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lundi 11 mai 2026

La chronologie des Demi-Elfes du Premier Âge

Quand on lit le Silmarilion, les dates précises du Premier Âge importent relativement peu comme les Elfes sont immortels mais dès qu'on arrive à la fin, au V-VIe siècle, la chronologie devient plus importante pour les âges relatifs des Humains. J'avais un peu parlé d'une vieille idée de faire une campagne de jeu de rôle qui commencerait au Premier Âge avant 455 et à l'époque, je voulais laisser un peu ouverte le siècle suivant mais je renonce à ce faux suspense : voici les années 455-542. 

Je vais ignorer ici tout le cycle tragique des enfants de Hurin (Turin Turambar, tueur de Dragon) pour me concentrer sur les deux branches des demi-elfes, Dior (fils de Beren) et Eärendil (fils de Tuor). Tout le Legendarium de Tolkien consiste à tisser ces deux branches, le Lai de Beren et Luthien (la quête du Silmaril) et la Chute de Gondolin pour conduire à la Saga d'Eärendil, qui, hélas, n'a jamais été aussi détaillée que le Lai de Beren et Luthien. La Quête heureuse d'Eärendil est fondée sur l'effondrement successif de plusieurs foyers, la forêt féérique de Doriath et la forteresse cachée de Gondolin. 

432 Naissance de Beren, fils de Barahir

455 Bataille de la Flamme soudaine, retour de Morgoth. Barahir (55 ans) sauve Finrod Felagund. 

460 Barahir est tué par traîtrise. Son fils Beren a 28 ans. 

464 Beren (32 ans) rencontre Luthien Tinuviel (âge impossible à déterminer). 

465-466 La Quête des Silmarils. Beren le Manchot est tué et Luthien meurt de chagrin. Un des trois Silmarils est désormais en Doriath, ce qui va relancer toute la malédiction de ces bijoux. 

469 Luthien et Beren reviennent des Couloirs de Mandos. Beren aurait 37 ans. Naissance de leur fils Dior Eluchil. La date de la (seconde) mort de Luthien et Beren est inconnue. 

472 Bataille des Larmes innombrables, grande victoire de Morgoth. Naissance de Tuor, fils de Huor et neveu de Hurin. Huor fait la prédiction que de lui et de Turgon naîtra une étoile. 

495 Tuor (23 ans) découvre Gondolin, la Cité de Turgon, mais échoue à les convaincre de quitter leur Cité cachée. [Le royaume de Nargothrond est dévasté par le dragon Glaurung]

497 Dior (28 ans) épouse une cousine elfe Nimloth. Beren aurait eu 65 ans. 

502  Tuor (30 ans) épouse Idril, la fille de Turgon, Roi de Gondolin. Hurin offre le Nauglamir à Thingol de Doriath. 

503 Naissance d'Eärendil, fils de Tuor et Idril Celebrindal à Gondolin, et en même temps d'Elwing, fille de Dior et de Nimloth, et donc petite-fille de Beren à Luthien, en Doriath. Les Nains tuent Thingol et Dior hérite du Nauglamir. 

506 Second Massacre Fratricide. Celegorm et ses frères ravagent Doriath. Mort de Dior (37 ans). Sa fille Elwing (3 ans) est sauvée avec le Silmaril et elle sera emmenée aux Havres du Sirion, en Arvernien. 

510 La Chute de Gondolin. Eärendil n'a que 7 ans quand il s'enfuit. Il part vivre à l'embouchure du Sirion avec ses parents et y retrouve Elwing. 

525 Eärendil (22 ans) épouse Elwing (22 ans) au port d'Arvernien. 

532 Naissance des deux jumeaux Elrond et Elros (532 - Deuxième Âge 442), fils d'Eärendil et Elwing. On est donc un siècle après la naissance de Beren. Elros vivra 600 ans et son frère Elrond au moins 6500 ans... 

534 Eärendil (31 ans) part à la recherche de Valinor sur son navire Vingilot ("Fleur d'écume"). 

538 Troisième Massacre Fratricide : Maedhros et les derniers des Fils de Feänor attaquent les Havres du Sirion à la recherche du Silmaril. Ils capturent les enfants d'Eärendil, Elrond et Elros, qui n'ont encore que six ans. Elwing est transformée en oiseau blanc et, en emportant le Silmaril, elle rejoint Eärendil sur son navire.  

542 Après leur grande odyssée, guidés par le Silmaril, le fils de Tuor et la fille de Dior arrivent à revenir en Valinor et à convaincre les Dieux d'intervenir contre Morgoth. 

Début de la grande bataille finale des Guerres de Beleriand qui dureront jusqu'à la fin du VIe siècle, à la défaite de Morgoth et la destruction du Beleriand. 

Eärendil devient une étoile céleste et les deux autres Silmarils sont perdus. 

Au Troisième Âge, des milliers d'années après, le lointain descendant d'Elros, Aragorn, épouse Arwen, fille d'Elrond et petite-fille de Galadriel. 

En lisant le Livre des Contes perdus

Uchronie : Et si le Legendarium avait été publié trop tôt ?  

Si Tolkien avait pu publier The Book of the Lost Tales dès l'époque où il l'avait écrit, dans les années 1920, cela aurait peut-être stabilisé trop tôt le Legendarium. Le Silmarilion ne se serait probablement pas développé tel qu'on le connaît. 

Par exemple, les premières versions étaient plus nettement encore liées à l'histoire réelle ou aux légendes de notre Terre : Beleriand s'appelait encore Broseliand, l'ange-marin céleste Earendel était encore lié explicitement au marin divin Wade du folklore anglo-saxon. 

Tolkien n'avait pas encore assez caché les attaches terrestres avec ses goûts du Vieil Anglais et il aurait été peut-être plus difficile de les cacher rétroactivement. La Terre du Milieu aurait été plus nettement une "Lyonesse" perdue (avec un peu de Kalevala en plus) et moins une sub-création d'un temps archétypal. 

Peut-être que l'oeuvre de Tolkien aurait été un peu oubliée comme celles d'autres écrivains britanniques des années 1920 qu'il aimait comme David Lindsay (1876-1945), Edward Plunkett (1878-1957) ou Eric Rücker Eddison (1882-1945), au lieu de devenir un phénomène dans les années 1960.  

Evolutions de Beren & Luthien 

Il y a des différences amusantes dans les premières versions du Lai de Leithian. 

Beren dans la première version est un "Gnome" (le nom que Tolkien donnait aux Noldor), pas un Humain. Le thème de la mortalité de Beren n'était donc pas pour lui essentiel au récit, malgré toute la catabasis de Luthien, puisque Beren était un Haut Elfe. Le conflit dans leur relation est donc entre Gnome et Elfe sylvestre, entre ceux qui ont vu la révélation transcendante (Valinor) et ceux qui ont choisi l'amour de la nature terrestre d'ici-bas (Luthien, fille de "Gwendeling" ou la Fée Mélian). Cela devient inversé dès que Beren est un humain, c'est le mortel amoureux de la beauté transcendante. 

Les deux William

Bien que Tolkien fût conservateur, il aimait beaucoup William Morris (1834-1896) plus pour son romantisme Luddite, médiévaliste amateur de sagas nordiques que pour ses idées socialistes, syndicalistes et athées. 

En revanche, il aurait dit dans une lettre à sa secrétaire qu'il avait découvert William Blake (1757-1827) très tard (après avoir créé lui-même sa mythologie) et qu'il l'avait détesté. On imagine qu'un Catholique pratiquant comme lui n'aimait pas tellement un Gnostique luciféro-swendenborgien proto-nietzschéen comme Blake, même si Blake semble plus "mystique" que Morris. Il est curieux que Tolkien n'ait pas vu l'importance de l'autre Britannique avant lui qui avait créé sa propre mythologie.  

Un des mystères de l'imagination de Tolkien est qu'il semble que "Luthien" ait été d'abord un nom de l'Angleterre d'où vient le visiteur du Book of the Lost Tales avant de devenir le nom de la Princesse Bien-aimée et héroïne du cycle. Si Beren est un Haut-Elfe est que Luthien représente l'essence d'Albion (comme le géant Albion chez Blake), le Lai du Leithian sur Beren et Luthien serait alors en profondeur sur la liaison profonde dans son imaginaire entre "elficité" (elfiness) et anglicité. Le Book of Lost Tales est un humain saxon recueillant les légendes de l'Elfiness. 

Tolkien n'aime pas les chats 

Tolkien est vraiment une personne à chiens (oui, je connais l'interprétation politique de cette classification commode). Huan le Chien de Valinor est le symbole de Loyauté (comme les Aigles ou les Chevaux contre les Corbeaux ou les Araignées). 

Dans la première version du Lai de Leithian, Beren est capturé par le maléfique Tevildo, Roi des Chats (qui deviendra Drauglin le Père des Grands Loups-Garous).  C'est un "evil fay in feline shape". 

Même dans la version du LotR, au Troisisème Âge, la reine maléfique semi-légendaire de Gondor Beruthiel (fin IXe- début Xe siècle, peut-être liée aux Numénoréens d'Umbar) torturait les chats et les envoyait espionner ses ennemis. 

samedi 25 janvier 2025

Des Nymphes aux Elfes

Via la médiéviste paléographe Anna Dorofeeva (Göttingen), l'Abbé saxon du Wessex Adhelm de Malmesbury (639-709) avait fait dans ce manuscrit des Aenigmata cette liste de traduction ou d'équivalences des Nymphes grecques vers les "Aelfinn" anglo-saxons et cela pourrait être une origine des différents types d'Elfes auxquels nous sommes habitués dans les jeux de rôle.

Nymphae : Aelfinni (Elfes)

Oréades : Duun-aelfinni (Elfes des montagnes)

Dryades : Uudu-aelfinni (Elfes des bois)

(H)amadryades : Uaeter-aelfinni (Elfes des eaux)

Maides : Feld-aelfinni (Elfes des champs)

Nai(a)des : Sae-aelfinni (Elfes des mers)

Avait-on jamais parlé d'Elfes des mers avant ce texte ? 

L'auteur fait une erreur sur les Hamadryades qui sont liées aux bois aussi comme les Dryades. 

Les nymphes des eaux douces sont plutôt les Naiades (ce sont les Néréides ou les Haliae qui sont liées à la mer). 

D'autres nymphes des eaux douces comprennent les Crinaea (fontaines), les Eleionomai (marécages), les Hyades (pluie), les Limniades (lacs), les Potaméides (rivières), les Pegaeae ou Pégasides (sources). 

Les dryades sont liées surtout aux chênes ("drus") et il y en d'autres plus liées à d'autres essences : les Anthousai (fleurs), les Daphnaeae (lauriers), les Kissiae (lierre), les Méliades (frênes), les Epiméliades (pommiers). Les Auloniades sont des nymphes des vallées (Eurydice serait une auloniade !), donc plus liées aux Oréades.

Je n'ai pas identifié d'où viennent ces "Maides" que l'auteur relie aux "champs" (de Maia, la mère d'Hermès, lui-même père de Pan ?).  

Ce serait donc peut-être les taxinomies classiques grecques qui auraient ensuite rationalisé les différents génies germaniques. Les nymphes gréco-romaines sont des déesses mineures toujours féminines de la Nature et les elfes sont des dieux mineurs plus liés à Frey (agriculture) ou à la rigueur Freya (fécondité) et donc à la Troisième fonction indo-européenne (les dieux Vanir).

La distinction nain/elfe ne semble pas avoir été si clair. Elle viendrait surtout d'une opposition germanique "elfes noirs = nains = trolls VS elfes de lumière". Cette opposition obscurité / lumière va devenir ensuite deux aspects de la terre : minéral (métal, chtonien) / végétal (plante, Vanir, fertilité) et donc aussi une opposition artifice / nature. En termes plus duméziliens, cela peut se voir comme une division interne à la Troisième Fonction entre Artisans et Jardiniers (voire dans les varna védiques entre Shudra et Vaishya).  

Das Schwarzes Auge utilise comme variante principale des Elfes les "Auelfen" (elfes des prairies) et j'ignore si ce préfixe "au-" renvoie à un folklore germanique préexistant ou seulement à un jeu sur la sonorité. 

Dans la première version de son Legendarium, JRR Tolkien appelait "Gnomes" les Hauts-Elfes (ce qui est devenu les "Noldor"). Il a ensuite abandonné le terme, peut-être parce que les Gnomes étaient durablement associés aux Nains (de jardin). Les Hobbits de Tolkien ne viennent pas seulement de "Rabbit" (les terriers) ou des Snergs mais aussi d'une inversion des Goblins dans The Princess and the Goblin de George MacDonald. Les Goblins de MacDonald (qui sont des mineurs plus petits et mutés, qui creusent sous la terre) ont comme caractéristique un point faible, leurs pieds trop sensibles et les Hobbits ont comme particularité principale des pieds endurcis et protégés sans avoir besoin de porter de chaussures. Tolkien a en revanche retiré un passage d'une version du Hobbit où il était dit que Bilbo Baggins aurait aussi du sang gobelin et/ou elfique.

samedi 11 janvier 2025

Deux jeux PnP sur le Silmarilion

War of the Jewels est un jeu à deux joueurs (Morgoth vs les Peuples Libres) mais il exige d'avoir War of the Ring dont il est une modification. Il y a énormément de matériel à imprimer et je pense hélas que je ne le testerai jamais même s'il a l'air d'avoir beaucoup d'atmosphère. 

Plus facile à imprimer : Wrath est un jeu en solo où on joue Morgoth et on doit essayer d'optimiser son score face aux seigneurs elfes. Bien que plus simple que le précédent, il me semble avoir aussi réussi à capter l'atmosphère du Silmarilion (même si certains testeurs trouvaient que Morgoth serait un peu trop faible, mais c'est un biais des jeux en solo dans les premières parties pour qu'on puisse rejouer). Un reproche est qu'on ne distingue pas assez les différents héros (notamment humains, pas de Beren ou Turin).

samedi 5 octobre 2024

Rings of Power Saison 2 Episode 8/8 "Alloyed"

Quelle série frustrante. 

Elle aurait un potentiel. Je ne suis pas d'accord du tout avec les fans qui disent que les auteurs ne connaissent rien à Tolkien. Ce sont visiblement des fans, mais cela ne suffit pas, et ils ont le droit de choisir de changer le lore, (c'est drôle comme ce mot anglais est devenu courant, sans doute à cause des jeux vidéo ?) - si c'est pour l'améliorer pour la série. 

Pour moi, le problème est que lorsque les scénaristes veulent aller d'un point A à un point B, ils se fichent complètement de justifier comment on y arrive et cela se voit. C'est récurrent depuis le début. C'est une façon d'écrire artificielle, rigide et brutale, une absence de toute grâce qui sera sans doute enseignée par la suite comme un modèle de ce qu'il faut éviter. 

Exemple auquel je reviens souvent depuis la saison 1. On veut à tout prix une relation amoureuse entre Galadriel et Sauron. Bon, on va dire que Celeborn a disparu et qu'elle est  veuve et on va les faire se rencontrer... heu... sur un radeau près de Numenor, quand Galadriel se jette dans la mer pour refuser son retour à Valinor. 

Il y a eu quelques bons éléments comme Celebrimbor face à Sauron. Ou ce personnage d'Adar qui est la seule création originale de la série qui fonctionne bien en possibilité tragique d'une solution rivale contre l'Ennemi. 

La scène finale des réfugiés qui annonce la création d'Imladris (Rivendell) aurait dû être pleine d'exaltation après la chute de l'Eregion et je l'ai trouvée plus ridicule qu'un feu de camp de scouts. J'ai commencé à m'attacher à Elrond mais Gil-Galad reste pénible à chaque fois qu'il apparaît. 

Le scénario est inconséquent. Galadriel avertit Celebrimbor. Ah, non, finalement, elle ne l'a pas bien averti. Miriel reprend l'autorité malgré le fait qu'elle avait regardé dans un Palantir. Ah, non, Ar-Pharazon la détrône et l'emprisonne à nouveau, parce qu'il... a regardé dans un Palantir. Qui écrit un scénario ainsi ?? 

Le Balrog est une énorme menace. Ah, non, finalement, il a disparu. Maintenant Durin IV apprend qu'il a des frères qui veulent aussi son trône. On ne pouvait pas l'annoncer avant ?

Durin IV sait que l'anneau nain est maléfique. Mais il n'a pas encore donné les six autres aux rois nains. On devine donc qu'il va leur envoyer alors qu'il semble en avoir vu tous les dangers. N'aurait-il pas été plus simple de dire que les 7 étaient distribués avant qu'on en perçoive ces risques ?

Les Nains se téléportent soudain en Eregion et gagnent aussitôt. Sauron n'a pas envie de récupérer les Trois qui sont juste devant lui et s'enfuit. 

Je ne parlerai même pas de l'Etranger. Cela fait des semaines que j'espère qu'il y a une fausse piste et à présent on se retrouve avec un Prequel absurde où Olorin a un fétichisme pour les hobbits 3000 ans avant de rencontrer Bilbo. Et Mithrandir en disciple de Bombadil ? Ne pouvaient-ils pas garder Bombadil plus mystérieux ? 

Malheureux Isildur aussi, qui a le charisme d'une châtaigne et qui se fait voler la vedette par... son cheval Berek parce que les scénaristes ne savent pas ce qu'il pourrait faire avant la chute de Numenor. Il tombe amoureux d'une adoratrice de Morgoth. Ah, non, finalement elle a déjà un fiancé. Oh, non, elle va l'accompagner à Numénor. Non, finalement, elle reste à Pelargir. 

Je suis pourtant ambivalent sur cette série. On entrevoit parfois ce qui aurait pu être tellement bien s'ils avaient eu un docteur de leur script. J'attendrais quand même encore les saisons 3 parce que je suis fan du Silmarilion mais sans espoir réel d'une histoire qui puisse être moins décevante. 

dimanche 29 septembre 2024

Rings of Power Season 2 Episode 7 "Doomed to Die"

 

They have a Hill Troll

Episodes 1-3, 4, 5, 6.

Je pourrais pour une fois être assez sobre comme ce 7e épisode est probablement le meilleur épisode de la série. Dommage que tant de personnes ont dû désespérer depuis longtemps, comme c'est le 15e depuis le début. 

Les grandes batailles d'épisode pénultième de la saison sont assez prévisibles dans les imitations de la trilogie de Jackson mais ici les scénaristes ont ajouté assez de tension dramatique pour qu'on reste intrigué par ces combats - surtout que plusieurs scènes sont construites comme des inversions volontaires de celles de Jackson.  Les péripéties de cet épisode réussissent dans leur but de créer cette atmosphère tolkiénienne de mélancolie tragique (en inversant certaines victoires par surprise dans le Lord of the Rings). La défaite des Numénoréens et la naissance du Mordor en fin de Saison 1 avait paru être un twist pour le plaisir de faire un twist alors qu'ici la chute d'Ost-in-Edhil et de l'Eregion a certaines parties sublimes. Cette digue qui arrête l'écoulement de l'eau (la Sirannon sur la route de Khazad-dûm ou plutôt la Glanduin si les Orcs arrivent du sud) inverse aussi l'éruption des fumées dans l'épisode 7 de la saison 1. 

Le grand orfèvre Celebrimbor au Poing d'Argent (Charles Edwards) prend enfin bien plus d'épaisseur dans sa prison onirique et dans sa manière pour en trouver la faille avec le marteau de Feänor. L'idée de Sauron en Grand Illusionniste qui fabrique tout un réseau de mondes fictifs s'avère très efficace. 

Ce personnage de Celebrimbor n'était auparavant guère qu'un nom dans le Legendarium Tolkiénien et maintenant que ce soit dans le jeu vidéo Shadow of Mordor (où toute l'intrigue repose sur sa vengeance contre Sauron) ou cette série, le fils de Curufin va laisser un souvenir plus durable et marquant. 

D'habitude, je trouve les grands discours vibrants à la Robert Wallace / Henry V trop kitschs mais ici, le discours inspirant de Durin IV le Jeune ou celui de Celebrimbor à Galadriel sont plutôt réussis. 

Adar (avec le nouvel acteur de cette saison Sam Hazaldine, bien plus charismatique que son prédécesseur) est la meilleure invention originale de la série. Il est un "Anti-Vilain", un ennemi un peu plus réaliste que Sauron et sa corruption est plus intéressante : il souhaite sincèrement ce qu'il croit être le bien des Uruks mais il considère que la Fin justifie les Moyens. "Pour vous éviter de finir comme des pions de Sauron, je vous sacrifierai comme mes pions." On devine aisément comment Adar va finir, tué par Glûg et ses propres Uruks qui le trahiront et réaliseront ses craintes en devenant des hordes servant Sauron. Et comment en vouloir aux Uruks ? Adar ne se rend même pas compte qu'avec son anneau il finirait sans doute comme Sauron, selon la tragédie habituelle de la politique où le libérateur devient tyran.  


Bien sûr tout ne marche pas. 

Adar avait déjà accepté trop facilement de laisser partir Halbrand au début de cette saison et à présent, il perd un peu de son caractère inquiétant quand il accorde si aisément à Elrond de venir faire ses adieux à Galadriel. Les fans ont sans doute exagéré en s'énervant sur la supposée tension amoureuse entre Elrond et sa future belle-mère mais le plan d'Elrond est cousu de fil blanc. 

Par souci de clarté, le scénario a retiré de toute cette histoire certains Elfes comme Amroth, Roi des Galadhrim sylvains (son rôle est certes remplacé par son sujet Arondir, qui est enfin assez intéressant ici) et même Celeborn (retiré parce que les auteurs avaient voulu créer la relation Halbrand-Galadriel en saison 1). Peut-être craignaient-ils aussi qu'à l'oreille les spectateurs aient du mal à distinguer Celebrimbor et Celeborn ? J'imagine qu'Elrond fondera Imladris bientôt en saison 3 mais vont-ils aussi créer les bases de l'arrivée de Galadriel et Celeborn dans la Lothlorien du Roi Amroth. Les droits empêchent peut-être aussi d'utiliser la Maison d'Imrazôr (qui fut l'un des uniques parents de demi-elfes de l'histoire, les Princes de Dol Amroth). 

La charge héroïque des Elfes s'arrête un peu brutalement dès le premier stratagème d'Adar. L'Elfe Rian dardée et hérissée de multiples traits orcs qui arrive à faire éclater un trébuchet avec sa dernière flèche explosive quitte l'épique pour aller d'un coup vers la farce et une déflagration de clichés presque cartoonesques. 

Je comprends qu'ils aient voulu comprimer toute la chronologie mais là, la chute de Khazad-dûm est accélérée de milliers d'années puisqu'elle devait avoir lieu au XXe siècle du Troisième Âge à peu près à l'époque de la chute de l'Arnor. Et les Nains semblent deviner bien trop vite qu'ils libéreront le Balrog s'ils continuent à creuser pour du mithril. Certes, Durin IV va peut-être simplement réussir à différer l'inéluctable par ses choix cornéliens. 

Captain Popcorn a eu dans sa vidéo une réflexion fine sur la mortalité chez Tolkien et cette série. Les Elfes immortels doivent apprendre à accepter la mortalité en Terre du Milieu et leur quête du mithril paraît ici un substitut peu heureux à leur désir plus métaphysique de demeurer dans le temps sans assumer ses vicissitudes. Tolkien écrit dans la lettre 154 que le tort des Elfes comme des Gondoriens est de trop vouloir "embaumer" ou figer le temps comme un tombeau. Même Celebrimbor comprend qu'Annatar est un usurpateur et pas un envoyé des Valar quand il regrette l'écoulement du temps. 

dimanche 22 septembre 2024

Rings of Power Saison 2 Episode 6 "Où est-il ?"

SPOILERS GALORE

Episodes 1-3, 4, 5.

Annatar "le Dispensateur des Dons"


Les +

Sauron a donc de puissants pouvoirs d'Illusion et cela renforce la plausibilité de ses manipulations. On se remet à croire à la chute de Celebrimbor et d'Ost-in-Edhil. 

Il va inclure son propre sang dans le construction des Neuf Anneaux, ce qui accentue l'idée que les Neuf sont encore plus corrompus que les Sept. J'imagine que les Neuf vont être forgés dans le prochain épisode avant la fin d'Eregion et la fondation d'Imladris. 

Adar est toujours un vilain relativement plus intéressant que Sauron et donc la principale bonne idée des scénaristes. Sauron est le tentateur, le corrupteur qui semble vouloir le pouvoir pour le pouvoir, voire le mal pour le mal. Adar a l'air de croire un peu à sa propagande sur la cause des Uruks, même s'il se fait berner par Sauron et croit qu'il pourrait utiliser les Anneaux sans tomber sous sa domination (de même qu'il garde la Couronne de Fer de Morgoth comme une relique de leur libération). On sait bien que cela va mal finir pour lui et qu'il ne fait que servir à rassembler les armées de Mordor pour le Seigneur Ténébreux (tout comme Saruman ne fit qu'en pion de Sauron). Il y a des ambiguïtés réussies dans l'échange avec Galadriel quand il dit que même si les Uruks aidaient la cause des Elfes, ceux-ci voudraient toujours les génocider comme résidus de l'action de Morgoth. 

Le fait qu'Ar-Pharazon fasse condamner Miriel pour avoir utilisé le Palantir elfe et s'en serve ensuite lui-même pour découvrir l'identité de Halbrand crée l'ironie de ce qui va sans doute être la 3e saison avec un changement d'alliance. L'isolationniste Ar-Pharazon va accepter une dernière fois d'aider les Terres du Milieu contre Sauron mais cela ne va faire que hâter la chute de Numenor. 

Eärien commence enfin à devenir un peu plus intéressante, tiraillée entre son affection pour son père Elendil et son ressentiment contre Miriel et l'interventionnisme en Terre du Milieu dont elle croit qu'il a causé la mort d'Isildur. 

Arrondir va sans doute rejoindre l'intrigue en Eregion (ce qui veut peut-être dire qu'on ne verra plus trop Théo à Pelargir !). 

Les -

L'épisode précédent se centrait sur Eregion, Khazad-dûm et Numenor et on savait que les bonnes choses ne pouvaient durer. 

Les Hobbits, toujours aussi sans intérêt. Les origines secrètes de la Comté au Second Âge restent une des idées ratées. 

Pseudo-Gandalf qui part en quête d'un Bâton et Tom Bombadil représenté sans son insouciante légèreté comme un Sensei Zen austère (ou comme dit Captain Popcorn, en Yoda demandant à Luke de sacrifier ses amis). C'est dommage que cette intrigue soit si mauvaise, l'acteur qui joue l'Etranger (Daniel Wayman) est plutôt un de mes favoris. Mais ce jeu sur son identité est agaçant : on ne cesse de donner des indices très visibles que c'est Gandalf et soit (1) la révélation n'en sera donc pas une, soit (2) si c'est un Mage bleu, le jeu précédent paraîtra ridicule. 

Le test de la Mer. Le Serpent de Mer semblait obéir à Sauron et maintenant il est censé servir les Valar. La religion numénoréenne est censée être la plus proche des Valar et maintenant elle pratique l'Ordalie et le sacrifice humain avant même l'arrivée de Sauron ? La Maison d'Elros est censée être corrompue depuis peu de temps au fur et à mesure que le passage du temps a fini par les rendre amers et déçus, pas depuis ses traditions anciennes. 

Je ne suis pas convaincu par l'idée de projeter sur Celebrimbor une maladie dégénérative d'Alzheimer au lieu de la simple hubris. C'est trop traiter Celebrimbor comme Theoden et Durin III. 

On comprend pourquoi Galadriel peut se dire qu'une alliance avec Adar contre Sauron est défendable. On ne comprend pas comment elle pourrait dire aussi bêtement à Adar qu'Elrond porte sur lui Nenya. Les scénaristes gâchent toujours l'itinéraire de Galadriel. 

Disa réussit à faire peur à Narvi juste avec quelques chauve-souris ? Certes, cela joue sur un lien entre le Chant de la Montagne et le sonar dans les ténèbres. 

Adar semble s'être douté que Halbrand était Sauron. Pourquoi a-t-il alors accepté si vite de le libérer ?? Cela rappelle à nouveau à quel point toute cette scène où Sauron s'était livré était absurde. 

samedi 14 septembre 2024

Rings of Power Saison 2, épisode 5 "Halls of Stone"

SPOILERS abondants, variés et violents.


Episodes 1-3, 4 (j'avais en revanche peu détaillé la saison 1)

Il n'y a pas de secret : c'est meilleur quand on n'a que les intrigues d'Eregion & Khazad-dûm et Númenor sans les histoires sans grand intérêt de Gandalf-Bis-à l'est et Legolas-du-sud, ce qui est le cas ici (même si on a hâte qu'Isildur revienne en Númenor).

Pourtant, même dans cet épisode, l'esthétique du Prequel me paraît souvent peu réussie, nous donnant la gratification de l'origine des scènes qu'on attend mais d'une manière tellement maladroite que le plaisir de l'analepse est un peu décevant. 

Prenons la scène de dévoilement de la Porte Ouest de Narvi.


Mon fils Mellon devant les Portes de Durin, 
Expo Tolkien de la Bibliothèque nationale

Depuis qu'on avait vu le constructeur Narvi, on s'attendait à cette scène et ces magnifiques Portes de Durin, dites "Portes Occidentales de la Moria" ou Porte d'Eregion (ou de la "Houssaie" en français) fournit à Tolkien l'une des plus belles scènes de tout le Seigneur des Anneaux en contenant en puissance toute la force de l'imaginaire "liminal" du jeu de rôle (et je regarde presque la série rien que pour avoir cette scène). Ici, la scène est expédiée comme un remerciement pour l'Anneau de Durin, sans aucun lien d'amitié réelle entre Celebrimbor et Narvi, sans aucun travail commun avec Celebrimbor et j'imagine que ce dernier va y ajouter ensuite les runes lunaires en ithildin de tengwar féanoriennes qui disent le célèbre texte :  

"Ennyn Durin Aran Moria. Pedo Mellon a Minno.
Im Narvi hain echant. Celebrimbor o Eregion teithant i thiw hin." 

Le fait que le siège d'Ost-in-Edhil par les Orcs d'Adar commence déjà me fait hésiter sur la possibilité d'avoir cette scène.

Les nombreuses scènes de manipulation avec Annatar ont au moins l'avantage de jouer sur la perversité où Sauron prêche le vrai pour mieux tromper (comme lorsqu'il s'amuse à accuser Celebrimbor d'être le seul responsable de la corruption des Sept Anneaux Nains). Mais s'il n'utilisait pas la magie, son Verbe seul ne nous impressionnerait pas tellement. Il tente de séduire Mirdania (une Noldo des Gwaith-i-Mírdain, les Orfèvres d'Eregion) en jouant sur son ressentiment contre Celebrimbor et en la comparant à la chevelure de Galadriel (chevelure magique qui contient encore, telle les Silmarils, un reste de l'éclat des Deux Arbres de Valinor). Mirdania va-t-elle même jouer un rôle dans la construction de l'Anneau Unique (que Sauron construira seul dans les Monts Orodruin) ? 

Malgré toute l'hubris des Orfèvres noldor, on a du mal à croire à ces manipulations mais c'est une idée de scénario intéressante que Sauron réussisse toujours à s'en sortir en projetant sur d'autres la cause réelle de sa propre corruption ou que ses mensonges favoris reposent sur le fait de dire la vérité sur ce que va faire un certain "Sauron". 

Je n'ai rien contre la chronologie compressée (c'était inévitable) ou contre certaines des modifications importantes. Adar, par exemple, me paraît être une très bonne idée pour avoir un adversaire ambigu, Père des Orcs, elfe corrompu mais en même temps ennemi de Sauron qui a créé le Mordor sans deviner qu'il ne fait que servir involontairement la cause du Seigneur Ténébreux. Et dans cet épisode, l'idée qu'Adar puisse vraiment devenir un allié contre Sauron est plutôt attirante dans sa source de complexité : Galadriel, malgré toute sa haine des Orcs, est-elle prête à s'allier à l'ennemi de son Ennemi ? 

Mais d'autres modifications continuent à poser des problèmes qui s'accumulent. Comme tout le monde l'a déjà dit, c'est le cas de l'ordre de construction des Anneaux. 

Dans la série, Celebrimbor fabrique d'abord les Trois sans Sauron puis fabrique à la chaîne les 7 puis les 9 avec lui (ainsi que divers anneaux d'invisibilité plus mineurs). Mais les 3 sont censés être plus puissants que les 16 autres, ce qui veut dire qu'il a donc bâclé les 16 en les fabriquant ensuite avec Sauron . De plus, les scénaristes doivent regretter d'avoir révélé l'identité de Sauron ainsi dès le début à Galadriel : elle a prévenu Celebrimbor mais maladroitement et il décide quand même de ne pas l'écouter. On a toujours envie de revenir en arrière pour corriger cette scène pour que la corruption de Celebrimbor soit plus crédible. L'interprétation plausible est que les scénaristes ont choisi de suivre l'ordre croissant du poème alors que ce n'était pas un ordre chronologique : "Trois pour les Rois elfes sous le ciel, // sept pour les seigneurs des Nains dans leurs demeures de pierre". 

Dans les livres, tous les Elfes (sauf en partie Gil-Galad, Elrond et Galadriel) sont trompés par Annatar. Annatar et Celebrimbor forgent d'abord les 16 ensemble puis Celebrimbor commence à avoir des doutes sur Annatar et il se retire pour créer son chef d'oeuvre, les Trois (mais même sans l'intervention de Sauron, les Trois restent potentiellement corrupteurs et Cirdan, Gandalf et Elrond s'en méfient comme d'une arme de dernier recours). Cela aurait donné une meilleure progression si Celebrimbor s'était ainsi rédimé en créant les Trois Anneaux des Elfes comme un remède atténuant le poison auquel il avait contribué. 

Disa a retrouvé sa lucidité et comme Durin IV elle ne croit plus du tout à l'Anneau (mais la scène où elle suit une boule pour descendre jusqu'aux profondeurs sombres est ridicule, les scénaristes n'avaient aucun autre moyen qu'une boule qui roule ?). La corruption de Durin III est ultra-rapide et facile à remarquer, comme si le Roi des Nains était ivre. Le rythme de cette série est parfois très curieux, trop lent dans certains épisodes (les Hobbits) et soudain très précipité pour arriver brutalement au but attendu. Relier si vite le don des Anneaux et quelques jours plus tard déjà l'arrivée du Fléau de Durin compresse tout le Second Âge et les 2000 premières années du Troisième Âge. La Moria n'est censée tomber qu'après la chute finale d'Arnor-Arthedain et là, Arnor n'est pas encore prête d'être fondée puisque cela devrait être à la fin de la série ! 

Gil-Galad refuse d'intervenir en Eregion, prétextant qu'ils sont seuls. Cela annonce l'alliance future mais précaire avec le Numenor d'Ar-Pharazon. Mais le Haut-Roi des Elfes de Lindon a l'air encore une fois assez ridicule (mais c'est un problème général de quasiment tous les Elfes des films et de cette série, sauf Legolas, Arwen et Galadriel). 

En Numenor dans la cité d'Armenelos, il y a une scène que même moi (qu'on accuse à raison de ne pas toujours assez se soucier de ne pas trop divulgâcher) je ne voudrais pas spoiler ici comme c'est une surprise et je n'en vois pas vraiment l'utilité (si ce n'est que le choix d'Isildur pour les noms de ses enfants va prendre un sens nouveau, le nom de "Valandil" étant à la fois le nom d'un oncle et d'un fils d'Isildur et non d'un de ses amis dans les livres). 

Le personnage du Prince Kemen (le fils d'Ar-Pharazôn) est très caricatural parmi les "Hommes du Roi" quand il brise la statue de Nienna. Mais après tout, le pauvre Kemen est destiné par son père de toute éternité à échouer et les scénaristes ont choisi de gommer les mères pour n'avoir que deux veufs, Pharazon et Elendil. J'aimerais bien un jour que l'école des scénaristes apprenne d'autres intrigues que les Daddy Issues. 

Après cet épisode, j'imagine qu'on aura enfin une scène de rédemption d'Eärien, la fille d'Elendil qui aurait un peu l'arc de Sansa dans GoT (passant de l'alliée de Joffrey à son ennemi), même si Captain Popcorn propose dans sa vidéo que Kemen et Eärien pourraient devenir des Nazgûls au cours de la future Saison 3 ou 4. 

Je ne sais pas s'il était possible de rendre la cause des Numénoréens anti-elfes un peu plus ambiguë. La scène où Pharazon regarde avec une envie dévorante l'île de Tol Eressëa est assez bien faite. Le seuil du Paradis était censé être un signe d'espérance et de confiance, une arche d'alliance, et devient une source d'amertume : le peuple des mortels au seuil de l'immortalité n'y voit que le fardeau de sa mort et non pas le présent des Valar. 

L'idée d'avoir fait démocratisé Elendil en en faisant un simple officier capitaine de Numenor et non pas un des cousins de la famille royale me paraît toujours aussi discutable dans une adaptation : je préférerais aussi un imaginaire plus démocratique comme les scénaristes mais on sait bien que ce n'est pas ce que Tolkien utilise. Elendil est censé être l'héritier fidèle qui va restaurer la monarchie, pas un fonctionnaire en résistance. C'est un roi Arthur ou peut-être Moïse, pas Jean Moulin. 

jeudi 5 septembre 2024

Recombinaison d'éléments négligés : Galgals & Bombadil

 The Rings of Power Saison 2, épisode 4

Voir épisodes 1-3.

Il se peut que cette série fût meilleure si elle avait réduit le nombre d'histoires parallèles pour se restreindre aux plus épiques comme celles de Lindon/Eregion (Gil-Galad, Elrond, Galadriel et Celebrimbor face à "Annatar"), Khazad-Dum (Durin IV et le Balrog) et Númenor (la chute de Pharazôn). 

L'histoire des Humains de Mordor/Pelargir ou surtout l'histoire des Halflings et de "l'Etranger" paraissent moins intéressantes et dans le cas des Halflings presque une parodie superflue du LotR. La fonction de l'énigme sur l'Etranger était au début de lancer des fausses pistes pour préserver l'identité du vrai Sauron. 

La série ne se veut pas une adaptation de Tolkien mais un prequel de Peter Jackson et cet épisode paraît être construit à partir des lambeaux du roman que Jackson n'avait pas adaptés mais qui sont recombinés pour devenir des aventures antérieures : Tom Bombadil et les Barrow Wights, avec quelques Huorns et Ents. Tom Bombadil est un Ermite dans le désert de Rhûn au lieu d'être dans la Vieille Forêt près de la Comté (ce qui ferait penser qu'il doit suivre la pérégrination des Halflings).  Le fait que l'Istar en Rhûn (dont je continue à espérer un peu en vain qu'il ne sera pas Gandalf) et Elrond se voient attribuer chacun une partie des aventures de Frodo ne prend son sens que si on voit la série comme une sorte de supplément ou d'amendement à Jackson. 

Mais ils ont au moins réussi à garder une impression de mystère sur ce Tom Bombadil en Vieil Homme Vert de la Nature. La rencontre avec l'Etranger est assez divertissante, tant l'Envoyé des Valar ne comprend pas Bombadil. 

En passant, je ne me souvenais pas avant cet épisode que les Barrow Wights étaient des Tumulus du Premier Âge, je croyais qu'ils ne dataient que du Royaume du Cardolan du Troisième Âge, mais Cardolan n'est que leur localisation, pas leur origine, ils étaient déjà anciens bien avant la fondation ou la chute d'Arnor.

Les Wildmen sont peut-être des ancêtres des Druedain et des Pukel-Men de Dunharrow, et le Marais contre lequel lutte Isildur face aux Ents (avec une Entwife) est peut-être un préfiguration des Spectres des Montagnes blanches (Dunharrow) qui seront maudits par Isildur pendant la Guerre de l'Anneau.

Les Stoors (les "Fortauds") ne sont pas vraiment une réussite, notamment ce Merrimac qui fait penser à Jar Jar Binks (peut-être parce qu'il va être un ancêtre de Trahald/Sméagol/Gollum ?). Vont-ils aller jusqu'à changer la date de l'arrivée des Hobbits dans la Comté ? 

La transformation de Theo en adulte responsable et ami des Elfes est trop brutale mais au moins on n'aura plus ses crises de nerfs. 

mardi 3 septembre 2024

Trois Anneaux, Un Bâton et un Palantir

Trucs que j'ai plutôt aimés dans Rings of Power Saison 2 (épisodes 1-3)



Cirdan le Constructeur de Navires. Le Haut-Roi Gil-Galad me paraît complètement raté, ridicule et sans charisme, mais Cirdan donne une impression assez réussie d'Elfe immortel sage et super-serein. Il y a quelques personnages qui ne se trompent jamais dans cette série comme Cirdan et les intuitions psychologiques du prince Durin (IV). Cirdan est le Bodhisattva des elfes ou le Psychopompe : il organise le retour en Valinor mais sacrifie sa propre immortalité pour servir cette grande traversée. Ils auraient dû le mettre dès le premier départ avorté de Galadriel. 

L'importance des Chants (chants pour s'orienter, chant pour "parler aux Pierres"). 

Sauron en "maître des loups-garous", son ancien titre au Premier âge quand il servait Morgoth. 

Annatar disant à Celebrimbor de la Maison de Fëanor que ce sera lui, l'artisan, qui sera connu sous le nom de "Seigneur des Anneaux". 

Annatar qui semble vraiment sincèrement effrayé à quel point Celebrimbor est facile à corrompre. Ah, la Maison de Fëanor, l'amour-propre destructeur de l'artiste et l'Hubris qui se retournent contre sa création. 

Le fait qu'Elrond se méfie tant des Trois Anneaux elfiques alors qu'il va devenir le Porteur de Vilya, l'Anneau de l'Air. 

L'humanisation (relative) de certains Orcs grâce au personnage d'Adar (qui doit être un Elfe déchu et pas encore vraiment un Orc à proprement parler). Je n'ai jamais aimé la version Peter Jackson qui insistait pour en faire des monstres artificiels. 

Trucs où j'hésite entre kitsch ridicule et génie

Berek le Super-Jolly Jumper. Il a tellement plus de charisme que son monteur Isildur. 

Trucs que je trouve moins réussis

La métamorphose de Sauron en slime noir. Bof. 

Sauron assassiné avec sa propre Couronne de Fer ?? Métaphore du Mal qui se dévore lui-même, ok. 

Je n'aime toujours pas l'idée que le mithril soit la seule chose qui puisse arrêter la décrépitude de l'Arbre. Cela sonne trop ad hoc pour relier Elfes de Lindon et Khuzduls de Khazad-dum. 

Le plan de Sauron a l'air tellement inutilement compliqué. 

Les pouvoirs de Sauron n'ont aucune cohérence et varient selon les besoins du scénario entre l'omnipotence et un humain juste habile. 

Le fait que les interlocuteurs de Sauron ont l'air si crétins : Adar ou Celebrimbor sont trop peu crédibles dans leur stupidité dès que Sauron les manipule. 

Le Sorcier de l'Est. Pour l'instant, il ne sert à rien. 

Le fait que l'Etranger semble toujours être Gandalf (la Hobbit lui propose même le nom "gand"). Les indices semblent s'accumuler trop lourdement. Je ne vois pas comment il pourrait être Saruman avec son humilité (et il serait encore plus idiot que le Sorcier de l'est soit Saruman). Il restait l'hypothèse d'un Mage bleu mais cela semble s'éloigner.  

Les Halflings. Et dire qu'on va en plus ajouter les Stoors aux Harfoots. 

Quand Cirdan offre Narya (l'Anneau de Feu) à Gandalf selon Tolkien, il est dit qu'il ne l'a jamais utilisé. Ici, Ulmo le Vala l'a vite convaincu que c'est le seul moyen pour guérir l'Arbre. 

Théo, le jeune mortel tourmenté, est toujours pénible même s'il devient un peu moins unidimensionnel. 

Bronwyn est morte seulement parce que l'actrice Nazanin Bonyadi avait choisi de quitter la série ?? Pourtant ils ont changé d'acteur pour Adar. 

Le complexe d'Oedipe des deux Durin comme imitation de la relation Denethor-Faramir (ou de même pour l'Elfe Arrondir et Théo). 

Le fait que toute la rencontre entre Sauron et Galadriel en mer (dans le flash-back du premier épisode) ne soit qu'une coïncidence si peu crédible. Il devait y avoir un moyen de sauver cet élément du scénario. Tant de choses dans cette série paraissent si arbitraires avec une succession d'intrigues où on semble se dispenser de la crédibilité. 

Toute la scène du couronnement raté. Eärien qui rejoint le racisme anti-elfe le plus vulgaire si facilement. L'Aigle messager qui a l'air très embarrassé que les Numénoréens soient si nuls en interprétation des augures. 

On peut se demander s'il y aura une Saison 3... 

***

Je croyais que je connaissais bien Tolkien mais je ne savais pas avant cette série que les Noldor avaient renoncé au quenya au Premier âge en Beleriand pour passer aussi à la langue sindarin. Gil-Galad, le Haut-Roi des Elfes, ne parle qu'en sindarin. 

dimanche 5 mars 2023

L'Anneau Unique, Boite d'Initiation

J'ai mené pour un groupe de 4 joueurs débutants (entre 9 et 13 ans) la petite campagne qui se trouve dans la boite d'initiation de l'Anneau Unique (2e édition). La boite contient les dés spéciaux du jeu (2d12 + 6d6) de très, très courtes règles (24 pages, autant dire que c'est trop allusif souvent pour un MJ débutant), une longue description de La/Le Comté (Shire, 52 pages), une aventure, quelques cartes d'objets avec leurs caractéristiques, une grande carte de la Comté, une carte de l'Eriador (la partie ouest des Terres du Milieu) et 8 personnages pré-tirés (les règles étant du crippleware sans création de personnage). 

Rorimac Brandybuck

Ces 8 pré-tirés sont deux aventuriers "vétérans" (Bilbo Baggins et le Nain Balin fils de Fundin), plus 6 PJ débutants, tous des Hobbits : Drogo Baggins (2908-2980) & Primula Brandybuck (2920-2980, les futurs parents de Frodo), Paladin Took (2933 - , futur père de Peregrin Took) et sa soeur  Esmeralda Took (2936- , future mère de Meriadoc Brandybuck), Rorimac Brandybuck (2902-3008, frère de Primula et futur beau-frère à la fois de Drogo et d'Esmeralda) et enfin Lobelia Bracegirdle ("Sanglebouc" en vf, 2918-3020). Bilbo (né en 2890) a 70 ans, Rorimac 58 ans, Drogo 52 ans, Lobelia 42 ans, Primula 40 ans, Paladin, 27 ans, Esmeralda 24 ans. 

On est censé être une vingtaine d'années après l'expédition du Hobbit en Erebor, vers 2960, et je croyais comprendre que Lobelia (d'après même le texte de présentation de la fiche) devrait déjà être compromise dans l'affaire où les cousins Baggins ont tenté de voler Bag-End à Bilbo à son retour, mais la campagne semble présupposer que Lobelia n'est pas encore officiellement fiancée à Otho Sackville-Baggins et que Bilbo n'a en tout cas pas perdu toute confiance en elle (leur fils Lotho ne naît qu'en 2962). Soit vous décidez de ne pas faire jouer Lobelia si vous ne voulez pas trop de tensions dans le groupe, soit il pourrait être intéressant d'aller directement plus loin en en faisant un agent double qui travaille pour les Sackville-Baggins. Il est vrai que Lobelia connaît un "arc de rédemption" tout à la fin du Seigneur des Anneaux dans le roman mais on comprend mal dans ce scénario pourquoi elle accepterait de participer à des missions avec ce vieux fou de Bilbo alors qu'il la soupçonne de lui avoir volé son argenterie pendant son absence. 

Je ne parlerais que peu des scénarios et des règles. 

La petite campagne est une suite de scénarios pour apprendre à explorer la Comté. Le site est censé être banal, assez idyllique et sans danger et les "missions" y ont donc souvent un petit côté assez "plat" pour des joueurs habitués aux conventions de la fantasy, ne serait-ce que pour créer un contraste avec le monde aventureux des Terres Sauvages dès qu'on s'en éloigne. Il y a bien 2-3 monstres en ballade mais les PJ doivent s'attendre à une introduction assez lente. Le grand avantage est que Nepitello connaît vraiment très bien les détails de cet univers et qu'on a rarement autant approfondi ce petit monde des Hobbits. Mais pour l'apprécier, je pense qu'il faut des fans du LotR sans quoi ils vont s'ennuyer. Le guide de la Comté est joli mais ne me convainc pas vraiment qu'on puisse y mener longtemps une campagne. 

Les règles ne m'ont pas emballé. J'ai trouvé les jets de dés très hasardeux et difficiles à maîtriser. Parfois un personnage sacrifiait un point d'espoir, avait droit à de nombreux dés mais ratait alors qu'un autre pouvait avoir soudain par hasard une réussite automatique avec un niveau moindre de compétences. Les PJ ont de nombreux points d'endurance et je crains des combats un peu longs (mais au moins ces règles d'initiation ont déjà quelques options dans l'interprétation des réussites critiques). 

Le scénario laisse beaucoup de latitude au MJ mais cela me paraît un peu trop difficile parfois pour un débutant. Par exemple, ils peuvent rencontrer un Troll et la rencontre peut mal se passer pour les PJ s'ils ne devinent pas qu'ils peuvent tenter une approche originale sans violence directe. Mais c'est aux joueurs d'inventer cela, et je ne vois pas très bien en pratique comment bluffer ce Troll, même en le supposant incroyablement stupide. 

Un petit détail féérique est qu'il est plusieurs fois impliqué que les bêtes parlent et ont une forme d'intelligence (là aussi, des PJ doivent parfois deviner qu'ils peuvent tenter de négocier avec eux) et en dehors de quelques créatures comme les Grands Aigles, je ne me souviens pas tellement que la Terre du Milieu était si proche d'un conte fabuliste de ce genre. 

Add. Mithriel a une recension. 

vendredi 23 décembre 2022

Appendice sur Eranon

J'ai parlé l'autre jour du jeu Chronicles of Ramlar (2006) et de son univers d'Eranon et un autre souvenir me vient. Je ne veux pas trop défendre ce cadre de jeu, qui est extrêmement générique mais il y a quelques petites trouvailles quand même en dehors de ses Nains-Bibliothécaires. Une des principales créatrices était Alana Abbott et elle a aussi écrit trois romans dans cet univers mais je ne suis pas allé jusqu'à les lire. 

facsimile Tolkien

La mythologie est presque entièrement un plagiat de l'Ainulindalë et Valaquenta du Silmarilion, à part le petit détail que Gabrun ( = Melkor/Morgoth) était originellement motivé par son désir de plaire à Ramlar (= Eru Iluvatar) et non pas seulement par l'arrogance et l'hubris. Il a une compagne, Pilith (l'Ange de la Nuit) et plusieurs dieux maléfiques pour enfants. Un secret du monde est que Gabrun ne répond plus. Il s'est "endormi" parce que Pilith a voulu se débarrasser de lui pour prendre sa place comme le Mal finit par s'autodévorer. Les fidèles de Gabrun ignorent que leur église est désormais contrôlée par la Déesse de la Nuit qui a trahi son époux. Mais je ne suis pas certain que cela créerait un schisme intéressant entre le Mal et les Ténèbres. 

L'histoire est étrangement peu développée avec un seul long événement interminable, la longue Guerre contre les Elfes des Ténèbres, qui ont dévasté tout le continent pendant des siècles, ce qui explique que le monde soit recouvert de villes en ruines. Ce sont donc les Elfes des Ténèbres (Druegarn) et non pas leur serviteurs orcs qui sont les hordes préférées de Gabrun & Pilith, avec quelques peuples humains comme les Nuriniens des cités sombres du Désert.  

Tolkien en miroir

Finalement la longue guerre est enfin arrivée à son terme quand un grand sorcier Elfe des Ténèbres, Istolil Hune, a changé de camp pour sauver les Peuples Libres. Cet Istolil Hune est donc un Saruman inversé (le Mage du Bien est un renégat qui servait Morgoth, ou bien un Gandalf qui serait aussi un ancien Nazgul repenti). Ou plus simplement en termes de Forgotten Realms c'est un Elminster (l'Archimage) qui est superposé avec Drizzt Do'Urden (l'Elfe Noir racheté). Hune est toujours aujourd'hui le protecteur de la Cité d'Aurod avec les Chevaliers-Griffons. 

Mais en dehors de cela, le monde est resté très manichéen avec de nobles humains d'Aurod (Cité des réfugiés qui se sont opposés au Sombre Ennemi), les gentils halflings amateurs de musique, les gentils elfes, les gentils nains et de l'autre côté les sombres peuples fidèles à Gabrun & Pilith qui semblent presque entièrement sans rédemption. Le monde commet d'ailleurs la grande erreur de ne pas avoir assez d'antagonistes en dehors de ceux-ci et de l'Archiliche qui dirige l'Université de Soulbane. 

Nemesis

Il y a une seule espèce qui ne soit pas tolkiénienne (en dehors des Nains-bibliothécaires), les Spirinari, qui ressemblent à de grands elfes-shamans qui parlent aux esprits et dont la spécialité est de sculpter des ossements de spectres indestructibles. Leur cadre de vie est utopique mais aussi complètement isolationniste. La légère inflexion au manichéisme de ce monde est que ces Spirinari sont décrits comme si "purs" et "parfaits" qu'ils sont incapables de pardonner aux Elfes sombres et de croire à l'innocence de l'un d'entre eux, même Istolil Hune, qui a pourtant sauvé la civilisation. Les Spirinari, malgré toute leur bonté et leur sens de la justice, ont donc juré de commettre un génocide complet contre tout le peuple des Elfes sombres car ils n'arrivent pas à concevoir l'idée de progrès, de réhabilitation ou même d'exception. Mais hélas, cette nuance est un peu perdue comme ces exceptions semblent si rares. 

Jargon

Un défaut est parfois un jargon dont l'utilité n'est pas évidente. Par exemple, les prêtres sont divisés en "merthwargs" et "sevars" mais cela revient assez exactement respectivement aux vieilles classes de Druides (+Rangers) et Clercs (+Paladins, curieusement, le jeu de rôle Les Ombres d'Esteren avait aussi ce mot "demorthen" qui revenait au druide aussi). Le jargon peut créer de l'atmosphère mais il se justifie mieux quand le concept ne paraît pas traduisible directement. Mais on les retient assez vite. 

Les dragons ont été classés en 7 catégories qui n'ont rien de faciles à retenir : les  Albesherak (dragons hybrides ratés sans ailes), Cyantheer (petits dragons maléfiques), Magentura (grands dragons maléfiques), Tethsharin (dragons isolationnistes agressifs), Gethnarsus (grands dragons neutres), Lerinia (dragons bénéfiques), Rezthanin (dragons encore plus bienveillants). Un détail intéressant est que les Cyantheer sont des "coucous" qui mettent leurs oeufs dans les nids des Lerinia pour les parasiter et pour tuer leur portée. En revanche, la quête qui consiste à rassembler les 7 statues des 7 catégories de dragons pour créer le 8e dragon, le plus terrible, fait un peu trop jeu vidéo. 

mercredi 19 octobre 2022

Comment tolkieniser House of Dragons

 Si la Terre du Milieu vous manque trop avant la saison 2 en 2024, il y a un moyen très simple. 

Supposons que :

Viserys Ier soit en fait Tar-Aldarion le Navigateur de Numenor, 

Rhaenyra est sa fille Tar-Ancalimë, au XIe-XIIIe siècle du Second Âge.  

Aegon II est son cousin Soronto, 

Laenar Velaryon est Hallacar. 

Et voilà, vous changez mentalement les noms et vous êtes dans une série sur la Première Reine de Numenor et la rupture de la Loi salique. Le thème est important chez Tolkien car cette Loi salique sera invoquée par les seigneurs de Gondor contre les Rois d'Arnor, pour empêcher la réunification avec l'Arthedain au XXe siècle du Tiers-Âge (1944-1975), ce qui conduira à la chute finale des deux dynasties incapables de se réconcilier. 

Ok, il y a un peu trop de dragons, je reconnais que cela va être un problème pour être tolkiénisé... 

lundi 17 octobre 2022

Chronologies de campagnes en Terre du Milieu

Captain Jeu de Rôle va vers la fin de sa campagne de The One Ring au Premier Âge. Les personnages y sont des elfes nandor et sindar en Beleriand et ils ont commencé il y a quelques mois à une période assez originale, dès l'Âge des Arbres avant même le premier lever du soleil et de la lune. Il arrive à utiliser des éléments assez peu connus. Avant de regarder cela, je ne m'étais pas rendu compte à quel point les Eldar peuvent être inhumains en hauteur (le roi sindar Thingol mesurerait plus de 2,50m et j'imagine que c'est vrai de certains Hauts-Elfes, ce qu'aucune représentation habituelle ne reprend - il y a des chances que Luthien Tinuviel ait été bien plus grande que Beren). 

Il y a dix ans, je pensais préparer une campagne avec des Humains Edain au Premier Âge mais vers 440-450 avant la Dagor Bragallach. Mais c'est resté assez mort car j'ai du mal à trouver des idées pour les PJ - ce qui me donne beaucoup d'indulgence pour les scénaristes de Rings of Power qui ont été un peu plus inspirés dans certaines intrigues secondaires qu'ils ont créées comme Arondir l'elfe sylvestre gardien des forteresses du Sud. 

MERP avait dans son supplément Lorien une idée (peu développée) d'aventure qui se passe en Eregion vers 1200 du Second Âge (à l'époque où Annatar Aulendil impressionne tant Celebrimbor et le Gwaith-i-Mirdain des forgerons d'Ost-in-Edhil). Il faudrait développer un one-shot avec des pré-tirés elfes (ou Nains de Khazad-dûm comme Narvi) sans doute mais je ne sais pas si on pourrait y créer du suspense avec des joueurs qui connaîtraient un peu l'histoire et il faudrait donc reprendre les mêmes ruses que la série Rings of Power pour dissimuler Qui Est Qui ? [En passant, je tombe par hasard sur un passage dans Unfinished Tales qui dit qu'il y eut un triangle amoureux Celebrimbor-Galadriel-Celeborn. Le petits-fils de Feanor en voulait à la fille de Finarfin parce qu'elle lui avait préféré Celeborn, même s'il lui offrit l'Elessar d'émeraude dans certaines versions, si elle ne vient pas de l'Elessar d'origine via Olorin]. 

MERP utilisait comme période favorite les années 1640 du Tiers-Âge après la Grande Peste et avec l'essor du Roi-Sorcier d'Angmar. Je n'ai jamais trop compris pourquoi à part si on veut insister sur les premières installations des Hobbits ? La période, 300 ans après, des années 1970-1980 TA me paraît bien plus riche pour un contexte dramatique : chute d'Arthedain puis de Khazad-dûm, début des Rangers, mort d'Amroth et arrivée de Galadriel en Lorien (et quelques années plus tard aussi de la fin de la monarchie de Gondor). Une des suggestions de scénarios dans Lorien se situe aussi vers 1980 TA puisqu'il s'agit d'aller en Lothlorien pour trouver de quoi soigner le Prince de Gondor Eärnur, fils d'Eärnil II. 

Mais comme le fait bien remarquer FaenyX dans sa rétrospective des jeux tolkieniens (via Imaginos), si on joue en Terre du Milieu, on a envie de croiser les Baggins et Aragorn, la date la plus attirante reste donc vers le XXXe ou XXXIe siècle du Tiers-Âge. 

La première édition de The One Ring utilisait les années juste après la Bataille des Cinq Armées de 2941 et la seconde édition est passée aux années 2960 du Tiers-Âge (ce qui laisse encore plus de 50 ans avant la Guerre de l'Anneau, Tolkien ayant une tendance irritante à allonger les chronologies). 

Il y a aussi quelques pistes dans MERP pour jouer au Quatrième Âge (par exemple dans la mini-campagne Palantir Quest), mais je ne suis pas sûr que cela attire tant de gens que cela. Comme la poétique tolkiénienne est fondée sur la Nostalgie, le Quatrième Âge est la fin des Elfes et le début de l'histoire prosaïque. Tolkien a abandonné sa tentative de suite (The New Shadow) parce que cela devenait du post-mythique, du proto-historique et donc du romanesque réaliste dans le désenchantement. Les personnages de Tolkien aiment pleurer la fin de la magie mais pas vivre dans son absence. 

Bien sûr, la Terre du Milieu de MERP n'est pas vraiment celle de Tolkien car la magie y est bien trop puissante et peu rare avec sa Galadriel du 90e Niveau quand elle porte Nenya. Mais je ne sais pas si je voudrais jouer très longtemps non plus dans une reconstitution où il n'y a aucun magicien en dehors des Istari. 

samedi 17 septembre 2022

Both Rings were round and there the resemblance ceases

A ma grande surprise, je suis plutôt, après 4 épisodes, dans les fans de Rings of Power. 

Je ne voyais pas du tout l'intérêt de refaire si tôt une autre version du LotR en reprenant les mêmes choix que la version de Jackson (et je continue à croire que les saisons suivantes seront redondantes) mais je ne savais pas à quel point je serais satisfait de voir des choses comme (1) l'île de Numenor dans sa gloire, (2) Khazad-dum avant la Moria et avant le Fléau de Durin, (3) Celebrimbor forgeant les Anneaux (et les Portes de Durin) en Ost-in-Edhil, (4) la fondation du Mordor à l'époque où c'était encore habité et avant que la terre n'y soit empoisonnée ou (5) Les Deux Arbres de Valinor. 

La partie Prequel a de nombreux défauts des analepses (une bonne analepse devrait faire changer de perspective sur le présent par un contraste et non pas répéter ou simuler le présent) mais j'ai quand même envie de voir cette première saison. 



Ce que Tolkien aime par dessus tout est de créer un cadre uniquement pour produire de la nostalgie, un arrière-fond qui ne vaut que comme une Terre Perdue, comme Royaume Déchu, que ce soit Valinor, Doriath, Nargothrond, Gondolin, etc. L'intérêt de cette Première Saison n'est pas que comme une préfiguration redondante (Halbrand en Aragorn raté, Arondil en Legolas, l'amitié Durin-Elrond pour Legolas & Gimli etc.) mais pour avoir un sentiment de Perte quand tout cela sera détruit... On ne verra pas seulement la première défaite de Sauron ou la victoire en demi-teinte d'Isildur mais des chutes à répétition de tant de Royaumes (surtout s'ils condensent toute la chronologie de la fin du Second Âge en y mettant aussi celle de Khazad-dum qui remonte au Troisième Âge). 

Oui, c'est en très grande partie de la fanfic professionnelle très libre et il y a parfois des fautes de goût. Je n'aime pas tellement voir Galadriel sauter comme Black Widow et prendre la pose dramatique quand elle abat un Troll des Glaces de son sabre (et elle n'aurait pas pu revenir en Valinor, les Valar ne lui ont pas encore pardonné le soutien de cette fille de Finarfin à Feanor - ou du moins de sa désobéissance aux Valar dans la version d'Unfinished Tales où elle a toujours été opposée à Feanor). 

Les Nains demeurent comme chez Jackson des personnages de faire-valoir comiques (c'était déjà un peu vrai chez Tolkien mais pas au point de vous faire sortir de l'immersion). Les Harfoots ne sont pour l'instant toujours pas très intéressants. L'amour entre Elfe et Humaine risque d'enlever un peu du caractère exceptionnel de l'union d'Aragorn et Arwen (de même pour l'amour incongru entre Tauriel et le Nain ajoutée dans l'adaptation du Hobbit). Theo, Halbrand ou Adar feront tous probablement des Spectres de l'Anneau acceptables mais on a du mal à s'attacher à eux. 

Mais peu importe. Cela n'enlève pas le plaisir de voir les Deux Arbres, les statues d'Ulmo et d'Eärendil dans la Baie du Port de Rómenna, ou l'Arbre blanc Nimloth encore en fleurs. Au-delà de la simple "franchise" sans âme ou aseptisée, il reste quand même une petite branche de la puissance mythopoïetique de Tolkien. 

mardi 24 novembre 2015

[1001 Nuits+] Thalaba le Destructeur


Le jeune poète britannique Robert Southey (1774-1843), un ami de Coleridge, un ex-Jacobin rendu Conservateur après la Terreur, commença vers 1799-1800 au Portugal un long poème épique en vers blancs, qui serait sa propre suite aux Mille et Une Nuits, Thalaba the Destroyer. Cela apparaît comme un des premiers romans de fantasy du XIXe siècle naissant. Le texte paraît illisible tant il est répétitif mais Shelley ou Keats l'avaient adoré (et je ne peux pas croire que Tolkien n'en ait pas eu quelque infuence inconsciente).

Juste avant la Révolution, l'Illuminé mystique Jacques Cazotte (qui avait déjà écrit une parodie fantastique, Mille et Une Fadaises en 1742) avait rédigé, avec l'aide d'un prêtre syrien nommé "Dom Denis Chavis" une Suite des Mille et Une Nuits (publiée en feuilleton dans le Cabinet des fées, 1788-1790). Chavis avait vraiment traduit un des manuscrits arabes mais Cazotte l'avait remanié profondément en ajoutant ses propres aventures et des allégories martinistes. Les 4 histoires qui semblent inventées par Cazotte étaient "L'histoire de Xailoun l'Idiot", "L'histoire d'Alibengiad, Sultan d'Herak, ou les Faux Oiseaux de Paradis", "L'histoire de la famille Schebanad de Surat" et "L'histoire de Maugraby, ou le Magicien". Dans cette dernière, le sorcier diabolique Maugraby, qui sert Zatanai, enlève des enfants qu'il amène dans sa caverne abyssale de Domdaniel, sous la mer près de Tunis pour les dresser comme ses disciples. Mais le Roi Habed il-Kalib, roi de Tadmor (Palmyre, cf. la légende de la Cité d'Airain), traverse un rite initiatique pour pouvoir vaincre le polymorphe Maugraby.

C'est ce récit de Cazotte, traduit en anglais dès 1792, qui sert de base à Southey pour sa version, assez ignorante des légendes arabes puisque c'est une lecture par un Romantique anglais d'un Illuminé français (voir Robert Irwin, Arabian Nights: A Companion, "Children of the Nights", p. 263). Et sa vision de l'Islam semble le confondre souvent avec des sources plus zoroastriennes en mettant au centre un combat entre la Lumière et Satan. Habed il-Kalib devient Thalaba mais Southey garde la caverne mystérieuse de Domdaniel, qui va devenir par la suite un cliché de la poésie britannique pour représenter une sorte de plan féérique.

Thalaba pleure ses parents devant l'Ange de la Mort.


La sorcière Khawla


Les Sorciers maléfiques de Domdaniel apprennent qu'un membre de la famille des Hodeirah les détruira un jour. Ils partent donc tous les exterminer mais un seul Hodeirah a survécu, Thalaba, qui sera élevé par Moath dans les ruines de l'antique Cité d'Iram aux hauts Piliers. Le sorcier Abdaldar de Domdaniel cherche à le retrouver mais est pris dans une tempête de sable où il perd son Anneau magique, que Thalabar retrouve par hasard. Poursuivi par les forces qui veulent lui reprendre cette bague, Thalabar ne veut pas être corrompu par la sorcellerie et fuit à travers la Mésopotamie jusqu'aux ruines de Babylone et en Perse où il rencontre des créatures de la mythologie persane comme Zahak et l'Oiseau Simurgh. Après bien des tentations et des pertes de l'Anneau (il l'avait jeté dans un puits), Thalaba finit par s'en débarrasser (bien que ce soit la magie de cet Anneau qui l'ait souvent protégé des sortilèges de ses ennemis) en le jetant dans l'Océan. Il trouve alors finalement l'entrée de Domdaniel qu'il détruit avec une épée de feu qui appartenait aux Hodeirah, comme l'avait prédit la Prophétie initiale.

Thalaba et Mohareb visitent la caverne de Zahak.

Les magiciennes Khawla et Maimuna emportent Thalaba sur leur char.
Thalaba face à l'Idole (et surmonté des âmes de ses parents)
(illustrations par William Hawkes Smith, très blakiennes)

Je ne sais pas si Thalaba a pu être inspiré de l'Anneau de Polycrate de Schiller (1798), cela paraît trop récent pour qu'il en entende parler au Portugal. Mais cet Anneau, qu'il s'agit plus de détruire que d'utiliser paraît plus proche de celui de Tolkien que l'Anneau des Niebelungen ou même que l'Anneau de Gygès (qui corrompt certes aussi mais qu'on ne détruit pas). Dans les deux cas, Frodo comme Thalaba partent dans une quête où l'Anneau va retourner à sa source pour la détruire (Domdaniel et Mordor). L'Anneau de Thalaba vient plutôt de l'Anneau de Salomon qui peut lier les Génies et il est précisé que c'est une bague sertie d'une gemme de cristal (Livre II, note 27) alors que l'Anneau Unique n'a pas de pierre. Quand Gandalf dit qu'on ne va bien sûr pas simplement le jeter à la mer, Tolkien pensait sans doute à Polycrate mais peut-être aussi à Thalaba. L'épée de feu qui succède à l'Anneau chez Thalaba pour détruire Domdaniel devient l'instrument pour forger et pour fondre l'Anneau Unique. Le Cardinal Newman (qui influença les Catholiques d'Oxford comme Tolkien) aimait la parabole chrétienne de Thalaba mais Frodo est bien plus humain dans sa résistance que la sainteté prédestinée de Thalaba.

[Il y a vraiment dans l'Islam des récits sur un Thalaba, un compagnon du Prophète qui pécha contre lui et put ensuite obtenir sa rédemption. Il y eut un Tha‘labah ibn Hātib, qui aurait négligé de payer l'aumône, et Tha‘labah ibn Abdul Rahman, qui aurait commis un péché de lubricité selon un hadith. ]

Robert Southey avait écrit avant un autre poème original, Madoc, sur un héros gallois du XIIe siècle qui traverse l'Atlantique et affronte les Mexicas d'Aztlan, et après Thalaba, il écrivit un autre livre, cette fois inspiré de légendes indiennes, Curse of Kehama, sur un héros, Ladurlad, rendu immortel, isolé et insomniaque par le maléfique brahmane Kehama qui veut se venger de lui, et poursuivi par l'ombre du fils démoniaque de Kehama (le thème du Juif errant et de Melmoth deviendra important dans le romantisme). Cela fait de sa poésie un des premiers grands mélanges des genres épiques, du merveilleux ancien et du nouveau fantastique.

mardi 24 décembre 2013

"Tolkien Akbar"

SPOILER!

Une longue critique de The desolation of Smaug qui couvre la totalité de l'épisode, si vous vous fichez de découvrir déjà tous les ajouts par rapport au livre.

  • Quelques bonnes idées du film : 
Balin (joué par Ken Stott) est très sympathique, ce qui rend la découverte de sa mort dans la chambre de Mazarbul de Khazad-dûm dans Fellowship of the Ring plus poignante (mais dans mon souvenir, c'était déjà dans le livre). Martin Freeman (Bilbo) est infiniment plus charismatique que le larmoyant Elijah Wood - ou bien la différence réside peut-être dans le personnage et non dans l'acteur.
Tauriel est finalement à ma grande surprise plus supportable que je le pensais parce que l'histoire manque cruellement de personnages féminins (Peter Jackson a dit que sinon les personnages masculins risquaient de "dominer", heu, non, il n'y aurait eu aucun personnage féminin à part le passage ajouté de Galadriel ou les filles de Bard). Mais on ne croit pas une seconde à cette histoire d'amour de Tauriel avec Kili (c'est un coup de foudre sans aucun essai de justification), les allusions salaces tombent à plat ("fouillez aussi mon pantalon", oui, très tolkiénien quand on connaît la pudibonderie de cet univers) et le triangle amoureux avec Legolas est carrément grotesque (elle s'éprend de Kili parce qu'elle sait qu'elle n'est qu'une Elfe sylvestre roturière qui n'a aucune chance avec un fils de Thranduil). 
Le trésor de Smaug en trésor de l'Oncle Picsou est certes immense mais je trouve cela plutôt réussi. 
Accroître le rôle de Bard est aussi une bonne idée en théorie pour qu'il n'ait pas l'air de sortir de nulle part à la mort de Smaug (ce qui est le plus gros défaut du Hobbit originel), mais en pratique, cela ne marche pas parce qu'ils veulent en faire un Robin Hood démocrate alors qu'il ne réussit que parce qu'il est l'héritier du seigneur de Dale.  

  • Quelques mauvais éléments : 
Environ la moitié du film est seulement un jeu vidéo avec des gens qui courent en sautant sur un jeu de plate-formes. Cela en devient pénible et de moins en moins convaincant dans la dernière heure de poursuite à travers Erebor où les scénaristes tentent de faire durer pour justifier qu'on ne tue pas Smaug tout de suite. J'aime beaucoup lire des épopées où on décrit des combats interminables individuellement mais au cinéma, je ne suis pas persuadé. On a l'impression de revoir 500 orques se faire tuer les uns après les autres, soit par des flèches lancées, soit par des flèches enfoncées directement, soit par des coups d'épée. Il y a de quoi vous dégoûter de tout combat. Et il y a tellement d'Orques, leur mort devient insignifiante et glaçante. 
Les douze dernières années ont été assez cruelles envers ce pauvre Orlando Bloom qui avait 23 ans pendant le tournage du LotR et 35 ans pour le Hobbit, et qui semble avoir presque perdu sa silhouette fluette et androgyne (Ian McKellen s'en tire bien mieux dans son maquillage, les changements ne sont pas aussi évidents entre 61 ans et 73 ans).
Tout le film est tourné vraiment uniquement comme un prequel qui ne cesse de rendre hommage à la trilogie dans le futur au lieu de tenter d'être son propre sujet. Cela nuit vraiment à la spécificité originale de cette quête qui n'est plus qu'un épisode prologue. Si vos enfants n'ont jamais vu aucun épisode de la série, je me demande s'ils ne comprendront pas mieux en commençant par les épisodes 4,5,6 que par cela (oui, Jackson a donc vraiment imité Lucas sur ce point). 
Le troisième va être encore pire : 2h30 avec seulement Bard qui s'évade, reprend sa flèche noire, tue Smaug et la Bataille des Cinq Armées alors que Sauron part de la colline de Dol Guldur et retourne se cacher dans la tour mordorienne de Barad-dûr ?

vendredi 20 décembre 2013

L'ontologie des Silmarils


Red Rose, proud Rose, sad Rose of all my days!  
Come near me, while I sing the ancient ways:
Cuchulain battling with the bitter tide; 
The Druid, grey, wood-nurtured, quiet-eyed,
Who cast round Fergus dreams, and ruin untold;
And thine own sadness, whereof stars, grown old
In dancing silver-sandalled on the sea,
Sing in their high and lonely melody.
Come near, that no more blinded by man's fate,
I find under the boughs of love and hate,
In all poor foolish things that live a day,
Eternal beauty wandering on her way.

William Butler Yeats, 1893


Le Fétichisme et l'idolâtrie des Biens : sacrifice et convoitise

Le monde du Seigneur des Anneaux n'a sans doute pas une "économie" réaliste avec son aspect post-apocalyptique et sa si faible densité démographique. Mais il a un arrière-fond qui n'est pas seulement anti-moderne au sens d'anti-technologique, il est aussi anti-économique, pré-capitaliste lié à une sorte de romantisme féodal où on feint de croire que la relation de vassalité à une sorte d'aristocratie "naturelle" et morale devrait remplacer la loi d'airain d'attachement aux choses.

L'autorité légitime se donne toujours comme refus de tout désir de domination, les bons monarques sont réticents et non conquérants (c'est l'aspect d'humilité catholique qui vient se substituer à l'orgueil épique) : Fingolfin est le bon Roi par excellence et il suit son peuple plus qu'il ne commande avant de se sacrifier pour lui, Aragorn doit avant tout dépasser sa propre réserve à reprendre le trône. Certes, il peut y avoir un péché dans le désir de domination sur les autres mais on voit bien qu'un des thèmes constants est plutôt l'aliénation aux choses rares, et notamment à la beauté artificielle comme substitut et comme écran à la beauté de la nature (et même cette beauté de la nature reste un attachement à ce monde et sa finitude par rapport au don de l'éternité). Tout le Silmarilion se joue sur cet attachement abusif à une oeuvre d'art (et c'est redoublé avec un autre bijou, le Nauglamir qui cause la destruction du Doriath comme le Collier d'Harmonie avait détruit la famille d'Amphiaraos). C'est la cupidité qui cause la perte des Nains (et même sans les Sept Anneaux des Nains : l'Arkenstone aussi dans le Hobbit).

Le Seigneur des Anneaux n'a pas seulement repris la malédiction de l'Or du Rhin, attachement au bien rare qui finit par détruire tous ceux qui se disputent pour lui. Comme le remarque  Charles Delattre dans Le cycle de l'Anneau : De Minos à Tolkien (2009), on peut penser non pas seulement à l'Anneau d'invisibilité de Gygès (qui corrompt aussi celui qui le porte) mais à l'Anneau de Polycrate. Polycrate, tyran de Samos, est trop heureux et les dieux n'aiment pas cette démesure. Il doit donc tenter de montrer aux dieux qu'il sait que sa prospérité ne vient pas de lui, qu'elle est un don de la Fortune, et pour ce faire, il propose, sous le conseil de son allié le Pharaon d'Egypte, de sacrifier ce qu'il a de plus précieux, un Anneau en le jetant dans la mer. Le jet dans l'eau est un rituel qui continue encore dans de nombreuses fontaines : on fait l'éloge du Don à perte dans l'écoulement, pour se rappeler que ce qu'on a entre dans une circulation générale et ne devrait pas être seulement approprié ou thésaurisé de manière égoïste. Mais l'Anneau de Polycrate lui revient ensuite dans un poisson et ce cercle du retour à l'envoyeur semble empêcher de participer au cycle normal de la circulation des choses : Polycrate est prospère par ce qu'il a mais n'arrive même plus à donner. Les dieux ont donc refusé son Don, comme tentative intéressée de paraître désintéressé. Ses alliés qui lui avaient conseillé l'oblation en apprenant qu'il a récupéré son Anneau l'abandonnent et il finira pas être écrasé par les Perses.

L'histoire de Polycrate inversait déjà la quête traditionnelle. Au lieu de chercher à acquérir un MacGuffin pour atteindre l'immortalité, le personnage tentait en vain de se débarrasser d'un bien pour fuir la mort. Son échec à faire son sacrifice finissait par le détruire. Dans la première ébauche du Seigneur des Anneaux, Tolkien avait pensé que les personnages utiliseraient l'Anneau directement contre Sauron avant de trouver cette idée si brillante de la Quête inversée : supprimer l'objet qu'on a déjà au lieu de le conquérir, refuser la Puissance au lieu de la chercher.

Une surinterprétation heideggerienne de Tolkien : le Don de l'Être et l'Oeuvre rare

Bien que n'ayant pas beaucoup de goût personnellement pour l'ontologie dite "fondamentale" de Heidegger, je me demande souvent s'il n'y a pas une sorte de lien structurel depuis les années 1920 entre le phénoménologue ex-séminariste de la Forêt noire et le philologue oxfordien catholique. Mais c'est en partie une projection et je ne crois pas que Tolkien ait jamais montré à Oxford une connaissance directe d'oeuvres philosophiques contemporaines, et encore moins en philosophie continentale, ses références principales ne se portant que sur des épopées saxonnes ou à la rigueur le Kalevala finlandais.

La philosophie de Heidegger, pour le dire très grossièrement, dit qu'il y a une différence fondamentale entre l'Être et ce qui est, l'étant, et que cette différence originelle tend à être de plus en plus oubliée, à devenir de plus en plus recouverte, incompréhensible au fur et à mesure que toute la pensée ne se porte plus que sur les étants traités comme des objets, des biens manipulables et des ressources à exploiter. Heidegger oppose donc l'Être de cette rivière, de cette source tel qu'il se donne dans la beauté ou le mystère d'un poème et la rivière en tant que simple "objet", ressource hydraulique à utiliser et à nettoyer ensuite. L'idée même de nature oppose l'idée originelle d'éclosion, de devenir en croissance (Phusis : la Rose est sans Pourquoi) et la Nature comme système d'objets spatio-temporels soumis à des régularités mécaniques qui permettent la domination technique du monde. L'arbre comme métaphore est changé en simple matière à transformer.

Quand on lit le Silmarilion, il y a des analogies structurales assez frappantes (même si le catholicisme de Tolkien donne un statut bien plus positif à l'idée d'Infini que chez Heidegger, pour qui l'éternité risque d'être une négation inauthentique de la finitude de l'existence).

Dieu a créé d'abord comme pur don de lumière infini deux Arbres, Or et Argent. L'Arbre est toujours chez Tolkien le signe de la Beauté absolue, du Don gratuit (voir notamment sa nouvelle Leaf, by Niggle). Leurs noms - qui seront repris ensuite dans le Soleil et la Lune - semblent déjà dépasser l'opposition entre végétal et minéral, entre nature et artifice, entre l'éclosion dans la phusis et oeuvre fabriquée, ils sont dans un don originel au-delà de ces distinctions physiques ou métaphysiques entre les étants. Ils représentent un mystère du dévoilement originel de l'être au-delà des étants. Ils sont nés d'un chant et de la compassion des Puissances pour un monde privé de lumière. La lumière n'est pas seulement ici ce qui dévoile l'être, elle est aussi un Don infini, ce qui ne peut pas être traité comme une ressource à thésauriser ou à stocker. Elle ne peut pas être rare dans son infinité, bien que tout le récit tourne autour de la possibilité de sa raréfaction.

Il est d'ailleurs dit que le Soleil qui se consume chaque jour correspond aux Humains et à leur mortalité alors que la Lune dans son cycle de renaissance correspond à l'immortalité crépusculaire des Elfes. C'est le Soleil qui resplendit et qui dépasse la Lune mais la beauté propre à cette dernière est le caractère poétique ou le discret sublime des conte de fées pour Tolkien. Le lunaire est dans une mélancolique nostalgie de la Lumière dans la Nuit, la présence continue de ce qui est donné même quand elle est voilée ou recouverte par le temps.

La Faute originelle et la création de la Rareté

Le texte du Silmarilion commence par la création comme une harmonie musicale, comme une unité dans la diversité (le Mal apparaissant comme séparation et isolement par rapport à cette harmonie). Quand les Elfes, immortels esthètes, amateurs de ces dons infinis des chants (l'art des Bardes), vont arriver face aux deux arbres, le Péché originel tolkiénien va inverser le récit biblique en instaurant une rareté esthétique de l'oeuvre matérielle à la place du don infini de la musique.

Dans l'Eden, l'Ennemi convainc les mortels de découvrir leur propre mortalité en consommant de cet Arbre interdit et ils sont donc expulsés de cette innocence sans travail, sans économie de la rareté.
Dans Valinor, les immortels veulent saisir et objectiver ce don infini des deux arbres et ils traitent alors le don comme une oeuvre d'art qu'ils peuvent capter, isoler, s'approprier : ils créent la rareté dans l'art. Leur peine viendra dans le Désir et non pas dans le labeur pour la survie ou pour le Besoin. Ils ne prennent pas conscience de leur finitude ou d'une séparation par rapport à la nature comme Adam qui veut voiler sa nudité mais renoncent par eux-mêmes à leur infinité et sont pris au piège de la finitude des choses dans l'artifice qui va éclipser l'inépuisable abondance originelle.

L'Ennemi n'est pas seulement jaloux du libre-arbitre des créatures chez Tolkien (comme Iblis), il est lui-même soumis à la même passion fondamentale de l'envie sur les choses et cela sera représenté par sa Couronne de Fer où il mettra les Joyaux. Sa volonté sur les choses est aussi associée à la Puissance mécanique du Fer et de la Technique mécanisée - Morgoth a même des chars d'assaut blindés dans les premières versions issues du traumatisme de la Première Guerre mondiale (et cette technophobie sera encore marqué avec Saruman dans le Seigneur des Anneaux, qui produit une Révolution industrielle dans l'idyllique Comté).

Et quant l'Ennemi viendra détruire la source de ce Don infini et que l'Araignée dévorera la lumière des Deux Arbres, la faute de Fëanor qui forge les Silmarils n'est pas d'avoir "consommé" de cette lumière mais de refuser de sacrifier son oeuvre pour faire renaître les Deux Arbres ("Je n'arriverai jamais à refaire une telle oeuvre !"). Il y a dès lors de l'irréversible dans l'éternité : Fëanor pourrait vivre pour toujours mais il n'est pas sûr qu'en tant que sujet singulier il puisse jamais redonner le même événement de création.

Fëanor le Joailler est l'Artiste par excellence dans sa fonction prométhéenne, démiurgique et démoniaque du Romantisme, le sous-Créateur qui prétend se séparer de la Création par sa créativité. Chez Tolkien (on en a déjà parlé), la finalité de la créature est de viser la sous-Création mais sans oublier qu'elle n'est qu'analogie avec l'Être infini. Sa créativité n'est qu'un reflet ou une ombre de ce Don infini et elle finit par vouloir rivaliser avec elle. Elle devrait prolonger et être reconnaissance de ce Don mais l'image même du Joailler est ici la préfiguration pré-capitaliste de ce qui va devenir tout le fétichisme de la valeur - pour passer ici de Heidegger aux textes du jeune Marx - même si Tolkien est un conservateur, son anti-modernisme passe aussi par l'influence du socialisme romantique de William Morris. L'artiste va finir par idolâtrer ce qu'il croit être sa belle création qui le dépasse, au-dessus de la création elle-même. L'idole devient la perte de la liberté et même perte de son rapport au monde. L'idole est oubli qu'elle n'a été qu'une sous-création et le sous-créateur se perd lui-même. L'idole est un spectre de la lumière perdue, spectre de désir qui ne cesse de hanter les Terres du Milieu entre les Morts et les Cieux.

Désormais, l'aliénation aux choses fera régner son propre ordre contre tout don infini de la beauté. La beauté de l'oeuvre ne sauve pas le monde mais cause de manière contradictoire sa perte tout en offrant les conditions nostalgiques de contempler cette perte. Fëanor enferme l'oeuvre, il veut être le seul à pouvoir la contempler, il craint que les Puissances (Valar) ne veulent la lui prendre. Il y a eu séparation. Fëanor dans son hubris se comporte comme si son oeuvre était vraiment entièrement sa création et cela va le pousser à la révolte et à son serment de faire n'importe quoi contre tout le monde qui tenterait de s'interposer entre lui et les Silmarils.

Cela explique donc ensuite toute la Chute des Hauts-Elfes autour du ressentiment de Fëanor. Il soupçonne tout le monde. Son amour même pour les autres est changé en méfiance universelle. Il va trahir par crainte qu'on ne le trahisse. Et toute sa Maison va être entraînée dans sa malédiction. Son fils Maedhros retrouvera un Silmaril après avoir commis bien des crimes dont il était honteux, mais sera consumé et se jettera dans les flammes avec lui. Le seul Silmaril qui sera sauvé est celui qui sera mis au ciel comme une étoile (celle d'Eärendil), redevenant un Don infini de lumière gratuite et perdant ainsi son statut d'oeuvre rare.

Cependant, il y aurait presque eu une possibilité de rédemption parmi les fils de Fëanor. Le dernier cas tragique est le frère de Maedhros. Maglor est un Barde et la musique comme la poésie est censée justement s'opposer à tout ce fétichisme de la valeur morte. Mais Maglor, même s'il est décrit comme un auteur de Chants perdus sur la Chute de sa Maison, ne peut pas résister à la tentation du fétiche. Il accomplit le serment de Fëanor, récupère un des Joyaux mais il est consumé tout comme son frère Maedhros et dans sa douleur le jette dans la Mer (des trois Silmarils, un brille éternellement dans les Cieux parmi les étoiles, le second est détruit dans le Feu sous la Terre et le dernier est perdu, entre présence et absence dans les Eaux : on a donc une dispersion de la fin du Kalevala où le Sampo est jeté à la mer et, en partie brisé dans sa partie de farine et d'or, il ne fait plus que produire à l'infini dans la mer une ressource qui lui donnait auparavant sa rareté, le sel).

Contrairement à Polycrate et contrairement à ce que disait Gandalf (qui prédisait que l'Anneau reviendrait si Frodo se contentait de le jeter dans l'Océan), le Joyau est vraiment perdu dans l'immensité ! Maglor a réussi à se débarrasser de la chose et il aurait donc pu dépasser la malédiction de l'aliénation, mais il n'en tire aucune libération. Accablé par le regret ou ce Désir sans limite, Maglor restera sur la rive sans pouvoir accepter sa perte, sans se contenter du don de son Chant. Sa poésie sera perdue parce que malgré le sacrifice du Joyau, il n'aura pas réussi à faire son deuil de l'oeuvre et de la finitude de cette oeuvre.

Dans une version des brouillons de Tolkien relatée par Christopher Tolkien dans The Shaping of Middle-Earth, Fëanor à la Fin des Temps atteignait enfin la réconciliation et on lui présentait les trois Silmarils qu'il brisait pour rendre au monde sa lumière infinie, en revenant à l'origine des deux Arbres. Mais on comprend pourquoi l'épopée nostalgique a finalement refusé cette apocalypse dans la béatitude et a pu y gagner en passant de la perte des trois Joyaux à une reprise du même thème avec le cycle de l'Anneau. Frodo et, en un sens, Gollum réussiront là où Maedhros et Maglor avaient échoué.