Affichage des articles dont le libellé est Mabinogion. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Mabinogion. Afficher tous les articles

mercredi 16 septembre 2026

Prydain X La Porte et la Terre Gaste

[Résumé des épisodes précédents des deux premières branches des Mabinogion : Nous suivons Pryderi le Prince de Dyfed, fils de Pwyll (Souci fils de Sagesse) et de Rhiannon. Cymru (le Pays de Galles) est alors divisée en plusieurs royaumes : Gwynedd au nord, Powys à l'est, Gwent au sud-est et Dyfed au sud-ouest. Quand le roi géant Brân Fendigaidd (le Corbeau Béni) partit en guerre en Irlande pour sauver sa soeur Branwen ferch Llŷr (Blanche-Corneille, fille de la Mer), la guerre fut un desastre et seuls 7 preux revinrent avec la tête tranchée du Roi Brân : Manawydan, Pryderi, Taliesin, Gluneu Eil Taran, Ynawc, Grudyen & Heilyn. Après 7 ans de festins hors du temps dans le royaume de Gwynedd pour oublier la terrible guerre et la mort de tant de leurs amis, il est temps de revenir dans le temps mortel]

Début de la 3e branche des Mabinogion aussi appelée Branche de Manawyddan fab Llŷr ou Branche des Battants de Porte et du Licol de Mulet

La tête de Brân dit que les Sept survivants pourraient continuer après Harlech pendant 80 ans en Gwales mais que lorsqu'ils ouvriraient la Porte ouvrant vers la Cournouailles, ils ne devraient pas tarder et enterrer sa Tête. Ils avaient écouté le chant plaisant des Trois Oiseaux de Rhiannon, qui leur avait fait oublier tous leurs soucis, le chant qui endort les vifs et éveille les morts. L'Assemblée de la Tête Merveilleuse arrivait à sa fin. 

Alors Heilyn fab Gwynn l'échanson royal dit qu'il ne pouvait se contenir et devait ouvrir la Porte. Tous leurs chagrins leur revinrent alors.  Comme le leur avait demandé la Tête, qu'ils ont ensevelie sous Gwynfryn la Colline blanche pour qu'elle protège l'île des Forts contre ses ennemis. Et la prophétie dit que la Tête eut cet effet jusqu'aux invasions des Saxons. 

Manawyddan fab Llŷr, frère de Brân, aurait été l'héritier de son frère Brân comme son neveu Caradog ap Bran était mort, tué par Caswallawn Chef d'étain, fils de Beli le Grand. Or Manawyddan ne voulait pas recommencer une nouvelle guerre contre son cousin usurpateur et Pryderi ne voulait pas venger Hefeydd (ou Hyffaid) le Long, le père de sa mère Rhiannon que Caswallawn avait tué avec sa cape d'invisibilité. 

Pryderi dit donc à Manawyddan qu'ils iraient se réfugier dans son royaume des 7 cantrefs de Dyfed (Cemais, Deugleddyf, Emlyn, Gwarthaf, Pedibiog, Penfro et Rhos). Manawydan épouserait la mère de Pryderi, la belle Rhiannon, et Pryderi retrouverait son épouse Cigfa (ou "Kigua" ou "Kicva") fille de Gwyn Glohoyv. Ils firent ainsi et les deux couples vivaient en harmonie, le Prince près de l'Autre-Monde avec sa femme et le Prince Déshérité avec la Reine Rhiannon. 

On raconte que le Roi Caswallawn était amoureux de la belle Fflur et que son rival était Jules César qui fit enlever la jeune fille. Caswallawn se déguisa alors en cordonnier et apporta des souliers à Fflur qui la fit ramener sur l'île des Forts. On dit que ce fut la raison pour laquelle César vint envahir l'île plus tard et c'est pourquoi Caswallawn fut le premier des Trois Cordonniers du Pays de Galles.  

Mais après les noces de Manawyddan et Rhiannon, ils décidèrent d'aller sur le Siège de Narberth (Gorsedd Arberth), dans le cantrev de Gwarthaf. Cette colline qui servait d'assemblée pour les druides et les bardes était réputée pour être merveilleuse : celui qui allait pouvait soit être frappé d'un grand malheur soit avoir une grande révélation. C'est là que le Roi Pwyll, le père de Pryderi, avait rencontré pour la première fois la Reine Rhiannon sur son cheval blanc. 

(Sur la jolie carte ci-dessous, cette colline d'Arberth est écrite "Nerberth", Pembrokeshire et a 4000 habitants) 

 


 

Mais cette fois, il y eut une grande tempête, la foudre qui frappa la Colline Magique d'Arberth et un brouillard qui recouvrit tout. Et lorsque les deux couples redescendirent d'Arberth, un grand malheur avait frappé tout le Dyfed : il n'y avait plus aucun habitant et même plus aucune bête domestiquée dans tout le pays. La Cour était vide et le Prince Pryderi était désormais un Roi sans sujet car il n'y restait que des bêtes sauvages dans la Terre Gaste. 

Ils s'étonnèrent de cette malédiction et se demandèrent ce qui avait pu se passer mais ne trouvaient aucune explication de cette étrange catastrophe. Ils tentèrent de vivre seuls dans la nature du Dyfed mais décidèrent de repartir trouver de quoi subsister comme artisans. 

C'est ainsi que le Prince déshérité Manawydan fils de Llyr devint cordonnier dans le pays de Lloegyr l'Angleterre) mais il excellait tant dans cet art par ses chaussures d'or que les autres artisans les forcèrent à repartir en exil. Il fut donc le second des Trois Cordonniers du Pays de Galles. 

Quand ils revinrent en Dyfed, Pryderi chassa un sanglier blanc et en le suivant arriva dans une forteresse. Il y trouva un bol d'or et dès qu'il le toucha, il fut paralysé : ses pieds ne pouvaient plus bouger du sol et il avait perdu la parole (comme les morts dans le chaudron de renaissance). Quand sa mère Rhiannon tenta de le sauver, il lui arriva le même sort et elle fut capturée à son tour dans l'Autre Monde. La Forteresse disparut et nul ne sut ce qui leur était arrivé. 


 

Manawydan était affligé par cette nouvelle catastrophe et il repartit alors vivre dans la Terre Gaste de Dyfed avec l'épouse de son ami et beau-fils, Cigfa. Ils tentèrent de labourer la terre et de faire pousser du blé mais le blé mourait. Ils trouvèrent des souris qui rongeaient les racines et firent prisonnière une souris plus grande que les autres. Un Prêtre vint leur dire qu'il rendrait la fertilité à la terre s'ils lui rendaient cette grande souris. Manawydan refusa de la délivrer tant qu'il ne dirait pas qui il était. Ce Prêtre était en fait le sorcier Llwyd ap Cil Coed et la grande souris était sa femme Gwenaby. 

Llwyd le sorcier dut reconnaître la vérité. C'était lui qui avait jeté la Malédiction sur le Dyfed, lui aussi qui avait capturé Pryderi et Rhiannon et qui avait envoyé ses serviteurs (transformés en souris) pour ruiner leurs moissons. Llwyd était en effet un ami de Gwawl ap Clud, le premier fiancé de la Reine Rhiannon qui avait été battu dans le Sac sans Fond et qui avait dû renoncer à la main de la belle. (Voir Prydain III)

Le sorcier Llwyd avait forcé Rhiannon à porter un joug comme un cheval de trait et avait forcé son fils Pryderi à tenir les battants de ses deux grandes Portes (et c'est pourquoi on les appela aussi Mynordd les Battants de Porte et Mynnweir le Licol). En échange de la liberté de Gwenaby, Llwyd dut leur rendre la liberté et faire revenir avec sa baguette magique les sujets disparus du Royaume de Dyfed.  

Ainsi se réalisa la première prophétie de Taliesin que Pryderi serait libéré de l'Autre-Monde par un cordonnier. (Voir Prydain VI)

Note : 

Une théorie dit que Pryderi serait un modèle de Peredur (Perceval le Gallois) et ce passage de la Troisième Branche du Mabinogion a des similitudes dans le passage où Pryderi est paralysé par un "Bol d'Or" dans l'Autre Monde (comme le Graal) ou bien celui où toute la Terre devient dévasté comme le pays du Roi Pêcheur. Mais c'est le Prince Manawydan qui est le seul à être actif dans cette Branche de l'histoire et la version arthurienne a perdu l'importance de Rhiannon. Il y a aussi une légende galloise nommée Peredur fab Efrog qui ressemble au Perceval de Chrétien mais sans aucune mention du Graal et on ignore si ce Peredur est inspiré du Perceval ou s'ils ont une source commune. 

Le sorcier Llwyd ap Cil Coed apparaît aussi dans la plus ancienne légende arthurienne, Culhwch et Olwen, mais il est dit que c'est un des compagnons d'Arthur et qu'il vient séjourner chez lui en Dyfed après sa quête. On y mentionne aussi un fils de Llwyd(deu) et Gwenaby, Gwydr.  

J'imagine que Dumézil trouverait une tri-fonctionnalité dans toute cette saga : le Roi (1e fonction) perd tout dans la guerre (2e fonction), devient artisan et perd toute la fertilité (3e fonction), avant de tout récupérer en battant la fonction magique du sorcier (1e fonction). 

Les prophéties sur les deux cordonniers sont (autant que je me souvienne) mon invention pour mieux relier Manawyddan et Gwydion.  

mardi 17 août 2021

Prydain IX Le mariage de Branwen fille de Llyr

Rappel des épisodes précédents : 

Notre héros s'appelle Pryderi, fils de Pwyll (Souci, fils de Sagesse), seigneur de Dyved, le pays au bord de l'Autre Monde, au sud-ouest du Pays de Galles, et il parle avec la tête tranchée du Roi Bran le Béni au retour de la guerre calamiteuse en Irlande dont on va enfin raconter le déroulement avec la majeure partie de la Seconde Branche des Mabinogion.] 

La famille de Bran

Llŷr Llediaith (Demi-Parole) avait épousé ma mère, la belle Penarddun, fille de Beli le Grand. 

La Maison de Beli le Grand avait régné sur Prydain l'île des Puissants : Nudd Llaw Ereint ("à la main d'argent") avait été le Roi pendant les Trois Fléaux (voir Prydain VII). Beli avait aussi eu avec Dôn le seigneur Casswalawn au Voile d'Invisibilité (qui chercha à usurper la royauté de Bran), le magicien Gwydion (Né des arbres), le jeune Gilfaethwy (celui qui volera tes porcs de l'Autre Monde, Peine, fils de Prudence) et la jeune Arianrhod ("Roue d'Argent") et c'est la Maison de Dôn qui règne sur le nord, au Gwynedd. 

Avec Llyr, Penarddun eut pour enfants, moi, Bran le Corbeau Béni, Branwen la Blanche Corneille et Manawydan, qui est toujours ici parmi nous, seul enfant de Llyr parmi les survivants de cette guerre funeste. 

Mais le vil Euroswydd enleva Llyr, l'enferma dans une geôle et notre mère Penarddun dut coucher avec lui pour obtenir la libération de son mari. Elle conçut ainsi deux autres enfants, mes deux demi-frères, Nisien, ("Paisible") qui était prudent et généreux comme notre mère et Efnysien ("Discorde"), qui était colérique et méchant comme son père Euroswydd. Hélas, combien de malheurs devaient arriver à cause d'Efnysien le semeur de troubles !

Guerre et Noces

Matholwch, le Roi d'Iwerddon (l'Irlande), était fort courroucé d'avoir perdu le Chaudron d'immortalité que le géant Llasar Llaesgyfnewid nous avait amené (comme il a déjà été raconté, voir Prydain VIII). Mais il ignorait que nous l'avions obtenu. Il entendit parler de la beauté de Branwen et voulut demander sa main. Sa flotte de treize navires traversa la Mer entre l'Irlande et Prydain. 

J'étais assis en haut du rocher de Hardlecch, sur la côte de Gwynedd et j'attendais avec mon frère Manawydan. J'allais préparer notre royaume à la guerre quand Matholwch fit dire qu'il venait pour cause de demande en mariage et non de guerre. Nous nous réjouissions de ce retournement et avons organisé les noces entre ma soeur Branwen au Sein Blanc et le roi Matholwch. Ce fut grand festin et je festoyais sous une tente puisque j'étais trop grand pour toute demeure. 

Dessin de Margaret Jones

Mais alors revint mon frère le querelleur Efnysien. Il apprit que les noces avaient commencé sans lui et il s'indigna qu'on ne lui eût pas demandé son avis. De colère, il trancha les oreilles, les queues et les paupières des chevaux du roi Matholwch. 

Furieux, le roi Matholwch allait déclarer la guerre lorsque je décidais de lui rendre en compensation de nouveaux chevaux pour remplacer ceux qui étaient défigurés, un plat d'or et un bâton d'argent. Il retrouva son calme en récupérant aussi le Chaudron d'Immortalité qu'il fut surpris de retrouver et il repartit de l'autre côté de la Mer avec ma soeur et ses treize navires. 

J'appris plus tard qu'ils eurent un enfant, nommé Gwern ("L'Aulne"), qui fut confié à des nourrices.

Mais les frères de Matholwch continuaient à nous blâmer pour l'offense d'Efnysien malgré toutes nos compensations et ils s'en prirent à la nouvelle reine. Matholwch avait vite perdu toute affection pour sa reine et il laissait faire ses frères qui la maltraitait. Ma chère Blanche Corneille réussit à parler à un étourneau qui vint nous prévenir de ses souffrances dans les cuisines du château d'Irlande. 

Dessin de Margaret Jones

J'étais à Caer Seiont dans le cantref d'Arfon en Gwynedd, en face de l'île Ynys Môn quand l'étourneau vint me prévenir. 

Cette fois, l'affront était tel que la guerre ne pouvait pas être évité. Toute l'Île des Forts pleurait pour Branwen. Il fallait partir délivrer ma soeur. Je réunis toute l'armée de tous les cantons de la Grande Île de Prydain avec toi, noble Pryderi, Souci, fils de Sagesse, et avec mon frère Manawydan, mais je laissais le Royaume à mon fils Caradawc, avec seulement sept preux qui étaient : 

(1) Hefeydd le Long, père de Rhiannon et grand-père de Pryderi,

(2) Unic Glew Ysgwyd ("Au Bouclier Brillant"), 

(3) Iddic fils d'Anarawc Gwalltgrwn, 

(4) Ffodor fils d'Ervyll, 

(5) Gwlch Minascwrn ("Aux Petits Os"), 

(6) Llassar un des fils du Géant Llaesar Llaesgygwyd, 

(7) Pendaran Dyved le Page. 

L'expédition en Irlande


Comme aucun navire ne pouvait me porter, je marchais dans la Mer d'Irlande aux côtés de nos navires. Les Irlandais virent notre flotte arriver. Ils dirent au Roi Matholwch qu'il voyait une forêt qui bougeait et une montagne qui traversait la mer. Matholwch demanda à Branwen ce qu'étaient cette forêt et cette montagne. 

"La forêt qui couvre l'eau est la flotte de l'Île des Forts qui vient me venger. 

Et cette montagne qui se déplace est mon frère, Brân le Corbeau Béni"

Apeuré, le roi Matholwch demande des pourparlers et propose de donner le trône à son fils Gwern l'Aulne, mon neveu et fils de ma soeur bien aimée. Mais il prépare un plan pour enclore nos troupes dans une demeure et les attaquer par surprise avec des gardes cachés dans des sacs de victuailles. 

Quand Efnysien voit tous ses sacs, il a semblé deviner la ruse, il les écrase tous un à un et massacre tous les traîtres irlandais. Il aurait presque pu compenser ses fautes à ce moment s'il n'avait ensuite continué à se comporter en brute violente. 

On décida alors de faire la paix et de couronner Gwern l'Aulne. Tous ses oncles un par un l'embrassèrent, moi, Manawydan et Nisien. 

Mais quand ce fut le tour d'Efnysien, il prit alors mon cher neveu l'Aulne et le jeta dans les flammes d'un grand brasier, ce qui le tua. Branwen voulut se jeter dans les flammes aussi pour le sauver mais son frère l'en empêcha. La guerre éclata dans le tumulte mais Matholwch avait avec lui le Chaudron d'immortalité. Quand ses soldats étaient tués, il allait les faire ramasser en tas et le remettait dans le Chaudron pour les ressusciter. 


Efnysien vit cela et promit de nous montrer sa valeur, il se cacha dans le tas des cadavres et une fois dans le Chaudron, il le détruisit de l'intérieur, ce qui fit aussi éclater son coeur. 

Alors les hommes de Prydain l'emportèrent et le massacre fut terrible au point qu'il ne resta plus dans toute l'Irlande que cinq femmes enceintes (qui donnèrent naissance aux cinq parties de l'Irlande). 

Le Retour de Guerre

Mais hélas, je fus touché d'une flèche empoisonnée. Avant de mourir, je demandai que ma grande tête fût tranchée pour pouvoir continuer de protéger magiquement mes amis et mon ancien Royaume. C'est à Gwynfryn ("La Colline Blanche", à Londres) que vous enterrerez ma Tête et tant qu'elle restera là, l'Île des Puissants ne pourra jamais être envahie. Mais d'abord vous ferez la fête hors du temps et je chanterai pour vous divertir, avec les Oiseaux de Rhiannon, qui réveillent les Morts et font dormir les Vivants. 


Après ma mort, vous n'étiez plus que sept guerriers survivants, plus ma soeur Branwen, pleine de chagrin. Il y avait mon noble frère Manawydan, toi, noble Pryderi fils de Pwyll, Taliesin le Barde, Gluneu Eil Taran (fils du Tonnerre), Ynawc, Grudyen  fils de Muryel et enfin, Heilyn fils de Gwyn l'Ancien. 

Mais il n'était pas dit que Branwen la Corneille blanche survivrait à la mort de son fils l'Aulne et de son frère le Corbeau. Quand nous arrivâmes sur Ynys Môn, à l'embouchure de l'Afon Alaw, avant même de revenir vers Hardlecch, Branwen regarda sur cette île les deux grandes îles d'Irlande et de Prydain qui avaient été ravagées par la guerre et elle eut le coeur brisé en poussant un grand cri. 

Nous l'avons enterrée dans un tombeau carré, la Tombe de Branwen, sur cette île Ynys Môn, à côté de Gwynedd. 

Mais quand nous sommes revenus sur l'île des Forts, Manawydan fils de Llyr demanda ce qui était arrivé à Caradawc, le Prince régent de Brân et on nous dit que Casswalawn le Chef d'Etain, fils de Beli, avait tué six des sept preux. Casswalawn avait revêtu son manteau d'invisibilité et on ne voyait plus de lui que son épée. Seul Pendaran Dyved ("Chef du Dyved"), l'écuyer, survécut en s'enfuyant devant l'épée volante. Le Prince Caradawc eut le coeur brisé en voyant tous les preux tomber. 

Et ton grand-père, Hefeydd le Long, père de Rhiannon, périt ainsi, Pryderi, occis par l'épée du Roi Casswalawn Chef d'Etain. 

Comme l'avait conseillé Bran, nous avons commencé la longue Veillée hors du temps, là où chantaient la Tête du Roi mort et les Oiseaux de Rhiannon. Et quand la Veillée sera finie, nous reviendrons dans le monde du souci et du temps. Le temps ne se sera pas écoulé pour nous dans nos chants mais des décennies auront passé pour le monde extérieur. 


Notes : 

J'ai inventé les origines précises de Nisien & Efnisien comme le texte n'explique pas du tout pourquoi leur père avait enfermé Llyr et s'il y a un rapport avec la conception des deux frères opposés. 

Le nom de "Pendaran Dyfed" (l'écuyer qui survit à l'épée de Casswalawn) est ambigu comme il y a aussi un père adoptif de Pryderi qui portait le même titre. Pryderi n'a pas l'air du tout pressé de venger son grand-père et la guerre s'accompagne vite d'une impression de fin du monde dans la Troisième Branche. 

L'Arthur de Keltia

Le jeu de rôle Keltia (2012) par Neko, Thibault Dapremont, Kristoff Valla & Florrent (au Septième Cercle), est célèbre pour avoir tenté un Arthur gallois des Âges sombres entre la Chute de l'Empire romain et les invasions saxonnes en "Ynis Prydein" (L'Île des Forts). 

On ne peut pas parler d'un Arthur "historique", la part de fantastique ou de féerie des Mabinogion est très importante mais la part chrétienne et médiévale y a été plus atténuée. Certains critiques du GROG exagèrent en disant que le jeu se moque ouvertement des goûts plus "maloryens" de Greg Stafford dans Pendragon mais Keltia se positionne simplement sur des choix différents. La documentation est importante et il y a une synthèse de diverses théories pour créer un cadre de campagne cohérent et dépaysant (surtout que j'ai l'impression que nos références celtiques vont souvent plus vers l'Irlande que vers le Pays de Galles, plus vers le Lebor Gabála Érenn que vers les Mabinogion). 

Keltia a eu une gamme relativement courte avec en gros quatre suppléments : l'Ecran (avec un scénario introductif plus simple que celui du livre de base), Avalon, sur l'Autre Monde et des voyages en Irlande et à Caer-Is (Ker-Ys), Le Vieux Nord sur l'Ecosse (d'où viennent Myrddin et Gauvain - la geste arthurienne bretonne est parfois plus écossaise que seulement galloise) et enfin la Bataille de Mynydd Baddon qui clôt le Cycle arthurien). 

On commence en l'an 485 (donc juste avant l'année où Clovis va unir les Francs à la Bataille de Soissons, à l'âge de 20 ans) et la campagne officielle se situe avant la fin du Ve siècle (même si on y ajoute le Myrddin le Haut Druide de Bretagne qui vient plus de quelques décennies après). Stafford avait choisi plutôt les années 510-560 pour son Arthur. 

Vers 450, l'ancien Haut-Roi Gwrtheyrn (Vortigern) avait épousé une fille du bref empereur Macsen Wledig (Maximus Magnus, mort en 388) et il a laissé entrer Hengist Fils d'Odin et les Jutes dans le Kent. Son fils Vortimer s'est levé contre lui mais ensuite le nouveau Haut-Roi d'Ynis Prydein fut Emrys Wledig (Ambrosius Aurelianus, Roi de Powys) qui tenta de faire durer les Légions romano-bretonnes. Il y a un conflit politique entre les diverses tendances des Chefs et Rois venus du Pays de Galles et de la frontière écossaise. Emrys Wledig a fait épouser sa fille Eigyr (Ygerne) avec Einion «Yrth» (l'Impétueux) ap Cunedda, le Pendraeg de Gwynedd (au nord du Pays de Galles, mais venu du Vieux Nord). 

Le père d'Arthur, Einion (donc l'équivalent d'"Uther" en gros) n'a aucune sympathie pour son jeune fils de 15 ans, élevé par son grand-père Emrys Wledig, Arthur, et préfère son fils aîné d'un lit précédent, Cadwallan ap Einon. Morgana existe aussi mais est une fille d'Eigyr d'un mari précédent et elle soutient la cause de son demi-frère, en étant une prêtresse païenne d'Avalon. Le plan d'Emrys est de faire de son petit-fils Arthur son héritier contre son gendre Einion et le conflit est aussi générationnel, les jeunes princes étant plus prêt à servir l'inspiré Arthur que l'impétueux Pendraeg de Gwynedd. Einion a un autre frère chef, Ceredig. (voir les légendes sur la version de Ker-Ys de Ceredigion). Il faut noter que dans cette période, les chefs gallois exilés d'Ecosse semblent plus préoccupés des invasions irlandaises que des invasions germaniques. 

Cet Arthur ap Einon semble donc être en gros identifié à Owain Danwyn ("Dent Blanche") et je me demande si ce ne serait pas plus drôle de le nommer ainsi pour que les PJ ne devinent pas de qui il s'agit, avec Maelgwn (le fils de Cadwallon ap Einon, vers 520-540) tant honni par Gildas en Mordred. Et il y a tellement d'Owain que cela brouille les pistes. 


Extrait de la carte officielle du jeu, avec le Cymru


On peut mentionner quelques autres Rois d'Ynis Prydein. Llud Luwddoc (Lot) est roi de Lothian et a épousé Gwyar, soeur d'Eigyr et une autre fille d'Emrys Wledig, et son fils Gwalchmai (Gauvain) ap Ludd est donc le cousin d'Arthur, pas son neveu. Un des personnages pré-tirés de la campagne est le guerrier Owain ap Lludd, son frère (Yvain). Enfin, dans les noms connus, il y a aussi Caradoc Freichfras («Au bras fort») ap Ynir, Roi du Gwent (sud du Pays de Galles) et Merchion ap Custennyn (Marc'h) Roi de Kernow (Cornouailles, Lyonesse, en lutte face à son neveu le jeune Drustan et Gereint, dont je me demande s'il est lié à ce (G)Erech de Cornouailles continentales). Avalon p. 32 dit que le roi de Cornouailles d'Armor est Budig II Llydaw ap Erich Emyr (460-544?). 

Les 4 autres PJ pré-tirés proposés en plus du Prince Owain ap Ludd dans la campagne sont Aedàn ap Bleddyn (un "Cymbrog" chevalier au service d'Emrys Wleddig), sa soeur Aeron ferch Aileen de Crug Hywel (Magicienne d'origine irlandaise), Kadvael ap Cadno (Barde de Powys) et Dewi Kelyn (Druide d'Ynis Môn). 

Le Myrddin du jeu, en plus d'être la réincarnation de Taliesin, est aussi en partie originaire de l'Autre Monde et on retrouvera Nimue dans le supplément Avalon. qui est riche en plusieurs niveaux de mythes (les Français aiment décidément beaucoup ajouter des niveaux de Ker-Ys, notre Atlantide celtique, dans la geste arthurienne, avec ici des influences du King of Ys de Poul Anderson). Une chose que je n'ai pas comprise est qu'ils commencent le supplément en disant qu'Avalon n'a "bien entendu" rien à voir avec Glastonbury et ensuite Glastonbury est vraiment une Porte vers Avalon dans le cadre officiel. 

lundi 24 février 2014

Prydain VIII Comment le Chaudron vint en Prydain

[Résumé : La Tête tranchée de Brân le Béni distrait les Sept survivants de la Guerre, dont Pryderi, le narrateur.]

J'insistai alors pour en savoir plus sur le Pair Dadeni, Chaudron de Renaissance. Il venait de l'Autre Monde mais comment était-il devenu la possession des Enfants de Llŷr ?

La Tête tranchée prit un air las car il savait que s'il finissait de raconter toute la Guerre, le temps reprendrait bientôt son cours et que nous retrouverions les souvenirs douloureux des pertes de la Guerre.

"Cela arriva après la mort du grand roi Nudd à la Main d'Argent, qui avait sauvé l'Île des Trois Fléaux. Son frère Caswallawn fils de Beli aurait voulu reprendre le trône mais les seigneurs de Prydain décidèrent que c'était moi, Brân le Béni, fils de Llŷr, qui serait le meilleur Haut-Roi pour toute l'Île de Prydain.

Vous vous souvenez bien de ce que j'étais alors, même s'il ne reste plus à présent que cette Tête seule au centre de notre Festin. J'étais le plus grand des Cewri (Géants), si immense qu'aucune demeure ne pouvait m'accueillir et que je ne pouvais dormir qu'à la belle étoile ou sous une vaste tente qu'on devait dresser. C'est moi qui accueillit le Chaudron de Renaissance dans notre Île.



De même que Taliesin nous a raconté comment Tegid le Chauve et Ceridwen possédaient le Chaudron de l'Inspiration poétique près du Lac de Tegid, le Chaudron de Renaissance était à cette époque dans un autre Lac sur l'île d'Eriu. Si on y baignait un défunt qui venait de périr le même jour, il renaissait le lendemain mais en devenant muet.

C'est autour de ce Lac du Chaudron dans l'Autre Monde que vivaient les deux Gardiens du Chaudron, le Géant Llasar Llaesgyfnewid, le Forgeron qu'on nommait la Flamme d'Azur, dont les cheveux étaient comme le feu et le regard terrible. Son épouse Cymidei Cymeinvoll, l'Accoucheuse de Batailles, était encore plus grande que Llasar et elle donnait naissance à un guerrier en armes et armures toutes les six semaines.

Comme Cymidei Cymeinvoll était enceinte, Llasar Llaesgyfnewid vint un jour voir le Haut-Roi d'Eriu, Matholwch, sur un tumulus près du Lac pour lui demander de quoi accueillir son épouse et ses enfants à naître. Llasar Llaesgyfnewid portait sur son dos le Chaudron de Renaissance et le roi Matholwch accepta de lui offrir l'hospitalité.


La Tour de Fer
Il les accueillit et pendant plusieurs mois n'eut pas de motifs de s'en plaindre. Mais au bout d'un an, alors que Cymidei Cymeinvoll avait déjà donné naissance à huit nouveaux guerriers en armes, ses enfants querelleurs commençaient à irriter les sujets du roi Matholwch. Quatre mois plus tard, quand les douze enfants de Cymidei Cymeinvoll ne cessaient d'assaillir les nobles guerriers d'Eriu qui vinrent exiger du Haut-Roi de les chasser sans quoi il serait destitué : ce serait soit eux, soit son royaume.

Mais Matholwch ne savait comment arrêter les deux Géants de l'Autre Monde et leurs enfants si sauvages. Il savait qu'ils ne partiraient pas volontairement et qu'il ne pouvait pas non plus les forcer. Il demanda conseil et fit venir tous les forgerons de toute l'Île car on sait que les créatures de l'Autre Monde sont impuissantes contre le Fer.

Il fit donc construire une grande Tour de Fer et y invita Llasar Llaesgyfnewid, Cymidei Cymeinvoll et leurs enfants pour leur offrir un énorme festin. Quand ils eurent bu et commençèrent à s'endormir, le roi Matholwch fit venir les forgerons de l'extérieur de la Tour de Fer, ils allumèrent des feux pour faire rougir la Tour puis la chauffer à blanc. A l'intérieur, Llasar Llaesgyfnewid éveilla sa femme et sentant la chaleur qui montait et qui avait rendu les parois brulantes, il donna un coup d'épaule contre la Maison de Fer jusqu'à ce qu'un morceau éclate. Il en sortit avec sa femme et le Chaudron, mais il ne put pas sauver ses douze enfants qui périrent tous dans la Tour de Fer.

Ils s'enfuirent alors de l'Île d'Eriu et vinrent sur l'Île de Prydain. Ils me demandèrent l'asile en échange du Chaudron de Renaissance et j'acceptai les deux Géants en tant que Haut-Roi de Prydain. C'est ainsi que le Chaudron d'Immortalité passa une première fois de l'Île d'Eriu à l'Île de Prydain.

Cymidei Cymeinvoll, l'Accoucheuse des Batailles, eut de nouveaux guerriers aux cheveux rouges comme le feu, mais ils devinrent chez nous de vaillants défenseurs de Cymru alors qu'ils avaient été si mal accueillis sur leur île natale. Ils y font souche et nous ont donné bien des nouveaux clans.

Ainsi, le Roi n'est pas seulement celui qui a récolté d'un bienfait mais celui qui sait ensuite l'accueillir pour le faire prospérer pour le Royaume."

Je réfléchis aux propos de Brân le Béni et savais qu'il avait raison.

(Début de Branwen ferch Llyr, Deuxième Branche du Mabinogion,
à suivre)

mercredi 19 février 2014

Prydain VII Les Trois Fléaux de Prydain

[Résumé : Taliesin a fini de raconter devant les Sept survivants un assaut du roi Arthur contre l'Annwn, l'Autre Monde, qui ne laiss(er)a aussi que Sept survivants.]

Je voulais demander à Taliesin de me chanter "la Bataille des Arbres" qu'il avait mentionnée mais il me dit de sa manière toujours ésotérique qu'il ne la chanterait qu'après ma mort et devant le Cordonnier, qu'il nomma "Savoir des Bois".

Taliesin se tourna vers la Tête tranchée pour qu'elle reprenne son chant et puisse raconter comment le Chaudron de Renaissance lui était arrivé s'il venait de l'Autre Monde.

"Le temps s'écoule même si c'est plus lentement que dehors, Sept survivants, et je crains le moment où je devrais raconter à nouveau toute la Guerre qui a dévasté nos deux îles et qui vous a fait arriver ici comme rescapés pour ce Festin de la Tête.

Je vais donc raconter d'abord comment je suis devenu Roi de Prydain comme fils de Llyr, puis je raconterai les origines de ce Chaudron.

L'Aventure de Nudd à la Main d'Argent et de Lleuelys

Il y avait, comme je l'ai déjà raconté (voir Prydain I ) trois Maisons nobles en Prydain, les Enfants de la Déesse Dôn, les Enfants de Llyr et les Enfants de Beli, qui étaient toutes liées par mariage.

Beli le Grand, fils de Manogan, eut comme fils Nudd à la Main d'Argent qui devint Haut-Roi de Prydain, Caswallawn, qui devint plus tard mon ennemi, Nynyaw, qui fut plus tard changé en taureau et Llefelys, qui alla se marier à une princesse des Gaules. Avec la Reine Dôn, il eut Arianrhod Roue d'Argent, l'une des Trois Plus Belles Femmes de Prydain, qui sera en conflit avec celui te tuera, Pryderi, et Afallach, qui ira vivre dans l'Autre Monde sur l'Île des Pommes et qui sera le père de Modron dont le fils Mabon lui fut enlevé à l'âge de trois jours.

Nudd LlawEraint, à la Main d'Argent était devenu Haut-Roi de Prydain à la mort de Beli le Grand et son frère l'habile Lleuelys régnait sur la Gaule depuis que Nudd avait obtenu pour lui la main d'une princesse gauloise. Nudd reprit la cité des Trinovantes et on l'appela en son honneur Caer Ludd et plus tard Londres. Le règne de Nudd fut heureux jusqu'à ce que Prydain soit frappé par les Trois Fléaux qui semaient discorde, disette et désolation.

Le Premier Fléau était l'invasion d'un peuple nommé les Coraniaid (les Nains). Ils étaient importuns et rebelles contre l'autorité du Haut-Roi et avaient le pouvoir d'entendre tout ce qui leur était transmis par le vent et ne pouvaient donc jamais être pris par surprise.

Le Second Fléau était un Cri qui retentissait à travers Prydain chaque année à Beltane. Il était si perçant qu'il faisait perdre aux hommes toute leur force et aux femmes enceintes leurs bébés, aux plus jeunes leur raison, et aux arbres ou aux eaux toute trace de vie.

Le Troisième Fléau était que la nourriture que réunissait le Haut-Roi disparaissait toujours dès la première nuit. C'était le plus mystérieux des Fléaux car nul n'en voyait l'origine.

Le Cor de Bronze
Quand Lleuvelys entendit parler des Trois Fléaux du Royaume de son frère, il vint le voir avec une flotte et ils se rencontrèrent à mi-chemin entre Prydain et la Gaule.

Mais pour que les Coraniaid ne puissent les entendre, Lleuvelys mit entre eux un grand cor de bronze pour discuter. Mais au début, leurs paroles étaient changées et Llevelys devina qu'un démon s'était caché à l'intérieur du cor pour déformer leurs propos et les empêcher de communiquer. Il mit du vin dans le cor et cela chassa le démon. Il put alors lui donner des conseils.

Le Poison des Nains
Pour le Premier Fléau, il fit réunir certains insectes, les écrasa et mélangea la décoction dans de l'eau. Il demanda à Nudd de réunir un grand rassemblement pour négocier la paix avec les Coraniaid. Les Coraniaid vinrent aussi au rassemblement sans avoir pu entendre le stratagème grâce au Cor de Bronze et Nudd jeta l'eau enchantée de ces insectes. Elle n'était toxique que pour les Coraniaid et épargna les Bretons. Ils moururent tous.

Les Deux Dragons et le Chaudron de Bière



Pour le Second Fléau, Nudd vint à l'exact centre de tout le Prydain avec un Chaudron plein de bière. Lleuelys avait deviné que le terrible Cri venait d'un Dragon de Prydain qui était vaincu par un autre Dragon étranger. Le Chaudron attira les deux Dragons qui se battirent pour la bière. A la fin, épuisés par leur combat, il furent changés en deux porcs et tombèrent dans le Chaudron. Ils burent la bière et s'endormirent. Nudd les enferma dans un coffre de pierre sous la terre au lieu dit Dinas Emreis. Llevelys dit que le Royaume de Prydain tiendrait contre les envahisseurs tant que les deux Dragons seraient enfermés sous cette Tour.

Le Géant Enchanteur et son Panier

Enfin, pour le Troisième Fléau, Lleuelys avait deviné qu'il s'agissait d'un être aux pouvoirs magiques qui endormait tout le monde pour voler toutes les provisions du Haut-Roi. Nudd organisa un grand banquet mais pour qu'il ne puisse pas s'endormir, Lleuelys avait mis un bassin d'eau glacée à côté de lui. Quand le sommeil commença à l'envahir après plusieurs jours de bombances et de contes, Nudd se mit tout entier dans l'eau glacée et se réveilla.

Au moment où toute la Cour s'endormait à part le Roi Nudd, un Géant en armure sortit pour dérober toutes les victuailles dans son Panier magique qui pouvait tout contenir. Nudd à la Main d'argent se jeta vers lui et leur combat fut terrible. Le voleur magicien finit par se rendre et jura de rendre de son panier l'abondance qu'il avait volée par le passé et d'être fidèle vassal du Roi Nudd.



C'est ainsi que Nudd à la Main d'argent rétablit la santé de son Royaume de Prydain, grâce aux conseils avisés du prudent Lleuelys. Sans la discorde intérieure des Nains, sans les hurlements du Dragon contrarié et sans les rapines du Géant, Prydain retrouva l'abondance et la paix.

Nudd eut pour enfants, Gwyn ("le Blanc"), Owain, Edern et la belle Creiddylad. Gwyn ap Nudd ne règna pas sur Prydain mais passa comme Chasseur des ârmes dans l'Annwn. Il est dit que c'est Gwyn ap Nudd qui succède à Arawn, Roi d'Annwn, et qu'il vient récolter les âmes des défunts. A chaque Beltane, Gwyn ap Nudd doit se battre en duel avec le guerrier Gwythyr ap Greidawl pour la main de sa soeur Creiddylad et cela jusqu'à la fin des temps.


[C'était le Cyfranc Lludd a Llefelys, petit conte qui se trouve aussi avec les Mabinogion dans le Livre Rouge de Hergest et dans le Livre Blanc de Rhydderch.
J'ai choisi l'orthographe plus rare Nudd, qui me paraît meilleure que Lludd pour distinguer les deux frères, surtout si on s'appuie sur les analogies avec la mythologie irlandaise où Nudd serait proche du Roi Nuada et où le rôle de Lleuelys serait occupé plutôt par Lugh.
Notons que ce VIIe épisode contredit complètement le Ier tel que je l'avais écrit, où je disais que Lludd règnait après Brân. J'ai changé d'avis entre temps, cela paraît plus cohérent avec la suite.
à suivre.]

dimanche 16 février 2014

Prydain VI Le Raid contre l'Autre Monde

[Résumé : Les Sept survivants continuent leur festin autour de la Tête pour oublier la terrible guerre qui a détruit à la fois l'île d'Irlande et l'île de Prydain. Après le chant de Brân le Béni racontant les origines de Pryderi, le barde Taliésin a raconté ses premières incarnations.]

Je demandai alors à Taliésin s'il avait toujours ce don de prophétie qu'il avait montré depuis qu'il avait bu du Chaudron de l'Inspiration.

"Plus que jamais, Souci, fils de Sagesse. Et puisque tu me demandes, je vais t'en faire une : méfie-toi du Cordonnier. Il ferrera des sabots pour te perdre et seul lui pourra un jour te tuer, Pryderi, fils de Pwyll."

"Un simple cordonnier et qui est aussi maréchal-ferrant ? Voilà qui est décevant, Taliésin fils de Kyrridwen. J'espérais tomber sous les coups d'un Géant ou d'un Héros, pas d'un simple artisan."

"Oh, il sera l'un des Trois Meilleurs Cordonniers de Prydain, celui-là. Et un autre de ce groupe te sauvera un jour une première fois de la captivité dans les Enfers, ne les confonds donc pas !"

J'étais grandement troublé par ces deux Cordonniers et par ces souliers qui nous conduiraient dans le monde des Morts.

Taliesin reprit sa harpe et dit qu'il lui venait une de ses chansons.

"Je ne vous chanterai pas tout de suite la Bataille des Arbres, qui contient le fameux Cordonnier, Savoir-des-Bois, dont je viens de parler à Pryderi, et qui affrontera ton fils l'Aulne, Brân. Je vais plutôt reprendre le même Chaudron d'Annwn et vous conter comment le grand héros Arthur ira un jour chercher le Chaudron dans l'Autre Monde.

C'est le Raid sur l'Autre Monde ou le Butin d'Annwn.


Je chante le seigneur, le suzerain et roi, sa loi s'étendait sur tout l'univers. Gweir était prisonnier dans Caer Siddi (la Forteresse de la Montagne) et Pwyll en a parlé à Pryderi. Nul avant lui n'y était allé, là où se trouvait le serviteur fidèle. Il y chantera jusqu'au Jugement dernier. Trois équipages entrèrent dans sa nef nommée Prydwen et sept seulement revinrent de la Forteresse de la Montagne.

Je chante l'hymne qui fut entendu dans la Forteresse aux Quatre Pics. Ma poésie venait du Chaudron et il était nourri par Neuf vierges. Le Chaudron du chef d'Annwn, à quoi ressemblait-il ? Il avait des perles et un creux sombre. Il ne peut pas cuire de nourriture pour quiconque de couard. L'épée étincelante de Lleawch y surgit et fut laissée à Lleminawc. Des lampes brulaient devant les Portes des Enfers, et quand nous y allâmes avec Arthur, sept seulement ressortirent de la Forteresse de l'Ivresse.



Je chante l'hymne qui fut entendu dans la Forteresse aux Quatre Pics, île de la Porte dure. L'eau qui coule et celle qui jaillit se mélangent au vin pétillant. Trois équipages de Prydwen partirent en mer et sept seulement ressortirent de la Forteresse de la Dureté.

Au-delà de la Fortresse de Verre, les autres bardes ne voient pas la valeur d'Arthur. Six mille hommes étaient sur ses murs et nous ne pouvions parler avec les sentinelles. Trois équipages de Prydwen partirent avec Arthur et sept seulement ressortirent de la Forteresse des Entrailles.

Les autres lettrés ignorent même quand est née l'espèce humaine ; et Cwy, et qui le fabriqua, celui qui n'alla pas aux plaines de Defwy. Ils ignorent le Boeuf à la chaîne de sept fois vingt maillons. Et quand nous allâmes avec Arthur - visite douloureuse - sept seulement ressortirent de la Forteresse du Pic divin.

Les autres bardes ignorent quand fut créé le chef et propriétaire, quel animal ils gardent à la tête d'argent. Et quand nous allâmes avec Arthur - conflit si terrible - sept seulement ressortirent de la Forteresse de l'Enfermement.

Les moines hurlent comme des chiens devant le savoir des seigneurs. N'y a-t-il qu'un seul sens pour le vent ou pour l'eau ? N'y a-t-il qu'un seul éclat pour les flammes ?

Les moines se mettent en meute comme des loups devant le savoir des seigneurs. Ils ne savent pas dire quand minuit et l'aube se séparent et ni quel lieu est ravagé par le vent et où la tombe du Béni disparaît dans l'Autre Monde. Je chante le Seigneur et qu'il me soutienne."


Taliesin cessa son Chant. Brân le Béni dit que c'était fort bien mais obscur. Ses propres chants étaient moins allusifs que ceux de Taliesin.

Je lui demandai alors s'il pouvait m'expliquer le poème.

La Tête tranchée répondit qu'il ne voulait pas commenter ou déflorer l'art de Taliesin. Ces Sept survivants du raid contre l'Annwn reprenaient les Sept survivants de notre propre raid contre l'île d'Irlande.

"Ton père, Pwyll, t'a déjà parlé de ses liens avec l'Annwn et sans doute aussi de la Caer Siddi, la Forteresse de la Montagne. Le nom de Gweir mentionné au début est Gweir, fils de Geirioed et il est l'un des Trois Prisonniers de Prydain. Les autres sont Mabon fab Modron (Le Fils de la Mère), et mon père Llyr Lledieith.

Le premier, Mabon, le même Arthur devra un jour le délivrer de son empirsonnement et il sera moins malchanceux que pour Gweir. Comme un Cordonnier fils de la Mer te délivrera de l'Au-delà, Pryderi.

L'emprisonnement de Llyr fut si funeste que toute la catastrophe de notre propre expédition en découla. En effet, c'est parce que Llyr fut fait prisonnier que ma mère s'unit à Euroswydd et donna naissance à mon demi-frère Efnysien. Et c'est Efnysien le Semeur de Discorde qui gâcha par deux fois les chances de paix, c'est lui qui causa la Guerre totale entre nos deux ïles et c'est lui qui nous sauva plus tard.

Mais toi, Pryderi, comme te l'a dit Taliesin, méfie-toi aussi d'être un jour captif dans l'Autre Monde avec ta mère Rhiannon dans le Château de la Coupe !"

J'étais interloqué car cela faisait deux prophéties à la fois, celle du Cordonnier et celle d'une prison semblable à celle de Gweir, fils de Geirioed. Je redevins pensif car le nom d'Efnysien avait commencé à rappeler les souvenirs de cette Guerre dont nous étions les seuls survivants.

[Fin des Preiddeu Annwfn de Taliesin.
à suivre. ]

vendredi 14 février 2014

Prydain V : Les Enfances du Barde

[Résumé : La Tête tranchée de Brân le Béni a fini de raconter les origines de Pryderi fils de Pwyll et Rhiannon devant les Sept Survivants dans leur grand festin.]

A ce moment-là, alors que quelques échos de mon passé revenaient à la surface, Taliesin Ben Beirdd, le Plus Grand Barde de toute l'Île de Prydain, interrompit le Chant de la Grande Tête qui nous divertissait tous les sept.

"Tu dis qu'Arawn, roi d'Annwn, avait le Pair Dadeni, le Chaudron de Renaissance. Mais je n'ai pas besoin que tu chantes pour Taliésin Front-Radieux. j'ai eu bien des formes avant celle-ci, j'ai été lièvre et corneille, j'ai été saumon et louveteau, j'ai été grain blanc et fer rouge, et je peux chanter l'avenir comme le passé car j'ai trempé mes lèvres dans le Chaudron d'Awen, la Source de l'Inspiration Poétique.

Notre histoire se répète et je vais vous conter comment notre propre Guerre pour le Chaudron avait eu lieu et comment elle aura lieu à nouveau. Car mon Chant est aussi en rythme hors du temps que notre immortel festin.

Le Chaudron de l'Inspiration et la Première Vie de Taliesin
Tout commença en effet par cet autre Chaudron de l'Inspiration au bord du Llyn Tegid (Lac de Tegid). Ce n'est pas loin d'ici, à un jour de marche dans le Gwynedd, entre le Meirionnydd et le Penllyn. Le Lac est ainsi nommé pour son seigneur de cette époque, Tegid le Chauve, qui était marié à la grande déesse Kyrridwen, fille d'Ogyrvan. Nulle n'a jamais inspiré autant d'effroi et d'admiration que la grande Kyrridwen et son panier contenaient toutes les denrées terrestres.



Kyrridwen avaient eu plusieurs enfants avec Tegid.

Morvran Avagddu (Grand Corbeau des Ténèbres) était d'une extrême laideur, si laid que nul n'osait le regarder en face sans effroi.

Sa soeur Creirwy était au contraire, d'après les Triades de Prydain, l'une des Trois Plus Belles Vierges de Prydain, avec Gwen, fille de Cywryd et Arianrhod Roue d'Argent fille de Dôn.

Son autre fille Degfed engendrera la future Maison royale de Gwynedd.

Kyrridwen souffrait pour la laideur de Morvran Avagddu et même sa magie ne pouvait l'embellir ou le transformer. Elle décida de la compenser en en faisant le Plus Grand Barde, en lui infusant l'Awen, la Vision poétique. Elle consulta les anciens livres du mage et poète Pheryllt (Virgile) et y trouva l'incantation. Mais ce rituel dépassait les éléments de son panier magique. Il demandait de remuer le Chaudron Amen que lui avait donné son père Ogyrvan en le chauffant pendant un an et un jour avant de donner uniquement une seule fois les trois gouttes de la Science bardique.

A cette époque, je me nommais encore Gwion Bach ("Petit Innocent"), fils de Gwreang de Llanfair, et j'étais venu de Caereinion dans le Royaume de Powys. Kyrridwen me prit comme serviteur, ainsi qu'un aveugle nommé Morda. Je devais remuer et Morda devait alimenter le feu pendant que Kyrridwen allait récolter les différentes herbes pour le Chaudron.

Vous devinez déjà ce qui arriva. Trois gouttes sautèrent du chaudron et me brulèrent le pouce, je le pris et devins le Plus Grand de tous les Bardes. C'est Talhaearn Tad Awen ("Père de l'Inspiration"), qui l'avait détenue avant moi, mais j'ai écris par moi-même tous ses chants qui sont aujourd'hui oubliés.



Je craignais le courroux de Kyrridwen et je savais qu'elle ne me pardonnerait pas car j'avais désormais la Vision de tout ce qui arriverait. Je m'enfuis donc dans la direction de mon pays natal, vers le Powys. Je laissais donc le Chaudron bouillonnant qui éclata et laissa couler un fluide devenu toxique sans les Trois Gouttes d'Awen.

Il y avait à cette époque le long du littoral du Royaume de Ceredigion, un territoire aujourd'hui disparu nommé Gwaelod, le Bas-Pays, sous de grandes digues sous le niveau des hautes marées d'équinoxe. La capitale en était Caer Wyddno et le Roi en était Gwyddno Garanhir (aux Longues Braies). Quand le poison s'écoula du Chaudron brisé, il tua les Chevaux de Gwyddno Garanhir, ce qui était un mauvais présage pour le Gwaelod. Mais Gwyddno hérita ensuite du Panier de Kyrridwen en dédommagement et ce Panier multipliait par cent le nombre de denrées qu'on y mettait.

Mais Kyrridwen frappa Morda l'aveugle de son bâton et le fit avouer où j'étais parti.

Elle me poursuivit et je me changeai en lièvre, elle devint donc un lévrier, je me changeai en poisson et elle devint une outre, je me changeai en oiseau, et elle devint un aigle, je me changeai en un grain de blé et elle devint une poule noire qui m'avala.

La Seconde Vie de Taliesin et le Royaume de Gwaelod
Kyrridwen m'avait dévoré en une becquée. Ce fut la fin de Gwion Bach, mais pas la mienne. Morvran Avagddu n'eut jamais l'Inspiration mais il devint quand même un héros craint pour sa laideur et pour sa monture, le magnifique cheval d'argent, Guelwgan Gohoewgein. Cest sa laideur qui préserva sa vie pendant la Bataille de Camlann car nul ennemi n'osa le frapper.

Neuf mois après avoir été avalé, je renaquis comme fils de Kyrridwen, qui devina qui j'étais en réalité. Comme je lui avais pris le secret du Chaudron pour son fils, je n'avais pas d'autre solution que la changer en matrice pour devenir son fils. Elle n'osa pas me tuer maintenant que j'étais bien plus beau que lorsque j'étais Gwion Bach. Elle me jeta donc dans un sac de cuir dans l'océan. Et je descendis dans ce sac vers la Baie de Ceredigion.



Avant même ma naissance, le Ceredigion avait été frappé par une catastrophe. Le cantref de la Plaine de Gwaelod avait en effet été complètement recouvert par les vagues de la mer. Seithenyn ap Scythin de Dyved, qui avait été nommé gardien des Digues, s'ennivra un soir et laissa une porte marine s'ouvrir, ce qui submergea toute la Plaine de Gwaelod. Le Roi de Ceredigion, Gwyddno Jambes-de-Grue survécut, ainsi qu'Angharad, la fille de Seithenyn, qui était aussi aimée du fils de Gwyddno, Elffin, et ils gagnèrent les parties émergées sur la Baie de Ceredigion avec leur Cour. Gwyddno y avait construit une forteresse car un barde lui avait jadis prédit de se méfier du danger de Gwenhudwy l'Enchanteresse blanche et on comprit qu'il s'agissait en fait de l'écume des vagues. Et le Prince Elffin épousa Angharad, fille de Seithenyn.

Il y avait à cette époque une grande nasse à saumon dans un barrage entre Dyvi et l'Embouchure de l'Ystwyth. Chaque année, la veille de Beltane [1er mai], la nasse récoltait une énorme prise de cent livres.

Gwyddno Garanhir voulait mettre fin à la malchance de son Royaume et montrer que son fils Elffin l'Infortuné pouvait tirer de ce barrage l'abondance qui ferait oublier la submersion du Gwaelod.  Il envoya donc cet Elffin pour récolter la nasse et ainsi mettre fin à son mauvais sort. Il ne trouva rien dans l'eau qu'un sac de cuir et les gardiens du barrage commencèrent à se moquer de son infortune. Mais Elffin fut émerveillé et dit que cela valait mieux qu'un saumon de cent livres.

"Quel front radieux !" (wele Dâl Jesin) dit Elffin, et cela donna mon nom, Taliesin. Dès ce jour, je commençai à chanter les louanges d'Elffin, qui m'adopta et fut mon premier protecteur.

Quand Gwyddno Garanhir lui demanda ce qu'il avait tiré du barrage, il dit qu'il avait un Barde et Gwyddno s'attrista : "A quoi bon un Barde ?" Et le Prince Elffin l'Infortuné lui dit que rien d'aussi bien ne pouvait sortir de l'eau.

C'est l'épouse d'Elffin, Angharad fille de Seithenyn, qui devint ma nouvelle mère adoptive et j'eu ensuite une soeur de lait nommée Melanghel et nous nous aimions plus qu'un frère et une soeur. Quand on proposa de fiancer Melanghel au Prince barde Llywarch l'Ancien de Rheged, dont on disait qu'il était un grand rival de l'art de Taliesin, elle refusa.

Comment je sauvai mes parents adoptifs contre le Roi de Gwynedd

Quand j'étais encore adolescent, le roi du Gynedd était Maelgwn fils de Cadwalon Longue-Main et sa Maison venait du nord de Prydain. Maelgwn avait détrôné son oncle Owain Dent-Blanche et il tenait sa cour tout au nord de Rhos, tout au nord de Cymru, dans son château de Caer Ddeganwy. Il était alors l'un des plus puissants Rois de toute l'Île de Prydain.

Maelgwn invita Elffin pour le solstice d'hiver et lui demanda ce qu'il pensait de sa Llys (sa Cour) et si sa magnificence pouvait rivaliser même avec celle d'Arthur.

Elffin répondit que son épouse Angharad était plus vertueuse que la femme de Maelgwn et que son barde Taliesin, qui n'avait que treize ans, était meilleur que tous les 24 bardes de Gwynedd réunis, y compris leur chef Heinin Vardd.

Maelgwn fut si furieux qu'il enferma Elffin dans un donjon. Il fit venir son fils, le Prince Rhun et lui demanda d'aller séduire Angharad pour démentir les propos d'Elffin, car on disait que nul n'était plus grand séducteur de femmes que Rhun.

Rhun vint dans le Ceredigion mais Taliesin avait fait remplacer Angharad par une servante de cuisine qu'il habilla comme sa maîtresse. Rhun la séduisit et lui coupa un doigt pour donner une preuve de son adultère. Mais quand il le montra à Elffin, celui-ci lui montra que l'ongle ne pouvait appartenir à son épouse. Quand Rhun revint une seconde fois pour trouver la vraie Angharad, il fut capturé par Taliesin.

Puis Taliesin vint chanter devant la Cour de Maelgwn et défia tous les 24 bardes en concours de poésie. Les bardes de Maelgwn de Gwynedd chantèrent les louanges de leur maître. Le chant sarcastique de Taliesin se moqua des bardes et prophétisa que Maelgwn mourrait du Fléau du Spectre Jaune de Rhos, la maladie qui venait des cadavres.

Maelgwn fut tellement ébranlé qu'il libéra Elffin mais cela ne le protégea pas de la Peste Jaune de Rhos. Quand la colonne de pestilence arriva sur l'Île de Prydain, il voulut se protéger en s'enfermant dans une église de Llarnrhos. Mais sa curiosité le fit regarder par la serrure vers l'extérieur et ainsi son oeil attrapa la Vad Velen, la Jaune Pestilence, et il mourut.

C'est ainsi que je ramenai Elffin et que j'épousais sa fille Melanghel. Notre fils Addaon sera aussi barde et célèbre pour son courage, au point qu'après son assassinat, il continuera à se venger d'outre-tombe.

Prophéties de Taliesin
C'est ainsi que j'ai eu ma seconde vie et j'en aurai encore d'autres."

Ton fils, Brân le Béni, Caradog, sera aussi mon arrière-arrière-arrière-arrière-arrière-arrière-grand-père car je serai aussi fils du barde Henwg, fils de Fflwch Lawdrwm, fils de Cynvar, fils de Clydog, fils de Gwynnar, fils de Cadrain, fils de Cynan, fils de Caradog, fils de Brân le Béni, fils de Llyr Llediaith (Demi-Parole).

Et je deviendrai le Barde d'un autre Elffin, fils d'Urien de Rheged à Aberllychwr.

Car le chant peut s'interrompre mais il reprend et la vibration de la harpe ne peut s'arrêter.

[Fin de l'Ystoria Taliesin d'Elis Gruffydd (1552), les deux personnages Angharad et Melanghel sont encore plus tardifs et viennent du roman ironique The Misfortunes of Elphin de Thomas Love Peacock (1829). La prophétie finale est dans d'autres manuscrits qui discutent le Taliesin du VIe siècle, qui fut ensuite introduit dans la Seconde Branche du Mabinogion.
à suivre]

mardi 11 février 2014

Prydain IV : Mes enfances

[Résumé : La Tête tranchée continue à enseigner au Prince Pryderi ses devoirs en racontant ses origines. Spn père Pwyll de Dyved a épousé la Reine Rhiannon de l'Autre Monde. Fin du premier des quatre Mabinogi. NB : Pour la prononciation des divers noms gallois, cette page donne des mp3. ]

Le Jugement de Rhiannon
Trois années s'étaient écoulées.
Rhiannon chevauchait et s'occupait de ses poulains mais ne tombait pas enceinte.

Les seigneurs de Dyved s'inquiétaient qu'elle n'ait pas donné d'héritier à leur seigneur Pwyll, surtout ses frères de lait et compagnons de fosterage. Ils convoquèrent alors le Prince Pwyll dans le cantref de Cemais, au nord d'Arberth, dans les Monts Preseli, d'où viennent les cromlechs de pierre bleue comme ceux de Stonehenge.



Ils exigèrent que Pwyll répudie cette reine cavalière Rhiannon pour trouver une nouvelle épouse car ils craignaient qu'il ne périsse avant d'avoir perpétué sa Maison. Pwyll demanda encore une dernière année et jura qu'il accepterait le jugement de ses pairs après ce terme.

Avant que le délai ne soit atteint, Rhiannon donna naissance à un garçon et on lui confia six nourrices pour s'en occuper. Mais une nuit, avant même que le nouveau-né n'ait reçu son Nom, les six nourrices furent toutes endormies profondément en même temps et quand elle s'éveillèrent, le Fils de Rhiannon avait disparu sans laisser de traces.

Craignant d'être condamnées pour avoir ainsi égaré l'enfant sous leur charge, les nourrices conçurent alors un plan. Elles tuèrent des chiots d'un chien de chasse et allèrent mettre leur sang sur le visage et sur les mains de Rhiannon pour faire croire que c'était elle qui avait sacrifié ou dévoré son propre Fils.

Après avoir ainsi aspergé de sang la Reine qui dormait, les nourrices se mirent à hurler en prétendant avoir tenté de l'empêcher de tuer le nourrisson. Bien que Rhiannon les assurât qu'elle les protégerait si elles disaient la vérité sur ce qui était arrivé à son fils, elles maintinrent leurs accusations.

Les nobles de Dyved, indignés, vinrent réclamer la condamnation de la Reine Rhiannon pour une telle atrocité qu'un infanticide, mais Pwyll, sans oser nier les accusations, tenta à nouveau de temporiser par un compromis pour sauver la vie de la Reine.

Rhiannon accepta alors comme compromis de faire pénitence comme elle savait qu'elle ne pourrait pas prouver que les six nourrices avaient menti. Elle fut condamnée à passer sept ans sur un escabeau pour monter à cheval, où elle servirait de monture à qui viendrait lui demanderait de le porter. Mais nul n'osait ainsi l'humilier. Son souci est sans fin, à la fois du tourment d'avoir perdu l'enfant et d'un tel châtiment. Cruelles mamelles, c'est l'amer sang qui ment, mise sous la selle, traîtée comme jument.

Le Petit de la Jument

Pendant ces événements dans le Royaume de Dyved, dans le Royaume de Gwent, au sud-est de Cymru, vivait le Seigneur Teyrnon Rugissement de l'Océan, à Gwent-Ys-Coed (Gwent sous le Bois). Il avait une très belle jument et à chaque nouveau bûcher de Beltane, cette jument donnait des poulains mais ils disparaissaient à chaque fois.



Le Seigneur Teyrnon se cacha donc cette année-là dans l'écurie pour savoir ce qui arrivait à ses poulains. Quand une griffe sortit de la fenêtre pour prendre le poulain, il le frappa de son épée et trancha la griffe.

Teyrnon trouva alors un enfant qui avait aussi été enlevé par la créature, comme les poulains. Il adopta l'enfant trouvé et le nomma Gwri Gwallt Euryn (Gwri aux Cheveux d'Or).

Gwri aux Cheveux d'Or grandit de manière surnaturelle. A un an, il en paraissait trois, à deux ans il en paraissait six et à quatre ans, il commença à travailler avec les garçons d'écurie. Teyrnon commença à dresser le même poulain qu'il avait sauvé la nuit où il avait trouvé Gwri car il voulait le lui confier, et ce jeune cheval était donc comme son frère de lait.

La délivrance

Mais quand Teyrnon entendit parler de ce qui avait eu lieu quatre ans dans le Royaume de Dyved, il se dit que Gwri ressemblait à Pwyll, pour lequel il avait été un conseiller, et il comprit que la Reine Rhiannon devait être innocente et qu'il avait donc le Fils enlevé de la Reine de Dyved.

Teyrnon vint donc jusqu'en Dyved, avec le jeune Gwri aux Cheveux d'Or monté sur son cheval. Ils refusèrent de monter sur le dos de Rhiannon devant son pilori quand elle leur en fit la proposition. Teyrnon raconta toute l'histoire à Pwyll et Rhiannon s'exclama alors "Puissé-je alors être délivré de mon Souci (en gallois pryderi)".

Le chef Pendaran Dyfed dit alors que l'enfant dont elle était délivré serait nommé Pryderi, fils de Pwyll, Souci fils de Sagesse, et non plus Gwri aux Cheveux d'Or.

Il fut confié à Pendaran Dyfed en fosterage. Arawn, le roi d'Annwn, avait donné à Pwyll sept porcs et ce dut donc le jeune Pryderi qui fut chargé de les garder.

Et je te le dis, Prince Pryderi, tant que le Dyved aura d'aussi belles bêtes que les sept porcs de l'Autre Monde, tu vivras dans la prospérité.

Et ainsi, tu grandis pour devenir un noble et beau prince.

Après la mort de ton père Pwyll Roi d'Annwn, tu devins Prince des Sept Cantrefis de Dyfed. Mais tu doublas le domaine hérité de ton père, en y ajoutant Sept cantrefis de Seisyllwch, qui était composé de trois cantrefis d'Ystrad Twyi et les quatre cantrefis de Ceredigion.

Après avoir ainsi conquis les domaines voisins du sud de Cymru, Pryderi décida de prendre pour épouse Cigfa, fille de Gwynn Gohoyw de Caer Gloiu, à la frontière de Cymru. Gwynn Gohoyw était fils de Gloyw Walltlydan, fils de Casnar Wledig.

(Fin de la Première branche ; à suivre)

dimanche 9 février 2014

Prydain III : Comment mes parents se rencontrèrent

(Résumé : Suite des origines du père de Pryderi, Pwyll, roi de Dyfed, a montré sa loyauté à Arawn, roi de l'Autre Monde, en ne séduisant pas son épouse, et ce dernier a promis de le récompenser. Suite de la Première Branche des Quatre Mabinogion)

La Femme sur le Cheval blanc

Et il arriva qu'un soir après un festin, un noble de la Cour de Pwyll Prince de Dyved s'amusa à le défier. Il lui dit qu'il y a à côté de la forteresse d'Arberth une Colline et qu'elle est fort périlleuse car toute personne qui s'y assoit reçoit soit une blessure soit une vision merveilleuse. Pwyll assura qu'il ne craignait aucune blessure en tant que Prince de Dyved et il eut grand désir de contempler le prodige de Gorsedd Arberth, la Colline d'Arbeth.

Il monta sur le tumulus consacré de Gorsedd Arberth, s'y assit et ne reçut aucun coup de l'Autre Monde. Il vit  alors au loin la plus belle des femmes, vêtue d'or et chevauchant à pas lent au dos d'un grand cheval pâle. Et il s'émerveilla de la voir ainsi.

Pwyll envoya ses serviteurs sur ses meilleurs destriers mais bien que la dame semblât aller au trot, son cheval échappait à toute poursuite. Le lendemain, il avait préparé ses chevaux et elle réapparut sur la même colline mais aucun serviteur ne pouvait l'atteindre.

Pwyll revint un troisième jour avec sa propre monture mais il ne pouvait la rattraper non plus.
Désespéré, il l'appela alors en criant "Jeune vierge, au nom de l'homme que tu chéris le plus, arrête-toi !" et elle s'arrêta. Pwyll vit que toute autre femme n'était rien en comparaison d'elle.



La femme à cheval dit s'appeler Rhiannon, fille de Hyffaidd l'Ancien et on disait qu'elle était héritière des anciens Seigneurs de Dyved. Elle dit qu'elle était venue le trouver sur la Colline d'Arbeth car c'était lui, l'homme qu'elle chérissait et qu'on l'avait promise en mariage avec un autre. Pwyll l'assura que maintenant qu'il l'avait vue, il ne voudrait d'aucune autre femme au monde.

Rhiannon lui demanda alors de venir la voir à la cour de Hyffaidd l'Ancien dans un an pour ainsi sceller leurs fiançailles.



Les Noces et le Défi des Dons
Pwyll n'osa parler à personne de ce que lui avait dit la femme à cheval sur la Colline d'Arberth.

Et un an après, il partit chez Hyffaidd l'Ancien. Il y fut accueilli avec grand plaisir et un festin de mariage l'attendait car tous y semblaient heureux que Rhiannon ait pu trouver un homme qu'elle chérissait plus que celui à qui elle avait été promise.

Mais pendant la fête, un noble vêtu de soie vint trouver Pwyll et lui demanda de lui rendre service. Pwyll, de manière intempérée, répondit qu'il lui donnerait tout ce qui était en son pouvoir de donner.

Rhiannon commença alors à se lamenter. Et l'homme dit qu'il était Gwawl, fils de Clud, et qu'il demandait que Pwyll, qui était venu comme fiancé de Rhiannon lui donne la main de celle-ci, ainsi que tous les biens et les victuailles prévus pour le mariage.

Pwyll ne sut que répondre. Rhiannon le maudit pour sa parole malheureuse qui l'engageait. Elle dit que même si Pwyll signifiait "Sagesse", elle n'avait jamais vu pire sottise. Mais elle lui conseilla d'accepter en reportant les noces d'un an car elle avait un plan.

Pwyll dit à Gwawl fils de Clud qu'il acceptait mais qu'il n'était pas en son pouvoir de donner les victuailles du mariage puisqu'ils appartenaient à Rhiannon et non à lui. Rhiannon demanda à Gwawl d'attendre un an pour organiser de nouvelles festivités.

Le Sac sans Fond de Rhiannon
Au bout d'un an, la fête reprit et Pwyll Prince d'Arawn revint, en emmenant avec lui son armée. Il vint devant Gwawl et lui demanda lui aussi de lui donner ce qui était en son pouvoir. Gwawl dit qu'il n'accepterait que si le don était raisonnable et modéré.

Pwyll sortit alors un sac que lui avait donné Rhiannon et demanda alors seulement de la nourriture suffisante pour remplir ce sac. Gwawl jugea la demande raisonnable et accepta de remplir cette offre tant qu'il le pouvait.

Mais quand il commença à mettre les victuailles dans le sac, celui-ci semblait sans fond et ne pouvoir jamais être plein. Toute la nourriture et toutes les boissons des Sept Comtés de Dyved, tous les biens de Gwawl fils de Clud n'auraient pas pu achever de satisfaire le sac de Rhiannon.

Gwawl, fils de Clud, qui était tenu par sa promesse, demanda comment il pouvait réussir à remplir le sac. Rhiannon lui dit que la seule manière était qu'un noble seigneur accepte d'y entrer. Gwawl plongea alors dans le sac et Pwyll l'y enferma. Son armée entra aussitôt dans le festin pour arrêter les hommes de Gwawl et on commença à battre le sac comme on le fait au jeu de Broch ygkot ("jeu du Blaireau dans le Sac"). Gwawl supplia pour qu'on ne le tue pas ainsi en l'humiliant. Il dit à Pwyll qu'il pourrait fixer ses conditions mais Rhiannon et Hyffaidd dirent que ce seraient eux qui en jugeraient.

Pwyll, sous les conseils d'Hyffaidd l'Ancien, délivra ensuite Gwawl sous la promesse de ne pas chercher à lui nuire et en gardant des otages. Il organisa enfin son mariage avec la belle Rhiannon et il était si généreux qu'il offrit aux bardes et ménestrels tout ce qui était en son pouvoir de donner. Et à Arberth, nulle femme ne vint voir Rhiannon sans recevoir d'elle quelques présents, que ce soit une broche, un anneau ou un joyau.

Car en vérité, Prince Pryderi, ton père Pwyll et ta sage mère, Rhiannon, n'avaient aucun des vices de cupidité de l'avide Gwawl, fils de Clud. Et le Prince se mesure plus à ce qu'il donne ou à ce qu'il ne prend pas qu'à ce qu'il possède. C'est parce qu'il se retint de prendre de manière injuste la femme liée à Arawn qu'il reçut la belle Rhiannon qui était promise à un autre.

(à suivre)

samedi 8 février 2014

Prydain II : Comment mon père devint Roi de l'Autre-Monde

(Résumé : la Tête tranchée de Brân le Béni, fils de Llyr, reprend son récit devant Pryderi et ses compagnons, début du premier des quatre Mabinogion)


La Chasse du Cerf blanc
C'était bien avant ta naissance. Ton père Pwyll était déjà prince des Sept Cantrefi (Comtés) de Dyved, le Royaume du Sud-ouest de Cymru. Et ces Sept Comtés de Dyved ont pour noms Pebidiog, Cemais, Emlyn, Rhos, Deugleddyf, le finistère de Penfro et le cantref Gwarthaf. Il tenait sa cour souvent dans sa forteresse d'Arberth, en Gwarthaf. Mais Pwyll n'avait alors pas encore pris épouse.

Un jour, Pwyll fut pris par le désir intense de chasser, car c'est là un plaisir royal et qu'un roi sans divertissement est un homme plein de misères. Il s'enfonça dans la Forêt pour marcher jusqu'à Glyn Cuch (la vallée de la rivière Afon Cuch dans le cantref d'Emlyn) avec ses chiens. Et il contina sa chasse même après la tombée dans la nuée, si grand était son désir qu'aucun lièvre n'aurait pu contenter.

Là, il vit un grand Cerf blanc qui avait déjà été assailli par d'étranges chiens pâles aux oreilles rouges. Il écarta ces bêtes de l'Autre Monde pour lancer ses propres chiens.

Un Cavalier vint alors sur un grand cheval gris et portant un grand cor de chasse. Le Cavalier dit que Pwyll l'avait offensé par son manque de courtoisie en écartant sa meute qui avait fait la prise. Pwyll était en effet passé de l'Autre Côté, dans son domaine hors de la frontière de Dyfed, où il n'était plus un Prince et où il n'avait aucune préséance. Pwyll exprima ses regrets d'avoir été ainsi si impudent et proposa son amitié fidèle pour dédommagement.

Le Cavalier dit qu'il était Arawn, Roi d'Annwn, l'Autre-Monde, mais qu'il accepterait de pardonner à Pwyll s'il était d'accord pour un échange pendant un an. Pwyll aurait son apparence et Arawn occuperait la sienne, l'homme qui avait l'apparence d'Arawn devrait régner sur Annwn pendant un an et au bout de cette année il devrait affronter en duel Hafgan, son rival et ennemi dans la Terre d'Annwn. Il ne devait lui donner qu'un seul coup, pas plus, car un second lui rendrait toutes ses forces. Et Arawn tiendrait le Dyved pendant ce temps.

Le Double et sa double pensée en l'Autre Monde
Pwyll accepta et pour un an il prit l'apparence d'Arawn. Il fut pris pour lui par tous et il reçut leurs respects, y compris de l'épouse d'Arawn.

Il y vit de grandes merveilles comme le Chaudron de Vie (Pair Dadeni), qui pouvait rendre la Vie à ceux qui s'y baignaient mais les rendait ensuite muets, et qui était alors la propriété du Roi d'Arawn avant de passer plus tard au Géant Llasar Llaes Gyfnewid puis à moi quand je vivais encore et n'étais pas une Tête tranchée. Et on dit qu'aucun couard ne pouvait boire ce que le Chaudron cuisait mais ton père put boire ce qu'offraient les Neuf Vierges du Chaudron.

De jour, il agissait en bon roi et avec courtoisie comme on l'attendait, mais chaque nuit, il se couchait aux côtés de celle qui le prenait pour son mari, sans lui parler et sans la toucher. Il savait encore que même si tous le prenaient pour le roi, il n'en était qu'un substitut et ne devait pas oublier son devoir envers celui à qui il avait promis fidélité. Pour entrer dans la véritable connaissance de votre condition de Prince, que votre pensée publique vous fixe les devoirs de votre charge mais qu'une autre pensée vous rappelle que comme Pwyll, tous les dons de cette couronne que vous portez ne vous sont pas un dû.

Il fit ainsi pendant un an et au bout de son mandat, comme promis, il alla affronter Hafgan, son rival d'Annwn. Il ne donna qu'un seul coup et trancha son armure entière, le laissant mortellement blessé. Hafgan, qui avait percé à jour, la vraie nature de celui qui portait la semblance d'Arawn, cria alors en suppliant qu'il l'achève par un second coup d'épée, mais Pwyll refusa. Hafgan se laissa alors mourir et tous ses hommes jurèrent fidélité à Arawn, roi d'Annwn.

Le Passage des frontières
Pwyll revint alors au point dans la Forêt où il s'était séparé d'Arawn. Chacun reprit son apparence et rentra chez lui.

Arawn avait grand désir de retrouver la reine et il fut tendre avec elle dans leur lit. Elle gardait le silence et dit qu'il avait bien changé son attitude après un an de silence froid. Arawn comprit que Pwyll avait pu être assez chaste et loyal pour ne pas toucher son épouse dans son lit. Il en fut admiratif et décida de récompenser le Prince de Dyved.

Pwyll revint dans sa forteresse d'Arberth et nul n'avait découvert son absence comme Arawn régnait à sa place. Tous les nobles dirent qu'il avait été le plus juste et le plus libéral des princes pendant l'année écoulée et quand Pwyll leur révéla la vérité, il leur promit qu'il garderait en place les décisions avisées de son ami de l'Autre Monde.

Dès lors, les deux Princes furent amis et s'échangèrent des cadeaux, des chevaux, des chiens de chasse, des rapaces. Le Dyved et l'Annwn furent si liés qu'on prit coutume d'appeler Pwyll le Prince d'Annwn.

(à suivre)

vendredi 7 février 2014

Prydain I : Le Chant de la Tête tranchée

Le Festin des Sept durant Sept ans

Nous n'étions plus que Sept survivants, Sept dans toute la Guerre entre les deux Îles, épuisés et blessés.

Sept vingtaines plus deux fois sept Comtés de toute l'Île de Prydain avaient envoyé sur l'Île d'Eriu la fleur de leurs guerriers et les fleurs étaient tombées sans espoir de renaissance. Nous n'avions laissé pour garder notre pays que Sept Cavaliers derrière nous, dont l'écuyer Pendaran Dyved. Et la Princesse de la Corneille blanche était morte de chagrin en contemplant toute cette désolation occasionnée pour la sauver.



Et Sept nous revînmes, portant la Tête tranchée de notre Haut-Roi, plus grande qu'aucun homme. La Tête continuait à nous parler et semblait délivrée de toute corruption comme s'il avait bu du Chaudron de Vie qui avait été brisé.

Et nous, qui avions encore nos membres, nous étions comme morts, comme si nous restions prisonniers dans l'Autre Monde depuis la destruction du Chaudron, comme si nous dormions toujours malgré notre retour chez nous. Et cette calamité n'était encore que la première qui allait frapper l'Île de Prydain, qui traverserait plusieurs malédictions.

(1) Outre moi, Pryderi, fils de la Reine Rhiannon et Prince de Dyfed, au sud de Cymru, les Sept étaient
(2) Manawydan, fils de Llyr, frère de la Tête tranchée, qui guida notre navire jusqu'à la côte du royaume de Gwynedd, au nord de Cymru,
(3) Glifieu eil Taran
(4) Taliesin le Chef des Bardes,
(5) Ynawg
(6) Gruddieu fils de Muriel
(7) Heilyn fils de Gwyn l'Ancien.

La Tête tranchée avait gardé le don prophétique même après sa mort si douloureuse. Elle nous dit que nous devions nous délivrer de toute notre affliction et organiser un grand festin dans la cité de Harddlech, capitale de Gwynedd.

La Tête nous dit que les Trois Oiseaux enchantés de ma mère Rhiannon siffleraient la musique pour nous soulager et que la Tête chanterait pour nous rendre la joie retirée par la Guerre entre les deux Îles. Et jamais nous n'avions entendu une musique pareille. Nous buvions, nous mangions et chantions et nous ne vîmes pas les saisons passer, comme si ces Sept ans de festin n'étaient pour nous qu'une seule longue veillée, comme si nous ne savions même plus si nous étions encore à naître ou si nos souvenirs brumeux étaient encore à venir.

"Ô Haut-Roi, chante, car c'est comme si nous étions tous morts avec la destruction du Chaudron de Vie, chante car c'est comme si nous n'étions que des ombres qui avaient tout oublié dans l'Autre-Monde, ou comme si nous rêvions notre vie de mortels dans le pays charmant des héros décédés d'Annwn.

Chante nous Prydain, que nous ne l'oublions jamais maintenant que ses jeunes et ses héros sont tombés comme des fleurs fanées et maintenant qu'on ne verra plus jamais de semblables comme toi, tes frères et ta soeur."

Et la Tête tranchée, que nous regardions tous les Sept au milieu de notre Festin, entonna un chant :

"Sachez que l'Île des Puissants, qu'on appelait autrefois l'Enclos de Myrddin ou Fel-Ynis (Île du Miel) est appelée Prydain en l'honneur de Prydain, fils d'Aedd le Grand, venu du continent, qui unifia les tribus de Cymru et fut premier Haut-Roi.

Trois Géants et leurs Maisons
Un jour, cette île de Prydain est prise par les Romains. Mais ma Tête gardera Prydain tant qu'elle sera sous la Colline Blanche et elle arrêtera les invasions des Germains.

L'île de Prydain n'a pas que les souches des humains mortels.  Les anciens Cewri ("Géants") vivent encore parmi nous, même si un jour, je ne sais quand les derniers des Cewri seront partis pour vivre pour l'éternité vers d'autres îles ou que les plus monstrueux auront été vaincus par des héros.

On comptait parmi les Cewri trois êtres qui furent les ancêtres de nos familles royales :
le Grand Llyr qui règne sur les eaux marines entre l'Île des Puissants et l'Île de la Déesse Eriu,
la Grande Dôn fille de Mathonwy qui règne sur les rivières et les fleuves ;
et enfin Beli le Grand, fils de Manogan, qu'on appelle aussi Cym-Belin, dernier des Rois libres de Prydain avant les Césars.

La Reine Dôn avait pour frère le puissant sorcier Math, fils de Mathonwy, qui régnait sur le Royaume de Gwynedd, au nord de Cymru.

Beli le Grand s'unit à la Reine Dôn, mais selon la coutume de la tribu de Dôn, ce fut elle qui donna son nom à ses enfants. Sa fille Penarddun Iweriadd épousa Llyr et donna les Hauts-Rois comme Brân le Béni ou son frère Manawydan fils de Llyr. Car tu seras Haut-Roi aussi à ton tour, mon frère, après la Guerre.

Brân le Corbeau, comme vous le savez, était, quand il avait encore sa tête et avant qu'il ne subisse l'assaut douloureux, un Géant si grand qu'il ne trouvait aucune demeure pour l'accueillir et qu'il devait courber la tête même sous les plus hauts palais.

Mais la Tête tranchée de Brân fils de Llyr protégera le Prydain sous la Colline Blanche contre les envahisseurs du moins tant que Guorthigern (ou "Gwrtheyrn Gwrthenav") ne la trahira pas.

Bien que Brân fils de Llyr soit aussi par sa mère descendant de la Reine Dôn, les deux Maisons des Enfants de Dôn et des Enfants de Llyr sont encore rivales et ennemies, et la Guerre ne fera que reprendre entre les deux branches de Dôn et de Llyr.

Beli le Grand eut une autre fille, la célèbre Arianrhod, mais aussi plusieurs autres fils, comme Casswalawn ou Lludd à la Main d'Argent, qui seront tous les deux Hauts-Rois après leur cousin Brân le Béni - et on adorera encore Lludd à la Main d'Argent dans la capitale de Prydain qui prendra un jour son nom, Londres.

Un autre des fils de Beli est le rusé et sagace Llefelys, qui repartit régner sur la Gaule mais qui sauvera un jour le Prydain contre les Trois Désastres, et le dernier des fils de Beli le Grand fut Afallach, qui passe dans l'Autre Monde, comme Seigneur de l'Île des Pommes.

Les Quatre Royaumes de Cymru


A l'ouest de Prydain, la terre de Cymru (Pays de Galles) est divisée en quatre royaumes, mais ces quatre se diviseront encore par la suite :

(1) Tout au nord se trouve la terre de ce festin, le grand Royaume de Gwynedd. Après que les anciens Bretons de la tribu des Gangani (Deceangli) furent dépeuplés, le Gwynedd sera peuplé du nord par les Pictes de Calédonie. Le roi en est le grand sorcier Math, fils de Mathonwy, frère de la Grande Dôn.

(2) A côté se trouve le Ternyllwg. Là aussi vivait l'ancienne tribu des Ordoficiaid aux Marteaux (Ordovices). Et le nom sera changé et on retiendra celui du royaume de Powys, et c'est là que Guorthigern le Proscrit viendra après avoir causé la perte de Prydain et il y fondera la Maison de Powys.,

(3) Sur la péninsule méridionale se trouve le petit royaume de Dyfed, qui est le plus proche du Seuil du Monde des Morts d'Annwn. Le Dyfed doit son nom à la tribu des Démétae, qui était revenus à l'origine de l'Île d'Eriu. C'est là que règne notre compagnon le Prince Pryderi le Fils de la Déesse Rhiannon et le jour où il périra sera la fin des Temps héroïques.

(4) Enfin, plus à l'est se trouve le Gwent. Ils vivent ur une partie de l'ancienne tribu des Silures et ils deviendront Romains bien avant les dernières résistances des Ordovices.

Et c'est à l'ouest, au bord de la Mer que franchissent les marins de Llyr, au Pays de Dyfed qu'il faut commencer pour raconter les origines du Prince Pryderi, le Fils. Et il faut donc commencer par ton père, Pwyll, Prince de Dyfed.

(à suivre)