mercredi 11 novembre 2009

La Grande Vie



Le premier long-métrage d'Emmanuel Salinger semble avoir une noble ambition, vouloir être à la fois un hommage aux comédies de Pierre Richard des années 70 (le générique est la partie qui y ressemble le plus) et en même temps une sorte de parodie de film métaphysique où le Philosophe loser est contraint à quitter sa vie banale dans les Ombres pour être plongé non pas dans la Réalité mais au contraire dans le Simulacre superficiel total du monde de la télévision (à nouveau une sorte de Thierry Ardisson, qui était déjà visé dans Le goût des autres de Bacri & Jaoui). Cela échoue sans doute dans ces deux directions à la fois.

Je ne saurai pas être un script doctor (il y a 5 auteurs au scénario, dont Pascal Bonitzer) mais malgré quelques gags, on ne voit pas vraiment comment l'améliorer. Trop lourd pour être drôle, dans sa tentative de pseudo-dénonciation d'un méchant Promoteur immobilier "Ozymandias" qui contrôle les médias. Trop léger pour être intéressant dans sa tentative de jouer avec les gags les plus éculés de classe de Terminale avec sa Caverne de Platon.

Le problème est que le film s'auto-dissout. Il se moque d'un monde superficiel qui ne peut pas prendre la réflexion au sérieux, mais il fait presque pire que ces émissions bruyantes en réduisant toute réflexion à de l'histrionisme (le jeune essayiste "Damien Demorvaux", petit Raphaël Enthoven dandy ou bien MBK en moins "subversif", avec un jargon deleuzien ; le héros, Grégoire, qui se veut sincère, mais dont on ne croit jamais une seconde à l'authenticité, si ce n'est quand il erre avec des cocards et des bleus). Un consultant philosophique leur aurait évité la confusion entre Heidegger et Whitehead sur Platon.

Le ton passe en fait du personnage ingénu à la Pierre Richard (Thalès tombant dans son puits au début) à un personnage plus proche des bd de Gérard Lauzier, tout aussi médiocre, hypocrite et égoïste que ceux qu'il critique, même s'il a des accès de remords ou de retour à la réflexion. Mais il est plus un Clown Triste, au corps qui cherche en vain un peu de grâce, et non la "Torpille" qui ébranlerait les opinions reçues.

Le Philosophe parvient à faire passer le Sophiste (le présentateur télé) dans une apparente révolte (ce qui irait bien plus loin que ce que Socrate a jamais réussi) mais en fait toute révolte est faussée : le Sophiste feint de jouer à Diogène le Cynique, mais il est aussitôt récupéré dans le système et le Philosophe découvre qu'il mimait lui-même la philosophie extérieurement, tout en cherchant en fait la reconnaissance des autres.

Les gags nombreux sur les copies à corriger (jetées, piétinées, trempées) m'ont un peu défoulé mais si vous n'en avez pas, je crains que cela ne vous touche guère.

J'ai aussi vu la Grande Vie comme une sorte d'inversion inconsciente des films du frère ennemi de Salinger à la FEMIS, Desplechin. Comment je me suis disputé est un film intellectuel lourd mais qui pourrait s'approcher quand même de la profondeur qu'il vise à force de superposer des références obscures, parce que Desplechin est un faiseur rusé dans sa rouerie.

La Grande Vie affronte au contraire des références bien connues bien plus directement dans une structure qui se veut complètement "Grand Public" tout en dénonçant en apparence la Grand Public et le snobisme, mais ne peut s'arracher à une comédie un peu triste.

5 commentaires:

Goodtime a dit…

Je suis d'accord avec ce paragraphe :
"Le Philosophe parvient à faire passer le Sophiste (le présentateur télé) dans une apparente révolte (ce qui irait bien plus loin que ce que Socrate a jamais réussi) mais en fait toute révolte est faussée : le Sophiste feint de jouer à Diogène le Cynique, mais il est aussitôt récupéré dans le système et le Philosophe découvre qu'il mimait lui-même la philosophie extérieurement, tout en cherchant en fait la reconnaissance des autres."
Pour le reste, je doute que s'identifier au personnage principal soit un bon moyen de comprendre le film (et un entrepreneur qui posséderait une chaîne de télé et en abuserait au gré de ses intérêts, quelle carivcature ! (sérieux faut que t'arrête de tout comparer aux Watchmen...)). En revanche, il s'agit bien d'une variation humoristique autour des mythes de Platon: il y a la confrontation classique du sophiste et du philosophe, mais aussi le délire de l'amour et son ambivalence, l'insuffisance de la caverne exprimée par l'élève obtuse(qui renvoie au mythe d'Er et au choix ou non d'une "grande vie"), le problème du philosophe avec l'argent et une définition événementielle (et non essentialiste) du philosophe qui n'est pas si mal (Boujenah étant philosophe pendant exactement 1m30, entre son départ du plateau et le coup de fil de Jean-Luc). Bref, te voilà peu charitable et peu inspiré pour un film sans prétention. Il est étonnant que le personnage du SDF - Daïmon - subconscient - matérialiste n'ait pas retenu ton attention alors qu'il ait l'élément moral du film.

Phersv a dit…

Sur le clin d'oeil "Ozymandias"-Bouygues, je ne projette pas tant que cela : le chien qui accompagne Mascrier (sans doute comme plan "com" pour l'humaniser auprès du téléspectateur) s'appelle Ramsès II, donc "Ozymandias" en grec. :-)

Moi qui pensais que tu me serais gré de ne pas avoir ramené encore tout à du Hegel (surtout que là, quand même, ce serait possible puisqu'il ouvre son cours sur l'idée de définition de la reconnaissance par autrui).

Goodtime a dit…

Et Hegel ne dit pas le contraire...
Bon, c'est pas un grand film, mais moi, bêtement, ça m'a fait marrer et comme je m'attendais à être déçu, j'en rajoute peut-être un peu... Cela dit, j'avais repéré la confusion entre Heidegger et Whitehead [tiens je viens de voir passer Jul sur France 2]. Biz

ruinescirculaires a dit…

"La Grande Vie affronte au contraire des références bien connues bien plus directement dans une structure qui se veut complètement "Grand Public" tout en dénonçant en apparence la Grand Public et le snobisme, mais ne peut s'arracher à une comédie un peu triste."

Pas vu le film, mais le choix de Boujenah me semble assez symptomatique de ce vous dites. D'où d'ailleurs l'échec commercial du film...ça me fait penser à ARTE qui diffuse les films en VF. Le public "cultivé" ne regarde pas les classiques en VF, "le public de TF1" ne regarde pas ARTE.

Vous avez vu Clones ?

Phersv a dit…

> ruines circulaires
Mais curieusement le film est à demi conscient de cela.

Une des meilleures scènes est justement une parodie d'ARTE (avec la Vraie Voix Off), où ils engagent le Patrick Sabatier / Guillaume Durand pour leur émission de philosophie.

Non, je n'ai pas vu Clones. Il me paraît décevant d'avoir assez de technologie pour que chacun ait son robot mais qu'ils soient seulement des extensions téléguidées pour faire du télétravail et pas de vrais robots autonomes.