mardi 26 avril 2022

Слуга народу

Serviteur du Peuple, la série de Zelensky, a été diffusée en 2015 (pour la saison 1, la seule mise gratuitement en ligne sur le site d'ARTE), après la révolution de Maïdan de 2014 et les deux autres saisons avant son élection réelle comme Président en avril 2019. 

C'est une farce qui peut être parfois lourde mais je la trouve globalement très drôle, avec des gags de slapstick à la Pierre Richard (en moins libertaire et plus moralisant). 

Il y a des allusions qui pouvaient sembler inquiétantes : si Zelensky, Rodnyansky, son producteur, ou le banquier Ihor Kolomoyskyi qui possédait sa chaîne et finança ensuite sa campagne, n'était pas eux-mêmes d'origine juive, les insistances sur la double nationalité israélienne d'un des méchants Oligarques enverraient un message assez antisémite. D'ailleurs, par la suite dans une mise en abyme tout à la fin de la première saison, Goloborodko est un invité vedette sur une chaîne contrôlé par un des Méchants Oligarques. 

La vision de la politique y est aussi simpliste et même démagogique qu'on pourrait le craindre : tout le Parlement est corrompu et vote comme un seul homme, tous les Partis ne sont que des associations de pillage, tout le salut repose sur la probité individuelle d'un tout petit groupe prêt à faire les sacrifices nécessaires : le seul Juge honnête est un moine orthodoxe et Goloborodko tient parfois trop d'un Saint inhumain (en dehors de quelques mésaventures avec les femmes). Mais il y a aussi quelques éléments plus ironiques où la corruption est plus présentée comme un tentation interne dans tous les personnages (sauf le héros) mais aussi comme un système inscrit par l'histoire. Les allusions à l'animosité contre les Russes sont fréquentes mais sans appel à la revanche (en dehors d'un gag récurrent sur l'espoir d'une chute finale de Poutine). 

Je doute de la théorie selon laquelle la série était prévue depuis le début pour lancer la campagne politique. Zelensky se serait-il autant moqué de son personnage de Goloborodko et de son échec face aux réformes imposées par le FMI s'il avait voulu en faire un clip de campagne ? Goloborodko commence seulement par du populisme anti-parlementaire (avec des excès grotesques comme la décision que le Président n'aurait ni voiture de fonction ni garde du corps) mais ensuite il va plus à droite (report immédiat de la date de retraite pour plaire au FMI). La série choque par sa naïveté dans l'idée que s'entourer uniquement d'amis proches pourrait éviter la corruption. Son populisme - assez hypocrite - fait penser à celui du Mouvement 5 étoiles en Italie mais avec moins de dérives xénophobes. Zelensky a tout fait pour maintenir le vague sur son programme pendant la campagne en se contentant rétroactivement d'instrumentaliser le succès de sa série. 

Zelensky semble avoir caché de l'argent à l'étranger (cela a été confirmé et ne serait pas de la manipulation poutinienne), ce qui détruit complètement la confusion qu'il avait voulu créer entre son identité d'acteur candide et le personnage si naïf et intègre de Goloborodko. 

Mais depuis que Poutine a décidé de détruire l'Ukraine et que Zelensky a impressionné tout le monde par son talent et son courage, il est devenu plus décalé et anachronique d'évoquer ces hypocrisies. Comme dit la blague britannique, Boris Johnson est un politicien des élites britanniques qui n'est qu'un clown alors que Zelensky est un Charlot qui a pu devenu un Churchill. 

lundi 25 avril 2022

Le d12 oraculaire

 Via Feldo, Le Plaisant Jeu de Dodechehedron de Fortune, non moins récréatif que subtil & ingénieux (1577, le texte est prétendument attribué à "Jean de Meun", mais la préface dit que ce fut sous le règne de Charles V au milieu du XIVe alors que le continuateur du Roman de la Rose vécut plutôt sous Philippe le Bel). 

C'est lié à l'astrologie "judiciaire" et donc aux 12 signes mais les XII Maisons n'ont pas les noms habituels et font plus penser à ce qui deviendra ensuite les XXII Arcanes Majeures. 

1 L'Angle d'Orient (commencement originel)

2 Maison succédante (richesse)

3 La Déesse (lien familial et social)

4 L'Angle de la Terre (fécondité, secrets)

5 Bonne Fortune (échanges, mariages)

6 Mauvaise Fortune (exil, malheurs)

7 L'Angle d'Occident (mariages, guerres)

8 La Maison de la Mort (les absents)

9 La Maison de Dieu (foi et mauvaise foi)

10 Le Coeur du Ciel (honneurs, souveraineté)

11 Le Bon Ange (l'amour et l'amitié)

12 Le Malin Esprit (ennemis et péchés)

A long terme... on trouvera des titres drôles avec un jeu de mots

Des millions de personnes sont massacrées, torturées ou déplacées en Ukraine, la Russie s'enfonce dans une dictature fascisante, la xénophobie autoritaire va continuer de prospérer dans la démocratie européenne, l'idée de droits humains va continuée à être plus franchement remplacée dans le monde entier par un calcul d'accroissement de prospérité à court terme par divers oligarques ou "technocrates", la Pestilence n'en finit pas de muter alors que nous nous y habituons en nous lassant de faire des efforts pour les plus fragiles, la destruction de la planète devient irréversible et la position minoritaire de la gauche rend l'alternance impossible pour le moment dans ce pays (même si la gauche avait été au second tour, d'ailleurs). 

Mais ce blog de jeu de rôle a passé les derniers mois uniquement à gémir sur *un* auteur inconnu du public qui était en fait un facho, comme si c'était une blessure narcissique et une déception amoureuse. 

Ce blog de rôludiste a un certain sens des priorités mondiales. 

Je suis tellement Castor que j'ai voté pour Mélenchon au premier tour pour faire barrage à Le Pen alors que ce type a dit que le scandale réel du chlordécone aux Antilles prouvait qu'il fallait se méfier des vaccins et qu'"ILS" (QUI ?) avaient organisé des attentats antisémites pour conforter LE SYSTEME. Oui, il y a de quoi avoir honte de voter pour un tel candidat, quelles que soient ses envolées réussies sur la science-fiction. C'est dommage, d'ailleurs, il peut arriver de voir dans quelques fulgurances qu'il pourrait être une incarnation moins auto-destructrice. 

Mais je suis un électeur assez mono-critère : je vote pour le candidat qui a le moins de chance de détruire l'Hôpital public ou le moins de chance d'aggraver la situation (l'école publique, c'est déjà trop tard, la gauche ne fait pas nettement mieux). Je n'avais donc pas tellement le choix. J'avoue que les prises de position de politique étrangère étaient donc mises entre parenthèses et je ne prétends pas à l'intégrité ou la pureté. Evaluer du moindre mal, c'est choisir ses ordres de grandeur dans l'évaluation des divers maux évitables. [EDIT : J'ai retiré un commentaire erroné. ]

Si vous voulez le détail de mes votes depuis une douzaine d'années aux Primaires et Présidentielles, je crois me souvenir que j'ai dû voter 8 fois à gauche, 5 fois à droite : 2 fois Aubry, 2 fois Hollande, 2 fois Hamon, 2 fois Mélenchon et (comme j'avais des procurations pour quelqu'un d'autre aux deux élections) 5 fois Macron... La gauche a été au pouvoir au XXIe siècle grâce aux législatives de 1997-2002 en partie grâce aux triangulaires de l'extrême droite mais elle a été un peu au pouvoir dans les premiers mois de Hollande en 2012 sous Ayrault avant que le Bloc Bourgeois ou l'Eternel Marais ne finisse son réalignement néo-sarkozyste avec la fin du centre-gauche de gouvernement. 

J'ai voté Mélenchon alors que je crains qu'il soit toxique dans son indulgence envers les dictateurs chinois, russes ou vénézueliens, son autoritarisme et sa manière de flatter les conspirationnistes. Mais je rêvais d'un second tour sans Le Pen où les débats auraient été très différents, sur les droits sociaux et non pas sur la quantité ou la qualité des expulsés. 

Et on n'a pas le choix dans le contexte actuel : plus personne ne fait confiance au PS pour se distinguer de ce Bloc macronien. Le problème du PS est que même avant Terra Nova, même du temps de Mitterrand, ils pensent que le pays est trop structurellement de droite pour qu'une gauche puisse arriver au pouvoir sans un malentendu. Hidalgo d'il y a 25 ans quand elle était encore une Inspectrice du Travail devait être de gauche, je crois, mais je n'en étais pas certain aujourd'hui. Jadot était si proche de ce Bloc macronien par sa base électorale et par ses prises de position économiques que la trahison était déjà hautement probable. Roussel ne se distinguait guère de Mélenchon que par des détails de politique énergétique et une rhétorique plus universaliste contre certains messages différentialistes mais il était tout aussi prêt à se compromettre avec la dictature chinoise. Et je ne veux plus évoquer la candidate nihiliste sélectionnée par une primaire bizarre, qui aurait probablement été encore plus vide que Hildalgo et plus à droite que Jadot. 

Quant à l'extrême gauche trotskyste, je n'arrive pas à les voir autrement que comme "para-politiques" ou "anti-politiques", comme des moines ou ascètes gnostiques qui veulent fonder une contre-communauté d'âmes non-compromises sans avoir ni l'espoir ni l'envie de gouverner. C'est une avant-garde millénariste dont l'action réelle doit plutôt se trouver dans l'action syndicale dans certains lieux de travail (ce qui est certes déjà quelque chose) mais pas dans la législation. Cela peut se défendre (je respecte certains syndicalistes qui ont renoncé à la politique nationale pour viser des améliorations par branche ou éventuellement par des biais indirects de droit européen). Je ne sais pas si ce léger bruit de fond anti-capitaliste et l'entrisme syndical peut avoir un effet gramscien quelconque pour une éventuelle gauche de gouvernement. La prétendue hégémonie culturelle peut relever d'un fantasme idéologique. Cela ne dérangerait pas Macron de parler en dialecte de gauche sur les discriminations structurelles tant que cela ne remet pas en cause sa justification des inégalités sociales. 

(Et de même le gramscisme d'extrême droite qui doit être surévalué par les intellectuels n'explique pas son succès, cela doit plutôt être l'inverse, ils sont plus réapparus comme un symptôme ou un effet des succès électoraux ou de la propagande médiatique). 


Tout cela pour dire... que vous comprenez pourquoi je ne blogue plus tellement. 

jeudi 24 mars 2022

"Occupy Tékumel"

Face aux révélations si décevantes sur l'antisémitisme du Professeur Barker, la réaction principale est une forme de sidération (voir Shannon Appelcline ou comme dit Grognardia, "choc et sentiment de trahison") et parfois de déni

Certains, comme Jeff Berry ou Dave Morris, un des principaux gardiens de la flamme de Tékumel (et dont j'aime beaucoup le jeu Tirikelu, continuent à s'accrocher à l'idée que Barker avait pratiqué une performance aberrante, dissociée et inquiétante digne du comédien Andy Kaufman en jouant avec une personnalité hétéronyme (un peu comme prétendaient le croire les défenseurs d'antisémites comme Dieudonné ou de Mehdi Meklat, comme dans le récent film de Laurent Cantet, Arthur Rambo). 

Et même Morris qui défend cette hypothèse ultra-charitable admet que ce n'est quand même pas à l'honneur du Professeur qui aurait été au mieux pervers et aurait ainsi joué avec les idées les plus ignobles dans la littérature spéculative. La seule hypothèse qui pourrait sauver Barker serait une démence depuis au moins 1989 (quand il rejoint la revue négationniste) mais je ne suis pas sûr que cela nous préserverait. 

L'expression "OCCUPY TEKUMEL" vient d'un post sur Facebook de Jeff Dee selon ce joli article de Jeff Grubb

Voir aussi cette vidéo de Paco "GMS" qui évoque cette expression. 

Ou bien celle-ci "sauver Tékumel de son créateur" (où on apprend que Barker écrivait des lettres contre le racisme dans les anciens pulps de sf des années 50). 

Je ne voudrais pas trop répéter le message précédent mais je continue à m'étonner à quel point Tékumel paraissait être l'un des univers les moins sujets aux obsessions récentes des extrêmes-droites au XXe siècle. Barker insistait sur un relativisme culturel où la société impériale, qui pratiquait polygamie et polyandrie, était relativement peu misogyne et dénuée de toute homophobie par exemple - même si cela semblait souvent être plus pour reprendre des fantasmes classiques sur des lesbiennes. La théologie n'évoquait pas un néo-paganisme triomphant d'extrême droite, on avait là une forme plus nihiliste dérivée de Lovecraft et des Pulps, pas de l'idéalisation de panthéons archaïques. On savait que les Dieux de Tsolyanu n'était qu'une classification partielle et partiale d'une réalité numineuse indicible. Les Européens avaient disparu et on ne jouait que des descendants d'autres branches de l'Humanité. Certes, il y avait des cultures ultra-conservatrices sur certains points (impossibilité de relancer le progrès technologique pour ne pas "briser" l'atmosphère, par exemple impossibilité absolue d'inventer l'Imprimerie) mais c'était un trope de fantasy qui n'était pas décrit comme désirable. 

Pour ma part, je n'arrive pas à traiter cette information et à séparer Tékumel et Barker, en tout cas pour l'instant. Je devrai donc tenter de me forcer à ne plus écrire dessus. Il va falloir "tuer" le père ou du moins faire le deuil du scribe principal de l'Empire du Trône de Pétales. 

Je pense que pour plusieurs comme moi, ce qui nous rendait si fans de Barker est qu'on pensait qu'il y avait quelque injustice à ce que cet univers complexe n'ait jamais atteint le succès qu'il méritait. Maintenant, j'ai honte au contraire d'avoir tant idolâtré l'auteur (qui, selon des témoignages, était devenu si amer face à cet échec). On comparait Barker à Tolkien mais Tolkien, pourtant né en Afrique du Sud des décennies avant Barker, s'en sort tellement mieux rétrospectivement. Je me moquais tout le temps des romans de Raymond Feist qui avait pillé Barker mais à présent, c'est presque l'inverse à mes yeux, comme si on avait envie de surenchérir sur toute tentative de voler le facho et de disperser ces idées loin de leur auteur. 

La proposition de reprendre Tékumel en retirant certains éléments qui sont jugés suspects (comme les indigènes tous hostiles) ne m'attire pas tellement. J'aime bien l'univers de Jorune ou Shaan où ce sont les colons humains qui avaient massacré des indigènes innocents mais les indigènes de Tékumel sont plus des "xénomorphes" à la Alien, pas de gentils Shantas. Et même si j'ai très envie de jouer dans de nouveaux cadres plus démocratiques, je ne m'imagine pas changer l'Empire en une société moins rigide et moins hiérarchisée. 

Ce que je crains est que bientôt non seulement ce monde soit toujours associé à ces péchés du père mais aussi qu'il finisse par attirer un nouveau public qui viendrait après avoir entendu parler de ces péchés, et que la base des fans ne devienne vraiment nazie. 

Si je veux des univers non-eurocentriques mystérieux, il y a à présent tant d'autres exemples, que ce soit Jorune, Shaan ou le récent Emysfer (sans parler du sommet d'exotisme qu'est le jeu québècois Mechanical Dream). 

Le prolifique Grognardia, qui faisait le fanzine Excellent Travelling Volume, a créé son propre erzatz de substitution à Tékumel depuis plusieurs mois, sha-Arthan, mais le pastiche sonne parfois un peu trop similaire à l'original. Et malgré la quantité de goûts que j'ai en commun avec l'auteur en jeu de rôle (sa fascination pour Traveller et pour EPT) et en philosophie classique (dans une autre vie, il a travaillé sur Leibniz, je crois), des rumeurs veulent qu'il soit plus ou moins un sédévacantiste, même si son post récent montre au moins qu'il n'a rien à voir avec un représentant de ce mouvement comme Mel Gibson. 

samedi 5 mars 2022

Chusúni-kh & Svastika : le créateur et son ombre

J'ai du mal à admettre une nouvelle aussi décevante : Muhammad Abd-al-Rahman Barker  (1929-2012), le créateur du monde de Tékumel dissimulait des passions antisémites et néo-nazies. Décidément, il y a une malédiction raciste aux origines du jeu de rôle. 

Sous le pseudonyme de "Randolph D. Calverhall" (allusion à un des ancêtres du clan Barker), il a publié un roman de science-fiction ouvertement nazi de 450 pages (pas une parodie ironique comme The Iron Dream, 1972, de Norman Spinrad), Serpent's Walk chez un éditeur néo-nazi américain, National Vanguard, avec la date 1991). 

C'est entièrement au premier degré avec des héros nazis survivants du IIIe Reich qui créent un réseau de médias dans les années 2040 pour obtenir une hégémonie idéologique contre les juifs "qui dominent la planète". C'est aussi un fantasme de "conversion" où un héros pas encore nazi a son Chemin de Damas pour épouser l'hitlerisme et la cause "aryenne". A la fin, une sorte d'Internationale Nazie finit par l'emporter (et le narrateur fait l'éloge fasciné d'autres Nazis non-allemands comme Léon Degrelle, le célèbre ami de Hergé qui prétendait être le modèle de Tintin). Il cite en exergue de chapitres des passages de Mein Kampf

L'auteur a aussi l'air d'être dans la contradiction négationniste du chaudron disant que le génocide n'a pas eu lieu, qu'il ne veut que défendre la liberté d'en discuter  mais que les Nazis auraient dû le faire. 

L'Islam de MAR Barker n'apparaît pas de manière très visible après un survol de ce livre médiocre et il y a même quelques passages curieusement agnostiques (qui semblent dire que Dieu n'est qu'une manière de nommer l'indicible) mais il ne fait pas de doute que ce n'est pas qu'un défoulement dément mais la révélation de ses propres conceptions qu'il ne voulait pas associer à son vrai nom. Je n'ai pas l'impression qu'il prétende vouloir se fonder sur une critique plus ou moins "musulmane" d'Israel (Barker a commencé sa conversion en 1951 en visitant le Pakistan), c'est de l'antijudaïsme d'extrême droite traditionnel du genre des Protocoles des Sages de Sion. D'ailleurs, les Nazis européens intéressés par l'Inde sont généralement plus attirés par l'hindouisme que par l'Islam (je ne crois pas que MAR Barker ressemble à l'itinéraire de l'archi-traditionaliste René Guénon / Abdel Wâhed Yahiâ). 

La seule chose "positive" qu'on puisse dire de ce torchon est qu'un des critiques nazis sur le site Goodreads s'est plaint que l'ennemi juif soit plus décrit comme un simple adversaire politique que comme un mal absolu. Mais ce serait là une maigre consolation que certains Nazis trouvent que son roman ne l'est pas assez. 

Je ne viens de l'apprendre que cette semaine grâce aux recherches d'Alex/Dreikanter / Cyanide Baby. La source première était l'islamologue chiite Amina Inloes qui fait un éloge de ce livre dans la note 25 de son article sur Barker : 

Discussing this novel posed an ethical dilemma. The work is clearly Barker’s – not only does his share his writing style and interests, but it is published in the name of one of his ancestors. (It is also attributed to him in at least one library catalogue.) It refers extensively to the Muslim and South Asian heritage, including a quotation from an eleventh-century Arabic tome on warfare, and dialogue about the esoteric cosmology of Ibn 'Arabı, and the theory of the “divine attributes of majesty and beauty” (asma al-jalal wa al-jamal). Hence, any discussion of the intersection of Barker’s beliefs and writing should include this work. This novel has actually been discussed more extensively in academic literature than his Tekumel novels, and, in my view, the writing is superior. However, the novel explores potentially inflammatory political viewpoints, and it was impressed upon me that it was best to preserve the façade of anonymity. I thus will leave it to the interested reader to dig it up

Je ne vois pas du tout comment elle peut dire que ce roman de sf nazi serait supérieur au cycle de Tékumel, et n'aurait que des conceptions "potentiellement provocantes". Son article est très approfondi sur la personnalité assez secrète et contradictoire de Barker. On apprend par exemple qu'il pratiquait l'astrologie mais avait une conception très "désenchantée" de l'Islam en refusant tout djinn ou occultisme (auquel il semblait croire quand même par ailleurs mais en le séparant de son islam "austère"). 

Ce roman a été discuté grâce à Dreikanter sur le Discord Petalhead (dans le forum Just Off the Boat) en novembre 2021 et Victor Raymond, dirigeant de la Fondation Tékumel (et dont l'enseignement de Critical Race Theory pourrait être difficilement plus diamétralement opposé à ce Barker crypto-nazi), a dit savoir en effet que "Randolph Calverhall" n'était autre que Barker et qu'il regrettait de ne pas avoir osé le révéler publiquement auparavant. Un commentateur a dit que Barker (qui a commencé dans le fandom de science-fiction des années 1940 avant de devenir linguiste) collectionnait aussi des memorabilia nazis, ce qui est un signe assez clair en général. Jeff Dee, le créateur de Bethorm, un des jeux de rôle sur Tékumel, a décidé, avec l'accord de la Fondation Tékumel, de retirer son hommage à Barker de son jeu et de ne plus le considérer comme "co-auteur". 

Je suis assez désemparé car on ne parle pas simplement de vues étranges, hétérodoxes ou "conservatrices" (comme pour deux de mes auteurs favoris, le libertarien idéologue Poul Anderson ou le royaliste Georges Dumézil) mais d'une pathologie politique bien plus violente et radicale. Et il ne semble pas que ce soit par exemple un texte de "jeunesse" que l'auteur aurait pu désavouer. Si cette date de 1991 est la première édition, il l'a envoyé à 60 ans à un éditeur néo-nazi (quelle que soit la date réelle de la rédaction). 

Je n'ai jamais trouvé la moindre trace de ce racisme dans les textes sur Tékumel et je trouvais même que c'était l'inverse, une sorte de commentaire conscient et ironique contre le racisme impensé des univers de fantasy eurocentrique. Les humains qui dominent Tékumel sont décrits comme ressemblant à des Mayas (avec des influences indiennes) et les autres phénotypes sont dits rares et mal vus (les Nlüss étant certes à nouveau plus proches de clichés sur les Nordiques). 

Dreikanter a trouvé un rare exemple publié sous son nom (dans un Q&A) où MAR Barker se moque de la "culture du ressentiment" des juifs qui continueraient d'en vouloir aux Romains pour la destruction du Temple. C'est assez abyssal comme "nietzschéisme" de fonder son ressentiment contre un groupe sous le prétexte que ce seraient eux qui seraient coupables d'avoir favorisé le ressentiment. 

Je ne partage pas toujours l'idée qu'on ne peut pas départager une oeuvre de son auteur mais dans ce cas, je me demande si je vais réussir à en faire abstraction. Ma déception est d'autant plus grande qu'on peut être surpris que ce soit ce vieux Sud-Africain de Tolkien qui ait écrit une lettre contre le Nazisme alors qu'on aurait été moins surpris qu'il en partage certaines préférences esthétiques. 

Une des raisons pour lesquelles je préférais Barker à Tolkien était que Tolkien me paraissait être un philologue victorien pudibond qui aimait le Kalevala et les Eddas à condition d'en retirer toute sexualité alors que Barker tenait compte d'une anthropologie plus étendue et moderne où on voyait qu'il donnait un rôle plus essentiel aux rituels religieux. Tolkien (né en 1892) est clairement demeuré bloqué à un stade antérieur à Freud ou Mead, Barker semblait être plus influencé par les apports anthropologiques du XXe siècle. Comme le dit la grande écrivaine Jo Walton, Barker est moins célèbre mais son influence discrète a infusé dans toute la fantasy moderne. Certes, à l'inverse de Tolkien, les romans de Barker sous son nom pouvaient témoigner de pulsions sexuelles un peu sadiques et j'aurais été moins surpris de découvrir de la pornographie sous un pseudo que des fantasmes revanchistes de génocide. 

Je vais mettre du temps à ne plus voir inconsciemment Tékumel souillé par cette vie parallèle de Barker, même s'il a au moins eu la politesse de "compartimentaliser" son hétéronyme nazi et sa fantasy. 

Mais on devrait s'habituer à ces surprises : Gottlob Frege, le créateur de la logique moderne, était à la fois censé être un modèle de rationalité rigoureuse et (selon Michael Dummett) un antisémite forcené. 

Je ne suis pas emballé par les vues New Age de shaman de Greg Stafford (le créateur de Glorantha) mais j'ai toujours pris cela pour le prix à payer pour sa créativité et cela n'a pas à ma connaissance dérivé dans le moindre délire haineux ni même trop de simplification "anti-moderne". J'espère que le vieux hippie n'a pas aussi versé dans des dérapages dans ce genre (au pire, je l'imaginerais prêt à soutenir quelque chose comme de la pseudo-médecine). C'est assez consternant que ceux qui s'intéressent aux mythes ont souvent des motifs obscurs pour basculer dans des passions pour l'archaïque. 


Add. (19 mars) : Nouvelle révélation : Barker était aussi à la même période un des co-éditeurs d'une revue négationniste (et son nom continue d'y figurer jusqu'à la fin de la revue en 2002).  Voir aussi la discussion sur RPG.net

J'ai rarement été aussi déçu. Je déplorais depuis des années le fait que Tékumel ne soit pas plus connu et à présent on ne pourra plus jamais parler de ce premier univers sans qu'il soit ainsi entaché par ce que pensait Barker. De tous les univers de fantasy, c'était probablement celui où on pouvait LE MOINS s'attendre à avoir un créateur nazi. Comme le dit Jeff Dee, HP Lovecraft ou REH Howard étaient des écrivains racistes des années 20-30 qui n'avaient jamais dû quitter un cadre assez provincial, alors que Philip Barker était un universitaire ayant voyagé et qui défendait le nazisme en 1990, ce qui paraît plus grave et encore moins intelligible. 

Chirine (Jeff Derry), un des vieux défenseurs et amis du Professeur Barker prétend vouloir croire qu'il voulait "troller" les nazis dans son roman qui serait complètement satirique, comme le roman de Spinrad (parce que Baker voudrait ainsi se moquer de son propre père Loris Barker qui avait été membre d'association pro-allemande avant la Guerre). J'aurais vraiment aimé croire à une telle fiction mais c'est bien sûr une hypothèse absurde et une tentative de rationalisation. Qui publierait un roman nazi de 400 pages chez un éditeur nazi pour se moquer du nazisme ? 

vendredi 25 février 2022

Wonder Woman as Dungeon Mistress

 Un dessin de Kyle Latino




jeudi 24 février 2022

Jeux 4X en SF

Je suis tellement paresseux que je n'arrive même pas à sortir mes jeux de plateau, de crainte de devoir les ranger ensuite. Il me faut donc des jeux avec mise en place TRES facile (ce qui explique que je commence déjà à pâlir et palpiter quand on me parle de Rising Suns et ces figurines difficiles à remettre dans la boite). 

Je n'ai pour l'instant aucun jeu de plateau de type 4X (eXpand/eXplore/eXploit/eXterminate) en Science-Fiction alors que c'est mon genre favori. En fait, les seuls jeux de ce type que j'ai sont en fantasy, le très court 8 Minutes Pour un Empire ou Smallworld

Je me demande s'il serait facile d'adapter la facilité de Smallworld dans l'espace. Le plus compliqué Burning Suns ou Race for the Galaxy ont aussi des factions qui sont fabriquées avec des combinaisons de cartes comme dans Smallworld. Les critiques de BGG disent que les règles et symboles de Race for the Galaxy sont si compliquées qu'il faut plusieurs parties avant de s'y retrouver, ce qui serait sans doute rédhibitoire pour moi. 

Un critère d'un bon jeu à mes yeux est qu'il "raconte une histoire" (c'est pourquoi je suis plus fan de jeu de rôle que de jeu de plateau) et c'est plus difficile à trouver que je l'espérais. Par exemple, j'avais lu sur BGG des recommandations pour le jeu de cartes Sentinels of the Multiverse qui disaient que chaque partie ressemblait vraiment à un récit de comics et je n'ai absolument pas eu cette impression en jouant où on s'ennuyait à re-taper sur des supervilains avec des cartes moches avec à peu près autant d'immersion fictive que dans un jeu de bataille. 

En plus de ce côté narratif, je voudrais aussi qu'il ait deux caractéristiques : facilité de mise en place et rôle optionnel de la violence (il faudrait qu'eXterminate ne soit pas obligatoire dans 4X et que l'exploration notamment soit une possibilité viable vers la victoire). 

Un autre critère très idiosyncratique est que je voudrais que les planètes aient plutôt des noms comme Agamemnon ou Tau Ceti, pas Splortch ou Tatooine. De ce côté-là, j'aimais bien les noms de planète dans le jeu de deckbuilding Core Worlds (en partie inspiré par Foundation) où on ne peut jouer que des factions descendus des Terriens, ce qui garantit des références très reconnaissables, du genre Nabuchodonosor (mais Core Worlds, comme la plupart des jeux de cartes, me paraît très répétitif). 

Dans le club Jeux de mon école, il y avait un exemplaire de l'énorme jeu de plateau de science fiction, Freedom in the Galaxy (SPI puis AH, 1979) et j'adorais ce jeu (qui a dû se perdre dans ce club). Ce n'est pas vraiment un 4X mais un jeu asymétrique avec deux joueurs, l'Empire et les Rebelles qui doivent faire des missions pour déclencher peu à peu une révolte généralisée par l'effet domino entre les planètes (j'ai déjà raconté les reprises des espèces de FitG dans Bloodlust et on peut trouver le jeu en ligne sur ce site de SPI). L'univers était très immersif avec ses 23 systèmes détaillés (avec 50 planètes, avec plusieurs zones géographiques distinctes), ses 20 personnages rebelles et 12 personnages impériaux, ce qui rendait leur univers bien plus riche que tout le jeu Star Wars Rebellion (en revanche, cela restait manichéen : aucun Impérial ne pouvait changer de camp même si certains d'entre eux, comme le Chevalier Impérial Jin Voles ne sont pas maléfiques). L'univers est d'ailleurs peut-être plus proche d'un Flash Gordon interplanétaire que de Star Wars (l'Empereur a une fille, par exemple, Thysa Kymbo, comme Adora) mais ils n'ont pas réussi à rendre Redjac aussi inquiétant que Darth Vader. 
Un ennui en dehors de son énorme lourdeur et longueur était que les Impériaux gagnaient presque tout le temps mais qu'ils s'ennuyaient quand même beaucoup en disposant leurs 100 jetons sur des douzaines de systèmes sans nécessairement pouvoir deviner lesquels étaient les plus critiques (les Rebelles perdent mais ils peuvent au moins s'amuser un peu plus en envoyant leurs missions-suicides sur quelques planètes). Et les noms de planètes étaient assez moches (Capilax, Cieson, Etreg, Liomax, Lysenda, Mrane, Orlog, Pronox, Squamot, Tartio, Troliso...). 

En 4X de SF, le jeu le plus célèbre si je voulais optimiser l'expérience narrative d'un jeu Ameritrash est Twilight Imperium (qui en est à sa 4e édition) mais je sais par avance qu'avec 8 heures de jeu et 4 joueurs, je ne le sortirais jamais ou m'ennuierais trop dans les parties - c'est la même raison qui m'a toujours fait renoncer au célèbre Dune, je n'ai plus la patience et l'attention qui me permettait de jouer à Civilization d'Avalon Hill il y a 35-40 ans. J'ai le vieux jeu de rôle dans cet univers de Twilight Imperium mais il n'était plutôt pas terrible dans mon souvenir (par la suite, FFG a fait un clone du jeu Dune sur Mecatol, la capitale de son univers, Rex). 

Space Empires 4X (GMT) vise plus de complexité encore et est donc moins pulp mais ce serait sans doute trop austère pour moi avec ses pions de carton de wargame. 

Eclipse II est paraît-il un peu plus court que l'interminable Twilight Imperium mais les règles de développement technologique me semblent un peu trop lourdes par rapport à ce qui m'intéresse dans le concept. 

Star Trek Ascendancy est assez thématique sur son univers mais les critiques disent que l'aspect militariste est finalement dominant sur l'aspect d'exploration du début de partie. 

Empires of the Void II de Ryan Laukat (l'auteur de 8 Minutes pour un Empire) a l'air meilleur pour moi avec quelques planètes un peu "singularisées et une histoire mais un temps de jeu un peu plus court. Il a l'air de raconter vraiment une histoire mais j'ignore si cette histoire peut vraiment se renouveler d'une partie à l'autre. Les noms des 9 planètes majeures de ce secteur ne sonnent peut-être pas tellement mieux que celles de FitG mais je trouve cela un peu moins gênant (Arzos, Corzar, Emrok, Korlo Zan, Meezle III, Sentina, Silast, Tan Fu, Tan Lok). 

Alien Artifacts, jeu polonais de 2017, est un jeu de cartes qui a aussi l'air d'être rapide et de pouvoir être plus centré sur l'exploration que sur l'extermination. On l'accuse d'être trop aléatoire, comme souvent dans les jeux de cartes. 

Tiny Epic Galaxies ou Eminent Domain Microcosme (avec seulement une douzaine de cartes !) ont l'air d'aller trop loin dans l'abstraction et trop perdre dans l'aspect miniaturisé. 

lundi 21 février 2022

Cardiacs - Odd Even

Cette chanson du très regretté virtuose Tim Smith (1961-2020) des Cardiacs, "Odd Even" (de leur album Sing to God, 1996), pourrait être à propos de Dune

No moist just dry fire
Midas feet were ruined
Merry Jesus brew in sent her soul by wire

One hand in mouth she dug into the sandy soil
All gently down she goes
And you were all fine dry worlds

All the wells are useless
And the thirsty omens don't smile on your kind

mercredi 16 février 2022

Déchaînés

 (Récit de "cauchemar" de cette nuit)

Je suis sur un bateau qui semble être une sorte de bateau à aube ou une péniche, sur un lac comme les lacs de Vincennes. 

Une personne âgée donne à manger à un canard qui est monté sur le pont. Je lui dis de ne pas le nourrir et il me semble manifeste que je ne le fais pas par souci de ne pas perturber le régime alimentaire des palmipèdes (comme il est marqué dans tous les parcs) mais par égoïsme parce que je ne veux pas voir arriver d'autres canards sur le pont. Il ne lui donne pas des miettes de pain mais une feuille d'arbre très verte (n'en trouverait-il pas facilement si c'était ce qui l'intéressait ?). 

Quand je chasse le canard et dissuade la personne âgée, une seconde personne âgée jette, par mimétisme et rivalité avec la première, un tas de feuilles et une nuée de canards se jettent sur le pont dans une scène que je crois avoir ressentie comme angoissante, voire hitchcockienne alors que je la trouve juste marx-brotheresque maintenant en l'écrivant. 

Ces jours-ci, on m'a fait remarquer que mon masque FFP2 me donnait un air de bec de canard mais le sens du songe demeure opaque. 

Les vallées exaltées (un survol)

 Les jeux de rôle tout comme les comic books ont un souci qui est de rendre peu à peu le fantastique "banal" au point de changer profondément les "lois" de la réalité. Dans les comic books, on commence à avoir du mal à imaginer ce que peuvent ressentir nos homologues de ce monde imaginaire qui se fait envahir par des extraterrestres toutes les semaines et qui n'ont donc plus rien à voir avec notre humanité. Dans les jeux de rôle fantastiques, on doit réfléchir aux conséquences de la magie quotidienne dans toutes ses conséquences et les scénarios d'enquête se heurtent à la puissance de la magie où on peut utiliser télépathie, clairvoyance, résurrection, nécromancie pour court-circuiter les enquêtes ordinaires. 

Je crois que ces difficultés introduites par la magies expliquent en partie la construction des Vallées Exaltées, un cadre de jeu et une campagne ("Une Ombre Parmi Eux") de 266 pages pour D&D, écrit par le créateur français de jeu informatique Renaud Bartens (chez Inkplot, Compagnie québécoise). 

La magie est très présente et utilisée pour donner des Lois nouvelles qui perturbent et altèrent les conventions magiques habituelles du jeu et redonne un rôle aux enquêtes. Le cadre n'a pas vraiment de divinités classiques car ces anomalies fantastiques sont considérées comme des sortes de manifestations physiques des miracles (mais il y a aussi les Constellations qui jouent un rôle proche des dieux). 

Par exemple, dans les Vallées Exaltées, un étrange Livre des secrets absorbe tous les secrets qu'on voudrait révéler par voie occulte. Toute magie qui tente de découvrir ou lire une information par n'importe quel moyen (même un simple sort de "Détecter mensonge") perd cette révélation qui est reprise dans le Livre. Elle ne peut être retrouvée que par une Oracle liée à ce Livre. Des prêtres (à Jira) recueillent ses oracles et peuvent ensuite les revendre aux enchères mais le processus est donc très indirect et plus long qu'un simple sortilège de clairvoyance. L'Oracle aveugle de Lusan est une autre exception qui a ses propres pouvoirs de divination qui échappent au Livre des secrets et ceux qui s'approchent d'elle peuvent être aussi contaminée par des pouvoirs de visionnaires involontaires (d'où le fait que Lusan est la Cité des Devins). 

Dans une autre Vallée (Xaltas), les âmes des défunts qui viennent de mourir doivent comparaître devant un tribunal et il suffit qu'une âme vivante trouve à redire contre ce défunt pour qu'il ne puisse pas ressusciter. Cela implique qu'aucune personne un peu célèbre ne peut espérer se faire ressusciter malgré toute sa fortune et qu'un assassin a le droit d'être une âme qui exprime des doléances contre sa victime et empêche ainsi toute dénonciation par le mort. Une exception sur la mortalité est le Carnaval itinérant des Immortels où nul ne peut mourir tant qu'il continue de suivre les roulottes sinistres du Carnaval. 

Il y a bien d'autres effets magiques (dont des courants d'énergie qui peuvent trop augmenter la puissance magique ou au contraire la réduire) et d'autres vallées altérées, comme : 

la vallée où nul ne peut plus rêver si les Tisseuses de rêve n'ont pas fait l'acquisition d'un nouveau récit par des voyageurs (les histoires des Bardes sont donc devenues une ressource désirée), 

la vallée où tout peut s'échanger (littéralement), y compris les expériences vécues et les compétences acquises (on peut y devenir un expert d'un domaine en un seul échange si on troque d'autres connaissances et le Maître du Soleil Eteint y a accumulé sur des générations d'immenses connaissances des arts martiaux), 

celle où la couleur jaune ne peut exister car elle devient invisible, 

ou bien celle où toutes les femelles de toutes les espèces tombent enceintes la même nuit fixe de pères inconnus. 

Je ne veux pas toutes les énumérer mais on voit que c'est un style fantastique assez original par rapport au D&D standard, malgré tous les elfes, nains ou gnomes. Cela ferait penser à du Rêve de Dragon de Denis Gerfaud et cette ambiance de contes explique sans doute qu'on n'insiste pas vraiment sur une chronologie historique ou sur la religion. 

La campagne Une Ombre parmi eux (environ 195 pages sur les 265 du bouquin) utilise ce cadre particulier pour créer une intrigue qui paraîtrait absurde ou tirée par les cheveux avec des lois différentes. Je dois d'ailleurs avouer que je n'ai pas bien compris dans ce survol le Plan de certains PNJ tant il est alambiqué et (en apparence) contradictoire et je suis curieux de voir si une enquête pourrait trouver la vérité dans un univers où la révélation des secrets est elle-même une rareté. 

dimanche 13 février 2022

Zeugma

La Ville de Seleucia (fondée par Seleucos) sur le Haut-Euphrate fut rebaptisée Zeugma (le Lien) car on y avait attaché des navires pour servir de pont. A la frontière actuelle de la Syrie et de la Turquie, le Barrage de Birencik a submergé en partie les mosaïques de l'actuelle Belkis. 


Sous l'Euphrate s'écoulent les tessons des spirales

Et le rêve englouti




Bijan & Manijeh (Song of the North)

En décembre 2018, l'américain d'origine iranienne Hamid Rahmanian avait déjà monté au Quai Branly une première partie (Feathers of Fire) des légendes du Shāhnāme (le Livre des Rois) de Ferdowsi en théâtre d'ombres avec une technique à la précision redoutable qui mélange théâtre avec acteurs humains, dessins animés et silhouettes. C'était l'histoire du prince Zāl du Zabolistan, abandonné à sa naissance à cause de sa peau blanchâtre et qui fut élevé par la Simorgh, la Reine des Oiseaux. C'était déjà une histoire d'amour contrariée où le héros iranien séduisait la Princesse Roudabeh, fille du maléfique Roi Mehrab de Kaboul. 

4 ans plus tard, Hamid Rahmanian revient avec un deuxième spectacle (Song of the North), sur une des suites (Bijan & Manijeh) et c'était la première mondiale, création à Paris avant de revenir à Brooklyn.



Nous sommes deux générations après : le chevalier iranien Bijan descend par sa mère aussi de la Maison de Zal et du grand paladin Rostam et il part affronter des Démons près du pays ennemi de Turan (même si cette version ne mentionne pas ce lien familial quand Rostam apparaît pour aider Bijan). 

Ils ont retiré dans cette version les origines de la guerre entre Iran et Turan : le Roi d'Iran, Khosrow, était le fils du prince iranien Siyâvash et de la princesse de Turan Farangis, fille du Roi Afrasiab. Le maléfique Afrasiab de Turan avait fait exécuter le Prince Siyâvash et le Shah Khosrow menait la guerre contre son grand-père maternel Afrasiab pour venger son père. C'est Giv, fils de Goudarz et père de Bijan, qui avait sauvé le jeune Roi Khosrow et qui portait l'armure du défunt Siyavash. 

Dans cette histoire, Bijan part dans le Nord pour affronter des démons (dans d'autres versions, de simples sangliers) mais Khosrow lui demande de veiller à ne pas rallumer la guerre avec le Turan. Gorgin, jaloux de Bijan, le tente pour le pousser à aller plus loin que dans sa mission initiale mais il est sans doute le personnage le plus intéressant dans sa rédemption par la suite. Bijan rencontre la princesse Manijeh, fille d'Afrasiab, et ils tombent amoureux, tout comme Siyavash et Farangis jadis. Manijeh est présentée comme une guerrière accomplie mais surtout une enchanteresse qui peut endormir par son chant. 

Afrasiab capture les amoureux et jette Bijan dans un gouffre sans nourriture. La Princesse Manijeh, devenue mendiante, réussit à lui apporter quelques victuailles qu'elle jette dans son puits. Pendant ce temps, Gorgin est revenu et a menti au Shah Khosrow, qui devine immédiatement la vérité et fait emprisonner le traître Gorgin. Zal demande à sa mère adoptive la Simorgh où retrouver Bijan et Rostam part, déguisé en marchand et avec l'aide de Gorgin, pour délivrer son petit-fils. 


Rostam délivrant Bijan de son puits sombre

Ils échapperont au Roi Afrasiab et à ses hordes grâce à Gorgin. Alors que le grand héros herculéen Rostam échoue face au démon Akvan, ce sont Bijan et Manijeh qui réussissent à capturer ce diable. 

jeudi 10 février 2022

Voight-Kampff

Une copie de classe de Première (qui portait d'ailleurs encore sur le thème de la parole et non pas encore sur les limites de l'humain) avait pris pour titre : 

 "Contrôle d'Humanité". 

(au lieu de "Devoir d'Humanités, Lettres & Philosophie")

mercredi 9 février 2022

Campagnes de foulancement

J'ai reçu mon édition de Runequest VF avec divers goodies et l'illustration par Joann Sfar. J'aime beaucoup cet écran en forme de Mur Dara Happien (le panthéon de Yelm) mais en un sens il est plus adapté à une campagne lunaire qu'au retour à la tradition sartarite du jeu. Mais au moins, il n'a rien de "générique" et fait très antiquisant. 


La gamme Broken World lancé vers 2014-2015 est définitivement terminée. C'est dommage, j'ai de la peine pour les auteurs que j'ai rencontrés, Denis et Xavier, qui étaient enthousiastes et créatifs. C'était un bel univers mais qui n'a pas réussi à se détacher assez dans "le marché". La version papier a eu des ventes très décevantes, si j'ai bien compris. Ils ont pu envoyer en pdf aux souscripteurs d'autres documents comme le Guide du maître et le Livre des origines mais n'ont jamais reçu la campagne complète qu'ils voulaient faire rédiger (d'après cette discussion). En 2014, je leur avais envoyé une idée de scénario et ils m'avaient proposé de travailler avec eux sur une des espèces jouables du jeu, les Serkans (des hommes serpents froids et détestés). Ils m'ont aidé pendant six mois avec 9 brouillons différents mais je reconnais que mon brouillon de juillet 2015 demeurait pas très bon (notamment la partie "règles" du splatbook pour Pathfinder où je n'étais pas très inspiré) et en tout cas n'avait pas dû trop plaire (je ne gardais pas assez la dimension amorale et inhumaine de l'espèce). Un jour, quand il y aura prescription, je posterai mon document. 

mardi 8 février 2022

Tout conspire

 "Pourquoi lis-tu une bande-dessinée sur les Guerres de religion au lieu de corriger tes copies ? 

- Heu... je... prépare mon cours sur le contexte historique de Montaigne, en fait. 

mercredi 2 février 2022

Solitary, poor, nasty, brutish & short

 La convention du Léviathan (qui devait succéder aux Chimériades pour juin prochain) est annulée. Bon courage aux organisateurs et peut-être à une autre année ? 

mardi 1 février 2022

Frisano & Romita

Je continue la lecture de vieux Spider-Man. J'ai beaucoup d'affection pour Jean Frisano (1927-1987), qui réalisa tant de couvertures mythiques de Strange, mais il est difficile d'éviter parfois un certain aspect statique dans sa peinture. Sa version de la mort de Gwen Stacy (Strange n°105, 1978) est plus désincarnée, distante ou dépassionnée, moins expressive que celle de John Romita, Sr (Amazing Spider-Man n°122, 1973). L'absence de mélodrame des bulles en couverture donne en revanche plus de gravité car la première était trop surchargée. La comparaison est intéressante dans la rhétorique des angles de vue. Les deux plans sont inversés : le Green Goblin revient à l'assaut alors que le Bouffon Vert semble plutôt tournoyer en ricanant. Dans le premier, Spider-Man menace et appelle à la vengeance alors que dans le second l'Araignée semble sous le choc ou désemparé. 



dimanche 30 janvier 2022

Victoire du PS

 

Mais au Portugal... 

Le Premier Ministre Antonio Costa (PS) aurait même augmenté sa majorité à 42% contre 36% en 2019, 32% en 2015). C'est un échec pour le Bloc de Gauche de Catarina Martins qui venait de retirer son soutien et qui avait fait déclencher cette élection législative anticipée du 30 janvier. Mais avec qui Costa va-t-il devoir faire sa nouvelle coalition si son aile gauche ne le soutenait plus ? CORR. Le PS obtient la majorité absolue même sans ses alliés. 

On peut rappeler les dates de la IIIe République portugaise. 

1974 Révolution des Oeillets par l'armée contre la dictature

1975 Election de l'Assemblée constituante (IIIe République) et victoire de la gauche. 

1976 Le Général Ramalho Eanes (centriste) gagne les élections présidentielles (pour 5 ans). Il est réélu en 1981. Le PS gagne les législatives et Mario Soares (1924-2017) devient Premier Ministre en coalition avec le centre. 

1978 Fin de la coalition, chute du gouvernement Soares. Majorité centre-droit (1978-1983). 

1983-1985 Le PS revient au pouvoir. Nouveau gouvernement Soares

1985-1995 Elections législatives anticipées et retour de la droite avec Anibal Cavaco Silva (né en 1939). Il sera réélu aux Législatives de 1987 et 1991

1986-1996 Mario Soares devient Président de la République et il sera réélu en 1991.  

1995-2002 Antonio Guterres (PS) devient Premier Ministre. 

1996-2006 Jorge Sampaio (PS) devient Président de la République. 1995-2002 est une brève période sans cohabitation (même si Soares, Guterres et Sampaio sont de vieux ennemis politiques). 

2002-2005 Retour de la droite (avec Barroso, Premier Ministre qui sera ensuite plus connu comme Président de la Commission européenne). 

2005-2011 José Socratés (né en 1957, PS) Premier Ministre. 

2006-2016 Anibal Cavaco Silva (droite) Président de la République. 

2011-2015 Pedro Passos Coelho (né en 1964, droite) Premier Ministre. 

2015- Antonio Costa (né en 1961, PS) Premier Ministre

2016- Marcelo Rebelo de Sousa (né en 1948, droite) Président de la République. 

Si on ne compte que les Législatives depuis 1976, sur 46 ans, la gauche a donc pour l'instant gouverné environ 24 ans au Portugal, en 76-78, 83-85, 1995-2002, 2005-2011, 2015-2022. 

Si on compte sur la même période en France, on obtiendrait 20 ans, 1981-1986, 1988-1993, 1997-2002, 2012-2017 (oui, à condition de compter encore le gouvernement Valls comme "de gauche" symboliquement pour simplifier). 

Add. 

Oh, Mme Hidalgo, on dit PS, pas "PSD", nom de la droite... 



Les mondes de la Couronne de Fer (10) Aventures de SpaceMaster (1e)

Voir la partie précédente (règles + Imperial Crisis)

Je regrettais de ne pas trouver d'index des mondes dans l'univers de SpaceMaster mais quelqu'un en a mis en ligne ce qui semble être un document interne d'ICE avec un vieil index inédit de 1988, dont j'ignore s'il est resté canonique dans les coordonnées. 

J'ai fait une erreur dans la première partie en oubliant de prendre en compte la courte aventure qui était incluse dans Future Law (p. 71-79) et devait sans doute servir de prélude à Imperial Crisis mais aussi à Lost Telepaths. Dans ce petit scénario, la Maison Colos prépare une attaque contre un clan mineur, les Nitio-Jairus sur Luria (Rho Perclarae IV, -18, 53, 21 d'après l'index) mais la Maison Jade-London a un plan pour discréditer les Colos en piratant leurs messages par Stations de Tachyons et en révélant leur agression illégale contre le clan mineur. Les Jade-London ont fait appel aux Devon, qui vont eux-mêmes se servir de contrebandiers venus du monde aquatique d'Hyperion IX (24, 44, 76). Les agents privés doivent attaquer une station de relais tachyon sur un planétoïde colosien, COL 72-II (7, 22, 9). Les PJ et PNJ proposés avaient déjà des backgrounds qui ne deviennent clairs qu'avec Imperial Crisis comme une pilote amazone du Clan Baburnica (Alexi Prime) ou un soldat voulant se venger des théocrates spheranx d'Hyperion. L'aventure a été reprise dans la 2e édition avec quelques légères modifications et de nouvelles illustrations (GM's Book p. 71-80). 

 Action on Akaisha Outstation (1985) est une aventure de 36 pages par Terry Amthor. Elle est un complément à l'aventure plus longue Imperial Crisis dans le même secteur. Elle décrit une station spatiale en "espace profond" appartenant à la Maison Devon. Les coordonnées d'Akaisha sont à environ +27, +34, +10, donc seulement à 6,5 années-lumière de Karoline (32, 30, 11), la capitale du Duché de Devon, soit une demi-journée en vaisseau, et à 0.75 année-lumière de Nym 3, un système binaire. Mais le texte dit qu'on est aux frontières des autres Domaines de Colos ou Jade-London

La station sert notamment de relais pour les canaux de tachyons qui permettent de communiquer à travers l'Empire Terrien mais je ne comprends pas bien en ce cas pourquoi avoir choisi de la mettre si proche de la capitale alors que la limite maximale pour les canaux de tachyons montent à environ 30 années-lumière. Ne serait-il pas plus cohérent de l'éloigner davantage pour combler un trou dans le réseau ? On va dire que le réseau des stations a dû se faire avant que la colonisation de Delta C ne soit bien accomplie. Il y a une autre station qui semble être relativement dans le coin sur la carte mais qui est en fait à 72 années-lumière d'Akaisha (donc cette fois trop loin) et qui n'appartient pas au Duché, Nepen Outstation (+28, +32, -62).  



De nos jours, tous les jeux de rôle science-fiction développent une station spatiale et cela n'a plus rien d'original depuis les deux séries rivales Babylon 5 (1993-1999) et DS9 (1993-1999). Il y a eu par exemple Lighthouse (1998) pour Alternity Star*Drive. Certains jeux se centrent même sur une station comme Coriolis ou Oreste. Les stations spatiales sont aux jeux de rôle de SF ce que les villes sont aux jeux de rôle de fantasy. 

La station Akaisha, dirigée par Andaris Kleg, est sous co-tutelle partagée de la Maison Devon et de l'Imperium. Il y a environ 400 permanents (sans compter les 150 Robots) et sur ces membres, 90 sont des militaires des armées des deux puissances. La station a trois cafés dont un seul, La Folie de Magellan, est décrit avec une aventure d'espionnage à la Casablanca avec un agent devonien à aider (mais pourquoi ne demande-t-il pas simplement l'aide de l'administration de la station ?). 

Le second scénario tourne encore autour d'une relique des Anciens trouvée dans le coin. Il y en avait déjà une dans Imperial Crisis et une autre dans Lost Telepaths

Le troisième scénario est encore une fois avec de méchants Colosiens mais il s'agit cette fois de sauver un dignitaire colosien pour que les Dévoniens ne perdent pas la face s'il lui arrivait malheur dans la station.

Lost Telepaths: The Secret of House Kashmere (1986) est une aventure de 62 pages par Terry Amthor. Cela reprend et développe certains éléments d'Imperial Crisis et on voit bien comment les détails commencent à s'accumuler (la chronologie de l'Imperium par exemple commence à y être plus riche.  

On détaille un peu plus d'autres Grandes Maisons en plus des Devon et on les place mieux dans la carte : 

Carlisle (Aldebaran V, 6, 12, -39)

Colos (Gamma Vulpeculae "Orpheus", 4, 40, 14)

Jade-London (Alpha Volantis, "La Maraine", -19, 45, 3)

Si on appelle comme en trigonométrie "quadrants" quatre zones définies par ce système de coordonnées, on voit qu'à part les Jade-London (dans ce que j'appelle le Quadrant II), les Grandes Maisons sont toutes dans le Quadrant I (abcisses et ordonnées positives). 

Il y a deux cartes stellaires : la Maison Kashmere, coalition plus mineure que les Devons mais agressive et ambitieuse, et le secteur Mu Aquilae (34, 17, -56). 

La Communauté de Kashmere a la particularité d'avoir une aristocratie génétiquement modifiée (des Transhumains) avec un taux élevé de pouvoirs psioniques et cela commence à mettre les capacités psi au centre du jeu dans une certaine course à la puissance télépathique. Contrairement à ce que leur nom de "Kashmir" aurait pu faire penser, ils sont plus hellénocentrés qu'indiens ou pakistanais, ce qui est une occasion manquée d'explorer d'autres références alors que les noms grecs ont déjà été si utilisés dans notre propre système solaire. Leur centre est l'Olympe, système Astra (+47x, +9y, -49z), à 65 années-lumière de Delta C. La Communauté a 5 autres mondes principaux en plus d'Olympus, plus quelques fiefs coloniaux : Arcadia (4 Aquilae), Argo (Difda/Beta Ceti), Cygnus (69 Cygni), Oberon (Mu Aquilae), Sparte (Omega Draconis). Le Duc Kashmere (super-Transhumain de Type "XII") règne depuis l'Olympe avec la Baronne Europa Parménide (super-télépathe), les Barons Bennett d'Arcadia, Oreste d'Argo, Lombard de Cygnus, Demetrios d'Oberon, Kiefer de Sparte.  Les Transhumains d'Olympus sont des télépathes, ceux de Sparte des guerriers, ceux d'Argo des adaptations aquatiques. Certains des scénarios sont conçus pour qu'on puisse éventuellement jouer des agents secrets de Kashmere au lieu d'agents de Devon infiltrant Kashmere. 


The Cygnus Conspiracy (36 pages) est signé "Alexander Brooke Lindsay III" mais il est toujours de Terry Amthor. Le scénario présuppose en fait d'avoir Lost Telepaths (plus encore qu'Action on Akaisha Outstation ne nécessitait Imperial Crisis). 

Tara (décrit dans Lost Telepaths p. 27, KAS3, 35, 11, -40) est à côté de Cygnus (36, 12, -71). C'est un monde industriel pollué, dirigé par le Comte Janus-Braxton. Un des scénarios rappelle bien que l'ambiance recherchée est bien un mélange du space opera à la Dune mais aussi du cyberpunk à la Blade Runner puisqu'il s'agira aussi d'y retrouver des Réplicants en fuite. 

SpaceMaster Companion (1986) a surtout des règles mais a aussi un peu de background sur l'Empire. Vers le 113e siècle, la Démocratie Fédérée Terrestre avait commencé sa grande réunification des mondes humains à cause de la question du monopole de l'Andrium, une source d'énergie, mais elle sera remplacée par l'Imperium terrien au 117e siècle (le présent est au 122e siècle mais le nouveau calendrier dit 470). L'Empereur réside sur Terre, à Constantinople (et je pensais que Fading Suns était original avec son Novum Byzantium), avec l'aide des Cardinaux de la Dia Khovaria, une Eglise visiblement descendante des Catholiques romains, qui contrôle les communications à Tachyons et l'information en général dans leurs Réseaux de Données ("le Tabernacle"), des Sibylles de la Cour de justice intergalactique de Valhalla (Vega) et de la MERLOGH qui gère aussi la devise galactique, l'eLmonit (ça change du "crédit"). 

Il y a ce que je crois être une coquille p. 11 dans les coordonnées d'Alpha Volantis (la capitale des Jade-London) où abscisses et ordonnées ont été inversées. C'est -19, 45, 3 en fait d'après la carte stellaire, pas 45, -19, 3. 

En plus des Carlisle, Colos, Devon, Jade, Kashmere, on ajoute 4 nouvelles Maisons, dans le Quadrant II, sauf la première qui serait dans ce que j'appelle le Quadrant III) : 

Augustus Hayes (Alpha Virginis, -23, -40, -55) Bizarrement, un autre système Spica (qui est censée être Alpha Virginis aussi) est mis en -16, -9, -35, ce qui confirme que la carte est imaginaire (Spica étant à environ 250 années-lumière de Sol). 

Hulugu (Regulus, -48, 31, 27)

Kubishev-Lloyd (Eta Pavonis, -10, 59, -13)

Moskava (61 Ursae Majoris, -24, 2, 32)

Le supplément décrit aussi d'autres organisations comme la Ligue des Marchands (la pègre d'Hyperion) ou la République d'Aquitaine (fondée hors de l'Imperium). Les vaisseaux décrits ressemblent plus à ceux de Star Trek. 

Beyond the Core: The Worlds of Frontier Zone Five (66 pages, 1987) n'a pas été écrit par Amthor mais par Tod Foley.  Ils décrivent plusieurs mondes de cette "Zone 5". Dans la carte stellaire de SpaceMaster, le point le plus lointain dans les ordonnées positives était Capella (14, 61, 2) et là on est au-delà de Megan 34 (17, 65, 19). Il faut noter que cette fois l'auteur a pensé à mettre un tableau des distances entre les mondes et que c'est aussi la première apparition d'une carte plus vaste de l'Empire qui sera ensuite comprise dans la 2e édition. 



La Zone 5 (il y a 24 zones coniques autour de l'Empire) est une "Marche" avec des territoires dépendant de l'Empire. Le Clan mineur Detzeer (alliés de la Maison Devon, venus du système Taj V, "Daryi" dans la Zone 6) contrôle Megan 34 ("Mirada", planète désertique), Tegarra (monde en ruines mais avec des réfugiés psis) et Dalos 40 ("Idyllis", planète de vacances). Le Clan mineur Vyrtza (Humanoïdes de classe III de Belandrul 104 (Theran) dans  la Zone de Frontière 4) possède 5 systèmes dont Procol 70 (Kalgarr, petit planétoïde industriel). Les autres cultures sont par exemple les Chacrae de la planète glacée Darrian, les Ketiens (Transhumains guerriers - l'index a tort d'en faire des vassaux des Vyrtza, ce n'est pas dit dans le supplément) et surtout de mystérieux Psions sur Tegarra. Il y a quelques espèces non-humaines comme les M'weum (des bovins à fourrure bleus, à trois pattes et deux mains) sur Tegarra et une espèce plus mystérieuse (et à nouveau très startrekienne) sur Drir

Les trois aventures ne m'emballent pas mais la 3e a quelque chose d'assez original en 1987 avec son réseau virtuel. Je ne suis pas toujours sûr de voir ce que le statut de "Frontière" (ou même le contexte général de SpaceMaster) apporte de spécifique pour ces aventures, en dehors de quelques humanoïdes génétiquement modifiés. 

Tales from Deep Space (36 pages, 1988) par le même auteur Tod Foley ajoute 5 aventures de plus qui seraient censées se passer plus ou moins dans les zones de Frontière si on croit la carte à la fin mais en réalité les références restent complètement vagues et sans lien précis avec la Zone de Frontière 5. Le supplément mentionne la publication de la 2e édition. 

Pour conclure, ces suppléments de la 1e édition n'avaient pas encore réussi à créer un univers aussi dense que les Marches Spinward de Traveller, même si certains mondes étaient mieux développés. Il resterait beaucoup de boulot au MJ pour créer les autres mondes non-décrits dans les environs (surtout que les vaisseaux de SpaceMaster sont assez rapides). Le mieux pour les MJ est de prendre soit la paire Imperial Crisis + Akaisha (Domaine Devon) ou alors Lost Telepaths+Cygnus (Domaine Kashmere). Les deux autres, Beyond the Core et Tales from Deep Space me semblent nettement plus secondaires. 

samedi 29 janvier 2022

The Known World (Ur-Mystara)

On avait évoqué il y a 7 ans les origines et la carte originelle du monde de Mystara dans la campagne D&D de Tom Moldvay & Lawrence Schick (grâce à Bill Wilkerson), le "Monde Connu". Via le forum Piazza, on trouve maintenant de nombreuses notes scannées de la campagne de l'époque en 1973-1979 à Kent State University, Ohio (avec le continent d'Imirrhos) et c'est assez éblouissant pour les fans de l'histoire du jeu de rôle. Ces notes de 1979 sont tellement riches qu'on croirait presque qu'ils avaient conçu un nouveau jeu de rôle et pas seulement un supplément pour D&D (avec pas mal d'oeuvres mélangées, comme les romans de Barsoom & Pellucidar et une influence claire d'Arduin aussi) même si on n'est quand même pas au niveau d'originalité d'Empire of Petal Throne

C'est ce que j'admire le plus dans la "Vieille Ecole", cet enthousiasme visible où ils pouvaient consacrer des heures à créer non pas six ou sept pays mais 25 origines différentes. 

Ce nom d'Imirrhos fut ensuite réutilisé deux fois par Tom Moldvay : dans un wargame (Revolt on Antares) et dans un scénario de son jeu de rôle Lords of Creation

(carte refaite par James Mishler)

Les noms de pays ont souvent été réutilisés tels quels pour Mystara et on retrouve même certains détails qui ne seront pas changés en dehors de la carte. Le Royaume de Gorrlewin (futures Principautés de Glantri, mais qui ne garderont rien de "gallois") est déjà une magiocratie et cache ainsi un secret, qui deviendra la "Radiance" dans Mystara. Certains détails changent : leur Karameikos était plus la ploutocratie de Darokin et Minrothad était une matriarchie. 

En revanche, ils n'ont pas du tout conservé le panthéon (p. 76-83 dans le document composé par Shannon Appelcline). Les dieux sont souvent par paire d'opposés, comme les deux dieux de la Guerre. 

Bleskuta le Destructeur : Mal

Cyrullia le/la Guérisseur.se : Bien

Demyuritas : Arts, Beauté

Golod : Mort

Karnawen : Chaos

Manturin : Equilibre

Marly l'Inquisiteur : Justice et vengeance

Morilirom : Ordre

Phafra : Transcendance

Rasan Korya : Individualisme

Rilifloham : Nature

Sedjima : Connaissance

Slarsken Obel : Evolution

Sog-Morthoth : Dévolution

Temanamat : Vie

Thakta Tylden : Guerre, Chaos

Tholtanooma : Guerre, Loi 

L'alignement "Dévolution" (de Sog-Morthoth contre la sélection naturelle de Slarsken Obel) était un gag sur le groupe de rock Devo qui s'était justement formé en 1973 dans la même Université de Kent State (et le nom du groupe était déjà une référence à une blague locale des étudiants de l'Ohio). 

jeudi 27 janvier 2022

Le panthéon de Thylea (Odyssey of the Dragonlords)

Malgré tout mon vif intérêt pour la mythologie grecque, je crois que les jeux de rôle inspirés de ce thème commencent à être en trop grand nombre et que D&D notamment n'a plus besoin d'autres univers dérivés de ce contexte - autant reprendre la vraie mythologie peut-être. Mais le thème doit être encore à la mode et la campagne Odyssey of the Dragonlords a une présentation très réussie. Donc voici après Theros ou Tylestel , la mythologie de Thylea (qui fait l'objet d'un foulancement en français par Arkhane Asylum en ce moment, voir aussi sur RolisteTV la présentation de la VO). 

Au début vivaient les quatre Titans primordiaux : Thylea (Gaia mais liée à un Arbre Immense), Kentimane (un Hécatonchire, mari de Gaia, en gros... l'Homme Vert ?) et ensuite leurs deux enfants, les Titans jumeaux, Sydon (Okeanos ou tout simplement Poseidon, mais sous ses aspects les plus violents) et Lutheria (mélange de Nyx, Tartaros, Morphée, Perséphone, Hécate, mère des Fées, soeur jumelle et épouse de Sydon). Sydon et Lutheria, la Mer et la Mort, semaient la destruction avec leurs monstres. 

Puis vinrent les cinq Dieux qui luttèrent contre les Titans Jumeaux avec l'aide des Seigneurs-Dragons, la Déesse Mytros, déesse de l'aurore (mélange d'Eos, d'Athéna et d'Asclepios), qui épousa Volkan, dieu de la forge (Hephaïstos) et ils eurent trois enfants : Vallus, déesse de la sagesse (Athéna), Kyrah, déesse de la musique (mélange d'Apollon et d'Hermès ou Dionysos) et Pythor, dieu de la guerre (Chaotique Bon, des aspects d'Athéna plus qu'Arès). La Cité de Mytros est un équivalent d'Athènes et l'Aresia serait Sparte (le choix du nom est curieux si Arès n'existe pas dans ce monde). 

Je suis étonné par le faible nombre de dieux choisis et par le fait de centrer le jeu sur de Bons Dragons métalliques, ce qui paraît un peu plaqué sur le thème grec. C'est en gros un mélange entre les Argonautes et Dragonlance

Un détail qui m'a fait rire est que le Philosophe est une sous-classe du Magicien (avec une spécialisation assez faible : les sceptiques ont des bonus pour échapper aux illusions, les épicuriens et, dans une moindre mesure, les stoïciens peuvent se soigner, les sophistes ont des bonus en Persuasion - tout le monde va prendre épicurien, non ?). 

mercredi 26 janvier 2022

Onomastique haïtienne

Quand on lit l'histoire de Haïti à la fin du XIXe, début XXe, on a l'impression d'une République encore plus marquée par Plutarque ou toute l'histoire ancienne que toute notre Révolution française : 

Le Président à vie Lysius Salomon (1815-1888) a dans son gouvernement le ministre des finances Callisthène Fouchard (1840-1915) et comme consul diplomatique Tullus Rousseau. Le Secrétaire à la Guerre, le Général Tirésias Augustin-Simon Sam (1835-1916) aura ensuite comme successeur Séide Thélémaque. (...)

Après la crise cardiaque du Président Florvil Hyppolite (président de 1889 à 1896), le pouvoir est confié temporairement à un Conseil de transition qui comprend le Général Tirésias Augustin-Simon Sam, le Général Tancrède Auguste (1856-1913), le même Callisthène Fouchard, le juriste Solon Ménos (1859-1918) et un certain Thimoclès Labidou, Ministre de l'Instruction publique. 

Tirésias Simon-Sam fut élu par le Sénat pour un mandat de 7 ans en 1896. Un de ses ministres des Travaux Publics s'appelle Démosthène Césarion. Mais en début 1902, la guerre civile entre les troupes d'Anténor Firmin (1850-1911) et le Général Pierre Nord Alexis conduisirent à sa chute. Le Général Nord Alexis prend le pouvoir jusqu'en 1908 où il veut se faire proclamer Roi de Haïti (parce qu'il avait épousé une nièce de l'ancien Roi Henri Ier). Ce couronnement déclenche une nouvelle révolution. 

En 1911, le Général Cincinnatus Leconte arrive au pouvoir mais le Palais Présidentiel subit un attentat à la bombe où il meurt avec une partie de ses proches (une théorie dit que la bombe ne fut mise que pour dissimuler les circonstances réelles de son assassinat). Un des membres du conseil de transition s'appelle Tertullien Guibaud. Après la brève présidence de Tancrède Auguste et de Michel Oreste (1859-1918), c'est le Général Edmond Polynice (1865-1915) et Oreste Zamor (1861-1915) qui deviendront Présidents (un des Ministres de la Guerre s'appelle Horatius Philippe). 

La dualité être et connaître

Quelques notes naïves et peu claires, à bâtons rompus. Le prétexte est en lisant le petit article d'apologie de l'Idéalisme hégélien par Robert Pippin. Il y donne son interprétation un peu déflationiste de l'hégélianisme, où Kant est compris avant tout comme un accomplissement de la Pensée de la pensée et où la Raison n'a plus rien d'autre qu'elle-même à saisir. 

Esse et cognoscere, ens et cognitum

Une des premières choses qu'on apprend en philosophie est le fait de se méfier et de ne surtout pas utiliser des termes comme "idéalisme" et "réalisme" qu'on voulait vous faire apprendre dans les vieux lexiques comme le Lalande (ou dans des manuels marxistes qui changeaient "réalisme" en "réalisme matérialiste"). Ces mots du jargon philosophique ont été inventés au Siècle des Lumières par les Wolffiens de la Schulphilosophie pour classifier les systèmes mais la distinction devient vite obscure et confuse avant même que Kant ne vienne tout compliquer en disant qu'il était un réaliste empirique et un idéaliste transcendantal

On commence l'histoire de la philosophie en disant que le réalisme est le fait d'admettre quelque chose au-delà de nos pensées (res extra mentem) et que l'idéalisme serait le fait que ce qui existe réellement n'est que des pensées et les objets de nos pensées. Voir aussi Dummett sur la définition ("logique") du réalisme. (les Wolffiens pensant sans doute plus à l'Immatérialisme empiriste de Berkeley pour qui il n'existe que Dieu, des sujets éprouvants et des expériences éprouvées). 

Mais ensuite, cela se complique. Platon dit que la vraie réalité absolue et éternelle est les Idées universelles en soi indépendantes de mon âme particulière mais qui ne sont que de purs objets et porteurs de ce qui est pensable (la matière n'étant peut-être tout au plus qu'une singularisation contingente de ces réalités, du moins dans l'interprétation scolaire (néo-)platonicienne). Et là, on vous dit que Platon est le père de l'idéalisme occidental (puisqu'il dit que la réalité est plus mentale qu'opaque à l'esprit, plus de la pensée que du réceptacle matériel) et le plus pur des réalistes (puisque ces Idées sont éternelles et absolues, indépendantes de ma pensée individuelle). Oui, d'accord, c'est alors un réaliste spiritualiste et non un idéaliste spiritualiste (ce qui ne serait représenté par personne avant des formes récentes de phénoménisme puisque chez Berkeley, Malebranche ou chez Leibniz, le réalisme spiritualiste réapparaît dans l'Esprit divin qui coordonne toutes les idées dans les sujets). 

Une des choses qui me rendaient hélas trop hégélien dans ma jeunesse et qui me faisait croire à un grand Méta-Récit Mythique de la Métaphysique était le fait que le commencement inaugural de toute la philosophie semblait en effet partir de cette question que l'idéalisme allemand va réciter ensuite (car le Romantisme de Hegel fut bien sur ce point une obsession sur la question du commencement). Dans son poème obscur, Parménide d'Elée énonce : 

.. τὸ γὰρ αὐτὸ νοεῖν ἐστίν τε καὶ εἶναι. (...)
Χρὴ τὸ λέγειν τε νοεῖν τ' ἐὸν ἔμμεναι·
... c'est le même, le fait d'être et le fait de saisir [l'être],  (...)
Il faut que le fait de parler soit à la fois la saisie et ce qui est

Dire que l'être (ou l'étant) est la même chose que l'acte de penser semble bien être la définition de l'idéalisme (la pensée est adéquate pour saisir tout, tout est pensable, tout est fait pour être pensé) mais cela peut aussi être déjà du réalisme spiritualiste. (ce qui est existe est une réalité faite pour être de la pensée). Et de nombreux commentateurs de Hegel à Heidegger y voient un programme ou destin de toute la métaphysique occidentale, qui serait distinct de "l'idéalisme" indien qui affirmait que mon âme individuelle est en fait une avec l'absolu créateur (et on trouve de vieux textes simplistes opposant un réalisme occidental à un idéalisme oriental). 

Raison et expérience

Kant a inventé son grand récit où la philosophie se serait perdue dans un conflit insoluble entre les excès des rationalistes et des empiristes, entre le réalisme des idées-rationnelles et le réalisme des idées-expériences et qu'il fallait qu'il arrive pour poser son idéalisme transcendantal où les idées-rationnelles n'étaient plus que des conditions a priori sans réalité objective pour légiférer sur les expériences possibles, pour fixer un idéal moral absolu (indépendant de toute certitude de sa réalisation empirique) et la mathématisation newtonienne (où l'expérience est donnée dans la certitude scientifique par une forme a priori mais donnée hors de tout concept de notre raison, dans l'espace-temps). Kant justifiait un grand réordonnement des classifications wolffiennes pour être un accomplissement et instauration de la métaphysique de la raison. On passait de l'immanentisme de la métaphysique de Spinoza (où toute transcendance est illusion) à des conditions hors de toute expérience comme des sortes d'illusions nécessaires. La différence entre le fictionalisme de Hume (où la Raison est inerte) et cette métaphysique de la raison était que la raison devait engendrer dans le vide des concepts purs à déployer. 

Pour les empiristes, Kant n'était qu'un rationaliste qui voulait réintroduire en cachette le cheval de Troie de la métaphysique rationaliste par son idéal pratique (et en effet, il redonne des "preuves" morales de la liberté et de l'existence du Souverain Bien). Pour les idéalistes allemands comme Hegel, Kant n'était qu'un empiriste modéré qui tentait de borner le scepticisme de Hume par une forme plus compliquée que Locke. Et Husserl commente plus tard que c'est bien l'empirisme radical de Hume qui va instaurer la révolution de l'idéalisme transcendantal (la contradiction apparente et le conflit d'interprétation entre phénoménisme sceptique et naturalisme déterministe n'étant qu'un reflet de cette révolution ?). Et pour les Kantiens, le projet hégélien n'était qu'une tentative vaine de restaurer la métaphysique dogmatique comme théologie contre les limites de la raison humaine. L'interprétation de Robert Pippin pour sauver Hegel cherche à réinsérer la métaphysique de Hegel comme accomplissement du projet critique de Kant, comme moderne et non pas réactionnaire (si la révolution critique a voulu montrer que la raison philosophante ne peut rien saisir qu'elle-même, cela donne une philosophie qui étudie une logique interne de toute détermination de pensée). 

En passant, je me suis souvent demandé par quelle sensibilité au sentier l'Angleterre et l'Allemagne se sont ainsi si séparés sur la question du langage. Locke et Berkeley (peut-être comme Roger Bacon) consacrent une grande partie de leur épistémologie à des questions de sémantique, bien avant la philosophie analytique (Condillac et les Idéologues sont des philosophes lockiens et donc plus analytiques). Kant ou Hegel ne s'en préoccupent pas tellement au contraire. Mais malgré toute l'obsession sur la sémantique et le tournant linguistique, la question même du langage n'étant depuis Locke qu'un fait à étudier comme une condition de l'épistémologie et non de la réalité (de même pour le psychologisme de Hume qui part d'une facticité de lois psychologiques d'association). 

Métaphysique et épistémologie

Richard Rorty expliquait dans l'Homme spéculaire une version simplifiée du Grand Récit en disant que la philosophie était dans l'ensemble une évolution de la métaphysique (Platon, Aristote) vers l'épistémologie (Locke, Kant) et que c'est avec l'empirisme de Locke plus encore qu'avec le réalisme substantialiste de Descartes, Spinoza ou Leibniz que cette révolution épistémologique avait eu lieu : la question de la fondation de notre science humaine devait primer sur la question ontologique de partir des grands êtres (Dieu ou l'Âme du Monde) comme objets et principes de la science. La philosophie contemporaine avait été une critique de la métaphysique et les Positivistes, les Néo-Kantiens ou les Phénoménologues étaient tous une incarnation de cette priorité de l'épistémologie. Le vérificationnisme qui dit qu'un sens n'est qu'une procédure de vérification fait dépendre tout concept d'abord d'actions réalisables et non plus de présuppositions de réalités. 

Cela ressemble un peu à une caractérisation par Fichte de l'histoire de la philosophie, le réalisme consiste à dire que c'est la métaphysique qui doit trancher des questions épistémologiques alors que l'idéalisme dit que c'est notre épistémologie (de sujet) qui doit trancher les questions métaphysiques. Mais Fichte compliquait la question pragmatique en projetant aussi la dualité théorique / pratique : le réalisme est le rapport théorique (je dois me représenter la réalité objective à laquelle je veux que mes représentations soient adéquates) et l'idéalisme un rapport pratique et éthique (je voudrais que mes représentations idéales deviennent la réalité). La chose en soi est une norme pour le progrès théorique mais au-contraire quelque chose à dépasser pour le progrès pratique. 

Ou pour parler plus précisément dans l'interprétation de l'empirisme "holiste" (l'épistémologie "naturalisée") de Quine : ce n'est pas la priorité de l'épistémologie mais l'absence de toute philosophie première de surplomb et de toute priorité dans les sciences qui devaient toutes être capables potentiellement de modifier les réseaux de nos schèmes conceptuels : l'épistémologie devait devenir une science parmi d'autres, de la psychologie évolutionniste et plus de la philosophie, pour évincer enfin ses derniers présupposés méthodologiques de fondation métaphysique. 

On peut douter de ce Grand Récit de Rorty, même avant que la philosophie analytique n'ait refait son retour métaphysique avec la philosophie de la psychologie (Philosophy of Mind). Partir des Idées en soi n'était-il pas depuis toujours aussi une question "épistémologique" ? Devait-on vraiment subordonner la question de la science chez Platon à la question de l'Un et des Idées ? De même chez Aristote, il paraissait difficile de désolidariser la réflexion sur les substances composées ou non de la fondation d'une "physique" du changement. L'Acte Pur de la pensée de la pensée était aussi pensé comme une condition du devenir (la cause finale de toute potentialité). 

Scepticisme

A la place de métaphysique et épistémologie, on peut aussi réactiver le couple réalisme et scepticisme. Le réalisme réapparaît toujours face à l'insatisfaction face au scepticisme et le scepticisme doit à son tour se nourrir en réaction au dogmatisme du réalisme. Hegel voyait Kant comme un certain type de sceptique (la classification de Kant comme "intuitionnisme" en morale par la philosophie analytique me paraît discutable comme la Loi morale fait bien l'objet d'une analyse a priori de la forme même de la législation, contre le calcul empirique du conséquentialisme ; il est certes "intuitionniste" en philosophie des mathématiques par sa théorie de la construction synthétique dans l'espace-temps). Le réalisme spéculatif récent défendait le retour d'une métaphysique (contre une domination d'un "corrélationnisme" de la phénoménologie) mais en parlant de contingence et de "finitude radicale" mais on voit mal comment cela ne finit pas ensuite par repartir d'une base finie, limitée et relative. 

On parle récemment dans le Naturalisme psychologiste d'un "méta-scepticisme". Ce serait un scepticisme non plus seulement sur les données épistémologiques des sciences, comme d'habitude, mais sur la méthodologie même de la philosophie comme analyse conceptuelle ou connaissance a priori. Selon eux, dès nos réactions aux expériences de pensées censés réarranger et étendre nos schèmes conceptuels au-delà de nos préjugés, nous ignorerions nos propres présupposés. C'est donc une forme d'empirisme poussé contre la méthode, où même les résultats des analyses a priori sont douteux à cause de cadres conventionnels inaperçus. 

Mais insister sur une métaphysique réaliste tout en parlant de la finitude radicale des individus réels ne devrait-il pas conduire vers une forme de scepticisme ? On serait alors en quelque sorte "réaliste" du point de vue d'une méta-philosophie au sens où il y a une réalité au-delà des problèmes philosophiques qui ne seraient que des représentations contingentes d'une tradition, mais on serait sceptique sur le contenu de ce que les différentes philosophies pourraient tenter de produire. Une méta-philosophie "éclectique pragmatique" que nous utilisons souvent par défaut dans notre discours consensuel est la chose la plus répandue mais revient, elle, à un scepticisme méta-philosophique.