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lundi 23 juin 2025

Josh Johnson: Flower Tour

Je suis allé voir le spectacle de l'humoriste Josh Johnson (qu'on voit parfois au Daily Show) au Théâtre de l'Alhambra (il a un second spectacle mercredi 25 à la Cigale). J'aime beaucoup sa façon de sembler improviser une méditation profonde où il feint de s'émerveiller de quelque chose de familier. Tous les humoristes utilisent cette technique d'étrangeté du quotidien mais il réussit à donner cette impression qu'il est en train d'élaborer avec nous cette surprise même quand c'est en fait très travaillé. Il donne vraiment une impression de réflexion vivante et sans vouloir l'écraser dans la comparaison, il a quelque chose de philosophique comme l'avait souvent George Carlin (mais sans sa colère, avec plus de distance ou de détachement). Carlin était un cynique sarcastique (au sens réel du cynisme) alors que Johnson est un ironiste qui ne semble pas vraiment vouloir vous donner des leçons (ce qui le rend un peu moins politisé bien qu'il parle de politique si souvent). L'amertume de Johnson est pleine d'empathie alors qu'on dit d'habitude que l'empathie risque de nuire à l'humour. 

D'après les nombreux extraits de son Flower Tour dans chaque ville, il semble changer énormément de "routine" au point qu'on peut se demander si c'est le spectacle qui est itinérant ou si c'est une succession de spectacles distincts. 

Je m'attendais à des blagues assez politiques comme il a fait des séries de sketchs sur Musk encore la semaine dernière, comme celui à Detroit sur la fin de DOGE et ici il n'a même pas abordé le sujet. Son sketch brillant sur les (prétendues) "IA" était à Londres, si je me souviens bien. 

Il a même été presque réticent sur Trump, esquissant quelques blagues indulgentes sur Macron, sur la durée des repas, sur les Parisiens ou sur les Retraites ("la retraite pour un Français, cela doit être être Français mais au carré"). Quand il évoque Trump, on dirait que c'est toujours plus un sentiment de honte collective qui domine qu'un sentiment de colère ou de crainte. On dirait qu'il parle d'un aïeul embarrassant ("Quand on le voit au G7, c'est un peu comme regarder votre père ivre qui se met à taper sur d'autres pères pendant un match de baseball") et pas un pourri fasciste. 

Dans les tranches de vie, le sketch sur les bizarreries du train new-yorkais marchait moyennement ("à Paris, vous vous sentez en sécurité sauf si vous avez par hasard eu la malchance de vous faire voler, à New York vous vous sentez inquiet même s'il ne se passe strictement rien qui puisse mériter d'appeler la police") mais un sketch encore plus banal sur les embarras du regard dans les transports reposait entièrement sur son génie comique. C'était un exemple où un autre humoriste ne pourrait pas réussir à lui voler cette blague ou la raconter avec les mêmes effets. Même chose pour le sketch du pilote qui demande en mariage son amie en plein vol. 

vendredi 25 avril 2025

Défoulements politiques dans Savage Dragon

Une des particularités du comic book Savage Dragon d'Erik Larsen depuis 33 ans est de se dérouler "en temps réel" (un an dans la réalité correspond à un an dans le comic). Même si le comic consiste avant tout en des batailles kirbyennes, du soap opera dramatique, des blagues méta-référentielles sur l'histoire des comic books et un peu de défoulement pornographique (où Larsen savoure de voir qu'il n'a rien à auto-censurer et qu'il peut rivaliser avec des fantasmes de hentaï ou du Marcel Gotlib des années 1974-1980 s'il en a envie), Savage Dragon faisait aussi parfois des allusions politiques, depuis au moins sa critique de Georges W. Bush au début du siècle (le premier Dragon s'était même présenté aux élections de 2004 sur sa Terre parallèle et avait soutenu explicitement Obama en 2008).

Au numéro 227 (octobre 2017), peu de temps après la mort du premier Dragon, Donald Trump avait exilé le fils de ce dernier, Malcolm Dragon qui avait trouvé refuge avec toute sa famille nombreuse à Toronto, Canada. 

Mais Erik Larsen vit à San Francisco et depuis le numéro 266 (juillet 2023), le Dragon avait accepté une offre de l'Administration Biden après 5 ans (et 40 numéros) au Canada. Il vient donc s'installer à San Francisco, Californie, avec une offre d'un salaire du gouvernement et même une couverture santé qui pourrait rivaliser avec celle du Canada. Mais comme le logement est hors de prix dans la Baie, Malcolm et sa femme Maxine décident de vivre dans une base de superhéros du gouvernement, le Complexe, avec leurs quatre enfants (Amy, Jack, Tyrone nés en 2016 et Maddy née en 2018 au Canada). Quand on sait aujourd'hui le résultat des élections de novembre 2024, ce retour au bercail va s'avérer mal-inspiré mais j'imagine que Larsen en avait assez de faire se dérouler l'histoire dans une ville qu'il ne connaissait pas si bien.

Savage Dragon n°267 (jan. 2024) A peine emménagés à San Francisco, les enfants Dragon (Amy, Jack et Tyrone, qui ont donc environ 7-8 ans) affrontent la TechBrotherhood, trois nerds nommés "Start-Up", "Algorithm" & "Chad" avec leur robot, TechBroBot, qui venaient tabasser des sans-abris (la violence contre les clochards va devenir un thème récurrent pour représenter la violence sociale). Mais la technologie des TechBros s'écroule encore plus vite toute seule qu'un Cybertruck de Tesla.

Savage Dragon n°270-271 Pendant la course Bay to Breakers, le supervilain Alpha-Male tient un discours plus évangéliste théocratique que libertarien mais quand on lui retire son armure, il est Dusty Cooch, une parodie du présentateur escroc d'extrême droite Alex Jones, condamné pour avoir diffamé les familles des enfants assassinés de l'école de Sandy Hook. Mais une plus grande partie de l'histoire est sur Mickey Mouse en harceleur sexuel qui tente de violer Maxine. Mickey reprend la célèbre formule de Trump : "When you're a star, they let you do it" mais cela parodie peut-être plus Hollywood que le seul Trump. Tout un aspect post-moderne de Savage Dragon vient de cette utilisation de personnages tombés dans le domaine public.

Savage Dragon n°272 (octobre 2024) Savage Dragon doit sauver un certain héritier "Elrod Merch" kidnappé et torturé par la pègre de San Francisco (il n'est pas clair si la pègre fait juste de l'extorsion ou demande un remboursement d'une aide). 

Savage Dragon n°275 (janvier 2025) Malcolm Dragon frappe quelques voyous nazis mais le nouveau gouvernement Trump annonce que l'équipe de San Francisco est dissoute et qu'il perd tout soutien. Dragon part alors en mission clandestine en Russie pour sauver Theo Strange, soldat américain capturé qui s'était engagé comme volontaire en Ukraine. Son père Joseph Strange explique qu'il ne peut pas avoir l'aide de "l'Agent Orange" qui vient d'être élu Président grâce à Vladimir Poutine.



Savage Dragon n°276 (mars 2025) Dans l'aventure d'Amy Dragon seule, les brutes à casquettes MAGA tabassent des sans abris. J'aime bien l'idée de remplacer le contenu de leurs bulles par des descriptions génériques du contenu. Ils se font ensuite tuer par un clochard à super-pouvoirs, qui va ensuite tuer un politicien MAGA avec un slogan "America First" qui ressemble au "Elrod" du n°272 et fait un salut nazi. Je ne suis pas sûr que le sans abri de ce numéro soit le même que le schizophrène qui était agressé par les Techbros dans le n°267 (?).  Add. Larsen confirme que le politicien était bien censé être "Elrod Merch".



J'imagine que Larsen fera vite des histoires où son équipe canadienne (l'équivalent d'Alpha Flight), la North Force luttera contre Trump.

mercredi 16 avril 2025

Suspicious attention

Smith sur les Oligarques du commerce et de l'industrie face au Public : 

Merchants and master manufacturers are, in this order, the two classes of people who commonly employ the largest capitals, and who by their wealth draw to themselves the greatest share of the public consideration. As during their whole lives they are engaged in plans and projects, they have frequently more acuteness of understanding than the greater part of country gentlemen. As their thoughts, however, are commonly exercised rather about the interest of their own particular branch of business, than about that of the society, their judgment, even when given with the greatest candor (which it has not been upon every occasion), is much more to be depended upon with regard to the former of those two objects, than with regard to the latter. Their superiority over the country gentleman is, not so much in their knowledge of the public interest, as in their having a better knowledge of their own interest than he has of his. It is by this superior knowledge of their own interest that they have frequently imposed upon his generosity, and persuaded him to give up both his own interest and that of the public, from a very simple but honest conviction, that their interest, and not his, was the interest of the public.

The interest of the dealers, however, in any particular branch of trade or manufactures, is always in some respects different from, and even opposite to, that of the public. 

To widen the market and to narrow the competition is always the interest of the dealers. To widen the market may frequently be agreeable enough to the interest of the public; but to narrow the competition must always be against it, and can serve only to enable the dealers, by raising their profits above what they naturally would be, to levy, for their own benefit, an absurd tax upon the rest of their fellow citizens. 

The proposal of any new law or regulation of commerce which comes from this order, ought always to be listened to with great precaution, and ought never to be adopted till after having been long and carefully examined, not only with the most scrupulous, but with the most suspicious attention. It comes from an order of men whose interest is never exactly the same with that of the public, who have generally an interest to deceive and even to oppress the public, and who accordingly have, upon many occasions, both deceived and oppressed it.

Adam Smith, An Inquiry into the Nature and Causes of the Wealth of Nations, Book I, Chapter 11: Of the Rent of Land (1776)

mardi 15 avril 2025

Griefs

 Extraits de la déclaration d'indépendance, les griefs contre le Roi.

10. He has erected a multitude of New Offices, and sent hither swarms of Officers to harrass our people, and eat out their substance.

(...)

16. For cutting off our Trade with all parts of the world:

17. For imposing Taxes on us without our Consent:

18. For depriving us in many cases, of the benefits of Trial by Jury:

19. For transporting us beyond Seas to be tried for pretended offences. 



dimanche 10 septembre 2023

Le donjon dans la geôle

Keri Blakinger est une journaliste qui a fait deux ans et demi de prison en 2010-2012 (à 26 ans) pour héroïnomanie et qui a consacré depuis sa carrière à enquêter sur le milieu pénitentiaire américain. Dans cet article, elle suit de près des condamnés à la peine de mort au Texas qui restent des années dans le couloir de la mort et n'ont rien d'autre à espérer que leur campagne de D&D. Elle reproduit leurs fiches de personnages, leurs cartes ou leurs simulations de dés (la prison a interdit les dés de crainte qu'ils ne s'en servent pour un casino clandestin et ils se servent d'une sorte de toupie pour représenter le d20). L'un d'eux, qui sera exécuté pour un homicide accompli quand il avait 18 ans, décrit avec beaucoup de détails la vie de son personnage. 

Tolkien avait dit que les condamnations de l'escapisme était une mentalité de geôlier et Michael Moorcock avait répond que les geôliers n'ont pas de problème avec l'escapisme imaginaire mais avec l'évasion réelle. Mais ici, on voit que dans de nombreuses prisons des USA, les jeux de rôle aussi sont interdits : les cartes et plans de jeu de rôle font peur à l'administration qui redoute confusément d'y voir un entraînement pour une évasion réelle. 

jeudi 24 août 2023

Un portrait du 45e Président US

Le genre de la trumpographie peut paraître facile mais j'aime bien certains des passages de ce texte de Nate White (qui avait écrit ce texte pour répondre sur Quora à la question "Pourquoi les Britanniques n'aiment pas Trump ?" vers 2020) : 

He has no class, no charm, no coolness, no credibility, no compassion, no wit, no warmth, no wisdom, no subtlety, no sensitivity, no self-awareness, no humility, no honour and no grace – all qualities, funnily enough, with which his predecessor Mr. Obama was generously blessed. So for us, the stark contrast does rather throw Trump’s limitations into embarrassingly sharp relief.

(...)

Trump is a troll. And like all trolls, he is never funny and he never laughs; he only crows or jeers. And scarily, he doesn’t just talk in crude, witless insults – he actually thinks in them. His mind is a simple bot-like algorithm of petty prejudices and knee-jerk nastiness.

There is never any under-layer of irony, complexity, nuance or depth. It’s all surface. Some Americans might see this as refreshingly upfront. Well, we don’t. We see it as having no inner world, no soul. And in Britain we traditionally side with David, not Goliath. All our heroes are plucky underdogs: Robin Hood, Dick Whittington, Oliver Twist. Trump is neither plucky, nor an underdog. He is the exact opposite of that. He’s not even a spoiled rich-boy, or a greedy fat-cat. He’s more a fat white slug. A Jabba the Hutt of privilege.

And worse, he is that most unforgivable of all things to the British: a bully. That is, except when he is among bullies; then he suddenly transforms into a snivelling sidekick instead. There are unspoken rules to this stuff – the Queensberry rules of basic decency – and he breaks them all. He punches downwards – which a gentleman should, would, could never do – and every blow he aims is below the belt. He particularly likes to kick the vulnerable or voiceless – and he kicks them when they are down.

(...)

His faults seem pretty bloody hard to miss. After all, it’s impossible to read a single tweet, or hear him speak a sentence or two, without staring deep into the abyss. He turns being artless into an art form; he is a Picasso of pettiness; a Shakespeare of shit. His faults are fractal: even his flaws have flaws, and so on ad infinitum. God knows there have always been stupid people in the world, and plenty of nasty people too. But rarely has stupidity been so nasty, or nastiness so stupid. He makes Nixon look trustworthy and George W look smart. In fact, if Frankenstein decided to make a monster assembled entirely from human flaws – he would make a Trump.

dimanche 10 janvier 2021

Chateaubriand jouant à Tocqueville

 Dans les Mémoires d'Outre-Tombe (Première partie, Livre VI, p. 427-433), François-René de Chateaubriand (qui affirme avoir traversé en 1791 du Nord au Sud, de Niagara à la Louisiane, même si c'est controversé) fait un portrait et des prédictions sur les Etats-Unis d'Amérique (et il avait déjà sorti son Voyage en Amérique dès 1826).  

Il mentionne d'ailleurs son neveu par alliance Alexis de Tocqueville dans la seconde partie, Livre IV p. 467 en disant que ce dernier avait visité les Cités alors que lui s'était consacré aux Forêts. Les trois premiers livres des Mémoires datent aussi des années 1820-1830 mais Chateaubriand a pu lire les manuscrits de De La démocratie en Amérique de Tocqueville, 1835-1839, avant de rédiger ce sixième livre, avant 1848. 

Le vieil aristocrate décrit le mythe de la Frontière, les difficultés du creuset national, prévoit la Guerre civile américaine et le risque lié à une oligarchie ploutocratique (je suppose que le passage sur le Kentucky est une allusion à la controverse sur la supposée tentative de coup d'Etat par Aaron Burr vers 1806-1808 ? Burr a affirmé avoir voulu plutôt soulever la Révolution au Mexique mais on l'accusa d'avoir voulu détacher une partie des Etats autour du Kentucky ou de l'Ohio). L'analyse des inégalités n'y est pas exactement la même que chez Tocqueville mais on y constate des points communs entre le légitimiste et l'orléaniste : 

Mais l'Amérique conservera-t-elle la forme de son gouvernement ? Les Etats ne se diviseront-ils pas ? Un député de la Virginie n'a-t-il pas déjà soutenu la thèse de la liberté antique avec des esclaves résultat du paganisme, contre un député du Massachusetts, défendant la cause de la liberté moderne sans esclaves, telle que le christianisme l'a faite ?

Les Etats du nord et du midi ne sont-ils pas opposés d'esprit et d'intérêts ? Les Etats de l'ouest, trop éloignés de l'Atlantique, ne voudront-ils pas avoir un régime à part ? D'un côté, le lien fédéral est-il assez fort pour maintenir l'union et contraindre chaque Etat à s'y resserrer ? D'un autre côté, si l'on augmente le pouvoir de la présidence, le despotisme n'arrivera-t-il pas avec les gardes et les privilèges du dictateur ?

L'isolement des Etats-Unis leur a permis de naître et de grandir : il est douteux qu'ils eussent pu vivre et croître en Europe. La Suisse fédérale subsiste au milieu de nous : pourquoi ? parce qu'elle est petite, pauvre, cantonnée au giron des montagnes ; pépinière de soldats pour les rois, but de promenade pour les voyageurs.

Séparée de l'ancien monde, la population des Etats-Unis habite encore la solitude ; ses déserts ont été sa liberté : mais déjà les conditions de son existence s'altèrent.

L'existence des démocraties du Mexique, de la Colombie, du Pérou, du Chili, de Buenos-Ayres, toutes troublées qu'elles sont, est un danger. Lorsque les Etats-Unis n'avaient auprès d'eux que les colonies d'un royaume transatlantique, aucune guerre sérieuse n'était probable ; maintenant des rivalités ne sont-elles pas à craindre ? que de part et d'autre on coure aux armes, que l'esprit militaire s'empare des enfants de Washington, un grand capitaine pourra surgir au trône : la gloire aime les couronnes.

J'ai dit que les Etats du nord, du midi et de l'ouest étaient divisés d'intérêts ; chacun le sait : ces Etats rompant l'union, les réduira-t-on par les armes ? Alors, quel ferment d'inimitiés répandu dans le corps social ! Les Etats dissidents maintiendront-ils leur indépendance ? Alors, quelles discordes n'éclateront-elles pas parmi ces Etats émancipés ! Ces républiques d'outre-mer, désengrenées, ne formeraient plus que des unités débiles de nul poids dans la balance sociale, ou elles seraient successivement subjuguées par l'une d'entre elles. (Je laisse de côté le grave sujet des alliances et des interventions étrangères.) Le Kentucky, peuplé d'une race d'hommes plus rustique, plus hardie et plus militaire, semblerait destiné à devenir l'Etat conquérant. Dans cet Etat qui dévorerait les autres, le pouvoir d'un seul ne tarderait pas à s'élever sur la ruine du pouvoir de tous.

J'ai parlé du danger de la guerre, je dois rappeler les dangers d'une longue paix. Les Etats-Unis, depuis leur émancipation, ont joui, à quelques mois près, de la tranquillité la plus profonde : tandis que cent batailles ébranlaient l'Europe, ils cultivaient leurs champs en sûreté. De là un débordement de population et de richesses, avec tous les inconvénients de la surabondance des richesses et des populations.

Si des hostilités survenaient chez un peuple imbelle , saurait-on résister ? Les fortunes et les moeurs consentiraient-elles à des sacrifices ? Comment renoncer aux usances câlines, au confort, au bien-être indolent de la vie ? La Chine et l'Inde, endormies dans leur mousseline ont constamment subi la domination étrangère. Ce qui convient à la complexion d'une société libre, c'est un état de paix modéré par la guerre, et un état de guerre attrempé de paix. Les Américains ont déjà porté trop longtemps de suite la couronne d'olivier : l'arbre qui la fournit n'est pas naturel à leur rive.

L'esprit mercantile commence à les envahir ; l'intérêt devient chez eux le vice national. Déjà, le jeu des banques des divers Etats s'entrave, et des banqueroutes menacent la fortune commune. Tant que la liberté produit de l'or, une république industrielle fait des prodiges ; mais quand l'or est acquis ou épuisé, elle perd son amour de l'indépendance non fondé sur un sentiment moral, mais provenu de la soif du gain et de la passion de l'industrie.

De plus, il est difficile de créer une patrie parmi des Etats qui n'ont aucune communauté de religion et d'intérêts, qui, sortis de diverses sources en des temps divers vivent sur un sol différent et sous un différent soleil. Quel rapport y a-t-il entre un Français de la Louisiane, un Espagnol des Florides, un Allemand de New-York, un Anglais de la Nouvelle-Angleterre, de la Virginie, de la Caroline, de la Géorgie, tous réputés Américains ? Celui-là léger et duelliste ; celui-là catholique, paresseux et superbe ; celui-là luthérien, laboureur et sans esclaves ; celui-là anglican et planteur avec des nègres ; celui-là puritain et négociant ; combien faudra-t-il de siècles pour rendre ces éléments homogènes !

Une aristocratie chrysogène est prête à paraître avec l'amour des distinctions et la passion des titres. On se figure qu'il règne un niveau général aux Etats-Unis : c'est une complète erreur. Il y a des sociétés qui se dédaignent et ne se voient point entre elles ; il y a des salons où la morgue des maîtres surpasse celle d'un prince allemand à seize quartiers. Ces nobles-plébéiens aspirent à la caste, en dépit du progrès des lumières qui les a faits égaux et libres. Quelques-uns d'entre eux ne parlent que de leurs aïeux, fiers barons, apparemment bâtards et compagnons de Guillaume-le-Bâtard. Ils étalent les blasons de chevalerie de l'ancien monde, ornés des serpents, des lézards et des perruches du monde nouveau. Un cadet de Gascogne abordant avec la cape et le parapluie au rivage républicain, s'il a soin de se surnommer marquis , est considéré sur les bateaux à vapeur.

L'énorme inégalité des fortunes menace encore plus sérieusement de tuer l'esprit d'égalité. Tel Américain possède un ou deux millions de revenu ; aussi, les Yankees de la grande société ne peuvent-ils déjà plus vivre comme Franklin : le vrai gentleman , dégoûté de son pays neuf, vient en Europe chercher du vieux ; on le rencontre dans les auberges, faisant comme les Anglais, avec l'extravagance ou le spleen, des tours en Italie. Ces rôdeurs de la Caroline ou de la Virginie achètent des ruines d'abbayes en France, et plantent, à Melun, des jardins anglais avec des arbres américains. Naples envoie à New-York ses chanteurs et ses parfumeurs, Paris ses modes et ses baladins, Londres ses grooms et ses boxeurs : joies exotiques qui ne rendent pas l'Union plus gaie. On s'y divertit en se jetant dans la cataracte de Niagara, aux applaudissements de cinquante mille planteurs, demi-sauvages que la mort a bien de la peine à faire rire.

Et ce qu'il y a d'extraordinaire, c'est qu'en même temps que déborde l'inégalité des fortunes et qu'une aristocratie commence, la grande impulsion égalitaire au dehors oblige les possesseurs industriels ou fonciers à cacher leur luxe, à dissimuler leurs richesses, de crainte d'être assommés par leurs voisins. On ne reconnaît point la puissance exécutive ; on chasse à volonté les autorités locales que l'on a choisies, et on leur substitue des autorités nouvelles. Cela ne trouble point l'ordre ; la démocratie pratique est observée, et l'on se rit des lois posées par la même démocratie en théorie. L'esprit de famille existe peu ; aussitôt que l'enfant est en état de travailler, il faut, comme l'oiseau emplumé, qu'il vole de ses propres ailes. De ces générations émancipées dans un hâtif orphelinage et des émigrations qui arrivent de l'Europe, il se forme des compagnies nomades qui défrichent les terres, creusent des canaux et portent leur industrie partout sans s'attacher au sol ; elles commencent des maisons dans le désert où le propriétaire passager restera à peine quelques jours.

Un égoïsme froid et dur règne dans les villes ; piastres et dollars, billets de banque et argent, hausse et baisse des fonds, c'est tout l'entretien ; on se croirait à la Bourse ou au comptoir d'une grande boutique. Les journaux d'une dimension immense, sont remplis d'expositions d'affaires ou de caquets grossiers. Les Américains subiraient-ils, sans le savoir, la loi d'un climat où la nature végétale paraît avoir profité aux dépens de la nature vivante, loi combattue par des esprits distingués, mais non pas tout à fait mise hors d'examen par la réfutation même ? on pourrait s'enquérir si l'Américain n'a pas été trop tôt usé dans la liberté philosophique, comme le Russe dans le despotisme civilisé.

En somme, les Etats-Unis donnent l'idée d'une colonie et non d'une patrie-mère : ils n'ont point de passé, les moeurs s'y sont faites par les lois. Ces citoyens du Nouveau-Monde ont pris rang parmi les nations au moment que les idées politiques entraient dans une phase ascendante : cela explique pourquoi ils se transforment avec une rapidité extraordinaire. La société permanente semble devenir impraticable chez eux, d'un côté par l'extrême ennui des individus, de l'autre par l'impossibilité de rester en place, et par la nécessité de mouvement qui les domine : car on n'est jamais bien fixé là où les pénates sont errants. Placé sur la route des océans, à la tête des opinions progressives aussi neuves que son pays, l'Américain semble avoir reçu de Colomb plutôt la mission de découvrir d'autres univers que de les créer.

vendredi 15 novembre 2019

La Malédiction de la Couverture Santé aux USA


Alors que presque toutes les démocraties occidentales mettaient en place un Etat-Providence et des formes d'Assurance-Maladie ou Sécurité sociale après la Seconde Guerre mondiale (loi sur la NHS passée par les Travaillistes en 1946 à partir du rapport du Libéral Beveridge de 1942), Roosevelt (New Deal) puis Truman (Fair Deal) échouaient à passer leurs projets équivalents aux USA comme le Congrès estimait que c'était du Communisme.

Le terme Social Security fut limité aux retraites et seuls les retraités obtinrent une forme de Medicare en 1966 sous Johnson avec un Medicaid limité uniquement aux plus démunis. Pendant toutes les années 1970 et malgré la majorité démocrate, la gauche du Parti (Ted Kennedy) échoua toujours à faire passer les réformes par un système fédéral "universel".

C'est comme si l'après-guerre avait été un passage critique à ne pas manquer. La Guerre froide avait empêché en 1948 aux USA ce qui avait été possible ailleurs.

(Ce n'est pas tout à fait exact. En Amérique du Nord, le Canada, qui avait raté le passage au niveau fédéral juste après la Guerre, eut une seconde chance dans les années 1960 grâce au pasteur NDP du Saskatchewan Tommy Douglas et ensuite le Premier Ministre libéral Lester Pearson.)

Les plans d'assurances de santé privés américains Blue Shield (créé par des associations de médecins privés) et Blue Cross (créées par des hopitaux, dès les années 1930 contre les projets du New Deal) sont toujours globalement le modèle dominant, même après les révisions importantes d'Obama de l'Affordable Care Act. La couverture dépend essentiellement des employeurs qui obtiennent en échange des déductions fiscales. Obama obtint en 2010 à peu près ce que le Républicain Nixon avait tenté en 1971, conserver le système privé mais avec une obligation de prendre une assurance (dans les années 1970, avant le grand réalignement du Parti démocrate, ce sont les Démocrates conservateurs qui avaient bloqué toute tentative de système national par Ted Kennedy et même la version privée de Nixon).

Obama avait certes ajouté un élément essentiel qui était de lutter contre les "conditions pré-existantes" (les clauses qui permettaient aux assurances privées de ne pas rembourser des malades à cause de problèmes chroniques ou jugés sérieux). Mais quelques Sénateurs démocrates conservateurs ou stipendiés par les lobbies d'assurances comme Joe Lieberman (Connecticut) suffirent à faire échouer l'idée d'une Option Publique en plus de l'obligation d'assurance (ironiquement, le Connecticut fut ensuite un des rares Etats à réussir à faire passer une forme d'Option Publique, le Vermont réussit même à faire passer un système quasi-universel). (Voir de vieux messages de 2009 comme ces insultes contre Lieberman ou sur les stratégies pour faire passer une Option).

La violence des réactions au début des années 2010 montrait qu'un projet modeste (qui avait simplement étendu des projets défendus par des Républicains modérés comme Mitt Romney et les vieux projets des Républicains des années 1970) pouvait susciter un lobbying intense des assurances privées. Obama avait d'abord parlé d'un système universel puis seulement d'une "Option" publique et ensuite même cet aspect avait dû être abandonné, à cause d'un seul Sénateur traître du Connecticut.

Depuis 2016, l'ObamaCare est à nouveau attaqué et dégradé par le pouvoir républicain qui nomme des Juges pour tenter de détruire les avancées du système.

Warren et Sanders sont d'accord tous les deux sur une demande maximaliste, un système universel. Le plan de Warren est plus précis mais cristallise aussi plus d'opposition. C'est un système qui affirme que les entreprises n'auront pas plus à payer puisque la somme sera calculée à partir de ce qu'elles payent actuellement au privé. Le système de Sanders ressemble plus au système européen avec une contribution calculée à partir des salaires, ce qui est plus progressif que la proposition de Warren.

Ce qui rend complètement fataliste sur l'état de la démocratie-ploutocratique américaine est que :

(1) les sondages montrent clairement qu'une majorité écrasante des Américains souhaiteraient un système universel.

(2) et pourtant, le système est tellement bloqué que même si Warren ou Sanders gagnent, il paraît impossible qu'ils puissent faire passer un de leurs projets ambitieux alors que le Congrès semble être encore plus conservateur qu'en 2008-2010 quand Obama a dû se contenter d'un NixonCare 2.0.

Certes, les élections législatives de 2020 pourraient être un peu plus surprenantes mais comme les Millenials votent peu, il y a peu de chance que ce soit une révolution, quel que soit le ressentiment de la base démocrate contre Trump ou l'enthousiasme des Sandersiens.

Au mieux, on peut espérer qu'un(e) Président(e) démocrate pourra protéger ou sanctuariser un peu l'ObamaCare face à tous les Juges d'extrême droite nommés par Trump.

I(e)l pourrait peut-être même ajouter à nouveau une Option Publique mais le contexte d'une Crise économique qui se profile dans les années 2020 rend cela hélas très peu probable. Les lobbies bloquent l'Option car ils redoutent que cela suffise à faire entrer le système étatique universel à moyen terme (au moment où les Etats-Providence sont aussi en train de les démanteler).

Et si Trump gagne, on reviendra sans aucun doute au statu quo ante, y compris sur les conditions pré-existantes qui commencent à réapparaître.

mardi 8 octobre 2019

Elizabeth née Herring


Comme je me suis largement trompé depuis plusieurs années (en disant que ce médiocre escroc de Falstaff n'aurait jamais la nomination et qu'il ne pourrait jamais gagner), je ne vais pas prétendre sonder l'éligibilité d'Elizabeth Warren. Elle est infiniment plus brillante que Trump et de toutes manières, même si elle ne l'était pas, tout serait mieux que lui.

D'un côté, elle a moins d'habitude de Washington que Sanders. Sanders (78 ans) est élu du Vermont depuis environ 30 ans (Sénateur depuis 13 ans). Warren (70 ans) n'est élue que depuis 6 ans. On pourrait dire que cela va à l'avantage de Sanders, qui a une vraie cohérence de social-démocrate depuis des décennies, sur toute sa vie. Mais Sanders a toujours été un parlementaire marginal qui a eu peu d'influence dans la législation. Warren a eu une influence bien plus grande comme militante (sur le sujet de la Banqueroute personnel, problème typique de la société américaine et de son système inégalitaire monstrueux de santé), et s'est donc fait beaucoup plus d'ennemis mais elle n'a pas du tout la même cohérence : elle a été Républicaine encore jusqu'au tendre âge de 47 ans ! Il a fallu qu'elle attende le mandat de Clinton et Bush fils pour que cette juriste commence à s'impliquer sur des questions de limitations des avantages des banques.

Les programmes de Warrent & Sanders sont très similaires, bien plus à gauche que ceux d'Obama et Clinton, et une des vertus de Warren est qu'il est clair qu'elle est une politicienne qui aime se plonger dans les détails techniques de contenu et pas seulement sur les grandes lignes de communication. Les deux sont faiblement soutenus par la communauté noire (qui soutenait surtout Biden parce qu'il était censé être l'héritier d'Obama).

Un des arguments qu'on entend le plus contre elle est que la Misogynie a brisé la campagne de Clinton, qui était pourtant plus consensuelle que Warren. Mais après 4 ans de mandat d'un harceleur, cela ne fait peut-être que donner plus d'importance à sa candidature.

Trump aime la décrédibiliser en l'appelant "Pocahontas" (parce qu'elle a déclaré être d'origine lointaine amérindienne mais sans avoir pu donner de preuves généalogiques en dehors d'un test ADN qui ne fit qu'ajouter une controverse) mais toutes ces attaques misogynes et racistes ne se cristalliseront peut-être pas aussi bien qu'en 2016. Le fait qu'il l'attaque par ce biais rappelle qu'il craint aussi que son propre prétendu "Populisme" d'oligarque démagogue soit assez ridicule face à celui de la Démocrate.

lundi 7 octobre 2019

Ubu Troll


C'est l'ancienne stagiaire de la Maison blanche Monica Lewinsky qui a le mieux résumé toute la Présidence de Trump en disant dès son élection que c'était la victoire des Trolls.

Trump n'a pas de cohérence idéologique ou politique, il n'est pas fondamentalement fasciste même si depuis quelques années c'est bien du fascisme et du racisme qu'il répète sans cesse. Bien avant sa croisade ridicule pour démontrer qu'Obama n'était pas né sur le territoire américain, il avait payé cette page dans les journaux pour faire accuser des Noirs innocents. Mais ce qu'il est, en plus d'un Pervers narcissique est avant tout un Troll.

Cela conduit certes souvent vers le fascisme parce que le Troll tire une satisfaction sadique et que son manque d'empathie le rend plus compatible avec l'Ur-fascisme. Il n'a pas de théorie sur l'utilité de la discrimination ou de l'injustice mais sa motivation est seulement que l'injustice le fait jubiler parce qu'il sait qu'elle nuira à ceux qu'il perçoit comme ses cibles à humilier. On pourrait même imaginer des contextes où il pourrait ne pas être fascisant par esprit de contradiction si cela lui permettait de troller davantage (comme à l'époque où il prétendait être un Démocrate new yorkais atypique il y a une trentaine d'années).

Par exemple, Trump n'est pas anti-sémite contre son gendre (il a tout au plus une rivalité avec son double plus jeune) mais il est capable de basculer dans l'anti-sémitisme le plus virulent (contre les Juifs qui votent "mal" contre "les intérêts d'Israel" si jamais ils osaient le critiquer) si cela lui semble procurer le maximum de "lulz". Le fascisme n'est pas son but caché, ce n'est qu'un exutoire à sa personnalité de sociopathe. Il n'a pas une personnalité autoritaire parce qu'il saurait ce qu'il veut imposer, il se sert de l'autoritarisme pour mieux se défouler dans ses caprices infantiles.

Même son racisme récurrent contre les Noirs ou les Hispaniques exprime sans doute plus d'égocentrisme mégalomane ("I have good genes") qu'une vision du monde générale sur la biologie. Il n'y a d'ailleurs aucune vision du monde quelle qu'elle soit au-delà de son nombril. Le fait même qu'il soit devenu si obsédé par Twitter est que cela s'adapte bien à sa forme de narcissisme lapidaire, réactif, hostile et plein de ressentiment.

Quand on lit la liste des 9 critères du DSM sur le pervers narcissique, on a l'impression que la liste n'est pas générale et n'a été écrite après coup que pour décrire Trump lui-même.

1. Has a grandiose sense of self-importance (e.g., exaggerates achievements and talents, expects to be recognized as superior without commensurate achievements).
2. Is preoccupied with fantasies of unlimited success, power, brilliance, beauty, or ideal love.
3. Believes that he or she is “special” and unique and can only be understood by, or should associate with, other special or high-status people (or institutions).
4. Requires excessive admiration.
5. Has a sense of entitlement (i.e., unreasonable expectations of especially favorable treatment or automatic compliance with his or her expectations).
6. Is interpersonally exploitative (i.e., takes advantage of others to achieve his or her own ends)
7. Lacks empathy: is unwilling to recognize or identify with the feelings or needs of others.
8. Is often envious of others or believes that others are envious of him or her.
9. Shows arrogant, haughty behaviors or attitudes.

mercredi 4 janvier 2017

We have no gift to set a statesman right


Certaines de mes prédictions la dernière fois que j'ai écrit ont été réfutées. Nous n'aurons plus à subir notre ancien Président de la République (du moins à court terme en tout cas). Mais le prochain ne vaudra pas mieux et à tout prendre il aurait été moins risqué pour le monde que notre pays ait un retour de notre intempérant Badinguet mais que (ce qui était) la première puissance mondiale soit préservée d'un troll nihiliste comme Donald J. Trvmp.

Mon long silence tenait en partie de l'effarement et d'un désarroi profond.

Comment commenter quand le monde semble basculer à ce point dans l'irrationnel ?

Le monde entier est aussi effrayé par cette surprise qu'il avait été (peut-être en partie excessivement) admiratif en 2008. Les espoirs suscités en 2008 avaient fait surévaluer les institutions et l'évolution de la société américaine. La politique intérieure est arrivée à un pouvoir absolu des soi-disant "Républicains" au moment où ils continuaient d'évoluer vers plus d'abus théocratiques et ploutocratiques. La politique étrangère de BHO a été un échec et je ne suis pas compétent pour dire s'il s'agit d'une malchance qui ne pouvait que lui échapper après les désastres de 2002-2008 ou s'il a vraiment été trop naïf vis-à-vis des Républicains et trop pusillanime vis-à-vis de la Realpolitik des dictateurs. Mais après 8 ans de diplomatie d'une nation affaiblie, nous allons avoir une catastrophe qui va entraîner bien plus que la République américaine.

Le cas de Trvmp peut être exagéré car toute sa monstruosité médiatique arrive en même temps à faire monter une sorte d'hystérie irrationnelle et pourtant à nous désensibiliser au caractère aberrant de ce désastre. Comme il sait animer un cirque nouveau chaque jour, nous nous énervons quotidiennement en oubliant à chaque fois le scandale de la veille.

Mais le "normal" se dissipe comme une brume. Sa victoire ne devrait même pas être une question de gauche ou de droite ou seulement de la démocratie vs oligarchie mais d'échec total du rôle de la Raison le plus élémentaire dans la vie politique. Trvmp est certes un ploutocrate comme d'autres "Républicains" mais il est aussi un symptôme d'un n'importe quoi vertigineux. Ce n'est pas un escroc classique, c'est un hâbleur qui proclame publiquement qu'il dit n'importe quoi. Cela a de quoi faire perdre toute confiance dans la cohérence même de la réalité, comme si nous vivions dans un cauchemar où nos semblables ivres de ressentiment hurlaient tous qu'ils veulent se jeter dans un précipice et que des siècles de "civilisation", cela suffit.

Ce n'est même plus le "spectacle" qui absorbe la société, c'est la dissolution des reflets du spectacle dans le nonsense. Même le Père Ubu a trop de gravitas pour lui être comparé. Nos divers Caligula comme le Turkmenbashi jouaient encore un peu le jeu sérieux du souverain. Le Show irréel ne cherche même plus une apparence de plausibilité, il est dans la galéjade farcesque digne de Munchausen, dans ce que les Russes appellent le "враньё" (où on savoure le plaisir du bluff ou de l'esbroufe) et qu'on vient de traduire en "post-vérité" (en passant, le livre récent du philosophe Harry Frankfurt sur "le Bobard ou les Conneries" (bullshit) des sophistes risque d'être relativisé par un autre ouvrage plus moralisant qu'il a écrit contre les discours sur la valeur de "l'égalité").

La Droite ne cesse de dénoncer le relativisme post-moderne mais les Trvmpiens du Trumpistan sont passés dans un univers parallèle où on ne voit même plus comment communiquer avec eux, plus radicalement dans leur bulle que tout extra-terrestre de fiction. Dans leur monde boschien, Hillary fait des sacrifices d'enfants au Baphomet, toute critique du Leader est un blasphème hérétique et la CIA est sous le contrôle d'une cabale de la dynastie Clinton.

Ce qui illustre bien ce basculement est le rôle de la Russie. Quelle étrange manière de perdre soudain la Guerre froide 25 ans après. C'est la victoire ultime du complotisme que tout devienne soudain un soupçon de complot possible. La gauche modérée américaine tient maintenant des discours qui à une autre époque aurait paru être du McCarthysme ou de la paranoia digne de Philip K. Dick.

Si quelqu'un vous avait dit il y a deux ans que le candidat du GOP serait soutenu non pas seulement par les frères Koch, par un lobby militaro-industriel ou une frange du FBI mais par le FSB de Vladimir Vladimirovitch Poutine, les pirates "anarchistes" Wikileaks d'Assange et Snowden, le Monde Diplomatique (au nom d'une espérance envers l'isolationnisme et par réflexe contre les néo-cons autour de l'appareil clintonien), Emmanuel Todd (au nom de sa défense du protectionnisme et contre l'idéologie de globalisation des échanges), et  Žižek (au nom de l'absurdité totale du personnage), comment auriez-vous pu le croire ? D'ailleurs, on peut comprendre que vous soyez encore incrédule. L'élection comme guerre entre le FBI-FSB et la CIA, cela semble être les délires d'un insensé et on n'attend plus que les Illuminés de Bavière et Cthulhu.

On en vient à exagérer peut-être l'omnipotence de Poutine quand il semble défendu à la fois par Trump, Mélenchon (pour qui je compte probablement voter, hélas), Fillon et les Le Pen (la conversion brutale de toute l'extrême droite à cette nouvelle slavophilie au nom du machisme martial s'est faite à une vitesse surprenante). Il est bizarre de voir des gens "raisonnables" parmi les démocrates reprendre des sources qui viennent de LaRouchistes (secte d'extrême droite qui a une vision conspirationniste où les Britanniques sont un mot de code qui rappelle le Protocole traditionnel antisémite), ce qu'ils n'auraient jamais fait avant.

Mais on ne comprend pas que Glenn Greenwald, par exemple se serve d'une confusion faite par certains commentateurs (les Russes ont probablement vraiment hacké les emails de Clinton ou du DNC mais sans doute pas les machines à voter, leur piratage n'a donc pas affecté "directement" les élections) pour jeter un doute sur toute mise en cause du rôle russe.

Depuis la fondation de cette République, le discours nativiste d'une partie des Conservateurs (par exemple Huntington) craignait que les Sud-Américains hispanophones ne finissent par affaiblir les normes démocratiques ("anglo-saxonnes") à cause d'une culture historique de pronunciamentos et coup d'Etats de Généraux et caudillos. Et c'est au nom de la discrimination contre les Latinos que la démocratie américaine fait arriver au pouvoir suprême ce qui ressemble le plus à un Catilina qui ne cache même pas son admiration pour les "Hommes Forts" autoritaires et son mépris pour les valeurs démocratiques. L'histoire n'a peut-être pas de "dialectique" mais elle recèle de l'ironie.

vendredi 11 mars 2016

La doctrine Obama

L'Opinion commune aujourd'hui à l'heure des bilans est qu'Obama a échoué en politique étrangère ou qu'au minimum il n'a pas pu ou pas su assez sortir du chaos laissé par G. W. Bush.

Cet article sur la doctrine Obama (par Jeff Goldberg) a l'intérêt de prendre au sérieux le "Réalisme internationaliste niebuhrien" (appelé ici "Optimisme hobbesien") d'Obama (qui va jusqu'à se réclamer de certains réalistes républicains comme le Général Scowcroft) sans en faire un simple défaitisme issu des circonstances ou des atermoiements.

La doctrine Bush avait défendu un renouveau d'un interventionnisme dans la guerre "préventive" (et non plus seulement préemptive) et la doctrine Obama défend au contraire ici la nécessité de sortir de l'éparpillement. Malgré toutes les catastrophes libyennes ou syriennes, peut-être que l'histoire reconnaîtra rétroactivement que cette doctrine plus froide était plus rationnelle.

jeudi 3 mars 2016

Schiffbruch mit Zuschauer


Max Weber, Le savant et le politique, 1919 :

"En effet, il n'existe tout compte fait que deux sortes de péchés mortels en politique : ne défendre aucune cause et n'avoir pas le sentiment de sa responsabilité - deux choses qui sont souvent, quoique pas toujours, identiques. La vanité ou, en d'autres termes, le besoin de se mettre personnellement, de la façon la plus apparente possible, au premier plan, induit le plus fréquemment l'homme politique en tentation de commettre l'un ou l'autre de ces péchés ou même les deux à la fois. D'autant plus que le démagogue est obligé de compter avec « l'effet qu'il fait » - c'est pourquoi il court toujours le danger de jouer le rôle d'un histrion ou encore de prendre trop à la légère la responsabilité des conséquences de ses actes, tout occupé qu'il est par l'impression qu'il peut faire sur les autres. D'un côté, le refus de se mettre au service d'une cause le conduit à rechercher l'apparence et l'éclat du pouvoir au lieu du pouvoir réel ; de l'autre côté, l'absence du sens de la responsabilité le conduit à ne jouir que du pouvoir pour lui-même, sans aucun but positif. En effet bien que, on plutôt parce que la puissance est le moyen inévitable de la politique et qu'en conséquence le désir du pouvoir est une de ses forces motrices, il ne peut y avoir de caricature plus ruineuse de la politique que celle du matamore qui joue, avec le pouvoir à la manière d'un parvenu, ou encore Narcisse vaniteux de son pouvoir, bref tout adorateur du pouvoir comme tel. Certes le simple politicien de la Puissance, à qui l'on porte aussi chez nous un culte plein de ferveur, peut faire grand effet, mais tout cela se perd dans le vide et l'absurde." 

 On se sent coupable de regarder ce désastre ou cette "catastrophe ferroviaire" qu'est Donald Drumpf. Le personnage est connu depuis si longtemps comme le symbole même du kitsch et du mauvais goût, cet aspect LasVegasien des USA, le miroir déformant de ce qu'il y a de pire dans le pragmatisme anti-intellectualiste know-nothingiste avec une vague prétention philistine ("I am highly educated: I know big words"). Drumpf était juste une star de reality show, un objet de plaisanterie récurrent plus connu que respecté, une "célébrité" comme on dit, plus connue pour sa notoriété que pour le moindre mérite. Il est un escroc de l'immobilier et des médias depuis longtemps, un fils de millionnaire devenu "milliardaire" (même si ses dettes jettent des doutes sur sa fortune réelle) mais qui a tellement de mégalomanie qu'il agit sans aucune prudence pratique même dans son prétendu domaine de compétence (il fonda une compagnie d'hypothèque immobilière juste avant la Crise de 2008 et elle fit vite faillite, il fonda une prétendue "Université Drumpf des Affaires" qui fit faillite également).

De l'extérieur, c'est assez distrayant dans la Schadenfreude de voir la première puissance mondiale prête à suivre un businessman aussi manifestement peu préparé qui fait passer même Rick Perry pour un politicien sérieux. Il est le candidat nationaliste du ressentiment face à ce déclin américain et il en est pourtant le principal symptôme : un pays bien portant ne laisserait pas son principal parti aux mains du premier démagogue qui tient plus du producteur de catch ou de la trash TV de Jerry Springer.

Une vieille plaisanterie américaine est que la politique est le show business pour les laids ou bien la section divertissement du complexe militaro-industriel. Mais ici le show business du Cirque absorbait la politique. On se moque généralement de politiciens comme de "clowns" mais on n'était pas prêts à voir un vrai clown milliardaire qui incarnerait la révolte contre les politiciens. Il est un bon exemple de cette dérive tyrannique ou ochlocratique que dénonçaient les vieux ennemis de la démocratie. Je ne sais pas si Bernard Tapie aurait pu jouer un tel rôle mais bien sûr Berlusconi ou Beppe Grillo peuvent évoquer des équivalents. Drumpf serait Berlusconi avec moins de liens avec la Mafia (AFAIK) mais plus de risques de détruire l'Humanité.

On pourrait se rassurer en se disant que Drumpf ne croit pas à ce qu'il dit, qu'il est resté un habile cynique modéré malgré tous ses discours intempérants. Après tout, il avait été bien plus centriste dans le passé et avait même courtisé les Clintons. Mais le problème est qu'il ne sait pas ce qu'il croit ou qu'il change tout le temps ce qu'il "croit", en l'affirmant à chaque fois avec plus d'aplomb dogmatique, d'autant plus quand les faits réfutent ce qu'il dit. Il a un excellent instinct de démagogue et dit ce qui lui semble percutant mais il serait prêt à dire n'importe quoi. On a rarement vu un tel exemple de candidat dont les talents pour attirer l'attention le rendent aussi dangereux s'il exerçait le moindre pouvoir. Le problème n'est pas seulement le contenu violent de ses derniers propos pendant sa campagne mais qu'il soit assez sans vergogne pour abaisser toute la politique à un tel trolling. Son infantilisme devrait suffire à le disqualifier de mener autre chose que des émissions télévisées de bas de gamme. Sa mythomanie est aussi un trait si caractéristique qu'elle devrait en faire un mauvais escroc : rarement un escroc aura aussi peu caché qu'il en était un. Mais depuis des décennies de télévangélistes et de Républicains néanderthaliens, on s'attend à cela comme une dernière réduction par l'absurde de l'expérience américaine : une ploutocratie sans contre-pouvoir avec un effondrement de l'éducation et une hausse d'un fanatisme crédule ne pouvait que conduire à cela.

jeudi 25 février 2016

What's going on??


Le phénomène Donald Trump continue donc et je mange complètement mon chapeau, je n'aurais jamais cru que les électeurs du GOP suivraient un hédoniste quasi-démocrate qui était il n'y a pas si longtemps pro-choice et se demandait même si un système de santé étatique ne serait pas une bonne idée. Je pensais que les premières pubs négatives auraient vite raison de lui comme d'un RINO.

L'électorat de Trump montre une crise du GOP et de la base républicaine (les électeurs blancs peu éduqués du Ressentiment que le GOP a cultivé contre les Démocrate depuis le début de la Stratégie Sudiste de Nixon il y a 50 ans). Ils ne sont quand même pas assez naïfs pour penser que Trump peut représenter des valeurs évangélistes ou être plus proche de la "base" et pourtant ils lui pardonnent toutes ses frasques et votent pour lui. Cela prouve que ce qui les attire le plus n'est pas un programme mais bien une garantie d'une personnalité "dure", "ferme" ou "forte", ce discours du Père strict et déçu par ce que devient l'Amérique. On s'étonne que ses gaffes ne le desservent pas mais elles sont au contraire une des raisons de son succès dans cette base (mais sans doute pas sur le pays entier). Ce qui leur plaît est justement qu'il insulte les Hispaniques, les musulmans, les journalistes, les LOSERS ou même les élites du GOP (il est surprenant de ce point de vue de voir Trump battre Ted Cruz, le candidat du TEA Party même dans les évangélistes et ces éléments de révolte contre le Parti). Trump n'a même pas besoin d'avoir prouvé de la moindre manière qu'il était un "dur" pour faire croire qu'il en est un, même contre de vrais vétérans comme McCain. Il y a une circularité du dogmatique : plus on affiche son culot, plus on atteste qu'il est fondé. 

Une des données surprenantes est que même les Républicains de Caroline du Sud d'origine hispanique auraient préféré Trump à Ted "Rafael" Cruz et Marco Rubio, même après toutes les attaques de Trump contre les immigrés mexicains. Et de même les Evangélistes (qui en toute logique devraient voter pour Cruz) ont dû se vendre finalement plus à une théologie de la Prospérité qu'à leurs prétendus principes bibliques. La persécution d'étrangers vaut bien de suivre un Mammon. 

Ce qui plaît le plus à ces fans est donc non pas seulement un dynamisme extraverti et charismatique ou sa notoriété télévisée mais surtout l'impression qu'il représentera mieux la figure de la violence. Il ne promet rien de précis, il ne fait qu'afficher une perplexité pleine de confusion, de colère et de rancoeur (son slogan le plus répété est "What's going on? we need to know what's going on! We won't let Muslims enter the country until we figure out what the hell is going on"). Il vend très efficacement un personnage binaire de cartoon et ne s'en cachent même pas, cela fait partie du spectacle auto-caricatural. Ces fans exultent quand il dit qu'il aimerait tuer des journalistes ou qu'il restaurera davantage de torture. Il est le candidat cathartique du ça. Même s'il est en réalité plus modéré et plus proche de l'establishment, ils croient y voir une réalisation par procuration d'une revanche, d'un nouveau candidat know-nothing (avec l'Hispanique et le Musulman à la place du Catholique). Leur racisme conduit 20% d'entre eux à refuser encore aujourd'hui l'abolition de l'esclavage. 

Trump est un histrion narcissique et il doit être le premier surpris de se voir monter si haut (tout le monde remarque d'ailleurs qu'il a engagé pour l'instant relativement peu d'argent grâce à sa notoriété). Mais nul ne sait ce que donnerait dans la réalité sa Présidence si par malheur il réussissait jusqu'au bout. En un sens, malgré toute sa démagogie raciste, il paraît moins dangereux et moins idéologique qu'un Ted Cruz. Au moins, il y a une possibilité qu'il n'ait aucune intention de faire ce qu'il annonce plus ou moins vaguement. Et il est plus facile à battre qu'un Marco Rubio. 

mardi 26 janvier 2016

Vachers & Violence

(article rédigé le 20 octobre 2004 - le contexte était donc l'élection présidentielle)

Cela m'agace souvent quand les Français parlent de la mentalité de cowboy et qu'ils expliquent ainsi toutes les attitudes de W (qui est un faux Texan qui ne possède son ranch que depuis 1999, il faut le rappeler). Cela paraît d'autant plus réducteur que l'Ouest sauvage a été en fait plus policé (plus de "contrôle des armes") et plus urbain que ce que les représentations tardives de la Belle Epoque ont pu laisser penser. 

Mais cela dit.... 

Il y a un petit livre de "psychologie culturelle", Culture of Honor. The Psychology of Violence in the South de Richard E. Nisbett et Dov Cohen (Westview Press, 1996), qui finalement peut donner un sens plus précis à ces vagues intuitions, mais pour les Etats du Sud plus que pour l'Ouest. 

Les régions rurales des Etats du Sud ont bien plus de violence que celles du Nord (la violence urbaine des grandes villes est plus homogène à travers les Etats-Unis). 

Le livre analyse de manière plus fine les actes de violence des Blancs du Sud et montre que
1) ce sont plus des actes de conflits et ressentiment entre personnes qui se connaissent (crimes passionnels, triangles amoureux, disputes...), bien plus que des actes de légitime défense ou de délinquance ; 
2) ces actes sont plus courants dans les régions de collines que dans les régions agricoles de plaines ; 
3) ces actes dépendent peu du niveau économique (les collines plus riches sont plus violentes que les champs plus pauvres) ; 
4) ces actes dépendent peu de l'esclavage (les collines avaient peu de population d'esclaves, contrairement aux champs de coton et au régions de marécages). 
5) ces actes ne dépendent pas non plus de la présence des armes à feu (les Sudistes ont plus d'armes à feu que les Nordistes mais le taux supérieur d'actes violents ne peut pas s'y réduire - cette partie du bouquin plaira à la NRA mais est convaincante quand même). 

L'hypothèse "anthropologique" et psychologique de Nisbett et Cohen repose sur une Culture de l'Honneur liée aux sociétés d'éleveurs. La Culture de l'Honneur, telle qu'on en voit souvent dans le pourtour méditerranéen, où cela conduit de Sicile au Moyen-Orient aux crimes d'honneur (tuer sa fille, sa sœur ou son épouse pour "rétablir" l'honneur familial et ne pas "perdre la face" face aux pairs). 

Les éleveurs et pâtres, qui dépendent de la possession de bétails et qui sont en intéraction constante avec des concurrents qui peuvent leur retirer tout leur "capital", sont généralement bien plus violents que les cultures de cultivateurs. 

Cela conduit à une culture de razzias, de rapts, de représailles (des Celtes, des Dinkas, des Grecs...) et cela s'applique aussi aux relations familiales et ce qu'on résume comme violence patriarcale. Les sondages montrent que ces sociétés considèrent la violence comme plus légitime pour laver les affronts. 
[En passant, ce modèle explique assez bien la culture d'éleveurs et bergers en Corse qui paraît si énigmatique sur le Continent (toutes mes données très scientifiques sur ce sujet venant d'Asterix et Pétillon). ]

Mais là où le livre est un essai de psychologie sociale et non pas seulement de sociologie, c'est le passage à "l'ethnographie expérimentale" en laboratoire et une méthode inter-disciplinaire. On ne mesure pas seulement les discours avoués mais les attitudes implicites. 

Certaines expériences sont vraiment fascinantes. 

Les auteurs ont fait venir des étudiants nordistes et sudistes (en leur cachant bien sûr le vrai sujet de l'expérience, comme dans la célèbre expérience de Milgram). Chaque étudiant (qui croit qu'on veut tester autre chose, l'apprentissage ou quelque chose de ce genre) est heurté dans le labo par un expérimentateur agressif qui murmure "asshole". Le résultat est très net : l'étudiant Nordiste moyen est interloqué voire amusé, l'étudiant Sudiste est indigné et agressif (on a même mesuré leurs réactions physiologiques et ils étaient bien plus stressés que les Nordistes, même si ça n'altérait pas leurs fonctions cognitives). 

De même, on fait une expérience de jeu de chicken. Un expérimentateur marche tout droit dans un couloir étroit sans ralentir dans une collision avec le sujet. On mesure la distance à laquelle le sujet accepte de reculer pour laisser passer. Le Nordiste cède le passage bien plus tôt que le Sudiste et l'écart est même assez important. Le Sudiste ne voulait pas "perdre la face". 

Mais cette Culture de l'Honneur n'est pas seulement une réaction épidermique inconsciente. C'est un ensemble de normes qui vont valoriser la violence "pour préserver son honneur". 

Une autre expérience consiste à envoyer à des employeurs une lettre demandant un emploi où un soi-disant candidat (qui a un bon CV) avoue soit 
a) avoir commis un vol quand il était jeune ; 
soit b) avoir tué accidentellement quelqu'un qui s'en était pris à sa petite amie. 

Les Nordistes et Sudistes ont la même réaction dans le cas a) (les Sudistes ont même des réactions légèrement plus défavorables). Mais dans le cas b) les Sudistes sont en revanche bien plus enclins à accepter la proposition que les Nordistes (et les réponses sont bien plus chaleureuses et compréhensives à l'égard de l'homicide du candidat, témoignant d'une vraie indulgence). 

Le livre montre aussi comment cette Culture de l'Honneur subsiste malgré la disparition des structures sociales des éleveurs (sauf dans les grandes villes, plus homogénéisées). Les jeunes mâles blancs (non-hispaniques) du Sud sont plus battus que les autres pendant l'enfance (les châtiments corporels y sont plus valorisés), ils battent plus leur épouse et leurs Etats sont nettement moins enclins à poursuivre les violences domestiques. 40% des Etats du nord ont des lois qui considèrent les violences domestiques comme un délit grave, 0% des Etats du Sud. 

Par ailleurs, cette violence masculine est aussi transmise et renforcée par un discours continuel chez les femmes du Sud, qui disent qu'un homme qui ne défendrait pas son honneur ne serait pas un vrai homme. La violence des femmes du Sud est d'ailleurs aussi disproportionnée par rapport à celles du Nord. 

Et là où l'analyse de cette Culture à haut taux de testostérone devient politique, c'est que les élus du Sud sont bien plus enclins que ceux du Nord à voter pour des interventions militaires et pour des augmentations du budget de l'armement. 

[L'hypothèse selon laquelle W a vraiment voulu "venger Papa" reprend un sens nouveau à la lumière de cette théorie. Cela explique aussi certaines lettres qu'a reçu le Lone Star Iconoclast (journal de Crawford, Texas, qui soutient Kerry) et qui les accusaient de trahir et bafouer le sens de l'honneur texan en faveur d'un "Yankee". ]

dimanche 20 septembre 2015

Le problème avec les prédictions, c'est l'avenir


Il faut reconnaître ses erreurs :  ma prédiction que Walker serait un des meilleurs candidats républicains est en train de s'écrouler complètement. Il fait une chute vertigineuse dans les sondages et s'est notamment ridiculisé en soutenant des thèses contradictoires la même journée (quand on lui a demandé de préciser, il a même osé dire qu'il serait malhonnête de lui demander ce qu'il ferait comme Président alors qu'il ne l'est pas encore ! - ce qui reviendrait à ne plus faire campagne). Mais tant mieux, je pense qu'il aurait pu être dangereux.

Carly Fiorina, l'ex-patronne de Hewlett-Packard, a l'air bien partie maintenant (je continue de ne pas croire à Trump, non seulement à cause de ses défauts mais aussi parce qu'il est finalement trop "social" pour la plupart des Républicains, il joue avant tout sur la corde xénophobe mais pas tellement sur l'ultra-libéralisme). Carson (et même Rubio) feront peur aux plus racistes des Républicains.

Add. Scott Walker a donc annoncé son abandon (peu de temps après que j'ai écris cela - voir ce post mortem par une de ses anciennes employées). Matthew Yglesias parie sur Marco Rubio (qui est un peu l'inverse de Trump, modéré sur l'immigration mais archi-conservateur sur le reste).

jeudi 6 août 2015

Walker & le Wisconsin


Les Présidentielles américaines n'auront lieu qu'en novembre 2016 et nous sommes donc à plus d'un an. Je crois, comme un peu tout le monde, que l'exubérant Donald Trump, qui domine très largement les sondages des Primaires républicaines en ce moment, explosera en vol comme tous les candidats un peu excentriques et charismatiques qui attirent le regard des Républicains quand la campagne sérieuse n'est pas encore lancée. La folle en Christ du Minnesota Michele Bachmann était aussi donnée dans les favorites des Primaires en 2011 devant Mitt Romney avant de disparaître complètement avant même les premiers votes.



Le candidat le plus sérieux (si on laisse de côté l'argent et la notoriété de Jeb Bush) semble être pour l'instant Scott Walker, le Gouverneur du Wisconsin (né en 1967). Walker présente bien, il allie deux qualités opposées : il plaît beaucoup à la base la plus archi-conservatrice tout en ayant une apparence assez rassurante et qui semble très "éligible" (un peu le contraire de Trump qui sait exciter la rage par des propos racistes mais risque de vite décevoir l'aile conservatrice pour ses positions sociales assez fluctuantes). Walker est toujours souriant et semble toujours posé et d'un calme de Vulcain, même quand il lance quelques attaques.

Il pourra à la fois ne pas avoir une image de riche détaché de la base comme Mitt Romney (ou Jeb Bush) et sembler bien plus poli qu'un tribun de la plèbe pour attirer les fonds des Frères Koch et d'autres ploutocrates (en ce moment, surtout 4 familles). Mike Huckabee, l'ancien gouverneur de l'Arkansas, aussi avait réussi à allier pendant un temps en 2008 un conservatisme religieux impeccable et un air assez affable, mais Walker est beaucoup plus influent politiquement et plus habile que lui. Il est l'un des candidats les plus "pauvres" (avec de lourdes dettes personnelles), sans fortune familiale et avec une carrière entièrement politique depuis le début.

Walker est un fils de pasteur et depuis le plus jeune âge, il a été en campagne d'évangélisation. Cela ne semble pas être que de la propagande hypocrite quand il dit qu'il croit depuis l'enfance que Dieu l'a choisi pour être Président. Il était avant tout un militant pro-Life, anti-avortement dans tous les cas, même viol ou inceste, mais cela risque de ne pas trop compter. Les Présidents républicains sont tous anti-avortement mais cela n'a guère d'incidences directes en dehors des nominations à la Cour Suprême et d'une promesse de faire passer un jour un Amendement donnant la Personnalité aux foetus. Le Gender Gap risque certes d'être une question avec Hillary Clinton.

Mais ce n'est pas ce qui l'a rendu célèbre au niveau national. Il a su insister sur des combat anti-fonctionnaires qui ont beaucoup plu à la droite du Wisconsin au nom de la baisse des impôts et la baisse du pouvoir (déjà faible) des syndicats. Il a passé une loi pour limiter les négociations salariales des fonctionnaires, en dehors des policiers et pompiers (il visait en fait surtout les enseignants du public). Il a baissé les impôts des plus riches et contribué à démanteler le système d'aide sociale (relativement "généreux" au Wisconsin par rapport aux USA avant lui). Il est devenu ainsi le candidat de la Droite ploutocratique "sérieuse", quels que soient ses discours où il laisse exprimer des doutes sur le fait qu'Obama soit vraiment chrétien.



Le Wisconsin a environ 5,7 millions d'habitants et c'est un Etat qui a pu être un des plus "européens" (immigration d'Allemands et Polonais au XIXe siècle), ce qui a conduit à une politique relativement plus social-démocrate qu'ailleurs (un peu comme le scandinave Minnesota, qui lui était plus luthérien). Le Parti socialiste américain y faisait des scores plus importants qu'ailleurs et la plus grande ville, Milwaukee, eut trois maires socialistes qui dominèrent toute la première partie du XXe siècle. Mais Milwaukee a évolué récemment vers une crise urbaine accrue où les populations noires sont arrivées bien plus tard qu'ailleurs, juste au moment où la ville s'enfonçait dans le déclin économique, et où l'intégration s'est pour l'instant encore moins bien passée qu'à Chicago ou dans les grandes villes du Sud. La banlieue blanche de Milwaukee en a tiré un ressentiment digne des Etats les plus ségrégationnistes et ce sont ces zones qui soutiennent massivement Scott Walker, élu en 2010, 2012 et 2014 à environ 52% (voir cet article qui insiste sur ce facteur d'explication dans la New Republic). Toute sa campagne locale se fait contre Milwaukee (où 30% de la population vit sous le seuil de pauvreté, avec 40% de Noirs et 17% d'Hispaniques) et il a un soutien quasi-monolithique de ces zones blanches (5% sous le seuil de pauvreté).

Cette scission explique aussi l'écart entre les élections présidentielles et les autres élections. Pendant les élections présidentielles, où la participation est massive sur tout l'Etat, ils votent plutôt Démocrate, alors que dans les autres élections, dès que les populations urbaines de Milwaukee ou de la capitale à Madison sont moins mobilisées, l'Etat semble solidement républicain.

Walker a fait quelques gaffes et a du mal à cacher son inexpérience en politique étrangère. Il a dit sérieusement que sa lutte contre les syndicats enseignants l'aideraient à faire face à Poutine et a déclaré que les renvois de syndicats de contrôleurs aériens par Ronald Reagan était sa plus importante réussite en politique étrangère... Il a déjà dit que sa priorité serait de revenir sur tout accord avec l'Iran signé par Obama mais cela ne le singularise pas tellement par rapport aux autres candidats.

Scott Walker est actuellement troisième dans les sondages, derrière Donald Trump et Jeb Bush. Mais ce serait une erreur de le sous-estimer. Quand la campagne commencera vraiment, il a sans doute nettement moins de désavantages que ses deux rivaux : Trump s'autodétruira et Bush peut finalement souffrir de sa notoriété. Ted Cruz (qu'on considérait comme le candidat parfait pour le TEA Party) ou Rand Paul sont loin derrière Scott Walker pour l'instant.

lundi 22 juin 2015

Charleston


Voir Elias sur quelques spécificités religieuses de ce nouveau massacre.

La Gouverneur rrépublicaine de Caroline du Sud a mis les drapeaux de l'Union et de la Caroline du Sud (le Croissant et le Palmier) en berne après le massacre mais elle n'avait pas le droit (en supposant qu'elle ait voulu le faire) de toucher au sacro-saint drapeau de la Confédération esclavagiste sans un vote du Congrès de l'Etat (des 2/3 !) et ils ont donc laissé flotter l'étendard préféré de l'assassin alors que les autres descendaient, ce qui ajoutait une insulte aux crimes.

Le culte religieux du drapeau est un des fondements de la religion civile américaine, mais, bien que je sois bien entendu en faveur du changement d'un tel drapeau, je regrette que le débat américain se cristallise sur cette question purement "symbolique".

On a l'impression d'une substitution : comme on sait qu'on ne touchera pas aux armes à feu (et rien ne sera fait, c'est une certitude de plus, et après tout, même des lois légèrement plus strictes n'auraient sans doute pas suffi), on essaye de viser au moins un autre objectif lié au racisme (parce qu'on espère qu'on puisse atteindre au moins ces symboles mais le référendum risque d'être un échec, comme cela a été le cas au Mississippi en 2001). Les Sudistes continueront de dire que cela n'a rien de raciste, que ce n'est que leur Héritage (c'est-à-dire l'Héritage de leur racisme).

Comme l'a dit Jon Stewart dans le Daily Show, la Caroline du Sud est un Etat où les routes ont des noms des Généraux sudistes qui ont combattu pour le droit de posséder des êtres humains et qui auraient donc interdit à une partie de la population le droit de rouler sur ces routes.

vendredi 22 mai 2015

Perfectionnisme et Page blanche


Cela ne m'étonne pas vraiment qu'un journaliste, qui avait un désir clair et exigeant d'être un écrivain ait pu ainsi venir tous les jours au bureau pendant 32 ans (de 1964, à 56 ans, à sa mort en 1996) au New Yorker sans jamais réussir à livrer un seul article.

Son dernier livre-reportage avait été un portrait d'un artiste qui avait justement un blocage pour se remettre à écrire, et ce texte finit par détruire toute capacité de continuer. Il venait tous les jours, passait toutes les heures de bureau à couvrir des feuilles de brouillon écrites à la main et les jetait à la corbeille.

Mais cela m'émerveille que l'hebdo américain ait eu assez d'estime pour l'écrivain et ses textes antérieurs pour ne jamais le renvoyer pendant ces 32 ans de "pré-retraite" en Page Blanche. Une entreprise peut parfois se montrer incroyablement humaine (il est vrai qu'il avait déjà acquis un statut légendaire à l'intérieur du magazine).

dimanche 12 avril 2015

RPGs, Invisible Ideology & Health Care


Matthew Surridge :

Back around the year 2000, Wizards of the Coast released the third edition of Dungeons & Dragons. Here’s a passage from the Dungeon Master’s Guide discussing how common the game rules assume magic is in a campaign world: “Spellcasters may be fairly rare in the big picture, but they’re common enough that when Uncle Rufus falls off the back of the wagon, [common people] could take him to the temple to have the priests heal the wound (although the average peasant probably couldn’t afford the price.)” I remember reaching that sentence and stopping for a minute, puzzled why presumably–good-aligned clerics would be charging peasants for healing which, in the game, is effectively a renewable resource. And the only conclusion I could come to was that this was a function of the book being written by Americans, who were used to a for-profit medical system. As a Canadian, I’ve lived my whole life not having to pay for, basically, healing. So what I’d found was an artifact of a specific political sensibility; the authors weren’t aware of it, but it left me as a reader briefly confused.

I’m not necessarily saying the authors would have been better to have a different example — though, if they were looking for sales outside of the US, maybe they would have, and then also maybe the logic of the game should have led them to wonder why priests charge money. My point is that I suspect this was something that was invisible to the writers. I think it was a blind spot that they didn’t know existed, and I think that sort of thing is always going to happen. There’s always going to be, let’s say, the ideology writers don’t see.
Of course, we could still claim the patients or their family do not have to "pay" the Clerics but that they are supposed to give freely a kind of tithe or ex voto offering to the Temple (it's the same with the Chalanna Arroy in Glorantha.