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lundi 4 mai 2026

L'intrus

Vers 670 avant JC, le héros messénien Aristomène avait envahi la Laconie. Il voulut enlever les Prêtresses de Démeter du Temple d'Aigiala (Pausanias, IV, 17) mais les Prêtresses réussirent à se battre avec les broches et les torches des Sacrifices et elles capturèrent le général de Messénie. L'une d'entre elles nommée Archidameia était cependant amoureuse de lui et l'aida à s'enfuir en prétendant qu'il avait brulé ses cordes avec une torche. 

Une autre légende dit qu'il avait enlevé des Prêtresses d'Artémis mais leur rendit leur liberté quand deux de ses soldats voulurent les violenter. Il aurait aussi infiltré le Temple d'Athéna en pleine Lacédémone pour y laisser une offrande à Pallas à la barbe de ses ennemis. Mais malgré tout son héroïsme, la Messénie sera vaincue par les Spartiates (et ne récupérera son indépendance que trois siècles après en -369 quand le Thébain Epaminondas libérera les hilotes). 

Quelques années après, vers 600 avant JC, d'après une tradition très obscure dont on n'a trace que par un fragment, le Roi fondateur de la Cité de Cyrène, Battos (pourtant d'habitude considéré comme un "bon roi"), aurait voulu assister aux Mystères sacrés de Déméter par curiosité. Il aurait vu des Prêtresses ensanglantées qui, furieuses, l'auraient châtré (Elien, Fragment 44, cf. Marcel Détienne, "Violentes Eugénies, En pleines Thesmophories, des femmes couvertes de sang" in Détienne & Vernant, Cuisine du sacrifice).

Vers 411 avant JC, Aristophane monte sa pièce Les Femmes aux Thesmophories. (dont une des adaptations anglaises a le titre plus accessible pour nous Le Poète et les Femmes). Les femmes bien-nées d'Athènes rassemblées aux Mystères de Déméter (où les mâles sont rigoureusement interdits) préparent l'assassinat du Poète Euripide, accusé d'être misogyne et d'avoir nui aux femmes dans ses pièces comme Médée (-431) ou Hippolyte (-428). Ce sont déjà des Ménades qui avait lacéré et décapité Orphée mais Euripide n'écrira ses Bacchantes qu'en -405. Dans la Cité en crise depuis des années de guerre contre la Laconie, Alcibiade et Andocide avaient été accusés en -415 d'avoir profané les Mystères ou d'avoir castré les Phallus d'Hermès et ils viennent d'être exclus. Dans la comédie, l'ami de Socrate, Euripide demande à son beau-père Mnésiloque de le sauver. Mnésiloque se rase, s'épile, se déguise en femme pour pouvoir assister aux Thesmophories et plaider la cause d'Euripide auprès de la foule furieuse des fidèles de Déméter. Mnésiloque est finalement reconnu malgré son travestissement (en raison de la misogynie de ses discours) et Euripide vient le délivrer en négociant une paix avec l'Assemblée des Femmes. 

dimanche 14 septembre 2025

Politique népalaise

Le Népal a 30 millions d'habitants (à peu près la population actuelle de l'Ukraine depuis qu'ils ont perdu 10 millions de réfugiés) dans un territoire grand comme le Bangladesh. 81% de la population est hindoue (surtout "shivaïste"), 9% bouddhiste, 4% musulmane. 

La Chute de la Monarchie en 2006-2008

Malgré l'indépendance de l'Inde, le Népal était resté une monarchie absolue jusqu'en 1990 où le Roi dut accepter le multipartisme. La situation politique resta très violente avec une guerre civile permanente et des soulèvements de Maoïstes népalais. 

En juin 2001, le Prince héritier, ivre, aurait assassiné ses parents et se serait finalement suicidé, même s'il reste des zones d'ombres sur cet étrange massacre de la famille royale. 

Son oncle Gyanendra (né en 1947) hérita de la couronne. Il fut le dernier Roi du Népal mais dut abdiquer après seulement cinq ans de règne, après la Révolution pacifique de 2006-2008 qui instaura la République du Népal. 

Bien qu'une grande partie de la fortune de l'ancien Roi Gyanendra a été nationalisée par la République, Gyanendra reste un des hommes les plus riches du pays et possède à la fois des biens immobiliers, des hotels et des actions dans de nombreuses entreprises. 

La Crise ethno-nationaliste de 2015-2017 

Au sud du Népal, à la frontière avec l'Inde, ceux qu'on appelle les "Madheshi" ("ceux du milieu") formeraient environ un tiers de la population, dans les régions frontalières avec l'Inde (Province du Bihar). Ils accusent le Parlement de la nouvelle République de les marginaliser dans le découpage des provinces par rapport à la majorité des Népalais des régions montagneuses. Ils appellent à un boycott des élections. 

Après le tremblement de terre d'avril 2015, la crise se développe. Un mouvement madheshi organise alors un blocus des camions apportant le carburant au pays et l'Inde de Modi semble apporter son soutien à ce mouvement de blocage des transports et de toutes les usines. Le gouvernement népalais accuse les Madheshi d'être des agents indiens et tente de faire venir le carburant par la Chine. Les difficultés d'approvisionnement accroissent une crise humanitaire du pays et les tensions entre le Népal et l'Inde.  

Les élections 

Les élections népalaises sont un mélange de scrutin uninominal à un tour comme en Angleterre et d'une dose de proportionnelle. Les trois principaux Partis du Népal sont le Parti du Congrès (centriste, social-démocrate) et deux Partis maoïstes : le Parti Communiste du Népal (Centre Maoïste) et le Parti Communiste (Unifié Marxiste-Léniniste). Le Centre Maoïste était premier pendant la Constituante de 2008, le Parti du Congrès avait été premier de peu aux élections de 2013 mais aux élections suivantes en 2017, le Parti Communiste (Unifié Marxiste-Léniniste) gagne plus largement avec plus d'un tiers (le Parti représentant les Madheshi a moins que 5%). 

KP Sharma Oli, Secrétaire du Parti Communiste (Unifié Marxiste-Léniniste) redevient Premier Ministre dans plusieurs gouvernements de coalition de 2018 à 2025 (y compris avec le Parti monarchiste). La Présidente de la République Bidya Devi Vhandari vient du PC (UML) et elle est remplacée en 2023 par le Président Ram Chandra Poudel (Parti du Congrès). 

La Révolution des Génération Z

Le Népal est un pays jeune : l'âge médian est 25 ans. On assiste alors à ce qui doit être une des premières révolutions "mondialisées" de ce qu'on appelle la Génération Z. 

Le début de l'année 2025 est marqué par des émeutes à Kathmandu qui viennent d'abord de la droite hindouiste et monarchiste qui réclame une restauration du Roi Gyanendra, renversé en 2008. 

Mais progressivement, le mécontentement monte au-delà de la droite contre la corruption des élites au pouvoir et la hausse des inégalités (même si le coefficient de Gini du Népal reste relativement bas). Les réseaux sociaux népalais attaquent notamment la richesse des enfants des cadres du nouveau régime.  

Le 4 septembre, le gouvernement de KP Sharma Oli veut fermer l'accès aux réseaux sociaux. Plusieurs partis, y compris dans la coalition au pouvoir, condamnent cette censure d'Internet. 

Les jeunes Népalais se concentrent alors sur des forums de Discord (un réseau social surtout connu pour ses forums de jeu vidéo). Le symbole de ces protestataires est le chapeau de paille de pirate dans le manga One-Piece. Les manifestations et la répression deviennent plus violentes. 

Le 9 septembre, les émeutes deviennent une révolution. Les ministres des différents partis sont attaqués et violentés (l'ancien Premier ministre Deuba, du Parti du Congrès, est blessé avec son épouse). Leurs demeures et le Parlement sont incendiés. Mais le nombre de victimes dans les deux camps ne dépasserait pas quelques douzaines pour l'instant. 

L'Armée joue un rôle ambigu. Après avoir réprimé les premiers mouvements, elle semble de plus en plus faire pression sur le gouvernement et celui-ci renonce finalement et donne sa démission au Président. Les Monarchistes agitent alors l'idée d'un retour du Roi Gyanendra. 

Des centaines de milliers de jeune Népalais vont sur Discord pour se choisir un nouveau Leader par un scrutin Internet.  La Juge Sushila Karki est choisie comme nouvelle Première Ministre par Discord. Le Président Ram Chandra Poudel et l'Armée acceptent ce choix. Le Parlement est dissous et elle devient Première Ministre par interim. Elle a annoncé ne rester en place que jusqu'aux élections prévues dans 6 mois en mars 2026. 

Sushila Karki (née en 1952) est une Magistrate connue pour sa lutte d'abord contre la monarchie absolue dans les années 1990 et contre la corruption depuis l'instauration de la République. En 2015, les différents Partis (à la fois le Congrès, dont elle vient, et les Maoïstes) avaient tenter de la destituer de son poste à la Cour Suprême pour l'empêcher de mener des enquêtes sur certains de leurs membres mais elle était ensuite devenue Présidente de cette Cour Suprême avant de devoir démissionner de son poste en 2017 pour avoir atteint l'âge limite de 65 ans. Elle était donc devenue depuis un symbole de la crise du nouveau régime. 

Edit : 

Ajout sur la religion népalaise 

D'après ce site, l'Hindouisme shivaïste des "Khas" (les peuples indo-iraniens du Nord qui forment la majorité relative des Népalais par opposition aux Terai & Madheshi) ont une culture hindoue appelée Masto et une des spécificités est l'adoration de 12 divinités fils de Shiva, les 12 "frères" Masto qui sont liés à divers sites sacrés et à des cultes animistes des ancêtres : Adi Masto, Khappar Masto, Babiro Masto, Rumal Masto, Kala Masto, Dhadare Masto, Tharpa Masto, Bani Masto, Kaba Masto, Mandali Masto, Dudhe Masto  & Darhe Masto. Le "jhankri" est un shaman qui invoque et incarne un des Masto. Il y a aussi (au moins) 9 Déesses comme aspects de la Grande Déesse Durga : Malika/Kalika, Tripurasundari/Bhawani, Khesmalini / Sunnada, Pungelni/Kanaka/Sundari, Kanaka, Sundari/Malika, Jalapa/Jalpa, Thingyalni/Alanakannada, Himalini/Tripurasundari & Bindhyabasini/Ugratara. 

L'Hindouisme des populations Newar de la vallée de Katmandou est aussi shivaïste mais de tendance mystique de la Main Gauche avec des influences bouddhistes (et à l'inverse leur bouddhisme a moins rejeté le système des castes et a gardé une caste sacerdotale).  

jeudi 3 juillet 2025

Politique thaïlandaise

La modernité est née de l'idéal régulateur que le pouvoir devait être limité par la souveraineté du peuple et ne plus dépendre seulement des conflits entre des factions ou des familles. Mais de fait, les démocraties parlementaires restent dominées par des oligarchies financières et il y a encore des oligarchies héréditaires ou des autocraties absolutistes. La Thaïlande offre depuis un siècle une politique assez originale en Asie puisque la Monarchie (les Rois Rama IX pendant toute l'après-guerre et aujourd'hui Rama X) y est restée une des plus puissantes en dehors du monde pétro-despotique et que cette institution presque théologico-politique (on n'a pas le droit de dire que le Roi est mortel) doit négocier avec des factions aristocratiques, différents clans dans l'Armée et quelques immenses fortunes civiles comme la famille de Thaksin Shinawatra qui a fondé depuis le XXIe siècle son pouvoir sur un prétendu "populisme" (quoi que ce terme obscur signifie dans ce contexte), en dehors de ce culte de la Monarchie. 

Il doit être déprimant d'être "de gauche" en Thaïlande ou même simplement "démocrate". Soit vous vous faisiez tuer par les militaires du temps de la menace communiste aux alentours, soit vous ne jouez aucun rôle parlementaire important puisque tout se décide entre diverses tendances de droite plus ou moins monarchiste, plus ou moins violemment réactionnaire ou plus ou moins kleptocratique. La structure anthropologique thaïlandaise ou bien une propagande idéologique semblent avoir institué une acceptation fanatique des inégalités sociales. 

La Thaïlande a un record de douzaines de coups d'Etat et l'Armée y a souvent fait exécuter des manifestants ou des opposants, discrimine ou réprime ses minorités ethniques, sans que sa bonne image touristique semble en avoir été affectée. 

Pour un Européen, on peut imaginer la politique thaïlandaise un peu comme un choix entre (1) des officiers qui feraient penser à Franco ou Georgios Papadopoulos (voir la politique grecque), des militaires fascisants alliés à la Monarchie traditionnelle et (2) des Berlusconi (milliardaire entré en politique avec un programme "populiste") ou peut-être plutôt le Général Juan Perón (pour son côté conservateur "social").  

La Révolution de 1932 et la Monarchie constitutionnelle

Alors que la Dépression des années 1930 frappait le pays qui s'appelait encore "le Siam", le roi Rama VII (roi de 1925 à 1935) essaya de lancer quelques réformes fiscales mais l'aristocratie et notamment sa propre famille des Princes royaux s'opposait à lui sur ces impôts. Quand le Roi commença à annoncer en plus des réformes politiques (une Constitution), le "Conseil suprême" de ses cousins menaçait de se soulever contre lui. En juin 1932, le Parti du Peuple, des étudiants mais aussi des militaires, attaqua le Palais et imposa une Révolution sans violence et une Constitution au Roi. Un an après, en avril 1933, la noblesse royaliste tenta un nouveau Coup d'Etat mais les officiers de l'armée proches du Parti du Peuple réussirent à battre cette Contre-Révolution. Il y eut une deuxième tentative royaliste en octobre 1933. Le Parti du Peuple qui avait fait la Révolution de 1932 était lui-même maintenant divisé en deux, une Junte militaire au pouvoir (le Maréchal Phibunsongkhram) et une aile civile, plus socialiste (Pridi Banomyong). 

La Régence et le régime du Maréchal Phibun (1938-1944) : sous Rama VIII

Sous la pression du Parti du Peuple, le Roi Rama VII dut abdiquer en 1935. Son jeune neveu âgé de dix ans qui arriva sur le trône du Siam sous le nom de Rama VIII mais celui-ci reste en exile et le vrai pouvoir appartenait désormais aux régents et au gouvernement contrôlé par le Parti du Peuple

Le Maréchal Phibunsongkhram ("Phibun", 1897-1964), Régent et Premier Ministre en 1938, crée un régime autoritaire inspiré des fascistes et s'aligne avec le Japon, considérant que l'ennemi du Siam est la Chine, même si la monarchie avait mené une politique plutôt pro-américaine. Il développe une propagande ultra-nationaliste de l'ethnie Thai, persécute les minorités sinophones et change le nom du pays en Thaïlande en 1939 parce que le nom "Siam" était un terme étranger. Il profite de la Seconde Guerre mondiale pour annexer une partie du territoire français d'Indochine avec l'aide des Japonais et soutenir l'armée japonaise contre les Britanniques en Malaisie et Birmanie. Un Mouvement des Thai Libres se soulève contre lui. Après la défaite japonaise, Phibun est écarté du pouvoir en 1944. Cela va permettre aux Alliés de traiter la Thaïlande comme un Etat occupé par les Japonais et non pas un membre de l'Axe. 

L'Après-guerre et le retour du Maréchal Phibun (1948-1957) : le début de Rama IX

Un des leaders du Parti du Peuple, Khuang Aphaiwong devient le nouveau chef du gouvernement et fonde ce qui va devenir le principal parti de droite royaliste "libéral", le Parti Démocrate

Le Roi Rama VIII, maintenant âgé de 20 ans, revient en Thaïlande à la fin de l'année 1945 et quelques mois plus tard, il est retrouvé tué par balles sans qu'on ait jamais su qui était l'assassin. Plusieurs de ses assistants furent jugés très rapidement et exécutés pour régicide. 

Son petit-frère Bhumibol, âgé de 18 ans et qui avait grandi en exil, devient le nouveau Roi Rama IX. Une des nombreuses rumeurs ou théories pour expliquer pourquoi l'enquête fut si bâclée était que Bhumibol aurait tué son frère aîné accidentellement en jouant avec un revolver ! Ce Neuvième Rama devait avoir le plus long règne d'un monarque d'Asie, de 70 ans, de 1946 à 2016. Le pays s'enrichit énormément et le Roi Rama IX, qui savait se servir au passage, mourut comme un des monarques les plus riches du monde. La population du pays a à peu près triplé, elle passe pendant cette période d'environ 20 millions d'habitants à près de 70 millions. 

Deux ans après ce mystérieux meurtre de Rama VIII, le Général Phibun revint au pouvoir en 1948 avec le soutien de l'Armée et devait le garder pendant 10 ans. Son nouveau Régime n'était plus aussi ostensiblement fasciste que pendant la Guerre mais plutôt un régime autoritaire pro-occidental, en redonnant à la figure du Monarque bien plus de pouvoir que dans la Constitution de 1932, mais avec une pratique tolérant des "doses" de liberté d'expression symbolique avec des élections manipulées. Ses rapports avec le Roi Rama IX se détériorent quand le Monarque veut prendre plus de contrôle et Phibun est renversé par un coup d'Etat en 1957. Il meut en exil au Japon, décidément fidèle à son allié de la Guerre. 

Les juntes des Maréchaux et les coups d'Etat (1957-1973)

Après le Maréchal Phibun, c'est toujours l'Armée qui a le pouvoir avec d'abord avec deux Maréchaux Sarit Thanarat (1908-1963) de 1957 à 1963 et son allié Thanom Kittikachorn (1911-2004) de 1963 à 1973. Les Partis sont dissous et ensuite très encadrés. La politique est toujours pro-américaine, anti-communiste et même anti-républicaine. Thanom et sa famille utilisent parfois des coups d'Etat militaire pour consolider son pouvoir et mieux réprimer les révoltes. Le Parti de Thanom s'appelle "Parti Socialiste National" mais c'est un parti de droite militariste habituel pour représenter sa faction dans l'armée. 

Les Trois ans de tentative de démocratisation (1973-1976) 

En 1973, des émeutes anti-Thanom réussirent à faire partir son clan au pouvoir. Le Roi Rama IX voulut tempérer les choses en nommant le Juge de la Cour Suprême Sanya Dharmasakti, un juriste libéral "modéré" pour qu'il écrive une nouvelle Constitution. 

Mais l'épisode démocratique fut bref. Après les élections de 1975 et l'arrivée au pouvoir de modérés du Parti démocrate, la nouvelle Constitution vite suspendue. Après la défaite américaine au Vietnam et les victoires communistes en Asie du Sud-Est, l'Armée craignait que le Juge Sanya ne soit pas assez ferme contre les étudiants et communistes. 

Plusieurs Juntes militaires en conflit (1976-1988/1988-1991/1991-2001) 

L'Armée reprit le pouvoir dès 1976 et écrasa le court interlude constitutionnel. L'Amiral Sangad Chaloryu (1916-1980) occupa le pouvoir avec une Junte en 1976-1980 et fut remplacé à sa mort par le Maréchal Prem Tinsulanonda (1920-2019) qui eut le pouvoir de 1980 à 1988 en formant des coalitions entre les Partis. 

Après les élections de 1988, le Maréchal Prem doit laisser la place à un autre militaire, le Maréchal Chatichai Choonahavan (1920-1998), qui dirige le Parti de la Nation Thai, un autre parti encore plus anti-communiste qui représente d'autres clans à l'intérieur de l'armée. Chatichai était le fils d'un autre Maréchal allié de Phibun, renversé en 1957. Malgré ce qui est en effet une première "alternance" parlementaire au lieu d'une sélection directe par la Junte, c'est un jeu de rapports de forces entre les grandes familles de la noblesse et des officiers supérieurs. Pourtant, le Maréchal Chatichai (connu pour sa corruption) commence aussi une politique de détente avec les pays communistes de la région. Le Parti de la Nation Thai représente aussi une faction dans les hommes d'affaires thaïlandais. 

Chatichai est vite renversé par un coup d'Etat en 1991. Une Junte possède le vrai pouvoir mais des politiciens plus "présentables" pour l'extérieur reçoivent le pouvoir légal comme Anand Panyarachun (né en 1932), un ancien diplomate et banquier, qui écrit la Constitution de 1997, ou Chuan Leekpai (né en 1938), qui représente le Parti démocrate, la droite royaliste classique. Mais après la grande Crise économique asiatique de 1997, le régime doit nécessairement se réformer et les élections de 2001 vont conduire à un choc, la victoire d'un nouveau parti issu de la "société civile". 

L'arrivée du Clan Shinawatra (2001-2006) 

Thaksin Shinawatra (né en 1949) est un homme d'affaires thaïlandais d'origine chinoise (un "Hakka", une des minorités sinophones, 14% de la population thaïlandaise aurait des origines dans une ethnie chinoise). Il a fait fortune dans les Télécoms, au point de devenir l'Homme le Plus Riche de Thaïlande. En 2001, son parti nationaliste populiste,Thai Rak Thai ("les Thaïs aiment les Thaïs") gagne les élections et il est même réélu en 2005. C'est la première fois qu'un Premier ministre thaïlandais élu démocratiquement échappe ainsi à un coup d'Etat pendant tout son mandat. 

En 2006, la droite monarchiste réagit contre le populisme du milliardaire avec le Mouvement des Chemises Jaunes qui déclenche une révolte contre ce qui est perçu comme une atteinte au respect au Monarque. L'Armée (peut-être toujours sous l'action du vieux Maréchal Prem Tinsulanonda qui était au pouvoir pendant les années 1980) prend le prétexte de ces désordres pour lancer un coup d'Etat qui renverse Thaksin Shinawatra et l'envoie en exil. La junte du Général Sonthi (chef de l'armée et milliardaire aussi, né en 1946) prend le pouvoir avec l'aide de la droite thaïlandaise. 

La Crise de 2008

Thaksin Shinawatra est en exil mais deux ans après, son parti TRT devient le PPP (Parti du Pouvoir du Peuple). Ses partisans ont lancé contre la Dictature militaire un nouveau mouvement nommé les Chemises Rouges. Le PPP va revenir au pouvoir en 2008, sous la direction de Samak Sundaravej (1935-2009). Ce Samak est un ancien leader de la droite militaire et star de la télévision thaïlandaise (il dirigeait une émission de cuisine). Samak ne va être chef de gouvernement que pour peu de temps. La Cour Constitutionnelle va notamment l'accuser d'avoir cumulé ses fonctions du gouvernement et son émission de cuisine à la télévision... Les émeutes contre Samak se multiplient et l'Armée menace d'un nouveau Coup. Il est destitué et s'enfuit. 

Le PPP passe à Somchai Wongsawat (né en 1947), le mari d'une soeur de Thaksin Shinawatra, qui ne sera Premier ministre que pendant trois mois avant d'être attaqué par des émeutes des Chemises Jaunes. Le Beau-Frère est à son tour destitué pour corruption comme il possède aussi des actions dans plusieurs entreprises qu'il soutient. Le PPP change à nouveau de nom et devient le PTP (le Parti Pour les Thais). 

C'est le retour de la droite "traditionnelle" du Parti démocrate avec Abhisit Vejjajiva (né en 1964) pendant deux ans et demi. C'est le seul Premier ministre du XXIe siècle qui n'ait été ni un militaire ni un membre de la famille Shinawatra. 


Le Clan Shinawatra : Thaksin, Paetongtarn, Yingluck

 

En 2011, une autre soeur de Thaksin Shinawatra, Yingluck Shinawatra (née en 1967 - oui, elle a 28 ans de moins que son frère...), qui dirige pendant son exil le Parti pour les Thais mais aussi une partie de son empire industriel (et des intérêts chinois), est nommée Première Ministre. C'est la première fois qu'une femme dirige le pays. Son gouvernement durera lui aussi deux ans et demi.   


Yingluck montrant sa déférence devant la Princesse Sirindhorn en 2011

 

La Dictature du Général Prayut (2014-2023) : Rama X 

Elle est renversée en 2014 par un coup d'Etat du Général Prayut Chan-o-cha et elle s'enfuit en exil à son tour comme son grand-frère. 


 

Le Général Prayut devient un dictateur autoritaire traditionnel pendant 5 ans (2014-2019) et finit par organiser des élections qu'il perd en 2023. 

C'est sous le mandat autoritaire du Général Prayut que le vieux Roi Rama IX, au pouvoir depuis 1946 meurt enfin. Son fils Vajiralongkorn Boromchakrayadisorn Santatiwong Thewetthamrongsuboribal Abhikkunupakornmahitaladulyadej Bhumibolnaretwarangkun Kittisirisombunsawangwat Boromkhattiyarajakumarn devient Roi sous le nom légèrement plus bref de Rama X (même si des sources préfèrent juste "Vajralongkorn"). 


Chapeau-Rama : Vajralongkorn & Bhumibol

 

La situation actuelle depuis les élections de 2023 

Dans la carte ci-dessus l'orange est (pour simplifier) la gauche, le rouge est le PTP et les nuances de bleu sont la droite militaire ou la droite civile. 

Le premier Parti aux élections de 2023 est "Aller de l'avant" (Phak Kao Klai), un parti réformiste qui allie la gauche socialiste au centre-droit libéral (151 sièges sur 500). Ce Parti qui demandait le changement était leader dans le nord urbanisé (notamment à Bangkok) et réussit à attirer le désir de changement qui se portait auparavant sur le PTP. La base des Shinawatra est plus les pauvres en zone rurale. 

Le PTP des Shinawatra, arrivé deuxième mais avec peu de différence (141 sièges sur 500), tenta une alliance avec "Aller de l'Avant" mais préféra finalement s'allier avec des partis liés à certaines factions dans l'Armée (le Parti du Général Prawit Wongsuwon qui était au pouvoir pendant la dictature, 40 sièges mais aussi le Parti du Général Prayut, 36 sièges). 

Le mouvement "Aller de l'Avant" est donc resté dans l'Opposition et a été ensuite dissous par la Cour Constitutionnelle pour avoir demandé la fin des Lois liberticides de Lèse-Majesté, ce qui a été considéré comme... de la Lèse-Majesté (toute critique contre le Monarque étant interdite). Le Mouvement "Aller de l'Avant" a été re-fondé sous le nouveau nom Parti du Peuple (Phak Prachachon).  

Comme Thaksin Shinawatra et Yingluck Shinawatra sont en exil, c'est un autre milliardaire d'origine Hakka, Srettha Thavisin (né en 1962, promoteur immobilier) qui dirige le PTP et dirige le Gouvernement. Il permet enfin à Thaksin de revenir de son exil (mais sa soeur Yingluck est toujours poursuivie pour corruption). 

Quand Srettha Thavisin est poursuivi à son tour et invalidé par la Cour Constitutionnelle, c'est la fille de Thaksin et nouvelle Leader du PTP, Paetongtarn Shinawatra (née en 1986), qui devient en 2023 la nouvelle Première ministre à 37 ans. On la surnomme "Ung Ing". 

La Cour Constitutionnelle (qui semble avoir développer une certaine habitude à le faire depuis 20 ans) vient de "suspendre" Paetongtarn Shinawatra en juillet 2025. Il y a depuis des gouvernements transitoires. Le prétexte utilisé fut l'enregistrement d'un appel téléphonique où la Première ministre Paetongtarn Shinawatra discutait avec l'ancien Premier Ministre cambodgien Hŭn Sên en tenant des propos jugés trop familiers ou déplacés sur des officiers et politiciens thaïlandais et en impliquant que certaines territoires disputés depuis un siècle (la région autour du Temple khmer de Preah Vihear) pouvaient être négociés (le conflit dure depuis un siècle mais a été réactivé en 2008). 

Lord Hŭn Sên (né en 1952, il a été anobli par le Roi du Cambodge) est un vieux politicien khmer qui s'est battu successivement pour les Khmers rouges, puis du côté des Vietnamiens en étant au gouvernement cambodgien presque en continu depuis 40 ans. C'est Hŭn Sên qui a décidé de diffuser l'enregistrement de l'appel sur les réseaux sociaux, même si son intérêt n'est pas si clair en dehors du fait qu'il prouve sa puissance de nuire. Des nationalistes thaïlandais accusent donc Paetongtarn de quasi-trahison envers l'Armée - mais la Cour de Justice internationale a tranché en faveur du Cambodge. 

A l'heure actuelle, même si "Ung Ing" est "suspendue", c'est toujours sa coalition qui est au pouvoir, alliée à la plupart des Partis de droite.  

jeudi 15 mai 2025

Galimafrée

1 Endlichkeit & Torschlußpanik

James Maliszewski a un effrayant Memento Mori qui m'a fait prendre une conscience trop douloureuse de ma propre Mauvaise Foi sur ma mortalité. 

Il dit qu'il commence à se demander sur le temps limité qui lui reste à vivre (il est né en 1969, nous avons à peu près le même âge) sur quelles campagnes de jeu de rôle il a encore envie de s'investir et qu'il doit reconnaître qu'il n'est plus comme dans sa jeunesse capable de se dire qu'il va multiplier les essais de nouvels univers. 

Je crois que cela fait 40 ans de jeu de rôle que je regarde mes collections en pensant toujours de manière confuse et absurde que je pourrais faire entrer une infinité d'univers en un temps si fini, alors que je joue de moins en moins et que lutter contre mon Trouble de l'Attention commence à m'épuiser. 

Sur RPG.net, il y avait une sorte de contrainte Oulipiste (enfin "OuJeudRoPiste") qui consiste à se forcer à ne plus parler pendant 100 jours que d'un seul Setting et je me suis toujours dit que je devrais le faire pendant trois mois pour voir les effets. Mais bien sûr, je ne tiens jamais plus qu'une semaine à chaque fois. 

Rien que cette année, j'ai dû successivement me dire que j'allais faire un effort pour me consacrer "exclusivement" à : Babel, Donjons & Chatons, Espadons & Esperluettes, The One Ring, RuneQuest / QuestWorld, Shaan / Chrysalis et sans doute beaucoup d'autres.

2 Narrenschiff

Paul Baldowski avait participé à la relance du jeu de rôle britannique sur l'époque Tudor Maelstrom et créé entre autres un jeu de rôle The Dee Sanction, où on joue des agents (pas très compétents) qui enquêtent sur le Surnaturel à la Cour de la Reine Elizabeth Iere (le système est inspiré de la lignée de The Black Hack). Il vient de se dépasser en créant un autre contexte de jeu sur... la Cour de l'Anti-Pape (espagnol) Pierre de Lune (dit "Benedictus XIII", 1329-1422, à ne pas confondre avec l'officiel) en 1395 : The Ship of Fools

On est en pleine Guerre de Cent Ans pendant le Grand Schisme d'Occident, juste avant que la Régence du Roi Charles VI le Fol (Philippe le Hardi), ne retire son soutien à la Papauté d'Avignon. Comme on est quelques années avant que ne commence la Guerre civile entre Bourguignons (Jean sans Peur, fils de Philippe le Hardi) et ceux qu'on appellera ensuite les Armagnacs (le parti de Louis d'Orléans), on pourrait prendre cela en compte.

Les personnages sont des Agents d'Avignon mais là où on voit que Baldowski est un fan de Paranoia, ces Agents doivent aussi tirer en même temps sur une table s'ils sont membres de sectes hérétiques, apocalyptiques ou révolutionnaires (ou au contraire des agents doubles servant "l'Anti-Pape" de Rome).

Un des gags est qu'ils sont tous aussi des Simoniaques dont les miracles sont faits de quelques Reliques sacrées et l'aventure tourne aussi autour de trafic de Reliques.

J'ai rarement vu passer un thème aussi original (oui, il y avait aussi eu un one-shot sur un Conclave imaginaire non daté, Black Smoke) mais ma réflexion précédente sur la saturation des jeux me gâche un peu ma vaine prétention à pouvoir l'essayer un jour. J'ai quand même téléchargé le contexte mais je n'ai pas the Sanction, les règles de base. 

(Le livre le plus connu sur ce thème de la Nef des Fous date d'un siècle plus tard, à la Renaissance en 1494.)

3 Was ist die Aufklärung ?

Une discussion philosophiquement intéressante sur le thème de l'Illumination dans Glorantha

J'y ai enfin remarqué que j'assimilais trop vite le moksha hindou et le nirvana bouddhiste. Le mokṣa मोक्ष est normalement l'idée que le Soi est "détaché", délivré du cycle du saṃsāra (mais qu'il est toujours Soi, dans la plupart des interprétations hindoues, même s'il peut s'élever vers l'Absolu). Le nirvāṇa निर्वाण est l'extinction des désirs, de la souffrance et de l'illusion du soi-disant "soi". Autrement dit, le moksha est la Liberté du Soi (génitif subjectif), le nirvana est être libéré de soi (génitif objectif).

dimanche 4 mai 2025

Tu me rappelles son génie, // Sa solitude, sa fierté, // Et ses malheurs et sa folie

Je suis gêné par le mysticisme gnostique de la série sur l'histoire (pardon, l'exégèse) de France par Thiellement, "L'empire n'a jamais pris fin", qui est diffusé sur la chaîne Blast. Comme pour son modèle, Philip K. Dick, c'est une expérience poétique mais cela ne peut qu'aller dans le sens d'une névrose générale de l'époque où la paranoïa face aux systèmes politiques, un ressentiment nihiliste, un message secret et pur que seuls certains élus recevraient conserver des traits qui ne sont pas tous compatibles avec une politique émancipatoire. Cela ne peut qu'aggraver certaines tendances à l'intérieur du "mélenchonisme" (discours égalitaire mais pratique monarchique) au lieu d'en commencer l'auto-critique. Je ne crois pas que Jeanne d'Arc, quel qu'ait pu être son surprenant génie ou son insouciance sur certaines déterminations genrées, soit "de gauche" ou que sa volonté dévote de faire triompher une branche de la famille royale contre une autre ait été "de gauche". Sur les prétendus "cathares" néo-gnostiques (et le problème est le même pour son adhésion à Simone Weil), je ne crois pas que leur critique radicale de l'inégalité échappe à certains aspects de nihilisme ascétique et de rejet de ce monde impur (même si certaines informations sur eux ne nous viennent certes que des caricatures qu'en faisaient les inquisiteurs). 

Reprendre la fiction d'un Vrai Peuple de Keltoï libres peut évoquer des fantasmes politiques romantiques d'Augustin Thierry (cf. le lien entre racisme du XIXe et substitut au déclin de la classe aristocratique). Construire un contre-récit "national" comme guerilla gramscienne est sans doute nécessaire contre des réflexes réactionnaires qui sont devenus hégémoniques dans l'opinion, mais cette réinterprétation de toute une histoire cachée ou d'un gnosticisme comme un fond anarchiste et sain du Vrai Peuple est récupérable dans tous les sens. 

Des historiens trouvent que certaines sources ont mal vieilli mais on apprend quand même des choses dans ce récit dickien hallucinatoire et plein de mythes idéologiques. 

Dans le cas de la nouvelle vidéo, Apologie de Rousseau, je trouve cela plus réussi. Il défend très bien Rousseau contre l'accusation sempiternelle de paranoïa. Rousseau défend l'égalité et son époque ne le lui a pas pardonné. Il fut un génie presque effrayant dans sa rupture avec son époque et cela ne pu que l'isoler dans sa misanthropie. Je croyais connaître les injustices de Voltaire mais j'étais bien en dessous de ce qu'il a pu faire. En se rapprochant de notre époque avec le Siècle des Lumières, l'angle ironique (et parfois humoristique) d'anachronisme baisse : oui, on peut dire en gros que Voltaire est la droite libérale (avec toutes les contradictions internes et les hypocrisies que cela implique depuis Locke - Montesquieu est peut-être plus intègre dans sa défense des libertés) et Rousseau certains aspects égalitaires de la gauche (même s'il y aurait beaucoup à dire aussi sur son eugénisme spartiate, son adhésion réactionnaire à une autre sorte de romanité, son agrarianisme, son anti-féminisme, etc.). Je ne suis pas sûr de croire que la Romanité est une colonisation éternelle et archétypale dans nos cerveaux mais oui, le pouvoir en France est du côté de Voltaire et Rousseau sera un acide plus égalitaire. 


 

(Dans le détail, il faut nuancer ce que la vidéo dit sur la démocratie directe. Rousseau a aussi des passages qu'il refoule sur le fait qu'un grand Etat comme la France a besoin d'une monarchie républicaine centralisée tant que celle-ci prétend rester responsable devant le Peuple souverain. La critique de la propriété privée devient moins forte dans Du contrat social. Et certes, des Libéraux girondins comme Brissot furent plus réellement actifs contre l'esclavage que l'oeuvre solitaire du sage d'Ermenonville.).

La thèse la plus originale est poétique : que Rousseau aurait sauvé la poésie dans notre langue. Le XVIIIe siècle fut une éclipse de la poésie en France où l'esprit fut divisé entre une sentimentalité mièvre et un intellect sarcastique. Les Lumières peuvent donc plus exceller dans la comédie ou à la rigueur la fable (Claris de Florian ?) que dans le sublime tragique (d'où le ridicule de parodie de Racine chez Voltaire). La Révolution fut aussi un événement poétique et c'est avec l'émergence du pré-Romantisme que la poésie va revenir (Chénier mais même un réactionnaire, rousseauiste malgré lui, comme Chateaubriand). Sur ce point du changement de goût, Rousseau incarne aussi en lui cette rupture ou bien l'aube nouvelle.

mardi 15 avril 2025

Griefs

 Extraits de la déclaration d'indépendance, les griefs contre le Roi.

10. He has erected a multitude of New Offices, and sent hither swarms of Officers to harrass our people, and eat out their substance.

(...)

16. For cutting off our Trade with all parts of the world:

17. For imposing Taxes on us without our Consent:

18. For depriving us in many cases, of the benefits of Trial by Jury:

19. For transporting us beyond Seas to be tried for pretended offences. 



samedi 29 mars 2025

Monarchies de Péninsule ibérique à l'époque contemporaine

Les Monarchies d'Espagne et du Portugal ont des destinées assez communes au XIXe siècle : (1) déstabilisées par les Guerres napoléoniennes, (2) perdant leur vaste empire colonial (mais avec une inversion car une partie des Rois du Portugal veulent rester au Brésil) ; (3) conflit politique et religieux entre Libéraux et Ultra-Traditionalistes représenté dans les deux cas par deux branches de la famille royale : Carlistes en Espagne, Miguélistes au Portugal ; (4) plusieurs essais de République mais instabilité liée au pouvoir de l'Armée avec pronunciamento et juntes

Il y a aussi des analogies avec la France. L'histoire française a aussi le point (1) et (4) avec le Bonapartisme et le point (3) avec la lutte entre Ultra-Légitimistes et Orléanistes, ou entre Catholiques et tradition laïque des Radicaux. En revanche, le XIXe siècle est encore une période d'expansion coloniale en France, même sous la IIIe République et la décolonisation ne commence qu'après la Deuxième guerre mondiale. L'histoire britannique a une opposition libéraux-tradition et une décolonisation tardive, mais pas la même instabilité constitutionnelle ou militaire.

1801 Avec le soutien de la France, l'Espagne de Charles IV (1748-1819) envahit le Portugal de la Reine Maria la Folle (1734-1816 - régent son fils Jean (1767-1826) depuis ses crises de folie des années 1790) et lui prend une partie de son territoire ("Guerre des Oranges").

1807 La France envahit le Portugal avec le soutien de l'Espagne. Le Portugal est divisé en plusieurs territoires. La Reine Maria et son fils le Régent Jean s'enfuient au Brésil.

1808 Le Roi d'Espagne Ferdinand VII (1784-1833) s'allie à Napoléon pour renverser son père Charles IV mais il est renversé par Napoléon et les deux monarques sont emprisonnés en France. Début de la guerre de la Péninsule.

1810 Début de la Guerre d'Indépendance du Mexique.  

1812 Constitution monarchique "libérale" en Espagne. 

1814 Le Roi Ferdinand VII est libéré de sa prison (alors que son père Charles IV reste en exil) mais quand il revient, il refuse, contrairement à ses promesses, la Constitution libérale de 1812.

1816 A la mort de sa mère Maria, le roi Jean VI du Portugal décide de rester au Brésil. 

1820 Révolte libérale au Portugal. Les Cortes exigent le retour du Roi Jean VI à Lisbonne. 

Révolte libérale en Espagne pour forcer Ferdinand VII à accepter la Constitution.

1821 Le Roi Jean VI est forcé de revenir au Portugal mais laisse son fils Pedro (1798-1834) au Brésil (car les élites brésiliennes craignent un retour au statut colonial si le Roi règne depuis Lisbonne). Le Roi Jean VI est forcé de jurer fidélité à la nouvelle constitution libérale mais son épouse Charlotte refuse et est bannie. 

Septembre 1821 : Fin de la Vice-Royauté du Mexique qui déclare son indépendance. 

1822 Agustin de Iturbide (1783-1824) se proclame Empereur du Mexique en mai. Voir le survol historique du Mexique.

7 septembre Pedro Ier proclame l'indépendance du Brésil et se nomme Empereur alors que son père règne sur le Portugal. 

1823 Le petit-frère de Pedro resté au Portugal, l'Infant Miguel (1802-1866), qui soutient sa mère Charlotte, se révolte contre la Constitution libérale pour restaurer une monarchie absolutiste. 

En Espagne, à la demande de Ferdinand VII, les troupes françaises (les "100 000 fils de Saint-Louis") envoyées par Louis XVIII, battent les Libéraux au pouvoir depuis 1820 (Expédition d'Espagne mai-novembre). Ferdinand VII, prisonnier des Libéraux à Cadiz, est libéré par les Français après la Bataille du Trocadero. Il annule la Constitution libérale de 1812 et va régner en monarque absolu pendant ses dix dernières années.

Agustin de Iturbide abdique de son trône au Mexique. 

1824 Après une nouvelle tentative de révolte, l'Infant Miguel est banni. 

1825 Le Roi Jean VI reconnaît l'indépendance du Brésil. 

1826 Jean VI meurt (certains disent qu'il aurait été empoisonné par l'Infant Miguel). L'Empereur Pedro est nommé Roi du Portugal (sous le nom de Pedro IV) mais abdique pour sa jeune fille de sept ans Maria II (1819-1853) à condition qu'elle épouse son frère exilé l'Infant Miguel et que celui-ci accepte la Constitution libérale. 

1828 Miguel Ier feint d'accepter le pacte avec son frère Pedro et sa nièce Maria II mais, avec le soutien de sa mère Charlotte, il se proclame Roi absolu, dissout les Cortes. 

1829 Le Roi Ferdinand VII (35 ans), qui n'a toujours pas eu d'héritier, épouse sa nièce (fille de sa soeur), Maria Christina des Deux Siciles (1806-1878).

1830 Le Roi Ferdinand VII signe une Pragmatique Sanction pour annuler la Loi salique amenée par les Bourbons. Peu de temps après naît sa fille Isabella (1830-1904) qui peut donc lui succéder. Le frère de Ferdinand VII, l'Infant Carlos (Comte de Molina, 1788-1855) refuse cette modification de la Loi salique.

1831 Pedro Ier abdique du trône du Brésil en faveur de son fils Pedro II (1825-1891) et repart au Portugal pour lutter aux côtés des Libéraux (sous le titre de "Duc de Bragance") pour les droits de sa fille Maria II contre son frère Miguel Ier

1832 Après un accident de calèche, le Roi Ferdinand VII, blessé, aurait promis à son frère l'Infant Carlos de revenir sur sa Pragmatique Sanction. Rétabli, il le nie ensuite. 

1833 Le Roi Ferdinand VII meurt. L'Infant Carlos se proclame Roi sous le titre de Carlos V.  Début de la Guerre Carliste entre la Régente Maria Christina (pour sa fille la Reine Isabella II) et Carlos V. Maria Christina s'est remariée aussitôt en secret avec son amant, un de ses gardes. Les Carlistes ont le soutien des Basques en promettant de l'autonomie en Navarre.

1834 Pedro duc de Bragance (allié aux Libéraux espagnols de la Reine Isabella, à la France et au Royaume-Uni) bat son frère absolutiste Miguel Ier. Celui-ci est exilé mais Pedro meurt peu de temps après. 

1836 La Reine du Portugal Maria II (17 ans) épouse Ferdinand de Saxe-Coburg-Gotha (1816-1885) et ils ont un fils, Pedro (1837-1861). 

1837 Les Cortes espagnols votent une Constitution libérale semblable à celle de 1812. 

1840 Après 7 ans de la Première Guerre carliste, les Isabellistes libéraux ont la victoire. La Régente d'Espagne Maria Christina est exilée pour s'être remariée en secret et le Général Espartero (Libéral "Progressiste" arrive au pouvoir. 

1843 Une junte de Généraux libéraux plus "modérés" renversent le Général Espartero, jugé trop progressiste. Isabella II est officiellement nommée Reine, même si elle dépend toujours de l'Armée. 

1846 Les Carlistes voudraient exiger que la Reine Isabelle épouse Carlos VI (1818-1861), fils du précédent prétendant carliste pour mettre fin à la guerre dynastique, mais ce dernier exige d'être reconnu comme le Roi et non pas un Prince consort.  Le gouvernement modéré force la Reine Isabelle II à épouser un autre cousin dans les Bourbons, François de Cadiz (1822-1902) et sa soeur épouse le Prince de Montpensier, fils de Louis Philippe d'Orléans (malgré les protestations britanniques), qui va à son tour représenter un rival et prétendant au trône. Le mariage d'Isabella II va causer des crises politiques comme elle ne cache pas ses amants et son désir de divorcer de son mari qu'elle dit homosexuel. 

1847-1849 Deuxième guerre carliste : Les Carlistes se soulèvent à nouveau contre la Reine Isabelle en Catalogne. Les Carlistes disent que les enfants d'Isabella sont illégitimes.

1852 Un prêtre libéral tente d'assassiner la Reine Isabelle mais elle n'est que blessée.

1853 La Reine du Portugal Maria II meurt en couche à sa 11e grossesse à 35 ans. Pedro V lui succède mais n'aura pas d'héritier. 

1854 Révolution progressiste en Espagne. Le Général Esparto (chassé en 1843) revient au pouvoir pendant deux ans mais les Libéraux Modérés reprennent le pouvoir en 1856. 

1861 Le Roi du Portugal Pedro V meurt du choléra (avec beaucoup d'autres Princes royaux). Son frère Luis Ier (1838-1889) lui succède. Il épouse Marie de Savoie, fille du Roi Victor Emmanuel II d'Italie. 

1868 Glorieuse Révolution en Espagne. La Reine Isabella II est renversée et exilée en France. 

1870 Les Libéraux progressivistes d'Espagne ont choisi une solution monarchiste (un peu comme en 1862 les Grecs avaient cherché un Roi de substitution en demandant aux divers Etats). Luis Ier du Portugal refuse le trône d'Espagne (car il aurait dû abdiquer du trône du Portugal) et son beau-frère Amédée de Savoie (1845-1890), fils de Victor Emmanuel II, devient Roi d'Espagne. Mais Amédée, l'homme des Progressivistes, est impopulaire, dressant contre lui à la fois les Républicains, les Monarchistes isabellistes ("les Modérés"), les Carlistes et l'Eglise catholique. 

1871 Dans le Pays Basque, des Carlistes s'allient aux Républicains contre le Roi Amédée (!). 

1872 Carlos VII (1848-1909), nouveau leader des Carlistes, relance une tentative de Guerre (la 3e Guerre carliste) et fait des promesses fédéralistes pour l'autonomie des Basques et Catalans. 

1873 Amédée est renversé par les Radicaux et repart en exil. Proclamation de la Première République espagnole qui va être éphémère. 

1874 Alfonso XII (1857-1885), fils d'Isabelle (et probablement d'un capitaine des gardes) est couronné. 

1876 Les Carlistes de Carlos VII sont vaincus. 

1886 Naissance d'Alfonse XIII (1886-1941) six mois après la mort de son père. Régence de la Reine Marie-Christine d'Autriche jusqu'en 1902.

1889 Luis Ier du Portugal meurt et est remplacé par son fils Carlos Ier (1863-1908). Proclamation de la République au Brésil.

1898 Les USA battent l'Espagne et lui prennent plusieurs possessions comme Philippines, Puerto Rico et un protectorat sur Cuba.  

1906 Un anarchiste tente de tuer le Roi Alfonse XIII avec une bombe mais ne tue que des passants.

1908 Le Roi Carlos Ier du Portugal ainsi que son fils le prince héritier Louis Philippe sont assassinés dans leur calèche par balles par deux militants républicains membres de la "Charbonnerie". Son fils Manuel II (1889-1932) devient le (dernier) Roi du Portugal. 

1910 Octobre Le Roi Manuel II du Portugal est exilé. Proclamation de la Première République portugaise (1910-1926). 

1919 Après l'assassinat du dictateur Sidonio Pais au Portugal, un officier monarchiste tente de rétablir la Monarchie dans le Nord du Portugal mais c'est un échec et même Manuel II en exil ne le soutient pas. 

1923 Le Général Primo de Rivera devient le dictateur avec Alfonso XIII comme Roi. 

1926 Coup d'Etat au Portugal et fin de la Première République, ce qui annonce ce qu'on va appeler l'Estado Novo. Salazar (1889-1974) va devenir "Premier ministre" et dictateur.

1931 Victoire des Républicains en Espagne. Alfonso XIII part en exil. Seconde République espagnole (1931-1939).

1936-1939 Guerre civile espagnole. 

1939-1975 Régime franquiste.

1974 Révolution des Oeillets au Portugal. Troisième République portugaise. Voir le survol de la vie politique portugaise.

1975 Mort de Franco. Restauration de la monarchie espagnole. Juan Carlos (1938- ), petit-fils d'Alfonse XIII, devient Roi. Transition démocratique. 

2014 Abdication de Juan Carlos après 39 ans de règne. Son fils Felipe VI (1968- ) devient le deuxième Roi de la dynastie restaurée.

dimanche 5 janvier 2025

Deux Notre Dame romantiques


Victor Hugo
publie Notre Dame de Paris en mars 1831 et l'histoire se déroule en 1481-82, sous Louis XI (1423-1483  - le Quentin Durward, 1823 de Walter Scott s'était déroulé avec le même roi en 1468). Nerval dit dans un poème que la cathédrale de pierre et le roman sont désormais liés pour toujours.


Honoré de Balzac - qui a lu le roman dès la sortie et l'a détesté - sort une nouvelle "Les proscrits" sept mois plus tard, en octobre 1831 et elle se déroule aussi à l'ombre de Notre Dame, sur une île de la Seine, mais cette fois 174 ans avant celle de Hugo, en 1308, sous Philippe le Bel (1268-1314). La  Cathédrale y joue certes un rôle moins central que chez Hugo et l'île de Notre Dame fait plus référence à la rue du Fouarre en face sur la rive gauche.

L'histoire utilise notamment (divulgâche, pardon) le personnage de Dante Alighieri (1265-1321). Dante (qui a déjà écrit sa Vita Nuova vers 1294) a 43 ans. Il a quitté Florence depuis sa mission à Rome en 1301 et n'y reviendra jamais plus, même si on n'a aucune preuve qu'il quitta jamais la péninsule italienne ou qu'il ait visité Paris (ou Oxford) vers 1308 alors qu'il commence à préparer sa Divine Comédie. Le panneau de notre Rue Dante qui fut la médiévale Rue du Fouarre des étudiants avance la date de 1304 qui est jugée peu vraisemblable. Une autre théorie parle éventuellement d'une visite vers 1313 avant qu'il n'ait diffusé l'Enfer. Philippe le Bel et surtout Charles de Valois (corrompu par Corso Donati, le chef des Guelfes noirs) sont intervenus pour soutenir les clans des Guelfes noirs. Dante condamne Charles de Valois dans le Purgatoire, XX, v. 70-78 en disant qu'il tenait la Lance de Judas et perça le ventre de Florence. La France de Philippe le Bel et de la nouvelle Papauté d'Avignon est souvent évoquée de manière négative dans la Divine Comédie et Dante mettra ses espoirs plutôt dans le nouvel Empereur Henri VIII (dont le règne sera si court, 1308-1313).

Le nom du personnage principal, le jeune "Godefroid (Comte) de Gand" est peut-être un mélange (inconscient) des noms de deux philosophes, le maître "réaliste" platonisant Henri de Gand (1217-1293) et son élève et critique plus averroïste Godefroid de Fontaines (v.1250?-1309). 

Le nom de la mère du Comte Godefroid "Mahaut" est un souvenir direct de la Comtesse Mahaut d'Artois (1270-1329), qui contribua à causer la Guerre de Cent Ans.

Le seul enseignant cité dans la nouvelle (théoricien de l'angélologie) est imaginaire, "le docteur Sigier". Ce Sigier n'est pas l'averroïste Siger de Brabant 1240-1284 que rencontre Dante dans le Paradis, X, 135-138, dans une des rares occurrences positives sur Paris et la rue du Fouarre (Vico de li Strami), où Thomas d'Aquin (1225-1274, canonisé en 1323) l'introduit :

essa è la luce etterna di Sigieri,

che, leggendo nel Vico de li Strami,

silogizzò invidïosi veri».

 

Il y a un léger anachronisme puisque le texte de Balzac dit qu'on est censé être en 1308 et qu'on vient d'exécuter en Place de grève la célèbre béguine Marguerite Porete (1250- 1er juin 1310), l'infortunée autrice du Miroir des âmes simples et anéanties et qui seulement demeurent en vouloir et désir d'amour (1295) - et on dit en effet que le concept de "vraie noblesse d'âme" du mysticisme influença non seulement la mystique rhénane de l'Anéantissement de Maître Eckhart mais aussi le poète florentin. 

Théologiens et autres clercs,
Point n'en aurez l'entendement
Eussiez-vous l'esprit clair,
Si vous ne procédez humblement
Et qu'Amour et Foi ensemblement
Vous fassent surmonter Raison,
Elles qui sont maîtresses de la maison.

Le Maître Godefroid de Fontaines avait défendu l'ouvrage de la béguine avant sa condamnation par le pouvoir.

C'est le thème du devenir angélique, du Nihilisme et de la féminité qui intéresse Balzac et son Godefroid trouve en Dante une sorte de Béatrice (1266-1290) - si on accepte l'idée que Virgile ne représente que l'étape de la raison naturelle et Béatrice la raison éclairée par la foi. Ce spectre de la béguine Marguerite Porete en la rue du Fouarre joue peut-être le rôle mystique d'Esmeralda en son livre de pierre chez Hugo.

Mais Balzac, comme souvent dans son oeuvre (et comme William Blake), fait plus référence à la mystique angélique d'Emanuel Swedenborg (1688-1772) qu'à Maître Eckhart (Swedenborg prétend avoir littéralement visité le Paradis et l'Enfer et non pas allégoriquement comme Dante). 

Balzac a suivi des cours de philosophie et se moque parfois de l'éclectisme hégéliano-schellingien de Victor Cousin. Ses personnages des contes philosophiques, de Valentin ou Louis Lambert veulent tous les deux écrire une "Philosophie de la Volonté". Peut-être a-t-il entendu parler de Schopenhauer (1818) mais celui-ci ne fut jamais traduit avant 1877, sa référence est peut-être plutôt le spiritualisme de Maine de Biran ou bien Fichte via Hoenë-Wronski qui l'adapta en 1803

Hugo en 1831 choisit un cadre de crépuscule du gothique pour représenter la fatalité historique, l'abîme du temps. Balzac a jugé le roman hugolien "une fable sans possibilité" et ce qui l'intéresse est un surnaturel assez distinct. Au lieu du fantastique gothique des démons intérieurs de Frollo et l'humour satirique de Villon (1431-1463), de Gringo(i)re (1475-1539) ou de la Cour des Miracles, Balzac choisit le poète qui va inspirer le nom de son cycle romanesque et un contact avec l'invisible qui se voudrait moins ironique que celui de Hugo. C'est l'Ange contre la Gargouille, l'espérance d'un autre monde face à la nef minérale tendant vers l'absence de Providence. 

Mais curieusement, un même néant menace dans les deux cas. Les deux écrivains, encore royalistes en 1831 (même si Balzac restera plus légitimiste que Hugo), choisissent un cadre où le Roi, qu'il soit Philippe IV ou Louis XI, préfigurent une raison d'Etat qui écrase les consciences individuelles (même si le Louis XI de Hugo est moins féodal et déjà plus lié à une souveraineté impersonnelle). Chez les deux, leur justice demeure l'arbitraire de l'exécution d'une innocente, Marguerite et Esmeralda.

jeudi 19 décembre 2024

Re. : Gaston Phébus, la Mini-série (1978)

Correction sur la note d'hier : La série va bien jusqu'à la mort d'Yvain le Bâtard de Foix et le Bal des Ardents de 1393 comme échec final de la dynastie directe de Fébus. En revanche, cette conclusion ne mentionne pas l'étrange mort parallèle de Charles le Mauvais, qui périt aussi brulé vif par accident.


Dans la série, l'un des personnages les plus charismatiques est Corbeyran, l'oncle de Fébus. Corbeyran est joué par le sévère acteur Georges Marchal (1920-1997), qui avait déjà joué le Roi Philippe le Bel dans les Rois Maudits (1972) et il donne une autorité énorme à Corbeyran en mentor / confident du bouillant Béarnais. 

Corbeyran de Foix-Rabat est un personnage de "bâtard" particulièrement original et qui semble être au moins partiellement historique (1321-1402 ?, même s'il y a des données contradictoires sur sa généalogie ou même sa génération). Sa mère aurait été la première épouse légitime du grand-père de Gaston III Fébus (1331-1391) et il aurait donc failli être le Comte légitime - si ce n'est que sa mère avait été répudiée (pour stérilité) et qu'il fut enfanté après cette répudiation (et dans la série alors que sa mère était déjà entrée au Couvent, ce qui aggravait sa scandaleuse illégitimité). 

La fiction dit qu'il était jaloux de son demi-frère, le comte Gaston II de Foix-Bearn (1308-1343) jusqu'à ce qu'on lui confie la garde du futur héritier et qu'il transforme en amour paternel son devoir envers son neveu, l'enfant de son rival. La mini-série a complètement inventé le mythe que Gaston II et Corbeyran seraient nés le même jour comme Héraclès et Eurysthée, Corbeyran serait né 13 ans après...

Il y a une opposition amusante entre les Rois Maudits (1972) où Philippe VI de Valois est joué (par Benoît Brione) comme un brillant Machiavellien qui invente la Loi salique et la mini-série Gaston Phébus (qui commence environ une génération après) où le même Philippe VI "le Fortuné" est interprété (par François Maistre) de manière satirique comme un clown incompétent, couard et rétrograde qui ne sert que de faire-valoir à Fébus. 

mercredi 18 décembre 2024

Gaston Phébus, ou le Lion des Pyrénées (1978)

Je suis retombé sur le site de l'INA sur Gaston Phébus, cette vieille mini-série d'Antenne 2 que je n'avais pas vue depuis 46 ans mais qui fut un de mes Game of Thrones quand j'étais enfant (même si je préférais de loin Les Rois maudits et surtout Moi, Claude). J'avais oublié l'importance du surnaturel. Il y a de nombreux éléments de fantastique, des prophéties (un astrologue prédit ce qui va arriver dès le premier épisode) et des événements quasiment miraculeux (l'Ours Hannibal qui se libère de ses liens pour accomplir la vengeance divine).

Je ne défendrais pas la série mais la reconstruction historique a une ruse qu'on pourrait généraliser : comment tenter de rendre raison d'un fait historique en inventant des causes fictives qui puisse en inverser le sens. 

En gros, la réalité historique est que Fébus le Béarnais (1331-1391) avait été un fort mauvais mari pour Agnès de Navarre (1334-1396), épousée en 1349 (Phébus avait 18 ans et Agnès 15 ans), au point de la répudier en 1362, juste après la naissance de son héritier, parce qu'il n'avait pas reçu de dot et (peut-être) de tuer leur fils de 18 ans en 1380 parce qu'il aurait conspiré contre lui. 

Agnés & son frère Charles de Navarre


L'idée curieuse des scénaristes fut donc d'inventer un prétexte mélodramatique ou romantique, une histoire de Vengeance, pour tenter de rendre Phébus sympathique malgré cette histoire de répudiation et d'assassinat de son fils. Ici, Gaston avait un unique amour, "Myriam", qu'il épouse en secret en 1346 (il a donc 15 ans, l'année de Crécy) mais qui est assassinée par Agnès de Navarre, la soeur de Charles "le Mauvais", et Phébus ne l'épouse que par haine et pour se venger d'elle.

Le Mariage par haine est une stratégie un peu surprenante. Cela est censé atténuer toute la cruauté que le Comte de Foix aura ensuite envers la Princesse de Navarre. Tout est donc la faute des manoeuvres des Navarre et Agnès (jouée par Nicole Garcia, qui avait déjà une trentaine d'années) est terrifiante dans son amour pervers envers Gaston.

Dans le scénario, il y a d'autres changements plus mineurs. Phébus est le seul Français à lutter efficacement contre les Anglais en ce début de Guerre de Cent ans, alors que dans la réalité, il louvoie entre son allégeance de Foix envers la France et la neutralité envers ses voisins d'Aquitaine. 

Je ne crois pas que la mini-série le mentionne (je ne l'ai pas revue en entier) mais il y a une coïncidence horrible dans cette saga familiale entre Foix-Béarn et Navarre, des deux côtés des Pyrénées, deux bûchers funéraires. En 1387, Charles de Navarre meurt brûlé vif à 54 ans dans un accident (une bougie qui allume le linge imbibé d'alcool dont il était recouvert). 6 ans plus tard, en 1393, peu de temps après la mort de Phébus, son dernier fils survivant, son bâtard favori Yvain (ou Jean) de Foix meurt brûlé à 36 ans lors du célèbre désastre du "Bal des Ardents" (où le Roi Charles VI le Fol sombra dans la démence). Il serait donc facile pour les scénaristes de faire de la mort d'Yvain les dernières représailles d'Agnès de Navarre qui meurt en 1396. [En passant ce célèbre surnom de Charles le Mauvais ne vient que d'une chronique espagnole du XVIe siècle et n'est donc pas encore utilisé au XIVe - et le prétendu "Jean le Bon" ne doit ce surnom qu'à une supposée bravoure pendant la bataille de Poitiers de 1356.]

vendredi 15 novembre 2024

Premières nations américaines : deux Germano-Cherokees

Christian Prieber (1697-1745), un juriste saxon "radical" qui s'enfuit dans les colonies anglaises d'Amérique en 1735 pour s'installer chez les Cherokees qui étaient alors au nord de la Georgie (sud-est de l'actuel Tennessee). Il s'y remaria avec une indigène et devint une sorte de premier ministre du Chef Moytoy (1687-1741). Moytoy avait été déclaré (avec l'aide de commerçants britanniques) Empereur de toutes les nations cherokee. Prieber vivait paraît-il entièrement comme un Cherokee au point de choquer les Occidentaux. Il écrivit des livres sur eux et devint un communiste utopiste qui pensait que la République cherokee deviendrait un modèle pour le monde, le "Royaume du Paradis". Il tenta de résister aux avancées européennes et espérait dresser les Cherokees contre les Anglais qu'il accusait de les exploiter, mais il fut capturé par les indiens Creeks et livré aux Britanniques. Il mourut en prison vers 1745. Ses oeuvres utopistes furent hélas perdues avec lui dans sa détention. Un récit dit que sa fille Creat (peut-être fille aussi d'une fille de Moytoy ?) épousa un chef nommé "Double-Têtes" (car il portait deux scalps de Blancs) mais qu'un jour un aigle enleva leur enfant et que Double-Tête aurait alors tué la malheureuse Creat. 


Priber apparaît (avec l'orthographe "Priber" qui était devenue celle qu'il utilisait en Amérique) dans le cycle Age of Unreason de Greg Keyes, où l'alchimiste Benjamin Franklin dirige une armée de sorciers indigènes. J'ai déjà parlé d'un projet d'uchronie, "Pantisocratie" où le poète anglais Robert Southey vient s'installer auprès des Indiens pour fonder une utopie du côté de la Pennsylvanie ou de l'Ohio. 

Sequoyah (1770-1843) ou "Georges Gist", métis de la tribu Cherokee (son père serait aussi, comme Prieber ci-dessus, un Allemand). Il était handicapé et boiteux, ne pouvant espérer devenir un chasseur. Il avait dû fuir de son Tennessee vers l'Alabama puis dans les années 1830 dans le nouveau Territoire Indien cédé à l'est de l'actuel Oklahoma. A partir de 1810-1820, il crée un système d'écriture pour la langue cherokee, un syllabaire de 86 signes. Au début, les Cherokee étaient réticents à l'adopter mais ensuite, dès que Sequoyah réussit à l'enseigner à certaines femmes, le syllabaire fut adopté par presque toutes les tribus au point que le peuple analphabète devint soudainement un des peuples les plus lettrés, plus alphabétisé que leurs voisins colons. Sequoyah devint un politicien cherokee qui écrivit leurs lois et leur constitution et il tenta de négocier avec les USA. C'est pour l'honorer que son nom fut donné à l'arbre. 

lundi 14 octobre 2024

Sexe et explorateurs dans l'Amazone

En décembre 1945, on apprit que Curt Nimuendajú (62 ans) avait été retrouvé mort après une hémorragie dans le territoire ticuna dans le "Haut-Amazone" (qu'on appelle Rio Solimões) près du Pérou. Curt Nimuendajú, né à Iéna en 1883 sous le nom de "Kurt Unckel" et fasciné par la vie dans la jungle, s'était installé en Amazonie depuis près d'un demi-siècle, à vingt ans. Malgré son absence de tout titre universitaire, il avait consacré de nombreuses monographies ethnographiques ou mythologiques à différents peuples de la région, comme les Guarani du sud Brésil (pas très loin de la région du Paraguay où la soeur de Nietzsche avait vainement tenté de créer un refuge "aryen" en 1887-1889). Ce sont les Guarani qui lui donnèrent son nouveau nom, "Nimuendajú", qui signifiait "celui qui s'est fait son foyer" (ou moins littéralement, "celui qui s'est installé") et que Unckel prit désormais comme son nouveau nom légal une fois qu'il devint officiellement brésilien. Nimuendajú fut considéré comme un des Pères de l'ethnologie "indienne" du Brésil. 





On découvrit par la suite que son hémorragie n'avait rien de naturelle. Curt Nimuendajú  avait été assassiné. On n'aura jamais de preuve certaine sur le coupable. Une théorie disait qu'il aurait été tué par des colons mais l'hypothèse dominante est qu'il aurait couché avec une femme tikuna et qu'il aurait été tué par des membres de sa famille parce qu'il ne l'avait pas épousée. Nimuendajú  aurait laissé un carnet sur ses aventures sexuelles dans les tribus mais ce carnet fut perdu et tout le fonds Nimuendajú  fut détruit dans le grand incendie qui ravagea le Musée national de Rio en 2018. 

Depuis l'affaire Nimuendajú, la sexualité des explorateurs de notre Paradis Perdu est devenue une affaire célèbre. Peu d'entre eux, quelles que soient leurs déclarations, échappent au soupçon d'avoir considéré le pays de l'Amazone comme un fantasme à piller et exploiter. 

Une controverse existait par exemple entre deux spécialistes des Yanomami (au nord-ouest, près du Venezuela, l'Américain Napoleon Chagnon (1938 – 2019) et le Français Jacques Lizot (1938-2022). 

Napoléon Chagnon avait fait une analyse devenue classique sur la violence des tribus Yanomami (la version anglaise préfère les appeler "Yanomamo"). Chagnon s'était inspiré du modèle de l'évolution, de la sociobiologie pour expliquer que les Yanomami avait créé une société hyper-violente de guerriers agressifs à cause d'une adaptation particulière à leur milieu très hostile où les plus violents avaient un "avantage" dans la sélection sexuelle pour avoir plus d'épouses. 

Jacques Lizot, élève de Claude Lévi-Strauss, défendait une théorie structuraliste plus conforme au consensus de l'anthropologie française de Mauss à Clastres, où la culture yanomami était fondée sur des normes d'échanges et pas seulement une fonction biologique d'adaptation et de sélection sexuelle. 

Mais les deux furent ensuite accusés quelques années après dans Darkness in Eldorado (2000) du journaliste Patrick Tierney d'avoir violenté les Yanomami et d'avoir eux-mêmes perturbé leur objet d'étude : Napoléon Chagnon en les incitant à la violence (en leur vendant des armes en échange d'information) et Jacques Lizot en achetant des faveurs homosexuelles auprès des Yanomami par d'autres armes. 

Ce Patrick Tierney était une source sensationnaliste peu fiable (notamment dans certaines théories du complot où il accusait Chagnon d'avoir répandu une épidémie volontairement) et, qui plus est, il fut lui-même accusé de trafics d'armes, voire de violences. Cependant, le fond de certaines de ses accusations fut jugé relativement crédible, notamment pour des actes de Lizot (qui se défendait assez faiblement en disant que ses "cadeaux" entraient dans la structure des échanges de ce type de société) ou pour un mariage avec une Yanomami d'une dizaine d'années par l'anthropologue Kenneth Good (un des assistants de Chagnon, qui se défendit en disant, en bon relativiste culturel, que c'était conforme aux normes locales). 

dimanche 6 octobre 2024

Kronawetter & Lueger

Ferdinand Kronawetter (1838-1913) était un juriste et fonctionnaire de Vienne dans l'Empire autrichien qui s'impliqua dans les partis démocrates de gauche. Il se battait contre le suffrage censitaire et l'extension du suffrage dans les années 1870. L'Empire austro-hongrois n'accepta finalement de généraliser le suffrage universel masculin que trente ans après, en 1907 et uniquement pour la partie autrichienne, le Royaume de Hongrie gardant encore un vote censitaire jusqu'à sa chute. 

Kronawetter fut au début allié à un autre jeune avocat viennois, Karl Lueger (1844-1910). Lueger était à cette époque un "libéral" populiste et il avait été proche d'Ignaz Mandl, un médecin juif connu pour soigner les pauvres de Vienne. 

Mais progressivement à la fin des années 1870, Karl Lueger rompit avec ses amis démocrates de gauche pour aller vers une position populiste radicalement anti-sémite. 

La démagogie de Karl Lueger fut très efficace. Il avait contribué à une baisse du Cens électoral à Vienne de 10 à 5 Gulden/Forint (un fonctionnaire en début de carrière pouvait espérer un traitement d'environ 100 Gulden ou 200 couronnes par mois) et son nouvel électorat de classe plus moyenne soutint son anti-sémitisme qui se présentait comme un anti-judaïsme "catholique" et en même temps "de gauche" (il gardait ce terme au début) et en tout cas "populiste". Des socialistes soutenaient aussi Lueger mais il va finalement fonder le "Parti Chrétien Social (Christlichsoziale Partei)" et même une coalition avec les nationalistes, la "Ligue des Anti-sémites" de 1888 (sur le modèle de l'Antisemiten-Liga fondée par Wilhelm Marr en 1879 en Allemagne). Lueger sera député à partir de 1890 et son anti-sémitisme est si extrême que même l'Empereur François-Joseph tente d'opposer son veto contre son élection à la Mairie de Vienne en 1896. 

Lueger l'emporte et sera Maire à partir de 1897. Il se bat désormais pour le maintien d'un suffrage censitaire minimal car il craint la victoire des Sociaux-Démocrates si on accepte aussi ceux qui ne payaient pas le Cens de 5 Gulden. Il meurt en poste en 1910 et la gauche sociale-démocrate reprendra Vienne par la suite contre la droite chrétienne populiste de Lueger, qui sera plus tard un des modèles des Nazis. 

C'est contre ce Karl Lueger que Ferdinand Kronawetter inventa la célèbre formule qu'on entend répéter de nos jours : l'antisémitisme est "Sozialismus des dummen Kerls" (le socialisme pour les imbéciles). La phrase est souvent attribuée à tort à son contemporain August Bebel (1840-1913), le chef des socio-démocrates allemands et on l'utilise aussi parfois pour évoquer des figures proto-nazies comme Eugen Dühring (1833-1921). 

samedi 21 septembre 2024

Sauvés pour un vers d'Euripide

Pendant la Guerre du Péloponnèse, les Athéniens sont vaincus lors de la désastreuse expédition sicilienne en 413 av. JC. Les 12 000 hommes de l'expédition furent tous tués, brisés dans les carrières ou réduits en esclavage. Mais Plutarque ajoute cette anecdote sur certains qui furent ensuite rescapés grâce à la poésie : 

"Quelques-uns des prisonniers durent leur salut à Euripide ; car, de tous les Grecs qui habitent l'intérieur de la Grèce, il n'en est point qui aiment, autant que les Siciliens, les ouvrages de ce poète ; et quand les étrangers qui abordaient dans leur île leur en apportaient des fragments, et leur en faisaient pour ainsi dire goûter quelques essais, ils les apprenaient par cœur, et se les communiquaient les uns aux autres. 

Aussi dit-on que dans cette occasion plusieurs de ceux qui retournèrent dans leur patrie allèrent voir Euripide, et le remercièrent avec beaucoup d'affection, les uns, parce qu'ils avaient été mis en liberté, pour avoir appris à leurs maîtres ce qu'ils avaient retenu de ses pièces ; les autres, parce que errant dans la campagne, après le combat, ils recevaient de la nourriture de ceux à qui ils chantaient ses vers. 

Il ne faut pas s'en étonner, après ce qu'on raconte d'un vaisseau de la ville de Kaunos, qui, poursuivi par des corsaires, s'était réfugié dans un port de Sicile : les habitants refusèrent d'abord de le recevoir, et voulurent le chasser; mais ensuite, ayant demandé aux passagers s'ils savaient des vers d'Euripide, sur leur réponse affirmative, ils laissèrent entrer le vaisseau."

Plutarque, Vie de Nicias, 50.

Euripide était déjà âgé (environ 65 ans) lors de ce désastre et il n'avait gagné le Premier prix qu'une seule fois, pour Hippolyte, ce qui laisse penser qu'il était moins populaire à Athènes que chez les Syracusains. Il venait de gagner un 2e prix pour les Troyennes et après cet épisode un autre 2e prix pour les Phéniciennes

Un récit dit qu'Euripide serait mort dans l'isolement sur l'île de Salamine et une autre tradition qu'il serait partir vivre chez le Roi de Macédoine Archelaus (25 ans avant la naissance de Philippe). Il aurait offert un cycle de pièces macédoniennes à son nouveau protecteur avant de mourir vers l'an -405, un an avant la fin de cette longue Guerre du Péloponnèse et la capitulation de sa Cité athénienne.  

άλλ’ ήδύ τοί σωθέντα μεμνήσθαί πόνων
Il est doux, dans la sécurité, de se souvenir des peines passées
(Andromède, -412) 

φρονῶ δ’ ὃ πάσχω, καὶ τόδ’ οὐ σμικρὸν κακόν· 
τὸ μὴ εἰδέναι γὰρ ἡδονὴν ἔχει τινὰ 
νοσοῦντα, κέρδος δ’ ἐν κακοῖς ἀγνωσία.
J'éprouve que je souffre et ce n'est pas un moindre mal
car ne pas savoir apporte un plaisir
à l'affligé, c'est un avantage dans nos maux que l'ignorance
(Antiope, -410)
 
γέροντες οὐδέν ἐσμεν ἄλλο πλὴν ψόφος
καὶ σχῆμ’, ὀνείρων δ’ ἕρπομεν μιμήματα·
Nous les vieux ne sommes rien qu'un son
et une esquisse et nous nous mouvons comme des imitations des songes
(Eole)

τὸ σοφὸν δ’ οὐ σοφία
La sagacité n'est pas sagesse
(Bacchantes, joué en -405 après sa mort)

mercredi 5 juin 2024

Survol historique du Mexique

1821 Le Général Iturbide obtient l'indépendance du Mexique et se proclame Empereur

1824 Le Général Victoria renverse l'Empereur et fonde la Première République (fédérale)

1829 Le Général Guerrero, nouvellement élu, abolit l'esclavage (35 ans avant les USA... ce qui va déclencher la révolte du Texas). Il est renversé par le Conservateur Bustamente (1780-1853) et sera plus tard exécuté par ce dernier. 

1833 Bustamente est remplacé par le Général Santa Anna

1836 Santa Anna proclame une nouvelle République (centraliste et plus fédérale). Le Texas fait sécession et pendant la Guerre, Santa Anna est forcé d'accepter l'indépendance du Texas. Il est renversé et remplacé par Bustamente. 

1841 Après plusieurs révoltes fédéralistes et un conflit avec la France, Bustamente est renversé. Le Général Santa Anna tente de garder le pouvoir par la force et c'est la guerre civile. 

1845 Annexion du Texas par les USA. 

1846 Proclamation de la Seconde République Fédéraliste. Guerre avec les USA jusqu'à la défaite en 1848, importantes pertes territoriales. 

1852 Coup d'Etat conservateur par Santa Anna. 

1853 Révolution par les Libéraux. Réforme laïque et guerre civile entre Conservateurs et Libéraux, notamment sur la question religieuse. 

1858 Le Président libéral Benito Juarez (1808-1872), seul Président métis d'origine amérindienne, bat les Conservateurs dans la Guerre civile de la Réforme. Certains Conservateurs appellent à l'aide la France de Napoléon III en espérant qu'une monarchie soutenue par l'Europe les protégerait des réformes libérales. 

1863 Maximilien de Habsburg est proclamé nouvel Empereur du Mexique avec le soutien des Conservateurs et des troupes françaises sur une partie centrale du territoire mexicain. 

1867 Chute de l'Empereur Maximilien qui sera exécuté. Victoire du Président Juarez. Restauration de la Seconde République. 

1876 Le Général Porfirio Diaz (1830-1915), ancien officier libéral de Juarez, devient dictateur. Il va atténuer l'anti-cléricalisme de la Réforme libérale.

1876-1910 Paz Porfiriana et stabilisation du pouvoir par Diaz pendant 35 ans. 

1910-1920 Révolution mexicaine contre Porfirio Diaz. Diaz est renversé mais le nouveau régime est remis en cause par le rebelle paysan Emiliano Zapata (1879-1919) et le Général Pancho Villa. 

Le Président Carranza sort victorieux et proclame une nouvelle République, à nouveau fondé sur des principes laïcs, voire anti-religieux en 1917. Il fait tuer Zapata en 1919 mais est assassiné à son tour en 1920. Le Général Obregon (1880-1928) arrive au pouvoir, ce qu'on considère comme la fin de la Révolution mexicaine. Il va être le premier chef de ce qui va devenir le Parti Révolutionnaire Institutionalisé (P.R.I.). 

1920-1928 Obregon et son dauphin Plutarco Elias Calles (1877-1945) ont le pouvoir. Obregon est assassiné juste après sa réelection en pleine Guerre civile sur la question religieuse de la place du Clergé mexicain. 

1928-1934 Plutarco Elias Calles est au pouvoir et il continue la politique de laïcisation. 

1934-1940 Le Général Lazaro Cardenas (1895-1970) exile son puissant mentor Elias Calles et il exerce un mandat de 6 ans. Cardenas met en place des réformes plus radicales et est peut-être le dernier représentant de la gauche populiste ou socialiste à l'intérieur du PRI. Mais il rend ensuite le pouvoir au bout de six ans au Général Camacho et au Parti Révolutionnaire Institutionnel. 

Le PRI au nom d'oxymore devient de plus en plus modéré et va finir par mettre fin à sa politique anti-religieuse. La tradition commence d'un mandat unique de 6 ans pour tous les Présidents suivants du PRI (Camacho, Valdes, Cortines, Mateos, Ordaz, Echeverria, Portillo, della Madrid, Salinas, Zedillo). De facto, chaque Président choisit son successeur dans son entourage comme l'élection n'est ensuite qu'une formalité (même si certains des favoris non-choisis ont une tendance à créer des conflits intérieurs au PRI). 

1994 Bref mouvement "zapatiste" au Chiapas. 

2000 Le milliardaire Vicente Fox du parti conservateur PAN devient le premier Président qui ne soit pas issu du PRI depuis 70 ans. Il a 43%, le PRI a 37% et la gauche (dirigée par Cuauhtémoc Cardenas, le fils de l'ancien Président Lazaro Cardenas des années 30) a 17%. 

2006 Felipe Calderon du PAN lui succède mais avec seulement une très courte majorité (36%) devant la gauche (35%) et le PRI (22%). 

2012 Le PRI revient au pouvoir après 12 ans d'opposition avec Enrique Nieto avec 38% pour le PRI, 31% pour la gauche et 25% pour le PAN. 

2018 Andres Manuel Lopez Obrador (dit "AMLO", battu en 2006 et en 2012) devient Président pour le Parti de gauche MORENA et a un triomphe avec 53%. Le PAN est à 22% (il n'y a que dans le Guanajuato, au nord-ouest de Mexico qu'ils battent AMLO) et le PRI tombé à 16%

2024 Claudia Sheinbaum Pardo, élue de MORENA et membre du GIEC, est élue à son tour, Première femme présidente du Mexique et elle fait encore mieux qu'AMLO avec 59%. La grande coalition PAN-PRI-"centre gauche" n'est qu'à 28% !  

Sheinbaum, on croit presque à une sorte d'allégorie trop facile. Le Trumpistan voisin s'apprête à peut-être réélire un kakistocrate séditieux et violeur qui veut accélérer la destruction de la planète et le Mexique, après une longue tradition de 70 ans d'immobilisme corrompu, choisit une femme de gauche et qui a été une spécialiste du dérèglement climatique. 

Add. On peut comparer le nom du Président  Plutarco Elias Calles à ceux de quelques politiciens de l'histoire haïtienne. J'aime bien aussi le nom d'une des leaders historiques de la gauche mexicaine, Ifigenia Martinez

mardi 23 avril 2024

Les 7 Rois des Hellènes (1832-1974)

1820-1830 1e République

Les Grecs du sud (depuis le Péloponnèse) acquièrent leur indépendance. Ils n'ont pas encore toutes les îles, la Crète ou le Nord. ils dépendent de leurs alliés Anglais, Russes et Français. Le consensus va finalement aller vers une monarchie parlementaire et les Britanniques (qui avaient déjà choisi le Roi de Belgique Léopold I de Saxe-Coburg en 1830) choisissent Othon de Wittelsbach, du Royaume de Bavière. 

Othon Premier Roi des Hellènes 1832-1862 Othon reste catholique romain et ne réussit pas à convaincre les Grecs qu'il peut vraiment faire l'unité et récupérer les autres territoires hellénophones. Il est renversé après 30 ans de règne et part en exil. On réunit une assemblée qui décide de seulement changer de dynastie. La Reine Victoria refuse la demande grecque que ce soit Alfred, un de ses fils, et les Britanniques choisissent un prince danois, Guillaume de Scheswig-Holstein-Glücksburg qui sera Roi des Hellènes sous le nom de Georges

Georges Ier Deuxième Roi 1863-1913 Il a un très long règne et après bien des échecs dans la guerre contre les Ottomans, réussit une expansion. Il est luthérien mais accepte que ses enfants devienne orthodoxes. Il est assassiné par un socialiste. 

Constantin Ier Troisième Roi 1913-1917 / 1920-1922 Constantin choisit en 1914 que la Grèce restera neutre et les Britanniques décident donc avec le Premier Ministre Vénizelos de le renverser et de mettre sur le trône non pas son fils aîné Georges (jugé lui aussi trop pro-allemand) mais le deuxième fils Alexandre. 

Alexandre Quatrième Roi 1917-1920 Il est soumis au Parlement pro-britannique et il avait fait scandale en faisant un mariage d'amour avec une roturière grecque (la seule Grecque de toute la famille royale). Mais il meurt à 27 ans, tué par une morsure de singe (!) et n'a pas d'héritier. 

Son père Constantin Ier revient donc d'exil pour reprendre le trône (1920-1922). 

Georges II Cinquième Roi, 1922-1923, premier fils de Constantin. Georges participe à une tentative de coup d'Etat qui échoue et qui le discrédite. Georges II et la famille royale sont donc exilés une seconde fois après un référendum de 1923 où la République l'emporte à 70%. [Le frère de Constantin Ier, parti en exil à ce moment-là, est le père du Prince Philippe (1921-2021) et donc le grand père de l'actuel Roi du Royaume-Uni Charles III.]

IIe République Hellénique (1923-1935) 

La Deuxième République ne dure que 12 ans et sera instable. Un 2e référendum a lieu sans scrutin secret (un bulletin bleu pour le Roi, rouge pour la République) et dans un climat d'intimidation. Le "vote" bleu donne "en théorie" 98% en faveur de la restauration de la Monarchie, ce qui prouve que les Royalistes ne savaient pas tricher très intelligemment... 

Georges II Cinquième Roi, 1935-1947 revient donc. Il est Roi quand le Général Metaxas, chef de l'extrême droite (né à Ithaque) arrive au pouvoir l'année suivante et va créer un régime traditionaliste corporatiste inspiré de Franco ou Salazar (le metaxisme) en 1936-1940. Mais Metaxas refuse de s'allier à l'Axe et de se soumettre à Mussolini (ce que les Grecs célèbrent comme "le Jour du Non") et Georges II part en exil pendant la Seconde Guerre mondiale quand les Allemands occupent le pays. Georges II revient après la Libération, pendant la sanglante guerre civile entre communistes, socialistes anti-communistes et monarchistes. Il meurt sans héritier. 

Paul Sixième Roi 1947-1964, troisième fils de Constantin, frère de Georges II et d'Alexandre. Les tensions subsistent entre la droite dirigée par Constantin Karamanlis et le centre-gauche républicain dirigé par Georgios Papandréou. 

Constantin II Septième et dernier Roi, 1964-1973, fils de Paul. Trois ans après son arrivée au pouvoir, la junte de trois Colonels renverse la démocratie en 1967, en partie contre Papandréou (on ignore à quel point le Roi était au début d'accord avec cette Junte - l'opinion majoritaire était que le Roi Constantin devait au début l'entériner, ce qui va le discréditer). Quelques mois après en tout cas, Constantin II tente un contre-coup d'Etat avec une partie de l'Armée contre les Colonels mais il échoue et il doit repartir en exil. La Junte organise un référendum cinq ans plus tard abolissant la Monarchie (80% pour la République) mais la dictature des Colonels tombe l'année suivante en 1974 quand la Turquie envahit la Chypre du Nord. Le référendum est donc refait sous des conditions plus démocratiques, mais toujours avec 70% pour la République (il n'y a guère que dans le Péloponnèse que les monarchistes étaient majoritaires). 

IIIe République (1974- )

Cela fait à présent 50 ans que la République a été restaurée. La famille royale exilée au Royaume-Uni et en Espagne a obtenu le droit de revenir vivre en Grèce mais l'ex-Roi Constantin II est mort en 2023. 

Les Premiers Ministres de la IIIe République

1974-1981 Nouvelle Démocratie (Constantin Karamanlis, 1907-1998)

1981-1989 PASOK d'Andreas Papandreou (1919-1996, fils de Georgios Papandreou, dirigeant historique du centre-gauche anti-monarchiste et plusieurs fois Premier ministre avant le coup d'Etat). 

1990-1993 Nouvelle Démocratie (Constantin Mitsotakis)

1993-2004 PASOK d'Andreas Papandreou puis Constantin Simitis

2004-2009 Nouvelle Démocratie (Constantin Karamanlis, neveu et homonyme du précédent)

2009-2011 PASOK de Giorgios Papandreou (fils d'Andreas et petit-fils de Georgios)

2011-2015 Gouvernements de Coalition Nationale (ND-PASOK)

2015-2019 SYRIZA d'Alexis Tsipras

2019-  Nouvelle Démocratie de Kyriakos Mitsotakis, fils de Constantin Mitsotakis. 

Depuis 50 ans, la Nea Demokratia a gouverné seule 20 ans et le PASOK seul 21 ans (sauf pendant la période 2011-2015 d'Union et la période 2015-2019 de Syriza). 

Aux élections de mai 2023, la ND a eu 41% des voix, Syriza 20%, le PASOK 11,5%, le KKE (Communistes) 7% et l'extrême droite 4,5%. 

On peut comparer avec les alternances au Portugal depuis la Révolution des Oeillets