Vidura (le Perspicace, en sanscrit) est peut-être le personnage qui se fait le plus souvent retirer des adaptations du Mahābhārata. C'est compréhensible comme il faut bien faire des choix sévères (il n'est ni dans la très belle pièce de Pauline Bayle ni dans l'excellente BD de Jean-Marie Michaud) et que Vidura ne semble pas avoir une grande importance "dramatique" : il ne fait pas grand-chose à part donner des conseils ou des blâmes (et à ce titre, il ne ferait que double emploi avec les autres ministres sages et vieux oncles de la famille royale comme Bhīṣma).
Mais là où c'est dommage est son importance "sociale". Vidura est le Premier ministre du Royaume des Kuru et il est l'un des rares personnages de toute l'épopée à être "de basse extraction", c'est un śūdra (serviteur), ou pour être précis il est un des "castes mixtes" ou inter-mariage ce que le Code de Manu (qui a prévu toutes les combinaisons "anuloma" avec père de caste supérieure ou "pratiloma" avec père de caste inférieure) appelle un Pāraśava, fils d'un père brāhmaṇa et d'une mère Śūdra, Arthaśāstra 3.7.21, Mahābhārata, I, chapitre 101. Karṇa croit à tort être fils d'un Sūta ("conducteur de char", fils d'une brahmane et d'un kshatriya), Adhiratha Nandana, mais dans le cas de Vidura, il est vraiment "parashava", fils de Vyasa et d'une servante.
| Père (Homme) ↓ \ Mère (Femme) → | Brahmane | Kshatriya | Vaishya | Shudra |
|---|---|---|---|---|
| Brahmane | Même caste Savarṇa | Murdhavasita (Anuloma - Toléré) |
Ambastha (Anuloma - Toléré) |
Nishada / Parashava (Anuloma - Toléré) |
| Kshatriya | Sūta (Pratiloma - Réprouvé) |
Même caste Savarṇa | Ugra (Anuloma - Toléré) |
Karana / Rathakara (Anuloma - Toléré) |
| Vaishya | Vaideha (Pratiloma - Réprouvé) |
Magadha (Pratiloma - Réprouvé) |
Même caste Savarṇa | Ayogava (Anuloma - Toléré) |
| Shudra | Chandala (Pratiloma - Réprouvé) |
Kshattr (Pratiloma - Réprouvé) |
Vaidehaka (Pratiloma - Réprouvé) |
Même caste Savarṇa |
On rappelle la conception des Deux Princes et de leur Vizir Vidura :
le brahmane Vyāsa est le Compilateur du texte et c'est aussi le père des deux branches de la famille royale avec deux princesses : parce que Ambikā avait fermé les yeux pendant leur relation, elle eut un fils aveugle, le roi Dhṛtarāṣṭra, et parce que sa soeur Ambālikā avait pâli d'effroi, elle eut un fils albinos Pānḍu (qui ne devait jamais avoir d'enfants directs) - quant à leur aînée Amba, elle demanda à épouser Bhishma mais fut rejetée.
Et comme les deux princesses avaient mis une servante shudra (nommée Pariśramī, "La Diligente") à leur place (qui, elle, ne ferma pas les yeux et ne blêmit pas, et fut donc la seule à avoir eu des rapports sexuels rituels), elle eut le 3e fils, Vidura le Perspicace, le seul à être "valide" mais aussi le seul à ne pas pouvoir régner en raison du statut de sa mère.
Vidura est l'un des plus sages mortels et on apprend qu'il est en fait une incarnation de Yama (Dieu de la Mort) ou "Dharmaraja" (Le Roi de la Loi), tout comme son (pseudo-)neveu le Roi Yudhisthira. Cela montre la subtilité des renversements de castes dans une épopées qui reste fidèle à une idéologie castiste. Vidura mériterait le pouvoir par sa droiture bien plus que ses neveux, les Kaurava, mais il acceptera son statut inférieur de "Bâtard" royal, même s'il est le seule Ministre de la capitale à finalement changer de camp face à l'injustice de Duryodhana.
Bhīṣma Gangāputra est certes un modèle éthique mais il considère que son devoir est de continuer à servir l'occupant "légitime" du trône issu de son "neveu" le Roi aveugle Dhṛtarāṣṭra alors que Vidura considère que son devoir moral dépasse toute loyauté formelle envers le Roi légal, son demi-frère (qui fait toujours l'erreur de préférer son fils à la justice).

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