vendredi 10 juillet 2026

La Caverne (σπήλαιον) phrase par phrase (5)

 


τοὺς γὰρ τοιούτους πρῶτον μὲν ἑαυτῶν τε καὶ ἀλλήλων οἴει ἄν τι ἑωρακέναι ἄλλο πλὴν τὰς σκιὰς τὰς ὑπὸ τοῦ πυρὸς εἰς τὸ καταντικρὺ αὐτῶν τοῦ σπηλαίου προσπιπτούσας;

Πῶς γάρ, ἔφη, εἰ ἀκινήτους γε τὰς κεφαλὰς ἔχειν (515b) ἠναγκασμένοι εἶεν διὰ βίου;

οἴει : 2e personne moyen οἴομαι : penser (+ construction à l'infinitif).  

(ἄν τι) ἑωρακέναι infinitif parfait de ὁράω 

καταντικρύ : du côté opposé, en face. 

προσπιπτούσας de προσπίπτω : tomber sur 

ἠναγκασμένοι participe passif d'ἀναγκάζω : forcer.  

εἶεν : 3e personne pluriel optatif d'εἰμί.   

διὰ βίου : pendant (toute) leur vie

Socrate : Ceux-ci en effet, pour commencer, d'eux-mêmes et les uns des autres, penses-tu qu'ils voient [ou plutôt aient vu] autre chose que les ombres tombant sous l'effet du feu sur la [paroi] de la caverne qui leur fait face ?
Glaucon : Comment donc, dit-il, si en effet ils sont contraints de garder leurs têtes immobiles [515b] 
tout au long de leur vie ? 

Sur cette forme "ἑωρακέναι" du verbe "voir" ὁράω, il faut lire l'excellent article récent de Marwan Rashed"Une interprétation de la caverne de Platon", Revue des Études Grecques, Année 2022, 135-2, pp. 637-646. M. Rashed analyse ce détail stylistique de la forme grammaticale du parfait comme un indice pour parler d'une question de fond : les prisonniers ne voient que les ombres des artefacts mais pourquoi ne voient-ils pas plus directement leurs propres ombres les uns des autres comme ils peuvent dialoguer entre eux

Bien que j'aie bien dit que ce ne sera pas un commentaire philosophique mais seulement des notes pour le lire soi-même, je recopie ces remarques qui relient grammaire et philosophie, p. 645-646 de cet article de M. Rashed : 

 

"L’exégète de l’allégorie de la caverne doit comprendre pourquoi, dans un tel cadre, Platon n’a eu recours ni au présent ἄν … ὁρᾶν ni à l’aoriste ἄν … ἰδεῖν , mais au parfait ἄν … ἑωρακέναι . 

On peut facilement évacuer l’aoriste ἄν … ἰδεῖν , en raison de son caractère ponctuel et déterminé. L’aoriste vaut ici comme marque aspectuelle, exprimant que l’événement s’est produit une fois pour toutes à un certain moment du temps. Le verbe ἰδεῖν signifierait donc quelque chose comme : « ils se seraient aperçus », « ils auraient noté la présence de », etc. Mais ce n’est pas l’idée que Platon cherche à exprimer, à savoir celle d’un état longtemps prolongé des spectateurs devant le spectacle des ombres. Avec ἄν … ἰδεῖν , la phase non retenue par Platon aurait eu la signification suivante :

Ὁμοίους ἡμῖν , ἦν δ᾽ ἐγώ· τοὺς γὰρ τοιούτους πρῶτον μὲν ἑαυτῶν τε καὶ ἀλλήλων οἴει ἄν τι ἰδεῖν ἄλλο πλὴν τὰς σκιὰς τὰς ὑπὸ τοῦ πυρὸς εἰς τὸ καταντικρὺ αὐτῶν τοῦ σπηλαίου προσπιπτούσας ; 

Ils sont semblables à nous, dis-je : de tels hommes, tout d’abord, à quel spectacle penses-tu qu’ils auraient <un beau jour> assisté, d’eux-mêmes et de leurs semblables, sinon celui des ombres produites par le feu sur la caverne en face d’eux ?

• L’évidence d’un tel contre-emploi de l’aoriste rend la question de l’absence de recours au potentiel présent ἄν … ὁρᾶν plus criante. Le texte et sa paraphrase seraient les suivants :

Ὁμοίους ἡμῖν , ἦν δ᾽ ἐγώ· τοὺς γὰρ τοιούτους πρῶτον μὲν ἑαυτῶν τε καὶ ἀλλήλων οἴει ἄν τι ὁρᾶν ἄλλο πλὴν τὰς σκιὰς τὰς ὑπὸ τοῦ πυρὸς εἰς τὸ καταντικρὺ αὐτῶν τοῦ σπηλαίου προσπιπτούσας ; 

Ils sont semblables à nous, dis-je : de tels hommes, tout d’abord, que penses-tu qu’ils contempleraient d’eux-mêmes et de leurs semblables <tout au long de leur séjour dans la caverne>, sinon des ombres produites par le feu sur la caverne en face d’eux ?

Le caractère « franchement duratif » de la racine ὁρα -conviendrait parfaitement à la situation de la caverne, sorte de cinéma permanent. Pourtant, Platon a choisi de s’exprimer autrement. Pourquoi ? 

Une réponse possible serait qu’il a voulu exprimer une idée qui, sémantiquement, se rapprochait de celle de la perception (racine ἰδ -), mais qui participait néanmoins du sémantisme duratif de la racine ὁρα -. Ce qui revient à dire qu’il était gêné par l’idée de regard, trop active sans doute, et qu’il voulait lui substituer celle de vision, plus passive et par là conforme à la passivité foncière des prisonniers. Le recours au parfait ἄν … ἑωρακέναι permet d’exprimer le résultat passif, dans un temps ouvert, de ce qui a été à l’origine un choix intentionnel, actif donc, du regard, mais qui a ensuite cessé de l’être. En langage de grammaire grecque : les prisonniers « ont fini de fixer leur regard » sur la paroi et, désormais, « sont dans l’état de voir » ce qu’ils avaient fixé du regard. 

Ils ne passent pas leurs vies misérables à ajuster leur regard sur la paroi (c’eût été le sens du présent ὁρᾶν ), mais, une fois ce premier réglage – ce premier déréglage eu égard à la nature primordiale de l’âme mathématicienne – effectué, ils sont au spectacle , laissant la fantasmagorie visuelle opérer en continu sur leur perception. Ainsi Platon a-t-il pu concilier l’idée intentionnelle propre à la racine de ὁρᾶν tout en ne renonçant pas à la passivité de la réception exprimée par la forme supplétive ἰδεῖν. 

En écrivant ἄν … ἑωρακέναι , Platon fait des prisonniers des spectateurs passifs, c’est-à-dire des gens qui, après avoir intentionnellement jeté un premier regard sur le spectacle qui leur est donné à voir (le théâtre d’ombres de la paroi), sombrent passivement dans la fantasmagorie qui les a une première fois séduits. On traduira :

Ils sont semblables à nous, dis-je : de tels hommes, tout d’abord, de quoi, d’eux-mêmes et de leurs voisins, penses-tu qu’ils pourraient s’être faits les spectateurs, sinon des ombres produites par le feu sur la caverne en face d’eux ?

Le spectacle de la caverne ne décrit pas une situation qui aurait été passive de bout en bout, c’est-à-dire ne décrit pas simplement le cône visuel des prisonniers (l’objet du verbe ἰδεῖν ) qui, de fait, contient leurs mains lorsque celles-ci passent devant leurs yeux. Comme l’emploi du parfait ἑωρακέναι en fait foi, le spectacle que contemplent les prisonniers est celui que ceux-ci, à un certain moment inaugural, ont pour leur malheur choisi de fixer du regard. Ou, si l’on préfère, celui qui, en raison de leur aliénation, s’est imposé à leur choix. 

Les prisonniers auraient pu, optiquement parlant, voir leurs mains. Mais ils ne les voient pas, parce qu’ils ne les ont jamais regardées . Les prisonniers, dans la caverne, voient sans voir. C’est en ce sens précis que, de spectateurs de théâtre qu’ils paraissaient être dans un premier temps, ils finissent par être, surtout, des personnages tragiques

Revenons à la structure de l’allégorie. Les prisonniers représentent l’âme et non pas « nous-mêmes ». La main, partie du corps des prisonniers, correspond donc à une partie de l’âme, celle qu’il pourrait être donné à l’âme de connaître, même au fond de l’aliénation de la caverne, celle qui, par excellence, justifierait que l’on dise de l’âme qu’elle est, par nature, auto-connaissante.

On objectera la réponse de Glaucon (515A-B) : les prisonniers ne voient que des ombres parce qu’ils ont la tête bloquée et ne peuvent donc pas regarder autour d’eux. Mais il n’y a rien d’autre ici que la traditionnelle ironie socratique relayée par l’humour de Platon. Glaucon n’a tout simplement pas saisi ce que Socrate entendait dire. Lui non plus n’a pas vu ce qu’il fallait voir devant les yeux des prisonniers."

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