dimanche 3 mars 2024

Kane à travers les planches

Gil Kane en 1940

Gil Kane
(de son nom d'origine Eli Katz, 1926-2000) et Carmine Infantino (1925-2013) sont deux grands dessinateurs qui travaillaient depuis l'Âge d'or mais furent tous les deux associés avec la naissance de l'Âge d'argent et le renouveau des comics de superhéros (Infantino pour le nouveau Flash, Kane pour Green Lantern). Les deux ont comme point commun d'avoir évolué vers un style "maniériste" très allllllloooongé dans les années 70 (Kane plutôt verticalement avec des visages faisant penser à El Greco et Infantino plus horizontalement avec des visages de plus en plus trapus). 

Ils sont aussi connus pour s'être haïs depuis leurs premières années sous l'Âge d'Or, et peut-être même leur enfance quand ils ont grandi ensemble dans un quartier misérable de Brooklyn. Infantino dit seulement qu'ils n'ont jamais été "proches" mais on parle d'une jalousie ou d'un conflit plus ancien. Dans une interview (dans le livre d'entretiens Carmine Infantino: Penciller, Publisher, Provocateur p. 26), Infantino se moque de ce qu'il appelle l'histrionisme ("dramatic behavior") ou le "donquichottisme" de Kane, de son attachement aux apparences et même (avec l'agressivité qu'on repère alors chez lui) de son nez qu'il aurait fait refaire. 

Les deux artistes ont eu en effet des rapports assez opposés : Infantino a réussi à être plus "corporate", à se faire assez bien voir de DC Comics pour devenir un des editors (c'est lui qui choisissait notamment les couvertures) puis le "publisher" en 1971-1976. Kane au contraire a été beaucoup plus indiscipliné et rebelle contre les éditeurs et même contre les scénaristes. Il avait même fait une interview dans le fanzine de Roy Thomas, Alter Ego n°10 (publié en 1969) où il expliquait que les scénaristes des comics étaient en général trop médiocres et qu'ils devraient donc laisser plus d'autonomie aux dessinateurs, qui avaient une meilleure compréhension du medium qu'eux. Le scénariste Gerry Conway (qui écrivait Spider-Man avec Gil Kane un peu plus tard dans les années 70) dut le prendre assez mal et déclara qu'au contraire le rythme et la narration de Kane (quand Conway suivait la technique Marvel de scénario assez peu dirigiste pour le dessinateur) étaient souvent déséquilibrés. 


En 1968, Kane avait réalisé un roman graphique d'espionnage et de science fiction, His Name is .. Savage chez Adventure House avec le scénariste Archie Goodwin (qui prit un pseudonyme pour ne pas s'aliéner Marvel) et tenta de le vendre dans les distributeurs de journaux comme les comic books de l'époque. Le livre, assez violent et jugé trop adulte, ne trouva pas son public. Kane avait reçu des milliers d'invendus de son comics indépendant et il revint donc vers DC pour retrouver du travail. 

Gil Kane dessine dans House of Mystery 180 (daté de juin 1969) une histoire proposée par les éditeurs Joe Orlando, Carmine Infantino et le scénariste Mike Friedrich, "His Name is... Kane" où Kane est absorbé dans la planche qu'il dessine et où il doit affronter les éditeurs et les scénaristes. 

Un détail est que Kane a un petit croquis avec une caricature de profil sur sa table à dessin "To Gil from Eli" (Eli étant le prénom de naissance de Gil), avec un nez plus protubérant. Est-ce Kane qui est allé aussi loin pour se moquer de sa propre opération chirurgicale, de son problème d'identité et de son changement de nom ?



Il paraîtrait plausible que Gil Kane ait lui-même accepté l'histoire en plaisantant avec humour auto-dépréciateur car DC ne pouvait quand même pas le contraindre à tant de détails sarcastiques. Le fait de franchir le "Quatrième Mur" était assez courant chez Marvel et DC et ici, cela rappelait la célèbre séquence de Wally Wood "My World", Weird Science #22, 1953 chez EC où Wood se met en scène face à sa planche en énumérant les styles qu'il aime dans ses dessins - c'est d'ailleurs le même Wally Wood qui encre cette histoire de Kane). 

Mais d'après cet article c'était aussi et surtout bien une moquerie et une vengeance d'Infantino sur une idée de Joe Orlando, imposée à son vieux rival comme une humiliation. Friedrich dit rétrospectivement avoir eu un peu honte d'avoir écrit ce scénario contre son propre artiste. Le titre même fait référence à l'échec de His Name is... Savage et les dialogues font de Kane un monstre de vanité (comme la plupart des personnages châtiés dans ces histoires d'horreur). Caïn est le narrateur et Kane assassine son éditeur Joe Orlando dans une rage meurtrière parce que celui-ci ne reconnaîtra pas assez son génie et il est finalement étouffé par les spectres dessinés de l'éditeur et de l'auteur. Kane dut quand même garder une certaine distance sur ce scénario assassin puisqu'il dessina encore quelques histoires dans House of Mystery (n°184...) et d'autres titres comme Teen Titans avant de retourner chez Marvel où il fut mieux traité.  

30 ans plus tard, Alan Moore fit une autre histoire post-moderne où Gil Kane apparaît à nouveau dans son propre dessin. Ce fut d'ailleurs la dernière bande dessinée de Gil avant son décès. On ne peut pas comprendre cette partie si ce n'est comme un rituel d'hommage qui avait pour but d'annuler la violence de l'épisode de 1969. C'est dans Judgement Dat: Aftermath (mars 1998 - Kane avait donc 72 ans), chez Awesome Comics, où Alan Moore fait chez Rob Liefeld un commentaire ironique sur l'évolution des comics.  Gil Kane apparaît comme une sorte de grand artiste interdimensionnelle, l'Imagineer et il est glorifié là où il était caricaturé. Kane mentionne d'ailleurs ses amis Jack Kirby et Wally Wood face aux personnages. Il y a bien une petite pointe d'ironie quand un personnage dit qu'il était meilleur dans le passé mais la phrase finale est "His name is Kane", au cas où on n'aurait pas reconnu l'allusion. 

Moore croyait vraiment au premier degré que les grands artistes de comics sont des explorateurs d'une Noosphère imaginale, de l'IdeaSpace ou de "l'Idéoplasme". Alan Moore s'est si souvent opposé à DC qu'il devait trouver une justice karmique à inverser la caricature de Mike Friedrich. 




Ironiquement, Carmine Infantino, qui avait toujours été du côté des cadres de DC contre ses collègues artistes et s'était toujours moqué du côté revendicateur de Gil Kane, changea d'avis à l'âge de 79 ans et tenta en 2004 (juste après la mort de l'éditor Julius Schwartz, qui aurait pu le contredire) de faire un procès pour obtenir "4 millions de dollars" pour la création du Flash de l'âge d'argent. Il perdit. 

1 commentaire:

Jim a dit…

Un plaisir de s'attarder sur ce différent documenté dont je découvre beaucoup de détails.
(J'ose un Thing vs Mr Fantastic)

Et pour rester sur les comics 2 petites actus (probablement déjà croisées mais au cas où) :

https://actualitte.com/article/115965/auteurs/la-nouvelle-derniere-bande-dessinee-d-alan-moore-est-annoncee

https://comicbookclublive.com/2024/03/05/marvel-preview-doctor-strange-13/
("A sentient role-playing game has transformed New York City into a fantasy world!")