lundi 15 juin 2026

Oasis of mystery

"The Lifted Veil" (1859) est une nouvelle paradoxale de Mary Ann Evans (dite "George Eliot"). C'est une nouvelle fantastique (au moins dans le sens todorovien et probablement au sens habituel) alors qu'Evans écrit d'habitude uniquement dans un registre réaliste. Ce côté presque gothique effraya son éditeur qui ne trouvait pas cela très cohérent avec ce qu'il avait déjà publié. 

C'est aussi peut-être la première aventure d'un Mutant télépathe - bien avant tous les récits de SF ou les comics où la télépathie généralisée rend fou le personnage. 

Le narrateur Latimer commence son récit alors qu'il dit avoir eu la prescience de sa mort imminente d'une angine de poitrine qu'il ne pourra empêcher. Il appellera à l'aide en étouffant mais il sait déjà que personne ne répondra car ses domestiques se seront disputés et seront absents. 

Il a été un jeune homme sensible, deuxième fils poète d'un père riche bourgeois qui l'a envoyé en pension dans les montagnes suisses. Il était un peu frêle avant une maladie pendant ses études dont il est sorti avec un pouvoir nouveau, une perception extrasensorielle des pensées au moins superficielles et une clairvoyance qu'il ne contrôle pas sur certains événements à venir. Britannique de l'époque victorienne, il est resté plongé dans le romantisme allemand. Attaché aux montagnes helvètes, il aime demeurer dans les rêveries d'un promeneur solitaire. 

Latimer ne tire que davantage de mélancolie encore de sa condition nouvelle de télépathe-clairvoyant. Sa misanthropie s'accroît alors qu'il peut encore mieux connaître les pensées médiocres de tout son entourage et comme il lit directement le mépris de son père et de son frère aîné Alfred (à moins qu'il soit un narrateur très peu fiable qui projette en réalité déjà par avance sa misanthropie sur tous pour mieux se justifier). La seule fois où il utilise son pouvoir de manière publique est quand il devance un mot d'esprit qu'il vient de deviner dans l'esprit de son frère, uniquement pour le contrarier. Il ne se servira jamais de ses capacités de manière utilitaire. Son pouvoir ne se réduira qu'à un invisible tourment intérieur. 

La seule personne qui échappe à son pouvoir de "lire les esprits" serait (d'après lui) une jeune femme acide, cynique et sarcastique, Bertha Grace, qui est fiancée à Alfred et que Latimer imagine en génie aquatique maléfique des poèmes allemands. 

"She was my oasis of mystery in the dreary desert of knowledge.

La métaphore est particulièrement inversée comme Latimer prétend être saturé de connaissance et qu'il n'y voit qu'un "désert" alors que c'est la nouvelle rareté de l'Inconnaissable qui deviendrait la source de vie. L'eau, chez George Eliot, comme le cours de la rivière dans The Mill of the Floss, représente toujours le flux du conatus qui nous dépasse en tant que modes finis.  

Bien qu'il ait eu une vision de son mariage futur catastrophique avec elle et sa déception à venir et bien qu'il se rende compte de sa froideur, il se dit qu'il n'y a qu'avec elle qu'il pourrait vivre normalement comme son esprit lui reste opaque. Il croit deviner qu'elle doit partager ses sentiments mais qu'elle n'ose se les avouer, même s'il reconnaîtra par la suite qu'il avait dû projeter cette interprétation sur elle et qu'elle devait jouer avec lui plus que l'aimer. Il dit être partagé entre l'image fantasmatique actuelle de Bertha et le spectre trop réel et décevant de cette Bertha future qu'il prétend refouler. 

Latimer fait sa déclaration à Bertha, qui ne répond pas. Comme son frère Alfred meurt d'un accident, Latimer peut épouser Bertha un an plus tard et tout s'effondre quand il commence aussitôt à lire ses pensées, qui sont encore plus cruelles et vaniteuses que celles des autres. Chacun est déçu de l'autre. Ils ne se séparent pas de droit mais deviennent étrangers l'un à l'autre. Il la finance mais ils s'ignorent et n'auront pas d'enfants. 

DIVULGÂCHAGE

Puis Eliot greffe une seconde intrigue secondaire, plus gothique et plus "frankensteinienne" (Eliot est née à la publication du livre de Shelley), à son narrateur télépathe. Le bourgeois bohème a un ami médecin, un scientifique qui a étudié en Suisse comme lui (et comme le Dr Frankenstein), à qui il donne un pseudonyme français "Meunier" (Miller ?). Le Dr Meunier veut faire une expérience sur une mort récente car il pense pouvoir changer le sang et relancer la vie. Or Mme Archer, la servante de la maison de Latimer est dans l'agonie. L'artiste et le savant vont utiliser le procédé expérimental de transfusion sanguine de Meunier et ressusciter la servante défunte. 



En sortant de la mort, elle dénonce aussitôt le long empoisonnement que Bertha préparait contre son mari et dont elle était la complice. 

On remarque qu'il a fallu l'oracle de cette descente aux enfers pour que Latimer puisse deviner ce plan de son épouse, ce qui met en doute tout son récit sur sa télépathie et la transparence de son esprit. 

Latimer n'en veut même pas à Bertha pour avoir tenté de se débarrasser de lui. Il l'éloigne sans la déshériter, dit même avec ironie que le reste de la société prit partie pour elle et la plaignit. Il attend sa mort inévitable dont il connaît les détails de chaque circonstance depuis le début du récit.  

 

Je ne suis pas entièrement convaincu par l'interprétation que George Eliot ferait l'éloge de l'Opacité des consciences (le "Voile") et donc d'une comédie sociale contre la valorisation habituelle de l'empathie qu'elle présente d'habitude. Je ne pense pas que Latimer montre vraiment un excès d'empathie, même si c'est ce qu'il croit. Il reste un personnage très égo-centré et incapable d'avoir une relation en dehors de son ressentiment envers son frère (même s'il se réconcilie avec son père). Ce Voile soulevé n'est pas que le Voile entre les consciences mais aussi le Voile sur l'au-delà, sur la mort, voire le Voile vers la réalité absolue. Il est évident que le pouvoir surnaturel a une puissance métaphorique sur quelque chose de plus métaphysique que la seule absence de transparence entre les sujets. 

Le critique marxiste Terry Eagleton voyait dans la nouvelle une contradiction dialectique où la bourgeoisie désire une omniscience, une prédiction scientifique tout en craignant qu'elle ne supprime en elle sa liberté et sa subjectivité. Il prétend même jouer à voir dans la conclusion la conscience par la bourgeoisie de son dépassement mais je dois reconnaître qu'il ne surinterprète pas tellement en trouvant que l'éros est toujours conduit vers un désir de mort dans le texte : le désir de Latimer envers Bertha Grace a quelque chose d'auto-destructeur. 

Un commentaire plus original est que la vraie "suite" de la nouvelle n'est pas le roman de George Eliot The Mill on the Floss (1860) où les deux adelphes se réconcilient dans la mort dans la noyade, une fois dépassés les conflits sociaux d'amour-propre (ce qui est le fantasme direct de Mary Ann face au rejet de son frère qui lui reproche sa vie "scandaleuse"), mais plutôt un roman d'Henry James 40 ans après, The Sacred Fount (1901), où le narrateur projette des interprétations paranoïaques complexes sur un homme qui se ferait vampiriser sa jeunesse par sa compagne et une autre femme qui se ferait vampiriser son esprit par un amant. 

Accéléré

Proust dit que les musiques médiocres vous marquent finalement plus en restant mieux dans la tête que beaucoup de musiques de meilleure qualité. Peu importent ses exemples, qui sont plutôt Saint-Saëns. Mais je pense souvent à cela quand je me souviens non pas de musiques mais de certains films qui traînent dans la tête. 

En effet, il y a une vingtaine d'années, j'avais vu à la télévision une comédie très nulle, un "nanar" (dont je n'ai d'ailleurs pas vu la fin, ceci n'est pas une recommandation) mais sans deviner qu'elle allait ensuite revenir en flash backs rageurs pendant des années bien plus que nombreux chefs d'oeuvre. 

C'était en gros une fable fantastique américaine où un personnage reçoit de quelqu'un (qui est clairement censé être une figure du Diable tentateur venant acheter son âme en un pacte faustien) une "télécommande" magique qui permet de faire pour sa vie ce qu'on ferait sur une vidéo dans un magnétoscope : il peut par exemple mettre en pause une situation, il peut couper le son autour de lui (je vous laisse deviner l'usage sexiste qu'il en fait quand son épouse lui fait des reproches) mais surtout... surtout... il découvre une fonction Fast Forward

Elle permet à sa conscience de "sauter" une partie du temps en laissant son corps et sa personne dans une sorte de "pilotage automatique". Quand le personnage (qui n'est pas très sympathique) devient trop impatient (parce qu'il n'est pas satisfait de devoir attendre les étapes), il fait accélérer sa vie pour éviter les parties qui l'ennuient et se retrouve ensuite dans une phase très gênante. En effet, il a trop "accéléré" et ne s'est pas comporté de manière très "humaine" ou empathique pendant tout le temps où son corps n'était plus qu'un zombie "en pilotage automatique". Il ne se reconnaît plus lui-même et a honte du connard qu'il comprend s'être révélé à lui-même. 

Dans It's a Wonderful Life, le personnage voit les effets considérables qu'il a eus (et donc le sens de sa vie) en voyant un autre monde où il n'a pas existé. Ici, le protagoniste assiste au monde en train de se faire alors qu'il est "physiquement là" mais qu'il n'est plus vraiment lui-même. C'est assez saisissant (même si le fait que le personnage soit un abruti réduit l'attendrissement dans le parcours initiatique). 

Comme ces comédies américaines sont elles-mêmes très prévisibles (même celles qui font ainsi une mise en abyme du cinéma privatisé dans la cassette sur la vie), on devine qu'il doit découvrir une fonction retour en arrière et renoncer à ce divertissement et à la déréliction où sa conscience fuyait sa vraie vie. Mais comme le capitalisme tardif américain pare toujours la famille de toutes les vertus, l'opposition entre moralité et aliénation recoupe celle entre le vrai appel personnel de la famille et la prétendue vocation professionnelle dans la société puritaine. La privatisation du bonheur ne donne plus comme seul horizon que le contentement d'avoir fait ce qu'on pouvait auprès de ses proches. [Un jour, il faudra qu'on m'explique dans quelle école d'écriture de scénario jungienne il a été décidé que toute histoire américaine devait être une réconciliation entre le Fils et son Père.]

Mais le nanar avait une vision très effrayante de cette accélération où le sujet se vit lui-même comme un objet dans le monde, comme ce cinéma dont il est plus spectateur qu'acteur. De même que l'essence figée n'est que ce film rétroactif qui défile à votre mort, comme dans Les choses de la vie (ou le τὸ τί ἦν εἶναι selon Aristote). 

Tout sujet adulte est conscient de cette phénoménologie du temps. Nos premières années passent lentement parce que nous apprenons plus et parce que tout est plus nouveau. Notre surévaluation nostalgique de nos premières expériences vient de l'intensité du passage de la première ignorance au début de la connaissance alors que la suite de l'apprentissage donne des rendements décroissants. C'est pourquoi nous voyons le paradis de l'enfance non pas comme une éternité sans commencement ni fin mais comme un pur commencement. 

Et ensuite, nous risquons souvent de vivre sur un mode "inauthentique" comme ce personnage qui suivrait aveuglément la loi de son caractère empirique et qui se laisserait aller à devenir mécanique. Nous avons tous tendance à croire que ce sont les autres qui sont plus automates que nous car nous percevons bien plus qu'eux ces réflexes et non leurs doutes et réserves. Et c'est pourquoi nous sommes moins indulgents envers les autres et les trouvons sots ou prévisibles sans pouvoir saisir notre propre idiotie. C'est particulièrement le cas en politique où l'autre camp est forcément borné et plein de stéréotypes alors que nous nous voyons toujours être dans la libre enquête qui certes utilise certaines formules figées d'autrui mais comme de simples outils provisoires. 

Cette idée que nous ne serions nous-mêmes que momentanément et par discontinuités pourrait être une description nouvelle de pensées de Bergson ou Sartre selon lesquelles nous sommes fondamentalement libres dans la durée continue. Au lieu de dire que nous sommes une liberté se voilant dans la mauvaise foi, nous serions ces moments qui se concentrent parfois avant de retomber dans le relâchement de nos caractères sclérosés. Nous nous laissons devenir automates dans les trois quarts de nos actions et surestimons nos capacités à remettre en cause nos habitudes et réflexes.  

Mais je ne sais pas si nous pouvons être longtemps assez "tendu" et actif pour éviter cette illusion de l'accélération du temps et de notre propre dégénérescence.  Nous trouvons que tout s'accélère parce que nous mourons au monde en freinant peu à peu nos efforts pour y être actif. 

vendredi 12 juin 2026

Hilda Hannifen dans Alarums & Excursions

Gianni a parlé d'Alarums & Excursions n°26 et cela m'a donné envie de me plonger dans un sujet un peu précis ou singulier. Les premiers Amateur Press du jeu de rôle sont peu lisibles, comme si on imprimait des successions de discussion d'un forum. 

Au lieu de me disperser dans les commentaires assez obscurs, je ne vais donc parler que d'une seule contributrice comme exemple et fil directeur des premiers fanzines des origines, Madame Hilda Clare Hannifen (née Hilda Hoffman). 

Lee & Hilda 

La célèbre Lee Gold avait créé le premier fanzine spécifiquement consacré au jeu de rôle Alarums & Excursions (A&E) en août 1975 parce qu'elle y avait été forcée. Elle écrivait auparavant dans la fanzine des fans de SF de Los Angeles, APA-L, et les joueurs de D&D comme Mark "Billy Balrog" Swanson devenaient de plus en plus nombreux au point que les autres fans de SF trouvaient que D&D était devenu trop envahissant (notamment Bruce Pelz qui se plaint amèrement dans APA-L 529 que D&D a rendu la presse de fans illisible pour lui au point qu'il boycotte le support). Les premiers numéros d'A&E seront donc d'abord une continuation, voire une reprise directe des conversations en cours et de rubriques d'APA-L antérieurs. 

Lee Gold (née en 1942) et son mari Barry Gold (né en 1946) n'étaient déjà plus des "Néos" comme on disait alors (des "Newbies" néophytes). Lee Gold avait créé sa campagne ("Neocarn") dès l'automne 1973 à Caltech (Pasadena, près de LA), où Lee tentait des études d'astronomie et Barry des études d'informatique. 

Lee & Barry avaient découvert le jeu de rôle grâce à un autre couple de fans californiens, Owen & Hilda Hannifen (née Hoffman), de San Francisco, qui leur avait montré leur exemplaire de D&D (que Lee avait xeroxé en promettant de l'acheter ensuite). Quand on voit l'enthousiasme de Hilda Hannifen, il est clair que c'est elle plus que son mari qui est motivée par le nouveau hobby en train de naître. 


 

Hilda Hoffman (née en 1946) avait épousé Owen Hannifen (1938-2000) en 1968 et sur la photo ci-dessus on les voit tous les deux "en costumes" à la convention BayCon du 1er septembre 1968 (et je crois que Steve Perrin, né la même année que Hilda, & Luise Perenne se marièrent aussi à cette Convention sous les noms de "Stefan de Lorraine" et "Luise du Phénix"). 


 

Hilda & Owen étaient membres de la Society for Creative Anachronism (SCA) et Owen Hannifen fut un des premiers Chevaliers sous le nom de "Karl von Acht" dès 1966, comme Poul Anderson. Owen Hannifen avait été co-locataire d'un autre fan de SF, Jack Harness (1933-2001) pendant toutes les années 1960 et Harness fut un des principaux collaborateurs de Lee Gold et fait de nombreuses illustrations dans A&E. 

Hilda Hannifen n'apparaît pas du tout (je crois) dans le livre de l'historien Jon Peterson sur les fanzines de cette période, The Elusive Shift (son mari Owen est mentionné une fois pour sa phrase niant l'autorité pontificale : "Gary Gygax n'est qu'un DM comme un autre"). Jon Peterson l'évoque en revanche dans cet article sur les premières femmes dans le jeu de rôle


 

Lee Gold avait certes dit (dès l'APA-L n°508) que c'est Hilda Hannifen qui l'a initiée comme MJ (même si Lee Gold fut ensuite bien plus prolifique et de manière plus durable). Hilda Hannifen ne produit certes guère de règles nouvelles (en dehors de quelques indications ou un monstre), elle fait plus un journal de ses parties de D&D dans l'APA-L (mais ses récits impliquent des règles parfois non-standards qu'elle ne développe pas, comme les "points de sorts" tirés de Lee Gold). 

Les journaux d'aventures dans The Mockturtle 

Avant A&E, dans le n°521 d'APA-L (mai 1975), Hilda tient une rubrique nommée From the Mockturtle's Eye où elle décrit un peu la psychologie des PJ de ses parties de dungeoncrawling. Lee dit dans le n°522 qu'elle est impressionnée à quel point Hilda sait décrire ses sessions de manière plus distrayante que les habituelles descriptions arides de parties. 

Hilda C. Hannifen va reprendre sa rubrique de l'APA-L qui porte toujours le même nom en référence à la pseudo-tortue d'Alice, The Ignorible Mockturtle. Certains des Mockturtles qui ne concernent pas D&D mais uniquement le fandom n'apparaissent que dans l'APA-L et c'est pourquoi les numéros sont discontinus. Elle écrira ses chroniques de jeu dans A&E pendant un an et demi du n°3 (août 1975) au n°18 (janvier 1977). Elle écrit que D&D est devenu un des centres des fans de SF. Dans son petit groupe californien, les parties ont l'air d'utiliser de nombreux personnages par joueurs (souvent 3-5, une fois elle dit même qu'elle a 7 PJ). Je ne sais pas si c'est un signe que les groupes n'étaient pas très étendus ou si c'est simplement un héritage de wargame. Elle a été proche de plusieurs joueurs de The Chaosium comme Clint Bigglestone, Jeff Pimper ou Steve Perrin. 


 

Dans Alarums & Excursions n°3, Hilda Hannifen "Mockturtle" raconte comment dans le monde post-apocalyptique de Neocarn au XXIVe siècle (où Lee Gold est la MJ), le Nain Richard Blaireau est parti en quête d'une hache magique pour lutter contre des Spectres avec deux autres de ses PJ, son amant le gnome Grimble, le mage Fornholt et leur mule nommée "Icône" (en fait une mule-garou prêtresse-druidesse loyale).  Après un duel dans des Jeux, il put rapporter la hache magique tenue par un champion hobgobelin après avoir été mortellement blessé (et sauvé par un prêtre). Revenu en ville (on remarque qu'elle ne mentionne pas de noms de ville ?) et alors que son amant gnome se morfondait dans la mélancolie, Richard Blaireau se défoula dans la débauche et des orgies, au point de faire tomber enceintes plusieurs femmes d'espèces différentes (oui, les unions sont fertiles et un des enfants est même un "Tanuki"), ce qui conduisit le Nain à de nombreuses pensions alimentaires ruineuses (qui a dit que les Donjons de l'époque n'étaient que du wargame tactique ??). 

Dans A&E n°4, elle raconte une session avec un autre MJ. Ses 4 PJ, Richard, Grimble, Fornholt et une prêtresse Soeur Cecilia, visitent la Cité (où une taverne magique distribue des dons aléatoires), attaquent une boutique Modes de Mithril et une librairie gardée par des ombres vampires et des golems de fer. Ils trouvent un livre sur l'art du combat qui a des effets toxiques sur les magiciens (Fornholt perd un Niveau) mais qui permet enfin au Nain Richard et au Gnome Grimble de dépasser les limites maximales pour leur niveau et leur espèce. Ils trouvent aussi des palantir-TV. Ils rapportent un Heaume magique mais il est maudit et attire les monstres errants. C'est Soeur Cecilia qui va bâtir un monastère chargé de garder les nombreux objets magiques qu'ils ont trouvés (elle précise dans le n°6 que le monastère est devenu un refuge pour ex-PJ en retraite devenus trop puissants). Elle précise que sa création "Icône" de l'aventure précédente n'est pas une humaine qui se transforme en mule mais l'inverse, ce qu'elle appelle une "werehuman" (avec sans doute un peu de sang centaure) et je trouve que c'est le genre de délire absurde qui fait tout le charme des débuts du jeu de rôle. Elle mentionne souvent l'importance des mules dans ses parties pour rapporter le butin et cela doit être une influence tolkienienne. 

Dans A&E n°5 (numéroté "Mockturtle 18"), elle raconte le journal d'une convention de la Bay Area où (suite à l'annulation d'une première partie inaugurale d'Empire of Petal Throne) elle est Maîtresse du donjon de sa campagne (un "neodungeon", donc pour "néos") nommée "Kierra Falls". Elle parle beaucoup de ce qui n'est pas dans le jeu autour de la convention, les repas, les fêtes, les projections (ils finirent le jeu en regardant 4 épisodes de Monty Python), etc. Ces parties de convention en jeu semi-compétitifs ne sont pas propices à développer le role-play comme ils sont une suite de défis et énigmes (alors que Steve Perrin, lui, parle plus de sessions hebdomadaires régulières). 

Dans le n°6 (novembre 1975, Mockturtles n°22-23 & 26), Hilda parle d'une de ses PJ (Daninette) qui aurait "+4 en attraction au sexe opposé", ce qui prouve que ses parties de D&D ont déjà un début de mécanisme de Passions bien avant que Greg Stafford n'invente Pendragon

Elle avait l'air d'être très "by the book" sur les règles d'alignement (les PJ passent leur temps à trouver des objets magiques qu'ils doivent abandonner parce qu'ils ne sont pas du bon alignement). Mais par la suite, elle invite une variante de l'alignement Neutre qui est "Hungry" (elle utilise cet alignement dans ses descriptions de Monstres plus tard dans le supplément All the World's Monsters). 

Sa ville de Kierra Falls a des agences d'assurance pour aventuriers : une police d'assurance très onéreuse (10 000 p.o.) payerait pour une résurrection mais en échange d'une "indenture" si le personnage survit. Les PJ luttent contre une divinité chaotique nommée le "Rhino God". 

Elle joue aussi à nouveau avec ses PJ dans la "Cursed City" de Clint Bigglestone. La Cité est victime d'une malédiction depuis que la Légion Impériale de la Compassion a exécuté un innocent sur la place du marché. Les autorités sont depuis victimes d'une danse sans fin et la malédiction s'étend. La ville a l'air assez détaillée mais les dieux ont des noms complètement génériques comme "Water God" ou "War God". Les PJ réussissent à lever la malédiction. 

Dans Mockturtle n°26, dans une partie dans "les Arcades de Terezon" dont "God" (le DM) est Dan Pierson, l'énorme groupe de PJ (qui comprend maintenant certains des enfants hybrides de Richard Blaireau vus à la fin du n°3). Ils affrontent cette fois plusieurs Dragons et j'ai l'impression que la gestion de leurs objets magiques devient un peu le centre de leur jeu. Elle teste le nouveau système proposé par Gygax de création aléatoire de donjons dans The Strategic Review n°1 (printemps 1975) et le trouve sans intérêt, Clint Bigglestone en ayant déjà conçu un qui serait meilleur. 

Dans A&E n°7 / Mockturtle n°27 & 35 ?? (janvier 1976), Hilda dit qu'elle a décidé d'écrire un roman sur les aventures de ses PJ, le magicien Fornholt, la mule Icône et le couple homosexuel nain-gnome Richard-Grimble. A ma connaissance, elle ne trouva jamais d'éditeur ou n'acheva jamais son livre. Elle raconte qu'après 6 mois de journal de ses campagnes, c'est aussi la première fois qu'elle a son mari Owen comme DM. 

Sister Cecilia, la prêtresse qui voulait fonder un monastère pour entreposer le butin magique des PJ (voir A&E n°4), n'a obtenu que le territoire maudit des Witch Hills pour y creuser ses catacombes. Dans les souterrains se trouve une taverne, lupanar sado-masochiste et salle de balle de luxe pour aristocrates tenue par une Balrog liée par un jeu de cartes magiques et dont le videur est un Dragon d'argent (on reconnaît une atmosphère assez proche des produits de Judge Guild). Elle fabrique tout un Menu détaillé de l'auberge de la Balrog Belle et cela a pu influencer le Menu de Geo's qu'on trouve dans Trollpack

Sa pratique sociale du jeu dans plusieurs campagnes à la fois a des effets particuliers : elle met une petite annonce cherchant des joueurs (IRL) prêts à payer (en argent dans le jeu) pour des services de ses PJ comme des ventes de parchemins et sortilèges. 

Dans A&E n°8 / Mockturtle n°32-33 (février 1976), en campagne dans "Godholm" (une dimension de science-fantasy régie par un Ordinateur divin), elle n'a qu'un seul PJ pour une fois, un mage elfe 7e niveau nommé Eldar et Owen a Ariel un mage 6e niveau transformé de manière permanente en Dragon de Bronze. Une des classes qu'on voit passer dans l'énorme groupe de 11 joueurs est un "savant fou", une classe conçue pour pouvoir annuler les pouvoirs magiques avec ses inventions technologiques. La classe rebaptisée Anti-Magic User est plus décrite dans le n°10. A&E évoque souvent la "course aux armements" contre les Magiciens qui domineraient trop le jeu à haut niveau. Je suis étonné du nombre de Dragons de toutes les couleurs qu'ils arrivent à terrasser mais il est vrai qu'ils sont une douzaine. 

Elle finit par un examen du sort si difficile à gérer de Voeu et dit que le sort demande de dépenser 10 000 pièces d'or (en composantes matérielles). Je ne connais pas sa source. Le sort n'apparaissait pas dans OD&D et dans D&D Greyhawk, il est seulement dit que le mage ne pouvait plus utiliser la magie pendant 2d4 jours à chaque usage de Voeu... mais il n'était pas question de prix. Or ce chiffre de 10 000 pièces d'or se retrouve aussi tel quel dans D&D 3e édition par la suite (+ une dépense de 5000 points d'expérience, D&D 4e édition a retiré Wish, D&D 5e préfère des dégâts sur le lanceur et 33% de chance de perdre le sort pour toujours) et elle devait donc citer une source officielle. 

Dans A&E n°9 / Mockturtle 41-42 (mars 1976), Fornholt l'Elfe tarde à aller ressusciter un de ses amis et les dieux mécontents le considèrent désormais comme "Neutre" et plus "Loyal". Fornholt, désespéré, part alors en quête pour le dieu Manitou vers Godholm pour retrouver son alignement loyal perdu. 

Dans A&E n°10 / Mockturtle 36-38-44-45 (avril 1976), elle visite avec son groupe plusieurs campagnes différentes dont les Arcades de Terezon et monde d'Arduin avec Dave Hargrave comme DM. Pendant la première convention DunDraCon d'Oakland (une des plus anciennes conventions de jeu de rôle, elle existe toujours mais à Santa Clara), elle croise parmi des joueurs des auteurs reconnus, Karen Anderson (1932-2018), l'épouse de Poul Anderson (1926-2001 - il fut un des fondateurs de la SCA), Fritz Leiber (1910-1992) et parle d'un one-shot de Steve Perrin dans la Cité de Lankhmar. Dans le donjon de Hilda, un groupe a eu la malchance de trouver des PNJ qui étaient en train de bruler quelqu'un sur un bucher. Ils ont lancé à l'aveugle un sort de "Détecter Mal", qui a indiqué que c'était effectivement maléfique. Le groupe a donc attaqué les PNJ avant de découvrir que la victime était un Vampire et que c'était lui qui avait été détecté comme maléfique (l'histoire est raconté aussi par Dan Pierson dans la retranscription de DunDraCon I). Hilda conseille d'éviter plus que 5 joueurs mais dit qu'elle mélange souvent vétérans et Néos. 

Dans A&E n°11 / Mockturtle 45.5-50 (mai 1976), elle commente de nombreux membres d'A&E en disant que c'est la première fois qu'elle s'adresse spécifiquement aux contributeurs d'A&E alors qu'auparavant elle reprenait les éléments de l'APA-L.  

Dans A&E n°12 (juin 1976), pas de Mockturtle. En revanche, il y a du Steve Perrin avec sa table des réussites critiques (qui permet aussi d'avoir indirectement une sorte de localisation des coups). Comme Lee Gold, Perrin utilise comme Points de Sorts la moyenne de Force, Constitution et Intelligence (ou Sagesse pour les Clercs). Perrin dit qu'il a développé avec Hilda Hannifen des règles pour donner une sorte de magie aux Nains. En gros, Perrin les traite comme... des épées magiques. Les Nains tirent sur la table de D&D des pouvoirs des épées quand ils montent en Niveau et doivent sacrifier leurs propres pouvoirs inhérents pour les donner à des épées magiques qu'ils forgent. Donc seul un vieux vétéran PNJ retraité va faire un tel sacrifice et les épées pensantes seraient empreintes d'un spectre de Nain. Je trouve cela assez simple et comme d'habitude avec Perrin génial. 

Dans ce numéro, l'article de Scott Rosenberg décrit les campagnes dans la région de New York comme A&E avait une origine Côte Ouest. Il dit aussi qu'il est contre l'idée d'Empire of Petal Throne (le seul autre jeu que D&D et Warlock évoqué dans A&E) car chaque DM devrait créer son propre monde.  

Dans A&E n°13 (juillet 1976), Steve Perrin décrit une aventure où il a joué avec Hilda Hannifen (et où son personnage de Richard Blaireau est devenu berserk pour retrouver son amant Grimble). Puis (Mockturtle 54, 57, 58, 59), Hilda raconte à son tour qu'elle a joué dans la cité de Lankhmar avec Perrin. Tiens, il y a aussi un Vulcain (de classe "Savant Fou") comme PJ qui joue avec elle dans une aventure. 

Dans A&E n°14 / Mockturtle 60, 61, 64 (août 1976), elle raconte la convention WesterCon XXIX (2-5 juillet 1976, LA) et elle joue avec Karen Anderson dans le donjon de Carnelian du vieux fan Dick Eney (1932-2006). Eney avait agacé Gygax dans les premiers numéros de A&E en disant qu'il trouvait assez normal que tout le monde photocopie D&D. Hilda dit qu'elle utilise des règles de Morale dans son donjon pour les PNJ mais aussi pour les Mules des PJ et que le personnage de Karen gagne le surnom de l'Ami des Mules car ses Mules ne ratent jamais leur jet. 

Dans A&E n°16 / Mockturtle 68-69 (nov. 1976), elle joue dans un donjon de Steve Perrin avec son personnage de Sister Cecilia et (pendant GenCon West I, septembre 1976, San Jose, CA) dans le célèbre donjon de Blackmoor de Dave Arneson, où elle n'eut pas une très bonne expérience comme son PJ se fit vite tuer par des araignées géantes. 

Dans A&E n°17 / Mockturtle 70 (dec. 1976), elle continue à raconter GenConWest I avec sa propre campagne de haut niveau Witch Hills (qui est à la fois son Donjon mais aussi la base de sa PJ Sister Cecilia). Elle regrette d'avoir accepté comme joueur un powergamer qui prétend jouer un Elfe Chaotique transformé en Balrog. Elle dit qu'elle a déjà une "Table de résistance" comme celle de Steve Perrin dans le BRP : ses jets de sauvegarde sont à 10 + (différence de Niveau Lanceur - Cible/3).  

Enfin, dans A&E n°18 / Mockturtle 71 (jan. 1977), elle continue son Donjon de GenCon West et le Balrog chaotique est forcé par une carte magique à devenir loyal, ce qui lui fait perdre une partie de ses objets magiques. Elle mentionne un monstre vampire qu'elle a créé, le Lichtgeist, particulièrement puissant car il absorbe la magie, y compris des attaques magiques qui le rendent plus fort. 

Après The Mockturtle 

Ce fut - je crois - le dernier fanzine de Hilda. Steve Perrin dit dans A&E n°20 avoir encore joué avec elle à DunDraCon II à Oakland, en février 1977 (là où un certain Greg Stafford du Chaosium va présenter White Bear & Red Moon, son jeu de plateau sur la Passe des Dragons). Dans A&E n°21, Perrin dit qu'il a besoin des notes de partie de Hilda pour parler de ses scénarios mais il utilise toujours sa variante de D&D

Owen & Hilda seront encore cités tous les deux par Steve Perrin parmi les playtesters de Runequest. On la revoit pourtant DM de D&D dans la DunDraCon IV de février 1978 (toujours sa campagne Witch Hills). 

Jeff Pimper & Steve Perrin éditent ensemble un des premiers suppléments pour The Chaosium, All the World's Monsters (1977) avec 265 monstres. Les principaux contributeurs sont Dave Hargrave et Clint Bigglestone. Hilda Hannifen y donne 8 monstres (et son mari Owen 6). Il y a (1) la Batarang (une chauve-souris grande comme un singe), (2) Blood Mold (une moisissure qui donne la mort), (3) Chrome Dragon (un dragon qui peut se transformer en n'importe quelle machine et qui crache du Smog de pollution), (4) Tar Golem (les armes sont collées à l'intérieur), (5) Skin (une chair emplie d'un ectoplasme et tenant une sword of life stealing), (6) Stone Golem, (7) Sylph (élémentaire d'air), (8) Undine (élémentaire d'eau). On n'y trouve donc pas son Lichtgeist

Quand on lit toutes ses contributions, une de ses idées originales en plus de sa Table de Résistance est de proposer un bonus en "Armor Class" qui dépendrait du Niveau du personnage (pas seulement pour le Monk). Les autres membres d'Alarums & Excursions lui font remarquer que cela fait double emploi avec l'inflation des Hit Points mais cela montre donc une seconde lignée du jeu de rôle (comme RuneQuest) où un bonus en probabilité de Parade remplace ces Points de Vie ascendants de D&D.  

La Fancyclopedia dit qu'elle changea ensuite son nom de fan en "Eclare Hannifen". 

Elle est encore mentionnée dans le DunDraCon 8 de 1984 mais seulement en tant qu'animatrice qui diffuse des vidéos avec son mari, elle ne mène plus de parties. 

Owen & Hilda, qui collectionnaient aussi des comics, ont dû passer du fandom jeu de rôle vers les mangas & anime japonais car un autre article mentionne leur collection de vidéos d'anime en 1987. Ils étaient devenus les premiers otakus de la Bay Area. Ils avaient créé la "Japanese Animation Archive (JAA)" à San Francisco et adoptèrent une fille nommée Ashley. Ils ne purent maintenir leur Archive suite à des problèmes d'argent. 

Owen Hannifen est décédé de problèmes cardiaques en 2000 (à 62 ans) mais je n'ai pas trouvé de trace pour Hilda "Eclare" Hannifen (si ce n'est une mention dans un commentaire qu'elle avait été fragilisée par des allergies). Si elle vit toujours, elle doit avoir 80 ans cette année. 

mardi 9 juin 2026

La Vision & la Sorcière // Shelley & Tennyson

La Sorcière Rouge rejoint l'équipe des Vengeurs dans Avengers n°16 (mai 1965). Roy Thomas sera le scénariste du n°35 (décembre 1966) au n°104 (octobre 1972). Dans Avengers n°49 (février 1968), Wanda est blessée par accident, ce qui pousse son frère Pietro à rejoindre à nouveau (brièvement) la cause de Magneto (X-Men 43-45, Avengers 53, juin 1968). 

Wanda doit quitter l'équipe pour quelques temps et elle n'est donc plus membre quand arrive la Vision quatre mois plus tard (Avengers 57, octobre 1968). 

Cette première histoire de la Vision par Roy Thomas et John Buscema se termine par un épilogue très célèbre (et qui a dû avoir une grande influence sur Watchmen). Il s'agit du poème de Shelley, "Ozymandias" (1818), élégie sur l'hubris et la vanité abattue avec les ruines de la grandeur. Un enfant joue dans ce qui semble être un terrain vague avec les restes du dangereux robot mégalomane qui avait fabriqué la Vision. Le "visage" grimaçant d'Ultron évoque un crâne. 


 

 


Marvel aime le faux shakespearien et Roy Thomas fait aussi référence à une autre vanité par le traitement graphique de John Buscema, le monologue de Hamlet (V, 1) sur le crâne du bouffon Yorick. Ce crâne est devenu un tel cliché qu'il est souvent utilisé pour évoquer l'introspection ou la mortalité dans les comics. 


 

Mais au-delà de la futilité de l'action d'Ultron, la mélancolie de la ruine vaut aussi pour la Vision. La Vision est une version magnifiée de la Créature de Frankenstein, (d'ailleurs créée par Mary Shelley à peu près à la même époque que le poème de son mari sur la statue du Pharaon défunt). La Créature est un assemblage semi-vivant, la finitude comme Monstre Incompris qui obsède tant Marvel depuis leurs premiers comics de Monstres. La Vision est lui-même une "ruine" nostalgique, son corps-machine est le réceptacle de The Human Torch (le premier héros Marvel de l'Âge d'Or) et son âme une copie de celle du défunt Wonder Man


Puis Quicksilver revient 17 numéros après demander l'aide des Vengeurs pour retrouver sa soeur disparue dans Avengers 75 (avril 1970). Face à Arkon (qui semble être un mélange amoral de Conan et des Thunderers of Qward), la Sorcière Rouge récite un poème de Tennyson, "Flower in the Crannied Wall" (1863), sur le lien entre le plus insignifiant et infime microcosme et la transcendance divine, entre la fleur déracinée et l'origine radicale des choses. 


 


Le poème romantique disait que la grandeur en ce monde tombe dans le néant et le poème victorien répond que ce qui est le plus petit serait déjà en correspondance avec l'infini et on a donc deux figures opposées du sublime. Roy Thomas prétend dans une préface aux Marvel Masterworks qu'il aurait préparé ce chiasme entre Shelley & Tennyson, entre n° 57 & 75, depuis le début dès l'écriture du premier scénario. 

Or c'est ici dans ce même Avengers n°75 la première rencontre entre la Vision et la Sorcière quand celle-ci demande à la Vision de fuir le danger d'Arkon : 

"Flee, whoever you are!"


 Et la fin (où pour la première fois, Wanda est aux côtés de son nouveau co-équipier la Vision) imite l'ironie de l'épilogue utilisant Shelley alors que la Sorcière médite à nouveau sur la Fleur. Elle semble regretter de n'avoir pas pu infléchir l'hubris d'Arkon par la récitation du poème sur l'être et le pourquoi de la Fleur. Ses derniers propos reviennent à un déni. La Fleur comme symbole de la chaîne des êtres se réduit à du néant. La fleur morte est l'échec de la rédemption possible du Tyran. 

"It is... nothing, Pietro! Nothing... at all". 


 Le jeu de rime entre les deux scènes du n° 57 / n° 75 ne me paraît pas entièrement réussi. La première était très surprenante et avait réussi une soudaine gravitas ironique et décalée (avec l'enfant qui joue avec l'épave) alors que tout l'usage du poème dans le second a quelque chose de forcé, d'artificiel et même un peu ridicule - mais c'est peut-être juste que je trouve le poème de Shelley meilleur que celui de Tennyson. 

Le premier vient de la voix du narrateur alors que le second est récité par Wanda pour tenter d'infléchir Arkon. Arkon est un tyran et il serait censé être transformé par un poème un peu mièvre sur le lieu commun que "tout est dans tout" ? De plus, le fait que Wanda semble attirée par la brute qui l'a enlevée et qu'elle essaye d'amadouer est un peu gênant mais je n'ai jamais compris comment ce symbole de masculinité toxique qu'est Arkon est souvent censé avoir des aspects plus nuancés. 

Mais ce qui m'intéresse n'est pas ici l'usage seul de ce poème de Tennyson sur la Fleur dans les fissures. C'est le fait que le destin des deux personnages semble déterminé par cette structure : les deux marginaux, la sorcière mutante pourchassée et la créature artificielle qui cherche son humanité avaient été planifiés par Roy Thomas dans un jeu poétique sur les deux poèmes sur la vanité et le macrocosme. La Sorcière Rouge n'avoue son sentiment pour la Vision que lorsqu'elle esquisse un baiser dans Avengers 91 (juin 1971), 16 numéros après (et ils se marient dans Giant-Size Avengers n°4, 1975). 


 Roy Thomas avait-il prévu depuis le départ cette évolution de l'intrigue où les deux personnages sans vie privée se retrouveraient ensemble ? En tout cas, l'artefact formel des deux poèmes poussait à leur mise en correspondance. 

lundi 1 juin 2026

[Shaan] Un spectre hante toujours Héos... les Hommes-Dieux

Une idée centrale sur la planète Héos dans le jeu de rôle Shaan est que les Humains n'ont pas trouvé leur "place" dans le système local des Neuf correspondances et catégories et ont donc été articulés par les Neuf peuples indigènes avec l'anti-position qui est la "Nécrose", l'Anti-Vie. 

Les Humains sont très minoritaires sur la planète Héos, environ 0,1% de la population. Ils sont arrivés il y a environ 400 ans et ont instauré dans le continent nord une théocratie spéciste et totalitaire (le Nouvel Ordre) adorant les "Hommes-Dieux".  

Le "Nouvel Ordre" humain tyrannisa le continent d'Héossia pendant deux siècles, détruisant les cultures traditionnelles au nom des 6 Hommes-Dieux, qui tiraient leur immortalité de leur alliance aux anciens sorciers Nécrosiens. Ils étaient à l'origine 12 mais un attentat, le "Grand Crime", avait tué la moitié des Hommes-Dieux (en réalité, l'attentat était un complot de l'un d'entre eux, Antarès, et cela fut utilisé comme prétexte pour faire accuser les Grandes Familles humaines du Sénat).  

Chacun des six Hommes-Dieux a le nom d'une étoile brillante : Achernar (on orthographie souvent sur Héos "Achemar", Alpha Eridani), Altaïr (Alpha Aquilae), Antarès (Alpha Scorpii), Betelgeuse (Alpha Orionis), Rigel (Beta Orionis) et Sirius (Alpha Canis Majoris). Achernar était chargé des Communications (y compris les Réseaux et Archives), Altaïr des Technologies, Antarès de la Guerre, Betelgeuse de la "Matière" (à la fois les matières premières mais aussi l'agro-industrie et l'alimentation), Rigel du Commerce et Sirius des Sciences. Selon le supplément Humains (p. 27-32), Antarès, allié à Sirius, était le plus puissants des Hommes-Dieux en apparence mais Altaïr (ou à l'occasion Achernar) peut aussi faire chanter Antarès sur ses secrets. Betelgeuse est la seule Femme-Déesse et elle était la plus isolée.  

Une rumeur dit que trois des 6 Hommes-Dieux tués auraient en fait survécu et se seraient cachés. Je n'ai pas trouvé de sources précises (mais je n'ai pas lu toutes les sources anciennes de Shaan 1e édition). On pourrait les appeler par exemple (pour reprendre les astres les plus visibles) : Canopus, Arcturus, Vega, Capella, Procyon & Aldebaran, par exemple.  Add. Ah, non, j'ai trouvé (Les Humains p. 27), les 3 survivants s'appelaient Arius, Cassiopée et Héraclès et les 3 tués s'appelaient Orion, Andromaque et Eon (L'erreur est humaine p. 14). 

Les Hommes-Dieux avaient créé 12 "Églises" ou départements (qui devaient, j'imagine, correspondre à l'origine aux XII Hommes-Dieux originels) : Aigle (Transport), Bélier (Extraction), Caméléon (Espionnage), Cheval (Energie), Dragon (la Foi), Poisson (Biotechnologies), Rat (Informatique), Sanglier (Construction), Scorpion (Armement), Serpent (Commerce), Singe (Spectacle), Tigre (Exploitation). 

Achernar dirigeait Dragon & Singe (le complexe théologico-médiatique), Altaïr dirigeait Aigle, Rat & Sanglier, Antarès dirigeait Caméléon & Scorpion, Bételgeuse dirigeait Bélier & Tigre [le supplément L'erreur est humaine p. 25 lui attribue un domaine bien plus large qui englobe toute la sphère d'Altaïr], Rigel s'occupait seulement du Serpent, Sirius de Cheval & Poisson. 

Après la Révolution héossienne (où les Aborigènes doivent faire alliance avec les corporations terriennes contre le régime), l'énigmatique Femme-Déesse Betelgeuse (Matière, chargée de Bélier & Tigre, extraction & exploitation) disparaît et les rumeurs les plus opposées existent (qu'elle aurait aidé la Révolution ou bien qu'elle aurait été tuée par Antarès). On dissout 4 Églises du Caméléon, du Poisson, du Scorpion et du Tigre (Shaan: Renaissance p. 334-337, L'erreur est humaine p. 11). Mais Antarès va ensuite recréer le Scorpion officiellement pour mieux lutter contre ses anciens alliés Nécrosiens. On va réorganiser en plus d'autres groupes associés à Bételgeuse, Aigle, Bélier, Cheval et Sanglier qui ont fait faillite sans le système d'esclaves du Nouvel Ordre. 

Il reste donc seulement 5 Hommes-Dieux avec 5 Églises : Achernar (la Communication) : l'Église du Dragon (la Foi), Altaïr (la Technologie) : l'Église du Rat (Informatique, l'Arpège), Antarès (la Guerre) : l'Église du Scorpion, Rigel (le Commerce) : l'Église du Serpent, Sirius (la Science) : l'Église du Singe (Médias & Propagandes, qui échappent donc à Rigel). C'est le Serpent qui est chargé d'émettre la Monnaie unique, le Credo (ce qui pourrait confirmer la thèse de Walter Benjamin, sur Héos, le capitalisme est littéralement une religion). 

Les 7 Grandes familles ploutocratiques sont les Albaman (Extraction, qui ont repris l'ancienne "Église du Cheval" sur l'énergie), Azoulé (Distribution), Garald (Loisirs, Informatique), Grenzen (Banques), Ikanez (Armement, Transport), Mactadjik (Médias), Oshkin (Biotech).  On appelait jadis "8e Lignée" (dirigée par l'IA corrompue Aïon) un réseau criminel qui gérait les activités illégales. Depuis la Révolution, c'est la faction dite des "Ombres" qui joue ce rôle.