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samedi 6 janvier 2024

Le Faux Inca

Le personnage de Pablo de Ségovie dans les Indes Fourbes (Ayroles & Guarnido, 2019) est une exagération du conte picaresque mais un des modèles est peut-être ce Pedro Chamijo ou Bohorquez de Grenade (1602-1667). 

Né en Andalousie d'une famille de paysans sans doute convertis de l'Islam, Pedro Chamijo partit vivre au Pérou où il commit plusieurs escroqueries, épousa une métisse amérindienne et réussit à convaincre plusieurs Vice-Rois qu'il connaissait le chemin vers la cité perdue de Paititi et de l'Eldorado (pour à chaque fois s'enfuir avec les fonds). Il changea une première fois d'identité en se faisant appeler Pedro Bohorquez. 

Arrêté, il fut envoyé lutter vers 1655 contre les Indiens Calchaquis (au nord-ouest de l'actuelle Argentine), qui étaient restés les plus violemment opposés au pouvoir des colons et aux missionnaires jésuites depuis la chute de l'Empire inca (le dernier dirigeant des restes néo-incas, Tupac Amaru avait été vaincu en 1572).

Pedro Bohorquez trahit son armée et passa au camp ennemi. Il parlait si bien la langue quechua qu'il réussit à se proclamer héritier caché de l'Inca. Certains Jésuites espagnols crurent même son histoire qu'il était le prince "Inca Hualpa", petit-fils d'Atahualpa (1502-1533). Il dirigea les rebelles calchaquis pendant une douzaine d'années vers 1660, réussissant à intimider les troupes espagnoles et négociant avec eux pour gérer les minerais de la région. 


Il se rendit finalement avec une des tribus qui lui était restée fidèle en 1667, en espérant être gracié mais il fut exécuté. 

samedi 14 octobre 2023

[Vie Brève] Mehmed le Chasseur

    I Le fils du Fou de la Fourrure

En l'an 1051 de l'Hégire [1642] naquit à Constantinople Mehmed, fils du Sultan Ibrahim et d'une esclave russe Nadya (qui prit le nom turque de Reine Turhan). 

Le Sultan Ibrahim, qui était obsédé par le contact des fourrures de zibeline au point d'en faire recouvrir tout ses meubles (d'où son surnom du "Fou de la Fourrure"), était connu pour ses nombreuses maîtresses, y compris des femmes qui n'étaient pas membres de son harem. Il avait plusieurs Reines en même temps et plusieurs "favorites". Ses passions étaient aussi intenses qu'éphémères. On disait qu'il avait fait exécuter des centaines de concubines à cause d'une qu'il soupçonnait d'infidélité, comme dans les Mille et Une nuits. Deux ans avant la naissance du prince Mehmed, Ibrahim avait déjà eu un enfant avec une autre maîtresse avant même de devenir Sultan, ce qui était interdit par la Reine-Mère Kösem (Grecque née Anastasia). Ce fils aurait dû être exécuté mais il fut sauvé par l'Eunuque Noir, banni et fut capturé par des pirates vénitiens : il fut converti au christianisme et finit sa vie de Prince turc comme prêtre vénitien. 

A la naissance de Mehmed, le Sultan Ibrahim préférait un autre enfant d'une esclave et la Reine Turhan le lui reprocha amèrement. Furieux, Ibrahim tenta alors de noyer Mehmed dans une citerne et les serviteurs intervinrent pour sauver l'enfant mais il en garda toute sa vie une cicatrice au visage. 

La flotte ottomane était alors en guerre contre les navires vénitiens et le conflit de Crète et de Mer Egée était difficile. La Reine Mère Kösem, aidée du Grand Vizir, tenta en 1056 de déposer le Sultan Ibrahim mais ce premier complot échoua et la Reine Mère fut exilée. Un second coup d'Etat eut lieu l'année suivante avec l'aide de l'armée des Janissaires et cette fois la Reine-Mère Kösem fit étrangler son fils Ibrahim comme incompétent. 

    II Le Sultanat des Femmes

Mehmed devint donc le nouveau Sultan à l'âge de six ans, sous le titre de Mehmed IV et ce fut le début du Sultanat des Femmes pendant le temps de la régence. La Reine Turhan devenait la nouvelle Sultane Valide en même temps que sa rivale, sa belle-mère Kösem et elles durent continuer la guerre contre Venise qui assiégeait les Dardanelles. Il fut décidé que la coutume vieille de deux siècles de faire étrangler tous les nombreux frères ne serait pas maintenue. Les frères Suleiman ou Ahmed (qui deviendront tous les deux Sultans par la suite) seraient seulement enfermés dans la prison qu'on appelait la "Cage" du Palais. 

Mais en 1061 [1651], l'ancienne Reine Mère Kösem, soutenue par les Janissaires, tenta d'assassiner Mehmed pour mettre sur le trône Suleiman. Ce fut la Sultane Turhan qui l'emporta contre sa belle-mère et Suleiman resta dans la Cage. 

Mehmed (qui avait dix ans) accepta de faire exécuter sa grand-mère (une autre version dit qu'elle fut tuée par des rebelles). Mais il dut encore affronter d'autres tentatives de coups d'Etat organisés par le Grand Mufti. 

Sa mère Turhan avait choisi un nouveau Grand Vizir Mehmed de Köprü, un serviteur d'origine albanaise, qui commencera la dynastie des Vizirs de la famille Köprülü. Turhan se retira progressivement du pouvoir et mourut en 1095 à Edirne.  

    III L'Apogée impérial et la chute du Chasseur

En l'an 1070, Istanbul connut son plus grand incendie et la ville fut quasiment entièrement détruite. 

En 1074, Mehmed épousa son esclave favorite du harem, qui fut nommée Gülnuş une Crétoise qui sera la mère des futurs Sultans Mustafa II et Ahmed III. Elle l'accompagnait souvent dans ses campagnes dans les Balkans et le Prince Ahmed naquit même en Roumanie. 

Mehmed est surnommé Mehmed le Chasseur parce qu'il se concentrait de plus en plus sur ces plaisirs cynégétiques en déléguant davantage la guerre à la famille des Pachas Köprölü. Il n'avait en revanche pas les excès du Harem qui avait consumé son père. 

C'est sous son règne que le mystique charismatique Sabbatai Tzevi d'Izmir que certains Juifs prirent pour le Messie fut capturé. Il annonça finalement sa conversion à l'Islam, prit le nom de Mehmed et fut emprisonné au Montenegro. 

L'Empire ottoman commença à cette époque une période d'expansion à travers toute l'Europe Centrale et même l'Ukraine et la Pologne. La Crète avait été prise aux Vénitiens et l'Empire était à son apogée. Une anecdote raconte que le Sultan, souvent représenté à cheval, chevaucha à travers la Crète et franchit un gouffre d'un bond sur son cheval sans frémir. 

En l'an 1095 [1683], l'Armée assiège Vienne dans le Saint Empire Romain Germanique mais les Habsbourg, avec l'aide du Royaume de Pologne-Lituanie battent finalement l'armée turque (qui est divisée quand le Khan de Crimée quitte l'alliance). 

C'est le début du déclin. L'Empire ottoman ne reviendra jamais à ce niveau atteint sous Mehmed le Chasseur. 

Les armées commencent à se retirer et à perdre la Hongrie et une partie des Balkans. Les Janissaires et les divers mercenaires se révoltent contre le Sultan Mehmed en l'an 1098 et le renversent. 

Il n'est pourtant pas exécuté par le nouveau pouvoir de son demi-frère Suleiman II et il finit sa vie bien traité mais enfermé dans un Palais à Edirne. Il y eut une tentative pour le remettre sur le trône vers 1102, mais il finit finalement sa vie à Edirne en l'an 1104, à près de 45 ans, là où sa mère était morte une douzaine d'années avant. L'histoire voulait qu'il voie à la fois la fin prématurée de son règne et les signes annonciateurs de la décadence de son Empire. 

mercredi 27 septembre 2023

[Vie brève] John Bowring


John Bowring était fils d'un commerçant britannique de tissus qui travaillait déjà avec la Chine au début du XIXe siècle. Il commença à faire des affaires en Espagne pendant les guerres napoléoniennes mais malgré son don peu commun pour apprendre les langues, il n'avait pas beaucoup de chance dans le commerce dans la péninsule. Il devint en revanche un des leaders de l'église "unitarienne" qui était encore privée de ses droits au Royaume-Uni. 

En 1820, deux ans après s'être marié, il rencontra le juriste et philosophe Jeremy Bentham. Bowring avait 28 ans, Bentham 72. Bentham, lui, ne s'était jamais marié, n'a jamais eu de compagne (même s'il a eu des correspondances amoureuses) et reste comme l'un des premiers philosophes à avoir rédigé une défense morale de la dé-criminalisation de l'homosexualité. Bentham écrivit aussi un livre entier pour dénoncer comme Antéchrist Paul de Tarse (celui qui a introduit dans le christianisme les condamnations les plus célèbres de l'homosexualité). Je ne connais aucun biographe qui considère Bentham comme un homosexuel dans le placard mais l'hypothèse paraît assez vraisemblable. En tout cas, Bentham fut pris d'enthousiasme pour le jeune marchand qui commençait à défendre les thèses libérales et réformistes du Parti whig sur la liberté des échanges. Bowring devint un des auteurs de la Westminster Review, la revue dirigée par James Mill (le père de John Stuart Mill et ami de Bentham). Bowring écrivait surtout sur le libéralisme économique mais il défendait aussi des thèses plus radicales sur l'abolition de l'esclavage, de la peine capitale ou pour le droit de vote des femmes. 

Bowring continua diverses aventures commerciales, aussi dans la Grèce qui était en train de se libérer des Ottomans et on l'accusa de ruiner les finances du vieux Bentham. Bentham échoua à le faire nommer Professeur à Londres mais Bowring réussit à soutenir aux Pays-Bas une thèse sur la littérature néerlandaise. Bowring compose des Hymnes pour l'Eglise unitarienne et il publie des traductions de poésie allemande, espagnole, russe, serbe et polonaise. 

Bentham, qui avait du respect pour sa culture polyglotte, en fit son exécuteur testamentaire, juste avant de mourir en 1832 "dans les bras de Bowring". C'est donc Bowring qui se chargea de publier les oeuvres complètes du philosophe (dont il censura les textes sur la sexualité). Le travail dura dix ans en onze volumes. 

En 1835, il est élu député en Ecosse mais perd ce siège dès 1837. Il est ensuite élu en 1841 dans le Lancashire. Il devient de plus en plus un spécialiste des missions internationales à travers l'Europe et en Egypte. Il publie une traduction de poésie magyar puis de poésie tchèque et investit massivement dans une des premières compagnies ferroviaires de Londres, ce qui le laissera à nouveau ruiné. 

En 1846, les Whigs reprennent le pouvoir avec comme Premier Ministre Lord John Russell (1792-1878), le grand-père du futur Bertrand Russell, et Palmerston comme éternel Ministre des Affaires étrangères. John Bowring, ruiné, est nommé Consul à Canton et il tente de négocier avec l'Empire de la Dynastie Qing. 

Il est anobli par le Vicomte Palmerston (devenu Premier Ministre) et devient Gouverneur de Hong Kong en 1854, en pleine Guerre des Taiping. 

Le poste est dangereux. Sir John Bowring doit s'opposer à la fois (1) aux autorités coloniales comme il demande (un peu) plus de représentation démocratique et (2) aux autorités chinoises comme il prétend lutter contre la corruption de l'administration (mais au nom des intérêts commerciaux britanniques). Avec la Guerre de l'Opium en 1858, il est victime d'un empoisonnement à l'arsenic auquel il survit mais qui tue son épouse et il devient nettement plus conservateur. Il est accusé de corruption et notamment d'avoir soutenu les affaires des entreprises de son fils en Chine. Il soutient donc la Seconde Guerre de l'Opium au nom du libre-échange et de l'accès au marché de Canton mais il est rattrapé par ses scandales. Son poste se termine en 1859 et il se remarie. Il sera envoyé au Royaume du Siam, à Singapour et à Hawaii puis dans divers pays d'Europe comme négociateur représentant le Royaume-Uni. Le Roi Rama IV Mongkut du Siam (1804-1868 - célèbre personnage du Roi et Moi) a tellement d'amitié pour Bowring qu'il lui donne la nationalité thaïlandaise et le fait ambassadeur de son Royaume. Il revint mourir dans son Exeter natal en 1872. 

Sir John Bowring prétendait pouvoir parler une centaine de langues et en comprendre encore plus mais il semble avoir eu une certaine tendance à l'exagération sur ce point. 

jeudi 24 avril 2014

[Vie brève] Charles Curtis (1860-1936) "From Kaw Teepee to Capitol"


Charles Curtis fut le Vice-Président (républicain) des USA de 1928 à 1932 et le premier et, à ma connaissance le seul dirigeant national américain à être d'origine amérindienne. Sa mère Ellen Papin (orthographié aussi Pappan), d'origine indienne et française, appartenait à la tribu des Kaw du Kansas et descendait du chef Plume-Blanche qui avait rencontré l'expédition de Lewis & Clark. Les Kaw, qui ont donné leur nom au Kansas, appartiennent au même groupe linguistique que les Osage d'Oklahoma et les Sioux ou Lakota.

Sa mère était morte quand il était encore très jeune et son père l'avait laissé seul pendant la Guerre civile pour se remarier, mais il avait été éduqué par ses grands-parents maternels de Topeka, Kansas, qui avaient rejoint la Réserve indienne (il apprit le kaw et le français avant l'anglais). Enfant, malgré sa stature, il fut champion d'équitation et aurait même assisté à un conflit entre les Kaws et un groupe de guerriers nomades cheyennes venus de l'Oklahoma. Par la suite, ses grands-parents paternels, de stricts Républicains, soutinrent son ascension de cette origine modeste vers la politique. Dans les années 1880, Charles Curtis devint avocat sans avoir fait d'université et fut élu Représentant républicain de Topeka en 1892 (à une époque où le Kansas soutenait plutôt les candidats dits "Populistes" defendant les agriculteurs contre les lois de libre-échange et le passage au "bimétalisme" pour augmenter la masse monétaire).

Peut-être à cause de sa propre expérience des Réserves, Curtis avait une position ambiguë sur la question des Autochtones et était en faveur d'une intégration totale dans la société américaine avec la fin des Réserves et des Gouvernements traditionnels. En 1897, il fit voter le Curtis Act qui devait contribuer à intégrer complètement la tribu Kaw (au point que leur langue ne survécut pas) et de même pour les Cinq Tribus Civilisées de l'Oklahoma (Cherokees, Choctaws, Creeks, Chickasaws et Seminoles). Un effet pervers de cette Loi est qu'on usa aussi de contrainte pour mieux forcer les tribus traditionnelles à se fondre dans la société urbanisée américaine, y compris en séparant les familles dans des pensionnats.

(A la même époque, le Sénateur Robert Owen de l'Oklahoma (élu de 1907 à 1925) est d'origine cherokee et était plutôt à la gauche du Parti démocrate, il obtint certaines réparations en faveur des Cherokees)

A partir de 1907, Charles Curtis devint un des deux Sénateurs du Kansas et il proposa en 1923 un Amendement sur l'égalité des sexes qui ne fut jamais ratifié. En 1924, sous Calvin Coolidge, les Indiens obtinrent tous la nationalité américaine. En revanche, sur les questions économiques, Curtis appartenait clairement à l'aile droite du Parti républicain qui commençait à contrôler le Parti depuis le départ des "Progressistes" de Theodore Roosevelt. C'est à cette époque qu'en tant que Chef de la Majorité républicaine au Sénat, Charles Curtis l'Indien fait cette couverture du TIME Magazine.


Il fut battu aux Primaires républicaines de 1928 mais choisi par Herbert Hoover comme co-listier - même si Hoover, intellectuel et peu partisan, n'avait aucune estime pour lui, si ce n'est pour son talent de négociateur politicien. Ils furent élus assez triomphalement avant d'être brisés par la Grande Dépression et battus en 1932 par Franklin Delano Roosevelt.

Comme Hoover et Curtis se détestaient, son rôle de Vice-Président fut purement cérémoniel. Il fut vite ridiculisé pour son penchant à insister sur son rôle protocolaire de Président du Sénat et pour sa panique face à une manifestation de vétérans à Washington où il aurait demandé l'intervention de l'armée. Il incarnait bien cette transition du Parti républicain, fondé sur l'émancipation et le libre-échange mais qui n'était pas encore marqué par le racisme (en dehors de lois contre les Immigrés surtout juifs ou catholiques). Depuis la grande inversion qui s'est produite au XXe siècle entre FDR, LBJ, Nixon et Ronald Reagan, le GOP actuel a hérité des vieux fonds racistes des "Dixicrates" sudistes mais le GOP de 1928 était capable encore de se vanter d'un métis indien.

Actuellement, il y a deux membres du Congrès qui sont officiellement inscrits comme appartenant à des tribus indiennes et ils sont tous les deux des Représentants républicains hyper-conservateurs de l'Oklahoma : Tom Cole de la tribu Chickasaw et Markwayne Mullin, de la tribu Cherokee.
L'Oklahoma a une tradition d'avoir des élus indiens mais ils étaient au début du XXe siècle plutôt démocrates, puisqu'en plus du Démocrate cherokee des années 1910-1920 Robert Owen déjà cité plus haut, de William Hastings, Représentant démocrate de 1915 à 1925, Cherokee, de Charles Carter, d'origine chickasaw, et William Stigler, en partie chocktaw, il y a eu plus récemment le quadragénaire Brad Carson, ancien Représentant démocrate et lui aussi membre de la Tribu Cherokee (que Barack Obama vient de nommer comme sous-secrétaire à la Défense).

En dehors de l'Okahoma, on comptait aussi récemment (pour ne parler que des vivants) Travis Childers, Représentant démocrate conservateur du Mississippi battu en 2010 qui a des origines Chickasaw / Chocktaw et Ben "Nighthorse" Campell, ancien Représentant républicain du Colorado, membre de la tribu Cheyenne, battu en 2004. Ben Reifel, Républicain du Dakota dans les années 1960 était en partie un Sioux Lakota.

Les Cinq Tribus dites civilisées comme les Cherokees sont bien entendu sur-représentées et on remarque dans cette liste beaucoup d'absents. Les USA ont aujourd'hui environ 3 à 4 millions d'Amérindiens au sens large (2 millions sont enregistrés dans des tribus officiellement reconnues). Le plus grand groupe, les Navajos (Arizona et Nouveau Mexique), n'a jamais eu d'élus au niveau fédéral à ma connaissance mais c'est aussi en partie parce qu'ils ont de grands territoires autonomes. Le second groupe, qui est parmi les Cinq Tribus civilisées, les Cherokees à l'inverse ont été mieux représentés dans l'Oklahoma (Robert Owen, William Hastings, Brad Carson, Markwayne Mullin). Le troisième groupe, les Sioux/Lakota, a eu Ben Reifel mais Charles Curtis se rattache au même groupe linguistique. Le quatrième groupe, les Chippewa / Ojibwe n'a pas eu d'élus importants non plus.

mercredi 9 septembre 2009

[Vie brève] Silas Soule

(rediff du 2 septembre 2005)

Silas Stillman Soule (1838-1865) eut une vie brève mais les circonstances historiques le placèrent plusieurs fois au centre de luttes américaines contre des injustices.

Il est né le mardi 26 juin 1838 en Nouvelle-Angleterre, dans le Maine. Son père, Amasa Soule (1804-1860), était un abolitionniste religieux (certains textes l'appellent le Révérend Soule mais il n'y a pas de trace qu'il ait été pasteur, en revanche il a pu être imprimeur).

La Guerre du Kansas

En 1854, les Sudistes se battent pour que les nouveaux Territoires acceptent l'esclavage (afin de garantir la perennité du système aux USA et éviter que les Etats "libres" n'aient la majorité). En mai 1854, avec l'accord du Président démocrate Franklin Pierce, la Loi sur le Kansas et le Nebraska énonce que ces territoires pourront choisir par vote populaire des habitants d'être Etat Libre ou esclavagiste.

Des abolitionnistes créent alors une société, The Massachusetts Emigrant Aid Company, pour envoyer des colons favorables à leur cause au Kansas. Au même moment, les Sudistes, notamment de l'autre côté du Fleuve Missouri, ont aussi organisé leur société, les Missourian Emigrates (que la presse appellera aussi les Border Ruffians). Dès la formation de leur groupe, ils menaçaient de mort tout abolitionniste qui s'installerait au Kansas. Les Missouriens demeurent souvent dans leurs Etat mais viennent acquérir des terrains au Kansas pour pouvoir peser sur la future Constitution de l'Etat.

Amasa Soule est un militant fervent, amateur du radical William Lloyd Garrison (1805-1879, celui qui disait que si la Constitution protège l'esclavage, il vaut mieux brûler la Constitution). En fin 1854, Soule quitte le confort de la Nouvelle Angleterre avec sa famille, notamment ses fils William L.G. et Silas, pour s'installer dans la nouvelle ville de Lawrence (à peine 50 familles à cette époque), à l'est du Kansas. La colonie anti-esclavage a été nommée en l'honneur du philanthrope bostonien Amos Lawrence (1814-1886). Amasa Soule rejoint le nouveau Parti Républicain qui vient d'être créé sur un programme opposé à l'extension de l'esclavage, et il en devient délégué régional.

Dès cette époque, le jeune Silas, qui a 16 ans, travaille pour l'Underground Railroad, le réseau d'évasion des esclaves qui sont envoyés vers le Canada (car les Etats du Nord devaient renvoyer les esclaves en fuite, selon la Fugitive Slave Law de 1850 et l'affaire du malheureux Dred Scott en 1857). Silas connaît tous les recoins du Kansas par lesquels il fait passer les fugitifs vers la liberté au Nord.

La tension montre entre les deux camps de colons. En 1856, une foule menée par un Sheriff, vient détruire les bâtiments et imprimerie de la ville nouvelle de Lawrence. Cela commence la Border War ou Bleeding Kansas entre "Missouriens" et abolitionnistes. Après cette attaque, des Abolitionnistes (dont le célèbre John Brown) tuèrent (à coups d'épée) cinq colons esclavagistes.

Les Abolitionnistes envoient des carabines à leurs colons (appelées les "Bibles du Kansas" car elles furent envoyées dans des caisses avec l'étiquette "Bible"). Silas Soule devient un Jayhawker (mot formé à partir de "blue jay", geai bleu et "sparrowhawk", épervier), un guerrillero en lutte contre les esclavagistes. Il est connu pour ses raids rapides (le nom subsiste encore comme celui de l'équipe de foot de Kansas University).

L'Evasion de John Doy

Le Dr John Doy était un médecin né en Angleterre qui était venu au Kansas pour participer à la fondation de la ville de Lawrence. Il participait aussi au réseau du Underground Railroad.

En janvier 1859, le docteur Doy et son fils furent capturés par des Chasseurs d'Esclaves missouriens près de Lawrence, alors qu'il faisait passer des esclaves en fuite. Doy et les esclaves furent conduits en prison à Saint Joseph, Missouri, juste de l'autre côté du fleuve.

Le Major James Abbot prit en juillet 1859 un groupe de dix miliciens dont Silas Soule. Soule monta une opération d'évasion et réussit à convaincre les gardiens de le laisser entrer dans la prison. Ils réussirent à délivrer le médecin de la prison sans tuer personne et s'enfuirent à cheval, repassant la frontière missourienne de nuit dans des barques.


On appela les dix, les "Immortal Ten" (ci-dessus). L'homme assis sur la photo est le docteur Doy et Silas Soule est imberbe, l'avant-dernier à droite.

La Mort de John Brown

John Brown (1800-1859) était un des plus radicaux abolitionnistes. En août 1856, il avait défendu la ville d'Osawatomie (est du Kansas) contre une petite armée esclavagiste.


Financé par un groupe de philanthropes (les Six Hommes Secrets), Brown commence à lever des armes et des hommes pour une rebellion des esclaves du Sud. Il est capturé après un vol d'armes de l'armée et est condamné à mort en 1859 en Virginie.

Une nouvelle opération est montée pour sauver le militant.


Silas Soule (qui a 21 ans) vint tenter de l'évader et réussit même à entrer dans la prison.


Le vieux rebelle refusa alors catégoriquement de fuir sa geôle, disant qu'il était prêt à mourir en martyr de la cause de l'émancipation (même si ses actions radicales furent plutôt désapprouvées par les Abolitionnistes, y compris le plus grand d'entre eux, l'ancien esclave Frederick Douglass, qui défendait une voie plus constitutionnelle).


John Brown fut pendu le 2 décembre 1859. Sa mort avait radicalisé les deux camps. La Guerre Civile éclata un an après avec la victoire électorale d'Abraham Lincoln (dont le programme se limitait pourtant à ne pas étendre l'esclavage).

Victor Hugo écrivit une lettre célèbre pour demander la grâce de Brown :

Devant une telle catastrophe, plus on aime cette république, plus on la vénère, plus on l’admire, plus on se sent le coeur serré. Un seul état ne saurait avoir la faculté de déshonorer tous les autres, et ici l’intervention fédérale est évidemment de droit. Sinon, en présence d’un forfait à commettre et qu’on peut empêcher, l'Union devient Complicité. Quelle que soit l’indignation des généreux états du Nord, les états du Sud les associent à l’opprobre d’un tel meurtre ; nous tous, qui que nous soyons, qui avons pour patrie commune le symbole démocratique nous nous sentons atteints et en quelque sorte compromis ; si l’échafaud se dressait le 16 décembre, désormais, devant l’histoire incorruptible, l’auguste fédération du nouveau monde ajouterait à toutes ses solidarités saintes une solidarité sanglante ; et le faisceau radieux de cette république splendide aurait pour lien le noeud coulant du gibet de John Brown.

Ce lien-là tue.


Lorsqu’on réfléchit à ce que Brown, ce libérateur, ce combattant du Christ, a tenté, et quand on pense qu’il va mourir, et qu’il va mourir égorgé par la République Américaine, l’attentat prend les proportions de la nation qui le commet ; et quand on se dit que cette nation est une gloire du genre humain, que, comme la France, comme l’Angleterre, comme l’Allemagne, elle est un des organes de la civilisation, que souvent même elle dépasse l’Europe dans de certaines audaces sublimes du progrès, qu’elle est le sommet de tout un monde, qu’elle porte sur son front l’immense lumière libre, on affirme que John Brown ne mourra pas, car on recule épouvanté devant l’idée d’un si grand crime commis par un si grand peuple.


Au point de vue politique, le meurtre de Brown serait une faute irréparable. Il ferait à l’Union une fissure latente qui finirait par la disloquer. Il serait possible que le supplice de Brown consolidât l’esclavage en Virginie, mais il est certain qu’il ébranlerait toute la démocratie américaine. Vous sauvez votre honte, mais vous tuez votre gloire.


Au point de vue moral, il semble qu’une partie de la lumière humaine s’éclipserait, que la notion même du juste et de l’injuste s’obscurcirait, le jour où l’on verrait se consommer l’assassinat de la Délivrance par la Liberté.


Le Massacre de Sand Creek et la Conscience du Capitaine Soule

Quand la Guerre Civile éclate (après la mort de son père Amassa), Silas Soule, qui n'a que 23 ans, devient officier comme volontaire dans la Cavalerie du Colorado.

Son frère aîné, William Lloyd Garrison Soule, fut le Marshall de Lawrence pendant le second massacre de ce sanctuaire par les Missouriens, le 21 août 1863 (William ne fut pas blessé et finit sa vie comme politicien républicain en Californie).

Silas sert sous les ordres du Colonel John Chivington (1821-1892, un ancien militant abolitionniste).

En 1864, la Cavalerie est envoyée pour "pacifier" une révolte de Cheyennes. Chivington ne cachait pas qu'il avait pour doctrine que la seule solution était de les tuer tous.


Quand le Colonel Chivington donna l'ordre de tirer sur le camp cheyenne le 29 novembre 1864 (alors que le camp s'était rendu), un seul officier (avec Joe Cramer), le Capitaine Silas Soule, refusa d'obéir au meurtre.


Les troupes du Colonel Chivington massacrèrent plus de 150 Cheyennes à Sand Creek, Colorado, y compris femmes et enfants. Chivington accusa le capitaine Soule d'insubordination et de lâcheté. Soule fut mis aux arrêts.


La presse avait d'abord pris le massacre pour une victoire militaire contre les "Peaux Rouges". Mais Silas Soule, malgré les intimidations et violences contre lui, fit déclencher une commission d'enquête et il vint témoigner des crimes de guerre et de la volonté génocidaire de Chivington contre un camp de civils qui se rendaient.


Il décrivit des atrocités. Voici un extrait d'une lettre qu'il écrit le 14 décembre 1864 :




The massacre lasted six or eight hours (...)


It was hard to see little children on their knees have their brains beat out by men professing to be civilized.


One squaw was wounded and a fellow took a hatchet to finish her, and he cut one arm off, and held the other with one hand and dashed the hatchet through her brain. One squaw with her two children, were on their knees, begging for their lives of a dozen soldiers, within ten feet of them all firing - when one succeeded in hitting the squaw in the thigh, when she took a knife and cut the throats of both children and then killed herself. One Old Squaw hung herself in the lodge - there was not enough room for her to hang and she held up her knees and choked herself to death.


Some tried to escape on the Prairie, but most of them were run down by horsemen. I saw two Indians hold one of anothers hands, chased until they were exhausted, when they kneeled down, and clasped each other around the neck and both were shot together.


They were all scalped, and as high as half a dozen taken from one head. They were all horribly mutilated. You would think it impossible for white men to butcher and mutilate human beings as they did.


Mais certains considéraient le témoignage de Soule comme une trahison de l'armée en pleine guerre.


Le dimanche 23 avril 1865, Silas Soule (qui était devenu Marshall de Denver, Colorado) rentrait chez lui avec Hessa Coberly, la femme qu'il venait d'épouser trois semaines avant. Il fut assassiné par Charles Squires, un des militaires qui avaient participé au massacre. Ses funérailles suivirent ainsi de peu son mariage.


Un des anciens subordonnés de Soule, le Lieutenant Cannon réussit à capturer Squires au Nouveau Mexique. Mais Cannon fut ensuite retrouvé assassiné à son tour et Squires put s'échapper. Il ne fut jamais retrouvé.


La Commission d'enquête du Sénat américain se prononça après l'assassinat, déclarant que le massacre de Sand Creek avait été la pire infamie jamais accomplie par l'armée américaine (le massacre des Sioux Lakota de Wounded Knee n'eut lieu qu'en 1890). Certains pensent que l'intervention de Soule arrêta de nouveaux massacres qui étaient préparés.


Le Colonel Chivington fut amnistié après sa Cour martiale à la fin de la Guerre Civile mais fut renvoyé de l'armée. Il finit sa vie comme sheriff adjoint en Ohio.


Soule périt à moins de 27 ans en défendant à nouveau des victimes, un héros à la fois dans l'action mais aussi dans son refus de participation au crime.

lundi 31 août 2009

[Vie brève] Kavadh



A l'époque où le dernier César romain avait finalement succombé sous Odoacre et où le Basileus Zénon l'Isaurien payait Théodoric pour lutter contre Odoacre, Kavadh ("Cavade" ou Kaveh, Kawad, Kobad ou Cabades) devint le Shāhanshāh, le Rois des Rois, de la dynastie sassanide.

L'Empire Perse était à cette époque envahi aussi par des Barbares, les Huns Hephthalites et le père de Kavadh, Peroz, était mort en les combattant. Kavadh, alors âgé de 30 ans, s'allia aux Huns Blancs contre son oncle qui avait pris le pouvoir, il marcha sur la capitale Ctésiphon sur le Tigre, vainquit son oncle et lui creva les yeux au fer chaud (ou selon d'autres, à l'huile bouillante).

La religion de l'Empire perse était une forme du Zoroastrisme antique, qui adorait plusieurs divinités dont Zurvan, l'Hypostase du Temps, qui se divisait en deux Dieux jumeaux opposés, Ormuzd, le Dieu de la Lumière et du Bien et Ahriman, le Dieu des Ténèbres et du Mal. Le culte se centrait sur des Feus sacrés, symboles d'Ormuzd.

Mais le Roi des Rois Kavadh avait à ses côtés un nouveau prophète, Mazdak. Mazdak critiquait la caste des Mages, les prêtres zoroastriens, et prêchait le végétarisme, le pacifisme et la mise en commun de toutes les propriétés privées, ainsi que l'amour libre - d'autres disent que c'était une mise en commun des femmes de force, pour éviter tout conflit, et que ce fut le point qui souleva le plus d'opposition.

Kavadh fit fermer les Temples du Feu et il accepta tant les doctrines de Mazdak qu'il proposa même que le Prophète couche avec son épouse le Reine (même si son fils, le futur Chosroès dissuada Mazdak).

Les Mazdakistes créèrent des programmes d'aide aux plus pauvres mais cela dégénéra aussi avec des émeutes et pillages contre les palais de la noblesse.

Huit ans après son arrivée au pouvoir et son essai de Monarque communiste, le Roi des Rois Kavadh fut déposé par la noblesse et jeté dans le Château de l'Oubli, en Susiane, ainsi nommé car il était interdit à tous sous peine de mort de prononcer ensuite ne serait-ce que les noms de ses captifs. Son frère Jāmāsp lui succéda.

La femme de Kavadh séduisit alors un gardien (sous injonction de Kavadh) et elle put ainsi entrer dans le Château de l'Oubli. Elle échangea ses vêtements avec Kavadh qui s'évada ainsi du Léthé, déguisé dans les atours de son épouse (on ignore ce qu'il advint de la fidèle et courageuse Reine, Procope dit que les Historiens perses ne sont pas d'accord - cf. l'évasion de Lavalette).



Kavadh s'allia à nouveau aux Huns Blancs à qui l'Iran versait tribut et il reprit son trône à son frère.

Mais la prison l'avait rendu moins indulgents envers les troubles révolutionnaires du Mazdakisme qui continuaient.

On organisa un débat théologique entre Mazdak et les Mages zoroastriens devant le trône du Roi des Rois. On dit que les Mages l'emportèrent sur le Prophète communiste.

Kavadh persécuta alors les Mazadakistes et les extermina. Kavadh et son fils Chosroès firent pendre Mazdak et même un des Princes qui avait voulut rester fidèle à cette secte.

Il fut victorieux contre Constantinople et, juste avant de mourir, en 531, à 88 ans, il apprit même la victoire perse contre le Général Bélisaire en Arménie, qui contraignit les Byzantins et leurs alliés arabes à verser tribut à la Perse.

(Note : Procope, dans son Histoire des Guerres perses, identifie comme un seul épisode les deux fois où Kavadh a été renversé, soit par son oncle dans sa jeunesse, soit par son frère à cause du Mazdakisme.)

samedi 29 août 2009

[Vie brève] John Bellingham



John Bellingham naquit près de Cambridge sans doute vers 1769, la même année que Napoléon Bonaparte.

Après divers travaux comme artisan ou comptable, il devint aspirant à bord d'un navire commercial britannique parti vers la Chine, qui suite à une mutinerie, sombra en mer en 1787. De 1800 à 1804, il travailla comme agent pour des commerçants britanniques dans l'Empire russe, à Arkhanguel'sk au bord de la Mer Blanche.

En 1803, le Soleure, un autre navire assuré auprès d'un des membres de la "Lloyd's" (qui regroupait toute une Bourse d'assureurs) coula dans la Mer Blanche. Les propriétaires furent accusés du Crime de Baraterie et se retournèrent contre John Bellingham. Bellingham fut arrêté à Arkhanguel'sk pour fraude et dettes mais, une fois libéré, se rendit à Saint Petersbourg pour porter plainte contre le Gouverneur-Général d'Arkhanguelsk auprès du Tsar Alexandre et demander sa destitution. Cela lui valut d'être emprisonné à nouveau pendant 5 ans en Russie.

Quand John Bellingham obtint enfin l'autorisation de rentrer au Royaume-Uni à l'hiver 1809, il vint à nouveau porter plainte auprès du gouvernement du nouveau Premier Ministre tory Spencer Perceval et demanda un dédommagement de l'Empire russe pour ces années d'emprisonnement. Cela lui fut refusé et il commença une longue procédure par correspondance et en demandant vainement audience auprès du Chancelier de l'Echiquier.

Le 11 mai 1812, excédé, il entra dans le Parlement britannique, où on avait l'habitude de le voir errer dans les couloirs. Il portait deux pistolets cachés dans une poche dans son vêtement et assassina le Premier Ministre Spenser Perceval (cela reste le seul cas d'un assassinat réussi contre un Premier ministre britannique). Il se rendit aussitôt. On crut d'abord à une révolte politique (il y avait des émeutes d'ouvriers des manufactures contre les décrets commerciaux du Gouvernement). Bellingham fut vite jugé et exécuté par la corde une semaine après, le 18 mai 1812, bien que certains témoins aient tenté de dire qu'il avait perdu la raison dans sa longue démarche pour un dédommagement.

(Pour être franc, j'avais seulement envie d'utiliser une fois ce mot de "baraterie").

vendredi 21 août 2009

[Vie Brève] Gȳða





Gȳða (Gytha) Haraldsdatter, qui dut naître dans les années 1050, était fille du comte saxon Harold Godwinsson, Comte de Wessex, et de son épouse selon le droit nordique Ealdgȳð au Cou de Cygne (elle n'était pas pleinement reconnue comme fille légitime selon l'Eglise).

Gȳða avait été nommée d'après la mère danoise de Harald, Gȳða Þorkelsdōttir, dont le frère Ulf fut le père du roi de Danemark Svend II Estridsen. La soeur de Harold avait épousé le Roi Edouard le Confesseur et Harold était le plus puissant seigneur anglais. En janvier 1066, à la mort du Roi Edouard, Harold fut couronné Roi et épousa officiellement la Reine Ældgyth de Mercie, veuve du Roi du Pays de Galles, Gruffydd ap Llywelyn, que Harold avait vaincu trois ans avant.

Mais aussitôt deux prétendants différents envahirent l'Angleterre, le Roi de Norvège Harald Hardråde et le Duc de Normandie Guillaume le Bâtard. Le roi Harold réussit à vaincre l'invasion norvégienne en septembre 1066, en y tuant d'ailleurs son frère Tostig, mais il se fit ensuite vaincre par Guillaume le Conquérant un mois plus tard. Harold périt pendant la bataille de Hastings.

Après quelques tentatives de résistance contre les nouveaux suzerains normands, le reste de la famille de Harold s'enfuit alors sur le Continent. La mère du Roi vaincu, Gȳða Þorkelsdōttir, et plusieurs enfants issus d'Ealdgȳð la Cygne, Edmund, Magnus et la Princesse Gȳða de Wessex. vinrent au Danemark, à la cour de son neveu, le Roi Svend II Estridsen

Après la mort du roi Svend II, son fils Harald III de Danemark fit marier la princesse Gȳða en 1075 à un prince de Kiev, Vladimir. Vladimir, alors âgé de 22 ans, était fils du prince Vsevolod de Kiev et d'Anastasia, fille de l'Empereur Constantin IX Monomachos. Vsevolod, qui guerroyait contre les invasions des Coumanes, venait de se remarier avec une princesse du Khan des Coumanes. C'est de ce second mariage de Vsevolod que naquit Eupraxie, qui épousa l'Empereur Henri IV d'Allemagne et l'accusa ensuite de Messe Noire en 1095 lors de la Querelle des Investitures entre le Pape et l'Empereur.

Vladimir le Monomaque fut Prince de Smolensk en 1077, Prince de Tchernigov en 1078 et Prince de Pereyaslavl en 1097. Gȳða eut de lui au moins cinq fils dont plusieurs furent Grands Princes de Kiev, Mstislav Ier (aussi appelé "Harold" dans les Sagas du Nord), Izyaslav, Prince de Koursk, Svyatoslav, Yaropolk II et Viacheslav Ier.

Une de ses filles, Marina Vladimirovna, aurait épousé un homme prétendant être Léon Diogène, fils de l'Empereur Romanos IV et d'Eudokia Makrembolitissa, qui finit comme Khan chez les Coumanes en Ossétie.

D'après une tradition, Gȳða de Wessex, fille du Dernier Roi saxon d'Angleterre et épouse de Vladimir II Monomaque, Prince de Kiev, mourut en pélerinage vers 1098, pendant la Première Croisade.

Elle put y croiser d'autres envahisseurs normands qui menaçaient l'Empire byzantin, mais aussi le Prince exilé, Edgar le Dernier Ætheling, héritier des Rois saxons d'Angleterre qui était à cette période membre de la Garde Varègue de l'Empereur Alexis Comnène, avec d'autres seigneurs saxons.

Ce Tsar Vladimir II le Monomaque (couronné seulement en 1113) fut le fondateur éponyme de la cité de Vladimir - à côté de Suzdal plus au nord, qui devint la nouvelle capitale de la Principauté à la place de Kiev un siècle plus tard, jusqu'aux invasions mongoles et à l'essor de la Moscovie qui supplanta Vladimir-Suzdal.

Gȳða n'apparaît guère que dans quelques passages de Sagas scandinaves sur les Rois du Nord. Dans le parchemin islandais Fagrskinna ("Beau cuir"), il est dit qu'elle s'appelait "Edith" qui épousa "Valdimarr". Dans la version plus ancienne dite Morkinskinna ("Cuir moisi"), il est explicitement dit que la fille de Harold le Saxon épousa le Prince de Russie (avec une certaine confusion ensuite sur la généalogie de la Lignée Rus des Rurikides) mais il n'y a aucune autre source d'époque et notamment aucune trace dans les Chroniques slaves.

Via son fils Mstislav, dont la fille devint reine de Hongrie, Gȳða fut l'ancêtre du Roi de France, Philippe le Bel et donc à nouveau au XIVe, par sa fille Isabelle (épouse d'Edouard II) de la dynastie britannique depuis la Guerre de Cent Ans (qui descend donc ainsi à la fois de Guillaume le Conquérant et d'Harold).