samedi 9 mai 2026

Justice League of America n°94-99 (1971-1972)

Suite du survol des Justice League of America n°86-92 pour se demander si le même scénariste (Mike Friedrich) avait une sorte d'unité de vision sur ce titre au début de ce qu'il est convenu d'appeler "L'Âge de Bronze" des comics de super-héros (l'époque "adolescente" des comics après l'innocence de l'Âge d'argent). 

Justice League of America n°94 (novembre 1971) "Where Strikes Demonfang!" a quelques pages par Neal Adams (1940-2022) qui était alors très occupé comme free-lance travaillant à la fois pour DC (où il venait de co-créer avec Dennis O'Neil Ra's al-Ghul dans Batman n°232, juin 1971) et sur les X-Men chez Marvel. 

Mais c'est l'artiste Dick Dillin (1928-1980) qui fait l'essentiel des dessins comme dans quasiment tout Justice League of America pendant 12 ans du n°64 (août 1968) au n°183 (octobre 1980, Dillin est mort d'une crise cardiaque à seulement 51 ans alors qu'il travaillait sur le #184). Le trait de Dillin me paraît souvent assez inconstant, sans que cela semble dépendre de l'encreur qui est toujours le même, Joe Giella (1928-2023), avec parfois une rigidité un peu désuète comme le dessinateur précédent Mike Sekowsky (1923-1989) et parfois une grâce plus subtile qui peut presque évoquer Gil Kane (1926-2000). 

L'histoire exploite la mythologie récente de Batman mais aussi de Deadman sur la "Ligue des Assassins". Deadman avait été créé par Arnold Drake & Carmine Infantino (dans Strange Adventures n°205, octobre 1967) et le fantôme (assassiné par un tireur d'élite manchot) enquêtait sur son propre meurtre en ayant la capacité d'occuper divers corps. Neal Adams avait repris la série dès la seconde de ses apparitions et semble avoir développé un certain lien affectif avec ce personnage. Dans Strange Adventures n°215 (dec. 1968), Deadman poursuivit son meurtrier, le Crochet, jusqu'à la Société des Assassins (appelée plus tard plutôt "Ligue des Assassins") à Hong Kong, où il rencontra un ennemi "orientaliste" à la Fu Manchu nommé le Sensei (先生, ce qui se lirait en chinois xiānshēng, même si dans ce contexte d'arts martiaux, je crois qu'on dit plutôt 师父 Shīfù). Son meurtrier ne semblait ne l'avoir tué que pour un test pour entrer dans la société secrète mais comme le Sensei croyait que Deadman était toujours vivant, il exécuta le Crochet. Le Deadman n'eut donc pas pas la satisfaction de se venger et se rendit compte qu'il ne pouvait pas posséder le corps du Sensei. 

Le Sensei réussit même par la suite à hypnotiser Deadman pour qu'il tente d'assassiner Batman et ce fut le début du lien entre ce groupe criminel et le Batman (Brave & the Bold n°86, novembre 1969, scénario par Bob Haney). 

Puis Dennis O'Neil reprit la Ligue des Assassins dans Detective Comics n°405 (nov. 1970) où elle semble dirigée par un certain "Doctor Darrk" avant qu'on apprenne dans Detective Comics n°411 (mai 1971) que la Ligue est "le Croc" qui sert "la Tête", le vrai chef secret de la Confrérie du Démon étant Ra's al Ghul (qui serait aussi un fils, immortel, du Sensei). Talia, la fille de Ra's al-Ghul a tué Darrk pour sauver Batman mais la Ligue des Assassins croit que c'était sous l'ordre du chef en raison d'une lutte intestine pour le pouvoir. 

Ici, le Sensei envoie contre Batman un nouvel Assassin spécialisé en flèches gadgets, Merlyn (qui va devenir plus tard l'Archer sombre, un des principaux antagonistes de Green Arrow). 

Les histoires de la Ligue de Justice sont d'habitude très épisodiques mais Friedrich commence ici à mettre en place un peu de continuité. On apprend un dysfonctionnement du téléporteur de la Ligue dans le n°94, puis Superman est envoyé dans le n°95 retrouver les membres disparus (on a droit au passage à un petit plan schématique du Satellite, qui avait été créé avec le téléporteur dans le n°78 de février 1970). On ne les retrouvera qu'au n°96. 

Justice League of America n°95 (décembre 1971) est encore une imitation du style d'allégorie politique un peu ambiguë, vaguement contestataire mais d'une manière suffisamment ambiguë pour que cela reste compatible avec une lecture relativement mainstream

Johnny Dune, un Américain Noir, ancien vétéran du Vietnam, a découvert au combat qu'il a un pouvoir de mutant et qu'il peut contrôler les esprits par sa voix. J'ignore pourquoi les comics DC de cette période semble avoir un cliché raciste d'associer les Noirs au fait de crier : Tyroc, Hornblower (Mal Duncan, qui est encore appelé "Vox" récemment)... Dune devient chanteur mais dans son ressentiment, son vrai but est d'utiliser ses capacités vocales pour prendre le pouvoir politique et se venger de la manière dont il a été traité. [Un passage fait allusion à Jimmi Hendrix, qui venait de mourir en septembre 1970 et qui avait été brièvement soldat en 1961-1962.] Il appelle les jeunes à la révolte et voyant qu'il ne peut plus contrôler leur violence, se sacrifie comme un bouc-émissaire pour renvoyer toute leur violence sur lui-même. Il survit mais perd son pouvoir de mutant. Il décide de se consacrer à la politique mais sans utiliser le contrôle. 

Je suppose que son nom Johnny Dune n'est pas une allusion au romancier contemporain John Dunne (le mari de Joan Didion) mais peut-être au moins inconsciemment à John Donne pour son prêche célèbre sur la solidarité fondamentale de la condition humaine : "Never send to know for whom the bell tolls, it tolls for thee".  Le titre "The Private War of Johnny Dune" est une allusion à la comédie The Private War of Major Benson (1955) où un officier devient un directeur d'une école militaire. 

Les trois épisodes successifs Justice League of America n°96-98 (février-avril 1972) quitte complètement la politique terrestre pour aller vers du Space Opera et cette trilogie du "Briseur d'Etoiles" est sans doute une des meilleures histoires de Mike Friedrich, même si l'antagoniste omnipotent conduit à des contradictions où il devient parfois trop facile à vaincre. Je me demande si Friedrich avait en fait l'intention d'être encore là jusqu'au n°100 et si cette histoire était prévue pour être "son" numéro 100.  

 

Green Lantern, Hawkman et Flash ont été téléportés par erreur sur Rann en Alpha Centauri à cause d'une interférence du "rayon Zéta" d'Adam Strange (qui est absent). Superman les rejoint et ils découvrent que la planète est menacé par Starbreaker, un Vampire stellaire humanoïde qui détruit les systèmes en se nourrissant de l'énergie des étoiles. Starbreaker a une armée d'insectes robots invulnérables et peut aussi utiliser son énergie pour se multiplier ou pour acquérir des pouvoirs variés, sa seule vulnérabilité étant qu'il consume vite cette énergie. 

Après avoir été vaincu sur Rann, Starbreaker attaque donc la Terre au n°97. La Ligue est démoralisée et c'est un prétexte pour que Hawkman leur fasse un discours et qu'ils racontent à nouveau leurs origines (d'où on soupçon que c'était prévu pour le n°100). Le magicien de l'Âge d'Or Sargon (créé dans All-American Comics 26, 1941) vient les aider dans le n°98. La couverture par Neal Adams où la JLA fait une séance de spiritisme est un hommage à celle du Justice League of America n°21 (1963) où ils inovoquaient la JSA. 

 


C'était déjà Mike Friedrich qui avait réutilisé ce sorcier en le rendant maléfique dans Flash n°187 (mars 1969) et à nouveau dans Flash n°207 (juin 1971) et je crois que ce fut un des premiers cas d'un héros de l'Âge d'or transformé en "vilain". Sargon fait allusion à son passé récent de criminel et dit qu'il veut s'amender mais Flash y fait allusion avec suspicion mais sans donner aucun détail. 


 

Il porte son talisman magique "le Rubis de la Vie" (qui lui donne ses pouvoirs tant qu'il peut le toucher) mais il divise l'équipe en deux groupes pour aller chercher deux autres Rubis dispersés à travers le monde, l'un chez un Président du Sierra Verde en Amérique latine et le second chez un acteur américain en tournage en Allemagne (il n'y a aucun lien entre ces trois rubis et la gemme de rubis du Sandman qui appartint au Doctor Destiny). Friedrich n'est pas innovant ici et imite toutes les histoires classiques des équipes de superhéros où ils sont toujours envoyés en plusieurs missions séparées avant de converger. 

Sargon fait une brève explication du pouvoir cosmique des émotions fondamentales. Starbreaker se nourrirait de la Pulsion de mort (ou plutôt de la crainte) alors que la seule force capable de le contrecarrer en mêlant l'Anneau de Green Lantern et les Trois Rubis serait la puissance de l'Amour


 

Les comics de cette période semblent imbibées de la "Métapsychologie" freudienne sur Thanatos et Eros. C'est le même Mike Friedrich qui créera Thanos et Eros avec Jim Starlin chez Marvel un an après (Invincible Iron Man n°55, février 1973). Cette histoire un peu kitsch et anthropomorphique a peut-être inspiré toutes les histoires de Geoff Johns dans Green Lantern sur le spectre des Emotions comme forces fondamentales de l'univers.  

Starbreaker tente de diviser à nouveau ses ennemis, ce qui ne fait qu'épuise encore plus ses énergies. On découvre ensuite qu'Atom était entré dans son cerveau pour lui suggérer cette tactique désastreuse. Il est capturé et livré prisonnier endormi auprès des Gardiens de l'Univers. Comme le fait remarquer ce blog sur cette trilogie, Starbreaker aurait peut-être pu devenir un ennemi plus respecté du Multivers DC en tant qu'un équivalent de Darkseid ou de Galactus si ses pouvoirs n'étaient pas si variables et capricieux (il se fait parfois battre d'un simple coup de poing dès qu'il a été trop "prodigue" dans l'usage de ses pouvoirs). 

Starbreaker créé en 1972 fut un peu oublié et restera absent pendant 20 ans. Il tente de détruire la planète Almerac (Justice League America vol. 2 n°62-65, 1992) puis réapparaît sous le nom de "Luciphage" sur Thanagar avec l'aide d'une secte nihiliste thanagarienne pendant la guerre entre Rann et Thanagar (Adam Strange vol. 2 n°7-8, 2005) et à nouveau sur Terre comme un fantôme de la dimension des Ombres avec l'aide de Shadow Thief (Justice League of America vol. 3 n°29-30, 2009, par Len Wein, qui racontre JLA 96-98 en le modifiant quelque peu dans certains détails), où il dit être une forme évoluée des "Mangeurs de Soleil" apparus dans la Légion des superhéros. Il réapparaît à nouveau avec une version "retconnée" dans Green Lantern Corps vol. 3 n°27, 2014 et sa fille Belzebeth la Vampire devient l'ennemie principale de Green Lantern dans la série The Green Lantern de Grant Morrison en 2019. Eclipso l'Ange des Ténèbres prit possession de Starbreaker et tenta de conquérir le Gemworld dans Flash n°775 (dec. 2021). Starbreaker a donc réémergé comme un ennemi important seulement récemment. 

Dans son dernier numéro, Justice League of América n°99 (juin 1972), Mike Friedrich reprend le même thème que dans son premier scénario, l'écologie. 

Deux Druides extraterrestres végétaux humanoïdes, père et fils, Bür-Sëd et Kêr-Sêd, viennent sur Terre planter diverses plantes géantes destructrices pour mettre fin au désastre écologique et "rétablir l'équilibre" avec leurs bâtons. Si l'histoire était faite aujourd'hui, il est certain qu'on aurait une intervention de Swamp-Thing en tant que Dieu-Elémentaire de toute la végétation terrestre. Les héros commencent à semer des graines eux-mêmes, reprennent les bâtons et les deux aliens se rendent compte qu'ils ne peuvent pas respirer dans l'air trop riche en oxygène de la Terre. 

C'est la fin du run de Mike Friedrich sur la Ligue de Justice d'Amérique du n°86-99 mais aussi la fin de sa collaboration chez DC tout court. C'est un autre jeune Baby Boomer qui lui succède, Len Wein, sur Justice League of America n°100-114 (1972-1974) et dans mon souvenir, il n'y a pas de run continu très longs d'un même scénariste sur le titre pendant tout l'Âge de Bronze. 

L'héritage de Friedrich est, comme on l'a vu, plutôt réduit à ce Vampire stellaire des n°96-98 qu'on a plus revu au XXIe siècle depuis que le schématisme manichéen Lumière/Ténèbres est revenu plus couramment dans les histoires.  

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