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dimanche 14 septembre 2025

Politique népalaise

Le Népal a 30 millions d'habitants (à peu près la population actuelle de l'Ukraine depuis qu'ils ont perdu 10 millions de réfugiés) dans un territoire grand comme le Bangladesh. 81% de la population est hindoue (surtout "shivaïste"), 9% bouddhiste, 4% musulmane. 

La Chute de la Monarchie en 2006-2008

Malgré l'indépendance de l'Inde, le Népal était resté une monarchie absolue jusqu'en 1990 où le Roi dut accepter le multipartisme. La situation politique resta très violente avec une guerre civile permanente et des soulèvements de Maoïstes népalais. 

En juin 2001, le Prince héritier, ivre, aurait assassiné ses parents et se serait finalement suicidé, même s'il reste des zones d'ombres sur cet étrange massacre de la famille royale. 

Son oncle Gyanendra (né en 1947) hérita de la couronne. Il fut le dernier Roi du Népal mais dut abdiquer après seulement cinq ans de règne, après la Révolution pacifique de 2006-2008 qui instaura la République du Népal. 

Bien qu'une grande partie de la fortune de l'ancien Roi Gyanendra a été nationalisée par la République, Gyanendra reste un des hommes les plus riches du pays et possède à la fois des biens immobiliers, des hotels et des actions dans de nombreuses entreprises. 

La Crise ethno-nationaliste de 2015-2017 

Au sud du Népal, à la frontière avec l'Inde, ceux qu'on appelle les "Madheshi" ("ceux du milieu") formeraient environ un tiers de la population, dans les régions frontalières avec l'Inde (Province du Bihar). Ils accusent le Parlement de la nouvelle République de les marginaliser dans le découpage des provinces par rapport à la majorité des Népalais des régions montagneuses. Ils appellent à un boycott des élections. 

Après le tremblement de terre d'avril 2015, la crise se développe. Un mouvement madheshi organise alors un blocus des camions apportant le carburant au pays et l'Inde de Modi semble apporter son soutien à ce mouvement de blocage des transports et de toutes les usines. Le gouvernement népalais accuse les Madheshi d'être des agents indiens et tente de faire venir le carburant par la Chine. Les difficultés d'approvisionnement accroissent une crise humanitaire du pays et les tensions entre le Népal et l'Inde.  

Les élections 

Les élections népalaises sont un mélange de scrutin uninominal à un tour comme en Angleterre et d'une dose de proportionnelle. Les trois principaux Partis du Népal sont le Parti du Congrès (centriste, social-démocrate) et deux Partis maoïstes : le Parti Communiste du Népal (Centre Maoïste) et le Parti Communiste (Unifié Marxiste-Léniniste). Le Centre Maoïste était premier pendant la Constituante de 2008, le Parti du Congrès avait été premier de peu aux élections de 2013 mais aux élections suivantes en 2017, le Parti Communiste (Unifié Marxiste-Léniniste) gagne plus largement avec plus d'un tiers (le Parti représentant les Madheshi a moins que 5%). 

KP Sharma Oli, Secrétaire du Parti Communiste (Unifié Marxiste-Léniniste) redevient Premier Ministre dans plusieurs gouvernements de coalition de 2018 à 2025 (y compris avec le Parti monarchiste). La Présidente de la République Bidya Devi Vhandari vient du PC (UML) et elle est remplacée en 2023 par le Président Ram Chandra Poudel (Parti du Congrès). 

La Révolution des Génération Z

Le Népal est un pays jeune : l'âge médian est 25 ans. On assiste alors à ce qui doit être une des premières révolutions "mondialisées" de ce qu'on appelle la Génération Z. 

Le début de l'année 2025 est marqué par des émeutes à Kathmandu qui viennent d'abord de la droite hindouiste et monarchiste qui réclame une restauration du Roi Gyanendra, renversé en 2008. 

Mais progressivement, le mécontentement monte au-delà de la droite contre la corruption des élites au pouvoir et la hausse des inégalités (même si le coefficient de Gini du Népal reste relativement bas). Les réseaux sociaux népalais attaquent notamment la richesse des enfants des cadres du nouveau régime.  

Le 4 septembre, le gouvernement de KP Sharma Oli veut fermer l'accès aux réseaux sociaux. Plusieurs partis, y compris dans la coalition au pouvoir, condamnent cette censure d'Internet. 

Les jeunes Népalais se concentrent alors sur des forums de Discord (un réseau social surtout connu pour ses forums de jeu vidéo). Le symbole de ces protestataires est le chapeau de paille de pirate dans le manga One-Piece. Les manifestations et la répression deviennent plus violentes. 

Le 9 septembre, les émeutes deviennent une révolution. Les ministres des différents partis sont attaqués et violentés (l'ancien Premier ministre Deuba, du Parti du Congrès, est blessé avec son épouse). Leurs demeures et le Parlement sont incendiés. Mais le nombre de victimes dans les deux camps ne dépasserait pas quelques douzaines pour l'instant. 

L'Armée joue un rôle ambigu. Après avoir réprimé les premiers mouvements, elle semble de plus en plus faire pression sur le gouvernement et celui-ci renonce finalement et donne sa démission au Président. Les Monarchistes agitent alors l'idée d'un retour du Roi Gyanendra. 

Des centaines de milliers de jeune Népalais vont sur Discord pour se choisir un nouveau Leader par un scrutin Internet.  La Juge Sushila Karki est choisie comme nouvelle Première Ministre par Discord. Le Président Ram Chandra Poudel et l'Armée acceptent ce choix. Le Parlement est dissous et elle devient Première Ministre par interim. Elle a annoncé ne rester en place que jusqu'aux élections prévues dans 6 mois en mars 2026. 

Sushila Karki (née en 1952) est une Magistrate connue pour sa lutte d'abord contre la monarchie absolue dans les années 1990 et contre la corruption depuis l'instauration de la République. En 2015, les différents Partis (à la fois le Congrès, dont elle vient, et les Maoïstes) avaient tenter de la destituer de son poste à la Cour Suprême pour l'empêcher de mener des enquêtes sur certains de leurs membres mais elle était ensuite devenue Présidente de cette Cour Suprême avant de devoir démissionner de son poste en 2017 pour avoir atteint l'âge limite de 65 ans. Elle était donc devenue depuis un symbole de la crise du nouveau régime. 

Edit : 

Ajout sur la religion népalaise 

D'après ce site, l'Hindouisme shivaïste des "Khas" (les peuples indo-iraniens du Nord qui forment la majorité relative des Népalais par opposition aux Terai & Madheshi) ont une culture hindoue appelée Masto et une des spécificités est l'adoration de 12 divinités fils de Shiva, les 12 "frères" Masto qui sont liés à divers sites sacrés et à des cultes animistes des ancêtres : Adi Masto, Khappar Masto, Babiro Masto, Rumal Masto, Kala Masto, Dhadare Masto, Tharpa Masto, Bani Masto, Kaba Masto, Mandali Masto, Dudhe Masto  & Darhe Masto. Le "jhankri" est un shaman qui invoque et incarne un des Masto. Il y a aussi (au moins) 9 Déesses comme aspects de la Grande Déesse Durga : Malika/Kalika, Tripurasundari/Bhawani, Khesmalini / Sunnada, Pungelni/Kanaka/Sundari, Kanaka, Sundari/Malika, Jalapa/Jalpa, Thingyalni/Alanakannada, Himalini/Tripurasundari & Bindhyabasini/Ugratara. 

L'Hindouisme des populations Newar de la vallée de Katmandou est aussi shivaïste mais de tendance mystique de la Main Gauche avec des influences bouddhistes (et à l'inverse leur bouddhisme a moins rejeté le système des castes et a gardé une caste sacerdotale).  

jeudi 3 juillet 2025

Politique thaïlandaise

La modernité est née de l'idéal régulateur que le pouvoir devait être limité par la souveraineté du peuple et ne plus dépendre seulement des conflits entre des factions ou des familles. Mais de fait, les démocraties parlementaires restent dominées par des oligarchies financières et il y a encore des oligarchies héréditaires ou des autocraties absolutistes. La Thaïlande offre depuis un siècle une politique assez originale en Asie puisque la Monarchie (les Rois Rama IX pendant toute l'après-guerre et aujourd'hui Rama X) y est restée une des plus puissantes en dehors du monde pétro-despotique et que cette institution presque théologico-politique (on n'a pas le droit de dire que le Roi est mortel) doit négocier avec des factions aristocratiques, différents clans dans l'Armée et quelques immenses fortunes civiles comme la famille de Thaksin Shinawatra qui a fondé depuis le XXIe siècle son pouvoir sur un prétendu "populisme" (quoi que ce terme obscur signifie dans ce contexte), en dehors de ce culte de la Monarchie. 

Il doit être déprimant d'être "de gauche" en Thaïlande ou même simplement "démocrate". Soit vous vous faisiez tuer par les militaires du temps de la menace communiste aux alentours, soit vous ne jouez aucun rôle parlementaire important puisque tout se décide entre diverses tendances de droite plus ou moins monarchiste, plus ou moins violemment réactionnaire ou plus ou moins kleptocratique. La structure anthropologique thaïlandaise ou bien une propagande idéologique semblent avoir institué une acceptation fanatique des inégalités sociales. 

La Thaïlande a un record de douzaines de coups d'Etat et l'Armée y a souvent fait exécuter des manifestants ou des opposants, discrimine ou réprime ses minorités ethniques, sans que sa bonne image touristique semble en avoir été affectée. 

Pour un Européen, on peut imaginer la politique thaïlandaise un peu comme un choix entre (1) des officiers qui feraient penser à Franco ou Georgios Papadopoulos (voir la politique grecque), des militaires fascisants alliés à la Monarchie traditionnelle et (2) des Berlusconi (milliardaire entré en politique avec un programme "populiste") ou peut-être plutôt le Général Juan Perón (pour son côté conservateur "social").  

La Révolution de 1932 et la Monarchie constitutionnelle

Alors que la Dépression des années 1930 frappait le pays qui s'appelait encore "le Siam", le roi Rama VII (roi de 1925 à 1935) essaya de lancer quelques réformes fiscales mais l'aristocratie et notamment sa propre famille des Princes royaux s'opposait à lui sur ces impôts. Quand le Roi commença à annoncer en plus des réformes politiques (une Constitution), le "Conseil suprême" de ses cousins menaçait de se soulever contre lui. En juin 1932, le Parti du Peuple, des étudiants mais aussi des militaires, attaqua le Palais et imposa une Révolution sans violence et une Constitution au Roi. Un an après, en avril 1933, la noblesse royaliste tenta un nouveau Coup d'Etat mais les officiers de l'armée proches du Parti du Peuple réussirent à battre cette Contre-Révolution. Il y eut une deuxième tentative royaliste en octobre 1933. Le Parti du Peuple qui avait fait la Révolution de 1932 était lui-même maintenant divisé en deux, une Junte militaire au pouvoir (le Maréchal Phibunsongkhram) et une aile civile, plus socialiste (Pridi Banomyong). 

La Régence et le régime du Maréchal Phibun (1938-1944) : sous Rama VIII

Sous la pression du Parti du Peuple, le Roi Rama VII dut abdiquer en 1935. Son jeune neveu âgé de dix ans qui arriva sur le trône du Siam sous le nom de Rama VIII mais celui-ci reste en exile et le vrai pouvoir appartenait désormais aux régents et au gouvernement contrôlé par le Parti du Peuple

Le Maréchal Phibunsongkhram ("Phibun", 1897-1964), Régent et Premier Ministre en 1938, crée un régime autoritaire inspiré des fascistes et s'aligne avec le Japon, considérant que l'ennemi du Siam est la Chine, même si la monarchie avait mené une politique plutôt pro-américaine. Il développe une propagande ultra-nationaliste de l'ethnie Thai, persécute les minorités sinophones et change le nom du pays en Thaïlande en 1939 parce que le nom "Siam" était un terme étranger. Il profite de la Seconde Guerre mondiale pour annexer une partie du territoire français d'Indochine avec l'aide des Japonais et soutenir l'armée japonaise contre les Britanniques en Malaisie et Birmanie. Un Mouvement des Thai Libres se soulève contre lui. Après la défaite japonaise, Phibun est écarté du pouvoir en 1944. Cela va permettre aux Alliés de traiter la Thaïlande comme un Etat occupé par les Japonais et non pas un membre de l'Axe. 

L'Après-guerre et le retour du Maréchal Phibun (1948-1957) : le début de Rama IX

Un des leaders du Parti du Peuple, Khuang Aphaiwong devient le nouveau chef du gouvernement et fonde ce qui va devenir le principal parti de droite royaliste "libéral", le Parti Démocrate

Le Roi Rama VIII, maintenant âgé de 20 ans, revient en Thaïlande à la fin de l'année 1945 et quelques mois plus tard, il est retrouvé tué par balles sans qu'on ait jamais su qui était l'assassin. Plusieurs de ses assistants furent jugés très rapidement et exécutés pour régicide. 

Son petit-frère Bhumibol, âgé de 18 ans et qui avait grandi en exil, devient le nouveau Roi Rama IX. Une des nombreuses rumeurs ou théories pour expliquer pourquoi l'enquête fut si bâclée était que Bhumibol aurait tué son frère aîné accidentellement en jouant avec un revolver ! Ce Neuvième Rama devait avoir le plus long règne d'un monarque d'Asie, de 70 ans, de 1946 à 2016. Le pays s'enrichit énormément et le Roi Rama IX, qui savait se servir au passage, mourut comme un des monarques les plus riches du monde. La population du pays a à peu près triplé, elle passe pendant cette période d'environ 20 millions d'habitants à près de 70 millions. 

Deux ans après ce mystérieux meurtre de Rama VIII, le Général Phibun revint au pouvoir en 1948 avec le soutien de l'Armée et devait le garder pendant 10 ans. Son nouveau Régime n'était plus aussi ostensiblement fasciste que pendant la Guerre mais plutôt un régime autoritaire pro-occidental, en redonnant à la figure du Monarque bien plus de pouvoir que dans la Constitution de 1932, mais avec une pratique tolérant des "doses" de liberté d'expression symbolique avec des élections manipulées. Ses rapports avec le Roi Rama IX se détériorent quand le Monarque veut prendre plus de contrôle et Phibun est renversé par un coup d'Etat en 1957. Il meut en exil au Japon, décidément fidèle à son allié de la Guerre. 

Les juntes des Maréchaux et les coups d'Etat (1957-1973)

Après le Maréchal Phibun, c'est toujours l'Armée qui a le pouvoir avec d'abord avec deux Maréchaux Sarit Thanarat (1908-1963) de 1957 à 1963 et son allié Thanom Kittikachorn (1911-2004) de 1963 à 1973. Les Partis sont dissous et ensuite très encadrés. La politique est toujours pro-américaine, anti-communiste et même anti-républicaine. Thanom et sa famille utilisent parfois des coups d'Etat militaire pour consolider son pouvoir et mieux réprimer les révoltes. Le Parti de Thanom s'appelle "Parti Socialiste National" mais c'est un parti de droite militariste habituel pour représenter sa faction dans l'armée. 

Les Trois ans de tentative de démocratisation (1973-1976) 

En 1973, des émeutes anti-Thanom réussirent à faire partir son clan au pouvoir. Le Roi Rama IX voulut tempérer les choses en nommant le Juge de la Cour Suprême Sanya Dharmasakti, un juriste libéral "modéré" pour qu'il écrive une nouvelle Constitution. 

Mais l'épisode démocratique fut bref. Après les élections de 1975 et l'arrivée au pouvoir de modérés du Parti démocrate, la nouvelle Constitution vite suspendue. Après la défaite américaine au Vietnam et les victoires communistes en Asie du Sud-Est, l'Armée craignait que le Juge Sanya ne soit pas assez ferme contre les étudiants et communistes. 

Plusieurs Juntes militaires en conflit (1976-1988/1988-1991/1991-2001) 

L'Armée reprit le pouvoir dès 1976 et écrasa le court interlude constitutionnel. L'Amiral Sangad Chaloryu (1916-1980) occupa le pouvoir avec une Junte en 1976-1980 et fut remplacé à sa mort par le Maréchal Prem Tinsulanonda (1920-2019) qui eut le pouvoir de 1980 à 1988 en formant des coalitions entre les Partis. 

Après les élections de 1988, le Maréchal Prem doit laisser la place à un autre militaire, le Maréchal Chatichai Choonahavan (1920-1998), qui dirige le Parti de la Nation Thai, un autre parti encore plus anti-communiste qui représente d'autres clans à l'intérieur de l'armée. Chatichai était le fils d'un autre Maréchal allié de Phibun, renversé en 1957. Malgré ce qui est en effet une première "alternance" parlementaire au lieu d'une sélection directe par la Junte, c'est un jeu de rapports de forces entre les grandes familles de la noblesse et des officiers supérieurs. Pourtant, le Maréchal Chatichai (connu pour sa corruption) commence aussi une politique de détente avec les pays communistes de la région. Le Parti de la Nation Thai représente aussi une faction dans les hommes d'affaires thaïlandais. 

Chatichai est vite renversé par un coup d'Etat en 1991. Une Junte possède le vrai pouvoir mais des politiciens plus "présentables" pour l'extérieur reçoivent le pouvoir légal comme Anand Panyarachun (né en 1932), un ancien diplomate et banquier, qui écrit la Constitution de 1997, ou Chuan Leekpai (né en 1938), qui représente le Parti démocrate, la droite royaliste classique. Mais après la grande Crise économique asiatique de 1997, le régime doit nécessairement se réformer et les élections de 2001 vont conduire à un choc, la victoire d'un nouveau parti issu de la "société civile". 

L'arrivée du Clan Shinawatra (2001-2006) 

Thaksin Shinawatra (né en 1949) est un homme d'affaires thaïlandais d'origine chinoise (un "Hakka", une des minorités sinophones, 14% de la population thaïlandaise aurait des origines dans une ethnie chinoise). Il a fait fortune dans les Télécoms, au point de devenir l'Homme le Plus Riche de Thaïlande. En 2001, son parti nationaliste populiste,Thai Rak Thai ("les Thaïs aiment les Thaïs") gagne les élections et il est même réélu en 2005. C'est la première fois qu'un Premier ministre thaïlandais élu démocratiquement échappe ainsi à un coup d'Etat pendant tout son mandat. 

En 2006, la droite monarchiste réagit contre le populisme du milliardaire avec le Mouvement des Chemises Jaunes qui déclenche une révolte contre ce qui est perçu comme une atteinte au respect au Monarque. L'Armée (peut-être toujours sous l'action du vieux Maréchal Prem Tinsulanonda qui était au pouvoir pendant les années 1980) prend le prétexte de ces désordres pour lancer un coup d'Etat qui renverse Thaksin Shinawatra et l'envoie en exil. La junte du Général Sonthi (chef de l'armée et milliardaire aussi, né en 1946) prend le pouvoir avec l'aide de la droite thaïlandaise. 

La Crise de 2008

Thaksin Shinawatra est en exil mais deux ans après, son parti TRT devient le PPP (Parti du Pouvoir du Peuple). Ses partisans ont lancé contre la Dictature militaire un nouveau mouvement nommé les Chemises Rouges. Le PPP va revenir au pouvoir en 2008, sous la direction de Samak Sundaravej (1935-2009). Ce Samak est un ancien leader de la droite militaire et star de la télévision thaïlandaise (il dirigeait une émission de cuisine). Samak ne va être chef de gouvernement que pour peu de temps. La Cour Constitutionnelle va notamment l'accuser d'avoir cumulé ses fonctions du gouvernement et son émission de cuisine à la télévision... Les émeutes contre Samak se multiplient et l'Armée menace d'un nouveau Coup. Il est destitué et s'enfuit. 

Le PPP passe à Somchai Wongsawat (né en 1947), le mari d'une soeur de Thaksin Shinawatra, qui ne sera Premier ministre que pendant trois mois avant d'être attaqué par des émeutes des Chemises Jaunes. Le Beau-Frère est à son tour destitué pour corruption comme il possède aussi des actions dans plusieurs entreprises qu'il soutient. Le PPP change à nouveau de nom et devient le PTP (le Parti Pour les Thais). 

C'est le retour de la droite "traditionnelle" du Parti démocrate avec Abhisit Vejjajiva (né en 1964) pendant deux ans et demi. C'est le seul Premier ministre du XXIe siècle qui n'ait été ni un militaire ni un membre de la famille Shinawatra. 


Le Clan Shinawatra : Thaksin, Paetongtarn, Yingluck

 

En 2011, une autre soeur de Thaksin Shinawatra, Yingluck Shinawatra (née en 1967 - oui, elle a 28 ans de moins que son frère...), qui dirige pendant son exil le Parti pour les Thais mais aussi une partie de son empire industriel (et des intérêts chinois), est nommée Première Ministre. C'est la première fois qu'une femme dirige le pays. Son gouvernement durera lui aussi deux ans et demi.   


Yingluck montrant sa déférence devant la Princesse Sirindhorn en 2011

 

La Dictature du Général Prayut (2014-2023) : Rama X 

Elle est renversée en 2014 par un coup d'Etat du Général Prayut Chan-o-cha et elle s'enfuit en exil à son tour comme son grand-frère. 


 

Le Général Prayut devient un dictateur autoritaire traditionnel pendant 5 ans (2014-2019) et finit par organiser des élections qu'il perd en 2023. 

C'est sous le mandat autoritaire du Général Prayut que le vieux Roi Rama IX, au pouvoir depuis 1946 meurt enfin. Son fils Vajiralongkorn Boromchakrayadisorn Santatiwong Thewetthamrongsuboribal Abhikkunupakornmahitaladulyadej Bhumibolnaretwarangkun Kittisirisombunsawangwat Boromkhattiyarajakumarn devient Roi sous le nom légèrement plus bref de Rama X (même si des sources préfèrent juste "Vajralongkorn"). 


Chapeau-Rama : Vajralongkorn & Bhumibol

 

La situation actuelle depuis les élections de 2023 

Dans la carte ci-dessus l'orange est (pour simplifier) la gauche, le rouge est le PTP et les nuances de bleu sont la droite militaire ou la droite civile. 

Le premier Parti aux élections de 2023 est "Aller de l'avant" (Phak Kao Klai), un parti réformiste qui allie la gauche socialiste au centre-droit libéral (151 sièges sur 500). Ce Parti qui demandait le changement était leader dans le nord urbanisé (notamment à Bangkok) et réussit à attirer le désir de changement qui se portait auparavant sur le PTP. La base des Shinawatra est plus les pauvres en zone rurale. 

Le PTP des Shinawatra, arrivé deuxième mais avec peu de différence (141 sièges sur 500), tenta une alliance avec "Aller de l'Avant" mais préféra finalement s'allier avec des partis liés à certaines factions dans l'Armée (le Parti du Général Prawit Wongsuwon qui était au pouvoir pendant la dictature, 40 sièges mais aussi le Parti du Général Prayut, 36 sièges). 

Le mouvement "Aller de l'Avant" est donc resté dans l'Opposition et a été ensuite dissous par la Cour Constitutionnelle pour avoir demandé la fin des Lois liberticides de Lèse-Majesté, ce qui a été considéré comme... de la Lèse-Majesté (toute critique contre le Monarque étant interdite). Le Mouvement "Aller de l'Avant" a été re-fondé sous le nouveau nom Parti du Peuple (Phak Prachachon).  

Comme Thaksin Shinawatra et Yingluck Shinawatra sont en exil, c'est un autre milliardaire d'origine Hakka, Srettha Thavisin (né en 1962, promoteur immobilier) qui dirige le PTP et dirige le Gouvernement. Il permet enfin à Thaksin de revenir de son exil (mais sa soeur Yingluck est toujours poursuivie pour corruption). 

Quand Srettha Thavisin est poursuivi à son tour et invalidé par la Cour Constitutionnelle, c'est la fille de Thaksin et nouvelle Leader du PTP, Paetongtarn Shinawatra (née en 1986), qui devient en 2023 la nouvelle Première ministre à 37 ans. On la surnomme "Ung Ing". 

La Cour Constitutionnelle (qui semble avoir développer une certaine habitude à le faire depuis 20 ans) vient de "suspendre" Paetongtarn Shinawatra en juillet 2025. Il y a depuis des gouvernements transitoires. Le prétexte utilisé fut l'enregistrement d'un appel téléphonique où la Première ministre Paetongtarn Shinawatra discutait avec l'ancien Premier Ministre cambodgien Hŭn Sên en tenant des propos jugés trop familiers ou déplacés sur des officiers et politiciens thaïlandais et en impliquant que certaines territoires disputés depuis un siècle (la région autour du Temple khmer de Preah Vihear) pouvaient être négociés (le conflit dure depuis un siècle mais a été réactivé en 2008). 

Lord Hŭn Sên (né en 1952, il a été anobli par le Roi du Cambodge) est un vieux politicien khmer qui s'est battu successivement pour les Khmers rouges, puis du côté des Vietnamiens en étant au gouvernement cambodgien presque en continu depuis 40 ans. C'est Hŭn Sên qui a décidé de diffuser l'enregistrement de l'appel sur les réseaux sociaux, même si son intérêt n'est pas si clair en dehors du fait qu'il prouve sa puissance de nuire. Des nationalistes thaïlandais accusent donc Paetongtarn de quasi-trahison envers l'Armée - mais la Cour de Justice internationale a tranché en faveur du Cambodge. 

A l'heure actuelle, même si "Ung Ing" est "suspendue", c'est toujours sa coalition qui est au pouvoir, alliée à la plupart des Partis de droite.  

jeudi 12 juin 2025

Le vote des dévots

L'opposition israélienne (notamment les Travaillistes, le Yesh-Atid centriste, Yisrael Beitenu conservateur, et les partis arabes Hadash-Ta'al & Ra'am) avait déposé un projet de censure du gouvernement Netanyahu et la motion a été rejetée hier par 61 voix contre 53 (sur 120 députés - je ne trouve pas la liste des 6 abstentions). L'opposition n'aura pas le droit d'en redéposer avant 6 mois. 

Un des enjeux avait été le chantage des partis des "Haredim" (littéralement "ceux qui tremblent [devant Dieu]", les ultra-orthodoxes) et notamment du petit parti ashkénaze Yahadut HaTorah ("Judaïsme Unifié de la Torah", 7 élus). Ils demandaient en échange de leur abstention que Netanyahu accorde le maintien de l'exception de la conscription militaire pour les hommes qui étudient en séminaires religieux. C'est devenu un sujet de crispation dans la société israélienne où le service militaire devient le centre de l'identité civique. Les Haredim ne forment que 8% de la population totale. Une large majorité (même dans une partie de la droite) souhaite qu'ils n'aient plus cette exception et  la Cour suprême a statué il y a un an (25 juin 2024) que l'exception n'était pas valable. Une majorité relative (environ 40-45%) des Israéliens est appelées les "Hiloni", les non-pratiquants (ou faiblement pratiquants). L'accroissement du pouvoir politique des Haredim n'est pas du tout représentatif de la sécularisation de la société qui continue. 

Le Likud promet une nouvelle Loi à venir sur la conscription mais on ignore les conditions et sanctions pour ceux qui refuseraient le service militaire.  

Ces rabbins haredim de Judaïsme Unifié de la Torah n'ont pas nécessairement tous des positions maximalistes en faveur de la continuation de la guerre, des crimes de guerre, des expulsions ou des colonies (voire pour certains sur le projet sioniste tout court !) mais ils n'ont en tout cas pas envie de voir leurs fils se faire tuer dans les Territoires, c'est bon pour leurs compatriotes qui ne tremblent pas devant Dieu. 

Mais le chantage des Haredim est curieux. Comment pouvaient-ils faire croire qu'ils allaient faire tomber le gouvernement comme l'Opposition serait encore plus encline que le Likud a leur appliquer la conscription ? N'ont-ils pas fait que gagner un peu de temps dans leurs négociations avec le Likud ? Quel compromis peut-on leur offrir s'ils préfèrent la prison à la conscription ? Un nouveau statut de réservistes en prière ? Quelle marge de manoeuvre reste-t-il après la décision de la Cour Suprême ? 

Il faut 61 sièges pour avoir la majorité absolue à la Knesset mais le fait qu'il y ait des sièges de Partis arabes auxquels l'opposition ne voudra pas s'allier signifie qu'en pratique il va être plus facile de renverser un gouvernement que d'avoir une coalition fonctionnelle. Dans la 25e Knesset élue en novembre 2022 (dont j'avais parlé dans le survol des 30 dernières années d'élections), la coalition au pouvoir doit avoir en ce moment (cela a beaucoup fluctué dans les accords entre partis) un soutien potentiel d'au moins 70 députés sur 120 : 32 Likud (26%), 11 Shas (9%, ultra-religieux sépharades), 6 Force juive (extrême droite raciste de Ben Gvir), 7 Judaïsme Unifié de la Torah, 6 Mafdal (Sionistes religieux), 4 Nouvel Espoir-Droite Unie (nationalistes libéraux). 

Un député de l'Opposition a été expulsé de la Knesset pour avoir soutenu des critiques contre le régime mais je crois qu'il n'a pas été remplacé (?). Un député homophobe (Avi Maoz) qui soutenait Netanyahu et avait même une place au gouvernement vient de se déclarer neutre en mars dernier et ne soutenant ni le gouvernement ni l'opposition. Il y a 5 députés islamo-conservateurs (Ra'am) et 5 députés arabes laïcs (Hadash & Ta'al). 

Même sans les 7 Députés de Judaïsme Unifié de la Torah, la coalition de Netanyahu aurait donc encore eu 63 sièges. En revanche, si les 11 Députés du Shas ("Gardiens Sépharades de la Torah"), qui avaient aussi agité la menace sur le même sujet, avaient tous voté en faveur des élections anticipées, le gouvernement serait forcément tombé. Mais le Shas a une place de participation bien plus importante dans le gouvernement (9 ministres et secrétaires d'Etat contre 2 secrétaires d'Etat pour Judaïsme Unifié de la Torah). 

Vu le rapport de forces actuel (si on croit les sondages), et malgré la corruption manifeste et le discrédit de Netanyahu, on peut supposer que de nouvelles élections pour la 26e Knesset en 2026 ne changeraient pas profondément la situation. Netanyahu peut tomber mais y a-t-il à nouveau une contre-coalition sans l'extrême droite et les partis religieux ? 

A l'heure actuelle, le Likud tomberait de 32 sièges à 21-24 mais resterait peut-être le plus grand parti. Le principal parti d'opposition actuel deviendrait les Conservateurs russes de Lieberman (qui triplerait à 14-19 sièges au lieu de 6 - ils sont de droite mais anti-Netanyahu et soutiennent la conscription pour tous). Autour de lui le parti de Benny Gantz doublerait autour de 14-16 (au lieu de 8) et le parti centriste Yesh Atid de Yair Lapid baisserait à 13-15 (au lieu de 24). 

On aurait donc probablement une nouvelle coalition plus élargie où Netanyahu n'aurait plus le rôle central mais où le Likud ou d'autres partis extrémistes resteraient peut-être quand même dans le gouvernement. 

Le nouveau parti de gauche des Démocrates (fusion des Travaillistes + Meretz) a certes remonté la pente mais resterait à un niveau entre 12 et 16 sièges (au lieu de 4), donc peut-être derrière les Conservateurs russes et Unité nationale de Benny Gantz. A eux trois, ils n'ont qu'environ 40-45 sièges. 

mercredi 23 avril 2025

Le premier jeu de rôle chinois


La Chine a déjà traduit quelques jeux de rôle comme Call of Cthulhu (克苏鲁的呼唤, L'Appel de Kèsūlǔ) et des jeux de rôle japonais et il existe de nombreux jeux amateurs mais 侠界之旅 (Xiájiè zhī lǚ, Voyage dans le Monde Héroïque) par 路西西, Lù Xīxī serait le premier jeu de rôle sur table  chinois officiel. Comme on pouvait s'y attendre, c'est un jeu de wǔxiá (de chevalerie et d'arts martiaux). 

CJ Leung en fait la présentation en anglais, avec interview de l'auteur, et il y a une présentation en chinois et une ouverture de boite en chinois du mois de février (il y a l'air d'y avoir énormément de jetons et goodies alors que l'auteur ne mentionne qu'une version téléchargeable pour l'instant). 

Jeu de rôle sur table se dit normalement 桌上角色扮演游戏 (zhuō shàng juésè bànyǎn yóuxì) mais d'après CJ Leung le terme le plus courant comme référence pour parler de jdr est de mettre les deux caractères d'un "groupe de jeu" 跑团 (Pǎo tuán).

dimanche 6 avril 2025

Les légendes de Manasā


Statue de Manasa, Goalpara, Assam, Musée du Quai Branly

Inspiré par ce post fascinant de la mythologue Zalka Csenge Virág, voici quelques éléments sur la Déesse Manasā, la Déesse hindoue des Serpents, notamment adorée dans le Nord-est de l'Inde. 

Dakṣa l'Habile, le dieu créateur à tête de bouc, eut de nombreuses filles dont Vinatā et Kadrū. Elles épousèrent toutes le sage Kaśyapa ("la Tortue"). De Vinatā l'Avisée, la Tortue eut Garuḍa le Roi des Oiseaux, et de Kadrū, il eut les Nāgas. Les Oiseaux et les Serpents sont depuis en guerre perpétuelle et ce conflit cosmique des écailles chtoniennes et des plumes volantes joue un grand rôle dans le récit qui enchâsse tout le Mahābhārata. Ces Nāgas de Kadrū comptent notamment Kāliya l'Hydre, Śeṣa le Serpent de l'Infini, Vāsuki le Roi-Cobra et la femme-serpent, Manasā

Mais d'autres versions comme l'épopée qu'on va suivre disent que le vrai père de Manasā n'était pas Kaśyapa la Tortue mais qu'il n'était que son gourou, son vrai père étant le grand dieu Śiva qui avait fait tomber sa semence dans un lotus puis de ce lotus vers un oeuf, puis une statue qui fut ainsi animée et fut adoptée par Kadrū. Son fils Vāsuki le Roi des Serpents confia alors à sa soeur adoptive le Poison sacré qui est le contraire du Soma divin et Manasā devint la Déesse des antidotes qui protège du venin.

Elevée dans le monde du dessous par le sage Kaśyapa, Manasā partit vers les cieux en quête de son père Śiva. Celui-ci, qui ne la reconnaissait pas, essaya de la violer et elle le tua, puis le ressuscita. Śiva l'accepta alors comme sa fille et l'accueillit chez lui en secret, mais son épouse la Grande Déesse Caṇḍī la Destructrice de Démons (un des aspects de Durgā la Terrible) devint effrayée ou jalouse et brula alors l'oeil gauche de Manasā, qui en resta pour toujours borgne (la légende semble être en partie une inversion de celle avec Ganesh). Manasa (qu'il vaut mieux ne pas déranger) tua la Grande Déesse, puis la ressuscita.

Śiva en avait assez de toutes ces disputes et il bannit alors sa fille Manasā en lui demandant d'aller se marier. Śiva pleura et de ses larmes sortit alors une nouvelle soeur pour sa fille, Netā (नेता, "la Guide"), qui devint sa confidente et sa conscience.

Manasā épousa le sage Jaratkāru ("Consomme le Monstre" : on dit qu'il était né monstrueux mais avait "dévoré" sa partie monstrueuse grâce à son ascétisme). Jaratkāru était déjà un des autres noms de Manasā avant même qu'elle ne l'épouse (il y a des régions de l'Inde qui adorent une déesse Jaratkāru qui fut identifiée à Manasā). Le sage Jaratkāru avait fait le voeu de ne jamais se marier ou d'avoir de relations sexuelles mais une vision lui dit que les fantômes (pitṛ) de ses ancêtres souffriraient aux Enfers s'il refusait de se marier et d'avoir au moins un descendant pour continuer son nom. Jaratkāru épousa donc la femme-serpent Manasā à contre-coeur parce qu'elle portait le même nom que lui. Leur mariage ne fut donc pas heureux et dès la nuit de noces  Caṇḍī se vengea d'elle en animant les serpents sur la mariée et en terrorisant le Sage dans son sommeil. Il décida de la quitter mais lui révéla qu'elle était déjà enceinte. Leur fils devint aussi un grand sage, Āstīka, connu pour avoir protégé les Serpents qui allaient être tous sacrifiés par le Roi Janamejaya. 

Lors du Barattage de la Mer de Lait, c'est Manasā qui sauva son père du poison mortel qui laissa une marque dans sa gorge. Elle porte désormais le Poison toxique à l'intérieur de son oeil gauche, son Mauvais Oeil.

Manasa affronta aussi Yama, le dieu de la Mort, pour pouvoir régner sur les victimes de morsures de serpents et après une grande guerre aux Enfers, ses serpents réussirent à vaincre Yama et faire de Manasa une des Reines des Enfers. 



Le cycle de Manasa et Chand

Dans la littérature médiévale bengali, il y a tout un cycle épique sur la naissance du culte de Manasa, dont le Manasamangal Kāvya. Comme Dionysos qui eut tant de mal à se faire reconnaître en Grèce, Manasa décida en effet d'implanter son culte chez les mortels. Avec sa fidèle conseillère Netā, elle tenta de convaincre le marchand Chandradhar, ou Chand Sadagar, un fidèle de Shiva, de la reconnaître mais il refusa avec obstination et insulta même la Déesse borgne (elle avait été injuste envers elle dans une vie antérieure et il avait juré que nul ne l'adorerait jamais tant qu'il ne la reconnaîtrait pas). 

Le mythe du marchand Chand semble évoquer un mélange de Job (Manasa fait tomber tous les malheurs sur lui, coule toute sa flotte de navires, tue ses six premiers fils par morsures de serpents) et d'Ulysse/Sinbad (il part dans un périple poursuivi par le courroux de la Déesse avant de retrouver sa famille). 

Le centre de ces récits bengali est surtout l'amour contrarié entre Lakhindar et la Veuve Behula et la quête de cette dernière pour ressusciter son mari. Après de multiples aventures, impressionnée par la dévotion de la bru de Chand, Behula, restée fidèle à son mari Lakhindar (le septième fils de Chand, qui fut tué par un serpent pendant sa nuit de noces alors qu'il était enfermé dans une chambre d'acier, bien que la destinée de Behula disait qu'elle ne serait jamais veuve), Manasa leur pardonne et Chand accepte enfin (sans grand enthousiasme, sa bénédiction fut faite de la main gauche) de se convertir au culte de la Déesse-Serpent qu'il haïssait tant. Manasa lui rend alors tout ce qu'elle lui avait pris. 

La cité de Bhagalpur ("la Cité de la Soie", sur le Gange, dans l'Etat du Bihar) a le plus grand temple de Manasa et on trouve dans cette ville la Chambre d'Acier où Lakhindar est censé s'être caché pendant sa nuit de noces pour échapper à la malédiction (qui ressemble à une inversion de celle de La Belle au Bois Dormant : il sera mordu par le serpent dès sa nuit de noces).

vendredi 3 janvier 2025

Re. Judge Dí Rénjié's Mystery

J'ai continué à suivre quelques épisodes de la nouvelle série Judge Dee. Je me me souviens pas que le magistrat ait eu de tels problèmes d'alcoolisme dans les romans de Robert Van Gulik mais cela fait 40 ans que je les ai lus et ma mémoire a peut-être refoulé cet aspect. Est-ce pour insister sur sa jeunesse ? Est-ce pour avoir un équivalent de l'héroïnomanie de Holmes ou une sorte de talon d'Achille ? Ou bien est-ce plus "culturel" et une allusion au plus célèbre poète de la période des Tang, Lǐ Bái (701-762), connu pour ses poèmes sur le vin (il y a eu un dessin animé sur lui en 2023) ? Un personnage cite explicitement pendant une beuverie le fait de chercher à "pêcher la lune", ce qui est une allusion à une légende sur la mort de Li Bai, qui se serait noyé en cherchant à prendre le reflet de la lune sur l'eau.

Ces épisodes à Penglai ont aussi un léger côté Dirty Harry ou Judge Dredd où Dí Rénjié n'hésite pas à intimider à la frontière de la loi pour obtenir certains résultats. Même les Chinois commencent à être influencés par Hollywood avec des héros "rebelles" anti-conformistes. C'est un peu curieux pour l'image habituelle du Juge Di. 

Add. Le premier poste est Pénglái, sur la côte nord du Shāndōng, entre le grand Golfe de Zhílì (ou actuelle mer de Bó Hǎi) et la Huáng Hǎi (Mer Jaune) et c'est un peu loin du royaume de Baekje (sud-ouest de la Corée). Dans les romans, Di y est nommé en 663 à 33 ans mais j'ignore jusqu'où la série tente de conserver à peu près la chronologie. Le Baekje aurait alors été annexé, avec l'aide des Tang, par le royaume coréen de Silla en 660. La série dit que l'organisation "Heyan" a été éliminée "la 14e année de Zhēnguàn", soit l'an 640, quand Di est encore enfant. 

Il y a parfois des passages très obscurs dans la version sous-titrée en anglais. A la fin du 8e épisode, Di dit qu'on a trouvé le "Modao" à bord des navires et le contexte n'explique pas bien ce que c'est (des armes impériales, j'imagine ?). 

J'ai ressorti mon exemplaire de Trafic d'or sous les T'ang (vieille traduction française de The Chinese Gold Murders) et j'y vois que les deux assistants de la série Qiao Tai et la voleuse Ma Rong y étaient deux hommes du jiānghú (rivières et lacs) et du wǔlín (forêt des guerriers), orthographiés alors en VF Tsiao Taï et Ma Jong.

lundi 30 décembre 2024

Judge Dee's Mystery (2024)

 


Cette nouvelle série chinoise est disponible légalement sur YouKu (en théorie, elle est aussi sur Netflix mais j'ai l'impression que ce n'est pas sur Netflix France). C'est une adaptation (avec des scénaristes britanniques et un studio chinois) à partir des romans de Robert Van Gulik (traduits en français "Juge Ti") mais contrairement aux séries policières épisodiques, ils insistent sur une histoire continue à travers les 32 épisodes, avec une enquête à chaque fois qui dure 3-4 épisodes (et des enquêtes peuvent en partie se chevaucher, mais moins que dans les romans). On suit le juge Di à travers différentes fonctions sous l'Empire des Táng au début du règne de l'Empereur Gāozōng (628-683) et surtout de son épouse, l'Impératrice Wǔ Zétiān (624-705, jouée par Zhong Cuxi, 31 ans). 

Les 4 premiers épisodes sont la jeunesse du Juge Dí Rénjié (狄仁杰, 630-704, joué par Zhou Yiwei, né en 1982) au moment où il doit passer les Examens Impériaux (vers 650-660 ?) à Cháng'ān. Ses amis l'appellent de son "prénom de courtoisie" Huáiyīng (懷英). Il va être accompagné de plusieurs assistants qui vont le suivre pendant toute sa carrière : Hong Liang (vieil assistant de son défunt père), Qiao Tai (le "muscle") et Ma Rong (une jeune voleuse travestie en garçon, illettrée et qui sert souvent plutôt de comic relief, jouée par Lingzi Qu). Di va aussi tomber amoureux d'une musicienne nommée Cao An (jouée par Wang Likun). On apprend aussi que le père de Dí Rénjié, le juge Di Zhixun, s'est suicidé en se jetant dans la rivière pour une raison inconnue. Le jeune Huáiyīng avait assisté à sa mort et rejette depuis tout désir de reprendre sa voie ou même le manoir familial à Chang'an.

Le premier mystère est le "Sceau du Phénix" et je crois qu'il n'était pas chez Van Gulik : le sceau impérial que détenait l'Impératrice Wǔ Zétiān a disparu et les factions conservatrices accusent les réformes de l'Impératrice d'être la cause d'étranges désastres liés au feu. Par la suite, il va être envoyé à son premier poste à Penglai (Gianni avait d'ailleurs mis la carte fictive de cette ville). 

Il y a 9 enquêtes au total sur ces 32 épisodes :  (1) le sceau du Phénix, (2) le Paravent (3) le Trafic d'or (4) Le Maître de la pluie, (5) le Pavillon Rouge, (6) la Poursuite dans le Désert, (7) La Gourde vide, (8) Les gazouillis d'alouette, (9) la Bibliothèque de Chaoyun.

Le Juge Di y est censé incarner le magistrat intègre dans un cadre corrompu mais le scénario fait parfois l'erreur de laisser Di accepter certaines "compromissions" qui nuisent au concept. L'Impératrice Wu Zetian y est représentée comme une vraie réformatrice qui se soucierait de l'intérêt commun mais aussi un personnage inquiétant et impitoyable. 



Cette version de Di a le défaut d'utiliser beaucoup de coïncidences improbables et les personnages le font souvent remarquer, en disant que cela doit donc être surnaturel. Il y a donc des pseudo-explications parfois alchimiques sans grand souci de réalisme. Ce n'était pas l'atmosphère originelle chez Van Gulik mais c'est certes moins riche en magie que certaines autres versions chinoises comme la trilogie de Tsui Hark, Detective Dee and the Mystery of the Phantom Flame (2010 - qui a dû influencer les premiers épisodes de la série sur ces combustions spontanées), Young Detective Dee: Rise of the Sea Dragon (2013, le prequel) et Detective Dee: The Four Heavenly Kings (2018). 

Cette série de 2024 est un peu une synthèse du côté seulement cérébral "holmesien" de Van Gulik et des versions chinoises avec plus d'arts martiaux et de "wire-fu" comme Tsui Hark, mais Di est toujours représenté bien plus jeune et agile que chez Van Gulik.

Il y a eu de nombreuses séries TV chinoises ces dernières années sur Dee. La structure de la série (une enquête sur plusieurs épisodes et une progression vers les intrigues politiques à  Cháng'ān avec Wu Zetian) doit aussi évoquer celle d'Amazing Detective Dee Renjie (4 saisons de 2004 à 2010), que je n'ai pas vue. La version de Van Gulik avait déjà été adaptée en 1986 et il y a eu une autre série dont le titre anglais était Young Sherlock (2014). En revanche, la version The Legend of Di Renjie and Wu Zetian (1996) se voulait plus proche du personnage historique réel et non pas de Holmes. Il y a aussi un film Di Ren Jie: Tong Tian Ren Ou (Juge Di : le Mystère de la Marionnette, 2024), avec l'acteur taïwanais Kuo Dylan dans le rôle du juge (et il est aussi en ligne).

samedi 28 décembre 2024

Les Temples de Cháng'ān sous les Táng

Nous sommes allés voir avec Mellon et Rainë l'exposition du Musée Guimet sur la Chine des Táng (唐, 618-907) et je ne me rendais pas compte que l'extension de l'Empire Táng vers l'Asie Centrale impliquait non seulement des influences turcophones via la Route de la Soie mais même des influences perses : la célèbre Impératrice Wǔ Zétiān (la seule Impératrice de plein titre de l'histoire chinoise à la fin du VIIe-début VIIIe) avait même autorisé en plus des sanctuaires taoïstes et des pagodes bouddhistes des temples zoroastriens, des missionnaires manichéens et nestoriens. 

Cette carte si géométrique de la capitale Cháng'ān (Cité de la Longue Paix, plus tard "Xī'ān"), la plus grande ville du monde à cette époque, ressemble beaucoup à l'une des animations de l'exposition et on peut y voir les temples étrangers (cliquez pour agrandir).

L'avenue centrale nord-sud entre le Palais Impérial et la Haute Porte Míngdé (de la Plus Haute Vertu) est appelée "Zhūquè" qui est traduite dans l'expo "Avenue du Phénix Rouge" mais on peut distinguer "l'Oiseau Vermillon du Sud" et le "fènghuáng" (qu'on traduit traditionnellement "phénix" même s'il n'a rien à voir avec notre phénix - on peut aussi le relier à la corneille solaire à trois pattes (ou corbeau d'or, Jīnwū) - le fort des gardes s'appelle ainsi). L'Oiseau Vermillon du sud est l'un des quatre animaux avec le Dragon d'Azur de l'est, le Tigre blanc de l'ouest et la Tortue noire du nord

Le monde entier comptait environ 200 millions d'habitants dont 50 millions à l'intérieur de cet Empire  Táng avant l'effondrement de la guerre civile sous la révolte d'Ān Lùshān, qui aurait réduit la population à la moitié en raison des déplacements de population et des massacres. Pour comparer l'Empire de Charlemagne aurait été autour de 10-20 millions au maximum. 


A part quelques oeuvres bouddhistes, des statues astrologiques, il y a peu d'aspects mythologiques mais il y a les deux dieux-dragons qu'on voit sur l'affiche : l'Auguste Fúxī (avec une équerre) et son épouse-soeur la grande déesse à queue de dragon Nǚwā (avec un compas) comme symboles d'harmonie. Des indices (dans l'Investiture des dieux) laissent penser que Nǚwā dut être une déesse archaïque importante avant de décliner dans le positivisme philosophique post-confucéen. Xī Wángmǔ (la Reine-Mère de l'Ouest) semble avoir été d'abord une grande déesse aussi terrible que Mahādevī Durgā et une mère de Fúxī & Nǚwā avant de décliner dans bien des représentations taoïstes traditionnelles comme une vieille gardienne des pêches de l'immortalité.

J'ai raconté l'an dernier un mythe Tang sur les dieux gardiens des Portes (門神 Mén Shén) : les deux généraux divinisés Qín Shūbǎo & Yùchí Jìngdé (qui protègent l'Empereur "Grand-Ancêtre" Tàizōng contre le spectre du Lóng Wáng de la rivière Jīng), et le Roi-Fantôme chargé de chasser les spectres, Zhōng Kuí aux Cinq Chauve-Souris pour protéger l'Empereur Xiànzōng. 


 

jeudi 31 octobre 2024

Mantra Warrior: The Legend of the Eight Moons (2023)


Ce dessin animé thaïlandais de Veerapatra Jinanavin, Nạkrb mn trā: Tảnān pæd dwng cạnthr̒ était diffusé aujourd'hui dans le cadre du Festival des Utopiales à Nantes. Ce n'est que la première partie d'un cycle qui adapte en version futuriste avec des Méchas le Ramakien (la version thaï du Rāmāyaṇa). Le film est une animation qui évoque un mélange entre la Guerre des Clones de Gennady Tartakovsky (et au-delà tout Star Wars) et le Shōnen à la Saint Seya. Le plus remarquable est la rapidité des rythmes des mouvements : les Méchas sont des primates anthropoïdes (les "vānara" du Rāmāyaṇa) qui sautillent et rebondissent avec plus d'agilité que les Méchas habituels. 

Je n'ai plus l'âge des combats de catch des Shōnen (où on passe son temps à hurler qu'on va avoir plus d'énergie que l'autre) mais ce dessin animé est intéressant dans son usage de la mythologie hindoue. Le Ramakien est une adaptation thaïlandaise qui a des différences locales et notamment plus d'influences du Shivaïsme tamoul du sud de l'Inde par rapport à la version classique. 

1 Le Prince Rāma n'est pas explicitement dit être le 7e avatar de Viṣṇu mais de "Narai" (Nārāyaṇa en sanskrit, le "Refuge Humain" ou la "Source"). Rāma est l'héritier exilé du Roi de la planète Ayodhya (appelée "Ayutthaya" en thaïlandais). 

2 Le roi d'Ayodhya, son père, n'est pas nommé dans le film (en sanskrit, c'est Daśaratha). Il n'y a aucune mention de son frère Phra Phrot (en sanskrit Bharata) ou de sa mère Kaikeyī et toute l'histoire de l'exil de Ram est retirée : au lieu d'être écarté suite aux intrigues de Kaikeyī, il est injustement accusé d'avoir conspiré contre son père et il est plusieurs fois insinué que ce dernier est un tyran injuste. 

3 Seul le frère de Rama,  Lakṣmaṇa, est utilisé dans la famille. Au lieu d'être le fidèle avatar de Śeṣa, il y est un comic relief, efféminé, narcissique mais loyal. Il est décrit comme incapable de se battre, malgré toute sa bonne volonté, mais comme incarnant une puissance infinie de régénération. 

4 Sītā (avatar de Śrī Lakṣmī) est la plus changée : elle n'est pas enlevée seulement pour sa beauté pour être l'épouse de Rāvaṇa (en thaïlandais Thotsakantha) mais parce qu'elle est elle-même l'ambroisie d'immortalité, incarnation de la Śakti ultime de l'univers. D'habitude, Ravana a l'immortalité avant même d'avoir enlevé Sītā. Je n'ai pas vu trace de la légende du Ramakien, où contrairement au Ramayana, Sītā est en fait la fille secrète de Thotsakantha, abandonnée suite à un oracle qui disait qu'elle causerait sa perte. 


5 Au lieu de demander l'aide des vānara seulement après l'enlèvement de Sita, Vanara est ici le nom de la planète dont la population sert de soldats-Méchas pour la planète suzeraine d'Ayodhya depuis le début.Dans une réduction remarquable du manichéisme, il est impliqué que le Roi d'Ayodhya a exploité les Vanaras sans compassion en les envoyant se faire tuer pour sa gloire.  Les Vanaras ont donc une amertume contre les Princes d'Ayodhya avant même l'épopée. Cela explique que dans cet épisode, Ayodhya va se retrouver face à une révolte de Vanara que va utiliser aussi l'empire de Thotsakan

6 Le vrai héros de l'histoire n'est plus du tout le Prince Rāma, qui reste presque toujours dans une position seulement défensive, mais un humain, "Vāyu" qui va être appelé à piloter l'armure de Hanumān le Singe Blanc (dans la légende, c'est "Phra Phai", Vāyu, le dieu du vent, qui est le père de Hanumān). 

7 Le roi de Vanara est Pali (en thaïlandais "Phālī", en sanskrit "Vālī" ou "Bālī"), fils d'Indra. Il servait la planète Ayodhya mais s'est rebellé et ne cesse de décrire son frère Sukreep (Sugriva), fils de Phra Xāthity (Surya le dieu soleil, qui est ici le nom d'un type de Mecha), comme un traître à la cause de Vanara parce que celui-ci est resté fidèle à Ayodhya. La puissance de Pali repose sur le vampirisme, l'exploitation énergétique qui lui permet d'absorber l'énergie des autres et de sacrifier ses soldats pour s'alimenter. Toute l'intrigue à la Star Wars est que le seul moyen pour le Général Sukreep de vaincre Pālī est d'abord de s'infiltrer dans son vaisseau amiral pour détruire la source de ce pouvoir qu'il vampirise. 

8 L'autre personnage central est "Vela" (ou Weela ?), qui n'est autre que Nila le Singe Noir, le pendant de Hanumān le Singe Blanc. Dans le Ramakien, Nila est le fils de Phra Kan Chai Si (qui est "Kālá" le Noir, dieu du Temps et de la Mort, qui peut être aussi vu comme un aspect de Viṣṇu - dans le Bhagavad-Gītā - ou au contraire ici plutôt de Śiva/Rudra) et dans le dessin animé Vela accepte de devenir le "Héraut" de Kala (il n'y a pas d'histoire de conflits entre plusieurs royaumes singes où le père adoptif de Nila servirait Pālī). Alors que dans le mythe, Hanumān est dévoué à Rāma et Nila insubordonné (au moins au début), ici "Vayu" est indiscipliné mais généreux alors que Vela est discipliné mais froid, rigide et impitoyable. Le premier est ici un trickster plein d'énergie, l'autre un ascète sérieux. La dualité entre les deux héros-singes semble donc être une dualité interne au dieu Shiva, dieu de l'énergie, de l'exubérance, de l'effort et de la destruction et il est clair que c'est Vayu/Hanumān qui reste dans son insouciance joyeuse plus proche des vertus de son seigneur Rāma / Viṣṇu. Au début de l'histoire, le général Sukreep a confié à ce Nila la mission d'infiltrer comme agent double l'armée de son frère maléfique Pālī et celui-ci lui fait confiance (un peu comme le sage géant rakshasha Phipek (Vibhīṣaṇa) est envoyé par Shiva pour espionner son frère Thotsakantha ; cette épopée accorde plus de place à l'information et à l'espionnage que dans les batailles frontales classiques). 

9 Je n'ai pas identifié qui est censée être Bus̄ʹbā ("Fleur" en thaïlandais), la fille dans le triangle amoureux Vayu / Vela. L'histoire où Vela choisit de sacrifier son amour pour Bus̄ʹbā pour sauver Vayu et mieux servir Rama n'est pas du tout crédible (pourquoi Bus̄ʹbā serait-elle moins efficace ?). Mais cela sert à créer le conflit pour le prochain film : Hanumān et Nila servent tous les deux Rama tout en s'en voulant l'un et l'autre. Busba pourrait-elle être une allusion à Trijaṭā, la sage démone fille de Vibhīṣaṇa qui rejoint la cause de Rama et dans certaines versions devient l'épouse de Hanuman ?

10 L'histoire des Huit Lunes de Vanara dans le titre de cette première partie est peut-être une allusion astrologique mais cet alignement assez ridicule des Huit Lunes sert surtout à évoquer l'arrivée de Kala le destructeur. La seconde partie du cycle sera consacrée à la construction du Pont vers Lanka (qui a l'air de devenir un Pont hyperspatial dans cette version). 

dimanche 19 mai 2024

Ali et le Dragon

Selon une tradition chiite, leur imam ʿAlī  (ʿAlī ibn Abī Ṭālib) (600-661) aurait tué un dragon, comme St Georges et les deux mythes viennent peut-être d'une tradition perse antérieure (comme les Perses ont de nombreuses légendes où les Rois et héros tuent des Dragons comme symbole du mal, comme le Troisième Travail de Rostam, cf. le thème folklorique du Tueur de Dragon, Arne-Thompson n°300). La Perse a l'originalité d'avoir à la fois des Dragons complètement maléfiques (sans influence des serpents sages d'extrême orient) et une influence chinoise dans la manière de les représenter graphiquement. 

La légende existe par exemple dans une version recueillie par des folkloristes russes dans le nord de l'Afghanistan (région de Badakhshan), mais cela semble plus large. 

Ali affronte divers démons et rois diaboliques (parfois avec l'aide de sa femme Fatimah qui lui purifie son sabre) et il rencontre ensuite une jeune fille qui lui dit qu'elle va être sacrifiée à un Dragon. Il dit qu'il va occire le monstre mais qu'il va d'abord se reposer en se couchant à ses côtés mais il lui demande de le réveiller si le Dragon arrive. Le monstre arrive mais la jeune fille est trop paralysée par la terreur pour rien dire. Heureusement, une larme tombe de ses yeux et réveille le cousin et gendre du Prophète. Il tue alors le dragon avec son célèbre sabre Ḏū-l-Faqār. D'où la formule :

لَا سَيْفَ إِلَّا ذُو ٱلْفَقَارِ وَلَا فَتَىٰ إِلَّا عَلِيٌّ 
lā sayfa ʾillā ḏū l-faqāri wa-lā fatā ʾillā ʿAlīyun
"Il n'y a pas d'autre épée que Zulfiqar, et pas d'autre héros qu'Ali"

Les parents de la jeune fille sont au début déçus qu'elle ait survécu, croyant qu'elle n'a fait que fuir et que le Dragon est toujours vivant. Ils ne sont rassurés que lorsqu'ils comprennent que c'est Ali qui l'a sauvée. 

Ce Dragon semble n'avoir aucun lien avec la "Bête" (Dabbah) de la sourate de la Fourmi dans le Coran. Dans une version, ce Dragon d'Ali aurait sept têtes comme une Hydre. D'énormes rochers ronds seraient ce qui reste de ses yeux. 

Dans une autre version, la population locale utilisait le Dragon (ou un "serpent") pour détecter les femmes infidèles : on offrait les enfants au monstre et il ne dévorait que les enfants bâtards nés d'une union illégitime de la mère. La population aurait même reproché à Ali de leur avoir retiré ce test en tuant le dévorateur de bâtards. Il leur aurait répond que seuls les enfants légitimes reconnaîtront Ali comme l'envoyé de Dieu. 

La version de la première illustration (tirée de là) vient de l'épopée religieuse Ḵāvarān-nāma (Khāvar-nāmeh) de Ebn Ḥosām Ḵūsfī vers 1426. Il y a plusieurs cités iraniennes qui s'appelllent Khavaran. Ali y affronte aussi des loups-licornes, des fourmis géantes ou des amazones. 

’Ali contre le dragon, Farhâd Shirâzi, Khâvarân-Nâmeh, 1476-86, Palais du Golestân



Add. 
Pour comparaison : Rostam tuant le dragon avec son cheval Rakhsh



samedi 11 mai 2024

Shānxī & Shǎnxī ; Carpes & Dragons

Comment ne plus confondre la province du Shānxī (山西, 1e ton, haut et long) et le Shǎnxī (陝西, 3e tonalité, ton qui descend et qui remonte) ? 

Le Shānxī est plus au nord (nord-est) que le Shǎnxī. 

(cliquer sur la carte pour voir les 2 Provinces)


Le Shānxī 山西 est retranscrit simplement Shanxi et signifie "Ouest des Montagnes" (en l'occurrence des Montagnes Tàiháng, 400 km qui séparent Shānxī et Héběi - "Nord du Fleuve [Jaune]" et Hénán - "Sud du Fleuve [Jaune]". De même, plus à l'est, le Shāndōng signifie "Est des Montagnes".

Le Shǎnxī 陝西 est retranscrit en français "Shaanxi" (ce qui pourrait se discuter comme l'autre son en première tonalité est long). Le nom signifie "Ouest de la Passe(ou du Plateau) de Shan", région en Hénán sur la rive sud du grand Huáng Hé (Fleuve Jaune). Ce caractère Shǎn 陝 peut aussi être lu comme "vallée". 

On ne peut pas tellement les distinguer par la population ou la taille, relativement similaires. Le Shānxī a aujourd'hui une population de 35 millions d'habitants (17e province de la Chine en population sur 22) et une superficie de 156 000 km2 (taille du Bangladesh ou du Népal). Le Shǎnxī a une population de 40 millions d'habitants (15e population sur 22) et une superficie de 205 000 km2 (taille de la Biélorussie ou du Sénégal). 

Historiquement, la différence est plus considérable. 

Le Shānxī correspond à peu près à l'ancien état de Jìn. Au centre de l'actuel Shānxī , on trouve la cité de Tàiyuán (Grande Plaine), qui fut parfois utilisée comme une capitale impériale.

Le Shǎnxī a été plus central dans l'histoire de la Chine, comme un des Berceaux de cette civilisation puisque c'est là que se trouvait notamment la célèbre capitale impériale de Xī'ān "Paix de l'Ouest", aussi appelée Cháng'ān sur le Fleuve Wèi,un des affluents du grand Fleuve Jaune à partir de la Passe de Tóngguān au croisement de Shānxī, Shǎnxī et Hénán. Cette région de la capitale comprend aujourd'hui aussi pas très loin Xiányáng, l'antique capitale de la dynastie Qín - en revanche d'autres grandes capitales impériales comme Luòyáng ou Kāifēng se trouvent plus à l'est sur le Fleuve Jaune, dans la Province de Hénán.

La Légende de la Porte des Dragons

A l'origine, je cherchais à retenir la différence entre les deux Provinces parce que je ne voyais pas bien la région précise de cette légende. Il y a de très nombreux endroits appelés "Portes des Dragons (Lóng Mén) en chinois mais l'un des plus célèbres serait dans le Shānxī, mais juste à côté du Shǎnxī !

Près de l'actuelle ville de Héjīn (ce qui signifie "Gué" du Fleuve Jaune), juste au nord-ouest de la métropole de Yùnchéng se trouve les Gorges de Lóngmén 龍 門 et la passe de Yǔ ménkǒu 禹门口. On remarque qu'on n'est pas très loin non plus du carrefour des trois Provinces, juste avant que le Fleuve jaune rencontre la rivière Fen. On est à environ 200 km au nord-est de Xī'ān et aussi à 200 km au nord-ouest de Luòyáng.  


C'est là que le Roi divin le Grand (dieu des irrigations), qui avait taillé cette passe pour faire passer le Fleuve Jaune, offrit aux Poissons la possibilité de devenir un Dragon s'il remontait cette porte, ce qu'on appelle en chinois "gravir ou plutôt sauter la Porte du Dragon". Une Carpe (ou dans certaines versions un thon ou un poisson-chat) réussit et fut ainsi métamorphosée en un Lóng

La légende daterait de la dynastie des Hans vers le IIe siècle. Une interprétation confucéenne sans surnaturel (les érudits chinois tentant toujours de détruire leur propre mythologie) prétend que c'est en réalité une allusion historique au ministre sage et intègre Lǐ Yīng (qui fut exécuté par l'Empereur Hàn Líng en l'an 169 à cause des manoeuvres des Eunuques de la Cour). Ceux qui obtenaient une rencontre avec ce grand ministre étaient dits "avoir réussi à gravir la Porte des Dragons". 

C'est donc devenu un proverbe chinois : 

鲤 跃 龙 门
Lǐ yuè Lóng Mén
La Carpe Bondit au-dessus de la Porte au(x) Dragon(s)

Métaphoriquement, cela veut dire pouvoir avoir une ascension sociale en réussissant les Concours Impériaux : celui qui devient un Magistrat change de statut et rejoint les Dragons, comme le poisson transformé, celui qui échoue aux Concours ne reste qu'un poisson dans l'eau parmi d'autres. Le Dragon a donc bien aussi une métaphore de mobilité sociale et pas seulement de statut noble inné. 

Voilà un petit documentaire de CCTV sur ces Gorges de la Porte aux Dragons où on peut voir les eaux calmes du Fleuve Jaune et les marches gravées sur ces falaises escarpées mais aucune trace de rapides ou de chutes d'eau. Je me demande si la Carpe est censée sauter au-dessus de chutes comme je l'imaginais ou plutôt au-dessus des Montagnes ?

 

mercredi 8 mai 2024

Les 5 soldats de bambou


Éliane Jaulmes, brillante mathématicienne, a été rôliste avant d'être romancière et elle avait écrit pour des fanzines, aussi bien pour Rêve de Dragon que pour Glorantha. J'avais pu jouer avec elle (et son mari, Philippe) à une campagne de Heroquest sur Glorantha il y a plus d'une douzaine d'années. 

Elle a rédigé depuis 2018 plusieurs romans de fantasy historique : Le Crépuscule des Veilleurs (sur des magiciens au début du XVIe, inspirés en partie par Sorcerer's Crusade - mais son éditeur Onyx a hélas disparu sans publier ce roman qu'ils avaient accepté), le cycle de L'oeil du Dieu serpent (inspiré d'une campagne de Capitaine Vaudou sur des pirates dans les Caraïbes à la fin du XVIIe siècle) et enfin la duologie aux éditions Plume Blanche des Cinq Soldats de Bambou


Ce roman de wuxia fantastique se déroule en Chine, à l'époque des Sept Royaumes Combattants au IIIe siècle avant JC, mais ne vient pas directement du jeu de rôle sur cette période Qin, plutôt en partie d'un déplacement métaphorique de certains aspects de Glorantha - son prochain roman sera scandinave.

La couverture avec son Dragon brillant est par Roxane Millard. Je la trouve très réussie (même si j'ajouterais une cinquième griffe en plus aux pattes de ce Dragon pour rester dans le thème). 



Ce premier volume des Cinq Soldats de Bambou (五竹兵), "Lumière éternelle" a une intrigue dense avec deux lignes temporelles et de nombreux personnages :


 

Vers 264 avant JC, nous sommes à Línzī, capitale du Royaume de (le royaume de l'Est), connu notamment pour sa célèbre Académie de Jìxià. Le Prince de Qí nommé d'abord "Second Fils" puis le Roi Tián Jiàn (280-221) va réunir une équipe de six autres héros, dont un certain mercenaire cynique qui aime beaucoup citer Sūnzǐ, "Mille Ruses". Les Sept Héros vont permettre de stabiliser le Royaume de Qí derrière plusieurs défenses magiques liés aux cinq éléments et à cinq animaux en luttant contre un certain "Sorcier au Bi (璧) de Jade". C'est Mille Ruses qui raconte ce récit enchâssé. 

En 239, le Roi de réunit à nouveau les cinq héros survivants. Il s'agit de contrer les manoeuvres de Lǚ Bùwéi (291-235), le Premier ministre du Royaume de Qín, qui connaît bien des secrets sur ces cinq défenses magiques et sur les trésors cachés de Qí. Un des agents de Qín, Trois Yeux, est un sectateur d'Èrláng Shén. La narratrice n'est plus Mille Ruses mais une érudite philosophe (qui synthétise taoïsme et confucianisme à l'école de Jìxià), Cíqiǎo (辞巧, "Parole Habile" - désolé si le 3e Ton ǎ apparaît toujours séparé sur ce blog). Dans sa jeunesse, elle était prêtresse de Wénchāng Wáng (en théorie, cette divinité est censée avoir été humain 500 ans après, au IVe siècle après JC mais le nom peut être utilisé pour une de ses nombreuses autres incarnations comme c'est une sorte de fonction de divinité de la culture). Elle sait aussi lire les signes dans le Yì Jīng
[En passant, dans notre campagne de Heroquest en Kethaela il y a deux décennies, le personnage joué par Éliane Jaulmes, Kalliope, était déjà une prêtresse d'un aspect d'une divinité esrolienne de la connaissance avec plusieurs autres agents du Roi-Dieu du Pays-Saint.] 

Les autres amis de Cíqiǎo recouvrent plusieurs classes sociales et ils comptent l'aubergiste Hǔníng (虎甯, Tigre paisible), la courtisane Měifèng(美鳳, Joli Phénix), le shaman pêcheur Tāo (濤, Vague) et le Juge Zhúgāng (竹槓, Tige solide de Bambou). 

Une partie du mystère du roman est de voir comment on apprend progressivement ces secrets passés des cinq "Soldats de Bambou" sur ce qui leur est arrivé vingt-quatre ans auparavant et l'ironie que cela jette sur le récit de Mille Ruses. Un des plaisirs est de décoder les indices sur l'identité changeante de tous ces personnages comme dans une sorte d'enquête du lecteur dans l'enquête du roman. Elle a su créer ainsi avec finesse un jeu d'interprétation dans la lecture même. Elle peut susciter une tension dans le lien entre ces deux trames. 

Je ne vais pas divulgâcher trop en avant mais on découvre très vite que le Roi de Qí, surnommé "Lumière éternelle" n'est plus l'humain qu'il était et est en fait un Dragon, le Qìlóng, 氣龍, lié à son Royaume. Chacun des cinq "Soldats de Bambou" est relié à son souffle et sans doute aussi en partie à un des cinq éléments.  

Le travail d'Éliane Jaulmes est approfondi et impressionnant. On plonge dans un dépaysement total dans cette Chine fantastique où le surnaturel a l'air quotidien, avec un univers chinois qui n'a rien à envier à un cadre imaginaire. 

Le second volume des 5 soldats de bambou (intitulé "Ombre éphémère") doit paraître bientôt et j'ai hâte de voir après mille pages de cette vaste épopée comment les relations entre les cinq héros et entre les Royaumes vont évoluer.