mardi 22 décembre 2009

Mardi, c'est toujours Aristote

Rappel : Introduction et Plan de la Physique, I,1 Les Principes

Physique, I, 2-9

Le but de la Physique est donc de chercher le ou les Principes de ce qui change (les choses existant "en nature" étant ensuite définies en page 185 a 12-13 comme celles qui changent, comme celles qui sont "mues").

Aristote va donc commencer (comme il le fera aussi en Métaphysique I, 3-10 en partant des Quatre Causes de Physique II) par une partie d'exposition des doctrines antérieures. Aristote n'a peut-être pas créé la Science mais il a créé au moins l'Histoire des Sciences (même si sa méthode est sans doute biaisée par l'idée de se présenter en synthèse et dépassement de toutes les contradictions antérieures).

Mais comme notre but est plus ici de comprendre Aristote que de critiquer ses témoignages éventuels, je ne vais même pas vraiment chercher à voir si ses arguments rétrospectifs auraient pu convaincre ses devanciers.

Aristote distingue donc deux types de thèses possibles sur les Principes du changement : ceux qui disent que le Principe ne doit pas accepter de changement (ce qui revient à nier la réalité du changement physique, qui ne serait qu'apparent) et ceux qui acceptent des Principes en mouvement, généralement des Principes ultimes matériels comme un élément (que ce soit un Elément fondamental comme l'Eau chez Thalès ou l'Atome chez Démocrite, qui admet un seul Genre d'élément, la matière insécable même s'il admet ensuite une infinité d'Espèces de figures de ces éléments insécables).

Toute la réussite sans précédent d'Aristote dans la tradition philosophique qui va de l'Antiquité à la Science moderne de Galilée et Descartes au XVIIe siècle consistera à occuper cette position prétendument médiane entre un "idéalisme" et un "mécanisme" : le changement existe mais il ne se réduit pas à une causalité matérielle ou géométrique, il y a aussi d'autres causes (mais le dépassement du mécanisme avec la Cause finale ne se fera qu'au livre II).

Cela donne donc le Plan du livre I suivant :

  • Critique de l'Unité du Principe Immobile (I,2 - I,3)

  • Critique des Physiciens qui ont admis des Principes matériels en mouvement (I,4)

  • Solution d'Aristote
    • Il faut distinguer des Principes contraires (I,5)
    • Cela fait arriver à deux Principes : la matière et la forme, ou plutôt trois principes si on ajoute l'accident de privation de forme. Le changement est de la matière muable qui change de forme (en soi éternelle). (I,6-I,7)
    • Cela permet de surmonter les anciennes critiques des Eléates, mais aussi de dépasser la théorie des Platoniciens. (I,8-I,9)
  • Critique de l'Unité du Principe Immobile (I,2 - I,3)

    Dire que l'Étant est Un et Immobile est attribué comme la position des Éléates, les philosophes de l'École de Parménide.

    Élée (Ἐλέα), cité grecque au sud de Naples et Salerne, aurait été fondée par des Phocéens vers 535, à peu près à l'époque de la naissance de Parménide (540/520-450?). Parménide y aurait été influencé par les Pythagoriciens mais aussi par le Ionien Xénophane de Colophon (570-480), qui se serait installé à Élée dès sa colonisation. Zénon d'Élée, dont les arguments contre les contradictions de l'Espace et du Temps, vont être l'un des objets d'étude principaux de la Physique aux livres III (Sur l'Infini) et VI (Sur la Divisibilité) y serait né vers 490, soit une vingtaine d'années avant Socrate.

    Après Parménide, le dernier grand Éléate fut Melissos de Samos, qui écrivit aussi des arguments plus clairs à interpréter que le Poème de Parménide. Aristote attaque particulièrement Melissos, accusé d'avoir traité l'Être non seulement comme Un mais aussi comme Infini, ce qui semble le distinguer du fondateur et de son contemporain Zénon. Mais il est possible aussi de lire le passage (185 a 10-12) comme indiquant que pour Aristote, Melissos a au contraire le mérite de mieux montrer les prémisses absurdes qui seraient déjà dans Parménide.

    Il est impossible de savoir ce que c'est qu'être Éléate. Ils nient la multiplicité des étants et la réalité du devenir, n'admettent que l'Être et l'Un, mais, comme il n'est rien de plus manifeste, on peut se demander ce qu'ils voulaient dire et comment des penseurs si profonds (car Zénon d'Élée, par exemple, est l'un des plus profonds dialecticiens qu'on puisse imaginer) pouvaient s'arrêter à des paradoxes si inintelligibles.

    Le principal intérêt des commentaires de Heidegger sur les Présocratiques (sans accepter pour autant son déclinisme) est de nous mettre en garde contre une lecture "évolutionniste" qui les réduirait à des enfants naïfs, à de simples brouillons d'Aristote. On peut les imaginer comme des mystiques ou des Indiens, ou bien (comme le fait Hegel) comme des Logiciens si abstraits et amoureux de l'Idéal logique qu'ils résorberaient tout le divers dans la pure catégorie intellectuelle. La Physique téléologique d'Aristote naîtrait contre cet Idéalisme logique anti-physique et contre le Mécanisme pan-physique. Mais c'est justement la lecture à laquelle Aristote a voulu nous habituer dans sa reconstruction.

    Pour critiquer les Éléates, Aristote compare leur ontologie à la Quadrature du cercle. Le Géomètre doit réfuter les tentatives géométriques erronées de faire une Quadrature du cercle à partir de segments, mais il n'aurait pas à réfuter une tentative plus abstraite comme celle d'Antiphon, qui part de l'hypothèse qu'un Cercle est en fait un polygone à une infinité de côtés. Le Physicien n'a pas à réfuter toutes les hypothèses éléatiques mais le Philosophe peut trouver des arguments pour défendre le postulat fondamental de la réalité du multiple.

    Aristote commence sa critique par son argument le plus central et le plus répété : l'Être se dit en plusieurs sens. On ne peut pas parler de l'être en un seul sens car il y a plusieurs manières d'attribuer quelque chose à un quelque chose et il faut distinguer ce à quoi on attribue toujours (la substance) et ce qui est attribué parfois (l'accident).

    Melissos de Samos dit que tout est Un et que l'Un est Infini, mais d'après la théorie des Catégories de l'Être d'Aristote (Qualité de la Substance, Quantité de la Substance, Disposition et Relation de la Substance vis-à-vis d'autre chose), cela revient à dire qu'il n'y a qu'une seule Substance unique et que cette Substance unique est en même temps accidentellement d'une quantité infinie. Donc pour Aristote, la thèse se contredit directement : la Substance est dite Quantité et donc il n'y a pas qu'un Être.

    Je ne suis pas sûr de voir la force de la réfutation puisque la thèse de Melissos nierait simplement que le vrai sens de l'Infini soit une quantité d'une substance ou bien que cela doive nécessairement distinguer les deux catégories d'Unité et Infini. Peut-on vraiment surmonter l'éléatisme sans une pétition de principe, sans simplement marcher comme Diogène ?

    La deuxième critique est plus détaillée. Au lieu de se servir des diverses Catégories de l'Être, Aristote utilise la notion d'équivocité du terme "Un". Une unité peut signifier (1) la continuité, (2) l'indivisibilité, (3) l'unité d'une même définition ou "quiddité" sous divers noms ("vin" et "jus de raisin fermenté", ou "manteau" et "pardessus"). [Le livre 10 de la Métaphysique ajoute l'unité numérique de l'individu, et distingue bien l'Un comme simple universel abstrait et les substances uniques]

    • Si tout l'étant est Un par "continuité", c'est qu'il a des parties divisibles et donc il y a bien du multiple.
    • Si tout l'étant est Un comme une totalité indivisible, il ne pourra pas être dit "infini" ni "fini". Ce qui est indivisible est une "limite" mais le corps qui est limité entre deux limites est lui-même divisible et a des parties et des qualités ou quantités. La limite n'a ni qualité ni quantité, elle n'est pas un corps ou une substance. L'Éléatisme réduit donc tout étant à un être à la Limite, à cette ligne abstraite entre les étants concrets.
    • Si tout l'étant est Un sous une même définition essentielle équivoque, il n'y aurait plus de contraires ni de Principe de contradiction. L'Éléatisme logique s'écroulerait alors dans son contraire, la thèse d'Héraclite (ou bien de grands sophistes) selon laquelle l'être est devenir contradictoire.
    Aristote ne se contente pas de refuser les hypothèses logiques des Éléates mais donne toute une batterie de raisonnements pour les critiquer (I,3). Il refuse l'identification de toutes les catégories de l'Un, de l'Etant, de l'Immobile. Si l'être se dit en plusieurs sens, la substance-sujet et l'accident, le refus de la multiplicité des sens reviendrait à dire que les accidents sont des néants et qu'il n'arrive rien, ou bien que ce qui arrive est un être du non-être. Ce cheveu de Socrate devient blanc. "Devenir blanc" est un accident de "Socrate" mais il suffit à distinguer l'être de Socrate qui devient blanc et l'être du blanc. Donc Parménide a tort. De même pour une définition essentielle comme "L'homme est un animal bipède", et il faut donc une articulation logique des genres, des différences et espèces qui suffit à réfuter l'unité absolue de l'être : il y a plusieurs Universaux et donc tout n'est pas Un. La thèse abstraite de l'unicité n'exclurait alors pas une multiplicité où chaque Universel serait séparé et sans communication ou instanciation avec les autres (ce qui mériterait alors le nom d'atomisme logique encore plus que la position que créera Bertrand Russell en plaçant des Universaux en relation avec des particuliers simples).
  • Critique des Physiciens (I,4)

    Les Physiciens sont les philosophes (souvent originaires de Milet en Ionie comme Thalès, Anaximandre et Anaximène) qui admettent le changement sensible et en cherchent un Principe. Soit ils admettent un Corps unique comme substrat qui se condense ou se raréfie pour donner les divers états de la matière, soit ils posent une infinité de Corps qui se différencient.

    Dans la seconde catégorie, le Ionien installé à Athènes Anaxagore (500-428, élève d'Anaximène) commence par l'hypothèse qu'aucune qualité ne peut émerger à partir de rien et donc que toutes les qualités des composés résultent des proportions des qualités des composants. Ses éléments simples du Tout (les "homéomères") ont donc chacun toutes les propriétés des diverses totalités. Si un corps apparaît comme un os blanc, c'est qu'il a plus d'homéomères blancs et osseux dans ce complexe. Donc il y aurait une Infinité de Principes du changement : l'os se noircit s'il change sa répartition d'homéomères plus ou moins blancs en proportion d'homéomères plus noirs.

    Aristote refuse de croire que le cerveau macroscopique puisse être composé d'une infinité d'homéomères qui aurait chacun du sang microscopique et du cerveau microscopique (mais aussi une infinité d'autres propriétés à divers degrés infinitésimaux). Il faut une grandeur minimale pour y concevoir un animal ou une plante.

    Aristote se réclamera donc d'un nombre fini de Principes, en s'inspirant d'Empédocle d'Agrigente (vers 490-435), qui avait posé les quatre éléments (le Feu, l'Air, la Terre, l'Eau), même si Aristote va ensuite les réduire par des accidents des Substances (Chaud/Froid et Sec/Humide). La synthèse aristotélicienne est de comprendre les changements entre des limites logiques qui sont les contraires.

  • Solution d'Aristote (I, 5-9)

    Aristote se pose alors en grand syncrétique de tous les Physiciens et Philosophes de la Nature en disant qu'en un sens, ils sont tous d'accord sur la nécessité de poser deux Principes contraires. Même Parménide pose, en plus de la Voie de la Vérité (l'Un) une dualité dans sa Voie de l'Apparence. Démocrite l'Atomiste admet deux Principes : le Plein (Atome) et le Vide (Privation d'Atome).

    Les accidents se rangent ainsi en contraires : cultivé / privation d'éducation, blanc / privation de blanc (mais dans ce second cas, il y a de nombreux intermédiaires).

    Mais il ne peut pas y avoir que des accidents contraires comme Chaud/Froid ou Condensé/Raréfié car il faut un substrat auquel cela arrive, et la Condensation n'est pas un événement qui arrive à l'événement de Raréfaction, c'est bien quelque chose qui se condense ou se raréfie.

    Ce quelque chose comme support des accidents contraires n'a pas lui-même de contraire et c'est ce qu'Aristote appelle Substance (en grec, du mot plus usuel d'Οὐσία, qui veut dire à peu près n'importe quelle "ressource" ou "bien" réel).

    Ici, la Substance est prise avant tout au sens du "substrat" ou de la base du changement, ce qui sera interprété avant tout comme la "Matière". Aristote a une théorie complexe de la Substance en Métaphysique Z (7) et H (8) où la Substance peut s'entendre soit comme substrat et Matière par opposition à la Forme, soit comme réalité essentielle et Forme par opposition à la Matière, soit comme le Composé individuel de Matière et de Forme.

    Cela donne donc la théorie de la génération en I,7, qui va différencier la Génération absolue (la naissance d'une substance) et le changement (qualitatif ou quantitatif) comme accident d'une Substance.

    Advenir se dit en plusieurs sens. D'un côté, certaines choses ne sont pas dites advenir mais devenir ceci. Comme d'un côté, seules les substances adviennent absolument, concernant les autres choses il est manifeste que quelque chose soit sous-jacent, à savoir ce qui devient (en effet une quantité, une qualité, une relation, un temps, un lieu adviennent quand quelque chose leur est sous-jacent, du fait que seule la substance n'est dite d'aucun autre substrat mais que toutes les autres choses sont dites de la substance. (190a 31- 190b 1)

    Les Substances aussi et les autres étants qui sont de manière absolue adviennent aussi à partir d'un substrat.

    Toujours en effet il y a quelque chose d'où la chose advient, par exemple la plante ou les animaux adviennent à partir de la semence. Mais en général, les choses adviennent absolument, les unes par changement de forme, par exemple une statue, d'autres par addition, par exemple les choses qui croissent, d'autres par soustraction, par exemple l'Hermès à partir de la pierre, d'autres par composition, par exemple une maison, d'autres par altération, par exemple les choses qui changent du point de vue de la matière. (190 b 1-9)

    On remarque le détail dans l'analogie du modèle artistique/technique du changement physique. La statue a un même volume de matière mais reçoit une forme (c'est le moulage imposé à du bronze coulé) alors que la sculpture de l'Hermès taille en retirant de la pierre sur le volume du substrat.

    Donc cela donne trois "Principes" : (1) la matière, (2) une forme (qu'elle soit accidentelle ou non), (3) la privation de cette forme.

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