La Sorcière Rouge rejoint l'équipe des Vengeurs dans Avengers n°16 (mai 1965). Roy Thomas sera le scénariste du n°35 (décembre 1966) au n°104 (octobre 1972). Dans Avengers n°49 (février 1968), Wanda est blessée par accident, ce qui pousse son frère Pietro à rejoindre à nouveau (brièvement) la cause de Magneto (X-Men 43-45, Avengers 53, juin 1968).
Wanda doit quitter l'équipe pour quelques temps et elle n'est donc plus membre quand arrive la Vision quatre mois plus tard (Avengers 57, octobre 1968).
Cette première histoire de la Vision par Roy Thomas et John Buscema se termine par un épilogue très célèbre (et qui a dû avoir une grande influence sur Watchmen). Il s'agit du poème de Shelley, "Ozymandias" (1818), élégie sur l'hubris et la vanité abattue avec les ruines de la grandeur. Un enfant joue dans ce qui semble être un terrain vague avec les restes du dangereux robot mégalomane qui avait fabriqué la Vision. Le "visage" grimaçant d'Ultron évoque un crâne.
Marvel aime le faux shakespearien et Roy Thomas fait aussi référence à une autre vanité par le traitement graphique de John Buscema, le monologue de Hamlet (V, 1) sur le crâne du bouffon Yorick. Ce crâne est devenu un tel cliché qu'il est souvent utilisé pour évoquer l'introspection ou la mortalité dans les comics.
Mais au-delà de la futilité de l'action d'Ultron, la mélancolie de la ruine vaut aussi pour la Vision. La Vision est une version magnifiée de la Créature de Frankenstein, (d'ailleurs créée par Mary Shelley à peu près à la même époque que le poème de son mari sur la statue du Pharaon défunt). La Créature est un assemblage semi-vivant, la finitude comme Monstre Incompris qui obsède tant Marvel depuis leurs premiers comics de Monstres. La Vision est lui-même une "ruine" nostalgique, son corps-machine est le réceptacle de The Human Torch (le premier héros Marvel de l'Âge d'Or) et son âme une copie de celle du défunt Wonder Man.
Puis Quicksilver revient 17 numéros après demander l'aide des Vengeurs pour retrouver sa soeur disparue dans Avengers 75 (avril 1970). Face à Arkon (qui semble être un mélange amoral de Conan et des Thunderers of Qward), la Sorcière Rouge récite un poème de Tennyson, "Flower in the Crannied Wall" (1863), sur le lien entre le plus insignifiant et infime microcosme et la transcendance divine, entre la fleur déracinée et l'origine radicale des choses.
Le poème romantique disait que la grandeur en ce monde tombe dans le néant et le poème victorien répond que ce qui est le plus petit serait déjà en correspondance avec l'infini et on a donc deux figures opposées du sublime. Roy Thomas prétend dans une préface aux Marvel Masterworks qu'il aurait préparé ce chiasme entre Shelley & Tennyson, entre n° 57 & 75, depuis le début dès l'écriture du premier scénario.
Or c'est ici dans ce même Avengers n°75 la première rencontre entre la Vision et la Sorcière quand celle-ci demande à la Vision de fuir le danger d'Arkon :
"Flee, whoever you are!"
Et la fin (où pour la première fois, Wanda est aux côtés de son nouveau co-équipier la Vision) imite l'ironie de l'épilogue utilisant Shelley alors que la Sorcière médite à nouveau sur la Fleur. Elle semble regretter de n'avoir pas pu infléchir l'hubris d'Arkon par la récitation du poème sur l'être et le pourquoi de la Fleur. Ses derniers propos reviennent à un déni. La Fleur comme symbole de la chaîne des êtres se réduit à du néant. La fleur morte est l'échec de la rédemption possible du Tyran.
"It is... nothing, Pietro! Nothing... at all".
Le jeu de rime entre les deux scènes du n° 57 / n° 75 ne me paraît pas entièrement réussi. La première était très surprenante et avait réussi une soudaine gravitas ironique et décalée (avec l'enfant qui joue avec l'épave) alors que tout l'usage du poème dans le second a quelque chose de forcé, d'artificiel et même un peu ridicule - mais c'est peut-être juste que je trouve le poème de Shelley meilleur que celui de Tennyson.
Le premier vient de la voix du narrateur alors que le second est récité par Wanda pour tenter d'infléchir Arkon. Arkon est un tyran et il serait censé être transformé par un poème un peu mièvre sur le lieu commun que "tout est dans tout" ? De plus, le fait que Wanda semble attirée par la brute qui l'a enlevée et qu'elle essaye d'amadouer est un peu gênant mais je n'ai jamais compris comment ce symbole de masculinité toxique qu'est Arkon est souvent censé avoir des aspects plus nuancés.
Mais ce qui m'intéresse n'est pas ici l'usage seul de ce poème de Tennyson sur la Fleur dans les fissures. C'est le fait que le destin des deux personnages semble déterminé par cette structure : les deux marginaux, la sorcière mutante pourchassée et la créature artificielle qui cherche son humanité avaient été planifiés par Roy Thomas dans un jeu poétique sur les deux poèmes sur la vanité et le macrocosme. La Sorcière Rouge n'avoue son sentiment pour la Vision que lorsqu'elle esquisse un baiser dans Avengers 91 (juin 1971), 16 numéros après (et ils se marient dans Giant-Size Avengers n°4, 1975).
Roy Thomas avait-il prévu depuis le départ cette évolution de l'intrigue où les deux personnages sans vie privée se retrouveraient ensemble ? En tout cas, l'artefact formel des deux poèmes poussait à leur mise en correspondance.














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