"Un intérêt de la momification est
d'éviter la métempsychose en quelque vile bête.
Ou en un Grec"
(citation de mémoire, croyez-moi sur parole)
"Asombroso", "stupéfiant" en espagnol, vient de la même racine qu'assombrir en français, plonger dans les ombres de l'étonnement - alors que nous sommes peut-être plus habitués à associer l'émerveillement avec une sorte d'éblouissement, d'illumination (même si on sait depuis la Caverne de Platon, ou La noche oscura del alma, que ces deux expériences opposées peuvent s'inverser et se fondre).
Le mince livre d'Eduardo Mendoza Les aventures miraculeuses de Pomponius Flatus (très belle traduction de François Maspéro) s'appelle en espagnol El asombroso viaje de Pomponio Flato (2009). Le mot "miraculeux" peut paraître plus positif qu'asombroso et peut un peu orienter vers une interprétation du récit sur ces prétendus "thaumata". J'ai lu ce livre grâce à la recommandation de l'érudit lettré Tororo Shiru
(même s'il m'a fallu au moins 3 ans d'atermoiement paresseux pour
écouter son sage conseil - cette note se veut donc à la fois une expiation et une
lettre de reconnaissance de dettes) :
Les aventures miraculeuses de Pomponius Flatus est un roman policier bien troussé, genre polar historico-humoristique, sous-genre gros délire farcesque, carnavalesque même, truffé de références, de citations érudites (certaines sont rigoureusement authentiques, d'autres le sont beaucoup moins) et de toutes les sortes imaginables de facéties méta-textuelles, et assaisonné d'un humour pas exactement timide.
Entièrement d'accord. Le texte appartient également au vieux genre de "la Satire Ménippée" comme chez Lucien de Samosate, où des philosophes ou des orateurs viennent se moquer des dieux, des Idées et des sophistes. Northrop Frye a montré (après Bakhtine) l'importance dans le temps long de ce genre dans l'histoire de la littérature (dans Anatomy of Criticism) mais sans que cela ait eu autant que je sache beaucoup d'écho en français (?). Frye allait jusqu'à ranger Alice in Wonderland dans la Satire Ménipée, ce qui change à la fois l'appréciation du genre et du livre (toute notre littérature spéculative devenant potentiellement une branche de cette "anatomie").
Une des caractéristiques de la Satire Ménipée (selon la définition par H. Weinbrot, Menippean Satire Reconsidered: From Antiquity to the Eighteenth Century, 2005) est un mélange de deux genres, deux tons opposés en valeur pour ironiser sur les dichotomies du sérieux et du comique.
Le texte est en effet une parodie qui peut jouer sur plusieurs plans à la fois. A première vue, on est dans la parodie du roman historique et notamment du nouveau genre du roman policier historique rendu célèbre depuis l'après-guerre avec Robert van Gulik, John Dickson Carr (qui mélangeait avec fantastique et voyage dans le temps), ou Umberto Eco (qui se servait du genre policier pour refléter les origines scolastiques de la sémiotique). Pour se restreindre à l'Antiquité, il y a eu de nombreux exemples de romans avant Mendoza comme Margaret Doody (Aristote, 1978), Lindsey Davis (Marcus Didius Falco sous Vespasien et ensuite Flavia Alba sous Domitien, 1989), Danila Montanari (Publius Aurelius Statius sous Claude, 1990), Steven Saylor (Gordien sous Jules César, 1991) ou surtout (comme le notait とろろ) José Carlos Somosa (Héraclès Pontor à l'époque de Platon, 2000).
Mais comme on est en Terre Sainte, on est aussi dans la parodie du roman historique religieux depuis Ben Hur (1880 - on le voit passer d'ailleurs, sans vouloir divulgâcher), The Robe (1942), La dernière tentation du Christ (1955), Le Secret du Royaume (1959), Christ the Lord: Out of Egypt (2005) mais aussi avec un peu de l'ironie hétérodoxe de King Jesus (1946 - dans la scène d'hallucination entre Yahvé et Apollon) ou la version plus absurdiste et sombre du Maître et Marguerite ou de Barabbas (1950 - qui apparaît lui aussi).
Le roman joue à nous faire croire qu'on est selon les moments dans une certaine religiosité miraculeuse et soudain dans un ton plus blasphématoire voltairien ou (anatole-)francien. L'enfant du charpentier Joseph apparaît à la fois étrangement sage mais parfois aussi tout aussi banal et réaliste. Et il y a trop de coïncidences dans les convergences de personnages des Evangiles pour que la fiction puisse paraître respecter nos traditionnels pactes de suspension de l'incrédulité.
Et c'est peut-être un des mélanges principaux qui représente le fondement de notre civilisation : nous sommes obsédés par cette petite province de Judée il y a deux mille ans parce que c'est là que se fond dans l'Imperium une voix grecque (ou greco-syriaque alexandrine) et l'héritage juif. Le risque de ce choc entre un logos hellénique et un verbe prophétique est que l'ironie des différents personnages peut parfois sembler assez judéophobes quand ce sont les différents Gentils qui parlent du territoire qu'ils occupent (mais c'est une convention depuis au moins Van Gulik que le personnage détective génial a quand mêmedroit à un défaut, grâce à des préjugés communs contre ceux qui n'appartiennent pas à son groupe).
On sait que l'âme chez les Anciens était considérée souvent comme un Vent, ce qui expliquait leurs craintes face aux éternuements ou bâillements comme les réflexes physiologiques sont la circulation du souffle vital. Le protagoniste et narrateur (dont l'assistant est Jésus) est un physicien affligé de flatulences mais aussi d'une pompe rhétorique dans ses flatus vocis, Pomponius Flatus le Bien-Nommé (vous a-t-il dit qu'il était de classe équestre ?), ce qui place aussitôt l'humour recherché entre Asterix, La Vie de Brian des Monty Pythons mais aussi Rabelais, Ignatius Reilly ou des universitaires de Robertson Davies.
Havel havalim, hakhol havel (Vanitas vanitatum, omnia vanitas et poursuite du vent) et Flatus (c'est un chevalier) est le moins fiable de tous les narrateurs, dès le début du texte où il n'arrive pas à citer une date cohérente de consulat (et le personnage romanisé de Matthieu dit aussi qu'il se trompe toujours entre calendrier romain et calendrier hébraïque).
Et j'imagine que les nombreuses plaisanteries plus lourdes sur la sodomie reposent sur les mêmes jeux carnavalesques sur l'inversion haut / bas, anus / anima, l'Hydre et l'Aurige.
Le dos de couverture de la vf se trompe en disant que Flatus (de la classe équestre) serait de l'école platonicienne (comme le privilégie l'éclectisme cicéronien) alors qu'il est clairement anti-académique, à la rigueur assez aristotélicien (Aristote aussi croit à la mortalité de l'âme) mais avec une tendance épicurienne (nous sommes juste quelques années après la disparition de Lucrèce). Flatus (assurément de la classe des chevaliers) se croit représentant des Lumières et ses recherches portent sur des mythes pseudo-scientifiques auxquels croyait Pline le naturaliste. Si le Corps est un Tombeau, selon les Orphiques et Platoniciens, un sujet du roman tourne autour de cette métaphysique de la matière et de l'esprit ou de la résurrection. Le corps de Flatus (ordo equester) ne peut réprimer ses pets, même en plein rituel des Mystères et les Tombeaux peuvent aussi recracher des chairs réanimées.
La pénétration gnostique et la comédie de Mendoza sont époustouflantes et je ne connais pas les Apocryphes dont il a dû se servir (même si j'ai reconnu la blague sur Marc 12 / Matthieu 21 quand l'Enfant Jésus est en âpre conversation avec un figuier).
En revanche (sans trop vouloir déflorer des péripéties autour de la Vierge et de l'Hétaïre), Mendoza conserve la vieille identification catholique romaine (venue d'Apocryphes) entre la Prostituée anonyme de Luc 7 et la Madeleine possédée par les démons de Luc 8. Mais les personnages du roman transformeraient toute la famille de Lazare, Marthe et la Madeleine. Je regrette un peu que cette figure féminine demeure assez traditionnelle, la Maman et la Putain, malgré tous les anachronismes plus avancés dont est parfois capable notre narrateur.
La très belle Satire Ménippée (ou Sotie Socratique) de Jo Walton, dans The Just City (2015) avait ouvert un procès contre l'androcentrisme "apollinien" dans sa tentative de viol de Daphné et on retrouve ici les mêmes lauriers comme symbole du silence final qui fait se taire les voix féminines.
Marie voudrait parler (et Flatus (eques) dit même à un moment que c'est à elle qu'il devrait parler) mais c'est la voix du Père et du Fils qui continuent de la couvrir.
Et malgré toute l'ironie de Mendoza, le refoulement final d'Astarté (en Péché originel des Femmes) semble dire que seul un sacrifice de l'Agneau pourrait nous délivrer des boucs-émissaires.
Espérance d'un dépassement de la vengeance qui nous paraît aujourd'hui si réfutée, si vaine et si utopique quand règne partout le désert du Ressentiment.

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