jeudi 23 avril 2026

Les débuts du Tristan en Prose

Les éditions Anacharsis de Toulouse publient une traduction par Isabelle Degage d'une version de l'énorme Tristan en Prose. Elle reprend le Manuscrit 2537 de Vienne et doit faire environ 2500 pages modernes, comme si le cycle voulait rivaliser avec celui du Lancelot. Il existerait 90 manuscrits différents du Tristan et l'édition scientifique par Philippe Ménard chez Droz en suit un autre, le Manuscrit Vienne Cod. 2542

Les 120 premières pages racontent la vie des ancêtres maternels de Tristan (la Maison de Cornouaille) et ont tissé une nouvelle variante du mythe d'Oedipe sur un prince nommé "Apollon" (ici orthographié "Appolo"). Le narrateur prétend être un ancien chevalier d'Iseult, Luce, Chevalier de Grand (ou de "Gat"), près de la Salebière (Salisbury). Curieusement, il y a aussi un autre Luce parmi les personnages secondaires qui est celui qui va confier le trône à Appolo. 

Mais ce cycle d'Apollon (qui est censé se passer aux débuts du christianisme, entre Joseph d'Arimathie et l'évangélisation des îles bretonnes) a ensuite une ellipse entre son fils et ses descendants à l'époque arthurienne, Marc ou Tristan. 

Les Anglais considèrent que Tristan vient du "Lyonesse" au sud-ouest, dans la Cornouailles britannique mais les versions françaises, comme celle de ce Tristan en prose, l'ont déplacé en Petite-Bretagne, faisant de la Lyonesse le "Léonois" avec la Cornouaille armoricaine. Voici deux cartes de Lyonesse, la première dans une vulgarisation "historique" (qui affirme que tout le cycle arthurien serait entièrement en Cornouaille) et la seconde dans la version de Pendragon par Greg Stafford. 



 

 La naissance d'Appolo

Joseph d'Arimathie a apporté le Graal en Grande-Bretagne et son frère Bron vient avec lui (la famille de Tristan va donc être cousine de celle des Roi-Pêcheurs du Graal). Le dernier des douze fils de Bron, Sador, tomba amoureux d'une Princesse venue de Babylone, Chelinde (ou dans d'autres versions, Célinde). Mais quand le frère de Sador viola Chelinde, Sador tua son frère. Le couple décida donc de s'enfuir par bateau après ce crime. Leur navire fut frappé par une tempête et un des marins, qui était sorcier, détermina que cet ouragan était envoyé contre Sador pour son crime contre son frère. Sador fut donc jeté à la mer mais survécut. 

Chelinde arriva en Cornouaille et le roi païen Canor (parfois Thanor dans d'autres versions) l'épousa de force. Elle accoucha d'un enfant mais Canor fit un songe sur un lion et un léopard et un descendant de Virgile interpréta son rêve : cet enfant le tuerait [par ailleurs, il tuera aussi son père et épousera sa mère]. Il le fit abandonner dans la forêt mais l'enfant fut adopté sous le nom d'Appolo l'Aventureux. Mais la pauvre Chelinde engendra ensuite un autre enfant, fils du Roi Canor nommé Cicorade (ou "Cicorades"). [Contrairement à ce que j'ai pensé, Appolo est vraiment le fils de Sador, pas de son frère Nabuzadan qui avait violé Chelinde.]

Les trois maris de Chelinde : Sador, Canor et Pelias 

Le Roi Pelias de Loenois vint séjourner au Château de Canor et malgré toutes les lois de l'hospitalité, il tomba amoureux de Chelinde lui aussi. Il voulut assassiner son hôte Canor mais celui-ci, effrayé par l'épée de Pelias, tomba de la Tour dans les eaux où il fut à moitié noyé. Pelias, croyant Canor mort, se fit passer pour lui dans la couche de Chelinde et lui prit la bague de Sador qu'elle avait gardée (il contemple la bague par la suite mais elle ne cause aucune scène de reconnaissance, l'auteur a dû l'oublier). 


Le Roi Pelias

 

Puis des pêcheurs de Loenois retrouvèrent Canor à demi-noyé. Le Roi Pelias le captura mais il le fit soigner et ne voulut pas le tuer. Pelias avait en effet décidé de déclarer la guerre à la Cornouaille pour enlever Chelinde. Pelade, le frère de Canor, devint le régent de Cornouaille car Cicorade était trop jeune, et un sage lui dit qu'il ne pourrait vaincre Pelias qu'avec l'aide d'un chevalier naufragé qui avait survécu sur une île déserte. Il s'agissait bien sûr de Sador, qui fut ramené de son île rocailleuse et devint le champion de la Cornouaille. 

Le Roi Marovex de Gaule organisa alors un tournoi entre le Roi Pelias et Sador pour éviter la guerre entre Loenois et Cornouaille. Après un long combat, les deux chevaliers ennemis blessés s'épuisaient et commencèrent à s'estimer. A la demande de Marovex, Pelias accepta de renoncer à sa guerre et de délivrer Canor. Mais quand Canor revint chez lui, il comprit qui était son sauveur Sador et le fit bannir de son royaume pour qu'il ne puisse pas voir Chelinde. 

Pelias chercha à prendre Sador à sa cour mais celui-ci se cacha en Leonois et fut arrêté pour un meurtre qu'il n'avait pas commis : Sador ne se défendit pas, en croyant que ses juges parlaient de ses coups contre le Roi Pelias pendant le duel des champions. Sador allait être condamné à mort et Pelias pleurait de ne pouvoir convaincre le Juge de le délivrer. Le fils de Pelias, Luce, vint alors tuer le Juge et il fut arrêté à son tour. Quand Pelias vint demander grâce, on lui dit qu'il ne pourrait sauver la vie que d'un seul des deux, soit le chevalier Sador, soit son propre fils le Prince Luce et il choisit le chevalier étranger qu'il admirait tant. 

Le Géant et les compétitions d'énigmes 

Le prince Luce devait être exécuté en étant jeté d'une hauteur mais il fut alors libéré mais par l'intervention d'un monstre, un Géant. Le Géant cannibale força Luce à épouser sa fille, qui était très belle (et était en même temps sa fille et sa petite-fille car le Géant avait aussi violé et dévoré sa fille). 


Le Géant délivre Luce


Pour remercier le Roi Pelias de l'avoir sauvé, Sador lui dit qu'il accomplira son voeu le plus cher. Pelias (qui ignore que Sador était le premier mari de Chelinde) lui demanda d'enlever la Reine de Cornouaille. Sador accepta, blessa au passage Canor et ramena Chelinde sans la reconnaître. 

Pelias épousa enfin Chelinde mais Sador et Chelinde finirent par se reconnaître mutuellement après les noces. Quand Pelias jura à Sador qu'il accepterait de lui donner n'importe quelle demande en son pouvoir, Sador exigea qu'il lui rende Chelinde et s'enfuit avec elle. 

Sador et Chelinde arrivèrent alors dans la Forêt du Géant et ils sont faits prisonniers à leur tour, comme l'était déjà Luce, le fils de Pelias. Le Roi Pelias vient alors dans la Forêt et fait une compétition d'énigmes avec le Géant en échange de sa vie (ces énigmes versifiées sont sans doute un des meilleurs passages de tout ce prologue). Pelias déchiffre les énigmes du Géant (qui concernent ses crimes de cannibales et d'inceste) mais le Géant n'arrive pas à trouver le sens de l'énigme de Pelias. Sador lui donne la solution (qui concerne le triangle entre Pelias, Chelinde et Sador) en échange de sa libération. Le Géant laisse partir Sador et son épouse mais décide de garder Pelias avec lui. 

Sador alla jusqu'au château bâti par l'Enchanteur Teriadan et le seigneur du lieu, qui avait vu son grand duel contre Pelias, fut si impressionné par sa valeur qu'il lui donna ses terres à sa mort. Sador avait donc désormais le titre de seigneur du Chastel Teriadan mais était toujours vassal du Loenois. 

Pendant ce temps en Cornouaille, le Roi Canor apprit qu'Appolo avait été sauvé et il se vengea en faisant tuer ses parents adoptifs, mais pas avant qu'ils eussent prévenu Appolo. 

Celui-ci décida de partir à la recherche de son vrai père et arrive lui aussi dans la Forêt du Géant. Appolo trouva le sens de la devinette du Géant mais le Géant fut perplexe devant la sienne. Le Géant demanda l'aide de Pelias mais celui-ci préféra feindre de ne pas comprendre pour que le Géant se fasse tuer par Appolo. Le Géant respecta les règles du défi des devinettes et Appolo le décapita. 

La réalisation des prophéties 

Pelias, son fils Luce (avec son épouse, la fille du Géant) et Appolo furent donc tous délivrés. Pelias déclara à nouveau la guerre à la Cornouaille mais le Roi Canor de Cornouaille fit alors alliance avec le Roi Gonossor d'Irlande et ce fut l'origine du tribut que la Cornouaille commença à verser à l'Irlande jusqu'au Roi Marc. 

Pelias mourut dans cette guerre et son fils Luce lui succéda. 

Après la guerre, Appolo rencontra son père Sador sans le reconnaître et le tua. 

Puis Canor occit Luce et celui-ci demanda à Appolo de le venger. Appolo tua donc Canor (p. 91), comme l'avait prophétisé le songe (p. 23) et Luce, avant de périr, confia son trône à Appolo. 

Les deux enfants de Chelinde arrivèrent donc en même temps sur les deux trônes : Appolo roi de Loenois et Cicorade roi de Cornouaille. Appolo épousa alors Chelinde, veuve de Sador et dame du Château Teriadan, sans savoir qu'elle était sa mère. 

Saint Augustin arriva alors en Loenois et révéla à Appolo qu'il avait tué son père et épousé sa mère. Chelinde, furieuse, refusa de le croire et exigea qu'il soit exécuté. Dieu foudroya alors Chelinde et Appolo se repentit en se convertissant à la Foi chrétienne. Cicorade déclara la guerre au Loenois parce qu'ils avaient abandonné leurs anciens dieux et il fit mourir en martyr Angux de Norholt avant de demander expiation à Saint Augustin et de devenir chrétien à son tour. Appolo et son jeune demi-frère Cicorade, à qui Saint Augustin avait aussi révélé son identité, se réconcilièrent. 

Les deux frères et les deux épouses 

Le Roi Gonossor d'Irlande était déjà chrétien et fit donc alliance avec les Royaumes de Cornouaille et Loenois. Il donna ses deux filles, Gloriande et Goïne (ou "Gémie") aux deux rois Appolo et Cicorade. Gloriande eut un fils, nommé Candace

Goïne était plus belle mais aussi plus malveillante et sorcière que Gloriande. Quand Cicorade commença à soupçonner la perfidie de son épouse adultère Goïne, il l'enferma dans une haute Tour mais celle-ci descendait de sa Tour par une corde pour aller voir un chevalier qui était un amant [influence de la légende de la Tour de Nesles ?]. Quand Cicorade les surprit, il jeta les servantes complices par la fenêtre et tenta de prendre la même corde. 

Goïne la coupa et tua ainsi son mari le Roi de Cornouaille. Elle s'enfuit ensuite avec son amant dans le château de Norgale (mais je ne pense pas qu'elle réapparaisse par la suite alors qu'elle semblait promise à un destin d'antagoniste). 

 


La Tour de la reine adultère

Le Roi Appolo du Loenois devint maladivement jaloux contre sa femme Gloriande quand il apprit ce qui était arrivé à son frère. 

Gloriande était aussi innocente que sa soeur était criminelle mais elle déclara qu'il était juste qu'une dame adultère mérite la mort au bucher et ce fut l'origine d'une coutume qui devait viser plus tard Guenièvre ou Iseult. Une dame de sa cour, indignée de cette nouvelle Loi, fabriqua alors de fausses lettres pour faire accuser Gloriande d'adultère. Des chevaliers tentèrent de persuader Appolo de l'innocence de Gloriande mais il ne les crut pas. 

Quand le fils du Roi Clodovex de Gaule tomba amoureux de Gloriande, il fit tuer Appolo et Gloriande se suicida en se jetant par la fenêtre plutôt que de céder au fils de Clodovex. Le lévrier d'Appolo lui resta si fidèle qu'il gardait son corps et c'est par le chien que Clodovex découvrit ce qui était arrivé au Roi de Cornouaille et à son infortunée épouse. Le Roi de Gaule fit tuer son fils et donna sa fille Crosille au jeune nouveau Roi Candace, qui réunissait à la fois la Cornouaille et le Loenois. 

Passage de l'époque d'Appolo à l'époque du Roi Marc

C'est de cette lignée de Cuside, fils de Candace, fils d'Appolo, fils de Sador, fils de Bron que bien plus tard naquit le Roi Felix de Cornouaille. Felix eut deux fils, Marc et Perruchan, et deux filles dont une nommée Elisabeth. Le Roi Marc occit par traîtrise son jeune et populaire frère Perruchan quand celui-ci lui reprocha de continuer à verser le tribut au Royaume d'Irlande. 

Elisabeth épousa Meliadus de Loenois et tomba enceinte, mais Meliadus rencontra pendant une chasse une dame dont il devint épris et qui l'enferma dans un château enchanté où il oublia son épouse. Elisabeth partit à sa recherche et Merlin lui apparut sous une forme de forestier et lui dit que ce qui était perdu serait retrouvé. 

Elisabeth, épuisée par sa recherche, accoucha dans la forêt et mourut en nommant l'enfant Tristan (p. 130). Des chevaliers trouvent l'enfant et veulent l'abandonner dans la forêt pour pouvoir prendre le contrôle du domaine de Loenois. 

Merlin vint les confondre et dit aux Barons de Loenois d'aller délivrer Meliadus et de tuer la dame de la Tour car elle serait trop dangereuse si elle restait en vie. [Dans mon head canon, il est clair que cette maléfique et anonyme dame de la Tour, qui annonce la mauvaise version de Viviane-Nimue, ne peut que descendre de la vile Goïne même si plusieurs siècles se sont écoulés !]

Merlin confia Tristan à la tutelle d'un chevalier nommé Gouvernal de Gaule. Merlin fit la prophétie que bien plus tard, les trois meilleurs chevaliers, Tristan, Lancelot et Galahad viendraient ici sur cette même Fontaine, la source dont l'eau rend les femmes stériles, et il écrivit leurs noms qu'ils devraient lire bien plus tard, pendant la Quête du Graal.

mercredi 22 avril 2026

Les 24 îles des voyages de Pantagruel

Dans le Gargantua, son royaume est voisin de celui de Picrochole, roi de Lerné, près de Chinon, comme la région d'origine de Rabelais. Tout l'espace imaginaire des Géants est censé être en Touraine. 

Pantagruel, le fils de Gargantua, est censé être fils d'une princesse du peuple des Amaurotes d'Utopie (dans le livre de Thomas More sorti 15 ans avant, Amaurote était la capitale d'Utopie, pas le nom du peuple). Quand Pantagruel bat les Dipsodes du Roi Anarche, il fait coloniser leur pays par les Amaurotes mais les premiers livres ne jouent pas du tout sur l'idée utopienne d'insularité. 

Ce sont les suites, le Quart-Livre et Cinquième livre, qui vont s'éloigner de la Touraine dans des mers imaginaires qui semblent parfois aller à la fois vers les pôles ou les Indes orientales ou occidentales. 


 

A partir du Quart Livre (1552) et du Cinquième (1564), Pantagruel part en odyssée sur son navire géant la Thalamège (du nom du Palais flottant de Ptolémée IV). Le but de la quête est de trouver l'Oracle de la Dive Bouteille, la prophétesse Bacbuc, mais aussi d'atteindre l'aboutissement dans le mariage, puisque Gargantua demande à son fils de se marier enfin (la querelle sur le mariage de Panurge avait occupé le Tiers Livre). 

La succession des aventures a l'air arbitraire avec en gros deux sortes de blagues : celles contre l'hypocrisie des moines (l'Ascétisme, le Carême, la persécution des "évangéliques") et celles sur la gloutonnerie (le Carnaval du Mardi Gras, la Charcuterie, le Vin, le Pays de Cocagne), voire les deux liées (les plus ascètes sont les plus gloutons). Le voyage de la Nef des Fous fait souvent penser plus à une descente aux Enfers, en retraçant les Péchés et la Roue de la Fortune. 

Il y a 14 îles dans le Quart Livre et 10 autres dans le Cinquième

Certaines de ces îles (comme l'île des Farouches, des Lanternois, des Ferrements) semblent venir d'une autre odyssée fantastique, le roman anonyme Le disciple de Pantagruel (1538) sur le géant Bringuenarille qu'on estime ne pas être de Rabelais même si Rabelais a l'air de trouver drôle d'y faire plusieurs allusions (ce qui fait donc de son Quart-Livre une suite en intertextualité avec une fan fiction non-canonique de son propre Pantagruel, qui était lui-même une continuation d'un Gargantua anonyme).  

Deux îles sembleraient pouvoir être des culminants de quête avant la 24e : la douzième, Arétè ("Vertu", mais c'est un leurre) et la vingtième, Entéléchie ("Réalisation Accomplie", mais le navire des Pantagruéliens doit continuer).  

Quart Livre 

1) Medamothi ("Nullepart", au nom qui imite Utopie) : au marché, on peut acheter des objets impossibles comme des images des idées platoniciennes. Pantagruel s'achète des licornes et un tarande

2) Allianciers : les habitants au nez en trèfle forment des alliances spirituelles qui remplacent le mariage. 

3) Cheli (Casserole) : le moine y aime les cuisines. 

4) Procuration : les Chicanous aiment se faire rosser. 

5) Tohu et Bohu : pas d'informations si ce n'est que le géant Bringuenarille y est mort en mangeant toutes les casseroles à la place de son régime habituel de moulins à vent (Cervantès a-t-il lu cela ?). 

6) Macréons : île de vieillards. 

7) Tapinois : île dirigée par le monstrueux Carême (Quaresmeprenant), seigneur des Moutardois et des Ichtyophages. En guerre contre l'île des Farouches. 

8) Farouches : île des Andouilles, saucisses, cervelas et charcuteries en guerre contre Carême depuis le Concile de Chesil (des Fous). Le dieu des Andouilles est Mardi-Gras le Cochon Volant qui crache de la moutarde. 

9) Ruach : les habitants se nourrissent de Vents, de souffles spirituels. 

10) Papefigues : persécutés par les Papimanes. 

11) Papimanes : adorateurs du Pape. 

12) Arété : le Château de Vertu, où la vertu reste en fait inaccessible car entourée des Gastrolâtres qui nourrissent leur dieu ventripotent. 

13) Chaneph : Moines hypocrites

14) Ganabin : Voleurs. 

Cinquième livre

15) Sonnante : les oiseaux enfermés y représentent les défauts des ecclésiastiques.  

16) Ferrements : les arbres y donnent des outils et armes en fer. 

17) Cassade : menteurs et démons. 

18) Condamnation : juges malhonnêtes

19) Outre : les habitants s'y goinfrent jusqu'à se faire éclater. 

20) Entéléchie : la Reine Quinte-essence est une enchanteresse qui soigne par ses chansons. 

21) Odes : les chemins y sont des animaux vivants qui cheminent par eux-mêmes. 

22) Eclots (Sabots) : On n'y mange que soupe de merlus. Rabelais a quelque chose contre le poisson. 

23) Satin : où faune et flore y sont en textile. 

24) Lanternois : les habitants sont des Lanternes et c'est là que se trouve la Dive Bouteille, l'oracle dionysiaque et l'extase divine.  

Des serpents et des oiseaux

Les mythes indiens sur les serpents et les oiseaux offrent de très belles symétries. Je voudrais juste reprendre ces relations de symétries et inversions entre les rampants chtoniens et les volants célestes, rapports familiaux qui mettent plusieurs fois en jeu des frères et sœurs et des mouvements d'ascension ou de chute entre le Ciel et la Terre. 

1 Les deux Mères des œufs et le Père Tortue

Dakṣa ("La Compétence"), le dieu à tête de bouc (dont j'ai déjà parlé dans les classifications des dieux, et aussi là sur Manasā, déesse des venins & antidotes), avait eu de nombreuses filles, dont notamment Kadrū (couleur "fauve", entre l'orange et le marron) et sa plus jeune sœur Vinatā ("Humilité", celle qui s'incline). 

Les deux épousèrent le grand sage Kaśyapa ("la Tortue"), aussi appelé du titre du Prajāpati ("Seigneur Créateur"). Celui-ci leur offrit alors de faire un vœu pour leur progéniture et les deux accouchèrent d'œufs alors que la Tortue se retirait pour méditer dans la Forêt. 

Après 500 ans, les œufs de Kadrū éclorent et elle eut 1000 enfants, les Nāga-s. Elle était devenue la Mère des Serpents. 

2 L'Aurige du Soleil et la Première malédiction

Sa jeune sœur Vinatā n'avait eu que 2 œufs et elle fut si jalouse qu'elle voulut ouvrir le premier de manière prématurée. Aruṇa le Rouge (dieu de l'aube et du crépuscule) émergea donc incomplet et sans jambes. Le premier quasi-oiseau était donc cul-de-jatte, incapable de se déplacer par lui-même, le moins mobile de tous les dieux et il fut appelé le Rouge alors que c'était sa tante Kadrū qui était nommée pour sa couleur "fauve". 

Aruṇa maudit donc sa mère Vinatā pour sa précipitation et dit qu'elle serait un jour punie et deviendrait l'Esclave de sa sœur Kadrū tant qu'elle ne trouverait pas quelqu'un pour la libérer. 

500 ans plus tard éclot enfin le second œuf, d'où sortit Garuḍa, le dieu oiseau à tête de milan (Suparṇā), bien plus puissant que son frère aîné (elle eut aussi une fille, Sumati). Le rapace Garuḍa, qui devint plus tard le véhicule du grand dieu Vishnu, ne devait se nourrir que d'humains de caste impure "niṣāda" (métis d'un père Kṣatriya et d'une mère Śūdra) et jamais de brahmane. 

Garuḍa s'envola dans les cieux avec son frère Aruṇa Sans-Pied sur le dos. Ils virent que Sūrya ("le Soleil") ou Vivasvat ("le Brillant") menaçait de brûler toute la Terre à cause de son ennemi le démon Rāhu (l'Eclipse).

Aruṇa fut alors chargé par les dieux (ou par son père Kaśyapa Prajāpati, identifié à Brahmā) de devenir l'Aurige des sept chevaux du soleil. Assis devant le Soleil Sūrya, il le couvre de son corps sans jambes, pour protéger la Terre de son rayonnement. Aruṇa le Rouge devient donc un "doublet" de Sūrya comme lumière du crépuscule. 


 

3 Les Deux Frères Vautours Déchus et les deux Frères Rois-Singes

Aruṇa le Rouge aussi est associé aux Oiseaux mais à chaque fois dans un mouvement de chute, dans un mélange de Phaéthon (l'embrasement de la descente) et Icare (l'embrasement de l'ascension). Il n'a pas de jambes et ses enfants finirent tous les deux avec des ailes arrachées. 

Il épousa Śyenī (la Brillante, déesse-faucon, comme Śyena le faucon qui porte l'ambroisie au ciel). Ils eurent deux fils, deux Vautours, Sampāti et Jaṭāyuḥ

Ce dernier Vautour, qui était le plus jeune et impétueux, voulut trop s'approcher du Soleil mais son frère aîné Sampāti se sacrifia pour le protéger et ce furent ses ailes qui brulèrent. Il tomba donc au sol sans jamais revoir son frère. Sampāti fut sauvé par des sages dans la jungle et devint un méditant. 

Plus tard, le plus jeune Vautour, Jaṭāyuḥ, fut témoin de l'enlèvement de Sītā par le démon Rāvaṇa. Il s'envola pour la délivrer mais il se fit arracher les ailes par Rāvaṇa. Il tomba à terre et mourut, en ayant eu le temps d'avertir Rāma de ce qui s'était passé mais sans pouvoir dire où elle était. 

Des légendes racontent qu'Aruṇa le Rouge changea de sexe et devint Aruṇī la Rouge (mais certaines versions disent que c'était une jument rouge du Soleil et non pas son conducteur). Sous cette forme, Aruṇī s'accoupla à deux dieux, Indra et Sūrya. Elle eut deux enfants, Vali et Sugrīva. Les deux furent ensuite transformés en Singes et se battirent entre eux pour régner sur ce peuple. Le héros Rāma prit partit pour Sugrīva le fils du Soleil, et tua Vali, le fils d'Indra. Si Aruṇī la Rouge est vraiment la même personne qu'Aruna, alors les deux Rois-Singes seraient demi-frères des deux Vautours (en revanche, Hanumān le singe volant est un fils du dieu du vent Vāyu et d'une apsara Añjanā). 

Les Singes avaient été envoyés pour retrouver Sītā et certains furent capturés au sol par le Vautour sans ailes Sampāti, qui allait les manger. 

Quand celui-ci entendit les Singes se raconter entre eux ce qui était arrivé à Jaṭāyuḥ, il reconnut qu'on parlait de son frère et décida de les aider. Quand il révéla aux alliés de Rāma où le démon Rāvaṇa avait emporté Sītā, les  ailes de Sampāti repoussèrent. Par la suite, Sampāti accomplit les rites funéraires de son frère Jaṭāyuḥ qui s'était fait arracher les ailes par le Roi-Démon. 


 

4 Le Pari de Kadrū et la Deuxième malédiction

Les deux sœurs Kadrū la Mère des Serpents et Vinatā la Mère des Oiseaux assistèrent au Barattage de la Mer de Lait qui allait créer l'élixir d'immortalité. 

Garuḍa tenta d'attraper le corps du serpent Vāsuki, fils de Kadrū, dans son bec, mais le Serpent était de taille infinie et il aida les dieux à faire le barattage. Le Sage Vāsuki est depuis associé au dieu Shiva, qui le porte autour du cou. 

Mais Garuda aussi devait avoir un lien avec ce cycle de l'immortalité comme il devait porter dans son bec l'Amṛtā

Kadrū fit alors avec Vinatā un pari en disant que la perdante deviendrait l'esclave de l'autre. Kadrū paria que le célèbre Cheval à sept têtes d'Indra, Uccaiḥśravāḥ qui avait été créé au Barattage de la Mer de Lait, avait une queue noire. Vinatā accepta le Pari car le Cheval Uccaiḥśravāḥ était blanc comme le lait. 

Mais la perfide Kadrū contraignit ses enfants nagas à former une queue sombre pour le Cheval blanc (comme les démons peuvent causer les éclipses du soleil). 

Mais certains des serpents comme le sage Vāsuki furent réticents à participer à cette tromperie et Kadrū maudit aussi ses propres enfants. C'est pourquoi le Roi-Serpent Vāsuki et les Nagas qui avaient été de son côté furent condamnés à devoir un jour être sacrifiés par le feu. 

Les deux malédictions sont donc inversées : c'est le premier fils Aruna le Rouge qui avait maudit sa mère pour sa naissance prématurée et c'était la mère de couleur fauve qui maudit ses enfants pour avoir refusé de soutenir son droit d'aînesse sur sa sœur. Le fils rouge devait devenir le protecteur du feu céleste alors que les enfants de la fauve devaient mourir sous le feu terrestre

Vinatā l'Humiliée dut donc se soumettre comme esclave de sa sœur Kadrū. 

Kadrū obligea son neveu, l'Oiseau Garuḍa à transporter ses enfants sur son dos et c'est ainsi qu'il les emporta jusqu'à l'île de Ramaṇīyaka, le Paradis des Nāga-s (aussi appelé Nāgalaya ou Nāgaloka). Mais Garuda s'était trop rapproché du soleil et les Nagas étaient mourants. Garuda dut aller chercher l'eau du Gange pour les faire revivre ou Indra envoya une pluie rafraichissante pour donner à boire aux serpents. 

Kadrū promit à l'Oiseau Garuḍa de délivrer sa mère de sa servitude s'il volait l'ambroisie aux Dieux et le livrait aux Nāgas. L'Oiseau Garuḍa accepta de leur livrer  l'Amṛtā et sauva ainsi sa mère de sa servitude, réalisant ainsi la prophétie de son frère Aruna Sans-Pied, l'Aurige du Soleil. 

 

Et c'est ainsi que les Nagas partagèrent l'immortalité des Dieux. 

5 La 3e malédiction, le Sacrifice des serpents et le sage Āstīka

Le Cycle des Nagas est important comme introduction du Mahābhāratam (Livre I, section 5). C'est la Malédiction de Kadrū qui sert de récit qui enchâsse l'histoire de la bataille. 

La déesse serpent Manasā (fille de Kadrū, soeur de Vāsuki) épousa le sage ascète Jaratkāru et ils eurent pour fils Āstīka, qui devint un grand Sage et étudia avec son oncle Vāsuki. 

Après l'âge épique du Mahābhārata, le Roi Parīkṣit, petit-neveu de Yudhiṣṭhira et Empereur de Hāstināpura, avait porté la Couronne maudite du démon Kali-Puruṣa ("L'Être Obscur", démon de la Cupidité, qui avait été placé dans l'Or). Corrompu, Parīkṣit humilia le Sage ascète silencieux Śamīka qui refusait de lui répondre. Parīkṣit lui accrocha un serpent mort autour du cou pour le faire réagir et il fut donc maudit à son tour par le fils du Sage, le jeune brahmane Śṛṅgī qui fit la prédiction qu'il serait tué par un serpent. 

Averti de cette prophétie, le Roi Parīkṣit s'enferma dans sa forteresse pour échapper à tous les serpents et il envoya un message pour faire venir le sage Kaśyapa, qui pourrait lui préparer un antidote contre tout venin. 

Un des Nāgas, Takṣaka le serpent volant, parvint toutefois à détourner en chemin le sage Kaśyapa en lui révélant les plus grandes richesses sous la terre. Takṣaka se transforma pour entrer dans le palais et réussit à mordre le Roi au cou et le tua. 

Janameya, le fils du Roi Parīkṣit, décida alors de massacrer tous les serpents de son empire et de faire un grand sacrifice des serpents. La malédiction de leur mère Kadrū se réalisait : les descendants de ceux qui avaient refusé de lui obéir n'arrivaient pas à résister à l'appel de ce feu et venaient se jeter eux-mêmes dans le brasier. La flamme du sacrifice attirait tous les serpents qui mourraient en masses. 

Le sage Āstīka voulut alors sauver ses cousins les Nāga-s. Il vint à la capitale Hāstināpura et il parvint à persuader le Roi Janameya d'arrêter son holocauste. D'après le récit enchassé, c'est à ce moment qu'on récita pour la première fois l'épopée du Mahābhārata