dimanche 20 septembre 2015

Un cauchemar d'incompétence


Je me souviens très peu de mes rêves mais mes cauchemars sont d'une platitude décevante et d'un prosaïsme consternant : il s'agit presque toujours d'anxiété réaliste vis-à-vis de ma vie professionnelle, où je souffre d'être d'une incompétence totale, notamment vis-à-vis de mes élèves. J'imagine que la particularité de la philosophie par rapport à d'autres disciplines est qu'on peut toujours se demander légitimement si l'exercice même de sa fonction a vraiment un sens.

Mais dans le cauchemar de cette nuit, les déplacements étaient plus importants. Je n'enseignais pas la philosophie car on m'avait demandé d'enseigner la littérature hispanophone contemporaine dans une université (anonyme et générique). On m'avait signifié qu'on me renverrait si je n'acceptais pas et je n'osais pas dire que je ne parlais pas le castillan.

Je décidai avec une malhonnêteté totale de préparer les oeuvres en traduction anglaise et tombai sur un article d'un grand critique sud-américain (appelons-le X) faisant l'éloge d'un roman fantastique d'un auteur (appelons-le Y).

J'arrivai dans le premier cours et j'avais décidé de commencer en passant en cours la vidéo d'une adaptation de ce roman de Y [alors que dans la réalité, je refuse obstinément de passer des vidéos, je le précise. Et je ne vois pas qui Y est censé être, à part peut-être une version fictive de Borges qui écrirait des romans et pas seulement des nouvelles.].

Mais soudain, un trou de mémoire me fait perdre tous mes moyens et il semblerait que je n'avais même pas écrit de Syllabus du cours. Je ne me souvenais plus du nom de Y dont je devais parler. Je cherche à gagner du temps pendant que la vidéo commence et je tente de retrouver l'article de X sur Y.

A ce moment, un problème technique arrête le film et le site de vidéo en ligne passe à une vidéo sans aucun rapport, un dessin animé sans aucun intérêt et en français.

C'est bien entendu le moment que choisit le critique X, en visite dans la fac, pour arriver dans l'amphithéâtre. Il me demande en espagnol avec perplexité pourquoi je passe cette vidéo dans un cours de littérature. J'oublie aussi le nom de X, comme de Y, et n'arrive pas à lui dire que c'était son propre article sur Y qui  m'avait motivé à choisir cet auteur. Il se rend alors compte que je ne parle pas espagnol (je ne sais d'ailleurs pas en quelle langue nous parlons alors dans le rêve).

C'est toujours à ce sommet d'embarras social que je me réveille, et je ne sais pas si, comme le croit Freud, c'est parce que mon inconscient veut me rassurer en me montrant que ma situation pédagogique pourrait être pire qu'elle ne l'est, ou bien si c'est une simulation d'un scénario du pire quand je veux faire une expérience de pensée.

Mais je ne vais pas aller trop loin dans l'exhibition psychanalytique car l'interprétation "oedipienne" est crédible (au point que je me demande si je n'ai pas organisé sciemment le rêve par avance pour que cela soit le cas) : mon père (qui était portugais) avait perdu les cordes vocales avant de mourir et m'avait appelé au téléphone. Il communiquait par le truchement de sa compagne espagnole que je ne comprenais pas. Et mon père me reprocherait sans doute aujourd'hui de ne pas avoir eu son propre talent linguistique.

6 commentaires:

  1. J'aime beaucoup vos articles "nombril"

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  2. Pensez vous que vous rêviez dans une langue? Je me demande souvent dans quelle langue mes enfants parfaitement bilingues rêvent et on m'a récemment fait remarquer que les rêves n'avaient pas de langue. (Je suis sur qu'il y a une façon technique de le dire, mais l'idée est que la langue intervient à un niveau conscient et que les rêves s'en passent). Qu'en pensez vous?

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    1. Je suis une personne « parfaitement bilingue » [en réalité on ne l'est jamais, sauf à vivre 6 mois dans un pays et 6 mois dans l'autre], et mon impression est effectivement que les rêves n'ont pas de langue.

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    2. Je ne sais pas, étant unilingue (et encore). J'ai l'impression de rêver en français mais je me souviens d'une cousine américaine qui m'avait dit qu'elle se mettait à rêver en français au bout de quelques temps quand elle revenait assez longtemps en France.

      Dans le rêve ci-dessus, il y avait une incohérence où je ne parlais pas espagnol mais comprenais pourtant directement tout ce que disait le personnage hispanophone (tout en m'étonnant un peu de cela à l'intérieur même du rêve, je crois). Mais c'est le genre de contradiction où on sent qu'on est plus le metteur en scène que le spectateur du rêve.

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