lundi 4 mai 2026

Justice League of America n°86-92 (1971)

Mike Friedrich (né en 1949) fut un de ces jeunes scénaristes fans baby boomers qui arrivèrent chez DC et Marvel dans les années 60-70 comme Marv Wolfman (né en 1946), Len Wein (1948-2017) ou Gerry Conway (1952-2026), qui vient de mourir la semaine dernière. Contrairement à Cary Bates (né en 1948), qui resta presque entièrement fidèle à DC, Mike Friedrich travailla successivement pour les deux compagnies DC et Marvel, avec un essai aussi comme Indépendant, mais il ne persévéra pas après les années 1970 et redevint un fan de sf en organisant des conventions. 

Son run sur la Justice League of America dura une douzaine de numéros, du n°86 (dec. 1970) au n°99 (juin 1972), sauf une réimpression de JLA n°13 & 18 au n°93. 

Dans Justice League of America n°86 (décembre 1970), un milliardaire américain corrompu, Theo Zappa, a volé une invention qui lui permet de modifier les souvenirs. Il s'en est servi de manière malhonnête pour se créer une mega-corporation, un empire financier sur Terre mais aussi sur un autre monde, la planète Kalyarna. Kalyarna a détruit complètement son propre écosystème par la pollution et des individus s'étaient téléportés pour demander l'aide des Terriens. Zappa a pris le pouvoir sur leur monde en les faisant chanter et leur proposer de piller la Terre pour sauver Kalyarna. 

J'imagine que le nom de Theo Zappa est une allusion aux deux musiciens Frank Zappa et à Theodore Bikel, connus pour leur activisme politique à gauche. Mais c'est une idée curieuse d'attribuer leurs noms à cette préfiguration de Musk. 

Superman vient arrêter T. Zappa et les Kalyarnais le supplient de sauver leur planète. Kal-El est assez froid, disant que la Ligue ne pourra aider qu'à court terme mais que cela reste la responsabilité des Kalyarnais. 

La morale est assénée avec regard mélodramatique vers la caméra, ce qui rappelle qu'on est bien entré dans les Relevant Seventies depuis les épisodes de Dennis O'Neil (1939-2020) sur les thèmes de société : 

"You must each face your own problem -- re-do your own thinking about how and why you pollute your planet... even as we must do on Earth!"

Pauvre Mike Friedrich. Pensait-il vraiment que nous allions reprendre le contrôle de notre destruction de la planète ? 

L'allusion politique va être tout aussi directe au numéro suivant. Dans JLA n°87 (février 1971), la planète Cam-Nam-Lao est un monde qui semble asiatique comme l'indique son nom qui renvoie à l'actualité de l'époque (Cambodge, Vietnam, Laos), mais qui est... ultra-capitaliste, dirigé par des corporations. La planète a été ravagée par une guerre nucléaire entre les corporations et elles ont envoyé des robots, des "sentinelles" pour chercher des ressources sur d'autres mondes. Un robot géant arrivé sur Terre attaque le Pérou et prend le contrôle de Batman. Le héros devient un mégalomane paranoïaque, alors qu'un autre robot attaque une planète nommée "Angor" (qui se trouve être une contre-partie très similaire à la "Terre-616" de l'univers Marvel). 

Les quatre "Champions" d'Angor sont le dieu aborigène Wandjina (Thor - il s'appelle d'ailleurs Thunderer d'Earth 7 dans le Multivers actuel), le minuscule Bluejay (Ant-Man), Silver Sorceress (Scarlet Witch) et Jack B. Quick (Quicksilver). La Ligue affronte ces champions (qui seront appelés The Assemblers dans Justice League of Europe n°19, oct. 1990, vingt ans après, et The Justifiers dans Justice League Quarterly n°3, 1991). La composition de la Ligue est alors faite pour réfléchir celle des Vengeurs : Green Lantern face à Wandjina, Atom face à Bluejay, Zatanna (qui n'est pas encore membre) face à Silver Sorceress et Flash face à Jack Quick. Les Champions d'Angor étaient une réponse un an après au "Squadron Sinister" (l'équivalent de la JLA, Hyperion, Doctor Spectrum, Nighthawk et Whizzer) vu dans Avengers n°70 (nov. 1969). Après un bref combat, Zatanna soigne Bluejay et prouve ainsi aux Angoriens que la Ligue n'avait rien à voir avec les robots agresseurs du Cam-Nam-Lao. 

La fin est une morale contre la Guerre du Vietnam et Green Lantern déclare qu'il ne comprend pas pourquoi on peut continuer un conflit alors qu'aucun des belligérants ne le veut encore. En 1970, les USA de Nixon qui cherchaient un désengagement sans défaite avait au contraire augmenté l'intervention au Cambodge (le roi Norodom avait été détrôné, s'était allié aux Chinois et aux Khmers Rouges et le pro-Américain Lon Nol avait proclamé la République). En janvier 1971, les USA ont encore 330 000 soldats américains au Vietnam (le dessinateur Larry Hama y était encore et Jim Starlin avait été dans la Navy). 

Un aspect curieux de ce n°87 est la caractérisation où Friedrich introduit des "drames" psychologiques nouveaux. Superman est représenté au début comme ayant des doutes sur son humanité dans sa Forteresse de Solitude. Il semble dire qu'il est plus confortable avec la Ligue qu'avec les autres humains. On est définitivement entré dans l'Âge de Bronze des comics avec la fin de l'innocence de Superman. 

Un deuxième aspect est le fait que tous les membres masculins semblent ne pas cacher du tout leur attirance sexuelle par Zatanna, au point qu'on peut même se demander si ce charisme fait partie de ses pouvoirs magiques. La JLA a encore très peu de membres féminines (Wonder Woman et Black Canary). Superman la fixe intensément au début en disant qu'on "se sent naturellement à l'aise avec elle", Atom lui donne un baiser sur la joue et tous les membres finissent par la prendre dans les bras. La scène (dessinée par Dick Dillin, que je trouve parfois un peu maladroit dans certaines scènes) est censée être émouvante mais elle a quelque chose d'embarrassant. 

 

Dans le JLA n°88 (mars 1971), Friedrich fait une parabole peu convaincante sur la technologie et le machinisme. Des humains du continent perdu de Mu reviennent sur Terre après des milliers d'années d'exil et déclenchent des catastrophes par leurs machines. Ces catastrophes seront arrêtées par trois humains normaux à chaque fois, un Iranien, une Vietnamienne et un Américain sans que la Ligue ne comprenne bien leur rôle. Les exilés de Mu vont mourir dans un crash de leur vaisseau parce qu'ils "étaient devenus trop dépendants de leurs machines" et ne les contrôlaient plus. 

La fin de l'histoire a une sous-intrigue un peu allusive. Quelques mois avant, dans JLA n°84 (novembre 1970), le scénariste Robert Kanigher, qui passait faire un épisode unique, avait créé un triangle amoureux Green Arrow-Black Canary-Batman après la mort du "premier mari" de Black Canary et Friedrich va résoudre ici ce "triangle" en disant que Black Canary avait friendzoné Batman et que celui-ci est un peu amer (Batman évoquera aussi son affection pour Black Canary dans The Brave and the Bold n°91, août 1971).  On n'apprendra que cette Black Canary était la fille de la première et que ce premier "mari" décédé était en fait son père que 13 ans plus tard dans JLA n°219-220 (oct. 1983) par Roy Thomas et Gerry Conway. 

Dans le JLA n°89 (mai 1971), Friedrich s'amuse avec une histoire très "méta-référentielle" où il se met en scène comme narrateur qui brise le 4e Mur. La couverture dit que c'est le lecteur qui aura une "power fantasy" mais c'est très trompeur comme on parle plus de l'Auteur que des lecteurs. 

 

L'histoire tourne autour de l'écrivain "Harlequin Ellis", qui est inspiré de l'auteur de SF réel Harlan Ellison. Mike Friedrich l'avait croisé à des conventions de SF sans le connaître personnellement et ce nom fait aussi allusion à une de ses nouvelles "Repent, Harlequin ! said the Ticktockman" en 1965, voir cet article. Harlan Ellison venait de publier plusieurs comics : chez Marvel dans Avengers n°88 (mars 1971), dans Hulk n°140 et il publiera à la fin de l'année chez DC dans Batman n°237 (dec. 1971). 

Harlequin Ellis a le pouvoir d'altérer la réalité par ses rêves et fantasmes. Plein d'infatuation pour Dinah Lance (Black Canary), sa frustration lance la Ligue de Justice dans des mondes fictifs avec un Cyclope ou un Centaure où Harlequin Ellis incarne successivement Superman puis Batman. 

L'histoire se termine de manière auto-célébratrice et assez dégoulinante de culte de l'Auteur, Friedrich disant qu'il est un peu aussi Harlequin Ellis. Friedrich envoya l'histoire à Harlan Ellison et celui-ci lui dit qu'il se considérait désormais comme son frère spirituel. Il demanda même qu'on change le comic book pour mettre son vrai nom, ce qui fut refusé par Julius Schwarz. 

Dans Justice League of America n°90 (juin 1971), Mike Friedrich revient au thème de la pollution de l'océan du n°86 mais avec une tentative de structure "poétique" qui ne marche pas tellement. Je soupçonne encore une influence de Roy Thomas qui avait utilisé "Ozymandias" de Shelley comme excipit dans Avengers n°57, août 1968. 

L'histoire commence avec en exergue les trois derniers vers de The Love Song of J. Alfred Prufrock, poème de 1915 de TS Eliot : 

We have lingered in the chambers of the sea
By sea-girls wreathed with seaweed red and brown
Till human voices wake us, and we drown.

La JLA doit affronter le peuple pâle aquatique des Saremites (qui était apparus une seule fois dans Flash n°109, novembre 1959). Ceux-ci adorent une Pierre (ou un "minéral-végétal"), The Proof-Rock (allusion au "Prufrock" du titre du poème de TS Eliot) et les humains l'ont endommagée. Les Saremites, pourtant primitifs, conquièrent Atlantis et menacent toute la Terre avant que la JLA ne vienne et que le Rocher d'Epreuve ne se reforme. Quand les Saremites proposent d'adorer désormais les membres de la Ligue comme leurs nouvelles divinités, Hawkman leur dit de ne plus se fier à des idoles mais uniquement en eux-mêmes. Il contredit aussitôt ses propos humanistes en disant qu'ils doivent manger le Rocher-Plante en signe d'Eucharistie (Hawkharist ?). 


 

Je n'aime pas la facilité d'écriture des critiques qui font toujours des plaisanteries sur la toxicomanie des années 1960-1970 mais j'ai un peu de mal à comprendre comment Julius Schwarz a autorisé de publier une conclusion si délirante où Hawkman est un Jésus créant une cérémonie religieuse. Et dire que Jennette Kahn a interdit Swamp Thing 88 (1989) à cause des allusions à Jesus. Les comics sont un opium ignoré. 

Le chef des Saremites s'appelle "Nebuer Odagled", ce qui est évidemment "Reuben Delgado" à l'envers, mais je n'ai aucune idée à quoi cela fait allusion (non, pas au personnage homonyme de Jurassic Park VII). 

Justice League of America n°91-92 (août-septembre 1971) est l'épisode d'été et qui dit "été" dit cross-over entre Terre 1 et Terre 2 comme c'était la coutume depuis une douzaine d'années à l'époque. Cela aurait dû être l'occasion pour Mike Friedrich de se dépasser dans l'originalité mais il ne semble pas particulièrement apprécier cette contrainte. La JLA va donc retrouver la JSA avec comme prétexte une forme de vie extraterrestre divisée entre les deux mondes, un jeune enfant immature omnipotent et son compagnon symbiotique, son animal de compagnie sans lequel il ne peut survivre. Rarement la raison pour unir les deux équipes des Terres parallèles a paru aussi secondaire.  

C'est une histoire sans intérêt en dehors du fait que les héros mettent des douzaines de pages à comprendre qu'il faudrait une solution non-brutale puisque l'ennemi est un enfant extraterrestre inconscient. 

L'épisode comporte aussi une tentative de créer un nouveau costume original moins ridicule (par Neil Adams) pour Robin, mais ce projet avec une cape de chiroptère ne fut pas conservé (et je doute qu'il ait influencé le costume de Nightwing de juillet 1984, qui abandonna les couleurs brillantes d'origine). Le costume du Robin de Terre 2 n'est à l'époque guère que celui de Batman mais avec un masque différent. 

La question de l'horrible costume va continuer d'agiter les pages de courrier des fans de Robin, comme dans Batman 259 (1974), Batman Family n°4 (1976), Batman Family n°13 (1977) ou l'application de trois costumes conçus par les fans dans Detective Comics 481 (1979) - voir l'article par Gone & Forgotten. 

 


Le bilan de ces premiers numéros est donc mitigé. Friedrich a des idées de thèmes et il n'est certes pas plus "lourd" que le souvent sur-évalué Denny O'Neil mais ses histoires restent trop artificielles dans leur construction et peu crédibles, même dans un genre aussi fantaisiste. Je trouve la tentative "ambitieuse" de post-modernisme du n°89 assez crispante à cause de l'auto-glorification narcissique du Künstlerroman

Ce run de Friedrich rappelle que les histoires des années 1970 tournaient souvent autour de l'idée de destruction de l'environnement (et notamment par des milliardaires), sans que cela ait eu le moindre effet réel sur la conscience collective. La prise de conscience compte moins que notre attachement matériel à l'extractivisme. 

L'apport principal de Friedrich doit être le cross-over non-officiel avec les Vengeurs de Marvel dans le n°87. Ces personnages réapparaîtront plusieurs fois par la suite (Blue Jay et Silver Sorceress seront même brièvement membres de la Justice League of Europe de Gerard Jones dans les années 1990).  

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