mercredi 23 décembre 2009

Des Huns et des Alains

Le public, sans doute confit de consensus sarcastique (qui est le vrai mal de notre époque, nous prévient-on), se dispute pour savoir quel est le passage le plus brillant dans le long dialogue entre Alain Finkielkraut et Alain Badiou.

Finkielkraut est surtout victime d'une certaine confiance dans les discours pseudo-gaullistes de Henri Guaino. Il est bien conscient de la contradiction patente entre cette rhétorique et les politiques suivies mais cela lui paraît une tension réelle à l'intérieur de la cohérence du gouvernement alors qu'un naïf n'aurait tendance à n'y voir qu'un contraste entre des phrases et des actions.

Puis il critique une dénonciation marxiste du pouvoir.

« Une oligarchie féroce » dites-vous, mais qui pratique quand même l'impôt progressif sur le revenu et qui oblige les plus riches à donner cinquante pour cent de ce qu'ils gagnent.

Se féliciter que les plus favorisés consentent encore à payer jusqu'à la moitié de leurs revenus en impôts me paraît une maigre consolation, surtout quand on voit que même un pays aussi bolchevik que les USA de 1940 à 1960 avait des tranches qui dépassaient jusqu'à 80% pour les plus riches.

Alain Badiou dit que l'islamisme politique ne représente plus rien, puis que cela ne le dérange pas de dire qu'il est un "fascisme" (mais sans doute moins grave que le "Pétainisme transcendantal" qu'il inventait dans un pamphlet). En passant, le rapprochement avec le fascisme était pourtant jugé ridicule il y a peu par son ami Bensaïd.

Et les projets politiques réels de Badiou sont vagues, semblant simplement révasser un retour de Gardes Rouges pour faire des procès d'auto-critique :

Moi aussi je propose à ces « jeunes » finalement une forme de règle : la règle de la discipline politique. La discipline politique des plus pauvres, des démunis, on en est aujourd'hui encore très loin hélas. La construction d'une nouvelle discipline c'est le problème de notre époque. Et ça ne passera pas par l'école, ni par aucune des institutions de l'Etat. L'école elle est foutue, comme du reste l'essentiel de l'héritage de la IIIème et de la IVème République. Tout doit se faire à grande échelle en dehors de ces débris, auxquels vous attache une mélancolie de plus en plus crispée.

On voit dans ce genre de passage incohérent une idée de la distinction entre posture extrémiste vide et critique.

De même quand Badiou dit :

Moi dont l'œuvre philosophique entière consiste à élaborer une ontologie du multiple, moi dont un des énoncés essentiels est «l'Un n'est pas», il faudrait tout de même que je sois vraiment inconséquent pour penser contre la pluralité !

Le soupçon ne me semble pas écarté par cette déclaration vexée. Le fait que Badiou récuse en ontologie, comme la plupart des axiomatiques, un Univers de tous les Ensembles, ou qu'il dise que la vérité s'instaure dans des situations d'Evénement ne le préserve pas vraiment de son dogmatisme de Maoïste. Au contraire, le discours de la Multiplicité pur a rarement autant servi d'idéologie pour cacher le monolithisme.

Puis Badiou demande (page 4), à la manière d'un Maréchal pas du tout "transcendantal" mais bien empirique, s'il peut y avoir plus français que lui.

Il est difficile de trouver plus profondément Français que moi.

Et bien sûr Badiou ajoute ensuite que la France, il s'en fout, qu'un prolétaire n'a pas de patrie, mais qu'il est le vrai patriote.

Puis Alain Finkielkraut endosse lui aussi la lutte contre les hordes fascistes.

Je me suis très récemment affronté avec l'extrême-droite et j'étais assez seul car toute une partie de la gauche a rejoint sur ce point Marine Le Pen. C'est l'affaire Polanski, bien sûr. On a vu le fascisme procéder comme à l'habitude, en désignant une cible à la vindicte populaire, en créant une victime sacrificielle, accusée de viol de petite fille.

Oui, avec une petite différence qui est qu'il s'agit ici d'une procédure juridique, certes critiquable, pas d'une lapidation ou d'un "lynchage" du tourbillon de la "violence mimétique". La justice américaine devrait peut-être tenir compte des demandes de prescription entérinée par la victime du viol mais c'est sans doute maltraiter du mot "fascisme" - surtout quand Finkielkraut se prétendait choqué que N'Diaye ait utilisé le mot "monstrueux" pour parler d'Eric Besson et lui donnait des leçons sur le souci de la précision.

Dans ces chocs des solitudes et des marginalités héroïques contre les torrents de l'époque, on voit assez peu de moments de tact dans le dialogue, sauf peut-être quand Finkielkraut défend en partie le livre de Badiou Circonstances 3, Portées du mot « juif » de l'accusation d'antisémitisme. Le problème de l'argument pseudo-sartrien ou "paulinien" de Badiou (il n'y a plus de communautés, que de l'Universel, donc le prédicat "juif" est entaché d'avoir été utilisé par les Nazis pour s'attribuer à des humains qui n'avaient en fait rien en commun) est qu'il peut être toxique quel que soit le bien-fondé d'une critique d'une dérive théocratique en Israel.

4 commentaires:

Brudes a dit…

C'est étrange cette habitude très contemporaine d'afficher un mépris hautain,celui qui indique "on ne me la fait pas à moi", et de ramener à des propos creux et en dernière analyse malhonnêtes des propos dont on ne saisit pas les enjeux.
Mais Freud a d'abord été un obsédé sexuel, Giordano Bruno un hérétique, Einstein un illuminé, et j'en passe!

Goodtime a dit…

Le passage le plus remarquable demeure à mon sens celui où Finky prend à son compte cette merveilleuse anecdote sur les éboueurs français se faisant insulter par de lâqches immigrés en HLM qui leur lancent "sales français, continuez de ramasser nos ordures !". Après ça, Badiou peut bien justifier Pol Pot, je l'applaudis quand même quand il dénonce cette méthode d'argumentation. De même que j'approuve sa dénonciation de la diversion q<wui consiste à faire une fixation sur les musulmans pour éviter de traiter les contradictions du capitalisme. Finalement, n'importe quel marxiste (même maoïste) m'est plus sympathique qu'un intellectuel "juif de gauche" qui collabore à la stratégie du bouc-émissaire que met en oruvre ce que j'appellerais moi aussi volontiers le mouvement libéral-fasciste. Tout cela finira très mal. En attendant, bonne année, joyeuses fêtes.

Phersv a dit…

> Brudes
Alors éclairez moi de ces enjeux que j'ignore.

> Goodtime
Certaines anecdotes de Finkielkraut (comme la boucherie Hallal) sont en effet un peu tristes. Mais il montre plus de capacité au dialogue que Badiou.

Badiou dit qu'il sait mieux que quiconque les méfaits du totalitarisme alors qu'il exalte toujours la violence créatrice. Il n'essaye même pas de donner ne serait-ce qu'un début d'explication qui pourrait faire penser qu'il ne cautionnerait pas un remake d'Etat dictatorial au nom des injustices actuelles.

Merci beaucoup, bonnes fêtes !

Fr. a dit…

Je peux me tromper, mais la tranche maximale d'imposition sur l'IR est 40% en France. Le chiffre des 50% doit inclure les revenus du capital (peu probable), ou les cotisations sociales -- auquel cas Finkie a une vision bien particulière de la solidarité nationale, et doit apprécier la prolifération des affiches AXA/Allianz pour l'assurance-maladie privée (dont je prédis ici et maintenant qu'elle sera le moyen d'assurance primaire pour plus de 10% de la population dans 10 ans ; nota, Guillaume Sarkozy, qui siège au MEDEF, y participe).

Pour revenir à Finkie et Badiou, ils sont tout à fait dans leurs rôles respectifs. La presse apprécie deux choses : les types capables de répéter mot pour mot le débit de connerie du gouvernement, mais dans un style discursif de droite nostalgique un peu chaloupé, avec des trémolos et de l'inquiétude vis-à-vis des pauvres (“on a peur”) ; et les types qui vont défoncer virtuellement la gueule au premier type, sans faire de chichis.

Personnellement, je reste plus attaché au second qu'au premier, parce qu'il dit la vérité lorsqu'il écrit que Badinguet est autrement plus dangereux que le balayeur antillais, alors que le premier type refuse de présenter le rapport de forces dans ce sens. Le reste des deux discours me laisse complètement indifférent.