Affichage des articles dont le libellé est héros. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est héros. Afficher tous les articles

jeudi 3 septembre 2026

Vale Gloria Steinem (1934-2026)

 

Gloria Steinem est surtout connue pour ses enquêtes de journalisme sur les thèmes du Féminisme de la Seconde vague, sur des questions politique sur la contraception, le droit à l'avortement ou le traitement des femmes dans le travail (dans un de ses reportages célèbres en 1963, elle s'était faite engager par les Manoir Playboy comme Bunny pour y étudier l'exploitation, l'objectification et dénoncer le double discours "hédoniste" patriarcal). 

Mais elle avait aussi des raisonnements féministes plus théoriques. Sa stratégie argumentative philosophique reposait souvent sur des expériences de pensée ou des "contrefactuels" : pour faire prendre conscience d'une discrimination que les hommes ne remarquent même pas, inversons les situations. "The first problem for all of us, men and women, is not to learn, but to unlearn. We are filled with the popular wisdom of several centuries just past, and we are terrified to give it up.

Dans "If Men could Menstruate: A Political Fantasy" (publié en 1978 mais qu'elle avait présenté dans une série de conférences dans les années 1970), elle expliquait que si les hommes avaient des menstrues (comme la maladie de faiblesse des Ulates, qui est certes plus une couvade ?) mais que la société restait patriarcale, le début des premières règles deviendrait une cérémonie de rite de passage viril valorisé, il y aurait un congé menstruel, tout le discours tournerait autour de ce sujet, les hommes ne cesseraient d'y faire référence au lieu de s'en moquer et on prendrait le sujet des crampes et dysménorrhées bien plus au sérieux dans toute la société. 

De même dans "What if Freud were Phyllis?" (dans Moving Words, 1994), Steinem imagine que si la psychanalyse avait été inventée par une femme ("Phyllis Freud", une référence à Phyllis Greenacre ou Phyllis Meadow ?), certaines des prémisses impensées auraient nécessairement été radicalement différentes sans le sexisme conservateur de Sigmund qui se fait passer pour des hypothèses "empiriques" sur la différenciation sexuelle et le rôle du Phallus

Gloria Steinem aimait bien Wonder Woman comme symbole de l'empowerment (et ce fut Steinem plus que son créateur Marston qui créa cette réappropriation féministe du personnage) et elle lui donna plusieurs fois la couverture de son magazine Ms

 

Cela dut agacer Stan Lee chez Marvel, qui détestait quand DC paraissait plus "topical". Cela doit expliquer pourquoi Gerry Conway fit de Ms Marvel en 1977 (5 ans après la couverture de Ms.) une imitation claire de Gloria Steinem (Carol Danvers orthographiait son nom avec "Ms" et dirigeait même un magazine nommée Woman Magazine). 


 Mais comme le fait remarquer cet article, l'ironie de Ms Marvel est qu'elle était censée "récupérer" le féminisme dans les comics mais que la série continuait à utiliser les tropes sexistes évidents : Ms Marvel resta trop ambiguë et n'eut pas (à ma connaissance) d'échos dans le féminisme avant des versions plus récentes comme celle de 2014 (qui porte d'ailleurs plus sur "l'intersectionnalité" d'une héroïne d'origine pakistanaise et donc sur le féminisme "de troisième vague"). 

Add. 
Paul Levitz (l'ancien scénariste de la Légion des Superhéros) m'apprend qu'elle venait d'une origine très modeste (où les comics étaient la seule littérature) et il ajoute cette autre connexion entre Gloria Steinem et les comics : 

The other comics connection was at the very beginning of Gloria’s career, when she served as an office staffer for one of comics’ great geniuses, and talent scouts: Harvey Kurtzman. Harvey was producing HELP! Magazine and along with Gloria had only a handful of folks in the office. But what a handful! Rene Goscinny of ASTERIX and Terry Gilliam of Monty Python were there too, also before their fame.
If Wonder Woman deserves even a small fraction of the credit for what Gloria Steinem accomplished in her life, it may be the most important feat the Amazing Amazon achieved.
HELP! n°2 (août 1960), avec Gloria Steinem : 


 Mais notons que Kurtzman a fait des bd parodiques dans Playboy après s'être moqué de Hefner dans Help! en 1962, juste avant que Steinem ne montre les effets d'exploitation de ce système Hefner. 

jeudi 27 août 2026

Happy 69th Birthday, Jeff Grubb

Jeff Grubb fête aujourd'hui son anniversaire.  Il a développé certains des univers les plus célèbres de D&D (Royaumes oubliés, Dragonlance, Al-Qadim, Spelljammer...), écrit les meilleures fictions (Finder's cycle, sur le barde Finder Wyvernspur, sa muse qui retient ses chansons Alias aux Liens d'azur et Dragonbait le Paladin saurial, avec son épouse Kate Novak, avec qui il vient de fêter ses Noces d'Emeraude ou de Fer) et les meilleurs comics de D&D (Forgotten Realms), créé le jeu de rôle Marvel Superheroes et bien d'autres choses. 

Etudiant à Purdue University (Indiana), il a organisé la XIe GenCon dès août 1978 (à l'Université du Wisconsin à Kenosha au bord du Lac Michigan) et il devint ensuite un des membres permanents de TSR. Il a raconté qu'un jour TSR lui avait même demandé de créer un jeu de rôle sur le soap Dynasty et qu'il n'y était pas arrivé tant cela lui avait paru impossiblement ennuyeux.   

Même s'il est surtout connu pour son travail chez TSR, il a été ouvert à toutes les sortes de jeux (il raconte dans cette interview qu'une de ses influences majeures dans les années 70 en dehors des wargames SPI avait été White Bear, Red Moon, le wargame de Greg Stafford qui fut la première publication à révéler Glorantha). Il écrit bien mieux que les autres auteurs de game fiction, avec une grâce et un humour qui lui est propre. 

Par exemple, quand Lynn Abbey a tenté de relancer le Monde partagé de Sanctuary (Thieves'World), J. Grubb avait contribué avec deux des histoires les plus drôles dans l'anthologie Turning Points et ensuite dans Enemies of Fortune (2005). Dans sa première apparition dans Turning Points, il avait introduit un copiste scribe et traducteur Heliz Yunz de Lint, l'Erudit du Glossaire, linguiste bibliophile et amoureux des Mots, au style ironique assez grinçant, voire désagréable (et connu pour être mal coiffé car il se coupe les cheveux lui-même). Maître Heliz n'est pas du genre à fréquenter l'Auberge de la Licorne Vulgaire comme un simple aventurier mais le propriétaire du scribe, le tonnelier Lumm, en est un habitué et Heliz va être engagé pour découvrir pourquoi une serveuse qui avait prononcé un Juron s'est retrouvée envoyée dans une autre dimension infernale en plein milieu de la taverne à la Licorne. 


Heliz Yunz dans Shadowspan's Guide to Sanctuary, 2005 p. 148

 

Une des choses que j'aime beaucoup dans son blog est qu'au lieu de parler uniquement de sujets geeks comme les comics, la sf et les jeux de rôle (et il continue d'en collectionner dans tous les genres, heureusement, même si professionnellement il est plus passé aux jeux video), Grubb parle le plus souvent de théâtre (il a l'air d'aller voir tout ce qui se joue dans sa région autour du quartier de Queen Anne Hill et d'être fan de Tchekhov - il dit écrire d'ailleurs maintenant des pièces plus que des romans) et de politique (il vit à Seattle, WA et analyse chaque élu local ou chaque référendum de son état de Washington, ce qui rappelle qu'il y a des endroits aux USA où le dernier reste de démocratie ne se réduit pas à l'image ternie que j'en ai, au gerrymandering, aux manipulations par les oligarques et aux élus atroces qu'on connaît). 

Contrairement à moi qui n'y ai toujours parvenu et malgré son ton politique clairement engagé, il a réussi à dissocier Barker et Tékumel et à conserver son affection pour l'Empire du Trône de Pétale en détachant cet univers de son auteur. J'espère un jour pouvoir atteindre cette sérénité-là. 

samedi 14 août 2021

Steve Perrin (1946-2021)




Le grand créateur de jeu de rôle Steve Perrin, créateur de RuneQuest, est décédé à 75 ans. 

Son épouse, l'artiste Luise Perenne est dans un état grave depuis quelques temps et Steve avait dû organiser un financement contributif pour tenter de payer les factures médicales qui explosaient. Toutes nos pensées vont vers elle. 

Grand fan de comic books (j'ai déjà expliqué ma théorie que Steve Perrin a créé un modèle possible de Black Panther dans une fanzine deux ans avant Jack Kirby dès 1964), Steve Perrin écrit souvent dans les courriers des comics de l'Âge d'Argent (je l'ai vu dans un numéro de Doom Patrol mais il m'a dit un jour sur Facebook qu'il est apparu dans d'autres titres). 

Connu sous le nom du Comte Stefan de Lorraine (Blason : Lys de Gueules sur Champ d'Argent) dans la première association de "grandeur nature" (Live Action Role-Play) la Society for Creative Anachronism dont il fut un des premiers fondateurs en mai 1966 (voir Different Worlds 3), l'année même où un autre étudiant californien, Greg Stafford, mort en 2018, commençait à écrire ses premières nouvelles dans le monde imaginaire de Glorantha), il est donc là aux origines du jeu de rôle.  C'est à la SCA que Steve épousa Luise ("Luise of the Phoenix") en tenue médiévale en 1968, il y a 53 ans. Stefan de Lorraine, seigneur des Armées du Chaos, devint même le Roi du Royaume Occidental (The West-Kingdom) en l'An IV de la Société. 

Il est parmi les premiers à faire circuler des variantes et options du jeu de rôle Donjons & Dragons qu'il a réunies (les Perrin Conventions, essentiellement quelques ajouts sur les règles d'initative) et ensuite Stafford va lui confier la création de son jeu de rôle RuneQuest dans l'univers de Glorantha en 1978 avec d'autres collaborateurs comme Ray Turney

Stafford faisait sa campagne dans le Royaume occupé de Sartar mais c'est Steve Perrin qui développait la campagne dans la Grande Ruine de Pavis dans les plaines de Prax. Comme l'a joliment dit Mark Morrison, Stafford & Perrin furent les Lennon & McCartney du jeu de rôle, Stafford apportant son Chaos créatif et Perrin sa clarté limpide. 

Par la suite, il va créer d'autres jeux de rôle à partir des règles RuneQuest, chez Chaosium, le Basic System Role-Playing System sur lequel tant d'autres jeux vont naître comme Call of Cthulhu de Sandy Petersen. Steve Perrin créa ensuite une version générique multi-univers, Worlds of Wonder et une version superhéros en 1984, Superworld. Toujours fan du Genre superhéroïque, il a participé à de nombreux autres jeux de rôle de superhéros comme Champions, Mutans & Masterminds ou Icons, et a même écrit des comic books chez Heroic Publishing ou une nouvelle pour l'univers partagé Wild Cards de GRR Martin, qui était un grand amateur de Superworld). 

Il développe avec Ken St. Andre Stormbringer, le jeu sur les Jeunes Royaumes d'Elric d'après l'oeuvre de Moorcock, ou Elfquest, d'après les comics des Pini. Il a participé à d'autres compagnies comme TSR et par exemple la forêt d'Alfheim pour Mystara ou cette cité de Daggerford dans les Royaumes Oubliés (Under Illefarn) pour AD&D en 1987.

Perrin a introduit dans le jeu de rôle (avec Marc Miller, créateur de Traveller, ou Steve Jackson avec The Fantasy Trip, ou Ken St. Andre, créateur de T&T) les premiers systèmes "élégants", une sorte de classicisme clair et uniforme après les multiplications de systèmes des premiers jeux de rôle.  C'est un des grands fondateurs de ce hobby. 

Voir aussi la brève biographie qu'il donnait pour le GROG à l'époque où il mentionnait SPQR (Steve Perrin's Quest Rules), une version optionnelle de RuneQuest (avec des influences claires de Champions) sur laquelle il a travaillée à une époque. 

samedi 20 février 2016

Scriptor in Fabula Aperta


Le Comte de Saint-Germain lui dit alors qu'ils ne pouvaient pas le laisser continuer.

"Nous avions eu tort de laisser sortir Le Pendule de Foucault. Nous pensions qu'il ne ferait que dissoudre la vérité sur notre Grand Dessein ou les détourner de chercher à trop surinterpréter. Mais vous aviez déjà touché trop près et l'époque a finalement été submergée par un livre qui en fut la parodie par anticipation. Et ce nouveau manuscrit, nous ne pouvons l'accepter."

Le Comte prit la clef USB avec le nouveau livre inédit et la mit dans sa poche. Personne ne le retrouverait, il l'effacerait immédiatement.

"Nous vous emmenons."

- Où ?"

Ils passèrent une porte. Il vit alors une immense bibliothèque qui n'avait pas de fin et un Argentin aveugle l'attendait.

"Un paradis, donc ? Mais ces livres... je n'en comprends pas les signes. C'est donc en enfer ?"

"Ne soyez pas impatient. Vous aurez tout le temps d'apprendre à les déchiffrer."

L'écrivain sourit. Il y avait sans doute déjà dans cette Tour de Babel des versions amendées du livre qu'ils avaient voulu détruire. Ils semblaient ignorer que cette utopie de la littérature n'était pas métaphorique.

vendredi 9 janvier 2015

Témoin


Mourir
Si on ne croit pas vraiment dans des équivalents laïcs de la résurrection, on peut être mal à l'aise avec l'expression religieuse de "martyr" de la liberté d'expression. Le martyr est censé "confirmer" et donc valider sa croyance par son "témoignage" (le mot grec signifiait pouvoir montrer quelque chose comme si c'était pas sa présence, comme si on y avait assisté). Et quand on traduit le terme de l'arabe شهيد,, l'idée a l'air proche de "profession de foi".

Dans ce crime du 7 janvier, ces journalistes et dessinateurs ont certes manifesté un rare courage et une conscience aiguë de ce qu'ils faisaient (il suffit de lire les innombrables textes de Charb). Mais ils sont des héros (par les risques pris, qui ne me semblent pas inconsidérés ou téméraires) et des victimes de la haine et de la stupidité, non des "martyrs" de la liberté d'expression. Cette mort n'a aucune vertu transformative et elle ne valide rien si ce n'est nos craintes.

Ceux qui croient que notre éphémère unité nationale sous l'émotion aura au moins quelques vertus s'illusionnent. Très vite, les haines et les ressentiments reprendront le dessus. Certains xénophobes récupéreront l'événement pour vendre la méfiance envers des cultes exotiques. A l'opposé, un autre ressentiment conservateur (comme Donohue le président de la Catholic League aux USA) ou ayant de l'indulgence pour les religions finira par répéter qu'ils "l'avaient bien cherché". Les violences islamophobes qui prendront cela comme prétexte feront vite oublier l'unité nationale. Et dans un an, ils seront morts une seconde fois quand ils auront été salis par certains éloges ou bien par une négligence trop rapide.

On dit "Charlie" vivra. Tout dépend de ce qu'on y met mais on peut en douter. Charlie serait sans doute mort en grande partie avec la mort naturelle de Cabu. Charlie atteindra des chiffres de vente records la semaine prochaine. Il y aura même une heureuse réconciliation avec Siné. Mais Luz, Catherine et Riss, même avec tout leur talent et avec des renforts qui viendront sans doute, ce ne sera plus exactement les éditoriaux de Charb et le style de Cabu.

Donc oui, les abrutis ont gagné.

Charlie est vraiment mort et ils voulaient attiser des haines et ils auront en partie ce qu'ils voulaient. Certes leurs cibles sont rentrées dans l'histoire mais l'histoire n'est pas une rédemption pour un tel assassinat.

Je crains même que la mort des assassins aujourd'hui réussisse à les faire passer pour d'autres "martyrs" chez d'autres et fondera à nouveau d'ignobles et crétines théories du complot. Ils diront encore qu'on les a tués pour cacher le procès. Ils referont le Coup du Chaudron en disant 1° que Charlie Hebdo le méritait pour avoir insulté le Prophète, 2° mais que bien sûr cela ne peut pas avoir été réellement fait par ceux qu'on croit, et que cela doit être en réalité un complot juif ou américain - ce qui, pour ces islamo-fascistes vaguement "tiers-mondistes" ou "anti-impérialistes", est à peu près la même chose maintenant.

Les grands mots
Mais ce ne sont pas ces individus fascisants qui pourraient tuer la liberté d'expression en tuant une poignée de créateurs.

Ce serait uniquement nos propres renoncements à expliquer la différence entre droit au blasphème et un vrai appel à la haine, notre propre crainte que la critique du contenu doctrinal ou d'un code de loi soit prise pour une dénonciation essentialiste de tout individu qui participerait à une culture liée à cette tradition. C'est plus nous ou nos propres atermoiements que je crains que d'autres répliques et ce cycle du ressentiment.

Sur le fil
Dans ce pays, chacun sait que les Musulmans font l'objet de certaines discriminations de fait, dans le logement, l'emploi ou dans des préjugés généraux (même s'ils souffrent sans doute moins que les Roms). C'est un fait - même si ces discriminations de facto n'atteignent pas les violences institutionnelles dont font l'objet les libres-penseurs, les Dhimmis, les Yezidis, les Bahais, les Animistes ou Zoroastriens dans la plupart des Etats musulmans où il devient difficile d'exercer une autre religion et surtout impossible d'abandonner la religion officielle si on est né dedans.

Ces discriminations contre les Musulmans et la montée de la xénophobie implique toujours de la prudence dans la manière dont on risque d'interpréter toute critique. J'imagine que les raisonnements de ceux qui, à gauche, bien que non-religieux, dénoncent de "l'islamophobie" partout est que la critique devrait porter plus sur les dominants que sur des populations plus ou moins discriminées (de fait).

Il y a donc une frontière difficile.
(1) D'un côté, l'obsession nationale sur le sujet risque de paraître suspecte et de relever du fantasme (c'est la thèse d'Olivier Cyran qui avait quitté Charlie Hebdo en trouvant que les idées de Caroline Fourest y étaient devenues trop influentes).
(2) Mais de l'autre, s'auto-censurer pour éviter de choquer revient à dire qu'on n'a plus le droit de critiquer une religion de crainte d'indisposer une communauté diverse d'individus. Il faut du tact face à des individus, on n'insulte pas sans raison. Mais une croyance ou une tradition historique ne méritent jamais un respect absolu.

Le droit de ne pas dire "Oui, mais..."

Je n'ai jamais fermé les commentaires ici (sauf avec le temps) mais je dois avouer que malgré les deux jours pour supporter cette nouvelle, je n'ai toujours pas très envie de discuter sur Cabu (pour ne prendre qu'un parmi les victimes, en plus d'Honoré ou Bernard Maris).

C'est la première fois qu'un attentat ne me semble pas frapper seulement des individus ou un symbole mais quelqu'un que j'avais toujours eu l'impression de considérer comme un ami sans le connaître, depuis les vieux Pilote de 1968. Cela n'aide pas tellement à permettre une débat dépassionné.

Cabu n'était pas seulement quelqu'un de visiblement si bon. Il était peut-être le plus grand dessinateur de presse français de tout le siècle dernier (qui pourrait lui être comparé ?) et il savait saisir quelque chose dans sa caricature qui devait paraître forcément violent dans sa vérité. Il dessinait sans cesse et tout talent ne peut que choquer car il semblait réussir à éviter les pudeurs de l'auto-censure (même s'il n'a cessé de réfléchir à certains cas limites et finit par renoncer par exemple à l'humour noir facile qui se servait de racourcis sur certains handicaps physiques).

La question est celle du sacré dans nos sociétés sécularisées. On nous accuse de ne rien garder de sacré, de ne plus avoir le sens du sacré et aujourd'hui on entend certains se moquer du fait qu'on aurait sacralisé les blasphémateurs. Mais c'est que le droit au blasphème devient d'autant plus sacré qu'on veut mettre quelque chose en dehors de toute critique. Si on veut interdire le blasphème par politesse ou courtoisie en craignant de blesser ce qui relève du sacré, on arrive aussi à interdire la critique en général. Charb et Cabu ne cessaient d'expliquer cette pente et quand on dit qu'ils mettaient de l'huile sur le feu ou qu'ils étaient irresponsables on oublie encore que ce qu'ils faisaient n'était pas que de la provocation gratuite mais bien quelque chose de nécessaire.

Ce style de dessin n'existe pas dans de nombreuses traditions graphiques - les Américains n'ont pas vraiment d'équivalent par exemple, ce qui explique souvent leur incompréhension et je m'étonne d'ailleurs finalement que certains humoristes comme Jon Stewart aient pu quand même si vite comprendre les enjeux pour apporter un soutien aussi inconditionnel.

samedi 28 décembre 2013

Steve Perrin créateur original de Black Panther ?

Via Kristopher Militant Mosby, je découvre que Steve Perrin (qui créa en 1978 le jeu de rôle RuneQuest) aurait aussi, douze ans avant, anticipé voire contribué indirectement à la création du célèbre personnage de Marvel Black Panther !

 
Source : Bill Schelly, Founders of Comic Fandom, p. 121.
A dix-huit ans vers 1964, Steve Perrin avait été à Santa Barbabra puis à San Francisco State College (où il faisait des études d'art dramatique). D'après cet article, il participait à de très nombreux fanzines sur les comics, Mask & Cape, Rocket's Blast, Bombshell, Rapport, Comic Feature, Intrigue, Countdown, Hero, Masquerader, Super Hero, Yancy Street Journal, et Voice of Comicdom. Il avait déjà créé dans Mask & Cape un personnage aveugle, Doctor Darkness (inspiré du personnage de l'Âge d'Or Doctor Mid-Nite, son associé s'appelle Captain Liberty). Perrin devint le rédacteur en chef de Mask & Cape à partir du numéro 4 (titré "Summer Edition" mais en réalité octobre 1964) où il crée un personnage américain noir, Black Phantom, dans un récit en prose avec quelques illustrations de Ron Foss, avec un jeune sidekick nommé Wraith (une version en comic book parut deux ans après dans Fantasy Illustrated #6. Le personnage de Lafayette Jefferson, ingénieur de Caltech, est membre du NAACP et a créé son identité de Black Phantom, The Battler Against Bigotry, pour lutter contre les autorités racistes et les membres du KKK dans les Etats du Sud - l'histoire est nettement plus politique que ce que deviendra Black Panther de Jack Kirby deux ans plus tard dans dans Fantastic Four #52 (juillet 1966).


illustrations scannées via Mosby

Les deux costumes du Black Phantom et de Black Panther se ressemblent énormément mais cela pourrait être une coïncidence. Je ne sais pas si Kirby et Stan Lee pouvaient avoir accès à ces fanzines mais il est certain que Roy Thomas, qui venait d'être engagé en 1965, avait directement fréquenté ces réseaux par son propre fanzine Alter Ego.

La version de Jack Kirby en fait un Roi africain d'un pays imaginaire qui ressemblerait plus au vieux héros des comic-strips le Phantom de Lee Falk (avec peut-être aussi une influence de Lion-Man qui était apparu dès All-Negro Comics, un one-shot d'Orrin Evans (1902-1971) en 1947, et qui lui aussi défendait une montagne mystique contre des exploiteurs occidentaux), alors que le Black Phantom de Steve Perrin est Américain et directement lié aux enjeux de l'actualité des Droits civiques, ce qui peut suggérer que leur ressemblance n'est pas qu'une coïncidence.

Par la suite, Steve Perrin créa un jeu de rôle de superhéros, Superworld, fusion des principes du Basic Role-Play et du système de Champions. Il créa aussi des aventures pour Champions e(dont V.O.I.C.E of Doom, 1987, où il réutilise le Black Phantom) et ensuite quelques comic books du personnage The Huntsman (ex-Marksman) pour Heroic Publishing, la compagnie de Dennis Mallonee qui avait repris et adapté des personnages de ce jeu de rôle. Sur son site, on trouve le récit d'une campagne "historique" de superhéros, le groupe Vanguard, où ils ont joué de 1947 à 1964 dans le temps fictif.

samedi 31 août 2013

L'épitaphe vivante de Robin Cook


Robin Cook (1946-2005), député travailliste écossais (1974-2005), ministre des Affaires étrangères britannique (1997-2001), équivalent d'un ministre des relations avec la majorité parlementaire (2001-2003), démissionne du Cabinet pour protester contre le soutien de Tony Blair à l'invasion américaine de l'Irak.

Son discours de démission est splendide. Il meurt deux ans après, d'une crise cardiaque à 59 ans, mais le vote de la Chambre des Communes de cette semaine contre l'intervention en Syrie de David Cameron (où 30 députés tory et quelques députés libéraux ont voté avec les Travaillistes) devient selon la formule du Guardian, son "épitaphe vivante" inscrite sur sa tombe à Edinburgh, victoire du système parlementaire sur l'exécutif, et revanche posthume contre tous les mensonges du Gouvernement Blair.

"I may not have succeeded in halting the war,
but I did secure the right of Parliament to decide on war."


Quoi qu'on pense du fond de ce vote des Communes (j'aurais tendance à le soutenir aussi et à penser que l'intervention aérienne américaine dans la Guerre civile syrienne peut être plus pernicieuse qu'utile, même si cela n'exclut pas d'autres formes d'interventions humanitaires un peu moins hypocrites et même si certains des arguments anti-interventionnistes des Tories semblaient plus guidés par des réflexes isolationnistes, ou si ceux de certains anti-Impérialistes écartent aussi d'autres aspects), il faudrait reconnaître au minimum sur la forme démocratique que le Parlement britannique a montré bien plus d'indépendance et de volonté de débattre que notre Assemblée nationale enfermée dans sa position de croupion de la Ve République.

lundi 15 octobre 2012

Doux rêves, Personne


Google l'a déjà mis en "une" ce matin, mais cela fait 107 ans aujourd'hui (15 octobre 1905) qu'est paru le premier épisode de Little Nemo de Winsor McCay et la première tentative du petit pour atteindre le monde des Rêves. 

Cela m'étonne qu'on n'ait pas encore fait un cross-over avec Alice au Pays des Merveilles (à part par exemple cette illustratrice). En revanche, si on parle de cross-over, je crains qu'Olivier Rameau (de "Rêverose", par Greg & Dany) n'arriverait pas à s'acclimater à l'onirisme bien plus indomptable des Lettres de l'Atlantique de Fred.

lundi 17 septembre 2012

Steppenkatze


Hermann Hesse.

Avec un chat.



Via Celebrity Pu$$y.

jeudi 12 avril 2012

Nuit de Youri !



C'est le 51e anniversaire du Premier Être Humain hors de notre Atmosphère terrestre (voir aussi en 2011 et en 2009).

Планета есть колыбель разума, но нельзя вечно жить в колыбели

Si cela se trouve, un jour la commémoration de ce type d'événement historique aura plus d'influence que des fêtes dédiées à des événements fictifs ou liés à des gourous charismatiques surévalués.

mardi 12 avril 2011

Nuit de Youri !



Youri Gagarine, embrassé par ses filles Lena et Galya, à son retour de l'espace qui dura 108 minutes le 12 avril 1961. On ne sait que depuis les années 1990 que la rentrée dans l'atmosphère s'était mal passée et qu'il dut s'éjecter de la capsule pour revenir en parachute.

Il y a 50 ans, un homme quitta notre monde donné pour le premier monde entièrement artificiel et technique, notre premier monde auto-construit (moins sublunaire que ceux des sous-marins).

Hannah Arendt commence La Condition de l'homme moderne (1958) en commentant le Spoutnik d'octobre 1957 et l'exultation collective (même des Américains, malgré le ressentiment lié à la Guerre froide). Encore marquée par la pensée "païenne" heideggerienne, Arendt redoute que cette joie ne soit un signe que l'homme moderne voudrait faire dissocier le Monde (désormais organisé par l'oeuvre technique) et la condition "contingente" originelle de sa naissance, sa planète (le désenchantement du monde refusant à la fois un père céleste de la loi et une terre-mère nourricière). Voir par contraste, l'éloge par Emmanuel Lévinas, contre l'idolâtrie du "Lieu" et pour la condition nomade de l'existant humain.

lundi 27 décembre 2010

16 personnages fictifs en 16 minutes



Je devrais un peu arrêter les mèmes (je les mets plutôt sur mon Livejournal) mais cette nouvelle liste de personnages qui "inspirent" peut être rapide, même si, perversement, on a le réflexe de ne mettre que 16 noms de généreux donateurs nigérians (où on découvre des variantes entre les histoires, d'ailleurs, certains ne sont pas des héritiers mais veulent créer une fondation charitable) ou bien 16 noms de figures religieuses.

L'ennui avec les personnages fictifs est que je risque simplement de mettre mes superhéros favoris (et je l'ai déjà un peu fait pour cette carte de la Saint Valentin en 2006). Bon tant pis, c'est de la libre association. Je prends "inspirant" en un sens très positif, donc il n'y a pas les meilleurs personnages, qui sont souvent les adversaires dans les histoires (pas de Doctor Doom ou de Verbal Kint, mais j'ai laissé des "anti-héros" comme Renart ou Némo).

  • 1 Hector, le vrai héros de l'Iliade.
  • 2 Ulysse
  • 3 Antigone (même si la lecture hégélienne comme figure des génies ancestraux de la famille contre les Nouveaux Dieux lumineux de la Cité gâche un peu son héroïsme en en faisant une sorte de fondamentaliste archaïque)
  • 4 Arjuna (surtout avant que Kṛṣṇa ne le manipule à accepter l'ordre social)
  • 5 Lancelot
  • 6 Renart le goupil
  • 7 Le Capitaine Némo
  • 8 Le Prince Léon Nikolaïévitch Muichkine
  • 9 Olga Prozorova (l'aînée des Trois Soeurs)
  • 10 Atticus Finch
  • 11 Kal-El (Superman)
  • 12 Peter Parker (Spiderman)
  • 13 Monsieur Spock
  • 14 François Merlin
  • 15 Dr Gregory House
  • 16 "Barack H. Obama" en 2008 (je me demande ce qu'est devenu ce personnage après la présidence Bartlett d'ailleurs, ils devraient faire une suite)

  • lundi 19 juillet 2010

    Le mythe d'El Kader



    L'émir algérien Abd el-Kader (1808-1883) devint très vite populaire même en France après sa capture en 1847. La Seconde République en 1848 se fascina pour le personnage du chef de guerre, poète et mystique soufi (ce qu'indique son nom, membre de la confrérie de la Qadiriyya) et il fut finalement libéré mais exilé en Syrie par Napoléon III en 1852.

    Cette longue chronique (avec une chute assez amusante) raconte en détail comment l'émir Abd el-Kader symbolisa en 1860 la tolérance algérienne en sauvant la vie de milliers de Chrétiens en Syrie pendant des massacres confessionnels (qui venaient plutôt de Druzes). Certains Chrétiens de Syrie prirent même le surnom d'"Algérien" en son honneur. L'Empire français remit à son vieil adversaire la Grand-Croix de la Légion d'honneur et le monde entier se prit d'admiration pour l'Emir (une ville américaine de l'Iowa adopta même le nom d'Elkader dès 1847).

    La mythification d'Abd el-Kader dans le monde occidental n'était donc pas seulement la valorisation courante d'un Vercingétorix vaincu pour mieux grandir Bugeaud en César victorieux mais plutôt la reprise de la figure de l'ouverture d'un Saladin romantique comme l'Autre honorable qui appelle à une exigence supplémentaire.

    dimanche 13 septembre 2009

    Face aux Zombies



    This brave man walked through the ant-health care crowd with his large poster and was immediately set upon by the crowd. One person spit on him, while others pushed and tried to grab his flag until the police intervened. Most of the crowd around him turned on him like rabid dogs, yelling epithets and things like commie, why dont you leave this country etc. Impressively, he remained unflappable and had this little smile on the whole time.


    Ces manifestations du 12 septembre (voir photos) auraient réuni moins de 100,000 personnes (la blogosphère de droite dite 2 millions) mais il y a un standard inique : quand les manifs anti-guerre réunissaient bien plus de personnes, la presse n'en parlait presque pas alors qu'ici ils sont censés être "légitimes" et ont droit à la première page du New York Times et Washington Post.

    mercredi 9 septembre 2009

    [Vie brève] Silas Soule

    (rediff du 2 septembre 2005)

    Silas Stillman Soule (1838-1865) eut une vie brève mais les circonstances historiques le placèrent plusieurs fois au centre de luttes américaines contre des injustices.

    Il est né le mardi 26 juin 1838 en Nouvelle-Angleterre, dans le Maine. Son père, Amasa Soule (1804-1860), était un abolitionniste religieux (certains textes l'appellent le Révérend Soule mais il n'y a pas de trace qu'il ait été pasteur, en revanche il a pu être imprimeur).

    La Guerre du Kansas

    En 1854, les Sudistes se battent pour que les nouveaux Territoires acceptent l'esclavage (afin de garantir la perennité du système aux USA et éviter que les Etats "libres" n'aient la majorité). En mai 1854, avec l'accord du Président démocrate Franklin Pierce, la Loi sur le Kansas et le Nebraska énonce que ces territoires pourront choisir par vote populaire des habitants d'être Etat Libre ou esclavagiste.

    Des abolitionnistes créent alors une société, The Massachusetts Emigrant Aid Company, pour envoyer des colons favorables à leur cause au Kansas. Au même moment, les Sudistes, notamment de l'autre côté du Fleuve Missouri, ont aussi organisé leur société, les Missourian Emigrates (que la presse appellera aussi les Border Ruffians). Dès la formation de leur groupe, ils menaçaient de mort tout abolitionniste qui s'installerait au Kansas. Les Missouriens demeurent souvent dans leurs Etat mais viennent acquérir des terrains au Kansas pour pouvoir peser sur la future Constitution de l'Etat.

    Amasa Soule est un militant fervent, amateur du radical William Lloyd Garrison (1805-1879, celui qui disait que si la Constitution protège l'esclavage, il vaut mieux brûler la Constitution). En fin 1854, Soule quitte le confort de la Nouvelle Angleterre avec sa famille, notamment ses fils William L.G. et Silas, pour s'installer dans la nouvelle ville de Lawrence (à peine 50 familles à cette époque), à l'est du Kansas. La colonie anti-esclavage a été nommée en l'honneur du philanthrope bostonien Amos Lawrence (1814-1886). Amasa Soule rejoint le nouveau Parti Républicain qui vient d'être créé sur un programme opposé à l'extension de l'esclavage, et il en devient délégué régional.

    Dès cette époque, le jeune Silas, qui a 16 ans, travaille pour l'Underground Railroad, le réseau d'évasion des esclaves qui sont envoyés vers le Canada (car les Etats du Nord devaient renvoyer les esclaves en fuite, selon la Fugitive Slave Law de 1850 et l'affaire du malheureux Dred Scott en 1857). Silas connaît tous les recoins du Kansas par lesquels il fait passer les fugitifs vers la liberté au Nord.

    La tension montre entre les deux camps de colons. En 1856, une foule menée par un Sheriff, vient détruire les bâtiments et imprimerie de la ville nouvelle de Lawrence. Cela commence la Border War ou Bleeding Kansas entre "Missouriens" et abolitionnistes. Après cette attaque, des Abolitionnistes (dont le célèbre John Brown) tuèrent (à coups d'épée) cinq colons esclavagistes.

    Les Abolitionnistes envoient des carabines à leurs colons (appelées les "Bibles du Kansas" car elles furent envoyées dans des caisses avec l'étiquette "Bible"). Silas Soule devient un Jayhawker (mot formé à partir de "blue jay", geai bleu et "sparrowhawk", épervier), un guerrillero en lutte contre les esclavagistes. Il est connu pour ses raids rapides (le nom subsiste encore comme celui de l'équipe de foot de Kansas University).

    L'Evasion de John Doy

    Le Dr John Doy était un médecin né en Angleterre qui était venu au Kansas pour participer à la fondation de la ville de Lawrence. Il participait aussi au réseau du Underground Railroad.

    En janvier 1859, le docteur Doy et son fils furent capturés par des Chasseurs d'Esclaves missouriens près de Lawrence, alors qu'il faisait passer des esclaves en fuite. Doy et les esclaves furent conduits en prison à Saint Joseph, Missouri, juste de l'autre côté du fleuve.

    Le Major James Abbot prit en juillet 1859 un groupe de dix miliciens dont Silas Soule. Soule monta une opération d'évasion et réussit à convaincre les gardiens de le laisser entrer dans la prison. Ils réussirent à délivrer le médecin de la prison sans tuer personne et s'enfuirent à cheval, repassant la frontière missourienne de nuit dans des barques.


    On appela les dix, les "Immortal Ten" (ci-dessus). L'homme assis sur la photo est le docteur Doy et Silas Soule est imberbe, l'avant-dernier à droite.

    La Mort de John Brown

    John Brown (1800-1859) était un des plus radicaux abolitionnistes. En août 1856, il avait défendu la ville d'Osawatomie (est du Kansas) contre une petite armée esclavagiste.


    Financé par un groupe de philanthropes (les Six Hommes Secrets), Brown commence à lever des armes et des hommes pour une rebellion des esclaves du Sud. Il est capturé après un vol d'armes de l'armée et est condamné à mort en 1859 en Virginie.

    Une nouvelle opération est montée pour sauver le militant.


    Silas Soule (qui a 21 ans) vint tenter de l'évader et réussit même à entrer dans la prison.


    Le vieux rebelle refusa alors catégoriquement de fuir sa geôle, disant qu'il était prêt à mourir en martyr de la cause de l'émancipation (même si ses actions radicales furent plutôt désapprouvées par les Abolitionnistes, y compris le plus grand d'entre eux, l'ancien esclave Frederick Douglass, qui défendait une voie plus constitutionnelle).


    John Brown fut pendu le 2 décembre 1859. Sa mort avait radicalisé les deux camps. La Guerre Civile éclata un an après avec la victoire électorale d'Abraham Lincoln (dont le programme se limitait pourtant à ne pas étendre l'esclavage).

    Victor Hugo écrivit une lettre célèbre pour demander la grâce de Brown :

    Devant une telle catastrophe, plus on aime cette république, plus on la vénère, plus on l’admire, plus on se sent le coeur serré. Un seul état ne saurait avoir la faculté de déshonorer tous les autres, et ici l’intervention fédérale est évidemment de droit. Sinon, en présence d’un forfait à commettre et qu’on peut empêcher, l'Union devient Complicité. Quelle que soit l’indignation des généreux états du Nord, les états du Sud les associent à l’opprobre d’un tel meurtre ; nous tous, qui que nous soyons, qui avons pour patrie commune le symbole démocratique nous nous sentons atteints et en quelque sorte compromis ; si l’échafaud se dressait le 16 décembre, désormais, devant l’histoire incorruptible, l’auguste fédération du nouveau monde ajouterait à toutes ses solidarités saintes une solidarité sanglante ; et le faisceau radieux de cette république splendide aurait pour lien le noeud coulant du gibet de John Brown.

    Ce lien-là tue.


    Lorsqu’on réfléchit à ce que Brown, ce libérateur, ce combattant du Christ, a tenté, et quand on pense qu’il va mourir, et qu’il va mourir égorgé par la République Américaine, l’attentat prend les proportions de la nation qui le commet ; et quand on se dit que cette nation est une gloire du genre humain, que, comme la France, comme l’Angleterre, comme l’Allemagne, elle est un des organes de la civilisation, que souvent même elle dépasse l’Europe dans de certaines audaces sublimes du progrès, qu’elle est le sommet de tout un monde, qu’elle porte sur son front l’immense lumière libre, on affirme que John Brown ne mourra pas, car on recule épouvanté devant l’idée d’un si grand crime commis par un si grand peuple.


    Au point de vue politique, le meurtre de Brown serait une faute irréparable. Il ferait à l’Union une fissure latente qui finirait par la disloquer. Il serait possible que le supplice de Brown consolidât l’esclavage en Virginie, mais il est certain qu’il ébranlerait toute la démocratie américaine. Vous sauvez votre honte, mais vous tuez votre gloire.


    Au point de vue moral, il semble qu’une partie de la lumière humaine s’éclipserait, que la notion même du juste et de l’injuste s’obscurcirait, le jour où l’on verrait se consommer l’assassinat de la Délivrance par la Liberté.


    Le Massacre de Sand Creek et la Conscience du Capitaine Soule

    Quand la Guerre Civile éclate (après la mort de son père Amassa), Silas Soule, qui n'a que 23 ans, devient officier comme volontaire dans la Cavalerie du Colorado.

    Son frère aîné, William Lloyd Garrison Soule, fut le Marshall de Lawrence pendant le second massacre de ce sanctuaire par les Missouriens, le 21 août 1863 (William ne fut pas blessé et finit sa vie comme politicien républicain en Californie).

    Silas sert sous les ordres du Colonel John Chivington (1821-1892, un ancien militant abolitionniste).

    En 1864, la Cavalerie est envoyée pour "pacifier" une révolte de Cheyennes. Chivington ne cachait pas qu'il avait pour doctrine que la seule solution était de les tuer tous.


    Quand le Colonel Chivington donna l'ordre de tirer sur le camp cheyenne le 29 novembre 1864 (alors que le camp s'était rendu), un seul officier (avec Joe Cramer), le Capitaine Silas Soule, refusa d'obéir au meurtre.


    Les troupes du Colonel Chivington massacrèrent plus de 150 Cheyennes à Sand Creek, Colorado, y compris femmes et enfants. Chivington accusa le capitaine Soule d'insubordination et de lâcheté. Soule fut mis aux arrêts.


    La presse avait d'abord pris le massacre pour une victoire militaire contre les "Peaux Rouges". Mais Silas Soule, malgré les intimidations et violences contre lui, fit déclencher une commission d'enquête et il vint témoigner des crimes de guerre et de la volonté génocidaire de Chivington contre un camp de civils qui se rendaient.


    Il décrivit des atrocités. Voici un extrait d'une lettre qu'il écrit le 14 décembre 1864 :




    The massacre lasted six or eight hours (...)


    It was hard to see little children on their knees have their brains beat out by men professing to be civilized.


    One squaw was wounded and a fellow took a hatchet to finish her, and he cut one arm off, and held the other with one hand and dashed the hatchet through her brain. One squaw with her two children, were on their knees, begging for their lives of a dozen soldiers, within ten feet of them all firing - when one succeeded in hitting the squaw in the thigh, when she took a knife and cut the throats of both children and then killed herself. One Old Squaw hung herself in the lodge - there was not enough room for her to hang and she held up her knees and choked herself to death.


    Some tried to escape on the Prairie, but most of them were run down by horsemen. I saw two Indians hold one of anothers hands, chased until they were exhausted, when they kneeled down, and clasped each other around the neck and both were shot together.


    They were all scalped, and as high as half a dozen taken from one head. They were all horribly mutilated. You would think it impossible for white men to butcher and mutilate human beings as they did.


    Mais certains considéraient le témoignage de Soule comme une trahison de l'armée en pleine guerre.


    Le dimanche 23 avril 1865, Silas Soule (qui était devenu Marshall de Denver, Colorado) rentrait chez lui avec Hessa Coberly, la femme qu'il venait d'épouser trois semaines avant. Il fut assassiné par Charles Squires, un des militaires qui avaient participé au massacre. Ses funérailles suivirent ainsi de peu son mariage.


    Un des anciens subordonnés de Soule, le Lieutenant Cannon réussit à capturer Squires au Nouveau Mexique. Mais Cannon fut ensuite retrouvé assassiné à son tour et Squires put s'échapper. Il ne fut jamais retrouvé.


    La Commission d'enquête du Sénat américain se prononça après l'assassinat, déclarant que le massacre de Sand Creek avait été la pire infamie jamais accomplie par l'armée américaine (le massacre des Sioux Lakota de Wounded Knee n'eut lieu qu'en 1890). Certains pensent que l'intervention de Soule arrêta de nouveaux massacres qui étaient préparés.


    Le Colonel Chivington fut amnistié après sa Cour martiale à la fin de la Guerre Civile mais fut renvoyé de l'armée. Il finit sa vie comme sheriff adjoint en Ohio.


    Soule périt à moins de 27 ans en défendant à nouveau des victimes, un héros à la fois dans l'action mais aussi dans son refus de participation au crime.

    mercredi 14 janvier 2009

    Patrick McGoohan (1928-2009)



    Bien sûr, on retient Patrick McGoohan pour un autre série visionnaire à Portmeirion (dont il fut à la fois l'acteur principal et le co-créateur) ou pour ses 4 apparitions comme le meurtrier et réalisateur dans Columbo, mais je l'associe surtout à l'une des rares bonnes séries d'espionnage, Danger Man ("Destination Danger", 1960-1962, 1964-1968), qui est je trouve souvent à un juste milieu entre l'irréalisme risible de James Bond/Austin Powers (Patrick McGoohan refusa le rôle de James Bond qu'il jugeait être un simple assassin misogyne sans grand intérêt, mais il y eut ensuite quelques influences du succès de James Bond sur la série, dont une apparition de "M") et le choix de la sobriété un peu grise à la John Le Carré.

    lundi 13 octobre 2008

    Exultation de Schadenfreude



    National Review (d'après Bloomberg, en réagissant sur le Prix Nobel d'économie de Paul Krugman :


    ``Paul Krugman the economist died a long time ago; the man named Paul Krugman is a public intellectual,'' Luskin, a contributing editor for National Review Online, said in an interview. ``He is not in the same category as John Maynard Keynes, he is in the same category as Oprah Winfrey. To give it to him is to dishonor the Nobel Prize.''


    Il répète la même idée sur une remise "posthume" sur son sinistre blog obsessionnel (alors qu'il prétendait auparavant que les travaux de Krugman étaient de "second ordre").

    Voir cet abruti de Donald Luskin, le "Stalker en Chef" anti-Krugman, écumer de rage, est la meilleure nouvelle de la semaine (oh, Luskin est connu pour faire des procès à ceux qui utilisent le terme "stalker", comme il le tenta avec Atrios).

    En 2003, le New Yorker avait un texte hilarant sur la haine délirante de Luskin.

    Quand Luskin avait rencontré Krugman à une signature, voilà ce qu'il avait écrit sur son blog avec un sens de l'hyperbole qui échappe à celui du ridicule :

    I have looked evil in the face.
    I’ve been in the same room with it.
    I don’t know how else to describe my feelings now except to say that I feel unclean, and I’m having to fight being afraid.


    Personnellement, j'aurais plus peur d'une personne capable de confondre un prof d'économie assez centriste avec Satan ou Staline...

    Mais imaginez ce que ça doit faire d'être Luskin : consacrer toute sa vie à poursuivre cet éditorialiste et à détruire la réputation d'un professeur d'économie et découvrir que son Nemesis obtient la récompense la plus célèbre de toute la planète.

    Un peu comme si le Capitaine Ahab découvrait que Moby Dick lui avait non seulement échappé mais était devenu l'armateur possédant son navire le Pequod et avait épousé sa femme. Je suis sûr qu'on pourrait alimenter toute l'Islande avec l'énergie fournie par l'explosion de sa tête.


  • Add.

    Bien sûr, Krugman reçoit le prix pour son travail universitaire accompli bien avant son engagement anti-Bush des années 2000. Mais en considérant les Prix Nobel récents de la Paix (Carter en 2002, El Baradei en 2005, Gore en 2007) qui semblaient tous se résumer à un "flipping the bird" à l'Administration, on ne peut pas exclure un sous-titre politique (même si la Banque de Suède et l'Académie suédoise des sciences ne sont peut-être pas exactement la même chose que ces gauchistes norvégiens, on ne peut s'empêcher en pleine Crise annoncée par Cassandre Krugman de voir un message).

    Tim F. résume bien le courage isolé de Krugman vers 2001, quand il était presque la seule partie lisible dans le New York Times avec Bob Herbert.

    I remember the ridicule that Krugman dealt with when he remained skeptical through 9/11 and the Iraq war hysteria. He stuck to his guns when colleagues like Tom Friedman chased around the Sunday shows with their nose up the President’s ass, a point that only underlines the difference between Krugman’s intellectual temperament and the more ordinary minds with whom he shares a printed page.

    Although the award recognizes work in a field completely separate from American politics, I doubt that the committee missed Krugman’s tendency to stake bold and, ultimately, accurate positions there as well.


  • Add.

    Une explication des travaux de Krugman sur le Commerce International, en comparaison avec l'Avantage comparatif de Ricardo.

    Consider the simplest model (based on Krugman 1979). In this model there are two countries. In each country, consumers have a preference for variety but there is a tradeoff between variety and cost, consumers want variety but since there are economies of scale - a firm's unit costs fall as it produces more - more variety means higher prices. Preferences for variety push in the direction of more variety, economies of scale push in the direction of less. So suppose that without trade country 1 produces varieties A,B,C and country two produces varieties X,Y,Z. In every other respect the countries are identical so there are no traditional comparative advantage reasons for trade.

    Nevertheless, if trade is possible it is welfare enhancing. With trade the scale of production can increase which reduces costs and prices. Notice, however, that something interesting happens. The number of world varieties will decrease even as the number of varieties available to each consumer increases. That is, with trade production will concentrate in say A,B,X,Y so each consumer has increased choice even as world variety declines.


  • Memeorandum, l'agrégateur de blogs qui penche plutôt à droite a des liens mais rien de très amusant (en gros, les Républicains se hâtent de dire que "certes, Krugman fut naguère un grand économiste dans un lointain passé mais...", ce qui est un peu décevant).

    Ah, il y a quand même cette réaction d'un prof d'économie à Frostburg dans Forbes.

    This is not as tragic a moment in western civilization as the sacking of Constantinople in 1453 or the Bolshevik Revolution of 1917, but it suffices as one of those sad moments we will regret over time.


    Oui, presque la chute de Byzance, mais pas tout à fait. C'est cet esprit de mesure qui le fait critiquer un ton trop virulent de Krugman.

    Puis il dit que c'est un "commissaire socialiste" (ce qui fera rire tous ceux qui lisaient ses articles très libre-échangistes dans Business Week) et que le problème de l'Administration Bush était qu'elle était trop socialiste aussi. En gros, tout être qui ne vit pas sur une île déserte ou dans une dystopie Randite doit être trop socialiste.

  • Add.

    Une application facile de ses théories sur le commerce : l'explication de la nourriture dégoutante des Britanniques

  • samedi 27 septembre 2008

    Paul Newman (1925-2008)






    "Being on President Nixon's enemies list was the highest single honor I've ever received. " (he was 19th on the List)




    Newman donates 100% of those proceeds, after taxes, to educational and charitable purposes. According to the Newman's Own website, the franchise has resulted in over $250 million in donations as of February 2008.


    Add. :
    Une jolie note de Robin Laws sur ce que Newman a pu représenter dans l'art du comédien américain, dans le passage entre deux styles différents d'acteur des studios des années 60 aux "Indépendants" des années 70. Dahlia Lithwick raconte ses souvenirs sur Newman le Philanthrope.