lundi 15 juin 2026

Oasis of mystery

"The Lifted Veil" (1859) est une nouvelle paradoxale de Mary Ann Evans (dite "George Eliot"). C'est une nouvelle fantastique (au moins dans le sens todorovien et probablement au sens habituel) alors qu'Evans écrit d'habitude uniquement dans un registre réaliste. Ce côté presque gothique effraya son éditeur qui ne trouvait pas cela très cohérent avec ce qu'il avait déjà publié. 

C'est aussi peut-être la première aventure de d'un Mutant télépathe bien avant tous les récits de SF ou les comics où la télépathie généralisée rend fou le personnage. 

Le narrateur Latimer commence son récit alors qu'il dit avoir eu la prescience de sa mort imminente d'une angine de poitrine qu'il ne pourra empêcher. Il appellera à l'aide en étouffant mais il sait déjà que personne ne répondra car ses domestiques se seront disputés et seront absents. 

Il a été un jeune homme sensible, deuxième fils poète d'un père riche bourgeois qui l'a envoyé en pension dans les montagnes suisses. Il était un peu frêle avant une maladie pendant ses études dont il est sorti avec un pouvoir nouveau, une perception extrasensorielle des pensées au moins superficielles et une clairvoyance qu'il ne contrôle pas sur certains événements à venir. Britannique de l'époque victorienne, il est resté plongé dans le romantisme allemand. Attaché aux montagnes helvètes, il aime demeurer dans les rêveries d'un promeneur solitaire. 

Latimer ne tire que davantage de mélancolie encore de sa condition nouvelle. Sa misanthropie s'accroît alors qu'il peut encore mieux connaître les pensées médiocres de tout son entourage et comme il lit directement le mépris de son père et de son frère aîné Alfred (à moins qu'il soit un narrateur très peu fiable qui projette en réalité déjà par avance sa misanthropie sur tous pour mieux se justifier). La seule fois où il utilise son pouvoir de manière publique est quand il devance un mot d'esprit qu'il vient de deviner dans l'esprit de son frère, uniquement pour le contrarier. Il ne se servira jamais de ses capacités de manière utilitaire. 

La seule personne qui échappe à son pouvoir de "lire les esprits" serait (d'après lui) une jeune femme acide, cynique et sarcastique, Bertha Grace, qui est fiancée à Alfred et que Latimer imagine en génie aquatique maléfique des poèmes allemands. 

"She was my oasis of mystery in the dreary desert of knowledge.

La métaphore est particulièrement inversée comme Latimer prétend être saturé de connaissance et qu'il n'y voit qu'un "désert" alors que c'est la nouvelle rareté de l'Inconnaissable qui deviendrait la source de vie. L'eau, chez George Eliot, comme le cours de la rivière dans The Mill of the Floss, représente toujours le flux du conatus qui nous dépasse en tant que modes finis.  

Bien qu'il ait eu une vision de son mariage futur catastrophique avec elle et sa déception à venir et bien qu'il se rende compte de sa froideur, il se dit qu'il n'y a qu'avec elle qu'il pourrait vivre normalement comme son esprit lui reste opaque. Il croit deviner qu'elle doit partager ses sentiments mais qu'elle n'ose se les avouer, même s'il reconnaîtra par la suite qu'il avait dû projeter cette interprétation sur elle et qu'elle devait jouer avec lui plus que l'aimer. Il dit être partagé entre l'image fantasmatique actuelle de Bertha et le spectre trop réel et décevant de cette Bertha future qu'il prétend refouler. 

Latimer fait sa déclaration à Bertha, qui ne répond pas. Comme son frère Alfred meurt d'un accident, Latimer peut épouser Bertha un an plus tard et tout s'effondre quand il commence aussitôt à lire ses pensées, qui sont encore plus cruelles et vaniteuses que celles des autres. Chacun est déçu de l'autre. Ils ne se séparent pas de droit mais deviennent étrangers l'un à l'autre. Il la finance mais ils s'ignorent et n'auront pas d'enfants. 

DIVULGÂCHAGE

Puis Eliot greffe une seconde intrigue secondaire, plus gothique et plus "frankensteinienne" (Eliot est née à la publication du livre de Shelley), à son narrateur télépathe. Le bourgeois bohème a un ami médecin, un scientifique qui a étudié en Suisse comme lui (et comme le Dr Frankenstein), à qui il donne un pseudonyme français "Meunier" (Miller ?). Le Dr Meunier veut faire une expérience sur une mort récente car il pense pouvoir changer le sang et relancer la vie. Or Mme Archer, la servante de la maison de Latimer est dans l'agonie. L'artiste et le savant vont utiliser le procédé expérimental de transfusion sanguine de Meunier et ressusciter la servante défunte. 



En sortant de la mort, elle dénonce aussitôt le long empoisonnement que Bertha préparait contre son mari et dont elle était la complice. 

On remarque qu'il a fallu l'oracle de cette descente aux enfers pour que Latimer puisse deviner ce plan de son épouse, ce qui met en doute tout son récit sur sa télépathie et la transparence de son esprit. 

Latimer n'en veut même pas à Bertha pour avoir tenté de se débarrasser de lui. Il l'éloigne sans la déshériter, dit même avec ironie que le reste de la société prit partie pour elle et la plaignit. Il attend sa mort inévitable dont il connaît les détails de chaque circonstance depuis le début du récit.  

 

Je ne suis pas entièrement convaincu par l'interprétation que George Eliot ferait l'éloge de l'Opacité des consciences (le "Voile") et donc d'une comédie sociale contre la valorisation habituelle de l'empathie qu'elle présente d'habitude. Je ne pense pas que Latimer montre vraiment un excès d'empathie, même si c'est ce qu'il croit. Il reste un personnage très égo-centré et incapable d'avoir une relation en dehors de son ressentiment envers son frère (même s'il se réconcilie avec son père). Ce Voile soulevé n'est pas que le Voile entre les consciences mais aussi le Voile sur l'au-delà, sur la mort, voire le Voile vers la réalité absolue. Il est évident que le pouvoir surnaturel a une puissance métaphorique sur quelque chose de plus métaphysique que la seule absence de transparence entre les sujets. 

Le critique marxiste Terry Eagleton voyait dans la nouvelle une contradiction dialectique où la bourgeoisie désire une omniscience, une prédiction scientifique tout en craignant qu'elle ne supprime en elle sa liberté et sa subjectivité. Il prétend même jouer à voir dans la conclusion la conscience par la bourgeoisie de son dépassement mais je dois reconnaître qu'il ne surinterprète pas tellement en trouvant que l'éros est toujours conduit vers un désir de mort dans le texte : le désir de Latimer envers Bertha Grace a quelque chose d'auto-destructeur. 

Un commentaire plus original est que la vraie "suite" de la nouvelle n'est pas le roman de George Eliot The Mill on the Floss (1860) où les deux adelphes se réconcilient dans la mort dans la noyade, une fois dépassés les conflits sociaux d'amour-propre (ce qui est le fantasme direct de Mary Ann face au rejet de son frère qui lui reproche sa vie "scandaleuse"), mais plutôt un roman d'Henry James 40 ans après, The Sacred Fount (1901), où le narrateur projette des interprétations paranoïaques complexes sur un homme qui se ferait vampiriser sa jeunesse par sa compagne et une autre femme qui se ferait vampiriser son esprit par un amant. 

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