jeudi 3 septembre 2026

Vale Gloria Steinem (1934-2026)

 

Gloria Steinem est surtout connue pour ses enquêtes de journalisme sur les thèmes du Féminisme de la Seconde vague, sur des questions politique sur la contraception, le droit à l'avortement ou le traitement des femmes dans le travail (dans un de ses reportages célèbres en 1963, elle s'était faite engager par les Manoir Playboy comme Bunny pour y étudier l'exploitation, l'objectification et dénoncer le double discours "hédoniste" patriarcal). 

Mais elle avait aussi des raisonnements féministes plus théoriques. Sa stratégie argumentative philosophique reposait souvent sur des expériences de pensée ou des "contrefactuels" : pour faire prendre conscience d'une discrimination que les hommes ne remarquent même pas, inversons les situations. "The first problem for all of us, men and women, is not to learn, but to unlearn. We are filled with the popular wisdom of several centuries just past, and we are terrified to give it up.

Dans "If Men could Menstruate" (publié en 1978 mais qu'elle avait présenté dans une série de conférences dans les années 1970), elle expliquait que si les hommes avaient des menstrues (comme la maladie de faiblesse des Ulates, qui est certes plus une couvade ?) mais que la société restait patriarcale, le début des premières règles deviendrait une cérémonie de rite de passage viril valorisé, il y aurait un congé menstruel, tout le discours tournerait et les hommes ne cesseraient d'y faire référence au lieu de s'en moquer et qu'on prendrait le sujet des crampes et dysménorrhées bien plus au sérieux dans toute la société. 

De même dans "What if Freud were Phyllis?" (dans Moving Words, 1994), Steinem imagine que si la psychanalyse avait été inventée par une femme ("Phyllis Freud", une référence à Phyllis Greenacre ou Phyllis Meadow ?), certaines des prémisses impensées auraient nécessairement été radicalement différentes sans le sexisme conservateur de Sigmund qui se fait passer pour des hypothèses "empiriques" sur la différenciation sexuelle et le rôle du Phallus

Gloria Steinem aimait bien Wonder Woman comme symbole de l'empowerment (et ce fut Steinem plus que son créateur Marston qui créa cette réappropriation féministe du personnage) et elle lui donna plusieurs fois la couverture de son magazine Ms

 

Cela dut agacer Stan Lee chez Marvel, qui détestait quand DC paraissait plus "topical". Cela doit expliquer pourquoi Gerry Conway fit de Ms Marvel en 1977 (5 ans après la couverture de Ms.) une imitation claire de Gloria Steinem (Carol Danvers orthographiait son nom avec "Ms" et dirigeait même un magazine nommée Woman Magazine). 


 Mais comme le fait remarquer cet article, l'ironie de Ms Marvel est qu'elle était censée "récupérer" le féminisme dans les comics mais que la série continuait à utiliser les tropes sexistes évidents : Ms Marvel resta trop ambiguë et n'eut pas (à ma connaissance) d'échos dans le féminisme avant des versions plus récentes comme celle de 2014 (qui porte d'ailleurs plus sur "l'intersectionnalité" d'une héroïne d'origine pakistanaise et donc sur le féminisme "de troisième vague"). 

Add. 
Paul Levitz (l'ancien scénariste de la Légion des Superhéros) m'apprend qu'elle venait d'une origine très modeste (où les comics étaient la seule littérature) et il ajoute cette autre connexion entre Gloria Steinem et les comics : 

The other comics connection was at the very beginning of Gloria’s career, when she served as an office staffer for one of comics’ great geniuses, and talent scouts: Harvey Kurtzman. Harvey was producing HELP! Magazine and along with Gloria had only a handful of folks in the office. But what a handful! Rene Goscinny of ASTERIX and Terry Gilliam of Monty Python were there too, also before their fame.
If Wonder Woman deserves even a small fraction of the credit for what Gloria Steinem accomplished in her life, it may be the most important feat the Amazing Amazon achieved.
HELP! n°2 (août 1960), avec Gloria Steinem : 


 Mais notons que Kurtzman a fait des bd parodiques dans Playboy après s'être moqué de Hefner dans Help! en 1962, juste avant que Steinem ne montre les effets d'exploitation de ce système Hefner. 

6 commentaires:

Pénélope a dit…

Oui, elle a été efficace et écrivait bien. Mais elle acceptait aussi de l'argent de la CIA pour lutter dans le mouvement féministe contre les branches les plus révolutionnaires. Son féminisme libéral reste très modéré.

Phersv a dit…

Le fait d'accepter de l'argent de la CIA, passe encore (après tout, les Trotskystes le faisaient aussi sans se considérer comme des pions de l'impérialisme américains) mais le fait qu'elle l'ait assumé avec des arguments aussi naïfs (qu'elle ne voyait pas le problème à travailler pour la CIA) m'étonne en effet. En revanche, je ne sais pas si elle a contribué pratiquement à affaiblir les questions de classe (dans l'égalité salariale).

Pénélope a dit…

Je ne veux pas m'acharner sur elle mais le choix de Wonder Woman n'était peut-être pas seulement lié à ses goûts d'enfance dans les années 1940 : Ms en 1972 était financé par le groupe Warner, qui venait d'être absorbé avec DC Comics en 1969. C'était donc le même groupe.

Phersv a dit…

Oui, Betty Friedan a accusé Steinem d'avoir exploité son féminisme pour gagner de l'argent. Mais on peut faire aussi le reproche inverse : Friedan voulait se concentrer sur l'égalité salariale alors que Steinem parlait plus de convergences de luttes sociales sur d'autres questions, y compris les discriminations raciales.

Phersv a dit…

Jonathan Leaf (qui est un prof conservateur) a fait une pièce de théâtre il y a 9 ans, The Fight, qui porte justement sur l'opposition politique entre Betty Friedan (“Doris Margolies” dans la pièce) et Gloria Steinem (“Phyllis Feinberg”) où il présente cette dernière comme une "radicale", ce qui est assez drôle quand on voit à quel point une partie des féministes actuelles la trouvent trop modérée.

Andrea a dit…

Betty Friedan avait critiqué le sexisme de Freud bien avant Steinem dans The Feminine Mystique.

Steinem a eu du succès dans les médias capitalistes parce qu'elle acceptait le système économique dont elle pouvait profiter. Elle était une Démocrate libérale bien insérée dans l'Establishment. Elle est passée du soutien à Shirley Chisholm au soutien à Obama.