lundi 28 décembre 2009

Un Cyclone de Clichés

Sur le site TV Tropes, un Cliché Storm est une surabondance de lieux communs dans un récit. L'équilibre est difficile à maintenir : suffisamment de clichés peuvent évoquer une "synthèse classique" ou bien "une reconstruction post-moderne" mais trop de topoï finissent par devenir pénibles et ennuyeux.

J'ai bien sûr participé du Culte technologique obligatoire en allant voir le nouveau film Avatar. Le film a maintenant sa propre entrée encyclopédique sur les clichés narratifs.

L'auteur a d'ailleurs lui-même utilisé de manière circulaire cette liste. Dans le film, l'Unobtainium, qui sert de MacGuffin Minéral et dont aucune propriété n'est précisée en dehors de la rareté, semble tirer son nom de cette compilation de lieux communs (on peut y voir de la cavorite qui fait voler les Montagnes Halleluïa, mais cela ne semble pas impliqué dans le récit qui semble le relier plutôt avec le réseau des sites sacrés).



Le Culte de la Technique a ses rituels et obligations. Judge Philippe (de la librairie Arkham) m'avait même dit que si je n'y allais pas, ce serait un peu comme "refuser l'invention du film parlant en 1927". Je crois que cette comparaison cinéphilique serait moins disproportionnée s'il avait parlé des premiers films en odorama... Je ne suis toujours pas sûr de voir ce que la 3D apportait spécifiquement à ce nouveau monde digital, en dehors d'une tentative de motivation pour le voir en salle et pas en version piratée (et les sous-titres qui flottaient parfois sur un plan médian).

Le problème d'Avatar ne me paraît pas vraiment sa naïveté (qu'on qualifie d'hommage aux Pulps dès que le scénario est indigent), ni le xénocentrisme faussement complexé du Bon Sauvage ou son racisme assez clair (le Gentil Blanc Magique vient pour sauver les pauvres Indigènes en fusionnant sa supériorité intellectuelle avec la proximité spirituelle avec la Nature).

Tout le monde a déjà fait la comparaison avec le génocide des Amérindiens (une référence au massacre de la Piste des Larmes dans l'exode des Na'vis) et donc à des films comme Little Big Man, Dances with Wolves ou des films sur le Paradis Perdu identifié à la jungle amazonienne (The Emerald Forest, le dessin animé FernGully: The Last Rainforest où des Elfes sauvaient aussi la jungle brésilienne - or les Na'vis sont des Elfes mélangés à des Chats et des Schtroumpfs géants).

La science fiction sert surtout ici à apporter l'idée de changement de corps avec l'opposition entre deux rapports, le corps mécaniste et le corps glorieux du Métis génétiquement modifié (les Avatars hybrides, qui ont cinq doigts au lieu de quatre comme les Na'vis), et j'avais déjà comparé ce nouveau topos de la métempsychose avec District 9 (même si Annalee Newitz oppose les deux par le fait que la Métamorphose en cafard de District 9 est vraiment le fait d'être "jeté" là et donc beaucoup plus déstabilisante dans le changement d'identité). Ce choix de la nouvelle enveloppe post-humaine artificielle serait un des éléments qui permet de dire que le message simpliste ne se réduit pas à la dénonciation de la Technologie qui a ravagé la Terre puisque c'est par la Technologie que la prétendue innocence du corps adamique est restaurée.

Matthew Yglesias dit que Dune était plus ironique dans le discours colonial où Lawrence d'Arabie devient le Mahdi puisque les Bene Gesserit ont manipulé les Fremen depuis des générations (missionaria protectiva) pour qu'ils acceptent le Kwisatz Haderach (le Goupillon comme préparation idéologique au Sabre). Ce n'est pas le cas ici avec le rituel de passage qui fait de Jake Sully le Toruk Makto. Mais en un sens l'action xéno-ethno-biologique du Docteur Grace Augustine (dont le nom est peut-être une allusion ironique au Péché Originel et qui doit être en fait financée par la Méchante Corporation) allait un peu dans le même sens, son action éducative n'étant que la préparation de l'exploitation coloniale.

Le film n'est pas sauvé par ses allusions de 25 tonnes à l'Irak (les Mercenaires dévoyés qui remplacent les Marines censés être plus responsables, la "guerre préemptive", "terreur contre la terreur", "shock & awe"), même si la Jungle exotique est plus vietnamienne. La superposition entre les critiques de l'Impérialisme et le retour à la Nature en deviendrait même irritante.

Il y a quelques éléments du scénario qui auraient pu stimuler un peu plus un intérêt qui se perd pendant les 2h46 de combat prévisible.

L'une des idées principales paraît tirée au moins depuis Solaris de Stanisław Lem (l'adaptation de 2002 par Steven Soderbergh était d'ailleurs produite par James Cameron). La planète Pandora (qui évoque aussi une Eve future, la Femme tentatrice artificielle) aurait pu plus nettement être une héroïne du film mais cette variation sur l'hypothèse Gaïa d'un écosystème organisé comme un individu n'inspire pas le même mystère que pour l'énigmatique planète Solaris. On avait déjà la même idée dans The Word for World is Forest d'Ursula K. Le Guin et dans le 3e épisode d'Il était une fois... l'espace (La planète verte).

Une hypothèse des fans de SF (et qui va sans doute être confirmée dans le jeu vidéo ou dans un autre produit dérivé), défendue par exemple par ce Blog, est qu'on peut donner une explication relativement hard SF (ou disons, semi-rigide) du monde. C'est un épicycle inutilement complexe par rapport à l'oeuvre. Bien sûr le technobabble des années 2010 tourne autour des Nanotechnologies. Les graines en forme de méduses (atokirina' en na'vi) de l'ordinateur organique EYWA (la Gaïa de Pandora) font penser à des nanomachines. Le fait que toutes les formes de vie de la planète comme les Na'vis, les Banshee et les Chevaux, soient cablés avec un port USB compatible (le "Tsahaylu", connexion neuronale qui sert à remplacer la télépathie de la Soft SF) serait un peu difficile à expliquer d'un point de vue évolutionniste : d'où la conjecture que Pandora a été modifiée par des biotechnologies, peut-être par les lointains ancêtres des Na'vis et qu'EYWA est un Ordinateur régissant tout l'écosystème et une trace de cette ancienne technologie transhumaniste. Cela aurait ainsi l'avantage de subvertir tout le discours du retour à la Nature : suffisamment de Technique recrée la Nature et donc dissipe l'opposition entre les deux.

Notons que cela ne sauve quand même pas le très littéral Deus ex Machina final, quels que soient les vagues essais de placer des "Pistolets de Tchekhov".

Contrairement à ce que le titre et le corps cyanoderme des Schtroumpfs Géants me laissait espérer, il n'y a aucune allusion claire à la mythologie hindoue (et j'ai pourtant cherché avec le plus de mauvaise foi la moindre analogie entre le couple du film et la relation entre Kṛṣṇa, 8e avatār de Viṣṇu, et sa compagne Rādhā).

Notre sensibilité aux Clichés peut varier. Personnellement, j'arrive très bien à accepter le subterfuge du Frère Jumeau utilisé au début : le héros a les mêmes gènes que le vrai connaisseur (pour expliquer pourquoi quiconque ne pouvait pas y aller) mais comme il est le remplaçant, il n'a aucune connaissance acquise sur Pandora, ce qui en fait le candide pour le spectateur.

En revanche, le fait que comme par hasard la Nausicaa de notre Ulysse, Neytiri, soit la Princesse et pas simplement une chasseresse est le petit détail qui fait passer vers le conte pour enfants (surtout que la scène de sexe avec cable USB Tsahaylu est bien entendu censurée).

Mais dans tous ces clichés, il y en a quand même au moins un que je ne comprends vraiment pas, même en ouvrant mon âme d'enfant de 8 ans et en me répétant le public prévu.

Pourquoi un Mecha (un robot-tank qui transporte une mitrailleuse) porterait-il un couteau ? J'aurais compris une tronçonneuse pour passer dans la jungle mais un couteau adapté à la taille du Mecha paraît presque un gag.

Oui, ces messages de geek inutilement longs finissent toujours par une question stupide du genre "Pourquoi du bruit dans l'espaaaaace ?".

En bref, je continue à préférer de loin Abyss, le seul film de Cameron que je peux revoir. Avatar n'apporte pas grand-chose en dehors du "tour de force" technologique dont on nous parle sans cesse.


Add. Avatar et les jeux de rôles

Certains fans réclament un jeu de rôle. Il y a pourtant de nombreux jeux de rôle qui font déjà mieux Avatar qu'Avatar sans influence directe.

Il y a par exemple Skyrealms of Jorune : sur un autre monde où des cristaux anti-gravité font voler des montagnes, les colons humains doivent cohabiter avec les autochtones, les Shantas, qui vivent en communication psychique avec les formes de vie de Jorune. Les Humains ont génocidé les Shantas mais ont oublié leurs origines (un peu comme sur l'Empire du Trône du Pétale), et de nombreuses autres races intelligentes vivent sur la planète comme des animaux terrestres génétiquement modifiés.


Shaan (1996, page du GRoG), jeu de rôle français d'Igor Polouchine, ressemblait encore plus à Pandora, avec d'un côté les colons humains dotés de technologie avancée et de l'autre des indigènes avec une forme de magie communiant avec leur planète Héos.

La fable anti-colonialiste y était plus directe que sur Jorune (où les Humains sont devenus presque aussi joruniens depuis des siècles que les "autochtones", même s'ils ne perçoivent pas tous l'énergie magique du monde). On peut jouer des Humains soutenant les autochtones opprimés mais il est clairement prévu qu'on prenne le parti de ce camp en révolte contre l'occupant terrien.

10 commentaires:

Arasmo a dit…

Ahh, Jorune ! Rien que l'évocation de ce nom me donne envie de partir à l'aventure !

Phersv a dit…

Oui, et l'art de Jorune nous manque vraiment.

Le seul défaut à mes yeux était l'absence de religions originales. De ce côté, c'est l'anti-Tékumel. Quand j'ai demandé par email à Sholari James, il m'a répondu qu'il pensait que les humains pratiquaient encore les religions terriennes, ce qui m'a vraiment déçu (surtout que le texte de Jorune dit bien que la plupart des Humains ignorent qu'ils ne sont pas autochtones : il est difficile qu'ils soient juifs, chrétiens, hindous ou musulmans en ignorant la géographie terrestre mentionnée dans leurs textes sacrés).

Il y a un projet de Jorune Basic System non-officiel.

Markss a dit…

Je crois que la comparaison avec le film parlant est réaliste : qui se souvient du "chanteur de jazz"?

Personnellement, j'ai trouvé que la meilleure scène d'Avatar était la bande annonce pour l' "Alice" de Tim Burton, avec le sourire du Chat de Chestshire qui flotte dans les airs. Cette technologie a un potentiel énorme (imaginez aussi les films d'épouvante!), que l'on soit obligé de voir un assez mauvais film pour en profiter n'est pas trop grave.

Phersv a dit…

Je n'avais même pas saisi que le nouvel Alice in Wonderland de Disney utiliserait du "3D Digital" (je ne devais pas porter les lunettes pendant les bandes annonces). Le nouveau TRON utilisera aussi cette technologie. On n'a peut-être pas encore vu ce que cela pourrait donner.

Arasmo a dit…

Jorune était en effet très lacunaire sur vie quotidienne et religieuse des humains : on en sait parfois bien plus sur les autres peuples à ce sujet !

Je salue le travail abattu par Sholari James, mais je ne suis pas toujours convaincu par ses ajouts : par exemple, la deuxième langue la plus parlée de Jorune serait le Fransei, dérivée du français...

Et merci pour le lien ! J'avais déjà repéré le projet : je compte bien l'adapter pour OpenQuest lorsqu'il sera terminé...



Mais cette

Jean-no a dit…

Pour moi (qui ai plutôt apprécié la balade), Avatar est calqué sur "Princesse Mononoke", un film que James Cameron connaît sans aucun doute très bien.
Mais comme Star Wars il y a trente et quelques années, Avatar tire sa puissance de la non-originalité de ce qu'il raconte, car les clichés et les scénarios simplets permettent d'éviter de réfléchir. Un film comme District 9 (excellent) est trop trouble pour intéresser un quart de la population mondiale (l'audience minimum de Avatar à terme ?), car il intègre le spectateur à la mauvaise conscience qui nait du récit (l'exploitation des crevettes, le mépris dont elles font l'objet, le fait qu'on les trouve repoussantes), c'est donc un spectacle pervers ou troublant. Dans Avatar, en première lecture, rien de tout ça : on est avec les Na'avi dès qu'on voit Jakesully courir au soleil (un des rares moments drôles du film) pour profiter du corps athlétique qu'on lui a donné en échange de son corps handicapé. En seconde lecture, le film parle effectivement aussi de l'Irak et plus encore de l'exploitation des matières premières dans plusieurs pays tels que le Nigéria où des armées protègent les cadres de Exxon ou Total des populations excédées par les a-côtés écologiques de l'exploitation du pétrole (et il ne s'agit pas du sympathiquement invisible Co2 mais de nuages de suies provoquant directement cancers et autres affections). Mais évidemment, Cameron ne peut pas parler de la charge politique de son film comme d'une question contemporaine, car il aurait du mal à lever de tels budgets sinon (cruel dilemme : diffuser massivement ses idées en utilisant le système ou rester confidentiel mais dans une liberté totale ?).
La force de ce genre de cinéma populaire est précisément de nous mettre dans le camp des "gentils". On ne nous dit pas "le monde est pourri et c'est un peu à cause de toi", qui est finalement bien commode (qu'est-ce que j'y peux ?), on nous fait croire que, fondamentalement, on veut être dans le bon camp. C'est commode aussi (quand on a réussi à se convaincre qu'on était le gentil, difficile de se remettre en question) mais ça permet de diffuser un modèle clair et net de ce qui est le bien et de ce qui est le mal, modèle qui peut se révéler utile lorsqu'une situation réelle ressemble à une situation fictionnelle. Bon ça ne marche pas toujours : la dénonciation par George Lucas du passage de la république à l'empire dans les derniers Star Wars a été strictement contemporaine de l'épisode Bushiste (où le pouvoir du citoyen américain a perdu plus que jamais dans son histoire) que les spectateurs nombreux des films en question ont pourtant élu et soutenu volontairement.

RUR / TOS a dit…

Heureux de trouver enfin des avis réfléchis et réellement critiques sur la Toile!...

Quelle insulte à l’intelligence:scenario anorexique ,musique sirupeuse ,personnages sans profondeurs ,longueurs pour mieux s’endormir,message hypocrite …Nous nous attendions certes a des faiblesses scénaristiques (Cameron, ou son scénariste sous-fifre, a-t-il écrit le scénario en un après-midi?) ,mais là ,rien ne suivait :a aucun moments nous n’avons été ébahi par l esthétique ni par autre chose.Nous ne sommes pas des oies ni des gogos ,alors nous nous sommes enfuis . En quelques mot ,du cinéma gadget ,du cinéma kleenex .De la purée mousseline en poudre dévolue a gaver les foules décérébrées…. le film gave d’ailleurs les spectateurs d’images jusqu’à la nausée. Quand a la 3D…Nous sommes très loin d’être convaincus…Certes oui ,un peu plus de profondeur ,mais rien de spectaculaire ,sans compter le fait que l’image soit rendue terne et floue par le port des lunettes. Technique qui n’a de plus rien d’innovateur, ce n’est juste qu’un coup marketing bien réfléchi!!!! Une histoire manichéenne, téléphonée, hollywoodienne, les dialogues ineptes, et le doublage insupportable, bref une daube. si ce film n’utilisait pas des techniques inédites, il passerait totalement inaperçu…Je ne lui promet pas un avenir brillant, il risque de vite tomber dans les oubliettes!… Alors pour ceux qui trouvent que les créatures imaginées par Cameron sont géniales, regarder “La Planète Sauvage” de Topor et Laloux!!!! Cameron étire son histoire jusqu’à ce qu’elle soit réduite à un mince fil fragile, à une mince peau de chagrin, et comble les gouffres du scénario de sa technique 3D jusqu’à ce qu’elle perde toute saveur!!!! Apparemment c’est la technique pour lui qui justifie la réalisation d’un film et non pas le scénario ou le propos!!! Le plus dégueulasse selon nous :baser un film sur un message (simpliste,avatar pourrait être un formidable film pour enfants)d’ écologie mâtiné de new age de super marché alors que c’est une machine a faire des sous ,beaucoup de sous (entrées et produits dérivés)ca ne vous semble pas être un peu gros ????
16 janvier, à 19:15

Grummore a dit…

Bonjour à tous, je me nomme Sébastien Gamache (grummore_a_gmail.com). Quelqu'un connait-il l'adresse de Mansell, James, celui qui possède un site Fading Suns: http://sholarijames.com/fadingsuns/

Quelqu'un dans cette page à mentionner lui avoir déjà envoyé un courriel.

Merci!

Phersv a dit…

@Grummore

Désolé, en vérifiant, c'est une erreur de ma part : j'avais en fait correspondu avec Joe Coleman, créateur du site jorune.org (qui il y a 12 ans avait une adresse différente, je crois, radiojoe at son université de l'époque, et il a l'air de signer "Joseph Adams" maintenant). Mais Sholari James était d'accord pour incorporer des religions humaines sur Jorune.

James Mansell n'est pas le créateur de Jorune - contrairement à ce qui est dit sur ce thread) mais il l'a développé avec brio (même chose pour Coleman).

Il y a une adresse sur le Net d'après Alexa mais je ne sais pas si elle est encore valide et si c'est bien le même James Mansell : james -AT- mansell -POINT- se.

Jeronimo a dit…

Personnellement, j'ai beaucoup aimé ce film qui m'est simplement apparu comme une sorte de "Danse avec les loups" version science-fiction. Cela ne me dérange pas qu'il y ait des clichés, ou, moins péjorativement, des références nombreuses.
Des idées nouvelles, c'est difficile d'en trouver. Chaque genre a ses références : policier, science-fiction, horreur, ... d'où les parodies.
Mais peut-être suis-je simplement "bon public", un éternel enfant.
J'ai d'ailleurs beaucoup aimé le graphisme ... mais la technologie 3D m'a donné mal à la tête.
Merci à Phersv pour son analyse et les liens toujours forts instructifs (littérature, jeu de rôles, documentaire ...)