Le grand métaphysicien australien David Armstrong avait un jour ironisé que la philosophie néglige souvent une "porte ouverte" trop évidente, juste parce qu'elle est béante, sans donner de peine pour l'ouvrir. La pensée aurait un biais mélancolique de chercher des dédales plus retors. Même si l'exemple qu'il donnait dans son texte ne me convainc pas, l'expression est en revanche très souvent valable pour l'opinion dominante ou l'idéologie.
Ce qui est frustrant n'est pas seulement que notre économie financiarisée et globalisée nous répète qu'il n'y a plus de choix mais que cela marche, que nous ne voyons plus d'éventuelles "portes ouvertes". Nous en mourons. Nous en mourons, et "nous mourons de soif auprès de la fontaine". La fonction de l'idéologie est de nous rendre fatalistes, de nous rendre aveugles à toute autre option, et nous avons un besoin vital de déceler d'éventuelles portes ouvertes au lieu de nous répéter que tout est bloqué.
Je ne parle plus de politique ici malgré le contexte explosif du mouvement social d'octobre 2026 et des Présidentielles de mai 2027. Je crains en effet d'être devenu une partie du problème de la résignation de l'entendement, du "pessimismo con l'intelligenza". Je me contente souvent de me rassurer en me disant qu'on peut gagner en 2032 si des élections ont encore lieu après 5 ans de fascisme, même si les médias seront encore plus aux mains des fascistes pendant ces cinq ans et qu'il y aura donc un approfondissement et un enracinement du racisme et du ressentiment.
Si vous trouvez que France Info et le service public sont déjà devenus trop indulgents envers les fascistes (et les statistiques prouvent que vous avez raison), imaginez ce que cela sera à la rentrée de septembre 2027 quand les pamphlétaires antisémites de Minute, Furia, Valeurs ou Rivarol seront devenus les rédacteurs en chef de nos chaînes publiques.
Certes, la victoire surprise de Lula au Brésil hier malgré les sondages qui disaient qu'il n'avait pas assez de réserves de votes est un message d'espoir. Ils ont différé un peu ces nuls de Bolsonaristes.
La Porte ouverte pour moi serait qu'une partie suffisante de l'opinion comme du temps du Nouveau Front Populaire croie qu'un retour d'une fiscalité suffisante pourrait à la fois retarder la destruction de notre Etat-Providence et mettre fin à cette spirale vicieuse où les Oligarques contrôlent nos médias et renforcent les résistances idéologiques contre toute réduction de leur enrichissement.
Thomas Piketty dit que la Taxe Zucman était trop minimale et qu'un niveau 1945 de fiscalité serait suffisant pour nous sortir à la fois de notre crise financière de la dette et, surtout, de la crise politique produite par ce carcan de la dette. J'ai tendance à le croire (parce que Arsène Lupin Macron a baissé de 65 milliards les revenus fiscaux en cadeaux à sa Classe financière des Milliardaires) mais je reconnais que je suis ignorant en économie et biaisé (un fonctionnaire n'est pas le mieux placé pour se prétendre un observateur impartial sur la destruction de l'Etat-Providence).
Le problème n'est pas vraiment de savoir si c'est vrai mais qu'il me paraît très improbable qu'une majorité en soit convaincue d'ici à mai 2027. Je crois hélas que la masse de l'intoxication raciste ait atteint une masse critique suffisante pour qu'il n'y ait plus assez de gens pour entrevoir la Porte Ouverte. On ne parle plus assez de l'Hôpital public mais seulement de Grand Remplacement, d'Ensauvagement, de "Brutalisation du Parlement".
Je connais beaucoup de modérés qui soutenaient le Bloc PS mais qui me répètent que LFI serait "pire" que le RN. Cela empêche toute grande coalition de gauche. On a d'un côté un leader qui serait authentiquement de gauche s'il n'était pas un autocrate vendu à Poutine qui ne veut même pas organiser de vraies élections dans son cercle de supporters. De l'autre, la gauche réformiste "modérée", gauche "de gouvernement" n'a trouvé que Glucksmann, qui est exactement le symétrique de Mélenchon : il n'est certes pas suspect de compromission avec la Russie (c'est peut-être même son seul mérite, même si cela se traduisait avant Trump par un atlantisme total) mais ce n'est pas un procès d'intention de dire qu'il n'est absolument pas de gauche (il était sarkozyste au jeune âge de 30 ans), qu'il n'aurait aucune différence avec le Bloc bourgeois d'Attal, Philippe ou Macron.
LFI ne peut gagner sans la sociale-démocratie et vice versa, cette dernière est si exsangue qu'elle est toujours déchirée entre l'alliance avec LFI et la simple capitulation envers l'éternel Marais "extrême-centriste" qui ne fait que baisser les impôts des Oligarques en disant que c'est cela ou donner le pouvoir aux Extrêmes.
Le pays me semble avoir une irritation auto-destructrice de fascisme. On a échappé à la victoire du RassNaz aux dernières élections législatives anticipées en juillet 2024 mais c'était aussi parce qu'il restait encore des ruines du Barrage Républicain. Le Bloc central (déçu de la victoire relative du NFP, qui ne lui permettait pas d'arriver au pouvoir face à la coalition des droites) a préféré détruire le Barrage et a enfin assumé qu'entre le racisme et une hausse de la fiscalité des Oligarques, il préférait quand même le premier.
Peut-être que je projette un peu de mes propres humeurs, mais comme je l'écrivais sur mon compte CielBleu, malgré toute l'inventivité joyeuse des pancartes, le mouvement du 17 octobre était assombri par la gravité. Il y avait plus de dénonciation de la Police qui réprime ces manifestations que de pancartes revendicatrices positives sur la fiscalité. Je trouve étrange que la gauche se soit si vite habituée à juger que le plus fédérateur des slogans était un miroir de l'extrême droite du type "tous les représentants du pouvoir exécutif sont tous sans exception nos ennemis et des personnes qui ne méritent que la haine et le ressentiment". Tous ces gags infantiles de 1312, c'est un slogan anarchiste mais aussi une sorte de slogan de droite, c'est une mise en miroir d'énoncés universels démagogiques. Il y a un résidu de fascisme à refléter de tels absolus.
Mais cette hostilité s'accompagne d'une indéniable dégradation des conditions d'exercice de ce pouvoir répressif avec une insensibilité du Bloc central idéologique envers les yeux crevés, les mains arrachés, la terreur. On organise une minute de silence pour un nazi tué mais rien pour un manifestant ou une victime d'un attentat raciste.
La manifestation prenait donc un aspect réflexif. Comme si on se disait qu'on manifeste en partie parce qu'on n'est plus sûr d'en avoir encore le droit. Et qu'on perd déjà ce droit alors que le "centre-droit" "libéral" est au pouvoir et alors qu'il s'accommode très bien de l'arrivée des fascistes dans 7 mois.
Comme je l'ai écrit souvent ici, ce qui m'étonne dans cette phase fasciste des années 2030 est que la crise environnementale ne se voit pas encore très directement. Si les Oligarques enterrent déjà l'Etat de droit alors que les pays sont riches, imaginez ce que ce sera quand nous n'aurons plus assez d'eau potable. Les fictions post-apocalyptiques risquent de sembler presque naïves d'optimisme avant que notre phase d'adaptation fasse revenir un peu de décence et de dignité humaine, d'amitié et d'hospitalité.
Tout cela pour dire que si j'étais un peu cohérent et courageux, je ferais la seule chose vertueuse en allant rejoindre des associations de la Société civile pour tenter de faire le dos rond et de protéger les droits et le bien-êtres des victimes futures (et qui risquent d'être surtout les immigrés au début et les plus défavorisés par la suite) contre le déchaînement de violence institutionnelle qui va s'abattre de l'été 2027 à 2032. Collectivement nous savons qu'il y a des portes ouvertes (comme la taxation du carbone, des avions, des milliardaires qui détruisent la vie décente) mais nous pouvons croire qu'il n'y a pas assez de gens qui peuvent y croire pour l'instant.
Mais je suis indolent, je me contente d'avoir des attaques de panique. La seule stratégie adaptative que mon esprit a forgée depuis des années pour me rassurer ou plutôt me consoler est d'être dans le déni escapiste, dans une régression un peu hypocrite et immature, de classer des fictions imaginaires, faute de pouvoir trouver quelque chose de stimulant à dire sur le monde réel et sur la période sombre qui s'ouvre. Je n'en suis pas très fier mais je ne suis pas sûr de pouvoir faire grand-chose d'autre en attendant.
1 commentaire:
J'ai malheureusement l'impression de lire une (excellente au demeurant) analyse de mes propres pensées et réactions ...
Je crains que nous ne soyons un certain nombre dans cette position inconfortable.
Enregistrer un commentaire