En procrastinateur certifié, j'avais tendance à ne jamais aller chez le médecin et à feindre de croire que la Nature serait toujours le meilleur des soins. Ma mâchoire désormais entièrement cyborg semble démentir cette croyance. Le fait que je n'envoyais jamais non plus les remboursements avant la Carte Vitale limitait aussi mes éventuelles excentricités d'hypocondriaque.
Mais le fait d'avoir à présent un enfant me contraint à ne plus différer ces consultations.
Respirer
Le petit Mellon a déjà été hospitalisé pour cinq jours dès son premier mois pour une bronchiolite (30% des nourrissons l'attrapent pendant leurs deux premières années mais avant trois mois, c'est moins bénin - l'épidémie du Virus semble exploser et doubler chaque année depuis une douzaine d'années).
Cela a déjà donné l'occasion à de multiples battages de coulpes comme il y a des chances que nous lui ayons transmis le Virus Respiratoire Syncytial (VRS) nous-mêmes dans un cocktail contagieux de nos toux, puisqu'il ne va pas encore en Collectivité et que notre vie hivernale est d'habitude scandée par la succession de nos rhinites. Les manuels de pédiatrie nous disent de maintenir une température de seulement 18°-19°, ce que je trouve quand même assez frigorifié parfois. Et l'appartement commence à ressembler à la chambre d'hôtel de l'ultime Howard Hugues comme nous portons des masques et nous mettons du gel anti-bactérien même sur les clenches de porte.
Nous avons donc dû absorber rapidement l'apprentissage d'acronymes et nous mettre en stage accéléré de premiers secours de puériculture.
"Vous lui avez fait une déhairpé ?"
"Une quoi ?"
"Ah, je vois, vous êtes cette sorte de parents... Une Désobstruction Rhino-Pharyngée avec sérum physiologique. Il faudrait peut-être vous intéresser à la santé de votre enfant, vous savez ?"
Bon, j'exagère à peine.
Depuis, nous déconstruisons, débouchons, décongestionnons, désencombrons, désobstruons donc la pharyngocentrisme avec componction (même si certains sites Web parano qui fourmillent sur Internet ont réussi à me faire peur que cela puisse parfois provoquer des otites).
L'hospitalisation a été une succession de Sceptiques pires que toutes les hypotyposes de Sextus Empiricus.
On lui a donné des "aérosols" (simplement du sérum salé) mais une praticienne nous a dit qu'il y avait de sérieux doutes sur l'efficacité de cette méthode. Nous n'avons pu ni la démentir ni la conforter et je commençais donc à redouter que ce prétendu air marin ne puisse avoir des effets indésirables.
De nombreux parents m'ont dit qu'il faudrait de la Kinésithérapie Respiratoire avec "A.F.E." (Accélération du Flux Expiratoire,une méthode qui ne date que des années 1990 mais qui semble avoir acquis une sorte d'autorité surnaturelle sur tous les hôpitaux français à la place du clapping thoracique et drainage postural antérieur). Il y a même des affiches dans les offices de Protection Maternelle et Infantile avec le slogan triomphant pour la corporation "La bronchiolite, c'est kinésithérapique" avec le numéro d'une sorte de SOS Kiné "d'Urgence" à Domicile, la SUK.
Certains pédiatres préconisaient la Kinésithérapie Respiratoire comme une évidence mais le chef de service (qui n'était certes pas lui-même en pneumo), très remonté, nous a rappelé les trois arguments contre cette pratique si répandue (arguments qu'on trouve par exemple sur ce célèbre article de la revue Prescrire) :
(1) la kiné respiratoire est efficace à court terme mais nécessite ensuite de recommencer, elle n'a pas d'efficacité supérieure à une Aspiration artificielle par exemple.
(2) Elle n'a aucune efficacité médicale prouvée et n'est pas pratiquée en dehors des pays francophones (ce site belge prend bien soin de prendre ses distances vis-à-vis de la mauvaise kiné française)
et (3) il y aurait des risques non-anodins de ruptures de côtes. La revue parle d'un cas sur mille (dont certains cas non-détectés), mais les Kinésithérapeutes répondent que ce chiffre est trop élevé comme ils soignent plusieurs centaines de milliers d'enfants avec bronchiolite chaque année en France, ce qui donnerait donc des centaines de traumatismes alors qu'on ne cite qu'une poignée de cas.
Dans le doute et dans l'ignorance, primum non nocere et il n'y a donc pas eu de Kiné Respiratoire (il est vrai que nous n'y étions pas forcés et que la division de l'autorité nous a renforcés dans la voie de la suspension du jugement).
Mais cela rappelle encore que même si nous ne sommes plus à l'époque des escrocs de Molière, notre confiance dans l'art médical, l'art-roi de nos époques anxieuses, est encore très fragile. Les triomphes de la science médicale fondée sur des faits et des preuves n'empêche pas une suspicion généralisée sur des anomalies. Une pratique peut être majoritaire et préconisée tout en étant honnie par certains médecins (je ne mentionne pas les sites bizarres comme ceux qui lui attribuent tous les maux et même de causer l'asthme qu'elle est censée éviter).
Digérer
Quand nous sommes rentrés de l'Hôpital, nous avons suivi certains des conseils alimentaires du pédiatre Philippe Grandsenne dans Bébé, Dis-Moi qui Tu Es (en gros, nourrir à la demande, l'enfant s'auto-régulera et trouvera son propre rythme individuel, du moins c'est un des éléments que j'avais cru retenir) et un autre pédiatre a expliqué que nous alimentions aussi par cette fragmentation les Coliques du nourrisson (car la Nature, dans son aveugle et navrante absence d'optimum téléologique, n'a même pas jugé utile de finir les intestins des enfants avant trois mois) si nous ne laissions pas 2h30 pleines sans aliments nouveaux.
Tout en-cas intercalé aggrave donc encore les Coliques qui auraient lieu de toute manière et qui font tant hurler les nourrissons sans que la science médicale ait rien trouvé pour l'instant pour l'empêcher.
La journée devient maintenant chronométrée pour vérifier les temps de digestion. Et si l'enfant a la mauvaise idée de s'éveiller trop tôt ou de ne pas dormir du tout, on essaye de faire la soudure avec un biberon d'eau s'il crie avant les 2h30 consommées. Cela donne un peu l'impression d'être des horlogers improvisant autour d'un mécanisme qui nous dépasse, ou des Sisyphe qui doivent ruser avec la faim de Tantale.