mercredi 3 mars 2021

Different Worlds #13 (août 1981)

Comme Imaginos m'apprend que James Maliszewski a entamé une rétrospective des Different Worlds sur Grognardia (après celle qu'il fit sur Imagine), c'est le moment de publier ceci écrit l'an dernier mais que j'avais interrompu parce que la récension d'Arduin était décevante d'ennui. 

L'artiste de la couverture, Roland Brown, avait fait les illustrations dans Arduin Adventure qui est justement critiqué dans ce numéro (il participera aussi à Worlds of Wonder chez Chaosium). Un des charmes de cette couverture (bien plus réussie que celle de l'aventure d'ailleurs) est à quel point elle évoque bien le capharnaüm foutraque qu'était Arduin : à côté du reste de l'équipe plus D&D traditionnel face à ce Géant de glace, un des guerriers semble être un Saurig d'Arduin avec son Jhang (un macuahuitl d'obsidienne aztèque, et qui doit imiter le Dragonewt avec son Klanth) et l'autre barbare porte une tenue d'un smilodon ailé (à moins qu'il ne soit un smilodon volant-garou, je ne me souviens pas d'une telle créature dans les bestiaires d'Arduin).

Cf. cette illustration de deux Saurigs avec leur Jhang en train de se battre contre un Phraint.


 "The Land Of Faerie" Scott R. Turner
Il donne une vision des Faeries plutôt tirée de contes populaires chrétiens (les Fées doivent sacrifier une âme au diable tous les sept ans, elles obéissent à des séries de Geas sévères et incompréhensibles, etc.). Comme il admet le chaos infini de toutes ces hordes d'êtres mal distingués, il propose une classification de très nombreuses êtres de Faërie par leur "fonction" et non pas leur apparence (puisque les êtres-fées peuvent changer de forme) : les Gnomes, les Sprites et les Autres (Monstres). Les Gnomes s'occupent de la Terre alors que les Sprites (qu'on traduit d'habitude en "lutin" mais qui semblent plutôt être ici des Sylphides) sont des esprits de l'Air.

"The Travellers' Aid Society" Iain Delaney
Une explication de la TAS qui ne m'a pas semblé apporté beaucoup à ceux qui auraient déjà Traveller.

"Book Review: Role-Playing in the Land of Xanth" Dr. Leonard H. Kanterman, M.D.
L'auteur (qui a créé le jeu de rôle startrekien Starships & Spacemen et fut interrogé dans le numéro 1) décrit les trois premiers volumes de la série Xanth de Piers Anthony. Il est peut-être dommage qu'Anthony a depuis ajouté 40+ autres volumes qui ont un peu fait baisser la qualité moyenne de toute la série (alors qu'on considère généralement que Terry Pratchett, l'autre humoriste de la fantasy, a pu échapper à ce défaut). Xanth est un univers fantastique qui correspond à la Floride sur notre Terre et qui ne peut être habité que par des créatures magiques : tous les "Humains" y ont au moins une capacité magique individuelle et unique (tout comme dans la bd Lanfeust de Troy) et le Roi de Xanth est choisi parmi ceux qui ont les pouvoirs les plus puissants. Si vous connaissez déjà Xanth, cela ne vous apprendra rien.

"RuneQuest/Gateway Cult: The Cult of Erlin the Harper" Jane Woodward
Une longue description d'un culte non-officiel, Erlin le Harpiste qui est un dieu de l'Harmonie et de la Vérité (les initiés ont l'interdiction de mentir). Les Harpistes (seigneurs runiques d'Erlin) ne sont donc pas que des ménestrels mais des aventuriers qui veulent restaurer l'Harmonie perdue par la musique. Ils peuvent calmer par la musique même sans effet magique. Les nombreux sorts comprennent des illusions pour animer des spectacles, un sort pour fabriquer un instrument ou pour faire silence dans le public, La table des pourboires paraît assez peu généreuse (des pièces de cuivre ou une poignée d'argent). Si on voulait à tout prix l'adapter sur Glorantha, il faudrait insister sur la différence avec le culte de Donandar. Une grande partie de l'article énumère surtout des instruments. 

"Samurai Swords" Stephen R. Marsh
Il y avait déjà eu un article dans le n°7 sur les armes asiatiques en général. Malgré un sujet pointu (pardon), cet article (p. 24-28) est assez fascinant avec des listes de diverses écoles de forge de katana en plus des écoles d'escrime ou des conseils pour nommer son katana.

"Metal Marvels: Samurai Figures by Archive, Stan Johansen, and Ral Partha" John T. Sapienza, Jr.

Reviews
Land of the Rising Sun (Fantasy Games Unlimited)
LotRS avait déjà eu des notes par l'autrice Lee Gold dans le n°8. C'est Wes Ives qui fait cette review et ce n'est pas un choix très neutre. LotRS est la version japonaise de Chivalry & Sorcery et Wes Ives a collaboré avec les auteurs de C&S (il co-écrivit notamment Saurians). Il passe une trop longue partie de l'article à se montrer agressif contre les joueurs ludistes ou grosbills "qui n'aimeront pas ce jeu" mais cite quand même quelques aspects originaux qui font une différence avec Bushido. Par exemple, on peut jouer divers types de Bakemono (créatures surnaturelles), des Hengeyokai (esprits animaux, pas si faciles à distinguer des Bakemono) mais aussi des Orochi (serpents sans doute nommé ainsi à cause du dragon Yamata-no-Orochi), ou des Kōjin (hommes-requins qui sont appelés dans RuneQuest: Land of the Ninja, samebito). Il fait notamment l'éloge des capacités de directrice de la publication de Lee Gold qui rendent le jeu mieux organisé que la plupart des jeux de cette période.

Arduin Adventure (Grimoire Games)
C'est un compte-rendu par John Sapienza et on retrouve son goût simulationniste pour entrer dans des détails de design de jeu. On ne parle donc que de détails de variantes de D&D et pas des qualités étranges d'Arduin dont l'univers reste encore peu présenté. 

"The Sword Of Hollywood" Larry DiTillio
DiTillio annonce arrêter la rubrique et quitter à nouveau Hollywood pour aller travailler pour Flying Buffalo, mais il a le temps d'évoquer des sorties d'héroic fantasy comme Clash of the Titans ou Dragonslayer. 

Letter From Gigi D'Arn
DragonQuest de SPI (qui avait eu une recension si négative dans le numéro 11) gagne le prix du meilleur jeu de rôle 1981 aux Origin Awards (Gygax, qui en voulait à SPI, a dû être furieux). On annonce la publication d'aventures et d'un supplément par Steve Jackson (qui ne se fera jamais) mais c'est trop tard. David Ritchie quitte SPI et DragonQuest va bientôt mourir. 

Heritage publierait le jeu de rôle de Dennis Sustare (le créateur de la classe du Druide dans D&D et de Bunnies & Burrows, cf. n°3) qui devait s'intituler Fantasy Adventure. Il s'agit de ce qui va devenir en 1982 Swordbearer, qui sera ensuite réédité chez FGU. C'était un jeu assez original notamment dans ses espèces, son système économique et sa magie mais qui n'avait pas d'univers propre, malgré un scénario paru (Dwarven Halls, qui n'exploite hélas pas les espèces originales). La critique viendra dans Different Worlds n°27. 

Heritage, toujours à la recherche de licences, tenterait de faire un jeu (de plateau, j'imagine) sur Conan et sur le dessin animé Heavy Metal

Conclusion
Le culte d'Erlin le Baladin est oubliable mais c'est quand même ce qu'il y a de plus intéressant dans ce numéro. 

Ysgarth (2)

On retourne sur Ysgarth

J'aime bien ce nom, sans doute imité d'Asgard, mais moins artificiel que ceux de Terres parallèles comme Œrth ou Ærth. Mais j'imagine qu'il a dû nuire par son côté bizarre. David Nalle devait ignorer qu'il existe réellement un petit village dans le Yorkshire nommé Aysgarth et que le mot existe aussi en gallois avec le sens... d'excrément ou déchet. 

Quand je lisais les vieux White Dwarf (comme ce numéro 54, 1984 ci-dessous) il y avait ces publicités pour Esdevium Games qui distribuait des jeux bien plus rares que les autres (ils ont été absorbés par Asmodée depuis, je crois). Ils faisaient la liste des produits sur Ysgarth et j'étais frappé par le fait que les autres jeux de rôle avaient des titres plus prévisibles, du genre "Le Labyrinthe de la Terreur" alors que le premier supplément d'Ysgarth s'appelait de manière plus poétique "The Wine of the Moon". 



La question du nombre d'éditions d'Ysgarth est étrangement aussi compliquée que le jeu lui-même. Nalle a appelé "Première édition" de 1979 une version 0 quasiment inédite, qui n'était autre que celle qu'il décrivait dans plusieurs fanzines comme Alarums & Excursions et ensuite son propre magazine Abyss. En 1980, il a publié ce qu'il appelle "Ysgarth Volume Two Edition" qui serait en fait la vraie première Ysgarth (3 livrets de 32 pages) ! C'est là que cela devient confus. Il sort dès l'année suivante une autre version appelée New Ysgarth Rules (un seul livre avec la carte en couverture, 90 pages, donc 3e, mais qu'il appelle alors encore "2e") et en 1982 l'Ysgarth Rule System (6 livrets avec environ 168 pages) qui dit être la "seconde édition" mais qui sera appelée plus tard rétroactivement la quatrième édition. La 5e (1985, 87) est à nouveau en 3 livres, la 6e ("édition du 27e anniversaire") en un seul livre remonte à 1995. Nalle a mentionné une 7e et une 8e édition (2012) mais je n'en connais rien Une des choses à remarquer est qu'il ne modifie pas que ses règles mais parfois aussi son univers au point que la carte d'Ysgarth de 82 et celle de 95 ne coïncident pas toujours dans les noms de peuples et de territoires. Cela sans oublier les suppléments qui ajoutaient des règles qui étaient parfois intégrées ou pas dans les éditions ultérieures. 



En tout cas, je vais parler ici de cette "seconde" (ou "quatrième") édition de l'Ysgarth Rule System de 1982. Elle est composée de 6 petits livrets d'environ 25-40 pages mais a quelques illustrations et des cartes dans le livre 5 : 

1 Personnage, 2 Combat, 3 Magie, 

4 Religion, 5 Monde, 6 Un scénario (Le dernier chant de Hergest). 

I Personnage

On peut jouer 5 espèces : Humains, Elfes (divisés en Gwyllions des montagnes, Ellylons des forêts et Gwragedd des îles de l'ouest), Nains (Khuzdars), Chitare (arthropodes ailés de 2m), Trozards (très grands sauriens de 3m), Les Batrags et Mnerrar ne seront ajoutés que par la suite. 

Il y a 12 caractéristiques divisées en trois groupes (Physique, Mental, Social) et on répartit trois fois 35 +1d10 dans chaque groupe, soit une moyenne de 10 (plus des bonus/malus légers pour chaque espèce non-humaine) : 

Physique Mental Social
CONstitution Talent (Magie) Zèle (Foi)
FORCE Intelligence Apparence
AGIlité Volonté Charisme
DEXtérité Jugement (Sagesse) Statut social


Un Trozard a -2 en DEX, -1 en AGI, -1 en JUGement, Oui, aucun bonus, sauf en Taille où il aura en moyenne 2m et peut aller jusqu'à 2,90 m. 

Un Khuzdar a +1 en CON, STR, WILL, -1 en ZEAL. Il aura en moyenne 1m - 1,10 m. 

A partir de là, on calcule par des tableaux de nombreuses caractéristiques dérivées, dont la Taille & le Poids, la Défense (qui dépend de l'Agilité - la Taille), l'Attaque (la Dextérité - la Taille), les Dégâts (la Force + la Taille), Points de vie (CON + TAI, avec localisation détaillée par zones du corps), Points de Fatigue (CON), Mana (Talent), Piété (Zèle). 

J'ai lu une critique parlant d'un facteur calculé à partir de (la racine carrée du poids) -13 mais cela a dû être changé dans cette édition. 

Donc plus on est grand, plus on aura de points de vie et de dégâts mais plus il sera difficile de bien attaquer ou esquiver. Le guerrier Trozard (grand et peu agile) serait désavantagé au combat si on n'investit pas beaucoup de points en AGI/DEX. 

Une spirale curieuse (par rapport au POUvoir dans RuneQuest) est que plus on a de TALent, plus on a de Mana au total et de surcroît moins on dépense de Mana pour chaque sortilège. On choisit ensuite son alignement avec deux scores : Karma (Bien-Mal) et Loyauté (Loi-Chaos) et ce sont des caractéristiques variables selon les actes. 

Après toutes ces étapes très runequestiennes (la taille et le poids viennent plus de C&S ici), on revient à du D&D. Il faudra ensuite choisir une Profession où on a un Niveau (et chaque Profession a encore une progression distincte en points d'expérience). 

Le jet de sauvegarde généralisé semble plus venir de T&T (où le score à atteindre sur 2d6 - où les doubles sont open-ended - était (Niveau de difficulté x5 + 15) - Chance). Ici, au lieu de faire simplement sous la caractéristique, on doit faire (en gros) sur 1d20 au moins 21 - Caractéristique/4 - Niveau/2. De même, la chance de toucher au Combat sera (en simplifiant) de faire au moins 14 - Attaque/3 + Défense/3. 

On détermine ensuite les compétences avec des points et on a deux ensembles de points : compétences acquises par expérience (Intelligence+Statut) et compétences étudiées de manière spécialisée (Intelligence+Jugement, ce sont les Compétences "professionnelles" réservées à une Classe de personnage). On regagne des points de compétences à chaque Niveau. On doit acheter un Niveau dans chaque compétence  et chacune a un coût différent qui peut aussi être altéré par l'espèce ou même la culture. C'est ce détail qui fait que je renonce à tenter de créer un personnage... 

Un détail drôle dans la description des langues est l'Argot des Tombeaux, la langue des fantômes, ou le fait (qui vient de Terremer) que la Langue Ancienne des Dragons ne permet pas de mentir. 

On commence avec une quantité de Marks (pièces d'argent) égale à (3 x Statut social) x Jugement (donc sans doute autour de 250-500 Marks, ce qui est insuffisant pour les meilleures armures). Nalle dit que le Mark vaut environ 60 cents de 1982 (donc un Mark vaut environ 1,50$ actuels). 

II Battlecraft

Ce deuxième livret décrit les compétences professionnelles de cinq classes de non-lanceurs de sorts : Guerriers, Berserks, Arts Martiaux, Assassins et Voleurs. Les règles semblent présupposer qu'on ne peut pas se battre à mains nues si on n'a pas la Profession Artiste Martial, ce qui montre à quel point l'imbrication compétences / classe professionnelle est encore rigide. 

Chaque compétence a des règles peu systématisées. Un niveau dans une compétence affecte de manière très différente les chances de réussir. C'est parfois trop détaillé : un Voleur devra choisir à la fois Jouer aux Cartes et Tricher s'il veut devenir un Yakuza. 

La règle sur les dégâts des armes est assez inutilement compliquée. Au lieu de faire simplement Dé de l'arme + modificateurs, on doit vérifier la classe d'arme plus la classe de dégât du personnage et en déduire les types de dés qu'on va tirer. Les armes légères font moins de dégât mais selon la DEX de l'attaquant peuvent aussi frapper plusieurs fois. La localisation des coups (avec 1d1000) est bien entendu plus détaillée que dans RQ et on peut savoir si on touche l'oeil droit ou gauche. 

III Les Arts Arcanes

Ce livret fait 40 pages. Je pense que c'est dans la Magie qu'Ysgarth commence vraiment à briller et à acquérir une identité, même si l'influence de C&S est énorme. L'univers est censé être relativement à "basse magie" mais le système suppose quand même que la majorité des joueurs voudront des magiciens. 

Il y a 15 Professions magiques (sans compter les prêtres qui sont dans le livret IV Holy Orders) : Alchimistes (Potion), Bardes (Musique), Conjurateur (Illusion), Devin (Information), Dresseur (Animaux), Herboriste (Végétaux), Médecin (Vie), 4 sortes d'Elémentaliste (Hydromancie, Pyromancie, Aéromancie, Géomancie), Enchanteur (Objets), Nécromancien (Morts), Sorcier (Sorcerer, Démons) et Mage (Wizard, Lois physiques en général, l'espace et le temps). 

Le supplément 1 Wine of the Moon ajoutera Mage des Ténèbres, Mage de la Lumière, Runiste (Signes), Mage de Village. 

L'idée simple, comme dans DragonQuest, est de relier sortilèges et compétences : chaque sort est une compétence mais le Niveau a des sens assez hétérogène. Une des compétences porte sur le Duel des Arcanes rien que pour des combats rituels entre mages et je ne peux m'empêcher de penser que cela a dû influencer Ars Magica et son système spécialisé pour le Certamen

Il y a des sorts universels ouverts à tous, comme Détecter la Magie, Nier la Magie, Bouclier ou Rayon de mana, un peu comme dans Dr Strange

Les classes de lanceurs de sorts peuvent se combiner et il est même dit que les Enchanteurs (qui investissent une forme de magie dans un objet, un lieu ou un individu) sont prévus pour être combinés avec une autre forme. Il y a alors une tension entre l'idée de ne considérer cela que comme des "unités de valeur" en magie, des Collèges de compétences et au contraire dans certains passages des vraies classes avec Guildes distinctes. 

Dans les règles pour les Sorciers (démonologues), Nalle hésite entre développer complètement sa propre mythologie (comme Tékumel) ou reprendre encore la mythologie chrétienne (comme C&S) et il fait un peu des deux comme Ysgarth reste une Terre parallèle. 

Les Sorts coûtent à la fois de la Fatigue physique et des points de Mana psychique. 

La chance de lancer le sort dépend du Niveau du Mage - le Niveau du Sort mais aussi de la Dextérité et de la Volonté. La formule de base ("L'Indice de Magie") est (Dex/2 + Vol/3) -2) x5%. Oui, on passe soudain au d100 alors que les autres systèmes étaient encore sur d20. Le game design rhapsodique et arbitraire de Gygax n'était décidément pas surmonté. Les sorts offensifs ont en plus besoin d'un jet d'attaque comme une arme de jet. 

Si on obtient un 00, c'est un fumble et il y a une table assez ingénieuse selon le type de sort. 

Nalle a aussi prévu un système sur les interactions particulières entre les différents types de magie, ce qui peut avoir des effets surprenants où certains sorts en annulent d'autres. 

lundi 1 mars 2021

Ysgarth & Dave Nalle (1959-2021)

 Via Imaginos, j'apprends la mort du créateur de jeu de rôle David F. Nalle de la COVID à (près de) 62 ans. Né dans une famille de diplomates et ayant voyagé dans le monde entier, il finit sa vie à Washington DC dans les années 80 et à Austin, Texas ces trois dernières décennies (là où vit aussi Steve Jackson). Depuis au moins une vingtaine d'années, il se consacrait plus à la politique qu'au jeu. 

Shannon Appelcline a un article sur son apport au jeu de rôle depuis ses origines. Nalle est assez oublié aujourd'hui mais son influence fut significative parce qu'il réfléchissait de manière approfondie et enthousiaste sur ce que le jeu de rôle pouvait être. On pourrait dire de lui ce qu'on dit de certains groupes musicaux comme The Velvet Underground, qu'ils vendirent (relativement) peu d'albums mais que ceux qui les écoutèrent fondèrent leurs propres groupes. Nalle écrit dès les débuts du premier fanzine Alarums & Excursions dans sa rubrique "La Licorne d'Ebène" alors qu'il n'a qu'une vingtaine d'années, puis dans Abyss (au moins 46 numéros de 1980 à 1990 ?, où il rédigeait la plupart des articles sous plusieurs pseudonymes). Après la publication de Traveller et RuneQuest, Nalle fut aussi un élément dans ce passage de la première génération des jeux de rôle (les alter-D&D comme Arduin et C&S) à ce qu'on peut appeler la seconde, des jeux de classes de personnages à des jeux simulationnistes avec compétences. 

Nalle lui-même déclare que son jeu est descendu d'une variante de D&D qui s'est complexifiée et l'influence de C&S est assez visible. Cela aurait pu devenir une lignée parallèle de celle de RuneQuest. Comme le dit Appelcline, ce vieux post sur Usenet mentionne aussi comme descendant possible HârnMaster, qui combina RQ et C&S, mais surtout DragonQuest qui était plus hybride entre classes et compétences et qui avait aussi plusieurs "Collèges" de magie distinct. Le créateur de Tékumel, le Prof Barker, avait aussi choisi dans son système Sword & Glory de demeurer dans cet intermédiaire avec des classes-compétences. 

Son jeu Ysgarth (1e éd. 1979) qui avait aussi son propre univers, aurait pu occuper une place assez similaire à RuneQuest mais en plus lourd dans son simulationnisme et sans le souffle épique qu'apporta Stafford. Le peu que j'ai pu voir de l'univers d'Ysgarth suggère une Terre antique parallèle avec plusieurs peuples humains celtiques (Gael, Kymri), italiques (Etrua) ou scandinaves (Vaen, Saexe, avec des hordes de Magyars), plus les espèces habituelles tolkiéniennes de Nains et Elfes (un peu comme la Terre que Richard Snider créa pour Powers & Perils). 

Les panthéons y sont surtout les panthéons celtiques (gaélique et gallois), scandinaves (mais sans unification des Aesir et Vanir), finlandais, égyptiens, zoroastriens, etc. plus des dieux tirés de William Blake, Michael Moorcock et de Clark Ashton Smith. Ptoléméias compte 155 Temples différents. On reconnaît là les grands mélanges qu'aimait aussi Judges Guild. Gilrod, le seigneur des flammes et le dieu maléfique qui règne sur Uttgart est l'un des rares spécifiquement "ysgarthien". 

Ysgarth est assez difficile à trouver à des prix abordables (les dernières éditions, la 5e et la 6e, eurent des tirages confidentiels). Ce décès prématuré signifie probablement qu'on aura encore moins de chances de jamais revoir ce jeu des origines. 



Nalle était né au Liban et connaissait sans doute un peu mieux le Moyen-Orient que la moyenne. Son monde a deux parties principales : Ysgarth serait l'Occident autour de la métropole de (P)toléméias (Alexandrie ?), entre les barbares kymri et l'Empire ilchanien, avec les Elfes Ellylons et les Nains de Khuzdaral au nord-est, et de l'autre côté oriental de l'Abysse de 1200 km créé par la Chute du Mauvais ange et hanté par divers Princes-Démons exilés se situe un univers de magie plus élevée et plus proche des Mille et une nuits, le Wyrdworld de Jahannam (la Géhenne) avec le Roi des Djinns. On y trouve d'autres espèces non-humaines thériomorphes, les Batrags (amphibiens), Chitare (insectoïdes), Trozards (sauriens, les plus nombreux) et Mnerrar (petits félins). L'équivalent de l'Afrique, l'Arojika, est détaillée dans le Supplément III (1983). Il y a aussi une autre partie nommée Uttgart, qui a eu une série d'aventures. 



Bizarrement, pour un informaticien qui conçut des fontes et polices d'impression, il ne se souciait pas des apparences graphiques et ses publications étaient d'une sobriété spartiate, voire très moche, avec un côté tapé à la machine figé dans les années 1970 qui ferait passer les premiers livres de Traveller pour de la technicolor. 

10 ans plus tard, il ajouta un autre univers fantastique, Abaddon, qui était explicitement un mélange de la Bible et de William Blake où les tribus humaines comprennent les "Nefilim". 

En tant que personne, David Nalle n'avait pas une très bonne réputation dans les forums de jeu des années 90. Il était visiblement intelligent mais extrêmement tranchant, insultant et hautain, méprisant quasiment tous les joueurs comme des crétins qui n'avaient pas pu comprendre ses jeux (et de fait, il pouvait paraître un designer plus systématique que Gygax, ce qui devait expliquer son complexe de supériorité). Il était aussi un militant libertarien très impliqué (Président du groupe libertarien dans le Parti républicain au Texas à une époque), ce qui va souvent avec ce dogmatisme. Cela dit, ces derniers temps, il était devenu très anti-Trump et ses messages sur son twitter montraient qu'il rejetait le GOP actuel. 

J'ai déjà mentionné son article dans Different Worlds n°9 où il explique avoir amélioré le système d'alignement grâce à un score continu en deux caractéristiques, Karma et Loyauté, au lieu d'une différence tranchée. Il revint plusieurs fois par la suite (n°14-16). 

Comics britanniques (1) Nemesis

2000AD

Je connais très mal les comics britanniques (et pas du tout toute leur bd d'humour comme Beano) mais ce qui est certain est qu'ils ont une identité bien distincte des comics américains (je ne parle pas ici des auteurs britanniques travaillant dans les comics américains). Une des particularités est la survie depuis 44 ans (depuis l'époque de l'Hiver du Mécontentement et l'arrivée au pouvoir de Thatcher) de l'hebdomadaire d'anthologie de 2000 AD dont le ton a fondé les références d'une grande partie de leur bd, tout comme Spirou, Tintin,  Pilote, Fluide Glacial ou Vécu ont pu forger les codes belges puis français (en gros, l'humour avec Gros Nez, la Ligne Claire et le réalisme historique) ou comme les poches Bonelli (Western, Tarzan et cyberpunk) pour les fumetti. Spirou sort cette semaine son n°4324 (depuis 1938), Fluide Glacial (mensuel) sort son n°536 (depuis 1975) et 2000 AD son n°2221 (depuis le 26 février 1977). 

Les Américains ont les superhéros qui demeurent un genre manichéen avec des héros assez clairement définis alors que la science-fiction de 2000 AD était issue d'un mélange de nihilisme punk et de fascination pour une forme d'ultra-violence américaine. 2000 AD était aussi très clairement genré, tout comme un shonen. Le même éditeur avait des titres "pour filles" avec de la romance et de l'horreur gothique. Les comics Marvel sont nés du sentiment d'aliénation avec des histoires sur des Monstres (la Chose, Hulk ou les Mutants) mais 2000 AD, malgré toute la science-fiction, est issu d'une transposition des comics de guerre (et ce n'est pas un hasard si une des meilleures histoires de Pat Mills est sur la Première Guerre mondiale). 

En 44 ans, le magazine a accumulé de très nombreux titres et toute une mythologie, voire un lexique et son propre argot (comme l'adjectif mélioratif "zarjaz" ou l'explétif "drok"). Le rédacteur en chef se fait appeler "Tharg le Betelgeusien" et ses éditos dans presque tous les numéros sont dans la voix du personnage quel que soit l'auteur réel. Il n'y a pas à proprement parler un "univers 2000AD" mais les titres se permettent parfois des crossovers sans trop se soucier de cohérence stricte. Le titre avait commencé avec une 3e Guerre mondiale au début du XXIe siècle et on en retrouve parfois des échos dans Judge Dredd à la fin du XXIe et dans d'autres histoires qui se déroulent plus tard, comme Nemesis. 

Les auteurs de 2000 AD comme l'incroyablement fertile Pat Mills ou l'auteur américano-écossais John Wagner n'avaient pas du tout de programme conservateur (et Mills en tout cas est clairement à gauche mais une des premières histoires commence avec l'assassinat de Thatcher par un agent russe) mais l'ironie de leur humour noir est qu'ils peuvent être appréciés presque au premier degré par certains conservateurs. Ils jouaient sur deux tableaux, avec des auteurs de gauche et des éditeurs plus conservateurs. Judge Dredd en l'exemple le plus clair : c'est une version extrême de Dirty Harry en plus rigoriste et légaliste mais le ton oscille entre un sarcasme sur ce régime policier déshumanisé et une misanthropie désespérée où on se dit qu'on ne pourrait pas éviter une telle politique ultra-répressive, tout le mouvement du punk entre un anarchisme affiché et des alliances possibles avec un populisme conservateur (l'évolution de Johnny Rotten par exemple, qui vient de dire qu'il votait Trump parce qu'il rejetait tous les politiciens). Dirty Harry était de la catharsis de droite mais Judge Dredd joue sur un défoulement plus ambigu sur deux tableaux, défoulement de violence et dénonciation de la violence. Michael Moorcock, qui avait scénarisé quelques bd britanniques populaires des années 60 et qui devait être plus rock psychédélique (ou progressive rock ou space rock) que punk, condamna dans le Guardian cette ambiguïté ou une pornographie de la violence qu'il jugea vulgaire (au numéro 1) mais il dut reconnaître que cela avait pu permettre aussi à Alan Moore d'y trouver sa propre voix. 

Le mouvement punk est quelque chose que je ne peux pas comprendre comme je suis la personne la moins punk qui soit, hélas, mais Pat Mills (le "Stan Lee de la bd britannique") a une identité assez stable dans son humour noir et son énergie cynique. Pat Eamon Mills, d'origine irlandaise comme son comparse le dessinateur Kevin O'Neill) a été durablement marqué par les châtiments de son enfance dans l'école catholique d'Ipswich (tout à l'est, en East Anglia). Dans ses bd, la société y est toujours montré comme répressive et il y a des héros marginaux mais leur combat semble en partie vouée à l'échec puisque même quand ils l'emportent, l'ordre tyrannique réapparaîtra sous d'autres formes, y compris à cause d'eux. Tout se réduirait alors à des degrés de fascismes avec de brèves bulles de liberté et de violence. C'est un Britannique de classe populaire et il a une conscience de classe aiguë (il dit d'ailleurs que le pulp anglais a souvent servi d'instrument de classe, comme les romans d'espionnage de John Buchan qui servaient de propagande impérialiste pour l'Establishment). Mais il ne cesse de répéter qu'il n'y a aucun salut à attendre ni de la culture des classes supérieures ni même à long terme d'une libération par en bas. C'est un ton de rire nerveux ou désabusé que les Américains ne tentent pas vraiment. John Wagner a un sarcasme moins douloureux. 

Prenons quelques exemples avant d'en arriver à Nemesis : 

Judge Dredd (avec un développement par Mills à partir de John Wagner) montre un policier rigide qui tente d'imposer un "ordre" impitoyable dans une société faite d'exclusion des Mutants et de toute marginalité. Mais certains Mutants sont ensuite montrés comme étant parfois eux-mêmes de vrais monstres qui méritent d'être exclus (ce fut l'arc de la Terre Maudite qui fut écrit par Mills). On était censé rire de l'inhumanité de Dredd mais progressivement il a pu être représenté comme une sorte de héros dans un monde où les autres sont encore plus monstrueux (même si certaines histoires réinjectent parfois plus d'ambiguïté). Mills a déclaré avoir projeté en Dredd plus ses propres tortionnaires des écoles catholiques qu'un héros. 

Strontium Dog (Johnny Alpha, créé par John Wagner) est un mutant doué d'une supervision qui utilise ses pouvoirs comme chasseur de primes pour des Humains qui le haïssent pour sa mutation. Il passe donc son temps à capturer ou à tuer des mutants sans autre reconnaissance que celle de l'argent. 

Rogue Trooper est une guerre interminable entre le Nord et le Sud sur une autre planète où le personnage a été conçu génétiquement pour ne consacrer toute sa vie qu'à la guerre. 

Les ABC Warriors de Pat Mills sont un groupe de robots militaires à la personnalité bien définie mais qui sont méprisés par les Humains qu'ils servent, au point de produire une rancoeur en retour de leurs instruments de mort. Ces robots se sont retrouvés progressivement dans d'autres titres (et un des robots de religion "chaotique" est devenu rétroactivement une des identités ou un avatar du sorcier Nemesis). 

Nemesis the Warlock



Nemesis (Mills et Kevin O'Neill) commence avec une opposition moins ambiguë que dans Judge Dredd : la Terre est devenue un Empire théocratique fasciste, une Terre creuse évidée de nécropoles qui utilisent la technologie ancienne sans plus la comprendre. L'Inquisition génocide et torture tous les déviants et tous les hybrides aux gènes "pollués" par les extraterrestres (on les appelle "Mandragores" et on révèle que les Humains ont volontairement manipulé ces gènes pour mieux s'étendre sur d'autres mondes - même leur racisme est produit par leur impérialisme). Ces espèces extraterrestres ressemblent toutes à des créatures de fantasy, des dryades, des centaures, des farfadets. 

L'anti-héros Nemesis est un non-humain, un sorcier démonologiste du Chaos, chef de la résistance contre les Humains (même s'il lutte aussi contre certains radicaux dans son propre camp). Sa tête ressemble plus à celle d'une pioche qu'à un dragon, un mélange d'objet artificiel et d'oganique, mais son corps évoque plus un satyre aux sabots fendus (il y a un dimorphisme sexuel : les femelles de son espèces ont six membres et ressemblent plus à des centaures). Son véhicule qui est si similaire à sa tête est en fait un organisme vivant d'une espèce cousine des sorciers. 

Mais quand l'Inquisition est finalement vaincue par la "Cabale" des non-humains (avec l'aide de quelques soutiens rares chez les Humains) et que les hordes extraterrestres imposent aux Humains une forme de coexistence, tout comme avec les Robots exploités d'ABC Warriors qui réapparaissent alors, le ton n'est pas celui d'une libération ou d'une réconciliation mais plutôt d'une redistribution amère des haines et des exploitations. On accuse souvent la fantasy de s'arrêter au renversement du Méchant Leader mais l'univers de Nemesis ne fait que gagner en richesse quand l'Inquisiteur si caricatural et hypocrite est éliminé. 

L'univers évolua d'une pure science-fiction post-apocalyptique au début (où la Terre creuse avec des Humains réduits à l'état insectoïde, est le siège d'une église raciste avec un spectre intolérant qui évoque le KKK et l'Inquisition) à un steampunk plus anglais avec un calque direct de l'Empire victorien. 

Pat Mills a participé à un titre dans l'univers de Warhammer 40K sur un Inquisiteur impérial et quand on voit à quel point Warhammer 40K a pu voler à Nemesis (y compris la forme des vaisseaux en cathédrales ou en grands Molochs, ce qui dérive peut-être en partie de Druillet), c'est un peu comme si Frank Herbert avait accepté de faire une mini-série sur Tatooine pour Star Wars. Les dessins enfiévrés et cauchemardesques de Kevin O'Neill ont beaucoup fait pour fonder l'esthétique gothique des jeux de Games Workshop. L'influence de Moorcock sur Nemesis, en dehors de quelques clins d'oeil évidents et la valorisation du Chaos ne me paraît pas si centrale qu'on pourrait le croire (alors qu'elle est si importante sur Grant Morrison et sur Neil Gaiman). 

dimanche 28 février 2021

L'Âne et Kant (2)

 


COUP D’ŒIL GÉNÉRAL.


L’orateur, fût-il âne, essoufflé se repose ;
Patience reprit, ayant fait une pause :

Rhéteurs, quel mot divin faites-vous épeler ?
Dites, qu’enseignez-vous ? que venez-vous parler
D’idéal, de réel, et nous rompre la tête ?
Votre réel à vous, c’est la chimère bête,
Ou c’est la loi féroce et dure ; ici Baal,
Là Dracon ; et l’erreur partout. Votre idéal
C’est quelque faux chef-d’œuvre ou quelque vertu fausse,
C’est un roi qu’en rampant la flatterie exhausse,
Ou c’est un livre pâle ayant pour qualité
De s’ouvrir sans blesser les yeux de sa clarté ;
Honneur au grand Louis ! Gloire au tendre Racine !
Ah ! l’idéal m’endort, le réel m’assassine,
Grâce ! au diable ! assez bu ! Je prends congé. Bonsoir.

Quelle solution donne votre savoir
Sur ce qui nous étonne ou ce qui nous effraie ?
Avez-vous seulement un peu de lueur vraie ?
Non. Rien. Sur l’inconnu, l’absolu, le divin,
Sur l’incompréhensible et l’insondable, en vain
L’illuminé contemple et le myope scrute,
Qu’est-ce que vous savez de plus que moi la brute ?

Hélas ! je sens moi-même, étant votre écolier,
Hommes, ma tête au poids des questions plier ;
J’ai sur mon cristallin naïf la taie humaine.

Le prêtre en sait-il plus que le catéchumène ?

Le cardinal voit-il mieux que l’enfant de chœur ?
L’ombre a la face grave et le profil moqueur ;
Et l’ombre, tu le sais, ô Kant, c’est la science.
Sur le premier venu fais-en l’expérience.
Vois, cet homme a blêmi sur sa bible ; voici
Qu’il est vieux ; l’homme est chauve et le livre est moisi ;
Les cheveux ont passé de l’homme sur le livre ;
L’homme a voulu tout voir, tout savoir, tout poursuivre,
Tout avoir ; secouer le linceul pli par pli ;
Il s’est rassasié, repu, gavé, rempli ;
Il sait toute la langue et toute la pensée,
Et la géométrie et la théodicée,
La légende crédule et le chiffre sournois ;
Il sait l’assyrien, le persan, le chinois,
L’arabe, le gallois, le copte, le gépide,
Le tartare, le basque ; eh bien, il est stupide.
Au fond de cette tête où s’accouple et se fond
Tout l’idéal avec tout le réel, au fond
De ce polytechnique et de ce polyglotte,
L’immensité du vide et du tombeau sanglote.

Oh ! ces sophistes lourds, ces casuistes froids,
De la tourbe ahurie exploitant les effrois,
Tous ces fakirs, latins, grecs, sanscrits, hébraïques,
Tous ces gérontes noirs, tonsurés ou laïques,
Tous ces pharisiens de l’explication,
Ceux-ci venant de Rome et ceux-là de Sion ;
Tous ayant leur koran, leur joug, leur évangile,
Leur bible de papier ou leur autel d’argile,
Jurant par Aristote ou par Thomas d’Aquin,
Pour trouver l’éternel furetant un bouquin ;
Bègues, sourds; demandant à leur dictionnaire
Le mot, que l’aigle entend murmurer au tonnerre ;
Pas un ne comprenant ce splendide credo
Qui s’étoile le soir aux plis du noir rideau,
Pas un ne se laissant aller, l’âme penchante,
À l’attendrissement du point du jour qui chante,

Comme je les ai vus disputer, s’acharner,
Affirmer, contester, et bruire, et vanner,
Les grecs chassant les juifs, les juifs damnant les guèbres,
De la semence d’ombre en un van de ténèbres !

Comme je les ai vus, dressés sur leur séant,
Hagards, les uns, docteurs de leur propre néant,
Ayant l’aveuglement funèbre pour disciple,
Rêvant dans l’empyrée un monstre double ou triple,
Regardant fuir, tandis qu’effarés nous songions,
L’ouragan des erreurs et des religions,
Épier s’ils verraient passer dans la rafale
Ou le Janus bi-front ou l’Hermès tricéphale !
D’autres, logiciens, métaphysiciens,
Pédagogues, groupés sous les porches anciens,
Discuter l’évidence, et fouiller, rêveurs blêmes,
L’énigme à la lueur livide des systèmes,
Et, combinant les faits, les doutes, les raisons,
Rapprocher, pour souffler dessus, ces noirs tisons !
D’autres, théologaux, notaires de consultes,
Évêques secouant leur foudre au seuil des cultes,
Clercs, chanoines, bedeaux, prédicateurs, abbés,
Dans l’ornière d’un texte ou d’un rite embourbés,
De quelque oiseau mystique adorant l’envergure.
Étouffant par moment le rire de l’augure,
Agiter leurs longs bras et leur surplis jauni
Dans des chaires faisant ventre sur l’infini ;
Et, clignant leurs yeux morts sous leurs crânes fossiles,
Assembler le nuage informe des conciles,
Dans Éphèse, dans Reims, dans Arles, dans Embrun,
Sur Dieu, l’être éclatant, l’être effrayant, l’être un !
Et courber leur front chauve, et se pencher encore,
Et chercher à tâtons l’éblouissante aurore,
Et crier : — Voyez-vous quelque chose ? Est-ce là ?
Qu’en pense Onufrius ? qu’en dit Zabarella ?
Où donc est l’être ? Où donc est la cause première ?
Cherchons bien ! — Et pendant que l’énorme lumière,

Formidable emplissait le firmament vermeil,
Leur chandelle tâchait d’éclairer le soleil !

Homme, à d’autres instant, enivré de toi-même,
L’aveuglement croissant dans ta prunelle blême,
Tu dis : — C’est moi qui suis. Dieu n’est pas ; l’homme est seul.
Est-ce au Gange, à la Mecque, à Thèbe, à Saint-Acheul,
Dans les cornes d’Ammon ou dans la Vénus d’Arle,
Qu’il faut aller chercher ce Dieu dont on nous parle ?
Est-ce lui que l’enfant a dans son petit doigt ?
Personne ne l’a vu, personne ne le voit,
Cet être où la ferveur des idiots s’attache.
Il est donc bien difforme et bien noir qu’il se cache ?
L’homme est visible, lui ! c’est lui le conquérant ;
C’est lui le créateur ! l’homme est beau, l’homme est grand ;
L’argile vit sitôt que sa main l’a pétrie ;
L’homme est puissant ; qui donc créa l’imprimerie,
Et l’aiguille aimantée, et la poudre à canon,
Et la locomotive ? Est-ce Jéhovah ? non ;
C’est l’homme. Qui dressa les splendides culées
Du pont du Gard, au vol des nuages mêlées ?
Qui fit le Colisée, et qui le Parthénon ?
Qui construisit Paris et Rome ? Est-ce Dieu ? non ;
C’est l’homme. Pas de cime où l’homme roi ne monte.
Il sculpte le rocher, sucre le fruit, et dompte,
Malgré ses désespoirs, sa haine et ses abois,
La bête aux bonds hideux, larve horrible des bois ;
Tout ce que l’homme touche, il l’anime ou le pare. —
Bien, crache sur le mur, et maintenant compare.
Le grand ciel étoilé, c’est le crachat de Dieu.

Nier est votre roue et croire est votre essieu,
Hommes, et vous tournez effroyablement vite.
Après l’enfant de choeur, le diacre et le lévite
Chantant alleluia, passe une légion
D’hérétiques criant l’hymne trisagion ;
L’homme blanc devient noir de nuance en nuance ;

Entre une conscience et une autre conscience
Le fil est court ; Rancé coudoie Arnauld ; Arnauld
Janséniste confine à Luther huguenot ;
Et Luther huguenot touche à Rousseau déiste ;
Et Rousseau n’est pas loin de Spinosa ; c’est triste,
Ou c’est réjouissant, à ton choix ; mais c’est vrai ;
L’Horeb, ou Sans-Souci ; le Thabor, ou Cirey,
Entre Orphée et Pyrrhon l’humanité trébuche ;
Ô Kant, nous tomberions dans quelque obscure embûche,
Nous bêtes, s’il fallait que nous vous suivissions.
L’homme va du blasphème aux superstitions ;
Il brave le réel, puis il adore l’ombre ;
Il passe son poing vil à travers l’azur sombre,
Jette sa pierre infâme aux saintes régions,
Et croit réparer tout par ses religions,
Par un faux idéal taillé dans la matière,
Par on ne sait quel spectre imitant la lumière,
Par quelque idole vaine et folle qu’il met là,
Et qu’il nomme Zeus ou qu’il appelle Allah.
Il insulte le Dieu, le créateur, l’arbitre ;
Puis, inepte et tremblant, raccommode la vitre
Des infinis avec une étoile en papier.

J’ai lu, cherché, creusé, jusqu’à m’estropier.
Ma pauvre intelligence est à peu près dissoute.
Ô qui que vous soyez qui passez sur la route,
Fouaillez-moi, rossez-moi ; mais ne m’enseignez pas.
Gardez votre savoir sans but, dont je suis las,
Et ne m’en faites point tourner la manivelle.
Montez-moi sur le dos, mais non sur la cervelle.

Mon frère l’homme, il faut se faire une raison,
Nous sommes vous et nous dans la même prison ;
La porte en est massive et la voûte en est dure ;
Tu regardes parfois au trou de la serrure,
Et tu nommes cela Science ; mais tu n’as
Pas de clef pour ouvrir le fatal cadenas,

J’ai fort compassion de toi, te l’avouerai-je ?

Toi qu’une heure vieillit, et qu’une fièvre abrège,
Comment t’y prendrais-tu, dans ton abjection,
Pour feuilleter la vie et la création ?
La pagination de l’infini t’échappe.
À chaque instant, lacune, embûche, chausse-trape,
Ratures, sens perdu, doute, feuillet manquant ;
Partout la question triple : Comment ? Où ? Quand ?
Dieu fut-il le premier potier en faisant l'homme ?
Qu’est-ce que le serpent ? Que veut dire la pomme ?
Deux natures parfois se compliquent, et font
Comme un chiffre où la brute avec Adam se fond ;
Le singe reparaît sous l’homme palimpseste ;
Viens-tu du fratricide et sors-tu de l’inceste,
Comme le dit Moïse ? Ou n’es-tu que le fait
Résultant d’un chaos qu’un soleil échauffait,
Être double, être mixte en qui s’est condensée
La matière en instinct, la lumière en pensée,
Le seul marcheur debout, créature sommet
Que l’arbre accepte, auquel la pierre se soumet,
Et que la bête obscure, ayant pour verbe un râle,
Subit en protestant dans sa nuit sépulcrale ?
Es-tu le patient dont nous sommes les clous ?
As-tu derrière toi le Mal, le grand jaloux ?
Contiens-tu quelque flamme auguste qui doit vivre ?
Ou n’es-tu qu’une chair qu’un souffle épars enivre,
Qui fera quelques pas et sera de la nuit ?
Es-tu le vain brouillard, d’un peu d’aurore enduit,
Qui, prêt à s’effacer, se déforme et chancelle ?
As-tu dans toi l’étoile à l’état d’étincelle,
Et seras-tu demain aux séraphins pareil ?
Réponds à tout cela, si tu peux. Ton sommeil,
En sais-tu le secret ? Connais-tu la frontière
Où l’esprit ailé vient relayer la matière ?
Comment le ver s’envole ? et par quelle loi, dis,
Les enfers lentement sont promus paradis ?

Que sais-tu du parfum ? que sais-tu du tonnerre ?
Peux-tu guérir l’abcès du volcan poitrinaire ?
Qu’est-ce que tes savants t’apprennent ? Turrien,
Qui te dira le nom du vent en syrien,
Sait-il son envergure et son itinéraire ?
La mamelle de l’ombre est là ; peux-tu la traire ?
Abundius qui fut diacre d’Anicetus
Sait-il quel ouvrier peint en bleu le lotus ?
Balœus, Surius, Pitsoeus et Cédrène
Savent-ils pourquoi l’aube en larmes est sereine ?
L’abbé Poulle ose-t-il en face regarder
L’énigme qu’on entend gémir, chanter, gronder ?
As-tu lu dans Lactance ou bien dans Éleuthère
Quelle est la fonction du diamant sous terre ?
Sais-tu par dom Poirier ou par monsieur Lejay
De quelle flamme l’œil des condors est forgé,
Et maître Calepin dit-il dans son glossaire
Où se trempe l’acier dont est faite leur serre ?
Saint Thomas connaît-il tous ces noirs ixions
Qu’on nomme affinités, forces, attractions ?
Nicole, qui sait tout, sait-il par quel organe
L’été tire à jamais à lui la salangane,
Et, vainqueur, fait passer la mer au passereau ?
Homme, sais-tu comment l’eau nourrit le sureau ?
Connais-tu l’hydre orage et le monstre tempête
Qui naît dans le jardin des cieux, dresse la tête,
Glisse et rampe à travers les nuages mouvants,
Et qui flaire la rose effrayante des vents ?
Qu’as-tu trouvé ? Devant l’évolution sainte
De la vie, admirable et divin labyrinthe,
Ta vue est myopie et ton âme est stupeur.

Vois, ce monde est d’abord un noyau de vapeur
Qui tourne comme un globe énorme de fumée ;
Vaste, il bout au soleil qui luit, braise enflammée ;
Il bout, puis s’attiédit et se condense, et l’eau
Tombe au centre du large et ténébreux halo ;

Puis la terre, encor fange, au fond de l’eau s’amasse ;
Sur cette vase on voit ramper une limace,
C’est l’hydre, c’est la vie ; et la mer s’arrondit
Autour d’un point qui sort des eaux et qui verdit ;
C’est l’île surgissant des profondeurs béantes ;
Des vers titans parmi des fougères géantes
Fourmillent ; et du bord des boueux archipels
Des colosses se font de monstrueux appels ;
L’hippopotame sort de l’immense onde obscure,
Le serpent cherche un flanc où plonger sa piqûre,
De vaste millepieds se traînent, le kraken
Semble un rocher vivant sous l’algue et le lichen,
Et le poulpe, agitant sa touffe contractile,
Tâche d’étreindre au vol l’affreux ptérodactyle ;
Puis des millions d’ans se passent ; du roseau
Sort l’arbre, et l’air devient respirable à l’oiseau,
Et la chauve-souris décroît, et voici l’aigle,
Le vent fraîchit, le flot baisse, la mer se règle,
L’île soudée à l’île ébauche un continent,
Et l’homme apparaît nu, pensif et rayonnant ;
C’est fini ; l’aube émerge, et le recul immense
Des monstres, du chaos, des ténèbres, commence ;
La tempête de l’être a cessé de souffle ;
Et l’on entend des voix sur la terre parler ;
Le typhon s’amoindrit et devient l’infusoire ;
Et l’antique bataille, inextinguible et noire,
Du dragon et de l’hydre, avec son fauve bruit,
Fuit dans le microscope et se perd dans la nuit ;
L’effrayant désormais plonge dans l’invisible ;
L’infiniment petit s’ouvre, gouffre terrible ;
L’épouvante s’éclipse après avoir régné ;
L’horreur, devant Adam qui doit être épargné,
Pas à pas rétrograde et rentre inassouvie
Dans cet enfoncement sinistre de la vie ;
L’azur prodigieux s’épanouit au ciel.

Et maintenant, savant, penseur officiel,

Rat du budget, souris d’une bibliothèque,
Académicien bon voisin de l’évêque,
Quel compte te rends-tu de tout cela, réponds ?
Comment rattaches-tu les arches de ces ponts
Au grand centre de l’ombre ? avec quelles besicles,
Docteur, regardes-tu les formidables cycles ?
Tu t’enfermes, craintif, dans le roman sacré ;
Mieux vaut mutiler Dieu que fâcher son curé ;
Et Cuvier, traître au vrai, pour être pair de France,
Trouble des temps profonds la sombre transparence.

Pour augmenter la brume, hélas ! les professeurs
Ajoutent doctement de l’encre aux épaisseurs,
Et l’institut nous montre avec un air de gloire
L’énigme plus opaque et la source plus noire.
Ô le bon vieux palais gardé par deux lions !
La science met là tous ses tabellions,
Et l’on se complimente et l’on se félicite ;
Et moi l’âne, qui suis parmi vous en visite,
Je n’aurais jamais cru que l’homme triomphât
À ce point de son vide, et, si nul, fût si fat !
Avec Diafoirus Bridoison fraternise ;
Le dindon introduit l’oie et la divinise ;
Vrai ! quand la comète entre au sanhédrin des cieux
Et des astres fixant sur sa splendeur leurs yeux,
Le grand soleil, auquel tout l’empyrée adhère,
Ne fait pas plus de fête à ce récipiendaire.

Pleure, homme ! — Et que sais-tu de ton propre destin ?
Dis ? quoi de ton cerveau ? quoi de ton intestin ?
Quoi d’en haut ? quoi d’en bas ? depuis ton vieux déluge,
Dis, ce que c’est qu’un prêtre et ce que c’est qu’un juge,
Le sais-tu ? te vois-tu serpenter, dévier,
Crouler ? as-tu sondé la mort, trou de l’évier ?
Même en considérant Dieu comme hors de cause,
Comme clair dans l’esprit et prouvé dans la chose,
Même en nous laissant, nous les brutes, de côté,

Comprendre ces mots, Sort, Sépulcre, Humanité ;
Savoir la profondeur de ce puits où tu tombes,
Quelle espèce de jour passe aux fentes des tombes,
À quel commencement cette fin aboutit ;
Savoir si l’homme, en qui l’éternel retentit,
Est ou n’est pas trompé par ses sombres envies
D’autres ascensions, d’autres sorts, d’autres vies ;
Savoir s’il est épi dans le céleste blé ;
Savoir si l’alchimiste inconnu, le Voilé,
Soude en ce creuset morne appelé sépulture
Le monde antérieur à sa sphère future ;
Si vous fûtes jadis, si vous fûtes ailleurs
Plus beaux ou plus hideux, plus méchants ou meilleurs ;
Si l’épreuve refait à l’âme une innocence ;
Si l’homme sur la terre est en convalescence ;
Si vous redeviendrez divins au jour marqué ;
Si cette chair, limon sur votre être appliqué,
Argile à qui le temps avare se mesure,
N’est que le pansement d’une ancienne blessure ;
Si quelqu’un finira par lever l’appareil ;
Savoir si chaque étoile et si chaque soleil
Est une roue en flamme aux lumières changeantes
Dont les créations diverses sont les jantes
Et dont la vie immense et sainte est le moyeu ;
Voir le fond du ciel noir et le fond du ciel bleu,
Homme, cela n’est pas possible, et j’en défie,
Christ, ta religion ! Kant, ta philosophie !

Le gouffre répond-il à qui vient l’appeler ?
Non. L’effort est perdu. Déchiffrer, épeler,
Apprendre, étudier, n’est qu’un pas en arrière.
L’esprit revient meurtri du choc de la barrière ;
L’homme est après la marche un peu moins avancé ;
Hélas ! X Y Z en sait moins qu’A B C ;
L’espérance a les yeux plus ouverts que l’algèbre ;
J’ai toujours entendu, devant le seuil funèbre
Des problèmes obscurs qui mettent sur les dents

Les chercheurs, et qui font griffonner aux pédants
Tant d’affreux in-quarto, ruine du libraire,
L’ignorance hennir et la science braire.

Je viens de voir le blême édifice construit
Par l’homme et la chimère, avec l’ombre et le bruit,
La rumeur, la clameur, la surdité, la haine.
De quoi je sors ? Je sors de la besogne vaine ;
Je viens de travailler, Kant, à la vision.
J’ai vu faire à Zéro son évolution.
Sur la montagne informe où la brume séjourne,
Dans l’obscur aquilon la Tour des langues tourne
Sur quatre ailes : calcul, dogme, histoire, raison ;
Les savants, gerbe à gerbe, y portent leur moisson ;
Et, tombant, surgissant, passantes éternelles,
S’évitant, se cherchant, les quatre sombres ailes
Se poursuivent toujours sans s’atteindre jamais ;
Elles portent en bas la lueur des sommets,
Et rapportent en haut le gouffre, et la folie
Des souffles les tourmente et les hâte et les plie.
L’intérieur est plein d’on ne sait quel brouillard ;
Le râle du savoir s’y mêle au cri de l’art ;
Ô machine farouche ! on dirait que les meules
Sont vivantes, et vont et roulent toutes seules ;
Et l’on entend gémir l’esprit humain broyé ;
Tout l’édifice a l’air d’un monstre foudroyé ;
On voit là s’agiter, geindre, monter, descendre,
Ces pâles nourrisseurs qui font du pain de cendre,
Arius, Condillac, Locke, Érasme, Augustin ;
L’un verse là son Dieu, l’autre offre son destin ;
On s’appelle, on s’entr’aide, on s’insulte, on se hèle ;
On gravit, charge aux reins, la frémissante échelle ;
Sous les pas des douteurs on voit trembler des ponts
Où le prêtre jadis cloua ses vains crampons ;
L’erreur rôde, la foi chante, l’orgueil s’exalte,
Et l’on se presse, et point de trêve, et pas de halte ;
Le crépuscule filtre aux poutres du plafond

Par les toiles qu’Ignace et Machiavel font ;
Tous vont ; celui-ci grimpe et celui-là se vautre ;
Tous se parlent ; pas un n’entend ce que dit l’autre ;
L’aile adresse en fuyant à l’aile qu’elle suit
Un discours qui se perd dans un chaos de bruit ;
Les meules, ébranlant la tour de leur tangage,
Échangent sous la roue on ne sait quel langage ;
Les portes pleines d’ombre en tournant sur leurs gonds
Ont l’air de grommeler de monstrueux jargons ;
L’œuvre est étrange ; on voit les engrenages moudre
Le bien, le mal, le faux, le vrai, l’aube, la foudre,
Le jour, la nuit, les Tyrs, les Thèbes, les Sions,
Et les réalités, et les illusions ;
On vide sur l’amas des rouages horribles
D’effrayants sacs de mots qu’on appelle les bibles,
Les livres, les écrits, les textes, les védas ;
Le diable est au grenier qui voit par un judas ;
À mesure qu’aux trous des cribles, noire ou blanche,
La mouture en poussière aveuglante s’épanche,
La mort la jette aux vents, ironique meunier ;
On entend cette poudre affirmer et nier,
Disputer, applaudir, et pousser des huées,
Et rire, en s’envolant dans les fauves nuées ;
Et des bouches au loin s’ouvrant avidement
À ces atomes fous que la nuit va semant ;
Et cette nourriture a l’odeur de la tombe ;
Le faîte de la tour se lézarde et surplombe ;
Et d’autres travailleurs montent d’autres fardeaux,
Chacun ayant son sac de songes sur le dos ;
Et les quatre ailes vont dans l’ouragan qui passe,
Si vaste qu’en faisant un cercle dans l’espace,
La basse est dans l’enfer et la haute est au ciel.
Je viens de ce moulin formidable, Babel.

samedi 27 février 2021

WandaVision

 Je n'ai pas vu la plupart des films Marvel. Je suis fan de superhéros mais pas tellement de cinéma de superhéros et j'aurais du mal à justifier pourquoi mais je trouve les superhéros plus plats quand ils sont retranscrits sur écran... 

Mais comme Vision est l'un de mes personnages préférés, j'ai quand même regardé cette nouvelle mini-série de Marvel pour la télévision. C'est assez incompréhensible si vous n'avez pas vu les derniers films Avengers et sans doute aussi quelques autres comme Captain Marvel (pour Monica Rambeau). Au fil des années, le Marvel Cinematic Universe a accumulé pas mal d'intrigues. 

Le scénariste Tom King avait sorti en 2016 une mini-série en 12 numéros sur la Vision, une tragédie d'horreur où l'androïde était consumé par son désir d'humanité et par son échec sanglant où disparaît presque toute sa famille (heu... spoiler alert, pardon). La sorcière Agatha y apparaît, mais comme narratrice et oracle de la catastrophe, pas comme antagoniste. Une des originalités était que l'angoisse métaphysique de l'androïde était représentée par le problème mathématique P vs NP



La série télé sur Disney+, drame d'action simulant au début une sit-com avec une inquiétante étrangeté, est centrée sur Wanda, la Sorcière écarlate et la Vision n'y est plus qu'un faire-valoir qui ne sert qu'à se faire ressusciter et à s'angoisser de n'être qu'une marionnette de Wanda. Agatha y est dans un rôle différent du comic, plus proche de celui de son fils Scratch. (En passant, une idée dans certains comics Ultimate était que HYDRA était à l'origine liée à une Hydre démoniaque et pas au nazisme et cela pourrait être assez facilement lié à ces Sorcières). 

La série est plus une idée de mise en scène post-moderne et auto-référentielle sur l'aliénation féminine où Wanda récapitule l'image de la femme dans les comédies télévisées depuis les années 1950, de la Ménagère refoulant ses soucis à la Névrosée dévastée. 

La plupart des idées de Steve Englehart dans sa vieille mini-série de 1986 que Tom King avait pu utiliser (comme le fait que la Vision souffre de n'être qu'un jumeau psychique de Wonder Man) ne sont bien sûr pas présentes et cette Wanda créée par HYDRA n'a plus grand-chose à voir avec la Mutante fille de Magneto. Les enfants de Wanda, Billy & Tommy, sont assez proches de la version actuelle des comics, Wiccan et Speed. 

L'histoire, passée l'originalité de cette mise en abyme, est assez quelconque et doit servir ensuite à conduire au film Dr Strange 2

Idée de roman : Pantisocratie

Le Trio de Bristol

28 juillet 1794 : Thermidor. Robespierre et son entourage sont guillotinés. William Blake compose America en 1793 et Europe: A Prophecy en 1794. 

Quelques jours plus tard, les deux jeunes poètes anglais, Samuel Coleridge (presque 22 ans, Jesus College) et Robert Southey (fête ses 20 ans, Balliol College) reçoivent la nouvelle et vont commencer ensemble une pièce en vers en trois actes, The Fall of Robespierre, chez leur ami commun à Bristol, Robert Lovell (24 ans). A l'origine, le trio doit écrire un acte chacun mais finalement Southey réécrira l'acte de Lovell. Pour le trio, les Thermidoriens viennent de sauver la République et d'écarter la tyrannie mais ils sont aussi fascinés par la rhétorique révolutionnaire. Lovell vit au 25 College Street à Bristol. 

Southey cite dans sa lettre d'avril (qu'il signe Caius Gracchus) le chimiste et théologien non-conformiste Joseph Priestley (qui soutenait la Révolution française et qui a dû fuir en avril-juin 1794 vers la Pennsylvanie suite aux répressions de plus en plus directes contre les Jacobins anglais). Priestley a des arguments apocalyptiques qui peuvent évoquer un peu Blake. La Révolution française annoncerait la fin des temps. 

Bristol, port de l'esclavage et du commerce triangulaire avec l'Amérique (notamment les Caroline), a 60 000 habitants en cette fin du XVIIIe. Les Quakers de Bristol sont parmi les premiers à lutter contre l'esclavage (et il y en a peu du côté de Philadelphie). Ils n'étaient plus que 20 000 Quakers dans tout le Royaume-Uni (0,6% - ils étaient 60 000 un siècle avant, avant l'émigration vers la Pennsylvanie). 

3 soeurs Fricker : Sarah, Mary & Edith

Prendre Edith comme narratrice, comme une sorte d'Emily Brontë ? 

Robert Lovell (qui avait travaillé pour son père quaker fabriquant d'aiguilles) vient de se marier en janvier 1794 avec une actrice non-conformiste, Mary Fricker (23 ans) et il a été déshérité par son père quaker pour cette mésalliance avec une actrice non-quaker. Robert Southey vient de retrouver la plus jeune soeur, Edith Fricker (20 ans, il l'avait déjà connue plus jeune) et il l'épousera un an après (novembre 95). Samuel tombe amoureux de la soeur aînée des Fricker, Sarah (il l'écrit "Sara", 24 ans) et l'épousera aussi en octobre 1795 (et Hartley Coleridge naît en septembre 96).  La famille de leur père Stephen Fricker avait été ruinée quand Sara a encore 16 ans en 1786, Sarah et Edith ont dû vivre comme couturières à Bristol (et Lovell vend des aiguilles). 

Elles avaient été éduquées à Bristol à l'école de Trinity Street grâce à l'écrivaine et philantrope religieuse Hannah More (50 ans, mais celle-ci était devenue très hostile à la Révolution française dès le début et venait de publier des pamphlets contre Thomas Paine). La Vindication de Wollstonecraft est de 1792 (et elle vit en France de 92 à 95, son Histoire de la révolution sort en 94) et Southey vante l'Enquiry de Godwin (1793). 

Polly Darby (dite "Mary Robinson" ou "Perdita", 37 ans) était aussi une actrice de Bristol devenue écrivaine, poétesse, maîtresse du Prince de Galles à Londres depuis une douzaine d'années (on la surnomme la Sappho britannique), amatrice de Wollstonecraft et qui passa par les écoles de Hannah More. January 1795

Samuel est sans doute le plus excentrique, le plus idéaliste des trois et il vient d'interrompre ses études à Cambridge pour s'engager sous un faux nom dans l'armée. Ses frères l'ont ramené mais ses études sont gâchées. Sans doute pas encore consumé par la drogue en 1794 ? 

Southey et Lovell publient ensemble un recueil de poèmes où Southey signe "Bion" et Lovell signe "Moschus" (juste quelques sonnets, environ les 2/3 des poèmes sont de Bion). Moschus écrit une pièce satirique, la Bristoliad sur les commerçants de la ville. A cette époque, Southey écrit notamment aux frères Bedford (Grosvenor, 21 ans et Horace, 18 ans - Southey avait écrit sa Joan of Arc chez les parents Bedford quelques mois avant). 

Southey a écrit un début en prose de ce qui va devenir son roman Madoc, l'histoire d'un Gallois qui part conquérir une colonie au Mexique sur l'Empire aztèque (ou plutôt aux origines d'Aztlan) au XIIe siècle. C'est en discutant de cette uchronie que Southey discute aussi le projet d'émigrer aux USA. Le Prince gallois se serait uni avec une tribu et aurait alors laissé des traces anciennes médiévales. J'en avais parlé en 2015 en résumant son poème Thalaba (1800). 

Paul Muldoon a déjà sorti un livre de poème, Madoc: A Mystery (1990) sur la même uchronie pantisocratique que je voulais écrire... Il utilise donc une double uchronie où le Madoc de Southey est vrai et où Southey part vraiment et croise aussi Lewis & Clarke (mais en réalité, elle n'eut lieu qu'en 1803-1806, donc dix ans après). Plutôt la ligne Mason-Dixon entre Pennsylvanie et le Maryland depuis les années 1765. 

Autres alliés potentiels : George Burnett (18? élève à Balliol), Thomas Poole (28, un ancien tanneur devenu militant socialiste, surveillé par la police ; plein d'admiration pour Samuel Coleridge mais est plus pragmatique et moins idéaliste que le trio). 

L'Utopie pennsylvanienne : la PantIsoCratie

Le trio rêve alors de fonder une utopie égalitaire et communiste en Pennsylvanie. Dans la réalité, le projet meurt vers 1795 (et Lovell attrape une fièvre qui le tue en 1796). Ils auraient donc été au minimum 6, trois couples : Robert L. + Mary, Robert S. + Sara, Samuel + Edith. 

Indiens (Delaware Lenape ou Iroquois)

Il y a la Guerre avec les tribus de l'Ohio soutenues par les Britanniques (traité de paix en août 1795). 

L'intérêt par rapport à l'Icarie de Cabet est que c'est moins fondé sur la religion. En revanche, l'idée est clairement plus élitiste et individualiste, juste une petite communauté épicurienne et non une vraie utopie collective (même si Coleridge espère que ce sera ensuite un modèle attractif pour le reste de l'humanité). 

Le Plus ancien programme systématique de l'Idéalisme allemand (par un autre Trio environ du même âge que le Trio de Bristol), Hegel, Hölderlin et Schelling) n'est écrit qu'en 1796-97


Von der Natur komme ich aufs Menschenwerk. Die Idee der Menschheit voran, will ich zeigen, daß es keine Idee vom Staat gibt, weil der Staat etwas Mechanisches ist, so wenig als es eine Idee von einer Maschine gibt. Nur was Gegenstand der Freiheit ist, heißt Idee. Wir müssen also auch über den Staat hinaus! – Denn jeder Staat muß freie Menschen als mechanisches Räderwerk behandeln; und das soll er nicht; also soll er aufhören. Ihr seht von selbst, daß hier alle die Ideen, vom ewigen Frieden u.s.w. nur untergeordnete Ideen einer höheren Idee sind: Zugleich will ich hier die Prinzipien für eine Geschichte der Menschheit niederlegen und das ganze elende Menschenwerk von Staat, Verfassung, Regierung, Gesetzgebung bis auf die Haut entblößen. Endlich kommen die Ideen von einer moralischen Welt, Gottheit, Unsterblichkeit, – Umsturz alles Afterglaubens, Verfolgung des Priestertums, das neuerdings Vernunft heuchelt, durch die Vernunft selbst. – Absolute Freiheit aller Geister, die die intellektuelle Welt in sich tragen und weder Gott noch Unsterblichkeit außer sich suchen dürfen.

(...)


Zuerst werde ich hier von einer Idee sprechen, die, soviel ich weiß, noch in keines Menschen Sinn gekommen ist – wir müssen eine neue Mythologie haben, diese Mythologie aber muß im Dienste der Ideen stehen, sie muß eine Mythologie der Vernunft werden.

jeudi 18 février 2021

Tenir les deux bouts de la chaîne (3)

(Suite du précédent)

Dans un tweet (je ne mets pas de lien car elle a effacé après avoir été harcelée et elle a donc droit à l'oubli), une étudiante disait être "trop déçue" de découvrir que Françoise Vergès (une autrice réunionnaise, décolonialiste et "différentialiste") était (je cite) "white" (et même qu'elle descendait en partie de colons "zoreille"). Elle n'allait pas jusqu'à dire qu'elle n'allait plus la lire et ne l'accusait pas de trahison mais il était clair que cela enlevait pour elle beaucoup d'attrait ou de valeur si elle n'avait pas elle-même ressenti dans sa chair l'oppression coloniale qu'elle dénonçait. Le fait que cela arrive à Vergès était assez drôle puisque cela ressemblait à une sorte d'auto-réfutation mais en même temps, il était assez déprimant de voir une sorte de confirmation (en dehors de tout article de réacs de Causeur ou Le Point) que certains étudiants woke suivaient ces réflexes essentialisants avec tant de zèle. Ils ne fantasment bien entendu pas entièrement le problème, même si cela demeure très minoritaire. Même faire des blagues sur "woke" paraît maintenant de mauvais goût tant cela ressemble plus à une sorte d'obsession malsaine de ressentiment de ceux qui se sentent un peu trop visés. 

Le gouvernement a trouvé un nouveau bouc-émissaire commode pour changer de sujet à l'université en dénonçant "l'islamo-gauchisme". 

Le terme est ambigu entre deux lectures : 
(1) il y a eu des islamistes peu gauchistes mais prêts à faire de l'entrisme dans des organismes gauchistes en se disant qu'ils pourraient les occuper plus facilement au nom de l'anti-impérialisme (l'anti-juive fanatique Houria Bouteldja ou Tariq Ramadan par exemple) 
(2) il y a eu aussi certains à gauche pour être très indulgents voire nier toute diffusion du salafisme wahabhite financé par l'Arabie saoudite ou par les Frères musulmans égyptiens (l'influence chiite semble en revanche très réduite en dehors de l'essor au Liban). Ceux-là étaient motivés soit par une culpabilité vis-à-vis des colonies, une crainte de la discrimination au moment où elle augmentait en effet, la recherche d'alliés contre l'occidentalisation capitaliste du monde et même parfois une sorte de fascination pour une altérité de tradition, ou bien au contraire un simple calcul cynique et clientéliste, Et il y a des formes inconscientes d'anti-judaïsme dans la critique d'Israël qui poussait ensuite à refuser toute critique des mouvements islamistes contemporains. 

Tout le problème est le glissement où on passe de deux "cancel-culture" simultanées : 

(1) Il y a un risque de manque de critique de l'islamisme par crainte d'être accusé de participer de la discrimination xénophobe. 

(2) Il y a maintenant un risque de ne plus pouvoir critiquer ou discuter toute éventuelle discrimination par crainte d'être accusé de manquer de critique contre l'islamisme. 

Tout le débat serait alors réduit à des crypto-islamistes ou des islamophobes. 

Le débat entre Darmanin et Le Pen (où celle-ci voulait une loi spécifiquement contre l'islamisme politique et où Darmanin l'accusait de sous-estimer l'aspect religieux et voulait rappeler que la constitution exigeait donc de parler de choses plus générales comme le séparatisme à motif religieux) illustrait cette confusion où l'extrême centre fait une course peu compatible avec son libéralisme affiché. 

Les deux catégories (islamisme cherchant à manipuler le gauchisme ou une certaine gauche peu critique), existent bien sûr mais me semblent assez peu influentes. Je ne vois que très peu de noms universitaires dans la seconde catégorie. Peut-être la sociologue différentialiste Delphy qui a l'air de vouloir défendre Bouteldja ? Peut-être Burgat, qui paraît certes critique contre les Saoudiens mais nettement moins contre d'autres pétromonarchies ? Mais il se peut que cela ne traduise que mon ignorance. 

Dans les partis politiques et non à l'université, il y a eu de l'entrisme chez certains courants des Verts ou de NPA, et même un peu chez les Mélenchonistes. L'ambiguïté de Génération.S sera toujours d'être liée à un parcours local de Hamon à Trappes, ce qui explique sans doute en partie l'hystérisation de la question récente sur les propos de l'enseignant de philosophie. Je m'abstiens d'en parler car je n'ai pas de recul ou assez d'informations. Dans les médias, il y a certes Plénel à Médiapart, mais ce n'est pas si courant. 

Les Universitaires exagèrent sans doute en disant que c'est (déjà) du McCarthysme, même si je viens de commencer des noms en espérant que cela ne devienne pas des "listes" de proscription. Personne n'est encore mis en jugement. Mais le gouvernement vise en fait plus le gauchisme, sans oser le dire, et se sert de ce tiret théologico-politique pour pouvoir mieux délégitimer ensuite toute critique (de même que le gauchisme peut certes réduire les divergences entre libéraux à des formes de fascisme larvé). 

Le vrai danger pour la laïcité est qu'elle a été tellement instrumentalisée qu'on n'arriverait plus à la défendre comme autre chose que comme le "Communautarisme de la Majorité catholique-zombie". Même un laïcard comme moi aurait du mal à ne pas comprendre que la population de la religion active de la principale minorité finisse par ne plus croire à une quelconque neutralité du terme. Quand les Gilets jaunes manifestaient sur le pouvoir d'achat et que Macron a déclaré comprendre les craintes sur la laïcité, le terme était déjà agonisant dans le hors-sujet total, le prétexte, le red herring, le flatus vocis qui n'est plus là que comme agitation émotionnelle et plus comme un enjeu politique réel. 

Inwiefern auch wir noch fromm sind


Le Prêtre de l'Impératif catégorique

J'aime beaucoup le philosophe vulgarisateur et vidéaste Monsieur Phi, je le recommande souvent à mes élèves et que je n'ai pas de désaccords majeurs avec sa vision analytique le plus souvent (très bonne vulgarisation sur Bayes, par exemple). Comme tous les analytiques français, il a tendance à avoir du ressentiment contre la domination continentale mais il n'est pas si insistant que cela en dehors de quelques blagues contre les mythes platoniciens dont il a dit une fois qu'il ne voyait pas pourquoi on continuait de les faire étudier comme des arguments. (Je ne suis pas d'accord, le mythe de Prométhée est beau et trop influent dans notre histoire pour être réduit à des clichés de dissertation et sur ce point, je reste continental et même un peu stieglerien - voir aussi sur les autres mythes platoniciens puisque je crois que le démarcation entre mythe et philosophie n'est pas claire, cf. aussi sur le noble mensonge). 

Dans une vidéo sur la déontologie kantienne, après avoir quand même dit qu'on ne pouvait pas écarter tout l'intérêt du moins à première vue d'une fondation a priori de l'éthique contre l'empirisme utilitariste, il a attaqué les préjugés de Kant en le réduisant quasiment à l'idée que Kant passait beaucoup plus de temps à dire que l'onanisme était une faute morale contre soi-même (en instrumentalisant son propre corps en le réduisant à sa propre source de plaisir) qu'à s'occuper de questions éthiques vraiment importantes comme l'abolition de l'esclavage. En gros, Kant a bien dit que tous les êtres rationnels étaient égaux en dignité et qu'on ne pouvait jamais acheter ou vendre un humain (tout comme chez Rousseau) mais en dehors de quelques passages un peu racistes ou eurocentriques de son anthropologie, il n'a pas fait les efforts de Condorcet ou surtout Brissot contre l'institution particulière de l'asservissement d'autrui. Puis Monsieur Phi opposait cela à l'éthique minimale utilitariste de Bentham, qui, elle, était bien plus affranchie de la morale sexuelle de son époque en défendant la liberté sexuelle entre adultes consentants (même si je ne suis pas sûr que l'utilitarisme de Bentham, contrairement à celui de Mill, ait fait beaucoup d'efforts non plus contre les formes contemporaines d'exploitation). 


Mythe et effroi

Ce qui m'a étonné dans cette affaire était que j'étais assez chagriné

Et je ne comprenais pas bien cet affect triste. Je déprime trop facilement et j'ai une tendance à l'aboulie et à la misologie mais certainement, une petite ironie ne pouvait pas me dégoûter à la fois de tout Kant et toute la vulgarisation philosophique ? Un enthousiasme intégriste serait-il un rempart dans le combat contre la misologie ?

Je ne crois pourtant pas être si "fidèle" à Kant que cela (malgré des années de classes prépa très idéalistes allemandes) et je connaissais déjà son sexisme (moins explicite que chez Rousseau), son caporalisme prussien, le risque d'un certain ascétisme larvé (même s'il s'en défend) mais je me disais souvent qu'au moins l'humanisme des Lumières rousseauisto-kantiennes ne se contredisait pas autant que le libéralisme de Locke sur cette question décisive de l'esclavage (c'est en passant une des raisons pour lesquelles je vous déconseille le jeu de plateau Pax Emancipation du libertarien Phil Eklund qui oppose de manière idéologique une prétendue "bonne" abolition lockienne, raisonnable et la "mauvaise" abolition rousseauiste, matrice de la terreur). 

Grâce à cette (légère) sur-réaction passionnelle, j'ai pris conscience que j'avais donc gardé une relation affective très confuse où j'espère toujours que les philosophes pourraient être des héros moraux ou au moins des personnages assez intègres. Il s'agit clairement d'un reste d'élément religieux, un substitut de foi où je continue à penser que tous ces philosophes se dépasseraient eux-mêmes, dépasseraient leurs quelques erreurs singulières et "accidentelles", malgré tous les bêtisiers, bien que Platon puisse être un fanatique religieux ou un eugéniste, qu'Aristote soit sexiste et esclavagiste, que Spinoza entérine tellement les faits qu'il en arriverait aussi à des conclusions proches, que Hume puisse demeurer un courtisan tory. Je trouvais assez insupportable que Nietzsche s'amuse tout le temps à se présenter en un nouveau prophète mais c'était peut-être en partie (en dehors de sa mégalomanie) une ironie nécessaire pour nous soigner de notre folie de culte. Les premiers Platoniciens et la plupart des autres philosophes étaient vraiment des sectes qui finissaient par dériver en adoration de leur fondateur (et on a constaté cela encore récemment avec le freudisme). 

Marx dit quelque part, si je me souviens bien, que si un génie comme Aristote a pu à ce point se tromper sur l'esclavage, on n'a pas à prendre très au sérieux des idéologues contemporains de moindre valeur qu'Aristote. 

Si la philosophie a une utilité comme connaissance et combat contre la contingence de certaines de nos pensées (y compris contre certains des mythes et idéologies produites par la philosophie quand ils deviennent des obstacles), c'est de se défier aussi de sa propre auto-mystification quand elle se croit toujours déjà délivrée de tout préjugé ou de toute "sensibilité au sentier". De ce côté-là, les anti-philosophes cyniques comme Lucien de Samosate ont une fonction philosophique pour nous forcer à ne pas retomber dans la tendance lourde des institutions religieuses. Lucien est si sarcastique avec l'hypocrisie des philosophes parce qu'il se fait finalement une idée assez saine de l'exigence de la philosophie. 

Et tant qu'on ne s'attaque pas à Leibniz, on a le droit de tout caricaturer. 

Plus sérieusement, cela m'intéresse dans l'auto-analyse des émotions car lorsque je tente de comprendre le sentiment de haine et de ressentiment des fanatiques quand on caricature leurs religions, je me disais souvent que même si on traine dans la boue Platon (qui, je crois, a plus d'importance que tout prophète religieux), on ne pourrait pas trouver d'équivalent émotionnel à ce ressentiment. 

Le Pape François avait tenté de légitimer (ou du moins de "comprendre") cette colère en la comparant à celle devant une offense à ses propres parents. Mais même un érudit qui consacre trop de temps à l'étude scolastique ne doit pas vraiment identifier son Canon à une figure paternelle et l'analogie ne marcherait pas bien. Le grand avantage de la science est qu'il y est plus facile de compartimenter : tout le monde sait que Newton était un dingue dans ses écrits religieux et un génie dans ses écrits scientifiques. Hélas, la philosophie mêle beaucoup plus la folie du cadre mythique et les innovations géniales théoriques. 

Mémoire d'images

Pourquoi je vous embête avec des souvenirs qui doivent même m'ennuyer moi-même ? Je tombe par hasard sur un faux souvenir d'il y a environ 40 ans quand j'avais lu Strange 83 (novembre 1976) et la traduction d'Iron Man 81 (décembre 1975). Dans mon souvenir, on y révélait que le Lama Noir (une sorte de sorcier omnipotent qui faisait s'affronter les vilains entre eux pour leur offrir comme récompense ses pouvoirs) y était en fait Namor le Prince des Mers et à travers toutes ces décennies une partie de mon cerveau ne cessait de se demander pourquoi ils avaient choisi Namor pour incarner soudain un sorcier amnésique, ce qui me paraissait être un sommet de révélation arbitraire. Pourquoi le Submariner en Lama ? 
Je devais donc regarder les images sans lire car si le personnage ressemble bien en effet superficiellement au Prince des Mers (y compris ses oreilles de Vulcain), il s'agit en fait d'une allusion politique beaucoup plus étrange comme il est une parodie du Président Gerald Ford (qui venait de remplacer Nixon) dans une Terre parallèle. Avec le décalage d'un an avec la France, le numéro de la traduction sortit donc quand Ford était en train de perdre les élections face à Carter au mois de novembre (mais le lecteur que j'étais alors - je crois ne pas l'avoir lu avant 1980 - n'aurais pas vu l'allusion à la politique américaine qui allait assez loin dans les détails comme un des ennemis de Ford y est Rockefeller, le chef des Républicains modérés qui vont disparaître sous Reagan). L'histoire de tout cet arc avec le Lama Noir est considéré comme raté aujourd'hui mais je me souviens que j'avais adoré le fait qu'Iron Man passait son temps à voir ses adversaires se battre entre eux au lieu de seulement l'affronter. 

dimanche 7 février 2021

Nekron vs Judge Death




Len Wein avait écrit la mini-série Tales of the Green Lantern Corps datée de l'été 1981. La couverture est par le dessinateur britannique Brian Bolland. Dans ce #3 (juillet 1981),  Green Lantern affronte Nekron, une sorte de divinité de la Mort qui a été exilé dans une autre dimension et cherche à envahir notre univers pour faucher toutes les âmes (avec l'aide de Krona-Entropy, qui veut inverser l'expansion de l'univers pour le faire redémarrer au Big Bang). Les Gardiens de l'Univers et tout le Corps ont échoué face à Nekron et ses alliés avant même qu'il ait pu ouvrir assez le portail pour venir mais Green Lantern se sacrifie en allant dans le purgatoire de Nekron (sans ses partenaires féminines comme Arisia et Katma Tui) et il réussit à le vaincre en envoyant les âmes des morts contre leur maître, dans une grande révolution infernale. (Brian Bolland avait déjà fait la couverture de Green Lantern #127 (avril 1980), qui est très similaire et se situait dans l'univers d'Anti-Matière)




Or presque à la même date, daté du 5 septembre 1981, les scénaristes britanniques John Wagner & Alan Grant finissait la saga de Judge Death dans 2000 AD #228, avec des dessins du même... Brian Bolland. Judge Dredd et Judge Anderson se sacrifiaient en allant dans le monde mort des Juges sombres qui ont annihilé toute vie sur leur planète. Anderson ne réussissait à vaincre Death qu'en utilisant les âmes de toute l'humanité morte qu'il avait éliminée. 




Cela fait plusieurs coïncidences presque simultanées mais je doute que Wagner & Grant aient eu le temps d'être influencés ou de faire une parodie de l'histoire de Wein (sauf si Brian Bolland avait en fait lu cette histoire depuis assez longtemps). 
(1) Les Green Lanterns sont des sortes de policiers en uniforme, comme les Juges. 
(2) Dans les deux cas, le moyen pour tuer des personnifications de la Mort est d'aller dans les Enfers pour utiliser les âmes mortes et les retourner contre la Mort. C'est surtout ce 2e point qui ne va pas de soi. 

La scène est visuellement plus intéressante avec Judge Anderson qui touche la terre faite de poussières d'ossements pour se faire quasiment posséder par les hordes de spectres, alors que dans Green Lantern cela ressemble plus à un deus ex machina un peu improvisé. Anderson vole la vedette à Dredd alors que Green Lantern est tout seul sans le reste de son Corps.