mardi 19 octobre 2010

Kanthologie

Kant est sans doute l'un des plus grands philosophes de l'histoire par sa capacité à synthétiser et ordonner de nombreux problèmes à la fois. Le premier des contemporains fut aussi un scolastique et ce qu'on apprend à admirer est la structure de cette architecture. L'ennui est que ses solutions sont ensuite souvent moins plausibles qu'on pourrait l'espérer.

Ce blog (à la présentation très peu lisible) énumère quelques thèses morales de Kant qui sont toutes assez clairement répugnantes dans sa tentative de rationaliser le Droit romain ou la morale traditionnelle, comme son sexisme (l'épouse est possédée comme un bien meuble et n'a donc aucun droit au divorce, ni à quelque droit politique puisqu'elle doit servir d'instrument au mari) et son attachement aux préjugés patriarcaux de son temps (tout enfant né hors mariage doit pouvoir être tué à la naissance puisqu'il n'a pas été conçu dans une relation reconnue par la loi civile).

Quand on est enseignant, on cite souvent ce qu'il y a de plus fort chez Kant (par exemple sa critique de tout esclavage, mais Locke ou Rousseau l'avaient déjà dit) mais on observe un silence gêné devant ses âneries en morale (ou même parfois en esthétique quand il dit que la musique n'est pas vraiment de l'art car elle n'est qu'un arrangement agréale de sons).

Or la philosophie théorique peut commettre des erreurs locales sans que cela contredise l'ensemble d'une théorie (les erreurs astronomiques de Platon ne touchent pas directement sa théorie de la connaissance en général) mais on peut émettre des doutes sur de nombreux aspects de la doctrine kantienne quand on voit les conséquences étranges qu'il croit pouvoir en dériver.

Bien sûr, on pourrait alors dire que sa thèse fondamentale de l'égale dignité des êtres rationnels est ce qui reste d'important même si Kant n'était pas assez rigoureux pour en tenir assez compte dès qu'il parlait des femmes ou bien des races humaines où ses préjugés dominaient cette thèse. 

6 commentaires:

Gnouros a dit…

Effectivement, le Kant des Lumières cache une part d'ombre bien plus fumeuse. Sans pour autant tomber dans les excès d'un Michel Onfray (qui déduit sans rougir la chambre à gaz de l'impératif catégorique et fait en revanche de Nietzsche un vaccin contre tout totalitarisme), on ne peut que s'étonner du curieux silence des initiés qui n'évoque que rarement ces quelques passages (tirés pour l'essentiel de La doctrine du droit, mais d'autres textes plus connus sont déjà contestables, comme le fameux Qu'est-ce les Lumières ?).

Je serai d'accord pour dire que le fait que Kant ait dit des choses contestables sur certains points n'entache pas pour autant toute son œuvre. On peut ainsi trouver de l'intérêt à Platon tout en ayant de la répugnance pour l'eugénisme et le système social des castes, ou adhérer à la grammaire générative de Chomsy sans se convertir pour autant à l'anarcho-syndicalisme (ou bien l'inverse).

Cependant, Kant s'est tout de même voulu auteur très systématique, et a toujours attaché un grand prix à la consistance de son système, ce qui pose question... On conçoit facilement qu'un auteur d'aphorismes puisse se contredire d'une phrase à l'autre, voire dans la même phrase ; en revanche, pour quelqu'un revendiquant l'esprit de système, il est davantage compliqué d'isoler des parties du système, d'en sauver certaines en les considérant indépendantes de celles irrachetables.

Phersv a dit…

Mais pour défendre le système éthique de Kant, on en est réduit à du psychologisme : la thèse de l'égale dignité aurait dû le conduire à être féministe par exemple, mais (pour parler en jargon kantien) les penchants sensibles de son Moi empirique l'ont emporté contre ce que son goût pour la systématicité bien symétrique aurait dû le conduire à accepter.

Il faudrait alors distinguer une norme du "Kant nouménal ou idéal" en tant que membre du Règne des Fins et le triste Kant "phénoménal" englué dans les préjugés de sa société réelle.

Kant aimerait sans doute ce genre de distinction mais elle ne convaincrait pas grand-monde.

J'ai le même problème quand je cuisine avec des auteurs antiques : on peut garder une partie de l'eudémonisme aristotélicien mais en abandonnant son inégalitarisme et son apologie de l'esclavage (qui va avec une téléologie différenciée : les esclaves seraient faits pour servir).

Martin a dit…

Je me permets une acrobatie douteuse pour reprendre votre argument sur les préjugés de kant et sa possible insuffisance: notre pensée moderne qui intègre le féminisme ou du moins ses prémices ainsi que l'égalité de chacun dans la définition présente, courante de ce chacun; en gros l'universalisme suffit-il à opposer ce qui relève désormais d'une manière de présupposé, d'axiome de l'honnête homme, à la doxa d'une époque qui borde malgré tout les limites de l'espace théorique ?
Je ne suis pas sûr d'être bien clair ..

Anonyme a dit…

Pour préciser: la biographie est-elle si perméable à la théorie ? n'est-ce pas prendre le même travers qu'Onfray ?

Gnouros a dit…

Je ne pense pas qu'il s'agisse de disqualifier le kantisme à partir de la biographie de Kant (qui est peut-être inattaquable sur ce point, ayant eu une vie très sainte et monastique, sans aucun doute beaucoup plus exemplaire que, au hasard, Heidegger) ou des préjugés de son temps que l'on aurait voulu qu'il ne possède pas.

Il s'agit plutôt du fait qu'en France, Kant (et d'autres comme Rousseau) constitue le cadre théorique presque indépassable de la République. De nombreux problèmes ne sont pensés qu'en termes kantiens : l'Etat, le droit, la guerre, la paix, la science, la liberté, la religion, la croyance, la superstition, la morale, le devoir, l'éthique, etc. Un des rôles crucial des classes de philosophie est d'ailleurs d'initier à cela. Il n'y a qu'à voir pour s'en convaincre le retour du kantisme des dernières décennies, autour notamment du couple Luc Ferry/Alain Renaut dont toute l'œuvre ne tourne en grande partie qu'autour de celui-ci et dont les livres ont des titres évocateurs (Kant aujourd'hui, etc.).

Il s'agit pour eux de faire de Kant l'horizon indépassable, de faire du kantisme un fondement, et par conséquent, il faut laver le kantisme de tout soupçon, le rendre compatible avec les valeurs de notre démocratie contemporaine, d'où ce malaise face à ces textes où l'on justifie la peine de mort, la castration, l'infanticide au nom du droit, et où l'on dit aussi que les Noirs sentiront toujours mauvais malgré tous leurs efforts d'hygiène, qu'il est mieux que la race reste pure et ne se métisse pas, et également que le travail rend libre (et que l'on ne voie pas là de reduction ad hitlerum ni un quelconque point Godwin).

Une obsession aussi de chasser toute l'interprétation heideggerienne de Kant (cf. l'introduction de Renaut dans la Critique de la raison pure) qui va jusque dans des décisions contestables quant à la traduction (voir le débat sur la première phrase de l'esthétique transcendantale traduite par Renaut).

Bref : il s'agit de sauver le soldat Kant afin de sauver la République. D'où une purification/justification/légitimation conceptuelle du corpus même dans ce qu'il a de plus contestable à coup d'arguties, dont pourrait faire effectivement partie la distinction astucieuse évoquée plus haut entre un Kant nouménal et phénoménal.

Anonyme a dit…

Merci de cet éclaircissement.