Pièce au Théâtre Public de Montrueil jusqu'au 24 octobre 2026
La metteuse en scène Pauline Bayle est familière avec l'épopée et a déjà adapté l'Iliade et l'Odyssée. Ici, sa troupe entièrement féminine représente un rapport nouveau à la violence et elle dit que la Guerre entre les hommes est toujours aussi construite en élidant les femmes. Ces guerrières s'approprient ici des formes de la rivalité physique traditionnelle dans leurs défis mais dans une pièce qui insiste sur l'échec désastreux de cette violence, dans le néant final qui va ruiner tous les moyens utilisés pour préserver le Dharma.
Le poète Vyāsa (joué par Nirupama Nityanandan, à la fois en français et en tamoul) dit qu'attention, il n'y aura pas de catharsis et c'est un des propres de l'épopée authentique que de laisser cette amertume et non la plate satisfaction de la vengeance. Même si Draupadī (Hélène Chevallier, qui joue aussi Kuntī) vient tremper ses cheveux dans le sang de Duḥśāsana (qui est représenté par une absence comme la figure du Violeur), il n'y a aucune joie malveillante.
Je me demandais si le fait de représenter la violence par la danse du "KRUMP" par le personnage d'Arjuna (l'artiste Nach/Anne-Marie Van) risquait d'esthétiser la violence mais je crois que la pièce arrive à éviter ce danger. Le KRUMP vise notamment à faire circuler de manière presque rituelle une énergie mais ce n'est pas une chorégraphie martiale qui aurait idéalisé les gestes qui tuent dans les pas de danse. Il s'agit d'imposer une force contre la terre et le corps mais ce déchaînement n'est pas censé enjoliver la force. A mes yeux d'ignare, cela peut même sembler un peu convulsif comme des spasmes inquiétants.
La pièce a beaucoup d'humour et de décalages. Je soupçonne que ce n'est pas qu'une projection de ma part si les Pandava de cette version faisait penser dans les costumes à trois des Spice Girls (Scary Spice en Arjuna, clairement Sporty Spice en Bhīma, mais je ne suis pas sûr que Posh Spice fasse tant penser à Yudhiṣṭhira).
Je suis très impressionné par la densité de la pièce qui conserve de nombreux éléments et qui m'a même fait réapprécier des aspects que je n'avais pas vraiment remarqué (notamment l'étrange farce en jeux vidéo qui adapte le Livre IV Virata Parva).
Vyasa est montré comme un personnage post-moderne comique, à la fois poète et personnage dans sa poésie, qui couche avec ses propres personnages. Il ne conte pas à Ganesh mais au public (sans doute car nous avons du mal à représenter les dieux) et ce sera aussi lui qui sera l'avatar de Viṣṇu dans la très belle scène de la Bhagavad-Gītā (Kṛṣṇa étant joué par un enfant qui garde un silence mystérieux, et qui joue aussi deux autres enfants tués dans l'épopée, Abhimanyu, le fils d'Arjuna et Ghaṭotkaca, le fils de Bhīma et de la rākṣasī Hiḍimbī). Comme l'a dit Pauline Bayle, la mort des deux figures paternelles (Bhīṣma, Droṇa) répond au sacrifice des deux fils envoyés à la mort.
Le personnage le plus attachant et sublime de l'épopée est à mes yeux le vieux Bhīṣma (interprété par Agnès Belkadi, qui joue aussi un autre Père spirituel, le vieux Maître d'armes Droṇa). Je ne suis pas sûr que les spectateurs qui ne le connaissent pas déjà ne comprennent toujours bien l'ampleur de son sacrifice et pourquoi Duryodhana lui dit qu'en un sens tout ce qui va arriver est de sa faute par son renoncement : Bhīṣma le fils du Gange est celui qui veut toujours faire au mieux, encore plus moral que Yudhiṣṭhira et pourtant, c'est lui qui a rompu le Dharma par son voeu généreux de refuser à la fois la Couronne et une Descendance.
P. Bayle a retiré 2 des 5 Pandava, les 2 Jumeaux Nakula & Sahadeva, ce qui rend sans doute la lecture de l'épopée plus lisible pour nous en ne gardant que les 3 fils de Kuntī, Yudhiṣṭhira (Julie Grelet), Bhīma (Viktoria Kozlova qui joue parfois les scènes de la jungle dans sa langue en Letton) et bien sûr Arjuna (Nach).
De l'autre côté, Duryodhana (Clémence Pillaud, qui joue aussi le personnage double d'Amba/Shikandi) est un peu un fils capricieux mais cela ne fait que donner plus d'importance encore au rôle de sa mère Gāndhārī. La pièce tente d'approfondir quelques nuances de Duryodhana : il demande si toute l'histoire n'est que biaisée par le narrateur Vyasa et prétend avoir toujours été du côté des basses castes méprisées par les Pandava (mais on peut supposer pas mal de cynisme opportuniste dans cette stratégie). Le drame du resplendissant Karṇa (Jenna Thiam) est très bien rendu. C'est un des personnages qui animent le plus la pièce dans son ambivalence d'enfant traumatisé - si ce n'est que je ne me souvenais pas que Karṇa avait aussi de ceux qui avait participé à l'humiliation de Draupadi dans le Livre II Sabha Parva (le célèbre Vastrapaharanam où elle est entourée de voiles infinies quand les mortels tentent de la dévoiler). Il est peut-être dommage qu'on n'ait pas vu du tout les Pandava se rendre compte que Karṇa avait été leur frère.
Je suis très heureux car une de mes scènes favorites dans l'épopée a été préservée dans l'adaptation. C'est une scène d'éthique et de sémantique car le Roi Juste Yudhiṣṭhira a promis de ne faire aucune ruse déloyale pendant la bataille. Or il s'autorise à prononcer non pas un "mensonge" proprement parler mais un sophisme qui cache un mensonge. Kṛṣṇa a expliqué que nul ne pourra vaincre Droṇa sauf si on peut lui faire croire que son fils bien aimé le tout-puissant Aśvatthāmā a été tué. On tue alors un petit éléphanteau qu'on nomme aussitôt "Aśvatthāmā" aussi, pour permettre (formellement) à Yudhiṣṭhira de ne pas commettre exactement un "mensonge" quand Droṇa (qui a entière confiance en la loyauté du fils de Dharma) lui posera la question et quand il répondra qu'Aśvatthāmā est mort. L'épopée ne dit pas clairement que Yudhiṣṭhira a commis un péché (quel que soit le soutien qu'il recevait de Kṛṣṇa) mais il y a clairement un malaise où le Roi du Dharma a joué sur l'équivocité du langage et commis "un mensonge par omission du contexte pragmatique implicite" (certes "un" Aśvatthāmā est vraiment mort mais il était clair dans la communication que Droṇa ne posait pas la question sur un éléphant).
De nombreuses figures paternelles sont devenues très abstraites en dehors de Vyasa. Pandu & Dhṛtarāṣṭra sont réduits (littéralement) à des marionnettes dans le résumé très efficace des origines de la famille. Cela ne donne que plus d'importance à Gāndhārī, en revanche je m'attendais à voir bien plus Kuntī.
J'avais déjà vu la version longue de Peter Brooks sur ARTE mais je crois que cette pièce est importante parce qu'elle apporte encore une autre voix et montre un enthousiasme rare sur les complexités et les résonances de cette épopée-monde.
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