lundi 22 mai 2017

Arnacratie, la Banalité du Faux


I Spectacle

Je ne suis pas du tout le public visé par les spectacles de prestidigitation. Peut-être suis-je "apauvri" en capacité d'émerveillement. Ce n'est même pas de la frustration de ne pas trouver le "truc"; C'est plutôt que je n'ai vraiment rien à faire du "truc" qui puisse faire sortir la pièce de monnaie, couper la femme en deux, un foulard ou une carte à jouer. Même quand le "truc" m'échappe, je n'y vois aucun effet de "mystère" intéressant et cela provoque parfois plus d'agacement que de l'ennui quand je suis censé m'exciter sur une technique qu'on ose comparer au terme de "magie" en profanant tout le merveilleux alors qu'on sait bien qu'il s'agit juste de cacher une carte à jouer. Ah, les cartes à jouer... Je n'ai jamais compris ce qu'on leur trouve. J'ai dû trop lire Lucky Luke mais il suffit que je vois apparaître une carte à jouer dans un tour de prestidigitation pour que je commence à vouloir arracher les manches du tricheur. J'ai l'impression que même si Merlin et Gandalf apparaissaient soudain pour multiplier des cartes à jouer géantes ou les faire apparaître dans les aisselles en feu d'une Ancienne Wyrm, je baillerais quand même.

Maudites cartes à jouer.

Pourtant... je n'aime pas ces spectacles de manipulation mais j'avoue aimer les films avec des escrocs et j'en ai un peu honte. Pourquoi cet écart ? Pourquoi ces acteurs qui nous font croire être des manipulateurs seraient-ils plus intéressants que de vrais manipulateurs agiles ou talentueux qui nous font croire être des magiciens ?

Vous voyez, ce genre de films comme les séries Leverage (qui a même été adapté en jeu de rôle) ou Hustle, ou des films comme Now You See Me. L'explication me semble à peu près être la même que, pour les films construits sur un cambriolage (Heist Movie) ou les constructions de plans de la série Mission Impossible. C'est parce que ce sont des histoires dont la structure explicite des personnages est de jouer sur la construction d'une histoire dans l'histoire. Soit le personnage nous raconte l'histoire qu'il va essayer de faire croire (et en ce cas, généralement elle échoue et l'histoire est sur son échec et les complications ou adaptations que cela entraîne comme référence à l'improvisation narrative), soit il ne nous la raconte pas avant le dénouement et avant qu'on doive reconstruire tout le fil de l'escroquerie (le modèle réussi étant Usual Suspects). Ce sont des scénarios qui prennent des scénaristes comme héros. Les films d'escroquerie sont donc les récits les plus post-modernes qui soient et prennent l'escroquerie comme une métaphore de l'art - à une époque où les artistes reconnus de Duchamp au Pop Art de Warhol ou le Néo-Kitsch infantile et "spéculatif" de Koons ou Hirst jouent justement à assumer qu'ils jouent aux escrocs.

II Instrumentalisation

Mais dans la réalité, les escrocs n'ont rien de ces conteurs justiciers flamboyants du Spectacle. C'est un des types de fiction les plus en décalage avec ce qui est utilisé (pire encore que les catégories absurdes du Brigand au Grand Coeur, du Gentleman Cambrioleur ou des Pirates romantiques).

Ce sont des prédateurs qui abusent de la crédulité, la faiblesse des plus vulnérables, le plus souvent des personnes âgées qui sont plus défavorisées dans l'accès à leurs ressources critiques ou à la consommation de ces nouvelles drogues médiatiques. Ils ne viennent pas seulement exploiter des exploiteurs (même si certains aiment faire chanter des victimes malhonnêtes, pour qu'elles n'osent pas porter plainte), ils viennent accroître et exploiter les injustices. Les arnaqueurs n'ont rien "d'artistes "  (ou bien seulement au sens où les artistes jouent à être des escrocs). Ce sont des monstres froids de banalité.

Cet article sur le décès de Roger Ailes, le directeur des programmes de Fox News vient rappeler ce qu'est un arnaqueur. Le problème d'Ailes n'est pas qu'il ait été politisé (et par ailleurs un salaud harceleur et violeur) ou que ses émissions aient été simplement biaisées. C'est aussi que cyniquement il avait compris qu'il pourrait s'enrichir d'un marché plus polarisé, plus hallucinatoire, plus hystérique où il ne cherchait même pas à "orienter" le débat (ce qui était la désinformation) mais à le désorienter dans la vente de peur et de ressentiment. Le problème du Conspirationnisme n'est pas ceux qui y croient mais ceux qui font une Conspiration sans y croire eux-même (ce dont se vantent, paraît-il, certains histrions médiatiques comme Alex Jones). Le problème n'est donc pas qu'il soit un démagogue qui voulait du pouvoir mais un escroc qui jouissait en connaissance de causes du fait qu'il avait créé un empire du "Canard, de la Calembredaine et de la Coquecigrue". Plus Fox avançait des énormités, plus cela se renforçait (On nous ment ! les autres n'en parlent pas alors que c'est énorme quand même tout ce qu'on nous cache !). Ils n'ont pas seulement rendu les médias encore plus toxiques (et ce depuis au moins les tabloids de Murdoch - comme ceux qui viennent de doxxer l'informaticien qui avait trouvé un remède contre le ransomware WannaCry) mais ils ont rendu les vieillards amers, paranoïaques et aigris. Même les pires sophistes anciens paraissent bien innocents en comparaison.

4 commentaires:

Regis Pannier a dit…

Pour les prestidigitateurs de cartes, il y a quelque chose d'encore plus extraordinaire : ceux qui ont leurs manches relevées! :)
pour que tu apprécie à nouveau le spectacle, je te propose la suspension de l'esprit critique suivante :
1- la magie existe vraiment
2- les prestidigitateurs sont obligés de cacher le 1-, et pour cela doivent convaincre qu'il y a un truc (une sorte de coïncidence à la "Mage") :)

Oui les escrocs visent les vieux, mais aussi les handicapés. :( J'ai lu toutefois que les escrocs de haut vol visent cependant les riches orgueilleux, gens convaincus de leur propre infaillibilité et intelligence supérieure, et pour cela donc ayant une faiblesse (Trump paraît une cible idéale)

Fox News aurait gagné un procès en diffamation en plaidant le fait qu'elle n'était pas une chaîne _d'information_, mais de _divertissement_. il faut que je retrouve la trace de ce procès... ;)

Bon, et pourquoi les sophistes anciens seraient des escrocs? 8)

Phersv a dit…

Mais c'est justement le problème que j'aurais avec le jeu Mage où la magie doit se cacher. Si je joue au jeu de rôle, c'est pour être Dr Strange, pas John Constantine ou un autre héros qui doit simuler de simples synchronicités.

Dans l'univers DC Comics, Zatanna (version féminine de Mandrake en plus puissante) est une vraie magicienne qui fait croire qu'elle n'est qu'une prestidigitatrice (pour mieux se cacher).

Sur Fox News, il y a par exemple cet article. Fox News avait aussi, si je me souviens bien d'un sketch de Jon Stewart, dit en gros qu'ils étaient une chaîne de divertissement pendant toute la journée, sauf pendant un bref lapse de temps où passait un vrai journal de telle heure à telle heure (peut-être celui de Shepard Smith ?).

Dans le cas d'Alex Jones (qui hurlait que "le gouvernement mettait des produits dans l'eau pour nous rendre gays" ou que les massacres dans les écoles utilisaient des victimes imaginaires), il a dit qu'il disait sciemment n'importe quoi pour monter l'audience dans son procès de divorce sur la garde de ses enfants. Mais c'est un paradoxe où je le crois : il ne mentait pas quand il disait que d'habitude il mentait. Cela dit, des études de psychologie suggèrent qu'on commence à croire à ses propres mensonges à force de les répéter et de se comporter comme s'ils étaient vrais.

Les Sophistes, chez Platon, sont définis comme ceux qui enseignent plus l'art de Faire croire n'importe quoi que la vraie recherche de la vérité. la Sophistique serait donc la vraie ennemie de la philosophie et son ennemie "intime" (puisque les philosophes ont tendance à basculer dans les sophismes quand ils veulent avoir raison). Jacqueline de Romilly défend les Sophistes comme des démocrates plus attachés à la politique qu'à la contemplation.

CHROUM-BADABAN a dit…

En matière d'escroquerie, j'aime beaucoup le film "Engrenages" de David Mamet !

Phersv a dit…

Ah, House of Games, je ne l'ai pas vu. Ca a l'air génial en effet, plus sur les petites arnaques au jeu (comme The Sting, 1973) que sur des escroqueries compliquées avec manipulation du spectateur, non ?