Halwai - va quitter le Buffle du village et venir s'occuper des chiens des Maitres, des Ténèbres obscurantistes dans la boue du Gange vers les Lumières de la Ville.

Il travaille comme serviteur pour la famille de la "Cicogne", et pour son fils Ashok. La vision de ce Maître Ashok est l'une des plus cruelles et on peut y voir l'humour d'Adiga puisqu'il doit plus lui ressembler que le narrateur. Ashok est un jeune bourgeois indien qui a été élevé aux USA et il voudrait croire à la fois à une Inde éternelle anhistorique et ne pas se salir les mains dans la corruption. Mais malgré quelques attitudes humanistes, il est vite dénoncé comme un hypocrite condescendant, qui profite de la corruption tout en critiquant les vices et les imperfections de la démocratie indienne ou en se moquant de la stupidité des masses. Balram Halwai finit même par en vouloir à Ashok de ne plus savoir être le Maître que sa naissance le destinait à être. Il n'y a pas de vrais riches ou de vrais Maîtres hors de l'Inde, dit-il, car il n'y a qu'en Inde que les Maîtres et les Serviteurs croyaient à un rôle cosmique de leur position.

C'est là la vraie fonction de la Comparaison avec la Chine. Elle en dit plus sur les angoisses que l'Inde a sur elle-même et la Chine n'y est qu'un prétexte imaginaire. Les basses castes critiquent dans le roman la corruption et le manque de démocratie réelle. Balram dit qu'à tout prendre il préfèrerait plus d'efficacité chinoise dans la vie quotidienne et moins d'apparences démocratiques : l'eau courante plutôt qu'un faux bulletin de vote. Mais les hautes castes ne cessent de dire que la démocratie est le frein qui les "empêchent de rattraper la Chine". Dans les deux cas, tous les droits formels sont bafoués et divulgués comme des illusions pour un développement inégal.

Le ton du livre devient donc d'un cynisme désespéré, loin de toute auto-célébration. L'Inde y joue à une comédie de la Plus Grande Démocratie du Monde et refoule d'énormes conflits religieux (un serviteur musulman se fait passer pour un Hindou dévôt pour trouver du travail), sociaux et même régionaux ou racistes : la fin où les pauvres du Nord disent qu'ils sont des "Aryens" sans aucun rapport avec ces "Négres" dravidiens du Sud et citent avec admiration Mein Kampf - qui a en effet été un scandaleux succès d'édition en Inde - montre que le racisme exotique peut muter et se greffer sur les anciennes tensions ethniques du Sous-continent.

Le discours de Balram se résume parfois en une dialectique raciste où le déclin des anciens Maîtres pâles doit se faire pour que leurs anciens serviteurs plus sombres de peau puisse essayer de lutter contre le Péril Jaune. Mais Balram ne veut plus être un serviteur et le vrai modèle devient alors plutôt l'affirmation chinoise d'un contre-modèle qui s'affranchirait de toute mauvaise conscience de pays colonisé.

La voix de Balram, obscène ou terre-à-terre, devient aussi parfois complètement irréelle ou hallucinée,, ainsi lorsqu'il dialogue avec la Ville de Delhi. Aravind Adiga a évité d'imiter la prose poétique qu'on associe aux Indiens anglophones mais le langage assez commun du narrateur permet quand même un flux de métaphores.

  • Par ailleurs, je crois que Mme Penchard devrait obtenir son indépendance en étant délivré de son poste.

  • lundi 27 septembre 2010

    Nocturnes de Kazuo Ishiguro




    "Come Rain or Come Shine", d'Harold Arlen (1946), chanté par Ray Charles (1959)

    Bien que nous soyons pressés, impatients et peu concentrés, nous ne lisons pas assez de nouvelles. J'ignore pourquoi. Peut-être sommes-nous insatisfaits d'investir du temps autour du contexte fictif si on a pu l'épuiser en une seule lecture ? Les éditeurs redoutent même le genre, qui se vend mal (en moyenne 25% de ce qu'un auteur réussit à attirer d'habitude), et ils déguisent parfois les recueils pour que le lecteur occasionnel ne les identifient pas trop facilement (c'est un problème pour la science-fiction, littérature d'idées particulièrement adaptée à la nouvelle).

    Nocturnes (sous-titré : "Cinq Histoires de Musique et de Tombée de la nuit") est le premier recueil de nouvelles du grand romancier britannique Kazuo Ishiguro mais il pourrait presque former un court roman choral (220 pages) avec cinq récits à la première personne et une diversité de narrateurs (toujours des hommes, et parfois peu fiables car ils en laissent transparaître plus qu'ils ne disent). L'idée d'une unité thématique d'un texte littéraire autour de la Musique pourrait paraître presque trop construite, trop intellectualisante (les arts exagérant peut-être leurs limites dès qu'ils tentent de simuler d'autres arts) et Ishiguro, qui est lui-même joueur de guitare et qui a chanté en chorale, les a composés pour qu'ils se répondent et fondent une harmonie douce-amère de regrets et d'attentes, mais sans lourdeur malgré les échos et les reprises de thèmes et de personnages.

    Il avait déjà tenté une expérience musicale dans le scénario de cinéma The Saddest Music in the World (2003), qui fut largement modifié par le réalisateur. Dans une interview, il dit qu'il n'y a pas de roman, simplement un "album" :
    "I don't like these musical analogies, because it sounds wildly pretentious. Maybe it's better to say it's more like an album, and you don't sometimes want a track released as a single."

    Le premier morceau, "Crooner", se déroule autour d'un guitariste d'origine polonaise, Janeck, à Venise, alors qu'un ancien chanteur veut faire une sérénade pour son épouse, élégie tendre sur le passage du temps et sur l'amour où une joyeuse tristesse peut cohabiter avec des affections contradictoires. L'immigré polonais a été assez désynchronisé par l'Europe de l'Est pour mieux saisir le charme désuet du Crooner et pour ne pas entièrement comprendre un rythme accéléré qui semble presque déshumaniser.

    Le second mouvement, "Come Rain or Come Shine" reprend le thème sous un air bien plus humoristique et même une farce qui ferait presque penser à du Wodehouse (un incident insignifiant qui enfle subjectivement en une catastrophe irréversible avant de se désamorcer). Le narrateur, Anglais de retour d'expatriation, qui semble assez complaisant, doit essayer de communiquer avec la femme de son ami sans avoir le droit de parler de leur passion commune pour la musique, comme c'est le seul domaine de complicité où il pourrait éclipser son ami. Et la chanson titre résume bien la tonalité nocturne d'Ishiguro :

    We were especially pleased when we found a recording - like Ray Charles singing 'Come Rain or Come Shine'- where the words themselves were happy, but the interpretation was pure heartbreak.

    "Malvern Hills" a un troisième couple vieillissant de chanteurs suisses face à un jeune chanteur britannique. Le site y est plus important puisqu'il s'agit des collines en s'approchant du Pays de Galles qui joue un rôle dans l'univers du compositeur Edward Elgar. L'humour reste présent mais les thèmes des potentialités et des petits déchirements quotidens ont une mélancolie plus discrète que dans les autres textes.



    "Nocturne" reprend l'épouse divorcée du premier récit et un musicien de jazz qui ne réussit pas à percer, comme dans le troisième récit. La rencontre grinçante après une opération de chirurgie esthétique les confronte dans l'hésitation entre les apparences superficielles sous les bandages et les émotions tues sous la musique. Il s'est fait opérer parce que sa femme l'a quitté et qu'il espère que ce changement pourrait lui permettre enfin d'atteindre son potentiel ou du moins la renommée. Elle se fait opérer parce qu'elle craint de n'avoir que cela pour vivre dans un monde où elle n'est plus que l'ombre des célébrités qu'elle a connues. C'est sans doute le texte le plus cruel et le portrait des ambitions américaines semble plus violent que les petits chagrins européens.

    L'histoire de conclusion, "Cellists" revient sans doute à Venise et peut-être au même narrateur que dans le premier texte. Le violoncelliste hongrois Tibor a l'impression de vraiment développer son art au contact d'une étrange touriste américaine qui se présente comme son mentor. Mais cette musique de succès virtuels doit aussi concilier avec le retour à une réalité prosaïque. Ici aussi, le Rideau de Fer tombé semble être une métaphore pour la coexistence de plusieurs temporalités en Europe.

    Le ton d'Ishiguro refuse en fait d'être directement esthétisant. Les narrateurs et les personnages ont une conversation très simple et sans fioritures, même s'il leur arrive de devenir plus émus en parlant de musique que de leurs propres sentiments personnels. L'unité des occasions perdues, du vieillissement et des rêves déçus finit par affecter le lecteur bien qu'il soit conscient de ce jeu.

    Et il est particulièrement poignant qu'un romancier aussi "accompli", qui a déjà écrit des chefs d'oeuvre et qui disait qu'il était inquiet car les chefs d'oeuvre s'écrivent avant 40 ans et qu'il n'a plus qu'une poignée de livres en lui, puisse avoir une empathie aussi profonde vis-à-vis de la fragilité d'une vie, de toutes ces petites morts et ces espérances avortées. Comme il le dit dans l'entretien, "Qu'est-ce que la vie après le potentiel ?"

  • On peut aussi voir sur le site du Guardian une adaptation animée des résonnances du recueil.

    Par ailleurs, je crois que Mme Penchard peut réaliser son potentiel dans d'autres domaines sans doute, s'il n'est pas trop tard.
  • mercredi 9 décembre 2009

    Du Sédiment immonboïde

    ou un récit d'une souris secourable

    par Hector-Hugh Munro (1870-1916), The Chronicles of Clovis, 1911.


    « Je désirerais demander la main de votre fille » déclara Mark Spayley avec un empressement tremblant. « Je ne suis qu'un artiste avec un revenu de deux cents livres par an, et elle est la fille d'un homme immensément riche, donc je suppose que vous estimerez ma proposition pleine de présomption. »

    Duncan Dullamy, le grand gonfleur d'entreprises, ne manifestait aucun signe extérieur de mécontentement. En fait, il était secrètement soulagé à la perspective de trouver même un mari de deux cents livres par an pour sa fille Léonore. Une crise menaçait de s'abattre sous peu, dont il savait qu'il allait sortir sans argent ni crédit ; toutes ses affaires financières récentes étaient tombées à plat, et la plus plate de toutes était le merveilleux aliment pour le petit-déjeuner, Pipenta, sur la publicité de laquelle il avait déjà investi des sommes énormes. On ne pouvait même pas l'appeler un médicament, car les gens achetaient des médicaments ; personne n'achetait du Pipenta.

    « Epouseriez-vous Leonore si elle était la fille d'un pauvre homme ? », demanda l'homme à la richesse fantômatique.

    « Oui », dit Mark, en évitant judicieusement l'erreur de protester de manière excessive. Et à son grand étonnement, le père de Léonore accorda non seulement son consentement, mais suggéra aussi une date assez proche pour le mariage.

    « Je voudrais pouvoir vous témoigner de ma reconnaissance en quelque manière », déclara Mark avec une émotion véritable. « Je crains que ce ne soit peu comme la souris qui propose d'aider le lion. »

    « Trouvez un moyen d'inciter les gens à acheter de cette gadoue immonde », dit Dullamy, en désignant avec véhémence une affiche de la Pipenta tant honnie, et vous aurez fait plus que n'importe lequel de mes agents n'a été en mesure d'accomplir. »

    « Cela a besoin d'un nom mieux adapté, dit Mark en réfléchissant, et quelque chose de plus distinctif dans la campagne d'affichage. De toute façon, je vais tenter un coup d'essai. »

    Trois semaines plus tard, on annonça monde l'arrivée d'une nouvelle préparation pour le petit déjeuner, sous le nom frappant de "Sédiment immonboïde" (Filboid Studge). Mark Spayley n'usa pas d'images de gros bébés poussant comme des champignons sous son influence, ni de célébrités des principaux pays du monde en train de se bousculer pour en avoir. Une seule immense affiche sombre dépeignait les Damnés de l'Enfer en train de souffrir d'un nouveau tourment parce qu'il ne pouvait pas obtenir de Sédiment immonboïde que de jeunes démons élégants tenaient dans des bols transparents juste hors de leur portée. La scène était rendue encore plus horrible par une suggestion subtile des traits de quelques célébrités dans la représentation de ces Âmes perdues, des personnalités des deux partis politiques, quelques Dames du monde, des auteurs dramatiques et des romanciers renommés, des aviateurs distingués étaient reconnaissables dans cette assemblée déchue ; des gloires de la comédie musicale scintillaient dans les ombres de cet Enfer, souriant encore par la force de l'habitude, mais avec la rage redoutable de l'effort perplexe. L'affiche ne portait aucune allusion appuyée aux mérites du nouvel aliment de petit déjeuner, mais on pouvait lire à la base un unique et sinistre énoncé en caractères gras :

    "ILS NE PEUVENT PLUS L'ACHETER MAINTENANT."


    Spayley avait saisi le fait que les gens feront des choses par sens du devoir qu'ils n'auraient jamais tenté par plaisir. Il y a des milliers d'hommes respectables de classe moyenne qui, si vous les trouviez à l'improviste dans un bain turc, expliqeraient en toute sincérité que le médecin leur a ordonné de prendre des bains turcs ; si vous leur disiez que vous êtes venu là parce que vous aimiez cela, ils se regarderaient avec un étonnement peiné de la frivolité de votre motif. De la même manière, chaque fois qu'un massacre des Arméniens est signalé en Asie Mineure, tout le monde suppose qu'il a été effectuée "sous les ordres" de quelque part ou d'une autre, personne ne semble penser qu'il y aient des gens qui pourraient AIMER tuer leurs prochains de temps en temps.

    Et il en était de même avec le nouvel aliment du petit déjeuner. Personne n'aurait mangé du Sédiment immonboïde par plaisir, mais la sombre austérité de son message publicitaire poussa les ménagères en masse vers les épiciers pour en réclamer une fourniture immédiate. Dans les petites cuisines, des jeunes filles aux cheveux nattés aidaient leurs mères déprimées à accomplir le rituel primitif de sa préparation. On l'ingérait silencieusement sur les tables du petit déjeuner de salons mornes.

    Une fois que la gent féminine découvrit qu'il était absolument immangeable, leur zèle à l'imposer à tout leur foyer ne connut plus de limite. « Tu n'as pas mangé ton Sédiment immonboïde ! » criait-on à l'employé qui en perdait l'appétit, en s'enfuyant de table pour retrouver en entrée de son souper la sâleté réchauffée qu'on expliquait comme "ton Sediment immonboïde que tu n'avais pas mangé ce matin."

    Ces fanatiques étranges qui se mortifient de manière obstentatoire, intérieurement et extérieurement, avec des biscuits de santé et des vêtements de santé, se jetaient de manière agressive sur le nouvel aliment. Des jeunes gens sérieux et à lunettes les dévoraient sur les marches du Club national libéral. Un évêque qui ne croyait pas en une Vie future prêcha contre l'affiche, et la fille d'un Pair du Royaume mourut d'avoir trop absorbé de ce mélange. Le produit gagna encore plus de publicité lorsqu'un régiment d'infanterie se mutina et fusilla ses officiers plutôt que d'avoir à avaler cette abjection nauséabonde. Heureusement, Lord Birrell de Blatherstone, qui était ministre de la Guerre à ce moment-là, sauva la situation par son heureux épigramme, que « la discipline pour être efficace doit être facultative ».

    Le Sédiment immonboïde était devenu un nom familier, mais Dullamy se rendit compte avec sagacité que ce n'était pas nécessairement le dernier mot dans la diététique du petit-déjeuner ; sa suprématie serait remis en cause dès qu'une nourriture encore plus dégoutante serait mise sur le marché. Il pourrait même y avoir une réaction en faveur de quelque chose de savoureux et appétissant, et l'austérité puritaine du moment pourrait être bannie de la cuisine domestique. À un moment opportun, par conséquent, il vendit ses intérêts dans l'article qui lui avait apporté une richesse colossale à un moment critique, et avait placé sa réputation financière au-delà de tout risque. Quant à Léonore, qui était maintenant une héritière sur une échelle beaucoup plus grande que jamais auparavant, il trouva naturellement pour elle sur le marché des maris quelqu'un de plus prospère qu'un créateur d'affiches qui gagnait deux cent livres par an. Mark Spayley, la Souris astucieuse qui avait aidé le Lion financier avec des effet si fâcheux, en fut réduit à maudire le jour où il avait produit l'affiche miraculeuse.

    « Après tout, dit Clovis, en le rencontrant peu de temps après à son Club, vous avez cette consolation douteuse qu'il n'appartient pas aux mortels de révoquer leur réussite."





    Note : 200 livres sterling de 1911 devraient représenter selon l'inflation entre £18,961 de 2010 ou même £95,625 si on tient compte de tout le PIB. L'artiste n'est donc pas pauvre en parité de pouvoir d'achat mais la conversion est floue (entre 20k et 100k).

    Clovis, le narrateur, est une sorte d'anticipation de Bertram Wooster de Wodehouse, un prospère et indolent habitué des Clubs. Saki, qui a directement inspiré l'humour noir de Kurt Vonnegut, semble ici être surtout satirique sur le Parti libéral au pouvoir (comme l'indique le titre imaginaire de Lord Birrell "of Blatherstone").

    vendredi 9 janvier 2009

    μία γὰρ χελώνη ἔαρ οὐ ποιεῖ



    "The turtles, ancient, had already passed the zenith of their diversity.
    But where more spectacular creatures had perished en masse,
    the turtle had survived. In a dangerous world, humility made for longevity."
    Stephen Baxter, Evolution.


    La vraie expression est "
    χελιδὼν", hirondelle, et non "χελώνη", tortue.

    T : Hé, bonne journée, fils de Pelée !

    A : Peut-on déjà aller à la conclusion de ton sophisme, lyre d'Hermès le fripon. Je suis las et devine déjà que si nous dialoguons, tu vas à nouveau m'encager en une quelconque régression à l'infini qui me rende immobile à grand pas.

    T : C'est toi qui fais le cercle vicieux en devançant ce que j'allais dire, impétueux aux pieds ailés.

    A : C'est que je prévois tes raisonnements trompeurs. ἀνάγκη δὴ στῆναι !

    T : Tu as donc choisi de faire de devenir philosophe.

    A : Oui, et avec le meilleur maître, qui est Chiron.

    T : Et as-tu vraiment appris quelque chose de cette philosophie ? A quoi bon en faire ? Et d'ailleurs en quoi cela consiste-t-il ?

    A : C'est simple, toute activité volontaire a une fin, tu es d'accord ?

    T : N'y a-t-il pas des actes gratuits ?

    A : Cela se passait mieux avec mon maître Chiron, par le Styx !

    T : Admettons, je ne veux pas être éristique, fils de Thétis.

    A : Bien. Donc toute activité a une fin et la philosophie est l'activité qui consiste à chercher à connaître la fin de toute activité humaine.

    T : Et ont-ils trouvé cette fin ?

    A : Oui. C'est la bonne vie. Quand on fait quelque chose, c'est parce qu'on croit que cela peut viser la fin de toute activité, qui est d'atteindre une bonne vie.

    T : Fallait-il vraiment faire de la philosophie pour trouver cela ?

    A : Si tu veux chercher à quoi bon faire de la philosophie, il faut que tu fasses l'actitivé qui cherche la fin de celle-ci et donc que tu fasses de la philosophie. Donc soit la philosophie peut atteindre cette fin, et donc il faut en faire, soit elle ne le peut pas mais on ne pourrait pas le savoir sans en faire.

    T : J'ai l'impression que c'est toi qui veux faire des cercles trompeurs. Mais dire que c'est la bonne vie nous laisse encore nous demander ce qu'est la "bonne vie".

    A : Hé bien, la meilleure vie humaine est celle qui satisfait ce que seuls les humains peuvent accomplir.

    T : Et les tortues.

    A : Bon, la meilleure vie des êtres pensants est celle qui satisfait et épanouit ce que recherchent tous les êtres pensants.

    T : Et qu'est-ce ?

    A : Hé bien, puisque nous sommes des animaux rationnels, il nous faut trouver la satisfaction de ce que cherche le discours rationnel, et donc trouver la vérité. Donc la meilleure vie est la connaissance de la vérité et la vie de contemplation ou sagesse.

    T : Donc si je récapitule :
    - Le philosophe vise à trouver le but de toute visée.
    - Le philosophe trouve que le but de toute visée est en fait de trouver le but de toute visée.
    C'était ce qu'il faisait dans leur recherche même qui répondait déjà au but de ce qu'il recherchait.

    A : ...

    T : Cela tombe bien. Pas besoin d'une infinité de tortues.

    A : Si j'avais su, j'aurais choisi une vie longue et obscure chez les mortels, au lieu de ces ombres illusoires, à parler à une tortue torpille et tortueuse et à se baigner sans cesse dans ce cours sombre.

    T : Qui te dt que ce n'est pas la meilleure des vies possibles et que nous ne sommes pas aux Champs-Elysées à retrouver toujours la fin suprême de toute vie ?

    A : Je crains que ce ne soit encore pire si c'est vrai.

    dimanche 15 juin 2008

    Memórias de meu pai

    Quantum denique ad parentes attinet,
    ut omnia vera sint quae de illis unquam putavi,
    non tamen profecto illi me conservant,
    nec etiam ullo modo me, quatenus sum res cogitans, effecerunt;
    sed tantùm dispositiones quasdam in eâ materiâ posuerunt,
    cui me, hoc est mentem, quam solam nunc pro me accipio,
    inesse judicavi. (Méditation III)

    Une fibre qui ne m’a point été donnée, une fibre lâche
    qu’on a beau pincer et qui ne vibre pas.
    La molécule paternelle était dure et obtuse ;
    et cette maudite molécule première
    s’est assimilé tout le reste. Le Neveu de Rameau

    Tout est travail d'édition et nous, ainsi que toutes nos croyances, ne sommes que ces erreurs typographiques. Ce que nous croyons si sacré, si sublime, si individuel, si autonome, repose sur ces fautes infinitésimales, ces coquilles, écarts de molécules et copies délavées et érodées de nos chaînes.

    João était né dans l'Alentejo, dont le nom signifie "Au-delà du Tejo", au sud dont les habitudes populaires disent qu'ils sont renommés pour leur paresse. Il n'alla pas plus loin que l'Escola Secundária jésuite mais il avait un don pour les langues et avait appris le français avec les touristes avant même d'émigrer, peut-être autour du quartier du Temple romain, qu'on appelait un peu arbitrairement le Temple de Diane.

    Sa mère avait quitté son père et il jouait à son tour à faire des fugues contre ce père et sa belle-mère. Il était né juste après la Seconde guerre mondiale et l'Estado Novo avait su rester bien plus neutre que l'Espagne, ce qui leur permit d'entrer dans l'Otan dès cette année, seule dictature autorisée dans les membres fondateurs.

    Quand il avait à peine 11 ans commença la Guerra do Ultramar, la Guerre des Provinces d'Outremer, qui devait durer encore pendant treize ans en Angola, en Guinée, au Mozambique. Quand il eut 12 ans, l'Inde reprit le comptoir de Goa. Cette année-là, il y eut de grandes manifestations étudiantes à la Capitale qui furent violemment réprimées en mars.

    L'année de ses 17 ans, il cessa définitivement ses études ratées en pension. La Guerre dévastait la Guiné et il savait que le vieux Presidente do Conselho de Ministros qui était au pouvoir depuis 45 ans l'enverrait bientôt faire un service de trois ans en Outremer, combattre le Partido Africano da Independência da Guiné e Cabo Verde d'Amílcar Cabral ou le Frente de Libertação de Moçambique d'Eduardo Mondlane. Tout cela sonnait moins triomphant qu'une guerre punique.

    João fit donc désertion de cette Seconde République pour en rejoindre une Cinquième au nord, un an avant que des manifestations étudiantes ne touchent un officier démocratiquement élu. Il changea son prénom, en partie parce qu'il pouvait le faire, ou bien parce qu'il aimait les allitérations. Il n'eut jamais vraiment le désir de rentrer dans son pays natal, malgré la Revolução dos Cravos quand il eut 25 ans. Il aimait dire que Paris était la seconde ville de son pays.

    Il y repassa brièvement, y laissa même en vacances un fils âgé de trois ans, pour quelques semaines, peut-être dans l'espoir que ce choc linguistique profiterait à sa forme légère d'autisme. Cette thérapie innovatrice n'eut pas cet heureux succès mais ne sembla pas non plus entraîner de séquelles profondes.

    Il croyait si fermement à son génie et à sa réussite matérielle qu'il s'effondra dès qu'il comprit qu'elle ne se matérialiserait jamais. Il se mit à boire de plus en plus, passait ses nuits dans les casinos à jouer et commença des crises d'épilepsie. Il tenta quelques empoisonnements aux barbituriques, vola un peu d'argent dans la caisse et s'enfuit du pays.

    Pendant vingt ans, il erra en Europe et multipliait les boulots grâce à son don pour les langues. Mais le cancer le rattrapa, on lui retira la gorge et il mourut dès la cinquantaine atteinte juste avant le XXIe siècle. Il laissa plus d'effets indirects par l'existence d'enfants de divers lits que par quoi que ce soit d'autre.

    samedi 31 mai 2008

    ḥarām



    Selim n'aimait vraiment pas l'alcool. Il en buvait en compagnie et faisait même semblant de l'apprécier mais le fait était que tous les alcools ne lui faisaient tout au plus qu'une vague brûlure. Il n'y avait aucune cause sociale ou psychanalytique, autant qu'il sache, puisque ses parents n'étaient ni alcooliques ni hostiles à quelques verres de vin.

    Quand son collègue l'invita en lui disant de venir le samedi soir et qu'il était prévenu qu'il devait apporter de quoi se bourrer la gueule parce que ce serait le thème de la soirée, Selin se força à sourir et prit l'air enjoué et impatient que son collègue semblait attendre, alors qu'une soirée éthylique était son idée d'une fête ratée. Il se demanda même s'il devait prétexter une condition médicale, voire un regain religieux, mais il se dit qu'on n'inviterait plus le bonnet de nuit, le pisse-vinaigre.

    Il alla chez une caviste et demanda un bon vin, juste au-dessus de ce qu'il considérait comme "ses prix", soit 20 euros. Il n'arrivait pas à comprendre qu'on puisse dépenser de l'argent pour du raisin moisi pour irriter le palais mais se disait que c'était un juste milieu entre le réginglard minimal et le luxueux.

    La caviste lui demanda quels plats seraient servis et Selim se demanda ce qu'avait voulu dire son collègue par "se bourrer la gueule". Pour ne pas contrarier la caviste, il inventa que ce ne serait que des fromages. Elle réagit comme s'il lui avait dit qu'il allait diluer le Morgon dans du Coca, et exigea qu'ils mangent de la charcuterie.

    Selim trouvait son autoritarisme déplacé. Et s'il avait été végétarien, qu'en savait-elle ? Mais elle avait instillé par ses propos une vraie envie de viandes froides. Sur ce point, il ne simulait pas car il mangeait vraiment du saucisson comme d'autres du chocolat. Il inventa une théorie médicale selon laquelle il résisterait mieux aux mélanges d'éthanol le soir s'il grignotait quelque chose avant.

    Il prit de la Rosette et soudain affamé, se mit à la manger dans la rue en rentrant chez lui. Il avait une vague culpabilité à l'idée qu'on juge son comportement provocateur.

    Mais c'est à ce moment-là que les choses devinrent vraiment inquiétantes.

    Il avalait sa Rosette quand une très petite fille, sans doute d'origine africaine, d'environ six ans peut-être se mit à lui courir après.

    "Monsieur, monsieur...

    - Oui ?

    - C'est, c'est... du porc ?

    De toute évidence, elle n'en avait jamais vu.

    - ... oui.

    - Je peux en avoir ?

    Selim avait le rouge au front et se mit à bafouiller. D'un côté, il avait envie de lui répondre de ne pas prendre d'aliments d'inconnus dans la rue, mais craignit qu'elle l'accuse d'avarice. Une femme le regardait déjà de l'autre côté de la rue comme s'il était un pervers. Il lui tendit le sachet. Elle en prit un morceau et s'enfuit.

    Il était devant chez lui et prit peur. Et si les parents de la petite le prenaient ensuite pour un dingue qui essaye de tenter les enfants à transgresser des interdits ? 6 ans était un peu jeune pour une révolte adolescente.

    Il se dit alors qu'il ne pouvait plus supporter tout ce réseau de doubles contraintes. Il était forcé de boire parce que c'était encore prohibé et il n'avait même plus la possibilité de savourer une chair morte parce que c'était interdit.

    dimanche 4 novembre 2007

    Pharmacie

    Personnages :
    M. Garnier, le patient
    Infirmière
    Psychiatre

    SCENE I

    Intérieur jour
    Cabinet d'un psychiatre,
    professeur de médecine
    Caméra subjective
    depuis le point de vue du patient

    INFIRMIERE

    Monsieur Garnier, vous pouvez entrer,
    le Professeur va vous recevoir.

    PATIENT
    Merci.

    (voix off, suffisamment étouffée
    pour qu'on puisse percevoir que c'est
    son introspection)

    Le charlatan n'avait même pas de
    patients avant. Il ne tient pas ses
    rendez-vous parce que je ne suis qu'un
    énième cobaye parmi d'autres.

    PSYCHIATRE

    Monsieur... Garnier, asseyez-vous.
    (il regarde son dossier)
    Vous avez apporté tous les documents que
    je vous avais demandé ?

    PATIENT
    Oui. Le formulaire de consentement,
    et la dispense.

    Voix off
    Parce que vous avez peur que
    je vous fasse un procès.

    PSYCHIATRE

    Bien, oui... oui... tout a l'air en règle et le délai
    légal de consentement éclairé est tenu.
    Je vous ai déjà expliqué le protocole de
    nos expériences sur Ataraxia ZL, mais il
    faut quand même que je vous répète
    l'essentiel. L'expérience ne durera que
    trois mois et il ne faut pas en attendre
    des résultats spectaculaires. Vos
    attentes risquent d'être trop élevées...

    PATIENT

    (voix off, superposée sur celle du médecin)

    Ca ne risque pas trop. Les pilules du bonheur,
    je n'y crois pas trop, charlatan.

    PSYCHIATRE

    ... alors que les effets seront sans doute très légers.
    Avez-vous des questions ?

    PATIENT

    Est-ce que je risque de somnoler ?
    Parce que j'ai
    du travail et que...

    PSYCHIATRE

    Non, c'est peu vraisemblable, Monsieur Garnier.
    Souvenez-vous que le produit du protocole
    n'est pas un
    "euphorisant". Il n'agit pas
    du tout comme des
    anti-dépresseurs classiques
    ou comme les inhibiteurs sélectifs

    de recapture de sérotonine,
    du type paroxétine ou fluoxétine.


    PATIENT
    (voix off)
    Déjà essayé tout ça, ne te fiche pas de moi.

    PSYCHIATRE

    Le protocole que je vous ai lu prévoit seulement que
    vos idées doivent être plus claires et que vous devez
    réussir à mieux vous concentrer.

    PATIENT
    (voix off)

    Autrement dit, des insomnies ?

    PSYCHIATRE

    Vous devez ressentir peu à peu que vous avez
    un meilleur contrôle de vos propres pensées.
    Voilà les échantillons pour ce mois-ci.
    Suivez scrupuleusement la posologie et si vous
    ratez une dose, indiquez-le sur le formulaire.
    Notre prochain rendez-vous de mi-étape aura
    lieu le mois prochain.
    Est-ce que le lundi 12 vous irait ?

    PATIENT

    Oui, très bien. Merci

    (voix off)
    Et pourquoi est-ce que je le remercie.
    N'est-ce pas plutôt lui qui devrait me
    remercier pour la science ? Je fais ça
    bénévolement quand même.

    SCENE II

    Intérieur jour
    Toujours en caméra subjective
    (même bureau, vêtements changés)

    PSYCHIATRE

    Alors, Monsieur... heu... Garnier, tout se passe bien
    après ce premier mois ?

    PATIENT

    Oui. Comme vous l'avez dit, je ne sens pas grand-chose.
    Je me sens peut-être un peu plus lucide mais
    rien de frappant.


    (voix off)
    Oh, pourquoi je dis ça. Plus "lucide" ?
    Ca ne veut rien dire. Il faut que j'arrête de
    dire ce qu'il a envie d'entendre.

    PSYCHIATRE

    Oh, déjà ? C'est intéressant. Je vois que
    vous n'avez manqué aucune dose.

    PATIENT
    (voix off)
    Ca, c'est ce que tu crois. Sauf deux ou trois fois.

    PSYCHIATRE

    Bien, remplissez ce second formulaire
    et je vous donne les doses. Nous pouvons
    nous donner rendez-vous pour le mois prochain.

    SCENE III

    Intérieur jour
    La caméra n'est plus subjective,
    mais plutôt du côté du médecin
    (même bureau, vêtements changés)

    PSYCHIATRE

    Monsieur Garnier, alors, tout va bien ?

    PATIENT
    Je ne me suis jamais senti mieux.
    Ca marche vraiment,
    je me sens plus
    en contrôle que je ne l'ai jamais été.


    voix off
    Mais qu'est-ce qu'il dit ? Ce n'est pas vrai !
    Je me
    sens comme un somnambule toute la journée !

    voix normale
    C'est comme si je m'étais libéré !

    voix off
    Mais n'importe quoi ! Qui a dit ça ?
    Je ne comprends même plus ce que je dis...
    Au secours, docteur... il faut...

    voix normale
    En fait, j'aurais aimé savoir si je pouvais
    continuer le protocole.


    PSYCHIATRE

    Mmm....
    Ma foi, c'est assez peu régulier, mais je peux
    faire une exception
    si vous considérez
    que cela a vraiment amélioré votre qualité de vie.


    PATIENT
    Je vous en suis très reconnaissant, Docteur.

    voix off
    Non, non !

    PSYCHIATRE
    N'augmentez pas les doses mais voilà de quoi
    tenir pendant
    encore deux mois.

    PATIENT
    Merci beaucoup.

    voix off
    Non, non ! Professeur, ne l'écoutez pas !
    Je suis là, là, à l'intérieur ! Je ne sais pas
    qui parle et qui c'est, et docteur,
    je vous en
    supplie !

    Il sort
    L'infirmière rentre.

    INFIRMIERE
    Il a complètement changé, non ?
    Il n'était pas aussi sûr de lui au début.

    PSYCHIATRE

    A vrai dire, je doute que le changement soit profond.
    C'est un de nos patients témoin.
    Il n'a reçu qu'un placebo depuis
    le début. Je compte bien le laisser le savourer.