lundi 20 février 2012

Ruth Barcan Marcus (1921-2012)



C'est une trace de nos conventions de nominations que Ruth épouse Marcus (dont Hady Ba m'apprend le décès) ait dû toujours ajouter son nom de jeune fille Ruth C. Barcan pour qu'on sache qu'elle était l'auteur de ce qu'on appelle en logique la "Formule de Barcan", dont une des applications est justement la Nécessité de l'Identité : si "Ruth Barcan" est identique à "Ruth Marcus", alors il est nécessaire que "Ruth Barcan = Ruth Marcus". Ou pour le dire dans un autre langage il n'y a aucun monde possible où il y aurait l'une sans l'autre, et où Marcus aurait pu ne pas être identique à cette personne dans notre monde réel qui a inventé la Formule de Barcan.

  • La Logique Modale Quantifiée et le Spectre de l'Essentialisme






  • Barcan n'a qu'une vingtaine d'années dans les années 1940 quand elle décide, sous la direction de Frederick Fitch à Yale de travailler sur la Logique Modale Quantifiée, après une Licence de mathématiques et de philosophie.

    La Logique Modale est la partie de la logique qui traite des énoncés qui ne sont pas seulement vrais ou faux mais qui sont possibles ou nécessaires. A cette époque, Clarence Irving Lewis avait développé depuis des années des axiomes de la Logique Modale propositionnelle (sans sémantique) mais on ne voyait pas vraiment comment étendre les propositions à la version "quantifiée", au calcul des individus, c'est-à-dire à des relations possibles ou nécessaires entre individus.

    Ruth Barcan avait d'ailleurs choisi Yale plutôt que Harvard parce que dans cette dernière université le plus grand philosophe de la logique, Willard Van Orman Quine, considérait que tout travail sur la Logique Modale Quantifié était philosophiquement obscur et vain, un danger à la fois logique et philosophique qui réintroduirait subrepticement toute une métaphysique suspecte sans qu'on la remarque.

    Pour Quine, on pouvait - à l'extrême rigueur - dire qu'une proposition est "nécessaire" au sens où on ne peut pas ne pas l'affirmer ("il est nécessaire que P") mais il ne fallait certainement pas passer au degré suivant d'engagement ontologique en disant par exemple "x possède nécessairement la propriété F".

    Passer cet interdit quinien serait accepter une propriété nécessaire ou "propriété essentielle" d'un objet. Cela impliquerait une "métaphysique" avec des "substances" qui auraient des propriétés nécessaires indépendamment de la description pour faire référence à cet objet. Sous le couvert d'étendre la Logique quantifiée de Russell, on abandonnerait certains principes fondamentaux de toute la théorie de la dénotation ou de la référence.

    Cette métaphysique, Quine l'appelle "Essentialisme" mais cela a un sens logique et pas seulement "métaphysique". L'Essentialisme consiste à dire qu'il y a des "objets" du discours qui ont telles propriétés de manière contingente, donc cela signifie qu'elles pourraient être strictement la même entité sans avoir cette propriété. Selon l'adage de Quine, il n'y a pas d'entité sans conditions d'identité et (conformément à la théorie de Russell où nos constantes du langage ordinaire ne servent en réalité que de simples abréviations de descriptions), on ne peut pas identifier et ré-identifier une entité "indépendamment de toute description".

    Avant même que Rudolf Carnap n'introduise une première théorie sémantique de la Logique Modale (1947), Ruth Barcan publie sa thèse de doctorat sur la Logique Modale Quantifiée (1946). Parmi les résultats formels de Barcan, un des théorèmes dans certains axiomes (que le logicien Arthur Prior appela plus tard la "Formule de Barcan") est que "Si tout x a nécessairement la propriété F, alors il est nécessaire pour tout x d'avoir F".


    Les conséquences sont étranges : "S'il est possible qu'il existe un x qui a F, alors il existe un x qui a possiblement la propriété F". Et une des conséquences est le paradoxe de l'identité, "Si a = b, alors il est Nécessaire que a = b".

    Cette Nécessité de l'Identité paraît curieuse selon les termes qu'on met sous "a" et "b". Car si "Le Président de 2007 = NS", on a du mal à croire qu'il est nécessaire que ce soit vrai ou qu'il soit impossible logiquement que le Président ait pu être SR. Très peu probable, certes, mais pas impossible logiquement quand même ?

    Mais c'est justement qu'il y aurait une ambiguïté dans une description comme "Le Président de 2007" et cette ambiguïté devient difficile à expliquer si on ne passe pas par une traduction formelle.

    Le modèle est la phrase étudiée par Bertrand Russell dans "On Denoting", 1905 "Je croyais que ton navire était plus grand que ce qu'il est dans la réalité". La phrase ne veut pas dire que je croyais que ton navire était plus grand que sa propre taille, ce qui serait m'attribuer une croyance absurde où l'objet serait plus grand que lui-même. Je croyais que ton navire avait une taille possible T et cette taille T était strictement plus grande que T2, sa taille réelle.

    C'est la même chose pour l'expression "Le Président de 2007". Si elle est une description simple, alors ce n'est pas une identité mais un énoncé prédicatif : "il existe un x qui a la propriété d'être le Président de 2007 et NS a de facto cette propriété d'être le Président de 2007 - mais il aurait été possible que SR soit identique à cet x qui a la propriété d'être la Présidente de 2007".

    En revanche, si on entend par Le Président de 2007 une référence stricte au Président tel qu'il a été réellement élu, alors la Nécessité de l'Identité n'a plus rien de paradoxal. Dans ce second sens, on doit lire la phrase comme "Il existe un seul Président de 2007 et ce Président réel est identique à NS, donc ce Président réel (=NS) n'aurait pas pu être distinct de cet individu réel qui a gagné les élections (=NS)".

    Barcan adopte, en même temps qu'un autre Russellien, Raymond Smullyan, cette inteprétation qui fait dépendre l'interprétation de l'énoncé modal de la Portée (scope) de la description.

    Mais à partir de cette époque, Ruth a épousé un physicien en 1942, le Dr Marcus et donc changé de nom pour ses nouvelles publications. Elle quitte la recherche en philosophie complètement pendant une douzaine d'années. Elle suit son mari à Chicago et même si elle y rencontrera l'exilé viennois Rudolf Carnap laisse de côté ses premiers travaux. Elle, qui avait été élevée dans les années 1930 dans un milieu juif russe socialiste new-yorkais, rejoint des recherches de psychologie comparative sur la psychanalyse et après avoir servi d'échantillon, en sort très réservée sur la portée de la théorie psychanalytique.

  • Le Retour de Ruth Marcus et la Controverse sur les Désignateurs Rigides








  • Après douze ans sans publication, la Dr Barcan-Marcus revient à Boston défendre (avec ses arguments néo-Smullyaniens) ses travaux de Logique Modale Quantifiée devant Quine, qui considère ses résultats comme une sorte de reduction par l'absurde et une confirmation de ses propres anticipations. Marcus cherche à conserver une part "innocente" de ce que Quine appelle un "Essentialisme" mais en même temps, elle se veut déflationniste. Elle espère ne pas accorder beaucoup de poids ontologique à tout le discours sur les Essences ou sur les Possibles, grâce à une théorie de la quantification substitutionnelle qui éviterait de traiter ces discours comme autre chose que comme des "manières de parler".

    Elle a donc à présent 40 ans et il y a un jeune génie précoce de 20 ans dans l'assemblée, Saül Aaron Kripke, qui défend Mme Marcus devant Quine et qui prend parti à égalité avec eux.

    Kripke avait déjà un statut particulier. Il avait démontré ses premiers résultats de Logique Modale Temporelle à l'âge de 17 ans en étudiant avec Arthur Prior. Dès 20 ans, le jeune mathématicien est considéré comme un des plus brillants logicien de sa génération et il va démontrer la complétude de la Logique Modale Quantifiée.

    Kripke n'a pas tellement publié, comme il souffre de certaines névroses qui le rendent trop perfectionniste et légèrement paranoïaque. Mais l'influence énorme de ses publications dépasse la quantité. Neuf ans après cette discussion générale, en 1971, sa célèbre conférence nommée "Naming and Necessity" va expliquer sa théorie sémantique en relation avec la Logique Modale Quantifiée et contre la Théorie Russellienne des Noms Propres comme Descriptions Déguisées.

    Naming & Necessity est un monument de la philosophie analytique contemporaine par son retentissement. Kripke donne en un sens raison à la sombre prédiction de Quine en réintroduisant une certaine sorte d'Essentialisme. Kripke justifie la Nécessité de l'Identité comme tout à fait acceptable si l'énoncé d'identité est entre "Désignateurs Rigides", un terme qui par stipulation désignerait un individu indépendamment d'une description (même si une description peut aussi rigidifier comme "le Président de 2007 dans la réalité").

    Beaucoup plus tard, Barcan Marcus a eu tendance à (laisser) dire que bien que Kripke l'ait citée, on lui avait nié une part de sa gloire et que ses propres textes sur le concept d'Etiquette (tag) accrochée à un objet représentaient déjà le Désignateur Rigide kripkéen.

    C'est une question historique qui a commencé à faire couler beaucoup d'encre quand certains articles d'un élève de Barcan Marcus, Quentin Smith, ont insinué qu'il n'y avait finalement rien de plus chez Kripke que ce qui se trouvait déjà chez Barcan Marcus. Et Lingua Franca a repris la polémique en transformant la querelle de précédence en une sorte de nouvelle Guerre Newton/Leibniz.

    La question d'érudition historique est technique mais j'ai tendance à croire plutôt les logiciens pro-Kripke Scott Soames ou John Burgess qui ont expliqué qu'il y avait une sorte d'erreur rétrospective dans le camp des Barcaniens. Selon les Kripkéens, les théories de Barcan Marcus cherchent encore - comme Smullyan et à la suite de Russell - la solution aux problèmes d'identité avec des ambiguïtés de portée dans les descriptions. Et Michael Dummett de même commet encore l'erreur dans ses remarques défendant la théorie frégéenne de croire qu'un Désignateur Rigide n'est rien d'autre qu'une question de portée russellienne dans les descriptions définies.

    Or Kripke a montré formellement que son concept de Désignateur rigide ne se réduit en fait pas à la portée russellienne et que sa rupture n'est pas qu'un changement cosmétique ou un rhabillage de l'étiquette barcanienne (la démonstration technique par Kripke sur la portée est dans son "Speaker's Reference and Semantic Reference", Midwest Studies in Philosophy 2, 1977, p. 255–276). En revanche, la notion d'étiquette est certes plus proche de la référence directe chez David Kaplan.

    Cela n'enlève rien au mérite immense de Barcan Marcus comme logicienne (surtout qu'elle a aussi publié d'autres travaux sans rapport sur les ensembles ou même sur l'éthique). Mais cela peut défendre quand même Kripke de l'accusation d'avoir volé le mérite de Barcan. On peut reprocher bien des choses à Kripke mais ce reproche infondé a dû contribuer à aggraver son complexe de persécution.

  • Dernières années et dernière controverse




  • A partir des années 1970-1980, Ruth Barcan Marcus devient Professeur de philosophie à Yale et commence à prendre plus d'importance dans l'American Philosophy Association au fur et à mesure qu'elle devient une des femmes les plus importantes de la philosophie contemporaine (même si son influence me paraît quand même moindre qu'Elizabeth Anscombe ou Judith Jarvis Thompson).

    C'est à Yale qu'elle va commencer à s'opposer au Département de littérature française et comparée qui s'est placé sous la tutelle symbolique de la critique littéraire de Paul de Man et la Déconstruction de Jacques Derrida. Je ne veux en parler que pour l'anecdote comme c'est souvent la seule connaissance que les Philosophes Continentaux ont de son oeuvre.

    Elle va publiquement refuser toute attache du Département de Philosophie avec Derrida et va même écrire des lettres violentes contre ce qu'elle juge être de la pure et simple "sophistique" irrationnelle. Elle s'étonna que les autorités françaises donnent à Derrida des responsabilités dans le Collège International de Philosophie et elle organise une pétition contre lui quand il reçut un Doctorat honoris causa de Cambridge en 1992.

    Derrida répondra (dans ce qui doit être l'un de ses plus mauvais livre Limited Inc, et hélas pour lui le seul que les Philosophes analytiques américains regardent) en l'accusant d'avoir voulu faire la "Police de la Pensée" (ou plutôt même un "Interpol philosophique"). Ce n'est pas entièrement une accusation absurde (il est d'ailleurs possible qu'elle ne connaisse de Derrida que ce qu'elle a pu lire dans de courts articles polémiques) mais on peut comprendre comment une logicienne pouvait avoir du mal à lire sa "Rhétorique spéculative".

    Les Mémoires de Barcan ne dissimulent pas sa Schadenfreude quand on découvrit le passé antisémite de Paul de Man et que Derrida dut chercher à déconstruire le passé nazi de son ami.

    Mais bien que je préfère Russell à Derrida, ce serait de la mauvaise foi déplacée d'user ainsi d'un argument ad hominem par association contre Derrida lui-même.

    Ruth Barcan Marcus ne devrait pas se réduire à ces deux controverses anecdotiques.

    Elle a été une philosophe qui dans la lignée de Russell a bravé des interdits quiniens et a contribué à chercher comment les Logiques pouvaient être enrichies ou développées pour étudier de nouveaux problèmes.

    Brian Leiter a des liens vers un discours autobiographique de Ruth Barcan Marcus et l'éloge par le philosophe logicien Timothy Williamson.

    (Add. Je m'étonnais de l'accord entre son entrée Wikipedia française et ce que je viens d'écrire mais je vois dans l'Historique que je l'avais créée son en 2006 et que je l'avais complètement oubliée entre temps. L'entrée anglaise est (pour l'instant) bien meilleure en couvrant aussi d'autres aspects comme ses travaux sur la morale ou sur la quantification substitutionnelle.)

    2 commentaires:

    hadyba a dit…

    Merci. Je ne connaissais pas la querelle avec Derrida et consort. Pour autant que je sois concerné, ça ne fait qu'ajouter à son prestige que d'avoir essayé de protéger le monde de Derrida.

    PS: Ceci étant dit avec les plus complètes mauvaise foi et malhonnêteté intellectuelle vu que j'ai très peu lu de Derrida.

    Phersv a dit…

    Pour autant que je sois concerné, ça ne fait qu'ajouter à son prestige que d'avoir essayé de protéger le monde de Derrida.

    En vain, je pense, car cela lui a plus donné une image de sectaire et a pu donner à Derrida une image de victime de l'Establishment Anglo-Saxon.

    Ruth Barcan était une amie de Jules Vuillemin au Collège de France, je ne sais pas comment ce dernier lui avait parlé de Derrida. Mais les Déconstructionnistes de Yale (qui a été la Mecque des French Studies) devaient l'agacer au plus haut point.

    Comme ce blog risque d'être condamné à ne plus faire de la philo que pour des "nécrologies", je renvoie à celle de Jacques Derrida en 2004. :-)

    Je pense que tout n'aurait pas été à jeter chez Derrida s'il avait pu être plus ouvert.

    Jacques Bouveresse racontait tout le temps un paradoxe de l'ENS : le stalinien Althusser laissait des séminaires sur n'importe quel sujet alors que Derrida, chantre de "l'Ouverture à la Pluralité", ne tolérait plus rien d'autre que des séminaires sur Nietzsche ou Lacan.

    Je l'apprécie comme commentateur de Mallarmé et je lis souvent Derrida comme une forme de poésie (par exemple Marges ou L'Ecriture et la Différence).

    Mais vingt ans après, Limited Inc est vraiment atroce dans son sarcasme qui ridiculise plus son auteur que sa cible.

    Derrida y a l'air tellement vexé de ne pas comprendre Austin et de se faire critiquer par Searle qu'il écrit des pages et des pages de "second degré" pour insulter le nom de John Searle en S.A.R.L. L'effet est désastreux et augmenta le discrédit de Derrida dans les départements de philosophie.

    Mais j'ai rencontré des philosophes continentaux pour me dire avec le plus grand sérieux qu'il trouvait que ce livre "détruisait vraiment Searle"... Cela prouve le conflit des lectures car j'ai vraiment eu l'impression inverse d'une immense déception.

    Par ailleurs, si Derrida avait su vraiment lire Searle et son concept d'Intentionnalité Originaire (comme dans la Chinese Room), il aurait pu trouver des éléments beaucoup plus intéressants à critiquer dans sa perspective de déconstruction de la "Présence à soi-même".

    Searle, en néo-Phénoménologue passé par Austin, attaque l'IA avec l'argument que toute suite de symbole doit présupposer une Intentionnalité Originaire qui servirait à donner une interprétation à ce calcul syntaxique.

    Je ne sais pas ce que la Différance est censé signifier mais je crois que le concept de "trace" sans origine aurait pu faire "jouer" la vraie déconstruction de l'Intentionnalité Originaire qu'a faite par exemple Daniel Dennett contre Searle.