mercredi 29 juillet 2009

Diverses Geekeries



  • J'apprends, via le Grog, que François Nédelec (1954-2009) est décédé le mois dernier. Nédélec fut le créateur du premier jeu de science fiction français, Empire Galactique (1984), et d'autres jeux comme Avant Charlemagne.

    Empire Galactique était très inspiré de Traveller mais la première édition avait le défaut d'être moins complète (sans règle pour les vaisseaux avant la parution de l'Encyclopedie Galactique en 1987 (avec d'excellentes idées par Pierre Zaplotny). L'univers se voulait assez générique mais en fait avait des présupposés qui me semblaient plus proche de Dune ou de L'Incal, avec ses Guildes de Prêtres psi ou de Technoborgs (plus tard, cette bd a eu son propre jeu de rôle avec Metabarons).

    Nédélec fut un auteur important et j'aime beaucoup Empire Galactique (surtout à cause d'une très bonne campagne par Pierre Zaplotny dans le supplément Frontières de l'Empire), mais Nédélec avait un fétichisme des symbologies bizarres et trop abstraites (qu'on retrouve en partie dans Simulacres de Pierre Rosenthal). Il me semblait souvent sacrifier un système intuitif au nom de la symétrie d'un tableau, un peu comme certaines déductions selon le tableau des catégories chez Kant.

  • J'ai le défaut de souvent chercher des précurseurs ou des généalogies de thèmes en sf et fantasy. Cela fait que, comme de nombreux fans de littératures d'idées, je considère plus l'originalité d'un thème que la qualité de son traitement.

    Je défendais souvent le cycle (justement critiqué) Wheel of Time (1990) de Robert Jordan en disant que même si c'était (1) trop plagié de Tolkien (avec des touches de Frank Herbert pour les Aiels), (2) allongé de manière commerciale et trop répétitif, il y avait quand même une thématique qui me paraissait originale et qui était le rapport entre les sexes.

    Wheel of Time
    = Tolkien + Genders.

    En effet, dans cet univers, la magie varie selon que l'on est Homme ou Femme et la magie masculine a été corrompue, rendant ses pratiquants fous, ce qui fait que la magie devient un monopole féminin. Cela surdétermine tous les rapports entre personnages et la question sexuelle s'ajoute donc aux autres questions sur les pouvoirs.

    Mais dès Witch World (1963), l'écrivaine André Norton (1912-2005) avait créé tout un cycle populaire sur ce thème, avec un univers où la magie est aussi pensée être un monopole des Sorcières (jusqu'à l'arrivée du héros).

    Dès 1943, Fritz Leiber avait d'ailleurs écrit son premier roman fantastique, Conjure Wife (tr. fr. Ballet de Sorcières) sur une idée plus originale que non seulement seules les femmes pouvaient être sorcières mais que toutes les femmes l'étaient en secret.

  • De même, l'idée d'une Source particulière de la magie représentée par une sorte de "conduit" concrétisé apparaît par exemple dans ce qu'on appelle l'Orbe dans le cycle des romans Vlad Táltos de Steven K. Zoltán Brust (depuis 1982).

    (Cela a dû aussi influencer les Warrens ou tunnels des diverses magies dans la fantasy sombre de Steven Erikson.)

    Les romans de Brust - qui font souvent référence aux jeux de rôle - semblent chercher délibérément à inverser certains clichés de la fantasy (de même qu'on dit que Michael Moorcock a inversé Conan en créant Elric en 1961).

    Au lieu d'avoir des humains dominants et de nobles Elfes déclinants, le monde de Dragaera est dominé par des Elfes arrogants et inhumains, qui représentent l'aristocratie alors que les humains sont le prolétariat. Le "héros", Vlad Táltos, est un mage-assassin cynique (au ton imité des détectives privés de romans noirs) qui sert les Maisons des Elfes les unes contre les autres.

    Brust est lui-même marxiste (comme d'autres auteurs de sf comme Eric Flint ou China Miéville) mais son héros Vlad est un outil ironique de distanciation brechtienne, parasite de mauvaise foi d'un système qu'il juge impossible à réformer et dont il s'agit seulement de profiter.

    Vlad Táltos le mage-assassin, tout en culpabilisant un peu sur sa profession, ne cesse de se moquer des idées même de Révolution, notamment dans le 3e roman Teckla. Mais dans un monde magique (avec des Cycles répétitifs et des oracles), la supériorité des Classes dominantes des Dragaerans n'est pas qu'idéologique et repose sur des "lois d'airain" qui échappent en partie au déterminisme matérialiste de l'économie... Mais bien sûr, on passe des clichés de la fantasy à ceux du roman noir (avec la Femme Fatale ou le détective Bourru mais qui cache un coeur d'or).

    Steven Brust incorpore des éléments divers dans le cycle, parfois des gags et clins d'oeil ou des allusions à sa propre famille d'origine hongroise (le magyar étant la langue de Vlad, d'où son nom qui est celui des shamans hongrois). Il est en train d'étudier l'oeuvre d'Adam Smith (voir sur son blog) et on peut donc se demander si cela va influencer le 12e volume de Táltos à paraître.

  • 9 commentaires:

    1. A propos que conseillerez vous à un novice en fantasy ?
      Tolkien me tombe des mains au bout de 100 pages.

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    2. J'ai été très tolkienophile ou tolkienomane il y a une vingtaine d'années donc je serai assez mal placé (même si je préfère le pseudo-épique du Silmarilion ou le conte pour enfants The Hobbit au roman du Lord of the Rings).

      Mais dans une perspective littéraire, je dirais James Branch Cabell (qui a créé sa propre France imaginaire, le Poictesme comme une sorte de conte philosophique à la Anatole France) ou Mervyn Peake (avec son cycle gothique sur le château de Gormenghast).

      Pour abandonner ces classiques de la première moitié du XXe siècle (et qui ont été sans influence, d'ailleurs), je conseillerais Elric de Melniboné (ou plutôt le 3e volume The Weird of the White Wolf, qui est plus ancien) par Michael Moorcock (des nouvelles qui jouent à inverser certains clichés) ou Lyonnesse de Jack Vance (où l'atmosphère est plus une relecture ironique de contes de fées médiévaux). Tales of the Dying Earth de Jack Vance est pas mal aussi.

      Dans les plus récents, plus proches de l'Epic Fantasy en essayant de ne pas trop imiter les clichés créés par Tolkien, j'aime bien G.R.R. Martin, A Song of Ice and Fire. C'est une guerre dans une sorte d'Angleterre des deux Roses parallèle. Martin parodie donc à la fois les drames historiques de Shakespeare et les tropes de fantasy depuis Michael Moorcock ou Lovecraft. Mais en un sens, cela ressemble peut-être tout bêtement à tous ces romans "historiques".

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    3. Je sais que tu ne goutes guere le cycle des epees de Fritz Leiber que j'ai tant aimé, mais je touve bizarre que tu pretes si peu d'attention aux romans de fantasy d'Ursula Leguin ? Il y a un cote anthropologique qui devrait te plaire, non ? Surtout que la sexualisation de la magie en est aussi une composante. C'est à mon sens la meilleure styliste (avoue que Moorcock écrit comme un pied même si son Elric est jouissif). J'ai aussi une tendresse particulière pour Sprague de Camp et Zelasny, qui n'écrivent pas trop mal. Dans mes velleites d'ecrire un jeu de role, ces trois auteurs comptent plus que l'eternelle triade Tolkien-Moorcock-Vance.

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    4. Oui, j'aime beaucoup Earthsea de Le Guin, mais je ne sais pas si cela a été si influent.

      En revanche, c'est vrai que Leiber a été très influent (Moorcock et Vance l'imitent beaucoup) mais ses nouvelles m'ont toujours laissé froid.

      Le cycle de Harold Shea par Sprague de Camp est très réjouissant avec ses aventures à l'intérieur des oeuvres classiques (Spenser, L'Arioste ou le Kalevala).

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    5. Sur Le Guin, je voulais dire qu'elle a été influente dans le jeu de rôle (notammanent l'idée d'un système magique un peu développé) mais finalement assez peu directement dans la fantasy (malgré sa renommée et sa popularité). Un effet indirect fut sans doute que bien plus qu'Andre Norton, elle commença la fantasy féminine (qui devint un genre avec la science fantasy de Marion Zimmer Bradley depuis 1958 et Ann McCaffrey depuis 1968, cf. aussi la romantic fantasy).

      J'ai aussi commencé une petite chronologie des oeuvres de fantasy "mythopoétiques" (avec constitution d'un univers fictif).

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    6. erde, je l'avais rencontré en convention. Très sympa et ouvert, facile d'accès.

      "Nédélec fut un auteur important et j'aime beaucoup Empire Galactique (surtout à cause d'une très bonne campagne par Pierre Zaplotny dans le supplément Frontières de l'Empire)"

      Sans hésiter, je dis : Marine. Un bijou, un des meilleurs scénari tous jeux confondus.

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    7. Tudieu ! Mais, Empires galactiques, j'y ai joué.
      Pourtant, L'Être Suprême sait qu'en matière de jeux de rôles mon expérience est pour le moins rudimentaire : l'œil noir, donjons&dragons - évidemment- paranoïa, pas beaucoup plus je le crains.
      Et tout cela datant de près d'une vingtaine d'année.
      Mes dernières tentatives dérivaient facilement vers le genre d'outrages que l'on fait subir équipés d'une paire de bottes silencieuse ; comme on pratiqua au sud-ouest de Saint-Pierre-et-Miquelon.

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    8. > Eolas
      Exactement !
      'Marine' était vraiment rafraichissante (sans jeu de mots) avec sa description d'une planète aquatique, ses indigènes nomades en catamarans et ses dauphins télépathes.

      Zaplotny s'était peut-être inspiré de Traveller Adventure 9: Nomads of the World-Ocean (1983, qui était elle-même une inversion de Dune avec des Baleines à la place des Vers des Sables). Mais Marine était bien plus détaillée que "Bellerophon".

      Marine a dû ensuite influencer la bd Aquablue de Thierry Cailleteau.

      > Aymeric
      Oui, Empire Galactique avec son format de livre chez Robert Laffont a été un des jeux de rôle les plus répandus dans cette période (1984).

      Je l'ai même vu dans des bibliothèques municipales à l'époque.

      En revanche, le supplément sur les vaisseaux, Encyclopédie galactique, n'est pas facile à trouver et se vend relativement cher sur eBay.

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    9. Merci pour les conseils. Il se trouve que j'ai Titus d'Enfer dans ma bibliothèque et que je ne l'ai jamais lu. On va commencer par ça.
      J'irais jeter un coup d'oeil sur les autres titres (Vance j'aime assez, Le Guin ça m'ennuie beaucoup...)

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