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lundi 29 juin 2026

Phantasmion, le premier Roman de Fantasy (1837)

En 1837, Sara Coleridge (1802-1852), la fille du poète Samuel Coleridge (1772-1834), invente une histoire pour son jeune fils Herbert (1830-1861), qui devint plus tard un linguiste du saxon. Elle va publier cette histoire sous le nom de Phantasmion. 

C'est d'un côté une histoire de "fées" dans la tradition victorienne, avec de petites ailes d'insectes, mais ce n'est pas qu'un "conte", c'est aussi écrit comme un roman moderne de 400 pages, avec son propre univers, ce qui fait dire que ce serait le premier roman de fantasy, synthèse des Mille et Une Nuits (comme le poème épique Thalaba, 1800, de Robert Southey, ami proche de son père et mari de sa tante dont j'ai déjà parlé), des horreurs gothiques et des fées plus britanniques depuis au moins The Faerie Queen. Tolkien s'indigne de la réduction victorienne des elfes à des libellules et papillons mais ce processus était déjà bien entamé à l'époque élizabethaine pour Obéron et Titania). Mais Sara Coleridge est plus nettement épique (dans un style qui peut faire penser à des romans plus anciens comme l'Arioste) et pas tellement "kitsch" romantique. Et son monde est plus "païen" que merveilleux chrétien. Il y a de nombreuses fées et esprits élémentaires mais pas de prêtres. 


détail d'un tableau du peintre fou Dadd, vers 1840

 

Si Phantasmion a bien influencé The Princess and the Goblin (1872) de George McDonald (qui a gardé une forme plus proche du conte traditionnel) ou The Worm Ouroboros (1922) d'E.R. Eddison (qui a moins de détails dans ses rapports entre personnages), il a donc aussi influencé au moins indirectement The Hobbit (1937), qui sort exactement un siècle après. 

On pourrait parler de la féminité refoulée (ou "invisibilisée") dans l'histoire du genre fantasy en ces années de la Regency. On dit souvent que c'est Mary Wollstonecraft-Godwin-Shelley qui a créé la SF en 1819 mais certains disent que ce fut une autre Anglaise 150 ans avant, la Duchesse Margaret Cavendish, avec son utopie hobbesienne Blazing World de 1666. Et les soeurs Brontë (avec leur frère Branwell) créaient leurs campagnes de jeux de rôle dans cette même période 1826-1833, quelques années avant Sara Coleridge (même si l'énigmatique prodige Thomas Williams Malkin (1795-1802), fils d'un ami de William Blake, avait déjà créé son propre pays fictif d'Allestone de 5 à 7 ans, en 1800-1802). 

Matthew David Surridge a un critère pour dire que Phantasmion est bien le premier roman de fantasy au sens que nous donnons à ce terme : Sara Coleridge développe un univers fictif avec de nombreux personnage, une histoire d'arrière-fond derrière l'intrigue et un cadre romanesque qui constitue du "world-building". Il y a même des passages d'infodumps assez typiques de la fantasy. Coleridge a l'air de craindre submerger son lecteur car elle fait parfois de révélations importantes un peu tard et bien après avoir introduit les personnages (en prenant comme prétexte que le protagoniste est candide et ignore tout de ce qui s'est passé avant). Alors que Southey utilisait des mythes aztèques, hindous ou perses, Sara Coleridge invente ses dieux et ses héros de toutes pièces. Il n'y a en revanche aucune tentative de "réalisme psychologique". 

Résumé très court : le jeune prince héritier Phantasmion est amoureux de la Princesse Iarine mais devra affronter divers rivaux dont l'ignoble Glandreth mais aussi le plus ambigu Karadan avant de pouvoir l'épouser. Sa marraine fée lui donne des pouvoirs mais ses rivaux ont aussi l'aide de diverses enchanteresses. 

Résumé plus long :  

Le Prince Phantasmion est le fils du Roi Dorimont de la Palmeraie (Palm Land) et de la reine Zalia de Gemmaura. 

La Palmeraie est un royaume agricole qui souffre de n'avoir accès à aucun gisement de métaux et c'est l'obsession du Roi Dorimont. Dorimont n'avait épousé Zalia que pour annexer Gemmaura, en espérant y trouver des mines. Dorimont est en guerre, pour le même motif, avec son voisin Rochelande (Rockland), dirigé par le Roi Albinian. Une des théories est que si Dorimont était si obsédé par les mines, ce n'était pas que pour le fer et les armes mais aussi parce qu'une prophétie tigridienne disait qu'un conquérant viendrait de celui qui détiendrait ces mines. 

La carte ci-dessous de ces pays imaginaires (Palmland, Rockland et Almaterra) n'apparaît pas du tout dans le livre, c'est une création complètement spéculative et arbitraire à partir des descriptions assez vagues du chapitre V. Il faut donc y voir plus un "memento" possible qu'une carte. Le royaume de Tigridia, qui est séparé de Rockland par un marais, est-il plus au sud ou plus à l'est que son envahisseur le Rockland ? D'où vient cette grande mer sur cette carte ? La carte oublie aussi l'île de Polyanthida et la forêt de Nemerosa (qui doit être du côté de Tigridia). 


 

Quand Phantasmion est encore enfant, il attire l'attention de la fée Potentilla, Reine des Insectes, qui lui donne la capacité d'user des pouvoirs d'un insecte (ailes mais aussi des pattes qui s'accrochent au mur...) mais un seul à la fois. Comme le dit ce message, ce roman paru l'année du couronnement de la Reine Victoria anticipe à la fois Tolkien et Spider-Man, la fantasy et les superhéros. Après la mort de ses parents (et de ce qui semble être plusieurs empoisonnements suspects qui le poursuivent), le jeune Phantasmion demande des ailes de papillon à sa marraine Potentilla et part voyager. Il avait été maintenu dans une grande ignorance du monde par ses régents et courtisans dans la Palmeraie. 

Cet articl sur la "structure du Phantasmion" par Hilary Newman est très pratique par ses arbres généalogiques des différentes Maisons.  


 

Il assiste alors à une scène où une Reine inconnue (Maudra, 2e épouse du vieux Roi Albinian de Rochelande) demande à la maléfique femme-poisson Seshelma (qui fut jadis capturée par son père en Tigridia) de l'aider à conquérir le coeur de Glandreth. Glandreth semble épris de la belle-fille de Maudra, Iarine, fille aînée d'Albinian. Seshelma lui promet un poisson empoisonné, un filet magique et une cruche d'argent. 

Glandreth est chef des armées de Rockland et a conquis la lointaine Tigridia (royaume de l'Enchanteresse Malderyl, mère de Maudra) pour le Roi Albinian et lui a livré Maudra quand la mère de Iarine avait disparu. Albinian s'est remarié avec Maudra mais la Princesse tigridienne était amoureuse du conquérant de son pays plus que de son nouveau mari. Le fier Glandreth serait le protégé d'Oloola, l'Esprit des Tempêtes, la déesse dont même le Prince Phantasmion craint les souffles. 

Phantasmion escalade une montagne avec son pouvoir de mouche et sauve un enfant enlevé par un aigle (si j'ai bien compris, c'était Eurelio, le fils le plus jeune de Maudra et Albinian ?). Sur un bateau après avoir échappé à Seshelma, Phantasmion apprend les origines de la Princesse Iarine. Sa mère Anthemmina semble avoir disparu noyée en se rendant sur l'Île des Oiseaux (en réalité, elle est retenue prisonnière de Glandreth qui voulait la forcer à l'épouser). Or Iarine et son demi-frère Albinet le Boiteux sont partis sur l'île de Polyanthida pour y voir la tante maternelle d'Iarine, Arzene, de la Maison de Thalimer.

Magnart a épousé la Reine Arzene et règne sur Polyanthida, qui était protégé par Feydeleen, la Fée des Fleurs. Il est le frère de Glandreth et est comme lui fils d'une famille de bergers. Magnart a eu comme fils Karadan avec Arzene et Phantasmion va découvrir qu'il a comme rival pour la main de Iarine non seulement Glandreth mais aussi Karadan qui voudrait épouser sa cousine maternelle [Sara Coleridge née Coleridge avait épousé son cousin Henry Coleridge]. Le Roi mélancolique d'Almaterra, Penselimer, était amoureux d'Anthemmina (et cela avait été même réciproque avant qu'un enchantement ne la fasse tomber amoureuse de Dorimont) et a lui aussi reporté sa passion sur sa fille Iarine, qui lui ressemble. Mais si Karadan et Penselimer veulent Iarine, ils ne sont pas du tout aussi malveillants que Glandreth. 

Un des grands objets de la quête de Phantasmion va être la cruche d'argent qu'a prise le Prince Karadan et qui pourrait pousser la Princesse Iarine à l'aimer (ce qui est une jolie inversion de Tristan : Phantasmion est déjà amoureux et cherche à empêcher qu'elle puisse subir le philtre). Zelneth, la soeur de Karadan, est amoureuse de Phantasmion, qui ne partage pas ses sentiments et elle sera aussi poursuivie par Ulander, l'héritier du royaume sylvestre de Nemerosa et neveu de la Reine Maudra. 

Phantasmion apprend du spectre de sa mère Zalia de Gemmaura qu'il peut demander l'aide de Valhorga, esprit chtonien des éléments souterrains. C'était Malderyl de Tigridia qui avait empoisonné la Reine Zalia en lui faisant croire qu'il s'agissait d'un philtre pour attirer enfin l'affection sincère de son époux (en se faisant passer pour Feydeleen, la Fée des Fleurs). Valhorga détestait la cupidité de Dorimont et il avait toujours empêché qu'il trouve les veines sous la terre. Phantasmion gagne ainsi enfin l'accès aux mines et l'élémentaire de terre lui donne les métaux pour ses armes.  

Après bien des aventures, Phantasmion réussit à s'allier avec le régent d'Almaterra (parce que le mélancolique Penselimer a perdu la raison) et avec Ulander contre les deux frères Glandreth et Magnart. Grâce à son cousin le Prince Karadan, Iarine retrouve sa mère Anthemmina (qui avait toujours été amoureuse de Dorimont, ce qui fait que la relation entre Phantasmion et Iarine a reporté d'une génération celle qui avait été impossible dans la génération d'Anthemmina et Dorimont). 

Après la mort de la reine Anthemmina et de Karadan, (qui meurt noyé avec sa cruche d'argent), Oloola, l'esprit des tempêtes, retire son soutien aux frères Glandreth et Magnart, qui meurent dans la bataille. Phantasmion épouse Iarine, le Roi Penselimer épouse Zelneth et Ulander épouse la soeur de Zelneth, Leucoia. Iarine soigne son demi-frère le prince Albinet mais sa belle-mère Maudra meurt comme les autres sorcières tigridiennes. Ses enfants ignorent que la Reine Maudra était prête à les sacrifier à la femme-poisson Seshelma pour obtenir ce qu'elle voulait, le vil Glandreth (qui avait tué ses parents et son frère). 

Phantasmion revient dans le bosquet où il avait rencontré les abeilles de la fée Potentilla au tout début du livre et sourit de la circularité de cette longue saga.  

mercredi 27 septembre 2023

[Vie brève] John Bowring


John Bowring était fils d'un commerçant britannique de tissus qui travaillait déjà avec la Chine au début du XIXe siècle. Il commença à faire des affaires en Espagne pendant les guerres napoléoniennes mais malgré son don peu commun pour apprendre les langues, il n'avait pas beaucoup de chance dans le commerce dans la péninsule. Il devint en revanche un des leaders de l'église "unitarienne" qui était encore privée de ses droits au Royaume-Uni. 

En 1820, deux ans après s'être marié, il rencontra le juriste et philosophe Jeremy Bentham. Bowring avait 28 ans, Bentham 72. Bentham, lui, ne s'était jamais marié, n'a jamais eu de compagne (même s'il a eu des correspondances amoureuses) et reste comme l'un des premiers philosophes à avoir rédigé une défense morale de la dé-criminalisation de l'homosexualité. Bentham écrivit aussi un livre entier pour dénoncer comme Antéchrist Paul de Tarse (celui qui a introduit dans le christianisme les condamnations les plus célèbres de l'homosexualité). Je ne connais aucun biographe qui considère Bentham comme un homosexuel dans le placard mais l'hypothèse paraît assez vraisemblable. En tout cas, Bentham fut pris d'enthousiasme pour le jeune marchand qui commençait à défendre les thèses libérales et réformistes du Parti whig sur la liberté des échanges. Bowring devint un des auteurs de la Westminster Review, la revue dirigée par James Mill (le père de John Stuart Mill et ami de Bentham). Bowring écrivait surtout sur le libéralisme économique mais il défendait aussi des thèses plus radicales sur l'abolition de l'esclavage, de la peine capitale ou pour le droit de vote des femmes. 

Bowring continua diverses aventures commerciales, aussi dans la Grèce qui était en train de se libérer des Ottomans et on l'accusa de ruiner les finances du vieux Bentham. Bentham échoua à le faire nommer Professeur à Londres mais Bowring réussit à soutenir aux Pays-Bas une thèse sur la littérature néerlandaise. Bowring compose des Hymnes pour l'Eglise unitarienne et il publie des traductions de poésie allemande, espagnole, russe, serbe et polonaise. 

Bentham, qui avait du respect pour sa culture polyglotte, en fit son exécuteur testamentaire, juste avant de mourir en 1832 "dans les bras de Bowring". C'est donc Bowring qui se chargea de publier les oeuvres complètes du philosophe (dont il censura les textes sur la sexualité). Le travail dura dix ans en onze volumes. 

En 1835, il est élu député en Ecosse mais perd ce siège dès 1837. Il est ensuite élu en 1841 dans le Lancashire. Il devient de plus en plus un spécialiste des missions internationales à travers l'Europe et en Egypte. Il publie une traduction de poésie magyar puis de poésie tchèque et investit massivement dans une des premières compagnies ferroviaires de Londres, ce qui le laissera à nouveau ruiné. 

En 1846, les Whigs reprennent le pouvoir avec comme Premier Ministre Lord John Russell (1792-1878), le grand-père du futur Bertrand Russell, et Palmerston comme éternel Ministre des Affaires étrangères. John Bowring, ruiné, est nommé Consul à Canton et il tente de négocier avec l'Empire de la Dynastie Qing. 

Il est anobli par le Vicomte Palmerston (devenu Premier Ministre) et devient Gouverneur de Hong Kong en 1854, en pleine Guerre des Taiping. 

Le poste est dangereux. Sir John Bowring doit s'opposer à la fois (1) aux autorités coloniales comme il demande (un peu) plus de représentation démocratique et (2) aux autorités chinoises comme il prétend lutter contre la corruption de l'administration (mais au nom des intérêts commerciaux britanniques). Avec la Guerre de l'Opium en 1858, il est victime d'un empoisonnement à l'arsenic auquel il survit mais qui tue son épouse et il devient nettement plus conservateur. Il est accusé de corruption et notamment d'avoir soutenu les affaires des entreprises de son fils en Chine. Il soutient donc la Seconde Guerre de l'Opium au nom du libre-échange et de l'accès au marché de Canton mais il est rattrapé par ses scandales. Son poste se termine en 1859 et il se remarie. Il sera envoyé au Royaume du Siam, à Singapour et à Hawaii puis dans divers pays d'Europe comme négociateur représentant le Royaume-Uni. Le Roi Rama IV Mongkut du Siam (1804-1868 - célèbre personnage du Roi et Moi) a tellement d'amitié pour Bowring qu'il lui donne la nationalité thaïlandaise et le fait ambassadeur de son Royaume. Il revint mourir dans son Exeter natal en 1872. 

Sir John Bowring prétendait pouvoir parler une centaine de langues et en comprendre encore plus mais il semble avoir eu une certaine tendance à l'exagération sur ce point. 

jeudi 31 août 2023

Kaamelot & Blackadder

Je culpabilise (un peu) de ne pas aimer Kaamelot (même si je suis allé voir le film). Beaucoup de mes amis l'adorent et Astier a l'air malin. Qui plus est, j'aime au contraire beaucoup Holy Grail des Monty Pythons auquel on le compare sans cesse et je me suis longtemps demandé si c'était du snobisme anglophile de ma part. 

Mais j'ai enfin trouvé un contre-argument : Kaamelot ne ressemble pas du tout à l'absurdité nonsense de Holy Grail. Si on laisse le thème arthurien de côté, Kaamelot ressemble plutôt à une autre série britannique, Blackadder et je n'aime pas non plus cette série. Or, on peut difficilement faire plus anglais que Blackadder. Mon anglophilie n'est donc pas coupable. 

A chaque fois que je vois Kaamelot, je vois un des chevaliers d'Arthur dire quelque chose d'incroyablement infantile ou exagérément stupide avec une lourdeur qui m'ennuie, et ensuite Arthur lever les yeux au ciel avec une insistance de mime et dire avec mépris et condescendance qu'il n'est pas aidé, qu'ils sont tous incroyablement cons (ce qu'ils sont). 

Or, si vous avez vu Blackadder, c'est à peu près la même veine comique, si ce n'est que le personnage de Blackadder (Rowan Atkinson à travers les âges) n'est pas censé être le héros mais plutôt un protagoniste à la Iznogood, plus intelligent mais qui échoue sans cesse. Les insultes récurrentes de Blackadder contre Baldrick ne me font pas plus rire que celles d'Arthur contre Perceval ou tous les autres (si ce n'est que dans la version britannique, il s'y ajoute un élément de domination sociale puisque Baldrick est presque toujours L'Homme du Peuple et qu'on est censé rire de la violence symbolique et de la manière dont Blackadder l'arrogant exerce son esprit pour abaisser Baldrick). 

C'est un type d'humour que je trouve "misanthrope", comme souvent aussi chez Riad Sattouf (en tout cas du temps de La vie secrète des jeunes), ou dans Les Visiteurs. C'est une question de degré mais je trouve que l'humour est meilleur quand il y a plus de distance encore (dans l'absurde) ou bien au contraire quand l'empathie vient tempérer la satire. Dans Holy Grail, il y a aussi des moments de ce genre, comme ceux qui font des raisonnements idiots pour pouvoir tuer la Sorcière, et Arthur y est aussi souvent le "faire valoir" sérieux entouré d'imbéciles comme dans Kaamelot, mais je trouve qu'on peut rire là de notre propre stupidité sans seulement la mettre à distance. 

Mais je ne pourrais pas expliquer pourquoi je trouve Kamoulox drôle et pas le Perceval de Kaamelot. 

lundi 1 mars 2021

Comics britanniques (1) Nemesis

2000AD

Je connais très mal les comics britanniques (et pas du tout toute leur bd d'humour comme Beano) mais ce qui est certain est qu'ils ont une identité bien distincte des comics américains (je ne parle pas ici des auteurs britanniques travaillant dans les comics américains). Une des particularités est la survie depuis 44 ans (depuis l'époque de l'Hiver du Mécontentement et l'arrivée au pouvoir de Thatcher) de l'hebdomadaire d'anthologie de 2000 AD dont le ton a fondé les références d'une grande partie de leur bd, tout comme Spirou, Tintin,  Pilote, Fluide Glacial ou Vécu ont pu forger les codes belges puis français (en gros, l'humour avec Gros Nez, la Ligne Claire et le réalisme historique) ou comme les poches Bonelli (Western, Tarzan et cyberpunk) pour les fumetti. Spirou sort cette semaine son n°4324 (depuis 1938), Fluide Glacial (mensuel) sort son n°536 (depuis 1975) et 2000 AD son n°2221 (depuis le 26 février 1977). 

Les Américains ont les superhéros qui demeurent un genre manichéen avec des héros assez clairement définis alors que la science-fiction de 2000 AD était issue d'un mélange de nihilisme punk et de fascination pour une forme d'ultra-violence américaine. 2000 AD était aussi très clairement genré, tout comme un shonen. Le même éditeur avait des titres "pour filles" avec de la romance et de l'horreur gothique. Les comics Marvel sont nés du sentiment d'aliénation avec des histoires sur des Monstres (la Chose, Hulk ou les Mutants) mais 2000 AD, malgré toute la science-fiction, est issu d'une transposition des comics de guerre (et ce n'est pas un hasard si une des meilleures histoires de Pat Mills est sur la Première Guerre mondiale). 

En 44 ans, le magazine a accumulé de très nombreux titres et toute une mythologie, voire un lexique et son propre argot (comme l'adjectif mélioratif "zarjaz" ou l'explétif "drok"). Le rédacteur en chef se fait appeler "Tharg le Betelgeusien" et ses éditos dans presque tous les numéros sont dans la voix du personnage quel que soit l'auteur réel. Il n'y a pas à proprement parler un "univers 2000AD" mais les titres se permettent parfois des crossovers sans trop se soucier de cohérence stricte. Le titre avait commencé avec une 3e Guerre mondiale au début du XXIe siècle et on en retrouve parfois des échos dans Judge Dredd à la fin du XXIe et dans d'autres histoires qui se déroulent plus tard, comme Nemesis. 

Les auteurs de 2000 AD comme l'incroyablement fertile Pat Mills ou l'auteur américano-écossais John Wagner n'avaient pas du tout de programme conservateur (et Mills en tout cas est clairement à gauche mais une des premières histoires commence avec l'assassinat de Thatcher par un agent russe) mais l'ironie de leur humour noir est qu'ils peuvent être appréciés presque au premier degré par certains conservateurs. Ils jouaient sur deux tableaux, avec des auteurs de gauche et des éditeurs plus conservateurs. Judge Dredd en l'exemple le plus clair : c'est une version extrême de Dirty Harry en plus rigoriste et légaliste mais le ton oscille entre un sarcasme sur ce régime policier déshumanisé et une misanthropie désespérée où on se dit qu'on ne pourrait pas éviter une telle politique ultra-répressive, tout le mouvement du punk entre un anarchisme affiché et des alliances possibles avec un populisme conservateur (l'évolution de Johnny Rotten par exemple, qui vient de dire qu'il votait Trump parce qu'il rejetait tous les politiciens). Dirty Harry était de la catharsis de droite mais Judge Dredd joue sur un défoulement plus ambigu sur deux tableaux, défoulement de violence et dénonciation de la violence. Michael Moorcock, qui avait scénarisé quelques bd britanniques populaires des années 60 et qui devait être plus rock psychédélique (ou progressive rock ou space rock) que punk, condamna dans le Guardian cette ambiguïté ou une pornographie de la violence qu'il jugea vulgaire (au numéro 1) mais il dut reconnaître que cela avait pu permettre aussi à Alan Moore d'y trouver sa propre voix. 

Le mouvement punk est quelque chose que je ne peux pas comprendre comme je suis la personne la moins punk qui soit, hélas, mais Pat Mills (le "Stan Lee de la bd britannique") a une identité assez stable dans son humour noir et son énergie cynique. Pat Eamon Mills, d'origine irlandaise comme son comparse le dessinateur Kevin O'Neill) a été durablement marqué par les châtiments de son enfance dans l'école catholique d'Ipswich (tout à l'est, en East Anglia). Dans ses bd, la société y est toujours montré comme répressive et il y a des héros marginaux mais leur combat semble en partie vouée à l'échec puisque même quand ils l'emportent, l'ordre tyrannique réapparaîtra sous d'autres formes, y compris à cause d'eux. Tout se réduirait alors à des degrés de fascismes avec de brèves bulles de liberté et de violence. C'est un Britannique de classe populaire et il a une conscience de classe aiguë (il dit d'ailleurs que le pulp anglais a souvent servi d'instrument de classe, comme les romans d'espionnage de John Buchan qui servaient de propagande impérialiste pour l'Establishment). Mais il ne cesse de répéter qu'il n'y a aucun salut à attendre ni de la culture des classes supérieures ni même à long terme d'une libération par en bas. C'est un ton de rire nerveux ou désabusé que les Américains ne tentent pas vraiment. John Wagner a un sarcasme moins douloureux. 

Prenons quelques exemples avant d'en arriver à Nemesis : 

Judge Dredd (avec un développement par Mills à partir de John Wagner) montre un policier rigide qui tente d'imposer un "ordre" impitoyable dans une société faite d'exclusion des Mutants et de toute marginalité. Mais certains Mutants sont ensuite montrés comme étant parfois eux-mêmes de vrais monstres qui méritent d'être exclus (ce fut l'arc de la Terre Maudite qui fut écrit par Mills). On était censé rire de l'inhumanité de Dredd mais progressivement il a pu être représenté comme une sorte de héros dans un monde où les autres sont encore plus monstrueux (même si certaines histoires réinjectent parfois plus d'ambiguïté). Mills a déclaré avoir projeté en Dredd plus ses propres tortionnaires des écoles catholiques qu'un héros. 

Strontium Dog (Johnny Alpha, créé par John Wagner) est un mutant doué d'une supervision qui utilise ses pouvoirs comme chasseur de primes pour des Humains qui le haïssent pour sa mutation. Il passe donc son temps à capturer ou à tuer des mutants sans autre reconnaissance que celle de l'argent. 

Rogue Trooper est une guerre interminable entre le Nord et le Sud sur une autre planète où le personnage a été conçu génétiquement pour ne consacrer toute sa vie qu'à la guerre. 

Les ABC Warriors de Pat Mills sont un groupe de robots militaires à la personnalité bien définie mais qui sont méprisés par les Humains qu'ils servent, au point de produire une rancoeur en retour de leurs instruments de mort. Ces robots se sont retrouvés progressivement dans d'autres titres (et un des robots de religion "chaotique" est devenu rétroactivement une des identités ou un avatar du sorcier Nemesis). 

Nemesis the Warlock



Nemesis (Mills et Kevin O'Neill) commence avec une opposition moins ambiguë que dans Judge Dredd : la Terre est devenue un Empire théocratique fasciste, une Terre creuse évidée de nécropoles qui utilisent la technologie ancienne sans plus la comprendre. L'Inquisition génocide et torture tous les déviants et tous les hybrides aux gènes "pollués" par les extraterrestres (on les appelle "Mandragores" et on révèle que les Humains ont volontairement manipulé ces gènes pour mieux s'étendre sur d'autres mondes - même leur racisme est produit par leur impérialisme). Ces espèces extraterrestres ressemblent toutes à des créatures de fantasy, des dryades, des centaures, des farfadets. 

L'anti-héros Nemesis est un non-humain, un sorcier démonologiste du Chaos, chef de la résistance contre les Humains (même s'il lutte aussi contre certains radicaux dans son propre camp). Sa tête ressemble plus à celle d'une pioche qu'à un dragon, un mélange d'objet artificiel et d'oganique, mais son corps évoque plus un satyre aux sabots fendus (il y a un dimorphisme sexuel : les femelles de son espèces ont six membres et ressemblent plus à des centaures). Son véhicule qui est si similaire à sa tête est en fait un organisme vivant d'une espèce cousine des sorciers. 

Mais quand l'Inquisition est finalement vaincue par la "Cabale" des non-humains (avec l'aide de quelques soutiens rares chez les Humains) et que les hordes extraterrestres imposent aux Humains une forme de coexistence, tout comme avec les Robots exploités d'ABC Warriors qui réapparaissent alors, le ton n'est pas celui d'une libération ou d'une réconciliation mais plutôt d'une redistribution amère des haines et des exploitations. On accuse souvent la fantasy de s'arrêter au renversement du Méchant Leader mais l'univers de Nemesis ne fait que gagner en richesse quand l'Inquisiteur si caricatural et hypocrite est éliminé. 

L'univers évolua d'une pure science-fiction post-apocalyptique au début (où la Terre creuse avec des Humains réduits à l'état insectoïde, est le siège d'une église raciste avec un spectre intolérant qui évoque le KKK et l'Inquisition) à un steampunk plus anglais avec un calque direct de l'Empire victorien. 

Pat Mills a participé à un titre dans l'univers de Warhammer 40K sur un Inquisiteur impérial et quand on voit à quel point Warhammer 40K a pu voler à Nemesis (y compris la forme des vaisseaux en cathédrales ou en grands Molochs, ce qui dérive peut-être en partie de Druillet), c'est un peu comme si Frank Herbert avait accepté de faire une mini-série sur Tatooine pour Star Wars. Les dessins enfiévrés et cauchemardesques de Kevin O'Neill ont beaucoup fait pour fonder l'esthétique gothique des jeux de Games Workshop. L'influence de Moorcock sur Nemesis, en dehors de quelques clins d'oeil évidents et la valorisation du Chaos ne me paraît pas si centrale qu'on pourrait le croire (alors qu'elle est si importante sur Grant Morrison et sur Neil Gaiman). 

samedi 27 février 2021

Idée de roman : Pantisocratie

Le Trio de Bristol

28 juillet 1794 : Thermidor. Robespierre et son entourage sont guillotinés. William Blake compose America en 1793 et Europe: A Prophecy en 1794. 

Quelques jours plus tard, les deux jeunes poètes anglais, Samuel Coleridge (presque 22 ans, Jesus College) et Robert Southey (fête ses 20 ans, Balliol College) reçoivent la nouvelle et vont commencer ensemble une pièce en vers en trois actes, The Fall of Robespierre, chez leur ami commun à Bristol, Robert Lovell (24 ans). A l'origine, le trio doit écrire un acte chacun mais finalement Southey réécrira l'acte de Lovell. Pour le trio, les Thermidoriens viennent de sauver la République et d'écarter la tyrannie mais ils sont aussi fascinés par la rhétorique révolutionnaire. Lovell vit au 25 College Street à Bristol. 

Southey cite dans sa lettre d'avril (qu'il signe Caius Gracchus) le chimiste et théologien non-conformiste Joseph Priestley (qui soutenait la Révolution française et qui a dû fuir en avril-juin 1794 vers la Pennsylvanie suite aux répressions de plus en plus directes contre les Jacobins anglais). Priestley a des arguments apocalyptiques qui peuvent évoquer un peu Blake. La Révolution française annoncerait la fin des temps. 

Bristol, port de l'esclavage et du commerce triangulaire avec l'Amérique (notamment les Caroline), a 60 000 habitants en cette fin du XVIIIe. Les Quakers de Bristol sont parmi les premiers à lutter contre l'esclavage (et il y en a peu du côté de Philadelphie). Ils n'étaient plus que 20 000 Quakers dans tout le Royaume-Uni (0,6% - ils étaient 60 000 un siècle avant, avant l'émigration vers la Pennsylvanie). 

3 soeurs Fricker : Sarah, Mary & Edith

Prendre Edith comme narratrice, comme une sorte d'Emily Brontë ? 

Robert Lovell (qui avait travaillé pour son père quaker fabriquant d'aiguilles) vient de se marier en janvier 1794 avec une actrice non-conformiste, Mary Fricker (23 ans) et il a été déshérité par son père quaker pour cette mésalliance avec une actrice non-quaker. Robert Southey vient de retrouver la plus jeune soeur, Edith Fricker (20 ans, il l'avait déjà connue plus jeune) et il l'épousera un an après (novembre 95). Samuel tombe amoureux de la soeur aînée des Fricker, Sarah (il l'écrit "Sara", 24 ans) et l'épousera aussi en octobre 1795 (et Hartley Coleridge naît en septembre 96).  La famille de leur père Stephen Fricker avait été ruinée quand Sara a encore 16 ans en 1786, Sarah et Edith ont dû vivre comme couturières à Bristol (et Lovell vend des aiguilles). 

Elles avaient été éduquées à Bristol à l'école de Trinity Street grâce à l'écrivaine et philantrope religieuse Hannah More (50 ans, mais celle-ci était devenue très hostile à la Révolution française dès le début et venait de publier des pamphlets contre Thomas Paine). La Vindication de Wollstonecraft est de 1792 (et elle vit en France de 92 à 95, son Histoire de la révolution sort en 94) et Southey vante l'Enquiry de Godwin (1793). 

Polly Darby (dite "Mary Robinson" ou "Perdita", 37 ans) était aussi une actrice de Bristol devenue écrivaine, poétesse, maîtresse du Prince de Galles à Londres depuis une douzaine d'années (on la surnomme la Sappho britannique), amatrice de Wollstonecraft et qui passa par les écoles de Hannah More. January 1795. 

Samuel est sans doute le plus excentrique, le plus idéaliste des trois et il vient d'interrompre ses études à Cambridge pour s'engager sous un faux nom dans l'armée. Ses frères l'ont ramené mais ses études sont gâchées. Sans doute pas encore consumé par la drogue en 1794 ? 

Southey et Lovell publient ensemble un recueil de poèmes où Southey signe "Bion" et Lovell signe "Moschus" (juste quelques sonnets, environ les 2/3 des poèmes sont de Bion). Moschus écrit une pièce satirique, la Bristoliad sur les commerçants de la ville. A cette époque, Southey écrit notamment aux frères Bedford (Grosvenor, 21 ans et Horace, 18 ans - Southey avait écrit sa Joan of Arc chez les parents Bedford quelques mois avant). 

Southey a écrit un début en prose de ce qui va devenir son roman Madoc, l'histoire d'un Gallois qui part conquérir une colonie au Mexique sur l'Empire aztèque (ou plutôt aux origines d'Aztlan) au XIIe siècle. C'est en discutant de cette uchronie que Southey discute aussi le projet d'émigrer aux USA. Le Prince gallois se serait uni avec une tribu et aurait alors laissé des traces anciennes médiévales. J'en avais parlé en 2015 en résumant son poème Thalaba (1800). 

Paul Muldoon a déjà sorti un livre de poème, Madoc: A Mystery (1990) sur la même uchronie pantisocratique que je voulais écrire... Il utilise donc une double uchronie où le Madoc de Southey est vrai et où Southey part vraiment et croise aussi Lewis & Clarke (mais en réalité, elle n'eut lieu qu'en 1803-1806, donc dix ans après). Plutôt la ligne Mason-Dixon entre Pennsylvanie et le Maryland depuis les années 1765. 

Autres alliés potentiels : George Burnett (18? élève à Balliol), Thomas Poole (28, un ancien tanneur devenu militant socialiste, surveillé par la police ; plein d'admiration pour Samuel Coleridge mais est plus pragmatique et moins idéaliste que le trio). 

L'Utopie pennsylvanienne : la PantIsoCratie

Le trio rêve alors de fonder une utopie égalitaire et communiste en Pennsylvanie. Dans la réalité, le projet meurt vers 1795 (et Lovell attrape une fièvre qui le tue en 1796). Ils auraient donc été au minimum 6, trois couples : Robert L. + Mary, Robert S. + Sara, Samuel + Edith. 

Indiens (Delaware Lenape ou Iroquois)

Il y a la Guerre avec les tribus de l'Ohio soutenues par les Britanniques (traité de paix en août 1795). 

L'intérêt par rapport à l'Icarie de Cabet est que c'est moins fondé sur la religion. En revanche, l'idée est clairement plus élitiste et individualiste, juste une petite communauté épicurienne et non une vraie utopie collective (même si Coleridge espère que ce sera ensuite un modèle attractif pour le reste de l'humanité). 

Le Plus ancien programme systématique de l'Idéalisme allemand (par un autre Trio environ du même âge que le Trio de Bristol), Hegel, Hölderlin et Schelling) n'est écrit qu'en 1796-97


Von der Natur komme ich aufs Menschenwerk. Die Idee der Menschheit voran, will ich zeigen, daß es keine Idee vom Staat gibt, weil der Staat etwas Mechanisches ist, so wenig als es eine Idee von einer Maschine gibt. Nur was Gegenstand der Freiheit ist, heißt Idee. Wir müssen also auch über den Staat hinaus! – Denn jeder Staat muß freie Menschen als mechanisches Räderwerk behandeln; und das soll er nicht; also soll er aufhören. Ihr seht von selbst, daß hier alle die Ideen, vom ewigen Frieden u.s.w. nur untergeordnete Ideen einer höheren Idee sind: Zugleich will ich hier die Prinzipien für eine Geschichte der Menschheit niederlegen und das ganze elende Menschenwerk von Staat, Verfassung, Regierung, Gesetzgebung bis auf die Haut entblößen. Endlich kommen die Ideen von einer moralischen Welt, Gottheit, Unsterblichkeit, – Umsturz alles Afterglaubens, Verfolgung des Priestertums, das neuerdings Vernunft heuchelt, durch die Vernunft selbst. – Absolute Freiheit aller Geister, die die intellektuelle Welt in sich tragen und weder Gott noch Unsterblichkeit außer sich suchen dürfen.

(...)


Zuerst werde ich hier von einer Idee sprechen, die, soviel ich weiß, noch in keines Menschen Sinn gekommen ist – wir müssen eine neue Mythologie haben, diese Mythologie aber muß im Dienste der Ideen stehen, sie muß eine Mythologie der Vernunft werden.

jeudi 15 octobre 2020

The 'mystique' of Socialism is the idea of equality


Longtemps j'ai voulu résister à Orwell. Je trouvais son ton donneur de leçon et toujours un peu hautain. Seul lui était honnête et écrivait clairement. Tous les autres étaient des menteurs et des hypocrites vains. Il a inventé la Novlangue qui détruit le langage en partie parce qu'il était un Critique qui ne supportait plus tous les jargons des semi-éduqués. Mais "certains sont plus égaux que les autres" m'apparaissait alors comme une parabole un peu lourde et didactique et pas comme une satire si radicale. Le concept de "common decency" me paraissait le plus suspect et superficiel des tours de passe-passe des néo-réacs comme Michéa qui appelait Orwell "anarchiste tory" (expression qu'Orwell ne s'est jamais appliqué à lui-même et qu'il n'a utilisé que pour parler de Swift) - alors que Michéa cherche aussi à vendre sous ce terme populiste ses propres obsessions masculinistes contre certains des aspects égalitaires du "libéralisme" politique. 

Et pendant très longtemps, j'avais une arme secrète contre Orwell, une petite anecdote que j'avais plus ou moins bien retenue. C'était vers 2004-2005, je crois et j'ai dû en parler à l'époque sur un ancien blog aujourd'hui effacé. J'avais lu un article ironique qui se moquait de lui et racontait qu'il avait un jour invité un ouvrier ou un syndicaliste pour qui il avait un certain respect mais qu'ensuite il avait été horrifié en voyant que l'ouvrier était venu sans cravate. 

Je ne sais pas pourquoi cette histoire de cravate m'avait frappé pendant tant d'années. Je me racontais souvent cela comme la preuve ultime que Blair ne pouvait être lui-même qu'un hypocrite vaniteux et aliéné à sa conscience de classe de la moyenne ou haute bourgeoisie en tant qu'ancien élève d'Eton. 

J'ai très souvent passé beaucoup trop d'heures pour retrouver cette anecdote (peut-être parce que la perte de mes anciens blogs me fait toujours craindre de perdre mon identité) et aujourd'hui après 15 ans à re-raconter sans cesse cette anecdote que je croyais être une arme invincible et croustillante, je dois renoncer. 

Soit j'ai mal lu l'anecdote d'origine et m'en souviens mal (ma mémoire confabule beaucoup), soit elle n'était pas racontée très honnêtement dans ma première source. 

Les textes que j'ai lus depuis (S. Wadhams, Remembering Orwell et d'autres) montrent une version très différente. Blair avait été clochard et vraiment "dans la Dèche" (Down & Out in Paris & London, 1933 - il justifiait son pseudonyme pour que la famille Blair ne se sente pas culpabilisée par cette période de quasi-mendicité). Il avait une conscience aiguë des différences sociales dans les vêtements et se moquait du fait que les ouvriers imitent parfois les moeurs de la moyenne bourgeoisie même quand ils voulaient la critiquer. Il portait au contraire une tenue excentrique qui affichait une sorte de reconstitution d'un fonctionnalisme ouvrier qui choquait beaucoup dans les années 30, au grand plaisir d'Orwell, qui avait un petit côté enfant provocateur. 

Mais pour une raison mystérieuse, toute cette rebellion punk s'estompait pour le rituel du dîner du soir où il redevenait soudain très formaliste (chemise blanche et cravate noire obligatoires). 

La source probable de l'anecdote est cet ouvrier, Jock Branthwaite (qu'on nomme dans certaines sources Jack Braithwaite), qui était un ami d'Orwell en Catalogne. C'est lui qui raconte qu'il ne comprenait pas pourquoi Orwell exigeait de lui d'avoir aussi un tel accoutrement alors qu'il ne possédait rien de tel. Mais il ajoute aussi qu'il n'avait jamais vu de snobisme chez Orwell. Et je pense que quels que soient ses défauts, j'avais complètement tort de vouloir à tout prix le réduire à cela. 

L'ancien élève d'Eton a dit à quel point il avait dû s'arracher au snobisme de son éducation. Il a aussi critiqué le kitsch de l'ouvriérisme abstrait et naïf, de la gauche bourgeoise qui idéalise d'autant plus l'ouvrier qu'ils ne le fréquentent pas. Orwell n'est pas resté très longtemps dans la mine de charbon du Lancashire et n'est pas toujours enthousiasmé par ses rencontres autour de Manchester mais il a pu connaître plusieurs classes sociales. Certes, il a un côté autoritaire insupportable (il pratiquait des châtiments corporels violents aussi bien comme policier à Rangoon que comme instituteur à Londres) et la fin de son oeuvre si brève n'évite pas un sentimentalisme patriotique d'éloge de tout ce qui serait authentiquement britannique. Le chemin de crête est difficile à tenir entre les réacs et le ressentiment d'une "gauche" ou d'un "progressisme" qui tiennent d'un réflexe mais Orwell ne mérite assurément pas toute cette récupération que continuent de faire les réacs. 

lundi 11 mai 2015

Suites de l'élection


* David Cameron a annoncé son nouveau gouvernement et il va maintenant passer certaines lois qu'il ne pouvait pas obtenir du temps de la Coalition avec les Libéraux-Démocrates : suppression de l'Human Rights Act de 1998 (qui a incorporé en droit anglais des éléments du droit européen), plus de surveillance, baisse de la redevance de la BBC, baisse des énergies renouvelables, réformes du droit du travail pour baisser la sécurité de l'emploi, référendum sur l'Europe et modification des circonscriptions en 2018 (ce qui signifie que la carte actuelle, qui n'avait pas pu être révisée en 2013 à cause de l'opposition des Lib-dem, déçus de l'échec du référendum de 2011 sur le système de "vote alternatif", va être abandonnée et que les Travaillistes auront donc plus de mal à gagner les élections de 2020 - le projet va notamment bien plus retirer de sièges dans le Nord). Cette liste fait penser que les Lib-dems n'ont pas été complètement sans influence pendant le mandat précédent. Le nouveau gouvernement tory va avoir des pressions pour évoluer bien plus à droite.

* Si l'élection de 2015 avait été faite au scrutin proportionnel, les Lib-dems auraient eu 51 sièges au lieu de 8, donc un score en sièges proche de celui de 2010 (bien qu'ils aient eu 15 points de moins). Mais si l'élection de 2010 avait été au système du "vote alternatif" que demandaient les Lib-dems, ils auraient eu à l'époque entre 79 et 160 sièges !

* Nigel Farage, le leader de l'UKIP, qui avait promis de se retirer s'il perdait dans sa circonscription, a retiré sa démission (en disant que "son Parti l'avait refusée"). Dommage, cette démission était l'une des rares bonnes nouvelles de cette élection.

* Une bonne nouvelle est que George Galloway du mouvement Respect a été battu à Bradford West par son adversaire, une candidate travailliste, Naz Shah. Galloway, qui reçoit de l'argent de dictateurs russes ou iraniens, est plutôt un poids maintenant pour la Gauche britannique. Il avait pris la circonscription aux Travaillistes dans une élection partielle en 2012.

dimanche 10 mai 2015

Elections britanniques 2015


Défaite des sondages qui parlaient d'une nouvelle Coalition (même si cela faisait déjà quelques temps que les Tories restaient en tête). Les Tories ont une majorité absolue et ils sont donc garantis de rester là jusqu'en 2020. Ils ont eu à peu près le même nombre de voix qu'en 2010 (36%) mais 24 sièges de plus - sur 650. David Cameron n'a plus besoin des Lib-dems. Ils ont même repris tout le fief historique au sud-ouest des Lib-dems avec la Cornouailles (à part Exeter, travailliste). La droite anti-européenne de l'UKIP (avec ses 12% en moyenne sur tout le territoire) n'a finalement pas gêné les Tories (on remarque que contrairement à d'autres pays européens, l'extrême droite certifiée reste groupusculaire, en dehors de cet UKIP. L'UKIP peut toujours prétendre avoir seulement un programme eurosceptique et non pas essentiellement xénophobe même si la xénophobie se retrouve assez facilement dans de nombreuses affiches). Cameron a promis un référendum sur l'appartenance à l'Union européenne (où il ferait campagne pour le Oui, comme presque tous les Partis), mais cela pourrait se retourner contre eux en renforçant l'UKIP (même si le référendum passe).

Les Travaillistes sont très déçus. Leur score en voix a en fait peu changé au niveau national avec 30% mais ils ont 26 sièges de moins, et disparaissent presque d'Ecosse (à part Edinburgh sud) où ils sont remplacés par le SNP (le Parti travailliste perd même Glasgow-la-Rouge et de nombreux membres du Cabinet Fantôme). Ils gardent en gros (en dehors de l'Ecosse) des zones assez proches de 2010 : (1) le nord et l'est de Londres, (2) presque tout le sud urbanisé du Pays de Galles, (3) Birmingham et Nottingham dans les Midlands, (4) les circonscriptions urbaines du Nord, de Liverpool et Manchester au Yorkshire, Durham et le Northumberland. Voir cette carte du Telegraph qui a l'avantage d'avoir des hexagones de populations équivalentes (comme celle de 2010), ce qui relativise un peu les grandes circonscriptions rurales des Tories et les zones peu denses du SNP (sur cet article, il y a aussi la comparaison 2010/2015).



(Voir aussi chez Kieran Healy la carte des partis arrivés en deuxième position par circonscription, qui est assez intéressante pour nuancer les jugements dans un système majoritaire à un seul tour - on y voit plus nettement la position assez forte de l'UKIP dans le sud de l'Angleterre, et le fait qu'on ne devrait pas enterrer les Lib-dems trop vite)


Ed Miliband a démissionné et le nouveau leader devrait être Andy Burnham, 45 ans, député de Leigh dans la banlieue de Manchester, chargé des questions de santé dans le Cabinet fantôme. Mais une partie de l'aile droite blairiste voudrait en profiter pour le chasser comme il représenterait selon eux la même tendance sociale-démocrate que Milliband et donc un choix de "continuité" (alors que l'aile gauche le considère tout aussi compromis par son ancien soutien à Blair). On ne semble pas trop croire à un retour du frère d'Ed, David (qui est parti aux USA travailler pour la Croix Rouge après avoir été battu par Ed à la tête du Parti). D'autres noms évoqués sont Yvette Cooper (dont le mari est aussi un dirigeant important du Parti, Ed Balls, mais qui vient d'être battu - donc cela évoque certains aspects de Ségolène Royal) et Chuka Umunna (36 ans, d'origine nigériane, et avocat, ce qui crée presque trop d'analogies avec Obama).

Le Scottish National Party bondit de 6 sièges en 2010 à 56 sièges sur 59 ! Grande victoire régionale mais cela ne signifie pas qu'ils voudront reprendre tout de suite l'Indépendance. Ils deviennent le 3e Parti à la place des Libéraux-Démocrates.

 L'autre grand changement est l'effondrement des Lib-dems, qui tombent de 23% à 8% et passent de 56 sièges à 8 sièges. Ils avaient été un grand espoir en 2010 en attirant de nombreux déçus du Pseudo-Travaillisme blairiste, mais leur identité ou l'alternative qu'ils proposaient fut vite compromise. Ils ont finalement cautionné dans la Coalition des Tories une politique qui allait souvent dans le sens opposé à leurs promesses. L'exemple spectaculaire était leur promesse de supprimer ou au moins de baisser les frais d'inscription en Université, alors qu'ils ont finalement encore augmenté le maximum que les Universités pouvaient demander. Même Clegg avait dû reconnaître que c'était une trahison mais il disait seulement regretter d'avoir fait une promesse qu'il ne pouvait pas tenir. Nick Clegg ne pouvait que démissionner même s'il est l'un des derniers huit à garder son siège (Sheffield Hallam, circonscription bourgeoise du sud du Yorkshire qui est devenu un fief des Lib-Dems depuis près de 20 ans). Ironiquement, leurs sièges sont surtout basculé vers les Conservateurs plus que vers les Travaillistes, ils ont donc été punis pour être passés à droite mais pas de la manière prévue.

Pour l'instant, les favoris pour le remplacer sont soit Norman Lamb (57 ans, qui était membre du Gouvernement précédent comme Ministre des affaires sociales et incarne donc une aile plus à droite, et d'ailleurs moins europhile) soit Tim Farron (45 ans, l'actuel Président du Parti qui, lui, n'a pas participé au Gouvernement précédent et est donc considéré comme un peu plus à gauche). On parie plutôt sur Farron.

Add. Décidément, les Lib-Dems ne tirent pas les leçons de l'histoire : chaque Coalition à laquelle ils participent les fait baisser depuis un siècle.

samedi 31 août 2013

L'épitaphe vivante de Robin Cook


Robin Cook (1946-2005), député travailliste écossais (1974-2005), ministre des Affaires étrangères britannique (1997-2001), équivalent d'un ministre des relations avec la majorité parlementaire (2001-2003), démissionne du Cabinet pour protester contre le soutien de Tony Blair à l'invasion américaine de l'Irak.

Son discours de démission est splendide. Il meurt deux ans après, d'une crise cardiaque à 59 ans, mais le vote de la Chambre des Communes de cette semaine contre l'intervention en Syrie de David Cameron (où 30 députés tory et quelques députés libéraux ont voté avec les Travaillistes) devient selon la formule du Guardian, son "épitaphe vivante" inscrite sur sa tombe à Edinburgh, victoire du système parlementaire sur l'exécutif, et revanche posthume contre tous les mensonges du Gouvernement Blair.

"I may not have succeeded in halting the war,
but I did secure the right of Parliament to decide on war."


Quoi qu'on pense du fond de ce vote des Communes (j'aurais tendance à le soutenir aussi et à penser que l'intervention aérienne américaine dans la Guerre civile syrienne peut être plus pernicieuse qu'utile, même si cela n'exclut pas d'autres formes d'interventions humanitaires un peu moins hypocrites et même si certains des arguments anti-interventionnistes des Tories semblaient plus guidés par des réflexes isolationnistes, ou si ceux de certains anti-Impérialistes écartent aussi d'autres aspects), il faudrait reconnaître au minimum sur la forme démocratique que le Parlement britannique a montré bien plus d'indépendance et de volonté de débattre que notre Assemblée nationale enfermée dans sa position de croupion de la Ve République.

jeudi 25 octobre 2012

Un Résumé de Faerie Queene (1596)


The Faerie Queene d'Edmund Spenser (1552-1599), publié à la fin du XVIe siècle, fait partie des "Grands Illisibles" du Canon occidental, un énorme poème que seuls des érudits et les étudiants en littérature anglaise doivent encore lire en entier. Cela paraît nettement plus ennuyeux que l'Orlando Furioso (1532) de l'Arioste qu'il imite, car ce dernier a encore un peu d'humour. Non seulement le poème est long et répétitif mais l'allégorie morale et religieuse lourde (la Gentille Eglise anglicane contre les Méchants Catholiques) et son ton courtisan envers la Monarque Elizabeth Ie ne correspond plus à notre goût (je passe sur le fait que Spenser est aussi connu pour avoir préconisé sérieusement un génocide de tous les Irlandais pour purifier ethniquement cette île pour les Anglais).

Mais ce texte a eu une telle importance dans l'imaginaire anglo-saxon et donc dans la fantasy tout court qu'on ne peut pas ne pas en tenir compte (la généalogie des Elfes au Livre II, Chant X paraît presque tirée du Silmarilion). On comprend que certains blogs de jeu de rôle s'en soient servi comme inspiration.

Le poème (inachevé) est composé de six livres (sur XII ou XXIV prévus), trois publiés en 1590 et trois autres en 1596. Chaque Livre correspond à une Vertu morale et à de nouveaux héros pseudo-arthuriens : Piété (le Chevalier à la Croix Rouge), Tempérance (Guyon), Chasteté (Britomart), Amitié (Cambell), Justice (Arthegall) & Courtoisie (Calidor, plus un septième posthume, incomplet et plus abstrait sur le caractère inconstant du monde terrestre).

A mon sens, les meilleurs livres sont la partie centrale (livres III-V, avec le tournoi autour de Florimell, qui relie les différents personnages) même si les amours annoncées de la guerrière Britomart et d'Arthegall le Juste ne trouvent jamais de résolution satisfaisante dans l'épopée telle qu'elle est.



Livre I : Georges et la Vertu de Sainteté
Le premier livre est centré sur la relation entre le Chevalier à la Croix Rouge sur Champ d'Argent (Saint Georges, la Chevalerie anglaise) et Una (la Vraie Foi, l'Eglise anglicane) - le Chevalier a une armure magique mais aussi un écuyer fidèle, un Nain. Georges ignore sa vraie identité et ne sera nommé que le Chevalier à la Croix Rouge jusqu'à la fin du livre. Né en Angleterre, il a été élevé par les Fées de la Reine Gloriana et vient accompagner Una mais un sorcier maléfique Archimago (le Pape) passe son temps à tenter de les séparer par ses illusions et métamorphoses en faisant croire à l'infidélité d'Una ou en prenant la forme de Georges. Una manque d'être violée par le perfide chevalier Sansloy mais est (ironiquement) sauvé par des Satyres, dont Satyrain, chevalier demi-satyre qui résiste à sa nature bestiale.
Le Chevalier à la Croix est conduit à la Maison de l'Orgueil où il est tenté par la reine Lucifera et surtout par l'hypocrite Duessa (l'Eglise catholique), qui feint la Vraie Foi. Il est fait prisonnier par le Géant Orgueil (amant de Duessa) mais, grâce à son écuyer nain, il est délivré par le jeune roi Arthur (qui ignore encore ses origines). Il finit par être soigné à la Maison de la Sainteté (où la Contemplation enjoint le Chevalier à rester agir dans le monde séculier tant qu'il n'aura pas fini sa mission pour qu'un jour Albion devienne la "Nouvelle Jerusalem").
Georges vient ensuite à la fin du Livre affronter le Dragon qui saccage le royaume du père d'Una, le Jardin d'Eden. Après un long combat où il est même tué mais ressuscité deux fois par une source magique et par l'Arbre de Vie, il finit par terrasser le Dragon. Il est fiancé à Una mais doit d'abord servir pour 6 ans la Reine des Fées Gloriana.

Livre II : Guyon ou la Vertu de Tempérance
Un Pèlerin vient chez Gloriana demander l'aide contre la maléfique Acrasia (Intempérance). Sire Guyon est envoyé en quête contre elle, mais il est manipulé par Archimago (qui s'est encore évadé) qui tente par ses mensonges de le détourner contre le Chevalier à la Croix Rouge.
Guyon trouve la malheureuse Amavia qui se suicide dans ses bras : la sorcière Acrasia avait séduit l'amant d'Amavia, Mordant, et l'avait ensuite maudit et tué dès qu'il était revenu vers Amavia. Guyon confie l'enfant de deux amants défunts, Ruddymane, à Medina et doit affronter les deux frères Pyrocheles (Passion furieuse) et Chymocheles (Inconstance) et ensuite aux Enfers Mammon (Richesse).
Archimago vole l'épée d'Arthur pour la donner aux deux frères passionnés mais avec l'aide du Pèlerin, Arthur vient sauver Guyon et récupérer ses armes magiques avec le Bouclier de Gloriana. Arthur et Guyon vont ensemble dans le Château d'Alma (l'Âme) et y visitent les différentes facultés de l'Âme, Imagination, Mémoire et Raison. Arthur et Guyon, avec l'aide du Pèlerin, doivent affronter les deux sorcières Impuissance et Impatience et divers Péchés & Monstres marins, avant d'arriver au domaine d'Acrasia qu'ils arrêtent pour ses crimes.

Le Chant X de ce Livre II a (dans les Palais de la Mémoire d'Alma) la Chronique des Rois de Faërie avec la liste généalogique des monarques des Fées (et Victor Hugo traduit d'ailleurs ce passage en français dans son William Shakespeare) : Elfe (le premier Elfe, créé directement par le Titan Prométhée), Elfin (qui régnait sur l'Inde et l'Amérique), Elfinan (qui fonda la cité de Cléopolis), Elfiline (qui en fit la Muraille d'or), son fils Elfinell (qui vainquit les Gobelins), Elfant (qui construisit la tour de Panthée en cristal), Elfar (le tueur de Géants polycéphales), Elfinor le Magicien (qui fit le Siège de Verre et le Pont d'Airain, qui résonne comme le tonnerre), puis les 700 Princes issus d'Elfinor, Elficlée qui eut deux fils Elferon (mort prématurément) et Oberon, lequel laissa ensuite son trône par testament à Tanaquil dite "Gloriana" (ou Gloriande, la Reine Mab, Titania). Le mélange de références classiques gréco-romaines (Prométhée, Tanaquil) et d'imaginaire plus médiéval (Oberon) est intéressant.


Livre III : Britomart ou la Vertu de Chasteté
L'histoire se tourne vers une nouvelle héroïne, la guerrière Britomart, jeune fille en armure de chevalier (inspirée de la Bradamante de l'Arioste) et symbole de la vertu féminine. Après avoir vu le chevalier Arthegall dans un miroir magique de l'Enchanteur Merlin (qui vit captif dans une caverne avec ses serviteurs Elfes), elle est tombée follement amoureuse de lui et est partie en quête d'Arthegall avec sa nourrice Glaucè déguisée en écuyer. Elle vainc en duel Sire Guyon, puis elle sauve le Chevalier à la Croix Rouge dans le Château de la Joyeuse Garde (dont la Maîtresse tente de la séduire).
Puis Britomart voyage dans les océans et c'est là qu'elle blesse grièvement le chevalier Marinell, fils de Cymodocé, une nymphe marine, dont on avait dit qu'il tomberait du fait d'une femme (mais on avait présumé que ce serait par passion amoureuse).

Cette blessure de Marinell déclenche la panique de celle qui l'aime, la malheureuse fée Florimel , qui s'enfuit éperdue à cheval. Les chevaliers de la Table ronde et notamment l'écuyer du Roi Arthur, Timias, tentent de retrouver cette mystérieuse et belle fugitive. Timias rencontre alors dans sa quête les deux soeurs Belphoebe (dont il tombe amoureux) et Amoret, deux filles du Soleil élevées dans les Jardins d'Adonis, dont la première a choisi la voie de Diane la Vierge et l'autre la voie de Vénus et est éprise de Scudamore.
Le chevalier Satyrain (le demi-satyre vu dans le Livre I) participe aussi à la recherche de la fugitive Florimell, poursuivie par des monstres d'une Sorcière, mais il ne trouve que sa Ceinture, ancienne Ceinture de Vénus (cette Ceinture deviendra le bien convoité dans le Livre IV). Il rejoint Britomart et l'inconstant Paridell, séduisant descendant de Paris de Troie.
Ils sont hébergés chez le jaloux Malbecco et Paridell séduit l'épouse de Malbecco, la volage Hellenore, avant de l'abandonner dans le bois des Satyres. Malbecco engage alors comme mercenaire le brutal Braggadochio pour récupérer son épouse mais cette dernière, décidément insatiable, part avec les Satyres pendant que Braggadochio vole l'argent du riche cocu. Malbecco devient le Démon de la Jalousie.
La vierge Britomart part ensuite aider Scudamore (fiancé d'Amoret). Elle affronte les tentations de Cupidon et délivre Amoret de celui qui l'avait enlevée.




Livre IV Cambell et Triamond, ou la Vertu de l'Amitié
Duessa (l'hypocrite du Livre I) et Atè (l'Erreur) font croire à Scudamore (fiancé d'Amoret) que c'est Britomart (qu'on prend pour un homme) qui aurait enlevé Amoret. L'infidèle Paridell, le chaste Satyrain et d'autres chevaliers se battent pour celle qu'ils croient être la Dame Florimell (et qui n'est en réalité qu'un double magique façonné par la Sorcière qui voulait la tuer).
Ils rencontrent Cambell et Triamond, les amis parfaits et on revient sur leur histoire. Cambell avait promis la main de sa soeur Canacé à celui qui pourrait le vaincre et il tua ainsi les deux frères de Triamond, Priamond et Dyamond, dont les âmes passèrent alors successivement dans le corps de leur dernier frère, Triamond.  Cambell avait un Anneau de régénération et Triamond disposait ainsi de deux "Vies" supplémentaires par les âmes de ses frères défunts. Leur combat fut donc interminable jusqu'à ce que leurs soeurs les réconcilient et qu'ils deviennent beaux-frères. Les deux amis participent ensuite au Grand Tournoi organisé par Satyrain pour avoir la Ceinture de Florimell, et chaque ami tente de se sacrifier pour l'autre.
Arthegall (déguisé sous l'armure du "Chevalier Sauvage") vient participer au Tournoi et est battu par Britomart, qui n'a pas reconnu celui qu'elle recherchait. A la fin du Tournoi, Britomart est la gagnante mais elle refuse la Fausse Florimell, qui choisit d'aller avec le vil Braggadochio. Amoret est à nouveau enlevée par un homme des bois. Arthegall et Scudamore attaquent Britomart mais découvrent enfin qu'elle est une femme. Arthegall tombe amoureux de Britomart mais celle-ci n'ose pas lui avouer ses sentiments.
Pendant ce temps, dans les Bois, le Roi Arthur délivre Amoret et Belphoebe (soeur d'Amoret), suite à un quiproquo, se croit trahie par l'écuyer Timias.
Dans les Océans, Marinell, le Chevalier des Mers (qui avait été blessé par Britomart dans le Livre III), obtient de sa mère la nymphe Cymodocé et de Neptune qu'ils fassent libérer la vraie Florimell (qui était séquestrée par le Vieux de la Mer, Protée).


Livre V Arthegall ou la Vertu de Justice
Arthegall a été élevé par la déesse de la Justice Astrae et elle lui a offert Chrysaor, une épée qui tranche tout, les armes d'Achille et un écuyer au corps de fer nommé Talus. Il était en quête pour la Reine Gloriana pour aider Irène (la Paix) contre Grantorto. Il affronte diverses épreuves pour montrer ce qu'est la Justice, dont plusieurs Jugements de Salomon. Il lutte contre un Géant qui prétend imposer une égalité stricte à la place de l'équité. Pendant les noces de Marinell et Florimell, Braggadochio vient avec le simulacre magique, la Fausse Florimell, mais celle-ci disparaît devant l'original.
Arthegall est vaincu par Radigonde, une Reine Amazone en guerre contre les hommes, et elle le contraint à porter une robe et à tisser à ses pieds (comme Hercule chez Omphale). Britomart, prévenue par Talus l'Homme de Fer, part pour le délivrer et au Temple d'Isis, elle reçoit la prédiction qu'elle aura un jour un fils d'Arthegall qui les dépassera en vaillance (la prédiction ne sera jamais réalisée dans le poème). La guerrière vainc Radigonde et devient Reine des Amazones, dont elle supprime les anciennes lois pour restaurer les droits des hommes.

La suite redevient une allégorie politique transparente sur l'actualité des années 1590. Arthegall et le Roi Arthur capturent l'hypocrite Duessa (l'Eglise catholique) et ils la jugent pour ses crimes, malgré les hésitations de la Mercilla (la Compassion). Ils doivent ensuite défendre les enfants de Belgè (les Pays-Bas) contre le monstrueux Geryoneo (l'Espagne). Arthegall part ensuite lutter contre le Géant Grantorto (la Sédition des Guerres de religion) qui a séduit Floeurdelis (la France). Bourbon (Henri IV), l'ancien ami de Floeurdelis, a trahi la Vraie Foi (le Protestantisme) pour lui plaire. Après avoir vaincu Grantorto, Arthegall retourne avec Talos vers Faërie.

Livre VI Calidor ou la Vertu de Courtoisie
Au retour d'Arthegall en Faërie, Sire Calidor, le plus courtois des Chevaliers, part à son tour en quête contre un monstre rencontré par le Chevalier de Justice, la "Bête Braillarde" (Blatant Beast) aux Mille Langues, symbole de la Calomnie. Les allégories sur la rumeur et la renommée tournent autour de la pudeur et de la réputation des femmes par des historiettes pastorales ainsi que cette vertu de "courtoisie". Je ne sais si c'est la lassitude de la fin de l'épopée mais cela me paraît être le Livre le plus ennuyeux de tout le poème.

Le prétendu "livre VII" laissé à l'état d'ébauche incomplète porte sur la Mutabilité, personnification du changement, et on ne voit absolument pas le rapport entre cette allégorie métaphysique ou cosmologique avec les six livres précédents sur les vertus morales. La Mutabilité vient demander aux Dieux (et notamment à Diane Déesse de la Lune) à régner sur la Nature et la Nature (Isis Voilée) donne le verdict que c'est plutôt tout l'univers qui règne sur la Mutabilité puisque tout change mais que le changement a pour fin l'accomplissement vers un état permanent. Cette conclusion aristotélicienne annonçait peut-être un autre développement plus théologique ?

jeudi 15 septembre 2011

Le nom du beau-père



  • L'ancien chef gallois du Parti travailliste Neil Kinnock (actuellement Lord Kinnock) n'a jamais pu gagner le pouvoir au Royaume-Uni de 1983 à 1992 (il devint ensuite un membre de la Commission européenne) mais si la dirigeante du Parti social-démocrate danois Helle Thorning-Schmidt avait le nom de son mari, fils de Neil et député européen, ce serait la victoire de "Helle Kinnock".

    L'Internationale Socialiste (actuellement dirigée par le malchanceux Georgios Papandréou II, fils d'Andréas et petit-fils de Georgios I) sert finalement à quelque chose.

  • Cela n'a rien à voir, mais comme je commence à jouer au jeu de simulation informatique Europa Universalis III (après avoir lu ce récit de partie où l'Irlande conquiert l'Angleterre), mais je n'avais pas admiré à quel point les juristes de Louis XIV avaient pu être hypocrites en se servant du droit belge de Dévolution pour prétendre aux Pays-Bas espagnols, alors que toute la monarchie française était fondée depuis 300 ans sur la Loi salique (en tout cas depuis sa réinvention par Philippe VI de Valois [Edit. Non, Philippe V]).

    Mais j'imagine que la conception pré-moderne était justement de tenir compte de la mosaïque bariolée de tous les système de droit régionaux sans aucune cohérence. C'est sans doute de "bonne guerre" pour une multinationale de jouer aujourd'hui aussi sur les contradictions des différents codes.

  • A cause de la série HBO Game of Thrones, j'ai relu Song of Fire and Ice de GRR Martin cet été. Si je suis un peu déçu par l'évolution des derniers romans, j'admire beaucoup la quantité de détails sur les siècles passés comme une reprise de la guerre sur la Loi salique (peut-être inspiré par le fait réel de la Guerre civile anglaise de 1135–1154 quand Etienne de Blois contesta l'héritage de sa cousine Mathilde).

    Plus de 170 ans avant le roman, la dynastie des Targaryens avait déjà été déchirée par une guerre civile entre frère et soeur, dite "Danse des Dragons". Le prince Aegon II, né d'un second lit, avait défié l'héritage de sa demi-soeur aînée Rhaenyra, unique survivante du premier mariage et héritière présomptive. Comme Rhaenyra fut dévorée par le dragon d'Aegon, le fils de Rhaenyra, Aegon III exécuta la dernière dragonne quand il devint roi en l'An 130 de la dynastie.

  • lundi 25 juillet 2011

    Vi Veri Vniversum Vivus Vici



    Zut, à chaque fois que je voyais des masques de V pour Vendetta sur des anarchistes ou des Anonymous, je pensais qu'Alan Moore jugerait assez ridicule la commercialisation de masse de sa parabole si curieuse idéologiquement (sans même parler de l'ironie originelle d'un Guy Fawkes absolutiste ultra-catholique des Guerres de Religions comme symbole de l'anarchisme parce qu'il fut "Le Dernier Homme à entrer dans le Parlement avec des intentions honnêtes").

    Mais, pour une fois, ce misanthrope d'Alan Moore dit qu'il est très fier de ce symbole utilisé par les manifestations contre les baisses de dépenses par le gouvernement Cameron.

    I think I understand what has been happening economically, pretty much since the collapse of the Berlin Wall. It's the bankers and financial institutions who have knowingly got us into this mess. Either they did knowingly or they were unbelievably stupid and incompetent. This is not even capitalism any more. Capitalism employs a rough and ready Darwinian survival of the fittest. The banks have become like monarchies. They are too big to fail, too big to punish. They are above parliament. Banks are treating themselves as if they were a new class of fiscal royalty. The kind of royalty they most resemble is Charles I. He was above parliament and not accountable for his lavishness. He put the pinch upon the country to the point where the poor people simply starved.

    No, this cannot be tolerated. You cannot have libraries, schools and things that people need for a basic standard of living taken away while George Osborne is making deals with companies to allow them to make better use of tax havens because they are threatening to take their business elsewhere. There are alternatives. We are not all in this together.

    I'm all in favour of anti-cuts demonstrations. And it's always very pleasing to see so many V for Vendetta masks in the crowd. I'm very proud of those boys and girls.

    lundi 18 juillet 2011

    Duel de Michael Caines

    samedi 29 août 2009

    [Vie brève] John Bellingham



    John Bellingham naquit près de Cambridge sans doute vers 1769, la même année que Napoléon Bonaparte.

    Après divers travaux comme artisan ou comptable, il devint aspirant à bord d'un navire commercial britannique parti vers la Chine, qui suite à une mutinerie, sombra en mer en 1787. De 1800 à 1804, il travailla comme agent pour des commerçants britanniques dans l'Empire russe, à Arkhanguel'sk au bord de la Mer Blanche.

    En 1803, le Soleure, un autre navire assuré auprès d'un des membres de la "Lloyd's" (qui regroupait toute une Bourse d'assureurs) coula dans la Mer Blanche. Les propriétaires furent accusés du Crime de Baraterie et se retournèrent contre John Bellingham. Bellingham fut arrêté à Arkhanguel'sk pour fraude et dettes mais, une fois libéré, se rendit à Saint Petersbourg pour porter plainte contre le Gouverneur-Général d'Arkhanguelsk auprès du Tsar Alexandre et demander sa destitution. Cela lui valut d'être emprisonné à nouveau pendant 5 ans en Russie.

    Quand John Bellingham obtint enfin l'autorisation de rentrer au Royaume-Uni à l'hiver 1809, il vint à nouveau porter plainte auprès du gouvernement du nouveau Premier Ministre tory Spencer Perceval et demanda un dédommagement de l'Empire russe pour ces années d'emprisonnement. Cela lui fut refusé et il commença une longue procédure par correspondance et en demandant vainement audience auprès du Chancelier de l'Echiquier.

    Le 11 mai 1812, excédé, il entra dans le Parlement britannique, où on avait l'habitude de le voir errer dans les couloirs. Il portait deux pistolets cachés dans une poche dans son vêtement et assassina le Premier Ministre Spenser Perceval (cela reste le seul cas d'un assassinat réussi contre un Premier ministre britannique). Il se rendit aussitôt. On crut d'abord à une révolte politique (il y avait des émeutes d'ouvriers des manufactures contre les décrets commerciaux du Gouvernement). Bellingham fut vite jugé et exécuté par la corde une semaine après, le 18 mai 1812, bien que certains témoins aient tenté de dire qu'il avait perdu la raison dans sa longue démarche pour un dédommagement.

    (Pour être franc, j'avais seulement envie d'utiliser une fois ce mot de "baraterie").