dimanche 10 janvier 2021

Star Trek Discovery : Finale et Connexions


Oh, non, je commence à trop parler de Star Trek en ce moment. Ne me dites pas que je suis devenu un Trekkie ! 'Oh, oui, j'avais parlé aussi de la saison 1 il y a 3 ans et je viens de replonger pour cette saison 3. 

Je trouve le bilan de la série Discovery un peu mitigé. Le fait d'isoler les personnages dans le lointain futur signifie donc quasiment recréer un univers qui n'a qu'une connexion relativement faible, comme dans un univers parallèle. Et Discovery a toujours donné l'impression d'être dans un univers parallèle bizarre, avec toute sa continuité rétroactive radicale et son mode de voyage qui fonctionne à base d'un réseau de champignons interstellaires, les Spores (si, si). La Saison 2 avait énormément cité les origines de la série mais on a à nouveau changé de ton sur cette Saison 3 dans le Futur du Futur. L'action est parfois si trépidante qu'on peut retrouver certains des défauts de la nouvelle adaptation d'Abrams. 

ST a toujours été de la soft sf métaphorique avec des fables métaphysiques mais je pense que le devenir des séries de fiction actuelles est nécessairement d'aller vers des comics de superhéros, notamment en prenant des individus à qui on attribue des superpouvoirs. Le superhéros (comme le rappelle bien Dune), c'est imaginer un rôle prépondérant d'un Individu biologique alors que la Technique parvient à supplanter ces unités individuelles. Je n'ai bien sûr rien contre les superhéros mais c'est une rupture énorme pour l'univers relativement sobre de ST où les superpouvoirs appartenaient presque toujours aux adversaires et à tous ces Dieux qu'il s'agissait de défier de manière prométhéenne par l'ingéniosité humaine (même si l'inflation de pouvoir de Spock et des Vulcains en super-elfes était déjà perceptible, de même pour Sisko en Prophète des êtres des autres dimensions indiscernables des dieux). 

Ici, on a le Dr Paul Stamets, qui a modifié son ADN pour être le seul à pouvoir utiliser le réseau de champignons. La science fiction implique toujours que la science est généralisable et pas singulière mais ici les Superpouvoirs permettent d'avoir des individus uniques et irremplaçables. (Et toute la série passe beaucoup de temps sur la connexion de Stamets pour se recomposer sa famille en adoptant Adira, une Humaine elle-même connectée à son/sa partenaire Trill mort.e). 

Puis on a Book a des pouvoirs empathiques (qui semble plus vastes que ceux d'une Bétazed) et il s'avère pouvoir communiquer aussi avec les Spores (à chaque fois que j'écris cela, je ne comprends pas comment l'équipe des auteurs a pu prendre cette décision sans se dire que c'était absurde de faire dépendre toute la technologie spatiale de moisissures). 

Et enfin, dans ce finale (SPOILER ALERT), on a l'ultime superhéros avec un des mystères de toute cette saison, l'origine du Burn (le "Brasier") qui a fait exploser tous les vaisseaux dans l'Hyperespace et déclenché la Longue Nuit du XXVIIIe siècle. Su'Kal le Kelpien Mutant est lié au cristal de dilithium tout comme Stamets est lié aux champignons et c'est son état émotionnel qui a pu émettre des ondes "subspatiales" qui ont fait exploser tous les cristaux de dilithium. La fonction essentielle du dilithium est de remettre de la rareté dans l'univers post-rareté de Star Trek mais la fonction du Burn et de Su'Kal était d'augmenter encore la rareté du dilithium lui-même puisque le Mutant pouvait ainsi détruire tous les stocks d'une pensée. On n'avait jamais entendu parler des Kelpiens puisqu'il n'y en avait qu'un seul individu dans toute la Flotte et maintenant tout l'équilibre de la Fédération repose sur un Kelpien... 

Récapitulons : Stamets est connecté aux champignons d'ubicuité instantanée. Book est connecté au Vivant. Su'Kal est connecté au sub-espace et à la seule ressource qui permet un voyage FTL standard. Burnham est connectée à la Voyageuse Temporelle Ultime et au Personnage Vulcain Ultime. Pour que nous puissions nous attacher et nous connecter aux personnages, ils les rendent "uniques" par leurs connexions. On comprend que le Finale se conclue sur l'idée que l'important dans le Vaisseau n'est pas que l'exploration mais aussi de restaurer ou maintenir les Connexions, Connexions entre membres d'équipage (la série est souvent un roman sentimental sur les heurts de l'amitié entre les membres parce que les fictions n'arrivent plus à éviter ce psychologisme) et Connexions entre la Flotte et les divers Mondes isolés dans le vide

De manière générale, je trouve que les auteurs pensent souvent trop à une scène cool et qu'ensuite toute l'histoire doit s'adapter artificiellement pour conduire à cette scène cool même si cela n'a pas grand-sens. C'est parfois gênant pour la suspension de l'incrédulité ou même la suspension du rire nerveux. 

Mais si j'ai pu finir la série, il y a quand même des qualités. C'est moins bien que DS9 (mais c'est difficile à atteindre), ce n'est pas toujours très cohérent mais c'est souvent assez divertissant. Et c'est quand même mieux que Enterprise ou Voyager... (voire que beaucoup des premières saisons de The Next Generation). Et un intérêt d'avoir changé tout le continuum temporel est que Burnham ne servira plus de simple Ersatz de Spock. Elle reste hyper-compétente mais s'est très considérablement dé-vulcanisée cette Saison au point que l'actrice peut se permettre de jouer le rôle de manière très renouvelée. 

Chateaubriand jouant à Tocqueville

 Dans les Mémoires d'Outre-Tombe (Première partie, Livre VI, p. 427-433), François-René de Chateaubriand (qui affirme avoir traversé en 1791 du Nord au Sud, de Niagara à la Louisiane, même si c'est controversé) fait un portrait et des prédictions sur les Etats-Unis d'Amérique (et il avait déjà sorti son Voyage en Amérique dès 1826).  

Il mentionne d'ailleurs son neveu par alliance Alexis de Tocqueville dans la seconde partie, Livre IV p. 467 en disant que ce dernier avait visité les Cités alors que lui s'était consacré aux Forêts. Les trois premiers livres des Mémoires datent aussi des années 1820-1830 mais Chateaubriand a pu lire les manuscrits de De La démocratie en Amérique de Tocqueville, 1835-1839, avant de rédiger ce sixième livre, avant 1848. 

Le vieil aristocrate décrit le mythe de la Frontière, les difficultés du creuset national, prévoit la Guerre civile américaine et le risque lié à une oligarchie ploutocratique (je suppose que le passage sur le Kentucky est une allusion à la controverse sur la supposée tentative de coup d'Etat par Aaron Burr vers 1806-1808 ? Burr a affirmé avoir voulu plutôt soulever la Révolution au Mexique mais on l'accusa d'avoir voulu détacher une partie des Etats autour du Kentucky ou de l'Ohio). L'analyse des inégalités n'y est pas exactement la même que chez Tocqueville mais on y constate des points communs entre le légitimiste et l'orléaniste : 

Mais l'Amérique conservera-t-elle la forme de son gouvernement ? Les Etats ne se diviseront-ils pas ? Un député de la Virginie n'a-t-il pas déjà soutenu la thèse de la liberté antique avec des esclaves résultat du paganisme, contre un député du Massachusetts, défendant la cause de la liberté moderne sans esclaves, telle que le christianisme l'a faite ?

Les Etats du nord et du midi ne sont-ils pas opposés d'esprit et d'intérêts ? Les Etats de l'ouest, trop éloignés de l'Atlantique, ne voudront-ils pas avoir un régime à part ? D'un côté, le lien fédéral est-il assez fort pour maintenir l'union et contraindre chaque Etat à s'y resserrer ? D'un autre côté, si l'on augmente le pouvoir de la présidence, le despotisme n'arrivera-t-il pas avec les gardes et les privilèges du dictateur ?

L'isolement des Etats-Unis leur a permis de naître et de grandir : il est douteux qu'ils eussent pu vivre et croître en Europe. La Suisse fédérale subsiste au milieu de nous : pourquoi ? parce qu'elle est petite, pauvre, cantonnée au giron des montagnes ; pépinière de soldats pour les rois, but de promenade pour les voyageurs.

Séparée de l'ancien monde, la population des Etats-Unis habite encore la solitude ; ses déserts ont été sa liberté : mais déjà les conditions de son existence s'altèrent.

L'existence des démocraties du Mexique, de la Colombie, du Pérou, du Chili, de Buenos-Ayres, toutes troublées qu'elles sont, est un danger. Lorsque les Etats-Unis n'avaient auprès d'eux que les colonies d'un royaume transatlantique, aucune guerre sérieuse n'était probable ; maintenant des rivalités ne sont-elles pas à craindre ? que de part et d'autre on coure aux armes, que l'esprit militaire s'empare des enfants de Washington, un grand capitaine pourra surgir au trône : la gloire aime les couronnes.

J'ai dit que les Etats du nord, du midi et de l'ouest étaient divisés d'intérêts ; chacun le sait : ces Etats rompant l'union, les réduira-t-on par les armes ? Alors, quel ferment d'inimitiés répandu dans le corps social ! Les Etats dissidents maintiendront-ils leur indépendance ? Alors, quelles discordes n'éclateront-elles pas parmi ces Etats émancipés ! Ces républiques d'outre-mer, désengrenées, ne formeraient plus que des unités débiles de nul poids dans la balance sociale, ou elles seraient successivement subjuguées par l'une d'entre elles. (Je laisse de côté le grave sujet des alliances et des interventions étrangères.) Le Kentucky, peuplé d'une race d'hommes plus rustique, plus hardie et plus militaire, semblerait destiné à devenir l'Etat conquérant. Dans cet Etat qui dévorerait les autres, le pouvoir d'un seul ne tarderait pas à s'élever sur la ruine du pouvoir de tous.

J'ai parlé du danger de la guerre, je dois rappeler les dangers d'une longue paix. Les Etats-Unis, depuis leur émancipation, ont joui, à quelques mois près, de la tranquillité la plus profonde : tandis que cent batailles ébranlaient l'Europe, ils cultivaient leurs champs en sûreté. De là un débordement de population et de richesses, avec tous les inconvénients de la surabondance des richesses et des populations.

Si des hostilités survenaient chez un peuple imbelle , saurait-on résister ? Les fortunes et les moeurs consentiraient-elles à des sacrifices ? Comment renoncer aux usances câlines, au confort, au bien-être indolent de la vie ? La Chine et l'Inde, endormies dans leur mousseline ont constamment subi la domination étrangère. Ce qui convient à la complexion d'une société libre, c'est un état de paix modéré par la guerre, et un état de guerre attrempé de paix. Les Américains ont déjà porté trop longtemps de suite la couronne d'olivier : l'arbre qui la fournit n'est pas naturel à leur rive.

L'esprit mercantile commence à les envahir ; l'intérêt devient chez eux le vice national. Déjà, le jeu des banques des divers Etats s'entrave, et des banqueroutes menacent la fortune commune. Tant que la liberté produit de l'or, une république industrielle fait des prodiges ; mais quand l'or est acquis ou épuisé, elle perd son amour de l'indépendance non fondé sur un sentiment moral, mais provenu de la soif du gain et de la passion de l'industrie.

De plus, il est difficile de créer une patrie parmi des Etats qui n'ont aucune communauté de religion et d'intérêts, qui, sortis de diverses sources en des temps divers vivent sur un sol différent et sous un différent soleil. Quel rapport y a-t-il entre un Français de la Louisiane, un Espagnol des Florides, un Allemand de New-York, un Anglais de la Nouvelle-Angleterre, de la Virginie, de la Caroline, de la Géorgie, tous réputés Américains ? Celui-là léger et duelliste ; celui-là catholique, paresseux et superbe ; celui-là luthérien, laboureur et sans esclaves ; celui-là anglican et planteur avec des nègres ; celui-là puritain et négociant ; combien faudra-t-il de siècles pour rendre ces éléments homogènes !

Une aristocratie chrysogène est prête à paraître avec l'amour des distinctions et la passion des titres. On se figure qu'il règne un niveau général aux Etats-Unis : c'est une complète erreur. Il y a des sociétés qui se dédaignent et ne se voient point entre elles ; il y a des salons où la morgue des maîtres surpasse celle d'un prince allemand à seize quartiers. Ces nobles-plébéiens aspirent à la caste, en dépit du progrès des lumières qui les a faits égaux et libres. Quelques-uns d'entre eux ne parlent que de leurs aïeux, fiers barons, apparemment bâtards et compagnons de Guillaume-le-Bâtard. Ils étalent les blasons de chevalerie de l'ancien monde, ornés des serpents, des lézards et des perruches du monde nouveau. Un cadet de Gascogne abordant avec la cape et le parapluie au rivage républicain, s'il a soin de se surnommer marquis , est considéré sur les bateaux à vapeur.

L'énorme inégalité des fortunes menace encore plus sérieusement de tuer l'esprit d'égalité. Tel Américain possède un ou deux millions de revenu ; aussi, les Yankees de la grande société ne peuvent-ils déjà plus vivre comme Franklin : le vrai gentleman , dégoûté de son pays neuf, vient en Europe chercher du vieux ; on le rencontre dans les auberges, faisant comme les Anglais, avec l'extravagance ou le spleen, des tours en Italie. Ces rôdeurs de la Caroline ou de la Virginie achètent des ruines d'abbayes en France, et plantent, à Melun, des jardins anglais avec des arbres américains. Naples envoie à New-York ses chanteurs et ses parfumeurs, Paris ses modes et ses baladins, Londres ses grooms et ses boxeurs : joies exotiques qui ne rendent pas l'Union plus gaie. On s'y divertit en se jetant dans la cataracte de Niagara, aux applaudissements de cinquante mille planteurs, demi-sauvages que la mort a bien de la peine à faire rire.

Et ce qu'il y a d'extraordinaire, c'est qu'en même temps que déborde l'inégalité des fortunes et qu'une aristocratie commence, la grande impulsion égalitaire au dehors oblige les possesseurs industriels ou fonciers à cacher leur luxe, à dissimuler leurs richesses, de crainte d'être assommés par leurs voisins. On ne reconnaît point la puissance exécutive ; on chasse à volonté les autorités locales que l'on a choisies, et on leur substitue des autorités nouvelles. Cela ne trouble point l'ordre ; la démocratie pratique est observée, et l'on se rit des lois posées par la même démocratie en théorie. L'esprit de famille existe peu ; aussitôt que l'enfant est en état de travailler, il faut, comme l'oiseau emplumé, qu'il vole de ses propres ailes. De ces générations émancipées dans un hâtif orphelinage et des émigrations qui arrivent de l'Europe, il se forme des compagnies nomades qui défrichent les terres, creusent des canaux et portent leur industrie partout sans s'attacher au sol ; elles commencent des maisons dans le désert où le propriétaire passager restera à peine quelques jours.

Un égoïsme froid et dur règne dans les villes ; piastres et dollars, billets de banque et argent, hausse et baisse des fonds, c'est tout l'entretien ; on se croirait à la Bourse ou au comptoir d'une grande boutique. Les journaux d'une dimension immense, sont remplis d'expositions d'affaires ou de caquets grossiers. Les Américains subiraient-ils, sans le savoir, la loi d'un climat où la nature végétale paraît avoir profité aux dépens de la nature vivante, loi combattue par des esprits distingués, mais non pas tout à fait mise hors d'examen par la réfutation même ? on pourrait s'enquérir si l'Américain n'a pas été trop tôt usé dans la liberté philosophique, comme le Russe dans le despotisme civilisé.

En somme, les Etats-Unis donnent l'idée d'une colonie et non d'une patrie-mère : ils n'ont point de passé, les moeurs s'y sont faites par les lois. Ces citoyens du Nouveau-Monde ont pris rang parmi les nations au moment que les idées politiques entraient dans une phase ascendante : cela explique pourquoi ils se transforment avec une rapidité extraordinaire. La société permanente semble devenir impraticable chez eux, d'un côté par l'extrême ennui des individus, de l'autre par l'impossibilité de rester en place, et par la nécessité de mouvement qui les domine : car on n'est jamais bien fixé là où les pénates sont errants. Placé sur la route des océans, à la tête des opinions progressives aussi neuves que son pays, l'Américain semble avoir reçu de Colomb plutôt la mission de découvrir d'autres univers que de les créer.

L'Âne et Kant (1)

 L'Âne, long poème de Victor Hugo publié en 1880 mais peut-être écrit bien avant dans la période d'exil, vers 1857 pour être inclus dans Dieu

C'est ici la première partie, La colère de la bête, qui n'est pas encore très originale dans ses longues listes d'érudits sur la vanité du savoir. Cela tient plus de Bouvard et Pécuchet dans sa rancoeur anti-théorique, voire d'un certain humanisme feuerbachien peut-être malgré tout le fidéisme mystique et antisacerdotal, mais par la suite certains passages touchent clairement du Nietzsche. Il est d'ailleurs curieux que Nietzsche, qui se moquera de l'ascétisme kantien du "Chinois de Koenigsberg" sous la figure du Chameau, ajoute aussi l'Âne mais non comme lente Patience de l'histoire mais comme la figure de l'affirmation trop passive dans son Zarathoustra (1883). Voir cet article sur la figure de l'âne

Pourquoi Kant ? Le philosophe (et républicain) Jules Barni ne finit sa traduction de la Critique de la raison pure qu'en 1869 mais avait déjà sorti les deux autres Critiques dès 1848. Je ne trouve pas de traces très précises de kantisme dans l'ironie de l'Âne et on peut soupçonner que la connaissance de Kant n'était encore que de seconde main chez Hugo. Il y a même parfois des passages où Hugo semble dire que la Morale compte plus que la théorie, ce qui ne sonne pas aussi anti-kantien qu'il semble le croire. 

En passant, Alirune et Marcomir que cite l'Âne de Hugo est une légende des anciennes chroniques franques : Marcomir (ou Marcomer) aurait été un chef franc sicambre (fils d'Anténor ou de Priam, ancêtre de Pharamond) qui aurait rêvé d'un monstre à trois têtes, Lion, Crapaud, Aigle. La sorcière ou sibylle (certains textes disent "druidesse" mais c'est peu germanique) Alirune lui dit que le Lion était le Germain, le Crapaud était le Gaulois ("car il vit dans des zones fertiles") et l'Aigle le Romain. Elle interpréta le songe comme signifiant que les Francs devaient se déplacer entre les Lions et les Crapauds (et remplacer les Aigles ?). 

Eau-forte par François Flameng



Un âne descendait au galop la science.
 — Quel est ton nom ? dit Kant. 
— Mon nom est Patience
Dit l’âne. Oui, c’est mon nom, et je l’ai mérité, 
Car je viens de ce faîte où l’homme est seul monté 
Et qu’il nomme savoir, calcul, raison, doctrine. 
Kant, porter le licou sanglé sur la poitrine ; 
Avoir dès son bas âge, âpre et morne combat, 
L’os de l’échine usé par la boucle du bât ; 
Subir, de l’aube au soir, la secousse électrique 
Du nerf de bœuf parfois relayé par la trique ; 
Être, tremblant de froid ou de chaud étouffant, 
Happé par la mâtin, lapidé par l’enfant, 
Tomber de l’un à l’autre, et traverser l’églogue 
De la pierre alternant avec le boule-dogue ; 
Vivre, d’un chargement effroyable bossu, 
Les os trouant la peau, maigre, ayant tant reçu, 
Le long de chaque côte et de chaque vertèbre, 
De coups de fouet que d’âne on est devenu zèbre, 
Tout cela, qui te semble assez rude, n’est rien, 
Et le fouet est à peine un souffle éolien, 
 Et les cailloux sont doux, et la raclée est bonne 
À côté de ceci : suivre un cours en Sorbonne ;
Vivre courbé six mois, peut-être un temps plus long,
Sous une chaire en bois qu'habite un cuistre en plomb ;
Dresser son appareil d'oreilles au passage
Des clartés du savant et des vertus du sage ;
Épeler Vossius, Scaliger, Salian ;
Écouter la façon dont l'homme fait hi-han !

À quoi sert Cracovie ? à qui sert Salamanque ?
Et Sorèze, lanterne où l'étincelle manque,
Et Cambridge, et Cologne, et Pavie ? À quoi sert
De changer l'ignorance en bégaiement disert ?
Pourquoi dans des taudis perpétuer des races
De bélîtres rongeant d'informes paperasses ?
Que sert de dédier des classes, des cachots,
Et quatre grands murs nus qu'on blanchit à la chaux,
Et des rangs de gradins, de bancs et de pupitres,
À d'affreux charlatans flanqués d'horribles pitres ?
Frivoles, quoique lourds, pesants, quoique subtils,
Quel sol labourent-ils ? quel blé moissonnent-ils ?
À quoi rêvait Sorbon quand il fonda ce cloître
Où l'on voit mourir l'aube et les ténèbres croître ?
À quoi songeait Gerson en voulant qu'on dorât
D'un galon le bonnet carré du doctorat ?
À quoi bon, jeunes gens qu'à ce bagne on condamne,
Devenir bachelier puisqu'on peut rester âne ?

Moi l'ignorant pensif, vaguement traversé
De lueurs en tondant les herbes du fossé,
Qui serais Dieu, si j'eusse été connu d'Ovide,
Moi qui sais au besoin prendre en pitié le vide
Du philosophe altier pleurant ce qu'il détruit,
À travers le fatras, le tourbillon, le bruit,
J'ai sondé du savoir la vacuité morne;
J'ai vu le bout, j'ai vu le fond, j'ai vu la borne;
J'ai vu du genre humain l'effort vain et béant ;
Je n'ai pas, dans cette ombre et le cas échéant,
Refusé les conseils de l'ineptie honnête
Au docte, moi le simple, à l'homme, moi la bête ;
Kant, j'ai vu, mendiant des clartés à la nuit,
Devant l'énormité de l'énigme où tout luit,
Devant l'oeil invisible et la main impalpable,
La science marcher en zigzag, incapable
De porter l'infini, ce vin mystérieux,
Soûle et comme abrutie en présence des cieux ; 
L'âne survient, s'émeut, plaint cet état d'ivresse,
Jette un liard et dit : tiens ! à cette pauvresse.

Kant, ne t'étonne point de ces échanges-là.
L'âne un jour rencontrant Ésope, lui parla ;
La conversation fut au profit d'Ésope.
Quant à moi qu'à présent tant de brume enveloppe,
Je déclare que j'ai beaucoup baissé depuis
Qu'imprudent j'ai risqué ma tête en votre puits,
Et que je me suis fait condisciple de l'homme.
Tout en suivant ces cours dont la lourdeur assomme,
J'ai fait souvent à l'homme en son obscurité
L'aumône d'un éclair de ma stupidité ;
Tandis que l'homme, ayant pour dogme et pour pratique
Qu'il faut qu'un âne libre, incorrect et rustique,
Monte à la dignité de classique baudet,
De son rayonnement ténébreux m'inondait.
Je sors exténué de cette rude école ;
J'ai vu de près Boileau, j'aime mieux la bricole.

Mon nom est Patience, oui, Kant ! ils ont voulu
Me faire à moi bétail innocent et goulu,
Tantôt avec Philon dans le grand songe antique,
Tantôt avec Bezout dans la mathématique,
Tantôt chez Caliban, tantôt chez Ariel,
Manger de l'idéal et brouter du réel ;
Je n'ai pas résisté ; j'ai, pauvre âne à la gêne,
Mangé de l'Euctémon, brouté du Diogène,
Après Flaccus, Pibrac, Vertot après Niebuhr,
Et j'ai revu Gonesse en sortant de Tibur.
Hier dans la phtisie et demain dans l'oedème,
J'ai tout accepté, Lulle, Érasme, Oenésidème,
Les pesants, les légers, les simples, les abstrus,
Les Pelletiers pas plus bêtes que les Patrus,
Fleury dans le sacré, Chompré dans le profane,
L'affreux père Goar juché sur Théophane,
Tout poète embelli de son commentateur,
Sanchez dans son égout, et toi sur ta hauteur.
Dur labeur ! Veut-on pas que je me passionne
Pour les textes d'Élée ou ceux de Sicyone,
Que j'attache un grand prix à savoir s'il est bon
D'avoir lu Xenarchus pour comprendre Strabon,
Que je me mette en feu le cerveau pour les notes
Des Suards sur les Grimms, des Grimms sur les Nonottes, 
Et qu'un âne de sens se laisse incendier
Par ce qu'à Lycosthène ajoute Duverdier ?

Voilà longtemps que j'erre et que je me promène
Dans la chose appelée intelligence humaine ;
J'allais je ne sais où suivant je ne sais qui ;
J'ai pratiqué Glycas, Suidas, Tiraboschi,
Sosiclès, Torniel, Hodierna, Zonare ;
J'ai fréquenté le docte en coudoyant l'ignare ;
En présence du sort, du futur, du passé,
De l'énigme, du ciel, du gouffre, j'ai causé
Avec l'esprit humain flânant à sa fenêtre ;
J'ai fouillé pas à pas ce dédale : connaître ;
J'ai dans cette cité, plus noire que les fours
Hanté les culs-de-sac comme les carrefours ;
Lu tous les écriteaux, flairé toutes les cibles ;
J'ai pris tous les sentiers possibles, impossibles,
Le plat, le raboteux, le connu, l'inconnu ;
Je suis allé cent fois et cent fois revenu
De la science exacte, entrepôt sombre où l'homme
Compte le monde ainsi qu'un avare une somme,
A la philosophie, église dont Platon
Est le clocher avec Maugras pour clocheton ;
J'ai vu l'antre où l'on prie et l'antre où l'on dissèque ;
Et vos collèges froids dont la bibliothèque,
Ainsi qu'une vapeur qui prend forme le soir,
À l'étage d'en haut se condense en dortoir.
J'ai tout appris : Coger, Psellus, les Théophiles,
Pouranas composant la terre de neuf îles,
Socion et Photin ; que Sénèque était là
Quand saint Paul vint trouver Néron et lui parla ;
Qu'Alirune enseigna Marcomir ; que Marcobe
Sous Théodose était maître de garde-robe ;
Que les Populicains à Sens furent vaincus ;
Comment Manès d'abord s'appela Curbicus ;
Que sur la langue Apis avait un scarabée;
Que Paschasin était évêque à Lilybée,
Et que Paschase, abbé de Corvey, fut traduit
Par le père Sirmond en seize cent dix-huit ;
Qu'Ambroise est un coursier dont le dogme est la bride ; 
Que la clef de Cordus ouvre Dioscoride ;
Que l'esprit saint planait sur les fameux combats
De saint Jérôme avec le rabbin Akibas ;
Que l'absurde se croit ; que l'horrible s'adore ;
Qu'Ésoptius n'est pas moindre que Nimphidore ;
Et comment Mahomet dans tous ses embarras
Consultait Sergius aidé de Batiras ;
Qu'il n'existe qu'un siècle et qu'il n'est qu'une école ;
Que Bzovius fut docte, et que le grand Nicole
Est si grand qu'il pourrait loger sous son manteau
Godeau, Chiffletius, Possevin et Petau.
J'ai tout ruminé, glose, analyse, critique.
J'ai vu Laïs au pnyx, Aspasie au portique,
Et jusques à Scarron dans son trou de Saint-Cyr ;
J'ai fait ce stage affreux, n'ayant d'autre plaisir,
Au pied du mur humain pauvre bête acculée,
Que de manger parfois dans la main d'Apulée
Ou de parler avec Balaam dans un coin.
Pas un texte, ici, là, haut ou bas, près ou loin,
Pas de volume jaune et mangé par les mites,
Pas de lourd catalogue informe et sans limites,
Que mon esprit, voulant tout voir, ne feuilletât.
J'ai donc étudié beaucoup ; le résultat ?
Un peu d'allongement à mes oreilles tristes.

Et je me suis dit : — Âne, il faut que tu persistes.
J'ai pris, pour faire enfin le tour des cécités,
D'autres inscriptions à d'autres facultés,
Hébreu, sanscrit, pâkrit, grammaire générale,
Jurisprudence, droit, esthétique, morale,
Chimie... — Oh ! comprends-tu, Kant, ce qu'il m'a fallu
De longanimité pour dire : — J'ai tout lu,
Tout appris, et je suis plus que jamais pécore ;
Eh bien ! je vais apprendre et je vais lire encore !

L'âne poursuivit : — Kant, j'ai donc recommencé,
Doublé ma rhétorique, élargi mon fossé ;
J'ai remis mon oreille énorme en discipline ;
J'ai recreusé Straton, Sosibe, Éraste, Pline,
Et Gérard de Crémone, et Trublet, ab ovo,
Et le grammairien Sostrate, et de nouveau,
La science m'a fait manger de la poussière.
Du noir chaudron qui bout devant cette sorcière
Je me suis fait le morne et lugubre écumeur.

Oh ! cliquetis de mots, tohubohu, rumeur,
Champ de foire, Babel, chaos ! auquel entendre ?

Bossuet est féroce et Fénelon est tendre ;
La concordantia du cardinal d'Ailly
Montre un dogme dans l'astre au fond des cieux cueilli ;
Photius m'expliquait son fatras somnifère,
Catanes ses trois dés, Sacrobosco sa sphère ;
Solon m'offrait ses lois, Bollandus ses romans ;
Irénée insultait les quartodecimans ;
Je voyais se poursuivre à coups de syllogismes,
Paz, armé pour la foi, Krantz, souteneur des schismes,
Et Melchior Adam et Barleycourt Hugo,
Vieux coqs de l'argument debout sur leur ergo.
Fouillons les chartriers, refouillons les glossaires ;
Caracoran, cherchez Issedon ; dans ses serres
Jove a cet écriteau : Vel hodie vel cras ;
Et Tertullien sombre étrangle Carpocras.
Carpocras d'Irénée enviait la boutique ;
Ce Carpocras était un si fier hérétique
Que toi-même, bon Kant, qui jamais n'exécras
Personne, tu devrais exécrer Carpocras.
Comment mettre d'accord Jousse, Antoine Studite,
L'homme de cour Sénèque et Jean le troglodyte,
Young, le pleureur des nuits, Wordsworth, l'esprit des lacs,
Thalès, Hevelius, Levera, Granallachs ;
Les gais soupeurs, d'Holbach, Parny, Dorat-Cubière,
D'argens, avec Rancé qui prend pour lit sa bière ;
Le dessus de velours, le dessous de sapin ;
Ancelin et Cluvier, Polyte et Plancarpin ;
Larcher contre Arouet et Cicchi contre Dante ;
Et l'engeance grimaude et la race pédante ;
Juste Lipse et Luther, Naigeon et Davila ?
Knox me tirait par ci, Scot me tirait par là ;
Luc prenait une oreille, Euler empoignait l'autre ;
Hu ! braillait le chiffreur. Dia ! beuglait l'apôtre.
Oh ! ma jeunesse en fleur qui courait dans les prés
Et les bois par l'aurore et la joie empourprés !
L'herbe verte ! l'étable où l'on fait un doux somme !
Oh ! les coups de bâton de mon ânier bonhomme !
Je ne pourrai jamais dire, ô splendeur des cieux,
Avec des mots assez crachés et furieux,
Comment ils ont changé la pensée en lanière
Et l'idée en férule, et de quelle manière
Ces malheureux m'ont fait, sous un monstrueux tas
D'Eusèbes, de Sophrons, de Blastus, d'Architas,
D'Ossa plus Pélion, d'Anthume plus Orose,
De petit ânon leste immense âne morose !
Livres ! qui, compulsés, adorés, vermoulus,
Sans cesse envahissant l'homme de plus en plus,
De la table des temps épuisez les rallonges,
D'où sortent des lueurs, des visions, des songes,
Et des mains que les morts mettent sur les vivants,
Codes des sanhédrins, oracles des divans,
Textes graves, ardus, austères, difficiles,
Appendices fameux des siècles, codicilles
Du testament de l'homme à chaque âge récrit,
Dont le vélin fait peur quand le temps le flétrit,
Comme si l'on voyait vieillissante et ridée
La face vénérable et chaste de l'idée ;
Vous qui faites, sous l'oeil du chercheur feuilletant,
Un bruit si solennel qu'il semble qu'on entend
Le grand chuchotement de l'Inconnu dans l'ombre,
Volumes sacro-saints que l'institut dénombre,
Qui jusqu'en Chine allez emplir de vos rayons
Ce collège appelé Forêt-de-Crayons,
Résidus de l'effort terrestre, où s'accumule
Le chiffre dont le sphinx compose la formule,
Des hommes lumineux prodigieux produit,
Oh ! comme vous m'avez obscurci, moi la nuit !
Oh ! comme vous m'avez embêté, moi la bête !

Quel délire m'a pris d'aller sur votre faîte
Brouter l'ortie humaine, hélas, et de tenter
Votre viol funèbre, et de vous convoiter,
Livres qui pour consigne avez cette sentence :
— Garder Isis ; tenir les brutes à distance, — 
Qui défendez, afin que tout reste normal, 
Le passage sacré de l'homme à l'animal,
Ô phédons, ô talmuds, ô korans, dont les piles
Du sombre esprit humain gardent les Thermopyles !

Ô volumes, j'ai fait le grand noviciat ;
Je suis plus lourd qu'Accurse et plus sain qu'Alciat ;
Triste, j'ai digéré la docte baliverne ;
J’ai, du matin au soir, en classe, dans l’Averne,
Fait des auteurs latins le patient blocus ;
J’ai remué, suivant le conseil de Flaccus,
Les exemplaires grecs d’une patte nocturne ;
Livres, vous semblez tous des fleuves penchant l’urne,
Mais ce qui sort de vous, c’est le dégorgement
De l’éternel brouillard sur les glaciers fumant ;
L’esprit se perd en vous comme aux gouffres la sonde ;
Vous êtes imposants ! vous divisez le monde
En deux opinions principales : savoir
Si vos graves feuillets, votre blanc, votre noir,
Vos textes plus profonds que les flots sur les plages,
Vos luxes de science, et vos fiers étalages
De travail et d’étude, et vos grands apparats,
Sont créés pour les vers ou sont faits pour les rats.