lundi 10 mai 2021

Jacques Bouveresse (1940-2021)

 


Le philosophe Jacques Bouveresse était une des personnes que j'ai le plus aimées au monde parce qu'il était un des rares exemples de vertu. Il était à la fois rigoureux sans être sarcastique et hautain, intègre sans être donneur de leçons, l'oeil espiègle et plein d'humanité et sans méchanceté. Il avait gardé malgré tout son poste au Collège de France une humilité que je ne vois que très rarement chez les Universitaires ou même chez les intellectuels en général. Il avait pu ainsi avoir une magnifique carrière académique jusqu'au poste le plus envié sans se compromettre dans la brigue et l'ambition. Peut-être est-il une personne qui pourrait prouver que le pouvoir ou le prestige symbolique peuvent ne pas corrompre. Et c'est sans doute pourquoi les enseignants du Collège de France avaient pu l'élire sans trop de contestation tant il incarnait un sérieux et une sobriété sans aucune flatterie, même si d'autres auteurs étaient bien plus renommés que lui. 

Il a toujours été généreux et un modèle de ce qu'un professeur devrait être : libre et détaché, ironique avec les puissants et modeste avec les élèves. Il pouvait être impatient avec certains sophistes mais pas avec les questions sincères des ignorants. Il ne comptait pas son temps pour nous malgré tout son travail de recherches. Il avait une fraternité qui est absente du champ académique. 

Sans vouloir faire trop de réduction sociologique, on pourrait défendre que cette simplicité venait de ses origines rurales d'enfant d'agriculteurs dans le Jura en Franche-Comté, remarqué dans une école de campagne, devenu ensuite (un peu comme Bachelard ou Bourdieu) le symbole de la réussite républicaine (alors qu'un frère reprenait la ferme), Normalien et cacique de l'agrégation de philosophie. Mais certes, cela aurait pu avoir l'effet inverse en le rendant cassant comme cela arrive à certains "transfuges de classe" et exceptions aux déterminismes sociaux. 

Il se faisait une idée si exigeante de la philosophie qu'il pouvait paraître être un Alceste amer, déçu des philosophes de profession et de leurs hypocrisies ou de leur volonté de parvenir. Cette mélancolie était prise pour du ressentiment alors que c'était plutôt un idéal qu'il insistait à rappeler comme s'il était surpris d'avoir à le faire. 

Même quand il se moquait des fantasmes que les philosophes se font de leur propre activité, c'était au fond de l'étonnement que les philosophes ne soient pas capables de prendre plus de distances vis-à-vis d'une mystification ou d'une idéologie d'auto-valorisation. Il était triste que les scientifiques se montrassent souvent plus ouverts d'esprit et moins dogmatiques que tous ceux qui prétendent expliquer aux scientifiques comment ils devraient penser. Et c'est en effet un paradoxe que certains scientifiques puissent mieux préserver l'esprit de la philosophie que ceux qui sont censés l'étudier exclusivement. Peut-être que ce qu'il enviait aux mathématiciens n'était pas seulement la rigueur de la démonstration mais de moins risquer de vouloir se payer de mots. 

Lui qui était si sage et modéré décidait souvent d'entrer dans la polémique quand il avait l'impression que ses collègues demeuraient dans une ambiguïté suspecte. Après la mort de son ami Pierre Bourdieu, il étonna en sortant de sa modération social-démocrate contre les gouvernements récents. La société était devenue si conservatrice que sa modération paraissait soudain très radicale dans ses refus, comme lorsqu'il refusa la Légion d'honneur du ministère de la recherche sous Nicolas Sarkozy. 

 Introducteur de la philosophie analytique en France, il avait l'originalité d'être resté marqué par une culture germanique (il avait fait son premier mémoire sur la pensée politique de Fichte) et connaissait donc particulièrement les oeuvres de la pensée viennoise, du romancier Robert Musil à l'essayiste Karl Kraus, d'Ernst Mach à Moritz Schlick, voire Sloterdjik à ses débuts, alors que les autres Analytiques se sont de plus en plus restreints uniquement à la philosophie anglo-américaine. Cela a pu parfois l'isoler auprès de ceux qui se considéraient comme ses disciples infidèles. Le succès de la métaphysique analytique et de la philosophie de l'esprit n'était sans doute pas exactement sa tasse de thé tant elles allaient contre ce qui avait pu l'attirer au début vers les révolutions anti-métaphysiques du Cercle de Vienne

Sa vie fut notamment consacrée au génie de Ludwig Wittgenstein (Le Mythe de l'Intériorité, où il essayait de jouer de cette philosophie du langage comme philosophie première contre la phénoménologie qui dominait - et influence toujours - le paysage français), mais il avait travaillé des sujets bien plus techniques, y compris de la syntaxe de Carnap, les modalités ou l'épistémologie de Boltzmann. Je me souviens d'un physicien qui avait tenté de le prendre en défaut sur Boltzmann en le soupçonnant de quelque erreur digne de sokalisme et Bouveresse lui avait montré tout le sérieux de son travail sur le grand physicien. 

Je me suis disputé une fois avec lui parce que je préférais le côté démocratique et accessible du Comte Russell à l'hermétisme aristocratique de Wittgenstein mais l'enjeu était que je trouvais que Bouveresse manifestait plus ces vertus russelliennes que l'arrogance de Ludwig qu'il voulait nous traduire en langage plus accessible. Et il était assez bon et doux pour me pardonner mon simplisme, même s'il jugeait Bertrand Russell trop naïf et sans profondeur. 

Et même sur ce désaccord, je lui étais reconnaissant de ne pas trop ressembler à un Olympien ou à un Héraclite et à servir avec le plus d'honnêteté la cause d'une philosophie démocratique et sincère. 

6 commentaires:

賈尼 a dit…

« Il était triste que les scientifiques se montrassent souvent plus ouverts d'esprit et moins dogmatiques que tous ceux qui prétendent expliquer aux scientifiques comment ils devraient penser. Et c'est en effet un paradoxe que certains scientifiques puissent mieux préserver l'esprit de la philosophie que ceux qui sont censés l'étudier exclusivement. »

Bon, contrairement à toi, je ne suis qu'un profane, mais c'est vrai que j'ai l'impression que les philosophes les plus intéressants du XXe siècle étaient tous des scientifiques : Wittgenstein, Popper, Feyerabend...

Phersv a dit…

Oui, Wittgenstein était clairement d'une culture étrange, proche d'un ascétisme de Tolstoï, ayant voulu travailler de ses mains et ingénieur aéronautique avant de se consacrer à la logique puis à la philosophie du langage. Popper avait moins approfondi directement l'expérience du laboratoire et malgré sa théorie faillibiliste, il est plus proche d'une philosophie traditionnelle comme Descartes ou Russell qui cherchent encore une "fondation philosophique" sous les sciences (ce que Wittgenstein ou Quine récuseront). Feyerabend, je n'ai que des préjugés contre sa position tant cela me paraît hyperbolique.

Mais c'est assez paradoxal, on pourrait s'attendre au contraire que les philosophes littéraires soient assez sceptiques pour garder un sens des nuances et que les scientifiques, qui travaillent avec des résultats plus confirmés et solides, soient moins tolérants.

Certes, on rencontre aussi des scientifiques dogmatiques et qui croient avoir pu généraliser à d'autres domaines leur rigueur et expertise. Par exemple, en politique, certains savants sont rigides et sans nuances. Je me souviens d'un Normalien mathématicien (ou informaticien, plus exactement) qui croyait pouvoir "démontrer" logiquement que l'Etat devait laisser périr les pauvres et c'était une déformation professionnelle.

Phersv a dit…

Sur la guerre des Deux Cultures littéraires et scientifiques, j'avais aussi parlé des différends sur le physicien A. Barrau, savant et philosophe "continental".

Anonyme a dit…

???????????

Camille B a dit…

Merci pour ce beau portrait ainsi que pour la citation, dans l'autre article, sur l'enseignement de la philosophie au collège qui me semble tout à fait pertinente.

Elias a dit…

Merci pour ce très bel hommage.