lundi 11 mai 2026

En lisant le Livre des Contes perdus

Uchronie : Et si le Legendarium avait été publié trop tôt ?  

Si Tolkien avait pu publier The Book of the Lost Tales dès l'époque où il l'avait écrit, dans les années 1920, cela aurait peut-être stabilisé trop tôt le Legendarium. Le Silmarilion ne se serait probablement pas développé tel qu'on le connaît. 

Par exemple, les premières versions étaient plus nettement encore liées à l'histoire réelle ou aux légendes de notre Terre : Beleriand s'appelait encore Broseliand, l'ange-marin céleste Earendel était encore lié explicitement au marin divin Wade du folklore anglo-saxon. 

Tolkien n'avait pas encore assez caché les attaches terrestres avec ses goûts du Vieil Anglais et il aurait été peut-être plus difficile de les cacher rétroactivement. La Terre du Milieu aurait été plus nettement une "Lyonesse" perdue (avec un peu de Kalevala en plus) et moins une sub-création d'un temps archétypal. 

Peut-être que l'oeuvre de Tolkien aurait été un peu oubliée comme celles d'autres écrivains britanniques des années 1920 qu'il aimait comme David Lindsay (1876-1945), Edward Plunkett (1878-1957) ou Eric Rücker Eddison (1882-1945), au lieu de devenir un phénomène dans les années 1960.  

Evolutions de Beren & Luthien 

Il y a des différences amusantes dans les premières versions du Lai de Leithian

Beren dans la première version est un "Gnome" (le nom que Tolkien donnait aux Noldor), pas un Humain. Le thème de la mortalité de Beren n'était donc pas pour lui essentiel au récit, malgré toute la catabasis de Luthien, puisque Beren était un Haut Elfe. Le conflit dans leur relation est donc entre Gnome et Elfe sylvestre, entre ceux qui ont vu la révélation transcendante (Valinor) et ceux qui ont choisi l'amour de la nature terrestre d'ici-bas (Luthien, fille de "Gwendeling" ou la Fée Mélian). Cela devient inversé dès que Beren est un humain, c'est le mortel amoureux de la beauté transcendante. 

Les deux William

Bien que Tolkien fût conservateur, il aimait beaucoup William Morris (1834-1896) plus pour son romantisme Luddite, médiévaliste amateur de sagas nordiques que pour ses idées socialistes, syndicalistes et athées. 

En revanche, il aurait dit dans une lettre à sa secrétaire qu'il avait découvert William Blake (1757-1827) très tard (après avoir créé lui-même sa mythologie) et qu'il l'avait détesté. On imagine qu'un Catholique pratiquant comme lui n'aimait pas tellement un Gnostique luciféro-swendenborgien proto-nietzschéen comme Blake, même si Blake semble plus "mystique" que Morris. Il est curieux que Tolkien n'ait pas vu l'importance de l'autre Britannique avant lui qui avait créé sa propre mythologie.  

Un des mystères de l'imagination de Tolkien est qu'il semble que "Luthien" ait été d'abord un nom de l'Angleterre d'où vient le visiteur du Book of the Lost Tales avant de devenir le nom de la Princesse Bien-aimée et héroïne du cycle. Si Beren est un Haut-Elfe est que Luthien représente l'essence d'Albion (comme le géant Albion chez Blake), le Lai du Leithian sur Beren et Luthien serait alors en profondeur sur la liaison profonde dans son imaginaire entre "elficité" (elfiness) et anglicité. Le Book of Lost Tales est un humain saxon recueillant les légendes de l'Elfiness. 

Tolkien n'aime pas les chats 

Tolkien est vraiment une personne à chiens (oui, je connais l'interprétation politique de cette classification commode). Huan le Chien de Valinor est le symbole de Loyauté (comme les Aigles ou les Chevaux contre les Corbeaux ou les Araignées). 

Dans la première version du Lai de Leithian, Beren est capturé par le maléfique Tevildo, Roi des Chats (qui deviendra Drauglin le Père des Grands Loups-Garous).  C'est un "evil fay in feline shape". 

Même dans la version du LotR, au Troisisème Âge, la reine maléfique semi-légendaire de Gondor Beruthiel (fin IXe- début Xe siècle, peut-être liée aux Numénoréens d'Umbar) torturait les chats et les envoyait espionner ses ennemis. 

Aucun commentaire: