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dimanche 5 mai 2024

Théologie et pédopsychiatrie bowlbyenne

14 César, jour d'Alexandre.

Il fut une époque dans mon enfance où j'ai cru en une divinité surnaturelle. J'ai perdu cette hypothèse vers onze ou douze ans en me demandant si je n'y croyais que parce que je trouvais plus confortable de croire ainsi en une projection idéalisée. Je suis reconnaissant d'avoir pu éprouver une telle croyance-désir sans quoi je ne sais pas si je pourrais facilement avoir de l'empathie avec la majorité de l'espèce humaine qui continue d'avoir ce type de pensée. Ceux qui ont toujours vécu dans l'athéisme doivent avoir du mal à éviter une condescendance méprisante. C'est une difficulté majeure pour tout le monde que de pouvoir conserver cette empathie qui est nécessaire pour être humain. D'un autre côté, certains ex-croyants peuvent aussi être plus agressifs et militants que ceux pour qui la religion n'a jamais eu d'effet direct sur leur enfance. 

Hier, dans un kiosque de journaux, il y avait une revue chrétienne (d'une association catholique du culte marial) qui s'appelait "1000 raisons de croire" et le sujet en couverture était quelque chose du genre "Savez-vous que la Vierge Marie est déjà apparue 4236 fois au cours de l'Histoire ?" (je ne me souviens plus du nombre et je ne sais pas si ce nombre est censé compter comme seulement une des mille "raisons" en question). 

Malgré mes efforts d'empathie, j'ai du mal à comprendre ces croyances où un dieu omnipotent peut intervenir (et même 4236 fois) mais choisit quand même de ne le faire que de temps en temps sans qu'on comprenne pourquoi. Le miracle semble le comble de l'arbitraire pour l'idée d'un être parfait censé représenter ce qui serait la source de tout ce qui est bon ou juste dans la réalité. Cela semble presque pire que l'existence du Mal, le fait qu'il puisse utiliser une puissance infinie mais au cas par cas. Dans ce magazine, l'intercesseur divin (la remplaçante des anciennes divinités maternelles de la fécondité) décide de visiter trois bergers à Fatima ou une femme à Lourdes mais d'abandonner des millions d'autres innocents dans la souffrance et l'injustice. 

Même à l'époque où je croyais en un Dieu, je ne pouvais que croire à une divinité de type leibnizien qui ne peut pas vouloir perturber les lois de la nature sinon on se demanderait sans cesse pourquoi il n'essaye pas de sauver tant d'innocents. J'avais plus de problème avec la possibilité de plusieurs miracles au cours du temps qu'avec un seul miracle à la Création (l'idéalité du temps est peut-être une solution pour Leibniz pour faire comme s'il continuait de justifier l'existence possible de plusieurs miracles). 

Je ne comprends pas en quoi la possibilité des miracles est censée rassurer les croyants : il y a vraiment un Dieu omnipotent mais il est si mystérieux et incompréhensible qu'il pourrait te sauver à n'importe quel moment mais qu'il choisit quand même de ne pas le faire, peut-être parce que c'est en réalité de ta faute. 

Ma première discussion philosophique (autant que je me souvienne) fut avec un prêtre à qui je disais que les miracles ne pouvaient être que des récits métaphoriques ou des sortes de conditionnels irréels (Dieu serait un être tel que s'il le voulait, il pourrait même remettre en cause les lois qu'il a choisi d'instituer) et que ce serait même une sorte d'insulte impie que d'y croire. Je ne me croyais même pas libre penseur original ou ironique, je pensais ne faire que dire en petit comité un truisme qu'on n'osait simplement pas trop manifester publiquement, un peu comme de parler à voix haute du Père Noël dans une école maternelle. Le prêtre, qui paraissait étonné plus que scandalisé, me dit qu'il y croyait tout à fait au premier degré alors que je pensais qu'aucun adulte n'était sérieux à ce sujet. Nous étions chacun déçu de la déception de l'autre.  

Mais si on croit en un(e) Dieu/éesse qui ne peut pas intervenir du tout (Deus absconditus et otiosus, Dieu caché qui ne veut pas se montrer et qui n'agit donc pas), on est sans doute déjà nécessairement dans une pente vers l'athéisme comme cela ne fait plus tellement de différence. 

Pour rester croyant, il faut donc cette position psychologique où on croit à un Dieu qui agit mais d'une manière mystérieuse et incompréhensible. "L'amour" purement quiétiste en un Principe du Bien et la confiance en une sorte d'analogue d'amour "pur" qui n'agira jamais dans l'expérience visible (que je peux comprendre) doit se mélanger avec un "amour" plus ambivalent, plus masochiste (je ne dois pas mériter Son amour puisque je souffre), avec un ressentiment larvé (si Iel peut intervenir, pourquoi ne le fait-Iel pas ? qu'ai-je donc fait de mal ?) et un peu terrorisé devant cette violence arbitraire, une sorte d'attachement insecure (attachement anxieux-ambivalent) comme dirait la théorie de Bowlby où la divinité est un Parent très ambigu, plus cruel et inquiétant que le Dieu plus distant des philosophes. Le croyant est alors d'autant plus "collant" et exubérant dans son enthousiasme qu'il ne cesse d'être inquiet de ne pas mériter cette grâce injustifiable. 

Mais on pourra rétorquer que dans cette classification psychologique, le quiétisme de certains mystiques et des philosophes serait alors un attachement "avoidant", d'où la voie vers l'athéisme. Le croyant ordinaire se soucie d'espérer que son affection sera partagée, le déiste a un rapport très neutralisé dès lors qu'il dit qu'il sait bien déjà que la "relation" est dénuée de tout effet. 

Je vois donc peu de milieu entre un despote arbitraire (un sujet avec une volonté) et un simple néant où Dieu n'est plus qu'un nom fétiche pour les lois de la nature. 

jeudi 11 janvier 2024

L'épouse d'Abraham, de Joseph et de Moïse

Un incroyant peut trouver dans les récits des religions une satisfaction opposée à celle des croyants. Le fidèle tire généralement un contentement d'une conviction stable dans ce qu'il croit être la tradition (à moins d'admettre des interprétations très ouvertes et allégoriques). L'incroyant au contraire peut explorer des contradictions dans le texte sans prétendre les réconcilier, ce qui est un des plaisirs des mythes. Les contradictions dans la réalité auraient des conséquences graves mais celles des fictions peuvent jouer sur des ambiguïtés. 


Les personnages féminins entourant les Prophètes Abraham, Joseph et Moïse illustrent ces contradictions. 

Keturah

Un des buts des mythes de la Genèse est de donner une généalogie aux peuples autour des Hébreux qui soit en même temps une étiologie des conflits : l'inceste de Lot avec ses filles crée les Moabites et les Ammonites, Hagar enfante avec Abraham Ishmaël qui crée les Arabes (et a un statut particulier en tant qu'aîné mais "illégitime", fils de la servante) et Esaü (le fils d'Isaac délégitimé qui va finalement rejoindre des Hittites ou la descendance d'Ishmaël) crée les Edomites

Mais le texte est très ambigu sur les mariages d'Abraham. D'une part, il est possible que Sarah soit en fait sa propre soeur (ou peut-être seulement sa demi-soeur), ce qui est curieux si le texte prétend prohiber l'inceste. D'autre part, Isaac n'est pas le dernier enfant d'Abraham puisque après l'épisode Hagar (Gn 16) et la mort de Sarah, Abraham se marie avec Keturah la Parfumée (Gn 25), qui serait l'ancêtre des Midianites (c'est-à-dire le peuple du nord-ouest de l'Arabie). Les Rabbins de la Mishnah ne sont pas d'accord sur l'interprétation de Keturah : certains y voient simplement le retour de la servante répudiée Hagar (ce qui redonnerait une nouvelle légitimité à Ishmaël) ou bien plutôt une épouse distincte, la troisième. Le texte ne fait en tout cas pas que dévaloriser ces cousins qui sont hors de la lignée Isaac-Jacob (et les Midianites vont garder un lien étroit avec les Hébreux, ne serait-ce que par l'épouse de Moïse Sephora ou le prophète ambigu Balaam). 

Asenath

Quand Yosef (Joseph), le fils favori de Jacob, part en Egypte, il prend le nom (censé être local) de "Zaphenath" et aurait alors épousé une Egyptienne nommée Asenath ou Asnath (Gn 41). Ce serait une fille d'un prêtre d'Heliopolis, Potiphara. On est enclin à l'identifier aussi au Potiphar qui avait cru son épouse, parfois nommée "Zuleika" quand elle avait tenté de séduire puis de calomnier Joseph. Rashi raconte que le femme de Potiphar était tombée amoureuse de Joseph parce que l'astrologie avait prévue qu'elle serait l'ancêtre des enfants de Joseph alors qu'il s'agissait d'Asenath et non d'elle. Des textes plus tardifs conteront même plus en détails les amours de Zaphenath et Asenath. Même si on ne part sur une théorie à la Freud où la Bible cacherait des origines égyptiennes, elle ne cherche en tout cas pas encore à interdire des origines communes (les deux demi-tribus de Manasseh et Ephraïm, qui sont dans les "dix tribus perdues"). On n'est pas encore dans les textes de Nombres 25/31 sur Phineas qui interdit sous peine de mort toute union avec les autres peuples de la région. Josué, le conquérant de Canaan après l'Exode, est de la tribu d'Ephraïm et donc descendant de l'Egyptienne, mais particulièrement sans indulgence contre les Canaanites de Jericho. 

Tharbis/Adoniah et Sephora/Zipporah

Moshe est un personnage fascinant comme le prophète le plus important du judaïsme et avec tant de traits qui pourraient indiquer une origine non-juive. Yosef est né clairement hébreu et devient égyptien pour faire venir les Hébreux en Egypte alors que Moshe semble égyptien et redevient hébreu pour les faire revenir en Canaan et on peut comprendre comment certaines traditions vont jusqu'à confondre Yosef et Moshe en un seul personnage. L'adoption de Moshe ne serait qu'un conte commode pour faire allusion à une origine étrangère (tout comme pour Cyrus à la double nationalité Perse-Mède). Certains pensent que le nom même de Moshe pourrait être sur le même modèle que des noms de Pharaons comme "Ramose" ou "Thutmose". Il y a eu de nombreuses tentatives d'identifier le Pharaon de l'Exode soit dans la fourchette haute vers Ahmose (XVIe siècle, Nouveau Royaume contre les Hyksos), soit Amenhotep IV/Akhenaton (milieu du XIVe), soit Ramses II (XIIIe siècle), soit Ramses III (XIIe siècle). Mais la question a peu de sens si Moshe n'est qu'une superposition contradictoire de plusieurs mythes (où l'Exode d'Egypte ne serait qu'une transposition mythique rétroactive du retour de l'Exil à Babylone, ce que suggère aussi les ressemblances entre Daniel et Yosef). 

La Bible mentionne potentiellement deux épouses de Moshe. 

(1) Il a épousé Sephorah ou Zipporah (l'Oiseau) fille de Jethro (Exode 2, aussi appelé Reuel / Hobab) un prêtre midianite (voir plus haut sur Keturah). Certaines théories ("l'hypothèse midianite-kénite") vont jusqu'à penser que c'est via les Midanites d'Arabie que Moshe aurait intégré un monothéisme de Yahvé (un dieu volcanique adoré sur le Mont du Sinaï) et l'aurait ensuite transmis aux Hébreux qui l'aurait mélangé avec leurs Elohim. 

(2) Mais la soeur de Moshe, Miriam, et son frère Aaron, lui reprochent plus tard durant l'Exode (Nombres 12) d'avoir une épouse "koushite" (ce qui normalement signifie "éthiopienne" et donc femme à la peau noire). Le texte semble indiquer que c'est une révolte de Miriam et Aaron qui se disent aussi prophètes que Moshe. Dieu intervient alors et punit Miriam en lui envoyant un fléau, une lèpre qui lui rend la peau blanche, ou tachetée de blanc. Le texte semble donc dire que le prophète avait une épouse étrangère et que cela était approuvé par Dieu. Ce serait donc l'inverse du passage horrible en Nombres 25 & 31 où les Hébreux craignent d'être corrompus par les Moabites et les Midianites (la relation sexuelle avec l'étrangère étant toujours reliée au danger du retour de l'idolâtrie des dieux étrangers) et où Phinéas puis Moshe lui-même conseillent l'extermination de masse et la réduction en esclavage des Midianites. 

D'après l'historien judéo-romain Flavius Joseph (Ier siècle après J.C., Antiquités juives, II, 252) et d'après le juif égyptien Artapanos d'Alexandrie (IIIe siècle avant JC), cette femme non-nommée serait là la première épouse de Moshe qu'il aurait connue quand il était encore prince égyptien et elle serait nommée Tharbis. Il l'aurait donc épousée avant Sephorah. La légende relie ici clairement Moshe et Tharbis avec les mythes sur Salomon et la Reine de Saba (aussi appelée Bilqis de Kush). Mais dans la version de Flavius, Moshe a quitté Tharbis avant d'épouser Sephora et ce ne pourrait donc pas être elle qui est visée par Miriam. 

Les commentaires sur ce passage sont très nombreux et contradictoires. Les rabbins dans le Talmud et par la suite ne veulent pas suivre ici le sens littéral. Ils identifient souvent Sephorah et l'Epouse Koushite en disant que dans ce contexte "kushite" ne veut pas dire "éthiopienne" mais veut en fait dire "midianite" ou bien "remarquable et éclatante par sa beauté" (ce qui n'expliquerait pas du tout l'opposition entre lèpre blanche de Miriam et peau de la Kushite). 

Une interprétation du texte encore plus complexe et misogyne dit que le passage signifie que Miriam ne reprochait pas du tout ce mariage mais au contraire le fait que Moshe s'abstenait de toute relation avec sa femme (Sephora) après la naissance de leurs deux fils, voire qu'il l'avait répudiée et renvoyée chez les Midianites malgré sa valeur. Dieu intervient pour soutenir la pureté de Moshe (car Moshe est en contact avec Dieu et doit rester chaste) et il punit Miriam parce qu'elle ne comprend pas cette règle rituelle d'abstinence sexuelle, même dans le mariage. 

Philon d'Alexandrie (vers -20 avant J.C. - 50) donne une interprétation néo-platonicienne encore plus ésotérique dans ses Νόμων Ἱερῶν Ἀλληγορίαι 3, 103 : les trois personnages représentent les gradations des connaissances de Dieu en imitant celles de Platon. (1) Miriam est la Perception et n'en reste qu'à la connaissance sensible. (2) Aaron en reste à l'Analyse de l'entendement discursif. (3) Moshe est la vraie sagesse et l'intuition directe de Dieu et l'Epouse Koushite représente l'Obscurité aux yeux des sens de l'union intime avec l'Un. Sephora l'Oiseau qui s'élève vers le ciel représente la vertu morale et le texte opposerait donc l'Oiseau céleste et le Sensible qui en reste aux ombres dans la Caverne, et c'est pourquoi Miriam appellerait cette épouse "koushite". Mais Philon garde aussi possible l'interprétation où Moshe a en fait répudié son épouse pour dépasser ses désirs physiques. Moshe est le sage parfait qui va surmonter les facultés appétitives. 

L'historien égyptien de l'époque ptolémaïque Manéthon raconte dans ses Aegyptiaca (3e siècle avant JC) une version de la vie de Moshe qu'on ne connaît que par le Contre Apion de Flavius Joseph. Moshe serait en fait un prêtre d'Osiris à Héliopolis nommé Osarseph (dont le nom semble être un mélange d'Osiris/Ausar et de Yosef). Osarseph se serait rebellé contre un pharaon nommé "Amenhotep" qui avait exilé les Lépreux et se serait allié aux Hyksos (d'où une association entre les "Ebiru" et les Hyksos). Il aurait finalement été exilé avec certains de ses fidèles lépreux et serait devenu alors "Moshe". Ici aussi on associe l'origine égyptienne et la Lèpre, comme le fléau qui a frappé Miriam. 

Par coïncidence, Bithia, la mère égyptienne adoptive de Moshe, aurait eu une forme de lèpre qui l'aurait poussée à aller vers le Nil pour se purifier et c'est ainsi qu'elle aurait trouvé le panier avec Moshe. Bithia aurait ensuite tant aimé son enfant adoptif qu'elle aurait choisi de le suivre et se serait remariée avec un Hébreu nommé Mered de la tribu de Judah. Elle aurait eu ensuite une fille nommée "Miriam". Cela voudrait dire que Miriam peut être soit la grande soeur de Moshe dans sa famille Lévi soit sa petite "soeur" demi-égyptienne par sa mère adoptive. 

mercredi 10 mai 2023

Castes et religions non-indiennes


J'ignore tout de la sociologie ou de l'anthropologie et j'ignore donc quelle est l'explication historique du fait que les basses caste ou hors-castes exclues ne se sont pas converties en masse à d'autres religions. Naïvement, on pourrait croire que de fortes proportions de ceux à qui les supérieurs disaient qu'ils ne devraient avoir aucun droit seraient vite attirées par des religions sans justification du castisme

Une explication simple de cette absence apparente de conversion de masse serait simplement l'aliénation ou l'ignorance : les hors-castes avaient assez intériorisé l'hindouisme pour ne pas voir le problème. Ou peut-être que ceux qui se convertissaient trouvaient ensuite trop de difficultés pour se marier : ils devenaient rejetés par leur propre caste (voire discriminés encore plus nettement ou massacrés ?). Une autre explication "fonctionnelle" serait que l'autre grande rivale plus "universaliste", l'Islam local des Moghols, par exemple, a vite assimilé le castisme aussi, malgré l'égalitarisme musulman pour ne pas avoir à trop émanciper les sujets. Les élites musulmanes avaient un intérêt à ce qu'une si grande part de la population demeure des serfs hindous. Un catholique indien racontait que dans son église, les fidèles étaient surtout de basses castes mais que la hiérarchie ecclésiastique était de manière disproportionnée uniquement des descendants de Brahmanes, ce qui prouvait que les biais culturels se maintenaient dans les autres religions. 

Pour simplifier, j'ai l'hypothèse que les grandes réformes religieuses indiennes furent faites non pas par des révoltes des basses castes mais plutôt par des critiques des castes "nobles" contre la caste sacerdotale. Le conflit principal était à la tête, entre les Brahmanes et les Kshatriyas, entre "prêtres" et "chevaliers". Le Bouddhisme (inventé par un Kshatriya) ou le Sikhisme (qui venait d'une caste militaire), par exemple, ont séduit des Kshatriyas qui voulaient acquérir les prérogatives symboliques de la caste sacerdotales. C'étaient plus des nobles qui voulaient aussi être moines et aspiraient à certains de leurs voeux et restrictions que des serfs s'insurgeant contre leur exploitation (on peut dire la même chose pour St François d'Assise). Ou pour parler en termes nietzschéens, l'idéal ascétique des dominants était plus influent dans l'histoire des religions indiennes que le ressentiment des dominés. J'ignore si cela fonctionne pour le Jainisme (d'où vient sans doute le Bouddhisme, mais qui a plus réussi à survivre par un repli communautaire et un "hyper-ascétisme intramondain") : les Jains sont très peu liés aux basses castes mais malgré la critique du védisme, ils ont refondé à leur tour de nouvelles castes endogames en continuant à imiter la majorité hindoue. 

Dans l'Inde moderne en revanche, le Bouddhisme avait été détruit dès l'Antiquité et les Bouddhistes récents sont soit des immigrés soit en effet plus liés à des basses castes qui ont pu commencer le processus de rejet du système "castiste". 

samedi 2 juillet 2022

Le saint et le dionysiaque

 Anecdote trouvée là. 


Un jour des fidèles et des pèlerins vinrent voir le Père Paisios (1924-1994) sur le Mont Athos. Ils se réjouissaient parce qu'un moine venait de mourir et qu'ils étaient scandalisés par son ivrognerie. Ce moine était un alcoolique qui buvait trois verres de raki chaque jour et il était cause de troubles dans tout le monastère. 

"Je sais qu'il est mort car j'ai eu la vision que les Anges venaient en personne pour accueillir ce moine au Ciel."

Ils se scandalisèrent et lui dirent qu'il devait se tromper ou ne pas bien savoir de qui on parlait. 

"Quand il était encore un nourrisson en Asie Mineure pendant la destruction de la communauté grecque, ses parents craignaient qu'il ne leur soit enlevé par les soldats turcs, ils le gardaient avec eux pendant les moissons et ils mettaient du raki dans le lait de son biberon pour qu'il dorme et se tienne tranquille sans faire de bruit. Il passa toute son enfance et son adolescence dans l'alcool mais il vint au Monastère pour lutter contre ses passions. Ce fut une vie difficile mais il réussit à réduire sa dépendance petit à petit. Il buvait vingt verres chaque jour quand il est arrivé, plus que 19 l'année suivante, et plus que trois quand il est mort, même si c'était encore assez pour l'enivrer. Vous, gens du Monde, vous n'avez vu qu'un moine ivrogne. Dieu, lui, voyait d'où il venait et où il était arrivé. Quel droit avons-nous de juger sans savoir ce qu'il a tenté de faire ? "


(Mais ce Paisios de Cappadoce, lui-même exilé d'Asie Mineure dans son enfance, n'a pas toujours su adopter ce Point de Vue Autre du pardon et semble avoir défendu par ailleurs des thèses politiques réactionnaires et bellicistes où les Grecs devaient reprendre le contrôle des territoires perdus)

samedi 6 mars 2021

Le doute du mourant citant le Psaume 22

Je n'aime pas toujours les paradoxes de Chesterton, ce côté Oscar Wilde chrétien qui voudrait à la fois défendre toute l'Orthodoxie en prétendant être le vrai Hétérodoxe. Mais ce passage (que citait encore récemment ce sophiste de Zizek) est beau (l'athée devrait admettre le caractère sublime de l'Homme-Dieu parce que ce Dieu infini s'est assez incarné dans le fini pour atteindre le malheur de la conscience de l'absence absolue de son infinité) : 


But if the divinity is true it is certainly terribly revolutionary. That a good man may have his back to the wall is no more than we knew already; but that God could have his back to the wall is a boast for all insurgents for ever. Christianity is the only religion on earth that has felt that omnipotence made God incomplete. Christianity alone has felt that God, to be wholly God, must have been a rebel as well as a king. Alone of all creeds, Christianity has added courage to the virtues of the Creator. For the only courage worth calling courage must necessarily mean that the soul passes a breaking point—and does not break. In this indeed I approach a matter more dark and awful than it is easy to discuss; and I apologise in advance if any of my phrases fall wrong or seem irreverent touching a matter which the greatest saints and thinkers have justly feared to approach. But in that terrific tale of the Passion there is a distinct emotional suggestion that the author of all things (in some unthinkable way) went not only through agony, but through doubt. It is written, "Thou shalt not tempt the Lord thy God." No; but the Lord thy God may tempt Himself; and it seems as if this was what happened in Gethsemane. In a garden Satan tempted man: and in a garden God tempted God. He passed in some superhuman manner through our human horror of pessimism. When the world shook and the sun was wiped out of heaven, it was not at the crucifixion, but at the cry from the cross: the cry which confessed that God was forsaken of God. And now let the revolutionists choose a creed from all the creeds and a god from all the gods of the world, carefully weighing all the gods of inevitable recurrence and of unalterable power. They will not find another god who has himself been in revolt. Nay, (the matter grows too difficult for human speech) but let the atheists themselves choose a god. They will find only one divinity who ever uttered their isolation; only one religion in which God seemed for an instant to be an atheist.

"They will not find another god who has himself been in revolt."
Je veux bien qu'il soit dans le déni du gnosticisme ou de l'Orc de Blake, mais Chesterton refoulait aussi que les athées avaient déjà Prométhée depuis Eschyle ?

jeudi 18 février 2021

Tenir les deux bouts de la chaîne (3)

(Suite du précédent)

Dans un tweet (je ne mets pas de lien car elle a effacé après avoir été harcelée et elle a donc droit à l'oubli), une étudiante disait être "trop déçue" de découvrir que Françoise Vergès (une autrice réunionnaise, décolonialiste et "différentialiste") était (je cite) "white" (et même qu'elle descendait en partie de colons "zoreille"). Elle n'allait pas jusqu'à dire qu'elle n'allait plus la lire et ne l'accusait pas de trahison mais il était clair que cela enlevait pour elle beaucoup d'attrait ou de valeur si elle n'avait pas elle-même ressenti dans sa chair l'oppression coloniale qu'elle dénonçait. Le fait que cela arrive à Vergès était assez drôle puisque cela ressemblait à une sorte d'auto-réfutation mais en même temps, il était assez déprimant de voir une sorte de confirmation (en dehors de tout article de réacs de Causeur ou Le Point) que certains étudiants woke suivaient ces réflexes essentialisants avec tant de zèle. Ils ne fantasment bien entendu pas entièrement le problème, même si cela demeure très minoritaire. Même faire des blagues sur "woke" paraît maintenant de mauvais goût tant cela ressemble plus à une sorte d'obsession malsaine de ressentiment de ceux qui se sentent un peu trop visés. 

Le gouvernement a trouvé un nouveau bouc-émissaire commode pour changer de sujet à l'université en dénonçant "l'islamo-gauchisme". 

Le terme est ambigu entre deux lectures : 
(1) il y a eu des islamistes peu gauchistes mais prêts à faire de l'entrisme dans des organismes gauchistes en se disant qu'ils pourraient les occuper plus facilement au nom de l'anti-impérialisme (l'anti-juive fanatique Houria Bouteldja ou Tariq Ramadan par exemple) 
(2) il y a eu aussi certains à gauche pour être très indulgents voire nier toute diffusion du salafisme wahabhite financé par l'Arabie saoudite ou par les Frères musulmans égyptiens (l'influence chiite semble en revanche très réduite en dehors de l'essor au Liban). Ceux-là étaient motivés soit par une culpabilité vis-à-vis des colonies, une crainte de la discrimination au moment où elle augmentait en effet, la recherche d'alliés contre l'occidentalisation capitaliste du monde et même parfois une sorte de fascination pour une altérité de tradition, ou bien au contraire un simple calcul cynique et clientéliste, Et il y a des formes inconscientes d'anti-judaïsme dans la critique d'Israël qui poussait ensuite à refuser toute critique des mouvements islamistes contemporains. 

Tout le problème est le glissement où on passe de deux "cancel-culture" simultanées : 

(1) Il y a un risque de manque de critique de l'islamisme par crainte d'être accusé de participer de la discrimination xénophobe. 

(2) Il y a maintenant un risque de ne plus pouvoir critiquer ou discuter toute éventuelle discrimination par crainte d'être accusé de manquer de critique contre l'islamisme. 

Tout le débat serait alors réduit à des crypto-islamistes ou des islamophobes. 

Le débat entre Darmanin et Le Pen (où celle-ci voulait une loi spécifiquement contre l'islamisme politique et où Darmanin l'accusait de sous-estimer l'aspect religieux et voulait rappeler que la constitution exigeait donc de parler de choses plus générales comme le séparatisme à motif religieux) illustrait cette confusion où l'extrême centre fait une course peu compatible avec son libéralisme affiché. 

Les deux catégories (islamisme cherchant à manipuler le gauchisme ou une certaine gauche peu critique), existent bien sûr mais me semblent assez peu influentes. Je ne vois que très peu de noms universitaires dans la seconde catégorie. Peut-être la sociologue différentialiste Delphy qui a l'air de vouloir défendre Bouteldja ? Peut-être Burgat, qui paraît certes critique contre les Saoudiens mais nettement moins contre d'autres pétromonarchies ? Mais il se peut que cela ne traduise que mon ignorance. 

Dans les partis politiques et non à l'université, il y a eu de l'entrisme chez certains courants des Verts ou de NPA, et même un peu chez les Mélenchonistes. L'ambiguïté de Génération.S sera toujours d'être liée à un parcours local de Hamon à Trappes, ce qui explique sans doute en partie l'hystérisation de la question récente sur les propos de l'enseignant de philosophie. Je m'abstiens d'en parler car je n'ai pas de recul ou assez d'informations. Dans les médias, il y a certes Plénel à Médiapart, mais ce n'est pas si courant. 

Les Universitaires exagèrent sans doute en disant que c'est (déjà) du McCarthysme, même si je viens de commencer des noms en espérant que cela ne devienne pas des "listes" de proscription. Personne n'est encore mis en jugement. Mais le gouvernement vise en fait plus le gauchisme, sans oser le dire, et se sert de ce tiret théologico-politique pour pouvoir mieux délégitimer ensuite toute critique (de même que le gauchisme peut certes réduire les divergences entre libéraux à des formes de fascisme larvé). 

Le vrai danger pour la laïcité est qu'elle a été tellement instrumentalisée qu'on n'arriverait plus à la défendre comme autre chose que comme le "Communautarisme de la Majorité catholique-zombie". Même un laïcard comme moi aurait du mal à ne pas comprendre que la population de la religion active de la principale minorité finisse par ne plus croire à une quelconque neutralité du terme. Quand les Gilets jaunes manifestaient sur le pouvoir d'achat et que Macron a déclaré comprendre les craintes sur la laïcité, le terme était déjà agonisant dans le hors-sujet total, le prétexte, le red herring, le flatus vocis qui n'est plus là que comme agitation émotionnelle et plus comme un enjeu politique réel. 

jeudi 22 octobre 2020

Nul n'est prophète dans sa propre tête


Elias donnait une formulation intéressante des religions "positives" instituées par Joseph Joubert en parodiant l'argument d'impossibilité d'un langage logiquement privé : tout fidèle reçoit nécessairement sa foi de l'extérieur (par des critères susceptibles d'être rendus publics) et même tout prophète ne peut fonder sa prophétie que sur la foi de ses croyants. Comme disait Putnam dans son célèbre article sur l'externalisme (ou "socialisme") sémantique : "Cut the pie any way you like, meaning just ain't in the head". 

Joubert a des arguments assez ironiques et provocateurs sur la religion, affichant plus encore que Montaigne une forme de scepticisme compatible avec un fidéisme, un pragmatisme feignant le pari pascalien fait pour vexer à la fois le dévot et le libre-penseur.  

S'il n'est pas nécessaire de croire tout ce que les religions enseignent, il serait beau, du moins, de faire tout ce qu'elles prescrivent. Toutes les religions sont bonnes ; la meilleure pour chaque homme est celle qu'il a.  — Il faut chercher par tous les moyens possibles à se la persuader, et à s'en convaincre ; cela importe à nous, à nos familles, à nos voisins, et au genre humain. I1 est nécessaire d'y croire; il ne l'est pas qu'elle soit vraie. — Toute religion est toujours d'une vérité suffisante pour faire mieux que si on ne l'avait pas. — Ce n'est pas la vérité de ce qui est l'objet de la foi, mais la nécessité de croire qu'il faut démontrer... Dieu ne nous doit point la vérité, qui est son partage; il ne nous doit que la persuasion, qui nous suffit. — Il suffit que la religion soit la religion, il n'est pas nécessaire qu'elle soit vérité. Il y a des choses qui ne sont bonnes que lorsqu'elles sont vraies. Il y en a d'autres qui, pour être bonnes, n'ont besoin que d'être pensées. — Qu'importe la vérité historique, où est la vérité morale ! — La vérité ? oui, la vérité qui sert à être bon, mais non pas la vérité qui ne sert à être savant. — Je crois (philosophiquement parlant, c'est- à-dire abstraction faite de toute autorité, et en préférant l'expérience qu'on a à celle qu'on n'a pas) que la religion est encore plus nécessaire à cette vie qu'à l'autre." (cité par Paul Masson, La religion de Jean-Jacques Rousseau, 1928, p. 302)

Lien social

L'argument de Joubert sur la définition constitutive de la religion inverse par avance un argument favori de l'athée Richard Dawkins. 

Dawkins dit souvent que la "preuve" triviale de la fausseté des religions instituées est qu'une forte majorité des croyants (non-convertis) n'ont fait que reprendre la religion du groupe où ils étaient socialisés (il répète souvent aux fondamentalistes "Vous auriez adoré Thor il y a quelques siècles" et cela sonne comme une sorte de réduction à l'absurde dans sa bouche). Une religion "révélée" est un fait empirique et contingent qui prétend ne pas l'être (et qui peut confondre dans son écriture des traits contingents de telle époque avec une caractéristique éternelle et nécessaire de toute humanité comme telle religion qui professe que ses Saintes écritures seraient incréées ou co-éternelles à Dieu, tout en ne faisant référence qu'à des préjugés, un style, des coutumes ou des anecdotes singulières de l'époque de sa "récitation" par l'Ange Messager). 

Mais Joubert transforme ce fait de contingence en la nécessité de cette facticité (comme dirait Quentin Meillassoux). On pourrait y voir (en exagérant sans doute) un argument transcendantal, c'est-à-dire remontant à une condition de possibilité de ce fait, l'origine de la religion comme nécessité d'une intersubjectivité constitutive. Et, comme dit Elias, cela implique l'impossibilité d'une religion logiquement privée en notre époque libérale de "privatisation" (ou communautarisation) du fait religieux. Cette intersubjectivité inévitable du fait religieux rappelle le théologico-politique contre la neutralisation du champ politique (et l'extension de la sphère économique). 

Le mystère du dogme ne peut être fondé sur la raison ou même sur une intuition subjective d'un individu élu parce qu'il présuppose aussi une doxa d'une communauté qui donnerait son sens à ce secret "à ne pas communiquer". Pour utiliser le plus de jargon grec possible : pas de gnose du myste pneumatique sans la doxa des profanes hyliques et sans leurs rites

Mysticisme & monadologie

Le mysticisme peut chercher à contrer cela dans une relation de couple-solipsiste du Je et du Tu

Même en dehors du Mysticisme individuel, on peut retrouver cela dans des églises. Certains Quakers, radicalisant l'idée protestante de l'examen de conscience subjective, iront jusqu'à refuser une liste de dogmes ou la moindre facticité empirique pour que chaque sujet ne soit directement confronté qu'à l'Esprit saint, à l'expérience de "sa" révélation (d'où l'expérience de ce mystère faisant trembler des Quakers) et non aux pierres apostoliques comme ruines de l'assemblée des fidèles (c'est le courant qu'on appelle aux USA "unitarisme universaliste"). Cela donne donc une forme de religion avec un contenu dogmatique très réduit à ce refus de le refermer (ce qui pourrait contredire la définition durkheimienne d'une religion comme une communauté séparant des croyances obligatoires). 

Thérèse d'Avila a une relation complexe avec ce couple-solipsiste du Moi et du Tu. Si le Moi n'est rien, il s'agit de s'anéantir en Dieu, de ne se connaître que comme kénose de l'être plein, Moi comme Non-Dieu dans la solitude, mais aussi de prendre conscience de l'Amour divin (qui dépasse l'être et est donc inconnaissable en tant que tel, même notre propre Amour envers Dieu) à partir de l'amour envers son Prochain, envers la Créature, qui demeure donc essentiel comme degré pour accéder au Créateur. 

Cependant, le thème principal demeure celui de la méditation esseulée. Thérèse d'Avila écrit dans son Libro de la vida, 1588, XIII, 9 « [L'âme] ne doit prendre soin que d'elle-même, et rien ne lui peut être plus utile que de se considérer seule dans le monde avec Dieu seul» (sólo tener cuidado de sí sola, y hacer cuenta que no hay en la tierra sino Dios y ella). 

Leibniz aime citer ce passage comme un analogue de sa propre monadologie ou de l'entr'expression sans fenêtre, par harmonie préétablie (Cf. lettre à A. Morell, 10 décembre 1696 : «Quant à Sainte Thérèse, vous avez raison d'en estimer les ouvrages. J'y trouvai un jour cette belle pensée que l'Âme doit concevoir les choses comme s'il n'y avait que Dieu et elle au monde. Ce qui donne même une réflexion considérable en philosophie, que j'ai employé utilement dans une de mes hypothèses.», Textes inédits, édités par Grua, p. 103). 

La monadologie leibnizienne est une tension qu'on peut toujours formuler comme contradictoire en apparence. Tout est simple mais tout est relié. Tout est relation mais tout est intériorité repliée sur soi. Tout est immanent mais ces intériorités sont connectées par un seul être transcendant. Chaque être simple est individuel, isolé de fait comme une cellule abyssale mais nul être n'est une île isolable de tous les autres du point de vue surplombant tous ces replis infinis.  Chaque sujet reflète tous les autres sujets à condition que cela ne repose que sur la coordination des relations en un seul sujet, l'entendement divin. Loin que ce soit la religion qui reflète autrui, c'est le lien avec autrui qui a pour fondement une simplicité absolue. 

La relation sans la religion

La modernité recherche une monadologie sans Dieu (point commun entre le perspectivisme de Nietzsche, la construction phénoméniste de Russell ou la phénoménologie de Husserl) et Feuerbach revient (en un sens assez différent de Buber et Lévinas) vers cette idée que la religion serait fondée sur ce rapport du Je et du Tu dans son livre Philosophie de l'avenir (1843, §32 - dont j'ai parlé il y a 11 ans) puisque la religion consisterait à hypostasier le rapport au Tu au lieu de mettre au centre cette relation (et même comme fondamentalement un rapport physique et sensible et non pas seulement intellectuel : le Moi n'est qu'entendement, activité ou rapport théorique au monde, le Tu est amour, affection et rapport pratique et ce n'est que par l'affection dans la sensibilité que le moi se dépasse dans le dialogue). La vérité de la religion est l'éthique (Joubert le dit aussi, en insistant plus sur les œuvres que sur la foi plus haut) et ce serait un point commun de la pensée critique entre Kant et Feuerbach si Kant ne se méfiait pas tant des déterminismes de la sensibilité et si Feuerbach n'insistait pas tant à inverser l'idéalisme allemand vers l'épicurisme des Lumières. 

Religion naturelle et religion sociale

Le déisme de la religion naturelle est la volonté de déprendre une partie du contenu de la croyance de cette relation intersubjective de la religion révélée "positive", en une pure relation avec le monde et non plus avec la société

C'est la querelle théologique entre deux Îles Désertes, entre "La Vie de Vivant Fils de l'Eveillé" (Philosophus Autodidactus) d'Ibn Tufayl (Aboubacer) et sa réponse,  Le Traité de Kāmil (Theologus Autodidactus) d'Ibn al-Nafis

Le premier invente le thème de l'enfant abandonné sur une Île Déserte pour se demander ce que le sujet peut connaître de Dieu par le pur raisonnement ou l'expérience, par auto-constitution (la traduction de ce livre serait même connue des premiers empiristes britanniques). Le Philosophe a trouvé la vérité par lui-même et la religion révélée n'est citée que comme bonne pour les masses qui n'ont pas eu toute la rigueur pour s'en passer (et c'est une lecture commune de l'averroïsme comme tentative de concilier la philosophie païenne avec la Création monothéiste). Le héros se retirera même pour fuir les persécutions des dévots. 

Le second insiste au contraire sur la part qui ne peut relever justement que de la nécessité de la rencontre avec autrui et de ce qu'on pourrait appeler une intuition par ouï-dire par le texte du Livre révélé qui ne pourrait pas être complètement engendré par la connaissance naturelle : privilège de la connaissance du Premier Genre, des idées inadéquates ou de l'imagination sur celles des autres Genres des philosophes. Ce livre utilise aussi une asymétrie dans le temps : le savant peut induire à partir du passé observé mais il faudrait une donation exceptionnelle pour avoir l'intuition de ce qui échapperait à l'induction (ici, d'ailleurs, la Fin du Monde plus encore que l'idée de Création). Le ton apocalyptique de la Révélation ne serait donc pas qu'une caractéristique optionnelle de telle religion messianique mais l'élément essentiel qui ne peut pas reposer sur la connaissance naturelle (alors que notre propre ton "apocalyptique" est bien plus désespérant en ne se fondant que sur une froide induction et en ne laissant donc aucune place à ce qui pourrait prévenir la catastrophe annoncée). 

La foi voit dans la religion naturelle un fragment minimal insuffisant, un fantôme abstrait alors que la raison ne voit dans la religion révélée qu'un ajout accidentel et populaire, une idole pour ceux qui n'arriveraient pas à s'élever à cette illumination purement intellectuelle. 

Ces deux enfants des Îles désertes ont une caractéristique qui est de se former peu à peu comme adulte sans vivre l'expérience réelle de l'enfance désarmée. De ce point de vue, on pourrait presque opposer ces enfants sauvages à l'expérience de pensée de Donald Davidson (dans "Knowing One's Mind", 1987, repris dans Subjective, Intersubjective, Objective, 2001) dite de "l'Homme du Marais" (Swampman). Pour Davidson, une difficulté du matérialisme est que si un hasard miraculeux créait un double indiscernable physiquement de vous mais sans aucun passé, on ne pourrait pas dire qu'il pourrait penser quoi que ce soit du tout au début et en tout cas pas la même chose que vous (car ses connexions neuronales n'auraient aucun lien causal avec la moindre expérience ou fait social). Ces enfants, au contraire, auraient plutôt l'intelligence innocente d'Adam créé adulte (comme dit Hume) et ils arriveraient à penser mieux que nous en ayant mieux fondé leurs connexions à l'expérience sans aucun fait social, alors que notre intelligence aurait été déformée par toutes les idoles de la caverne inculquées depuis l'enfance. 

Le fait de la pluralité

Le modus ponens de Dawkins plus haut peut aussi être un modus tollens. Pour Dawkins, si Dieu existait, la pluralité des religions et leur évolution historique au gré des modes serait à expliquer puisque si on imaginait qu'une religion soit vraie, il faudrait expliquer pourquoi elle serait si minoritaire. La probabilité que je sois né comme par hasard dans la vraie religion serait trop faible pour que je puisse la prendre au sérieux. 

Thomas More se demandait dans l'Utopie si le fait que les religions soient plurielles et que Dieu n'ait pas voulu l'abolir ne devait pas être admis par chaque croyant comme un signe de Dieu qu'il voulait ce pluralisme. (Et là encore, Joubert a pu s'approcher de la même idée)

L'argument ne se sert pas seulement ici du libre arbitre des créatures (Dieu n'interviendrait pas pour nous laisser notre liberté, il laisserait faire notre ignorance pour ne pas nous contraindre) mais bien d'une intention active du créateur qui voudrait en quelque sorte "ressentir" son unicité diffractée par la sensibilité individuelle de ses créatures. La vérité de l'Un désirerait se ressaisir dans le multiple. La pluralité des consciences, et non pas seulement l'Espace absolu de Newton serait le sensorium Dei. Ce scandale de la pluralité, cette chute dans la diversité des hérésies serait alors une part de l'itinéraire de la conscience divine pour se connaître et sortir de son unité absolue, ce qui commence à sonner très hégélien sans qu'on sache vraiment vers quelle finalité devrait aller cette pluralité irréductible. 

(On remarque un rapprochement possible avec la décevante "ontologie fondamentale" d'un certain Nazi que je n'ose citer pour qui la différence entre l'être et l'étant qui ne cesse d'être répétée n'est finalement plus guère que l'histoire des différentes manières dont l'être "se révèle en se voilant" sous l'étant : tout ce qu'on peut dire de l'être ne serait que l'histoire de son oubli.)

La patrie terrestre et le législateur exilé

Le proverbe cité par Jésus ("Nul n'est prophète dans sa patrie", Luc 4:24 : Matthieu 13:57; Marc 6:4 ; Jean 4:44) ) semblait seulement signifier que les Nazaréens ne le prenaient pas au sérieux car il n'était qu'un mortel fils du charpentier parce qu'il leur est trop familier (ses compatriotes s'étonnent et disent "Mais c'est le fils de Joseph", il est mortel car il est  quelque part de quelqu'un alors que l'incarnation consistera à refuser que son origine de descendant de David ait quoi que ce soit à voir avec son père "adoptif"). Par la suite, la phrase prendra aussi un sens plus "paulinien" où il aurait en fait prédit ironiquement qu'il devra universaliser la Bonne nouvelle non seulement au-delà des Nazaréens mais au-delà de la seule communauté juive. 

Mais on pourrait aussi y donner un sens plus proche de Joubert : nul n'est prophète chez soi car il faut une extériorité, une fondation externe pour qu'une autorité puisse devenir du Sacré et il faut un Messager venu du dehors, comme Jonas à Ninive (ou Moïse, si on suit Freud, ou Paul Muad'dib chez les Fremen). Les mortels n'extériorisent le divin que s'ils n'ont pas l'occasion de voir de trop près la contingence de sa naissance, de sa famille mortelle. On dit qu'en Corée du Nord, la doctrine Juche enseigne très sérieusement dans son culte de la personnalité une sorte d'Incarnation divine pour fonder la Nécrocratie où le second leader éternel Kim Jong-il n'a pas pu avoir de naissance humaine et où il faut donc gommer toute véracité historique sur sa naissance en URSS. 

Quand on n'appartient pas à telle religion instituée, on est toujours choqué que les fidèles de cette religion acceptent si facilement ces traits contingents tribalistes de tel "clan" qui deviennent ensuite plus métaphoriques quand la religion s'étend sans perdre pour autant une part de provincialisme exotique. 

mardi 20 octobre 2020

Tenir les deux bouts de la chaîne (2)


Quand des fanatiques assassinent et que les iconoclastes voudraient dicter ce que nous pouvons représenter et montrer, notre époque sidérée cherchent des responsables à accuser. Les idoles des iconoclastes ont au moins le bon goût de ne pas exister. Il y a bien entendu parmi des responsables - au-delà de la main brute du sicaire qui a tenu le couteau - tous ces offusqués complaisants qui exhibent leur ressentiment en disant qu'on leur manque du respect qu'ils n'ont pas l'air de vouloir reconnaître à autre chose qu'à leurs propres superstitions. Mais on peut toujours chercher plus loin, dans les politiques qui sont accusés de jeux hypocrites sur la laïcité, dans le Ministère de l'éducation nationale qui a exigé ce cours d'EMC après les attentats de 2015 (comme si une nouvelle discipline arrêtait des déferlements géopolitiques de terreur) mais qui recule ensuite devant les "Vagues" qu'il risquerait de produire. L'extrême droite a tant pris l'habitude d'appeler au bucher contre tous les enseignants que tout en parlant d'un "martyr", elle aimerait en même temps, avec leur courage habituel, mettre aussi en accusation posthume le Témoin en disant qu'il a lui-même violé la laïcité en étant trop prudent face à ses élèves de 4e et qu'il leur a donné trop de trigger warnings

La victime de l'assassinat aurait donc été à la fois un horrible islamophobe pervers et obscène pour l'extrême droite islamiste (ou une partie de la gauche woke) et un épouvantable islamo-gauchiste indulgent selon l'extrême droite xénophobe (ou une partie du Printemps républicain vallsiste). On retrouve l'évolution fréquente : on ne croit plus aux Héros mais on ne croit même plus à l'innocence des Victimes et on doit donc en faire des bouc-émissaires, même de ceux dont on disait qu'ils "témoignaient" de quelque chose. 

Mais sans masochisme expiatoire et sans trop de narcissisme, je me demande si on ne peut pas faire aussi son propre mea culpa. Aurais-je vraiment été lucide et judicieux si SP avait été mon collègue si seul et isolé ? Aurais-je pensé immédiatement à le défendre face à sa hiérarchie et surtout face aux pressions extérieures de la société civile ? Aurais-je été mou et dit "Oui, je te soutiens sur le principe mais...  mais quand même tu aurais dû être plus prudent encore, tu n'aurais pas dû choisir ce dessin-là pour ne pas leur donner le risque de t'attaquer, blablabla". Même le vieux lecteur de Charlie comme moi aurait-il trop donné de poids aux affects des parents d'élèves toujours prompts à nous traîner en justice ? Je ressens la faute (potentielle) de ce mais qui nous entoure même dans les soutiens émus. On peut prévoir que ceux qui voudraient actuellement le panthéoniser et l'instrumentaliser comme un martyr de la liberté d'expression joueront ensuite de mais pour nous rappeler à l'ordre et "ne pas jeter de l'huile sur le feu". Les contrats saoudiens vaudront bien de nous demander de mettre les Lumières en veilleuse. 

Mon propre cours d'EMC suit une méthode d'une double vérité, à la Boèce de Dacie et avec un peu de duplicité "straussienne". Je suis personnellement un athée virulent et "gnostique" (je pense que la possibilité de la vérité d'une religion institutionnelle est suffisamment basse pour être écartée raisonnablement à peu près au même niveau que la possibilité d'être un cerveau dans une cuve ou une simulation) mais mon masque d'enseignant a choisi tout l'inverse, une laïcité oecuménique de syncrétisme ou de synthèse à la Aristide Briand, bienveillante, consensuelle et presque "positive" (même si on sait toutes les compromissions ce terme a pu couvrir, chez le BJP en Inde par exemple). Je reprends la voie kantienne : intransigeance seulement sur les questions de sciences de la nature où la superstition n'a pas le droit d'intervenir mais discours vague sur les intérêts psychologiques ou sociaux supposés des croyances religieuses pour éviter le nihilisme ou l'anomie contemporaine ("On est quand même bien content qu'ils fassent des ONG caritatives ou des soupes populaires", "Ca donne un sens à sa vie", "Ce qui compte est l'efficacité pragmatique de la foi"). J'utilise donc une catégorie d'arguments auxquels je ne crois pas vraiment et certains de mes élèves me voient donc comme un démocrate chrétien tolérant et pas comme un bouffeur de l'infâme et je trouve ce double jeu assez sain. J'approuvais de la tête quand mes élèves me demandaient si la laïcité ne devait pas aussi protéger les religieux contre un Etat désenchanté et espérais que cette laïcité n'était qu'un vestibule avant la sortie de la religion. J'ai trop tendance à croire que ma propre pusillanimité face à des enthousiasmes est une Ruse de la Raison avant d'atteindre les Fins de l'Histoire. 

Avant ce monstrueux assassinat, je m'étais formulé un précepte non-politique de "tact" vis-à-vis des croyances surnaturelles et des pratiques qui sont fondées sur elles : enseigner comme si ma mère était une fidèle pratiquante portant le voile et que je ne voudrais pas trop violemment blesser mais comme si je me souvenais aussi que mon enfant avait été égorgé par ces mêmes fidèles pour avoir été un apostat. Mais ce genre d'étiquette de "tact" avec une pensée de derrière n'est pas un principe généralisable assez cohérent. Il faut, au-delà de la délicatesse, une liberté d'offenser sans léser des droits généralisables, donc une liberté d'une "violence symbolique" qui n'autoriserait pas cette violence réelle. 

On parle beaucoup à gauche de la "ligne de crête" difficile à tenir entre différents identitarismes, le discours indigéniste toujours favorable aux religions par une sorte de fascination paternaliste, la prétendue neutralité au nom d'une continuité nationale majoritaire et, d'autre part, le mépris direct contre tous ceux qui ne partagent pas encore le Grand Récit émancipateur post-religieux. Et J.L. Mélenchon (qui devrait plutôt appartenir à une tradition anti-cléricale) a réussi à être complètement illisible par plusieurs revirements sur ces questions entre plusieurs ailes de son mouvement, entre laïcisme et entrisme confessionnel, entre des ambiguïtés passées et son attaque actuelle contre LA communauté DES Tchétchènes (comme il jetaient naguère l'anathème sur LES Lituaniens, ce que lui permet sa russophilie pour ne pas parler d'autres enjeux que de guerres du Caucase). 

Je ne suis pas tellement d'accord avec l'essayiste Usul, très souvent car il se réclame d'une partie de la "gauche" néo-identitaire (avec une autrice comme la sociologue Christine Delphy) et je ne crois pas le suivre sur toute l'interprétation du projet du Libéralisme autoritaire derrière le couvre-feu actuel (qui est peut-être insuffisant ou peu cohérent mais pourrait avoir d'autres justifications qu'un hypothétique panoptique) mais une chose m'a plutôt touché vers la fin de sa dernière vidéo, sur la différence entre 2015 et 2020. En 2015, nous étions plus dans le chagrin que dans la rage désespérée, et nous avions ce vieil édile ex-socialiste de synthèse qui parlait encore un peu de vivre-ensemble avant de passer vers des délires de déchéances de nationalité. En 2020, notre édile (physiquement jeune) est un directeur de ressources humaines, un manager franchisé qui veut jouer au prédicateur et toute la société est usée par l'échec de notre ligne de crête. La plupart des Musulmans, y compris ceux qui combattent ce cancer islamiste en leur sein, écoutent de moins en moins le discours de "laïcité" qu'ils ne voient plus que comme un prétexte de mauvaise foi pour les stigmatiser seulement eux. Et parallèlement, la plupart des non-Musulmans sont devenus prêts à abandonner toute distinction et à stigmatiser dans leur ensemble tous ceux qui voudraient encore avancer un début timide de Pasdamalgame. Même un peu de tact poli commence à sonner à certains comme une compromission avec le projet théocratique obscurantiste. On ne peut même pas parler de mélancolie mais bien de désespoir face à une évolution qu'on ne saisit plus du tout. Notre corps enseignant désespère tant qu'il ne veut plus que déplacer le terrain contre la cruauté de notre administration. Et comme dit Usul, nous n'avons plus vraiment de contre-récit unificateur face aux récits identitaires. Le radicalisme était parfois prêt à quelque chose qu'on peut accuser de gauchisme islamo-compatible (Badiou et Zizek théorisant que les dévots religieux réactionnaires étaient des alliés objectifs à cultiver contre l'homogénéité capitaliste, ce n'est pas qu'une invention de la presse réac et xénophobe) mais la "radicalité" risque de se réfugier uniquement dans la collapsologie, dans un survivalisme individualiste, comme un nouvel ascétisme extra-mondain comme seul ersatz à l'abandon des combats sociaux (il faut cultiver son Jardin). 

Son nom même d'Usul est un commentaire ironique que le Désert continue de croître mais qu'on n'est pas prêt de revoir fleurir cent fleurs de terraformation. Et ce n'est pas seulement un Désert nihiliste de ceux qui ne croient plus dans les idoles mais aussi les ombres de ces idoles qui continuent de dévorer dans son feu tout ce qui pourraient vivre librement hors d'elles. 

mercredi 9 octobre 2019

Café théologique


Je dépose Mellon à son cours d'escrime et comme je n'avais pas Rainë à aller chercher à la crèche, je suis resté au café en face du cours en espérant en vain corriger des copies. Un écran télévisé est allumé.

Le Bistrotier : La politique cherche avant tout à diviser les gens pour qu'ils ne puissent pas s'opposer.

Un client barbu : Mais exactement, c'est pourquoi ils attaquent tous l'Islam. Parce que c'est le seul rempart et ils ne veulent pas de gens qui puissent s'opposer à eux. Ils craignent des croyants parce qu'une société de croyants, ils ne pourraient plus aussi bien la commander.

Bistrotier : Mais pourquoi tu me parles d'Islam, quel est le rapport ? Il n'y a aucun rapport.

Barbu : Mais si, regarde, quand on regarde ton BFM, là, ils disent tous que l'assassin des policiers était musulman. Ils cherchent toujours un biais pour attaquer l'Islam. Ils n'osent pas dire que cela prouve que malgré toute leur propagande, il y a de plus en plus de gens qui se convertissent et cela leur fait peur car l'Islam est la seule vraie voie pour les libérer.

Bistrotier : Mais qu'est-ce que tu me racontes ?

Barbu : Moi, cela m'a beaucoup aidé. Avant, je me mettais en état d'ébriété. Mais maintenant, j'essaye d'être moral. C'est grâce à l'Islam.

Bistrotier : Ben, non, c'est juste que tu as mûri. Et puis moi, un verre de bière, cela ne fait de mal à personne, non. Mais Dieu, ou Allah, ou Jésus ou le Taoïsme, tout ça, c'est tout le temps violence, cruauté.

Barbu : Absolument pas.

Bistrotier : Mais si, ça n'arrête pas d'appeler à la violence. Toutes les guerres, les croisades ou les guerres saintes.

Barbu : Mais pas du tout : les deux Guerres mondiales, il n'y avait rien de religieux. La Guerre de Cent ans, elle a duré cent ans et elle n'avait rien de religieux.

Bistrotier : Ouais, bon. Moi, je veux bien être croyant et prier mais pas pratiquant en tout cas. Je suis Algérien mais je préfère que tu gardes ta religion dans le privé. Pourquoi j'irais faire le Ramadan, moi ?

Barbu : C'est pas dans le privé. C'est la vérité, c'est tout. La vérité ne reste pas dans le privé.

Bistrotier : Pff... Je connaissais un religieux, il priait dix fois par jour, il ne s'habillait plus que d'une certaine manière et il avait une voisine qui crevait de faim. Elle est venue lui demander un peu d'aide. Il a refusé. Et tu vas dire que cela rend moral, la religion ? J'en connais qui boivent ou qui trafiquent et qui se croient absous quand ils vont à la Mosquée ensuite.

Barbu : Moi, ça m'a aidé. Mais tu es juste contaminé parce que tu regardes trop ton BFM. (Il sort)

Le Bistrotier me prend à témoin (peut-être parce que je suis aussi barbu) : J'ai toujours des embrouilles avec les Religieux.

jeudi 14 janvier 2016

La tolérance a plusieurs maisons


Nos amis les "Unitariens Universalistes" (les théistes les plus "ouverts" du monde puisqu'ils en arrivent à ne plus avoir de dogme en dehors de leur lien social - ce qui en devient presque suspect comme dépouillement de la religion) font remarquer que c'est le 448e anniversaire de l'Edit de Torda en Transylvanie (1568) qui accorda la tolérance religieuse en Hongrie pour quelques temps (tolérance garantie pour Catholiques Romains, Luthériens, Calvinistes et Unitariens, tolérance de facto pour les Chrétiens orthodoxes (majoritaires), les Juifs et les Musulmans). Les Unitariens disent que ce texte qu'ils sont fiers d'avoir inspiré fut le premier texte aussi "oecuménique" de l'histoire moderne (Wikipedia fait remarquer que le texte protège les prêcheurs et les congrégations mais pas les individus et la liberté de conscience en général). Mais l'Edit fut vite annulé par le nouveau voïvode István Báthory (un lointain cousin de la célèbre Elizabeth des romans gothiques) qui prit le pouvoir en 1571 (et qui fut un souverain catholique relativement "tolérant" quand même pour cette période, en protégeant par exemple les Juifs de Pologne).

Mais même Catherine de Médicis avait signé l'Edit de Saint-Germain (janvier 1562, donc six ans avant l'Edit de Torda). C'était aussi une tolérance, certes très limitée pour les Huguenots : ils obtenaient le droit de se réunir mais seulement à l'extérieur des villes et en restituant les anciennes églises catholiques. Paradoxalement, c'est ce début de tentative de conciliation qui va déclencher les Guerres de Religion : la Ligue des Guise va considérer qu'on a trop cédé aux Protestants (et vont commencer les massacres) et les Réformés vont refuser de rendre les lieux de culte et les vandaliser.

Add. J'avais cité il y a un an le passage d'Utopie (1516) où le catholique Thomas More utilisait un argument de tolérance théiste où l'Être divin ineffable veut être adoré dans la multiplicité.

Mais cette tolérance d'Utopia ne vaut que pour les théistes. Les athées, eux, et tous ceux niant l'immortalité de l'âme (par exemple les Epicuriens, qui ne sont pas exactement "athées" en un sens, mais aussi les Aristotéliciens), même s'ils n'étaient pas punis physiquement (ce qui est certes un grand progrès par rapport aux Lois 909a-910c de Platon qui préconise encore la peine de mort pour athéisme), devaient être déchus de leurs droits civiques : quelqu'un qui ne croit pas en l'immortalité de l'âme ne peut bien entendu pas tenir un serment ou signer un contrat et il est donc un péril pour la Cité Parfaite.

lundi 23 novembre 2015

Fiqh jariri


Le salafisme et le wahabhisme saoudien viennent (à peu près) de l'école (maḏhab) de jurisprudence (fiqhlittéraliste hanbali qui allait jusqu'à nier qu'on ait le droit d'aller plus loin que la seule compilation des textes révélés (Sunna dont les ḥadīṯ), sans aucun rôle d'un juge ou législateur humain pour interpréter ces textes et anecdotes. [C'est une exagération : selon le dominicain Adrien Candiard dans une conférence récente, même leur fondateur, l'austère Ibn Hanbal reconnaissait que certains ḥadīṯ ne pouvaient simplement pas être compris littéralement, comme une phrase qui dit "la pierre noire de la Kaaba est la main droite de Dieu". L'école éteinte des Ẓāhirī aurait été encore plus "littéraliste".]

A l'inverse, l'école jariri de l'encyclopédiste al-Tabari (839-923), harcelé et persécuté par les Hanbali, aurait semble-t-il autorisé des raisonnements beaucoup plus audacieux et égalitaires dès le XIe siècle (comme des Imams et des Juges femmes, d'après des sources indirectes !). Mais ce courant jariri n'eut hélas pas de descendance. Dans le chiisme persan, il y eut en revanche effectivement des interprètes femmes de la loi (mujtahid), les Alévis turcs issu du chiisme duodécimain sont aussi très ouverts aux interprétations allégoriques et rationalistes du texte (en disant par exemple que la Kaaba n'est pas un objet matériel mais la conscience individuelle) et il y a un autre courant très minoritaire (ni sunnite ni chiite), les Ibāḍī d'Oman, qui peuvent sur certains points représenter un relatif "rationalisme" ouvert à la discussion des interprétations (même s'ils sont en pratique assez puritains).

En dehors de ces Jariri et des Hanbali, dans les trois autres grands courants encore vivants, les Hanafites (qui ont dominé le Sunnisme depuis au moins l'Empire ottoman - ce qui entre dans la théorie que l'Islam impérial qui doit gérer la diversité est institutionnellement plus "tolérant" qu'un Islam de conquête ou de revanche), les Mālikī (d'Afrique) et le Shāfiʿīsme (Moyen-Orient et Extrême-Orient) ont maintenu l'idée d'un rôle du raisonnement (qiyās) dans la jurisprudence mais sans aller aussi loin que ces thèses d'al-Tabari. Et d'ailleurs, sur de nombreux points de jurisprudence assez sévères (comme la peine de mort pour les apostats), toutes les écoles juridiques étaient d'accord.

En dehors du Fiqh, le rôle de la Raison est maintenu par des dialecticiens en théologie comme les Motazilites d'Irak (qui prétendent rester neutres entre Chiites et Sunnites, mais tentent aussi une synthèse de leurs disputes) jusqu'au Xe siècle. Mais le déclin des Motazilites constitua en quelque sorte l'éclipse de la philosophie en terre sunnite (certaines formes de chiisme ayant conservé plus d'activités spéculatives). Ce tableau de subdivisions de l'Islam sur Wikipedia est une synthèse utile.

mercredi 11 février 2015

Seneca adversus Franciscum


Le Pape François a voulu "comprendre" l'indignation religieuse en la comparant de manière personnalisée au ressentiment et à l'amour-propre devant une offense à sa mère. Cela avait une certaine plausibilité psychologique (si une religion est bien, selon L'Avenir d'une illusion, un substitut d'un parent idéal) mais ce fut un argument malencontreux qui semblait justifier n'importe quelle vengeance criminelle comme une sorte d'instinct naturel. Cela a eu un effet désastreux pour certains religieux qui tentaient d'expliquer à leurs ouailles trop zélés que le meurtre pour blasphème était impardonnable.

C'était justement l'exemple que critiquait il y a environ 2000 ans le philosophe stoïcien Sénèque dans le De la Colère, I, XII (même s'il continue de justifier le châtiment dans la mesure où il est rationnel et juste et pas seulement une réaction passionnelle) :

«Eh quoi! l'homme juste ne s'emportera pas, s'il voit frapper son père, ou ravir sa mère! »

Il ne s'emportera pas : il courra les délivrer et les défendre. A-t-on peur que, sans la colère, l'amour filial ne soit un trop faible mobile ?

Eh quoi! devrait-on dire aussi, l'homme juste, en voyant son père ou son fils en train d'être tranché, ne pleurera pas, ne tombera pas en défaillance ? Nous voyons cela chez les femmes, chaque fois que le moindre soupçon de danger les frappe.

Le Juste accomplit ses devoirs sans trouble et sans émoi : en agissant comme juste, il ne fait rien non plus qui soit indigne d'un homme de cœur. On veut frapper mon père, je le défendrai ; on l'a frappé, je le vengerai, par devoir, non par ressentiment. (...)

D'honnêtes gens s'irritent quand on outrage leurs proches; mais ils font de même quand leur eau chaude n'est pas servie à point, quand on leur brise un verre ou qu'on éclabousse leur chaussure. Cette colère n'est donc pas tendresse, mais faiblesse de cœur: ainsi l'enfant pleure ses parents morts comme il pleurerait un jouet perdu. S'emporter pour la cause des siens est moins un dévouement qu'un manque de fermeté.

dimanche 18 janvier 2015

L'empathie et le sentiment du sacré


Quand certains comparent les massacres des 7-9/01 à un 11/09, ils veulent parfois dire que l'esprit (de dérision) serait l'équivalent pour la France du Mammon du Capitalisme qu'était le World Trade Center et que donc la castration symbolique serait similaire (même si les seuils sont différents, 3000 morts, même peu connus, doivent plus terrifier qu'une vingtaine, dont certains illustres). Quand on se rappelle la période de 2001-2002 dans le New York Times, on avait l'impression que des névroses peuvent être collectives et qu'une grande partie des Américains avaient semblé presque perdre la raison (comme Andrew Sullivan disant que toute critique de la guerre ne venait que d'une Cinquième Colonne travaillant pour Al Qaeda). Nous avons le même risque d'hystérie de tous les côtés (montée des agressions judéophobes et islamophobes, affirmations que ce contexte islamophobe justifierait ensuite une nouvelle limitation de la liberté d'expression par simple maxime de prudence, affirmations maximalistes en retour chez un prof qu'il faudrait donc obliger tout le monde à voir les caricatures).

Nous voyons d'autres analogies entre ces deux dates, comme immédiatement le complotisme des Truthers - la comparaison avec le 11 Septembre n'a pas du tout la même connotation quand elle est utilisée par l'extrême droite, les dieudonnistes et certains islamistes.

Je ne sais pas si c'est général mais j'ai l'impression qu'on reçoit moins de courriers directs comme si les esprits étaient ailleurs. Le SAMU racontait même qu'ils avaient eu une suspension irréelle de tout appel pendant quelques temps, ce qui ne leur arrivait jamais pour d'autres faits d'actualité en dehors du 11 septembre 2001. Je vois à l'inverse de nombreux amis placarder sans cesse sur des réseaux sociaux alors qu'ils n'y allaient jamais comme s'ils avaient besoin d'exorciser un malaise par la communication ou un peu de lien social.

Et bien que j'aie été contaminé par le même désir sur Facebook par mimétisme, j'interromps un blog de divertissement pour répéter les mêmes perplexités désordonnées comme si j'avais honte de revenir à la normalité, comme s'il y avait un devoir "sacré" de deuil et de gravité (ce qui est une des nombreuses contradictions sur cette affaire concernant l'humour et le sarcasme).

Elias a fait plusieurs contrefactuels et je prends dans la plupart des cas l'interprétation assez "pessimiste" que non, il y a eu une part de contingence dans l'évaluation de nos jugements ou de "(mal)chance morale" au sens de Bernard Williams (pour qui le rôle du hasard doit prouver que nos jugements moraux sur la responsabilité sont souvent très dépendants de circonstances particulières).

Par exemple, si les auteurs avaient survécu (2e contrefactuel, cas de la chance) et surtout si Cabu avait survécu ou que le massacre eût été quantitativement différent (1er contrefactuel), la réaction hostile ou méprisante à leur égard aurait été plus immédiate alors qu'elle n'apparaît que maintenant (comme dans les propos de Delfeil de Ton qui reproche à Charb son imprudence ou son puritanisme laïc, ou les propos du Pape François qui ont poussé les Jésuites à retirer les caricatures anti-chrétiennes qu'ils avaient affichées sur la revue des Etudes).

Les indignations morales sont censées ne pas dépendre de la quantité ou de la distance mais ces contrefactuels rappellent que ce n'est pas le cas. Il y a des seuils assez confus qui expliquent la réaction de la semaine dernière dont on perçoit déjà qu'elle est en train de se dissiper derrière le retour de nos scissions antérieures.

J'aimerais prétendre que j'ai manifesté pour un "Principe", comme le Principe de la Liberté d'expression, mais je dois reconnaître à l'argument souvent utilisé aussi par la droite contre les "Bobos De Gauche Bien-Pensants" que je ne serais pas allé manifester pour la plupart des provocateurs ou trolls avec lesquels on compare Charlie Hebdo.

Non, (selon le 4e contrefactuel des questions d'Elias ci-dessus) je ne serais pas sorti pour Minute, pour Zemmour ou pour Dieudonné, et (pour ajouter l'argument de la distance en plus de la qualité), je n'ai pas manifesté pour Theo Van Gogh. J'ai un peu de honte de le reconnaître, bien que du pur point de vue du Principe de la liberté d'expression la situation aurait été assez proche.

Je ne serais pas allé jusqu'à dire "Tant mieux" mais j'aurais simplement manqué d'empathie en hôchant les épaules, ce qui serait revenu à peu près au même qu'une lâche acceptation. Il est clair que la qualité consensuelle d'un Cabu, ou la vieille réputation de Wolinski, malgré toutes les provocations jouait un rôle (ou dans mon cas, le fait que je lisais Charlie Hebdo et étais globalement d'accord avec leurs positions même quand ils ne me faisaient pas rire). Charb était à peu près communiste, Wolinski l'avait été (même si son hédonisme se distinguait des exigences de Charb, bien plus intellectuel dans ses éditoriaux), Bernard Maris était un écologiste de gauche et la gauche savait bien que c'était en partie elle et pas n'importe quelle liberté d'expression qui avait été atteinte (même si Laurent Joffrin a été grotesque en laissant entendre le lendemain de l'attentat que les islamistes laissaient intentionnellement vivre des opposants d'extrême droite en ressentant inconsciemment plus de connivence secrète avec d'autres diviseurs qui pouvaient être leurs alliés objectifs).

J'ai vu des manifestantes voilées le dimanche 11 janvier qui avaient une affiche "Oui à la liberté d'expression MAIS dans le respect" et je redoutais que ce "Mais" ouvre la voie à bien des ambiguïtés (d'où l'idée de bien séparer respect des droits des personnes et absence de respect pour des opinions ou bien absence d'estime de principe pour des personnes publiques ou mythiques qu'on peut brocarder ou "charger" - étymologie de "caricature").

Mais en un sens, quelles que soient mes propres passions anti-religieuses, j'admirais surtout ces religieux de mettre la question de Principe au-dessus de toute question de sympathie puisque je savais que c'était infiniment plus facile pour moi qui ressentais une émotion immédiate.

Nous tentons à présent d'expliquer - mais en grande partie en vain - à nos élèves rendus très libertaires ou bien aux Américains, qu'on peut distinguer la satire "obscurantophobe" de Charlie et les appels judéophobes de Dieudonné. Le discours dominant restera que nous ne serions que des hypocrites qui font deux poids deux mesures et la distinction paraît trop difficile ou relative pour être admise par ceux qui ne la soutiennent pas d'emblée.

Le philosophe britannique Brian Klug ironisait sur les manifestants qui croient être du côté d'un "Principe sacré que Rien ne serait sacré", alors qu'ils se contrediraient pour la plupart si on faisait une série de sketchs de profanation des victimes. J'imagine que son but est de dire que nous nous illusionnons alors en croyant être si peu susceptibles ou si tolérants (même s'il se trompe en partie, certains dessinateurs ont tenté ensuite de faire des plaisanteries plus ou moins heureuses ou de bon goût sur le sujet en disant reprendre l'esprit de Charlie).

Pour tenter une autre "expérience" et se mettre à la place du choc que semblent éprouver d'autres cultures sur le sacré, on peut aller voir le concours de cartoons négationnistes sur l'Holocauste organisés par un journal iranien en 2006 (théoriquement en "réponse" aux cartoons sur le Prophète alors que les caricatures étaient danoises ou françaises, pas particulièrement juives, israéliennes ou allemandes). La plupart des cartoons qui ont gagné la compétition minimisent le génocide des juifs d'Europe par rapport aux violences en Palestine et il y a quelques dessins clairement négationnistes ou bien (ce n'est pas parmi les gagnants) de la provocation profanatrice sur Anne Frank qui réussit à mettre mal à l'aise. L'enfance ici permet de montrer ici peut-être des traces d'un Sacré qui ne relève pas seulement d'un rapport à un massacre de masse près de nous (alors que les dessins de Charlie Hebdo sur les jeunes victimes de Boko Haram, qu'on peut juger si cruels dans l'humour noir, visaient plus les discours conservateurs des Manifs pour Tous, contrairement à ce que les lecteurs étrangers ont cru). Le grand dessinateur Ruben Bolling en a fait une parodie pour désamorcer cette violence.

Le Président turc Erdogan achève de se ridiculiser et déclare que ce nouveau numéro de Charlie (où le nom du personnage en couverture n'est pourtant pas précisé) "sème la Terreur" alors que nous jugions la couverture ("Tout est pardonné") presque trop consensuelle. Les représailles commencent contre des églises dans certaines manifestations pour rappeler que la mondialisation accroît des polarisations binaires, où la plupart des Musulmans indignés ne reçoivent l'information sur des plaisanteries que comme une guerre sainte inter-religieuse. La plupart des graffitis anti-musulmans ou attaques contre les Mosquées viennent de personnes d'extrême droite (avec des dessins de croix gammée) qui n'ont bien entendu aucune sympathie avec Charlie et qui n'y voient qu'un signal ou un prétexte pour justifier leur ressentiment.

Mais là où j'ai le plus de mal à avoir de l'empathie est encore d'imaginer toutes ces personnes qui se seraient tapées dessus pour avoir le nouveau numéro de Charlie Hebdo ou qui vont le revendre pour des centaines d'euros sur eBay. Ce consumérisme "désacralisé" et sans jugement illustre à un moindre degré une autre forme de nihilisme encore que la soif de néant de ceux qui se détruisent en assassinant.

vendredi 9 janvier 2015

Pluralisme absolu et catholicité



Dans l'Utopie de Thomas More (1516, Chapitre 9), Utopus interdit toute intolérance religieuse avec un argument qui ressemblerait à un relativisme particulier :

This law was made by Utopus, not only for preserving the public peace, which he saw suffered much by daily contentions and irreconcilable heats, but because he thought the interest of religion itself required it. He judged it not fit to determine anything rashly; and seemed to doubt whether those different forms of religion might not all come from God, who might inspire man in a different manner, and be pleased with this variety; he therefore thought it indecent and foolish for any man to threaten and terrify another to make him believe what did not appear to him to be true.

D'habitude, on fonde le pluralisme théologique soit sur un scepticisme (comment savoir si notre perspective n'est pas une opinion erronée ou même s'il est possible d'avoir un critère rationnel pour les départager) ou bien une sorte de réalisme "à variables cachées" (Dieu est Un mais chaque perspective n'en a saisi qu'une partie qu'il faudrait ensuite tenter de réconcilier comme dans la parabole de l'Eléphant et des Aveugles) alors qu'ici l'Absolu voudrait lui-même se dévoiler tout en se cachant ou en se divisant au point que toute orthodoxie dogmatique deviendrait un blasphème contre son intention originellement pluraliste (un peu comme dans la métaphysique anti-monothéiste que défend Alain Daniélou).

Ce type de doctrine est possible dans certains mouvements protestants comme l'Unitarisme et les Quakers (pour qui chaque individu doit chercher son propre rapport à l'Esprit saint) - mais More était catholique.

Add.
On m'a cité un verset intéressant du Coran, extrait de la 5e Sourate du Coran, dite de la Table du Repas (al-Maidah, sourate où il donne les règles de la nourriture halal au verset 3 et qui est surtout consacré aux rapports avec les juifs et les chrétiens).
5.48. À toi aussi Nous avons révélé le Coran, expression de la pure Vérité, qui est venu confirmer les Écritures antérieures et les préserver de toute altération.
Juge donc entre eux d'après ce que Dieu t'a révélé.
Ne suis pas leurs passions, loin de la Vérité qui t'est parvenue.
À chacun de vous Nous avons tracé un itinéraire et établi une règle de conduite qui lui est propre.
Et si Dieu l'avait voulu, Il aurait fait de vous une seule et même communauté , mais Il a voulu vous éprouver pour voir l'usage que chaque communauté ferait de ce qu'Il lui a donné.
Rivalisez donc d'efforts dans l'accomplissement de bonnes œuvres, car c'est vers Dieu que vous ferez tous retour, et Il vous éclairera alors sur l'origine de vos disputes.

C'est une des dernières Sourates de la Révélation (112e sur 114, fin de la période médinoise) et elle n'est donc pas "abrogée" comme d'autres versets tolérants (comme le si souvent cité 2, 256 "Pas de contrainte en religion !"). Elle a l'air assez irénique de prime abord. Dieu aurait voulu qu'il y ait plusieurs communautés religieuses pour les mettre en "concurrence" ou en saine émulation et qu'ils exercent leur libre arbitre vers plus de bonnes oeuvres.

L'idée - si on voulait isoler le verset du reste du texte - pourrait alors fonder une sorte de pluralisme sur l'hypothèse éthique "perfectionniste" qu'Allah n'aurait pas voulu que la Communauté des Vrais Croyants s'enferme sur la complaisance.

Mais le reste de la Sourate 5 n'est pas du tout aussi pluraliste que ce verset 48. Il insiste bien sur la supériorité de droit d'une communauté qui a reçu le Messager et la Révélation du Coran, sur le fait qu'il faudra punir surtout les chrétiens et les juifs qui ne suivent pas l'Islam (avec parfois l'idée paradoxale que les prêtres, moines et rabbins seraient plus susceptibles d'accepter le Coran comme réalisation de la Torah et de l'Evangile que d'autres fidèles considérés comme motivés plus par le péché).

Le texte répète tout le temps (environ dix fois sur les 120 versets) qu'Allah peut être miséricordieux et leur pardonner mais pour préciser que ce n'est pas le rôle du fidèle que d'être aussi miséricordieux tant qu'ils n'ont pas de preuves du repentir (verset 45 : "quiconque renonce à la Loi du Talion, cela lui vaudra une expiation. Et ceux qui ne jugent pas d'après ce qu'Allah a fait descendre, ceux-là sont des injustes.").

En un sens, c'est l'inverse de notre présupposé moderne que les humains devraient pardonner en ignorant si l'au-delà juge ou non autrement.

Mauvaise foi


Sur de nombreux médias sociaux aujourd'hui :

"There is something feeble and a little contemptible about a man who cannot face the perils of life without the help of comfortable myths. Almost inevitably some part of him is aware that they are myths and that he believes them only because they are comforting. But he dares not face this thought! Moreover, since he is aware, however dimly, that his opinions are not rational, he becomes furious when they are disputed."
-- Bertrand Russell, Human Society in Ethics and Politics (1954)

Le problème n'est pas vraiment le réconfort qu'il croit y trouver si c'était vraiment un placébo innocent mais qu'il croie que cela exige ensuite un droit de le préserver à n'importe quel moyen.

Témoin


Mourir
Si on ne croit pas vraiment dans des équivalents laïcs de la résurrection, on peut être mal à l'aise avec l'expression religieuse de "martyr" de la liberté d'expression. Le martyr est censé "confirmer" et donc valider sa croyance par son "témoignage" (le mot grec signifiait pouvoir montrer quelque chose comme si c'était pas sa présence, comme si on y avait assisté). Et quand on traduit le terme de l'arabe شهيد,, l'idée a l'air proche de "profession de foi".

Dans ce crime du 7 janvier, ces journalistes et dessinateurs ont certes manifesté un rare courage et une conscience aiguë de ce qu'ils faisaient (il suffit de lire les innombrables textes de Charb). Mais ils sont des héros (par les risques pris, qui ne me semblent pas inconsidérés ou téméraires) et des victimes de la haine et de la stupidité, non des "martyrs" de la liberté d'expression. Cette mort n'a aucune vertu transformative et elle ne valide rien si ce n'est nos craintes.

Ceux qui croient que notre éphémère unité nationale sous l'émotion aura au moins quelques vertus s'illusionnent. Très vite, les haines et les ressentiments reprendront le dessus. Certains xénophobes récupéreront l'événement pour vendre la méfiance envers des cultes exotiques. A l'opposé, un autre ressentiment conservateur (comme Donohue le président de la Catholic League aux USA) ou ayant de l'indulgence pour les religions finira par répéter qu'ils "l'avaient bien cherché". Les violences islamophobes qui prendront cela comme prétexte feront vite oublier l'unité nationale. Et dans un an, ils seront morts une seconde fois quand ils auront été salis par certains éloges ou bien par une négligence trop rapide.

On dit "Charlie" vivra. Tout dépend de ce qu'on y met mais on peut en douter. Charlie serait sans doute mort en grande partie avec la mort naturelle de Cabu. Charlie atteindra des chiffres de vente records la semaine prochaine. Il y aura même une heureuse réconciliation avec Siné. Mais Luz, Catherine et Riss, même avec tout leur talent et avec des renforts qui viendront sans doute, ce ne sera plus exactement les éditoriaux de Charb et le style de Cabu.

Donc oui, les abrutis ont gagné.

Charlie est vraiment mort et ils voulaient attiser des haines et ils auront en partie ce qu'ils voulaient. Certes leurs cibles sont rentrées dans l'histoire mais l'histoire n'est pas une rédemption pour un tel assassinat.

Je crains même que la mort des assassins aujourd'hui réussisse à les faire passer pour d'autres "martyrs" chez d'autres et fondera à nouveau d'ignobles et crétines théories du complot. Ils diront encore qu'on les a tués pour cacher le procès. Ils referont le Coup du Chaudron en disant 1° que Charlie Hebdo le méritait pour avoir insulté le Prophète, 2° mais que bien sûr cela ne peut pas avoir été réellement fait par ceux qu'on croit, et que cela doit être en réalité un complot juif ou américain - ce qui, pour ces islamo-fascistes vaguement "tiers-mondistes" ou "anti-impérialistes", est à peu près la même chose maintenant.

Les grands mots
Mais ce ne sont pas ces individus fascisants qui pourraient tuer la liberté d'expression en tuant une poignée de créateurs.

Ce serait uniquement nos propres renoncements à expliquer la différence entre droit au blasphème et un vrai appel à la haine, notre propre crainte que la critique du contenu doctrinal ou d'un code de loi soit prise pour une dénonciation essentialiste de tout individu qui participerait à une culture liée à cette tradition. C'est plus nous ou nos propres atermoiements que je crains que d'autres répliques et ce cycle du ressentiment.

Sur le fil
Dans ce pays, chacun sait que les Musulmans font l'objet de certaines discriminations de fait, dans le logement, l'emploi ou dans des préjugés généraux (même s'ils souffrent sans doute moins que les Roms). C'est un fait - même si ces discriminations de facto n'atteignent pas les violences institutionnelles dont font l'objet les libres-penseurs, les Dhimmis, les Yezidis, les Bahais, les Animistes ou Zoroastriens dans la plupart des Etats musulmans où il devient difficile d'exercer une autre religion et surtout impossible d'abandonner la religion officielle si on est né dedans.

Ces discriminations contre les Musulmans et la montée de la xénophobie implique toujours de la prudence dans la manière dont on risque d'interpréter toute critique. J'imagine que les raisonnements de ceux qui, à gauche, bien que non-religieux, dénoncent de "l'islamophobie" partout est que la critique devrait porter plus sur les dominants que sur des populations plus ou moins discriminées (de fait).

Il y a donc une frontière difficile.
(1) D'un côté, l'obsession nationale sur le sujet risque de paraître suspecte et de relever du fantasme (c'est la thèse d'Olivier Cyran qui avait quitté Charlie Hebdo en trouvant que les idées de Caroline Fourest y étaient devenues trop influentes).
(2) Mais de l'autre, s'auto-censurer pour éviter de choquer revient à dire qu'on n'a plus le droit de critiquer une religion de crainte d'indisposer une communauté diverse d'individus. Il faut du tact face à des individus, on n'insulte pas sans raison. Mais une croyance ou une tradition historique ne méritent jamais un respect absolu.

Le droit de ne pas dire "Oui, mais..."

Je n'ai jamais fermé les commentaires ici (sauf avec le temps) mais je dois avouer que malgré les deux jours pour supporter cette nouvelle, je n'ai toujours pas très envie de discuter sur Cabu (pour ne prendre qu'un parmi les victimes, en plus d'Honoré ou Bernard Maris).

C'est la première fois qu'un attentat ne me semble pas frapper seulement des individus ou un symbole mais quelqu'un que j'avais toujours eu l'impression de considérer comme un ami sans le connaître, depuis les vieux Pilote de 1968. Cela n'aide pas tellement à permettre une débat dépassionné.

Cabu n'était pas seulement quelqu'un de visiblement si bon. Il était peut-être le plus grand dessinateur de presse français de tout le siècle dernier (qui pourrait lui être comparé ?) et il savait saisir quelque chose dans sa caricature qui devait paraître forcément violent dans sa vérité. Il dessinait sans cesse et tout talent ne peut que choquer car il semblait réussir à éviter les pudeurs de l'auto-censure (même s'il n'a cessé de réfléchir à certains cas limites et finit par renoncer par exemple à l'humour noir facile qui se servait de racourcis sur certains handicaps physiques).

La question est celle du sacré dans nos sociétés sécularisées. On nous accuse de ne rien garder de sacré, de ne plus avoir le sens du sacré et aujourd'hui on entend certains se moquer du fait qu'on aurait sacralisé les blasphémateurs. Mais c'est que le droit au blasphème devient d'autant plus sacré qu'on veut mettre quelque chose en dehors de toute critique. Si on veut interdire le blasphème par politesse ou courtoisie en craignant de blesser ce qui relève du sacré, on arrive aussi à interdire la critique en général. Charb et Cabu ne cessaient d'expliquer cette pente et quand on dit qu'ils mettaient de l'huile sur le feu ou qu'ils étaient irresponsables on oublie encore que ce qu'ils faisaient n'était pas que de la provocation gratuite mais bien quelque chose de nécessaire.

Ce style de dessin n'existe pas dans de nombreuses traditions graphiques - les Américains n'ont pas vraiment d'équivalent par exemple, ce qui explique souvent leur incompréhension et je m'étonne d'ailleurs finalement que certains humoristes comme Jon Stewart aient pu quand même si vite comprendre les enjeux pour apporter un soutien aussi inconditionnel.

vendredi 29 novembre 2013

Aphabet mormon

Via l'excellent Servitor Ludi, je découvre que Brigham Young, le 2nd Président-Prophète des Mormons, avait proposé son propre alphabet dit "de Deseret" (le nom mormon de la communauté de l'Utah).

Dans l'histoire des psychopathologies de masse religieuses, il faudrait étudier l'obsession mormonne pour les langues imaginaires (Joseph Smith prétendait traduire les Tablettes de Mormon avec des Lunettes magiques). Cela explique peut-être en partie la quantité d'auteurs de SF et fantasy qui sont Mormons (Orson Scott Card, Tracy Hickman, Brandon Sanderson, les créateurs de la première version de Galactica ou Stephenie Meyer).

lundi 24 décembre 2012

Saint Cuthbert contre Saint Nicolas


L'historien du jeu de rôle Jon Peterson (auteur du récent Playing at the World) a retrouvé une lettre fascinante, une carte de "Noël" écrite à la machine par Gary Gygax en 1969. Il a alors 31 ans et est un des membres actifs de la "Fédération Internationale de Wargame", un club de la région des Grands Lacs.

Il était à l'époque Témoin de Jéhovah et sa carte est fascinante dans son absence d'humour et son sérieux maniaque qui rappelle son "formalisme" d'inventeur de règles. Gygax y explique qu'un vrai Chrétien ne doit ni ne peut fêter la prétendue nativité de "Noël" comme ce n'est qu'une fête païenne et idolâtre reprise par les Catholiques (même si les premiers Témoins de Jéhovah au début du XXe siècle ont été partagés sur cette question).

Cette lettre devait donner un effet particulièrement réussi à ses correspondants qui venaient de lui envoyer leurs cartes. Ce site critique sur les Témoins de Jéhovah précise les infractions principales de cette interprétation "arianiste" du Christianisme :
Jehovah’s Witnesses can be disfellowshipped for a number of rule violations: premarital or extramarital sex, using alcohol excessively, using tobacco products, celebrating Christmas, reciting the pledge of allegiance, lying, stealing, joining the military, speaking to a disfellowshipped Witness, reading religious material not published by the governing body, or running for political office just to name a few.
(...)
Jehovah’s Witnesses are not allowed to celebrate Christmas, birthdays, Easter, Thanksgiving, or any other holidays, claiming they all have pagan roots.


Gygax est resté assez discret sur sa religiosité et lorsque D&D a été attaqué pour "satanisme" par certains évangélistes, il n'a pas vraiment essayé de le défendre selon ses anciennes références bibliques - le Christianisme explicite paraît remarquablement peu présent par la suite quand on pense au renouveau évangélique américain du dernier quart du XXe siècle.

Il faut dire que Gygax fut lui-même "excommunié" (disfellowshipped) des Témoins de Jéhovah peu de temps après cette carte, notamment parce qu'il n'arrivait pas à s'empêcher de fumer (sa première femme, très dévouée à la cause religieuse, Mary, dont il divorça vers 1983, avait à cette époque tenté en vain de lui faire abandonner le tabac, les cheveux longs et les wargames). Son ancienne Eglise s'associa ensuite à la condamnation de ce hobby comme diabolique.